CHAPITRE IV
De l'universalité, de la richesse et de la distribution des idées morales.
Les idées morales ne sont pas primordiales seulement et indépendantes; elles ont un caractère plus spécial, elles sont universelles et infinies.
Universelles, elles sont de tous les temps, de tous les siècles, données à toutes les intelligences, à toutes les classes de la société, à toutes les divisions de l’espèce humaine.
Les institutions politiques ont un temps, sont bornées à un peuple, ne conviennent que sous certains climats, dans des conditions déterminées. Elles varient et se transforment sans cesse pour s’accommoder à tous les degrés de la civilisation, à toutes les exigences des mœurs.
11 en a été de même de toutes les lois religieuses du monde ancien ; et dans le monde moderne, il n’en est qu’une seule, la nôtre, qui prétende à la perpétuité, à l’universalité.
La loi morale, au contraire, est toujours la même. Elle se développe ou se contient plus ou moins, suivant les phases plus ou moins pures des institutions religieuses et politiques. Mais partout où règne ce degré de
liberté morale que nul n’a droit de contester à la conscience ni à la raison de l’homme, le mal est le mal, le bien est le bien. Dans les plus petites comme dans les plus grandes situations, l’homme voit son devoir. Il est grand et glorieux, au tribunal de sa conscience, en l’accomplissant, petit et méprisable à ses yeux, quand il y faillit. C’est qu’alors il faillit à lui-même.
Établies indistinctement dans toutes les âmes sans pouvoir en être arrachées, les idées morales sont les règles souveraines, la plus noble puissance, la plus haute dignité de la vie de l’homme, de la vie des nations. Et si bornées, si obscures qu’elles soient quelquefois; si soumises à la loi politique et à la loi religieuse qu’on les fasse; si altérées ou si modifiées par les crises et les infortunes des temps qu’on les conçoive, elles gouvernent l’âme avec le même empire que si elles étaient dans toute leur majesté. Qu’il y en ait peu ou beaucoup, et qu’elles soient plus ou moins claires, si l’une d’elles vient à être mise en jeu par quelqu’une de ces commotions providentielles qui viennent si souvent nous appeler aux grandes choses, elle agit avec la même énergie, la même souveraineté que si toutes les clartés et toutes les délicatesses de la pensée étaient unies ensemble dans la même âme. On le sait, on l’a vu.
Ce n’est donc pas la totalité des idées morales qu’il faut à un homme, à un peuple, c’est seulement la pureté de la notion du bien et du mal. De cette notion, la raison dont elle est la dot inaliénable, et la conscience dont elle forme le caractère distinctif, disposent comme elles l’entendent; et cette notion fondamentale leur suffit d’autant plus que, plus vaste et plus féconde, elle s’élève ou s’abaisse avec plus de facilité à toutes les situations. INulle intelligence ne possède la totalité d’un
ordre quelconque d’idées; nulle raison individuelle n’a besoin de posséder la totalité des idées morales. Ce qui fait l'homme moral, ce qui fait môme l’homme éminent dans l’ordre des idées morales, ce n’est pas le nombre de ces idées, c’est leur valeur, c’est leur intégrité, leur énergie. Quand on parle de l’universalité des idées morales, on est loin de vouloir dire qu’elles sont Routes à tous les esprits; ce qu’on veut dire, c’est que tous les esprits sont faits pour les avoir dans une situation donnée. Tous sont faits pour les comprendre, et pour en reconnaître l’autorité; mais tous ne sont pas faits pour se trouver dans toutes les situations possibles.
Au contraire, l’espèce humaine, qui a sa mission générale et qui a ses dons généraux, se compose d’individualités qui ont leurs missions spéciales et leurs dons spéciaux. Autant varient les intelligences et les facultés, autant les idées morales de l’homme varient de nombre, de clarté, de pureté, de puissance : variété merveilleuse, qui répond à celle de la nature physique, et ouvre à la raison des champs de contemplation plus vastes et plus sublimes encore; variété glorieuse pour l’humanité comme pour son auteur, puisqu’elle confère à chacun de nous, avec l’obligation de fournir une carrière propre et une vie distincte de celle de tous les autres, la liberté nécessaire pour l’accomplissement de notre mission, lille confère, de plus, des titres d’immortalité conformes au dévouement de chacun.
