De l'affinite des langues celtiques avec le sanscrit
La grande famille des langues indo-européennes a été depuis quelque temps l'objet de travaux et de recherches d'un haut intérêt. Cette famille, comprenant tout à-la-fois les langues les plus développées, les plus cultivées, du inonde entier, et celles qui nous sont le mieux connues sous tous les rapports, semble devoir offrir, d'une manière plus complète que toute autre, les éléments du grand problème de l'origine du langage, ou du moins des lois de sa formation. Si la question peut être résolue, soit complètement, soit par approximation, c'est assurément par un examen comparatif approfondi des idiomes indo-européens. Leurs monuments écrits offrent une chaîne traditionnelle, à peine interrompue depuis les temps les plus anciens jusqu'à nos jours. Liés entre eux par des analogies si frappantes que leur commune origine ne peut être mise en doute, ils offrent en même temps la plus grande variété de formes; ils se complètent et s'expliquent les uns par les autres ; ils représentent, par leurs degrés divers de développement, toutes les phases de l'histoire des langues, à l'exception toutefois de la première époque de formation, qui se perd dans la nuit des temps.
Où trouver ailleurs la réunion de semblables avantages? Comment contribuer mieux à l'avancement de la philologie comparée, qu'en travaillant à compléter la connaissance de cette vaste et (belle race de langues?
Ces considérations ont engagé l'auteur de ce mémoire à répondre aux vues de l'Académie, en combl ant une lacune* importante dans l'étude des idiomes indo-européens. Le groupe des langues celtiques, après avoir servi pendant quelque temps à étayer d'absurdes systèmes, est tombé, par un effet de réaction , dans un oubli très peu mérité. Les savant^linguistes allemands, Grimm, Bopp et Schlegel, qui ont le plus contribué à l'avancement de la philologie comparée, les ont laissées entièrement en dehors du cercle de leurs travaux. M. Schlegel même a énoncé des doutes sur la parenté des langues celtiques avec la famille indo-européenne'. Il est temps de trancher enfin cette question : l'ancienneté de ces idiomes, le nombre et l'importance historique de leurs monuments écrits, presque inconnus encore,^ fait qu'ils renferment une partie des origines de la langue française: tout se réunit pour réveiller l'intérêt sur ces curieux débris de la primitive Europe. En attendant des travaux plus complets sur leur histoire, travaux qui ne peuvent être entrepris avec succès que par les savants nationaux, on peut, au moyen des matériaux existants, les rattacher à leur véritable souche, qui est, sans contredit, indo-européenne. C'est là l'objet spécial de ce mémoire.
' Dans son mémoire sur l'oi initie des Hindous, inséré dans les Philo-
sophical Transactions du i834-
La marche que je me propose de suivre est de comparer les idiomes celtiques directement avec le sanscrit. Cette méthode nie semble offrir plus d'un avantage. Elle dispense, en premier lieu, d'un examen critique des sources, puisque tout ce qui se rattachera évidemment à l'ancienne langue de l'Inde portera avec soi son certificat d'authenticité ; elle prévient ensuite toutes les objections que l'on pourrait élever, en s'appuyant sur le fait d'une transmission directe, si, au lieu du sanscrit, je comparais les langues classiques ou germaniques. Enfin la philologie comparée est assez avancée maintenant, pour qu'un rapprochement avec le sanscrit implique une comparaison avec toutes les langues de la famille. Il suffira de renvoyer de temps à autre aux excellents travaux de Grimm et de Bopp , pour déterminer la place relativeque le groupe celtique doit occuper dans l'ensemble.
Les limites de ce travail étant ainsi fixées, il se divisera naturellement en trois sections principales :
i° Le système phonique;
2° La dérivation et la composition des mots;
3° Les formes grammaticales.
Ces trois sections comprennent tous les éléments principaux du problème. Deux langues dont les analogies s'étendent à ces diverses parties de leur organisme, doivent avoir à coup sûr une origine commune.
Il importe, avant d'entrer en matière, de earaeté-
riser en peu de mots les idiomes qui feront l'objet de ce mémoire. Ces langues, dont la réunion forme le groupe celtique, se divisent en deux branches bien distinctes :
i° La branche gaélique, qui comprend Y irlandais et Verse;
2° La branche cymrique, à laquelle appartiennent le gallois, le bas-breton et le comique.
Ces deux branches, tout en offrant des caractères communs assez saillants pour les distinguer d'une manière tranchée de toutes les autres langues indo-européennes, diffèrent assez entre elles pour constituer des langues bien séparées. L'irlandais s'éloigne bien plus du gallois, par exemple, que le Scandinave du gothique, et presque autant, à certains égards, que le grec du latin. Les idiomes de la branche gaélique sont plus rapprochés entre eux que ceux de la branche cymrique. h' irlandais et l'erse ne sont réellement que des dialectes assez fortement caractérisés d'une même langue. On peut en dire autant peut-être du gallois et du comique; mais le bas-breton offre des différences plus prononcées.
L 1 irlandais, par son extension, sa culture et l'ancienneté de ses monuments écrits, est de beaucoup le plus important des dialectes gaéliques. Sans entrer ici dans des détails qui nous mèneraient trop loin, je me bornerai à dire que ces monuments sont fort nombreux, qu'ils embrassent l'histoire, la philologie, la législation, la poésie, qu'ils datent sûrement pour la
plupart du 10 e au 14 e siècle, et que quelques uns remontent très probablement jusqu'aux y c et 6 e . On trouve sur ce sujet une mine très riche de documents dans le bel ouvrage publié par le docteur O'Gonnor, aux frais du duc de Buckingham, et intitulé : Rerutn hibernicarum scriptores vetercs, 4 volumes in-4°. O'Connor est le premier qui ait porté , dans les études de l'ancienne Irlande, un esprit de critique sage et éclairée.
L'erse est la langue des montagnards de FÉcosse. Ses monuments écrits sont bien moins anciens , et moins nombreux que ceux de l'Irlande, et ne paraissent pas remonter au-delà du i5 e siècle. Les poésies traditionnelles recueillies et publiées sous le nom d'Ossian, vers la fin du siècle dernier, sont ce quelle possède de plus remarquable. Comparé à l'irlandais ancien, l'erse offre de nombreuses traces de cette décomposition qui s'opère sur les langues par l'effet du temps, et il se rapproche à cet égard de l'irlandais oral moderne.
Je ne'citerai ici que pour mémoire \eManx y qui n'est qu'un dialecte fort corrompu du gaélique parlé dans l'île de Man, et qui mérite à peine une mention spéciale.
Le gallois y ou cymrique proprement dit, occupe dans sa branche la même place que l'irlandais dans le gaélique. Ses monuments écrits sont fort anciens et assez .nombreux. UArchœology ofTVales, publiée en 1 80 1 , en offre une collection extrêmement intéressante, et encore trop peu explorée. Les plus anciens sont des
poésies que l'on peut rapporter, avec assez de vraisemblance, aux 6 e , 7 e et 8 e siècles. Il existe sur cette question un ouvrage plein d érudition et de jugement, par Sharon Turner, auquel on doit aussi une histoire estimée des Anglo-Saxons.
Le comique, dialecte actuellement éteint de la province de Goruouailles, diffère assez peu du gallois. Il n'en reste que quelques débris manuscrits, dont lancienuoié n'est pas grande, et deux vocabulaires fortincomplets, publiés par Lhwyd et W. Pryce.
Le bas-breton est plus connu, et a déjà été en France l'objet de travaux plus svstématiques qu'éclairés '. Les matériaux de grammaire et de lexicographie sont assez nombreux. Je ne sais s'il existe des monuments écrits de quelque antiquité a .
On comprend, parce seul exposé rapide, que Yirlandais et le gallois, principaux représentants des deux branches, seront presque uniquement l'objet de notre travail de comparaison. Je ne parlerai des autres la n-
1 Je dois faire une exception très honorable pour les travaux Je M. Le Gonidce, qui ont toujours été dirigés par un esprit de sage critique. Il serait bien à désirer que ee savant distingue fut encouragé à publier la nouvelle édition de sa grammaire et de son dictionnaire, qu'il a préparée depuis long-temps, et qui n'attend pour paraître que la réunion de 3oo souscripteurs, dont le tiers seulement a répondu jusqu'à présent à son appel.
1 J'apprends que M. Le Gonidec va publier le texte et la tiaductiou d'un ancien mystère en bas-bieton. Ce sera le commencement d'une ère nouvelle pour l'étude de ce rameau intéressant des langues celtiques.
gucs celtiques, que quand elles pourront contribuer à éclaircir quelque question ' .
11 me reste à indiquer les sources lexicographiques où j'ai puisé mes matériaux; et, pour éviter de fastidieux renvois dans le cours du mémoire, je vais donner ici l'indication des ouvrages que j'ai consultés pour les langues celtiques.
i° Pour l'irlandais :
Le dictionnaire irlandais-anglais d'Edward O'Rcilly, avec la grammaire du même auteur, in-4°. Dublin. 1822;
Le dictionnaire anglais -irlandais de Mac Curtin , et la grammaire qui y est annexée, in~4°. Paris.
La grammaire dO'Brien, in-8°. Dublin. 1809.
2 0 Pour l'erse :
Le beau dictionnaire publié par la société des Highlands, en 2 vol. in-4°. Edimbourg. 1828;
La grammaire de Stewart , in-8°, seconde édition,
3° Pour le gallois :
Le dictionnaire gallois-anglais de William Owen.
2 vol., grand in-8°. Londres. i8o3;
Le dictionnaire de J. Davies, 1 vol. in-fol. Londres.
1 Voyez la note première à la rin «.lu volume.
La grammaire galloise , de M. Owen , in-8°. Loi ladres. 1804.