11 n’en serait pas de même, on le conçoit, si la totalité des idées morales était donnée à tous. Alors l’obligation de les appliquer toutes pèserait sur l’espèce entière, effaçant toute individualité dans l’espèce, élevant tous ou abaissant tous au rang de je ne sais quelles vagues généralités, quelles abstractions indéfinissables. Mais
autre est la loi du dispensateur suprême ; sa pensée a voulu la spécialité, l’individualité jusque dans le sein de l'infinie variété d’organisation, de destinée et de fortune. En effet, que de nuances de création ! que de degrés de civilisation ! que de classes et de rangs dans le sein de chaque fraction de l’humanité! Et à chaque nuance d’organisation, à chaque degré de civilisation, à chaque classe et à chaque rang, à chaque individu, sont distribuées, par la grande loi qui préside à l’ordre moral du inonde, les notions qui lui conviennent.
11 est des notions qui sont à tous et partout. 11 en est d’autres auxquelles n’arrivent pas certaines époques de l’humanité, certaines nations du globe, certaines fractions d’un peuple.
Ce fait, Dieu le livre â qui veut étudier l’histoire de l’humanité; la loi qui préside au fait, il la réserve.
Autre mystère. Les idées morales sont infinies, en ce sens que jamais le domaine n’en est parcouru, jamais la source n’en est épuisée, jamais l’inventaire n’en est clos. Avec les situations nouvelles (et quelle est la pensée qui prétendrait en concevoir tout le cercle possible?) naissent des obligations nouvelles. Or, à chaque obligation répondent des capacités et des notions spéciales.
Aussi le domaine des idées morales n’est pas seulement d’une étendue infinie, il est d’une richesse inépuisable. Il n’a pas même de limites dans les situations communes. Dans les positions les plus vulgaires, il est, outre les devoirs formulés, des devoirs sentis, conçus , devinés, qu’aucune parole ne saurait rendre, qu’aucun formulaire ne pourrait indiquer, qui n’appartiennent qu’au for intérieur, et qui s’y produisent sous mille formes diverses, les unes plus subtiles que les autres.
Il y a plus. Presque tous les devoirs se modifient
avec l’âge et la position de ceux qui ont à les remplir. Ils deviennent plus graves et plus délicats à chaque pas qu’on fait dans la carrière, à chaque ressource de plus, à chaque nouveau rayon de lumière. Personne ne compte ni ne mesure l’ensemble des idées qui éclairent ces devoirs, des motifs qui les inspirent, des moyens qu’ils mettent en jeu. Il est des devoirs qui sans cesse changent de nuances. Et heureux les hommes de ce qu’un seul œil lit au fond de leur cœur et de leur raison! La justice humaine, qui s’est faite aveugle pour se faire impartiale, serait cruelle à force de se croire clairvoyante dans les mystères de la conscience !
Soit un exemple de cette richesse dans les idées, de cette variété dans les nuances, qui défient la plume du moraliste le plus exercé à l’analyse des devoirs et à l’étude des règles.
S’il est au monde une règle générale et inviolable, une règle qui ne paraisse susceptible que d’exceptions faciles à déterminer, c’est celle de la soumission que le fils doit à son père. Eh bien ! ce devoir, si souvent posé d’une manière absolue ou avec quelques restrictions qui paraissent épuiser la théorie, se décompose dans la pratique en mille devoirs qui chaque jour se modifient, grandissent ou se restreignent, et vivent d’idées et d'inspirations nouvelles, toutes plus délicates les unes que les autres. Et avec le progrès de deux âges, le développement plus complet de deux existences, à la phase dernière d’une raison qui s’éteint et à l’apogée d’une autre qui vient de grandir, ce devoir de soumission, si absolu en un temps donné, se transforme insensiblement. Après une série sans cesse croissante de dévouements toujours plus ingénieux et plus délicats, il se trouve n’être plus qu’une tendre déférence ou môme une affectueuse
tutelle, de telle sorte qu’en un autre temps donné, le cercle est parcouru et les rôles se trouvent changés.
C’est là un seul exemple, c’est le plus commun et le plus facile de tous. L’induction qu’il fournit s’applique à tous les cas. Il n’est pas de situation, si connue qu’elle semble, dont toutes les nuances soient observables ou observées. Et que de situations nouvelles se présentent chaque jour dans la vie des nations, dans celle de l’humanité !
C’est en ce sens que la richesse des idées morales est inépuisable. Elle n’offre pas seulement un vaste sujet d’études; elle engage dans l’infini. Sur le terrain où chacun est appelé à la suivre, chacun a des mystères à solliciter, des épreuves à subir, une initiation à recevoir.
Qu’est-ce qu’on entend par éludes morales, et quels avantages assurent-elles à ceux qui s’y livrent?