4° Pour le comique :
\2 Archœologia cornu-britannica , par H. Pryce; contenant un vocabulaire, et une grammaire, in-4°. Sherborne. 1790.
5° Pour le bas-breton :
Le dictionnaire breton-français, de Le Gonidec , in- 8°. Angoulême. 1821 ;
La grammaire celto-bretonne du même auteur, in-8°. Paris. 1807.
Après cette énumération des sources, il me reste à présenter quelques excuses pour les imperfections de ce travail. On remarquera plusieurs lacunes importantes dans le parallèle des langues comparées. Par exemple, je n'ai rien dit des prépositions, des adverbes, des particules. C'est que toute cette classe de mots, à quelques exceptions près, n'offre que bien peu d'analogie avec le sanscrit, vu quelle est en grande partie de formation plus récente, et complètement celtique. Leur examen serait d'un grand intérêt pour l'histoire de ces langues, et pour la théorie de la formation de cette classe de mots; mais ils offrent peu de résultats pour la philologie comparée. 11 n'y a aucun doute que l'ancien irlandais possède encore beaucoup de particules qui se lient directement soit au sanscrit, soit à la famille indo-européenne en général, mais elles n'ont été encore ni rassemblées, ni étudiées. Il faut attendre, sur cette matière, les
travaux préparatoires qui ne peuvent être entrepris avec quelque chance de succès qu'en Irlande même.
Je me suis abstenu en général de taire des rapprochements entre les idiomes celtiques et les autres langues indo-européennes, même quand les analogies se présentaient pour ainsi dire d'elles-mêmes. Il m'eût été facile, en me laissant aller à poursuivre ces rapports, de doubler et de tripler le volume de mon travail; mais je suis convaincu que cette manière de faire est plus nuisible qu'utile aux progrès de la linguistique. Assurément, si l'on pouvait fonder ces rapports sur une comparaison complète de tous les éléments des langues de la famille, on marcherait de la manière la plus sûre et la plus fructueuse; mais qui oserait entreprendre actuellement un tel travail? Quant aux rapprochements partiels, établis le plus souvent un peu au hasard, suivant que la mémoire ou les matériaux lexicographiquesdel'étymologiste le secondent plus ou moins bien, ils sont presque toujours douteux ou erronés*, et, quand bien même ils sont vrais, ils ne contribuent que faiblement au progrès de la science. Celle-ci en effet ne sedéveloppe qu'autant qu'elle ramène les faits particuliers à des lois générales, et ces dernières ne peuvent être solidement établies que sur l'ensemble complet de ces faits. Or, dans l'état actuel de la linguistique, la meilleure manière de travailler à l'accomplissement de cette grande tache, c'est de s'attacher à foire des monographies, et à les faire de manière à mettre de plus en plus en lumière la grande unité qui sert de lien aux idiomes, en même temps si variés, de la famille
in do-euro pce: me. Ainsi il faudrait s'appliquer particulièrement :
i° Aux monographies de langues isolées, où l'on étudierait leurs analogies intérieures, et leur développement historique ;
2° Aux monographies de comparaisons d'idiomes, où I on mettrait en parallèle, autant que possible, toute la masse d une langue avec le sanscrit, celui de tous les idiomes indo-européens, sans contredit, qui a le mieux conservé les caractères de la souche commune. En ramenant ainsi chaque portion de la circonférence au centre, on finira par avoir le tableau complet de tous les rapports, tandis qu'en rapprochant entre eux les poiuts de la circonférence, le latin du grec, le germanique du slave, etc., on est conduit nécessairement à des résultats plus ou moins imparfaits, parcequ'on ne remonte point ainsi à la source commune des analogies.
3° Enfin il faudrait entreprendre des monographies de certaines classes de mots, et les faire alors aussi complètes que possible dans tous les embranchements de la famille. Ainsi l'histoire détaillée d'une seule classe de consonnes, dune seule catégorie de radicaux, ou d'éléments de dérivation, d'un genre parti* culier de dénominations d'objets naturels, etc., poursuivie avec soin dans toutes ses métamorphoses, serait plus fructueuse infiniment que de gros volumes de comparaisons, plus ou moins partielles et imparfaites parcequ'elles s'étendent à tout.
Le présent mémoire, s'il était plus complet, serait
une monographie du second genre; mais je ne puis le considérer que comme une première approximation destinée à préparer et à provoquer de nouvelles recherches. Je suis occupé actuellement d'un travail du troisième genre, d'une monographie des noms d animaux indo-européens, entreprise trop vaste peut-être pour mes forces, mais qui déjà, si peu avancée qu elle soit encore, m a confirmé dans l'opinion de Futilité des monographies, par les résultats curieux et inattendus qu elle ma offerts.
Pour éviter 1 emploi des caractères dêvanagari , qui
stitué par-tout la transcription en lettres latines. Je me suis servi pour cela de l'alphabet de Bopp, qui ma paru le plus si m pie et le plus complet, et dont je fais suivre ici le tableau.