‹ De l'affinite des langues celtiques avec le sanscritChapitre 2 sur 27 · SYSTÈME PHONIQUE · texte numérisé non relu

SYSTÈME PHONIQUE

C'est une circonstance très propre à faire bien préjuger d une langue, que d'y trouver, de prime abord, un système phonique riche et soumis à des lois régulières. Sous ce rapport les idiomes celtiques occupent assurément une des premières places dans la famille indo-européenne. La variété de leurs éléments phoniques, bien que dissimulée par un système alphabétique imparfait, est extrêmement remarquable ; et la théorie des permutations initiales des consonnes, théorie commune à toutes les branches du groupe celtique , est une des preuves les plus évidentes d une culture fort ancienne, et très développée, de ces langues.

Je commencerai par une revue générale des éléments phoniques, qui formeront la matière des rapprochements avec le sanscrit. Mon but n'étant point de faire une histoire des idiomes celtiques , je me bornerai aux indications principales.

§ i . Les langues gaéliques ont cinq voyelles, a , e, i, o, u (on), dont chacune est longue ou brève. La différence do

quantité , indiquée par un accent aigu dans l'orthographe irlandaise (« , é, etc.), ou par un accent grave en erse (à, é), détermine fréquemment le sens des mots. Ainsi bàn , en irlandais signifie blanc, et ban, femme ; bâr, pain et bar, dard , mô, plus grand, et mo, mon , sd, semer, et sil, voir, etc. , etc.

La combinaison de ces voyelles entre elles a donné naissance à i3 diphtongues, ae, ai, ao, ea, ei, eo , eu, ia, io, ht, oi, ua, ui, et à cinq triphtongucs , aoi , eoi, iai , iui , uàL Je ne dirai rierHci de l'origine de ces combinaisons , ni de leurs variations à des époques diverses, sujet qui a été fort négligé par les grammairieus irlandais. La comparaison avec le sanscrit ramènera bientôt cette question.

Les voyelles gaéliques se divisent en fortes et faibles {leathan et caol) ; a,o, u, sont fortes, e, t,sont faibles. On verra plus tard l'importance de cette distinction.

Les nuances de la prononciation ne sauraient nous occuper ici. Il suffira de dire que ces nuances très variées, et très difficiles à saisir pour des oreilles étrangères , n'out qu'une médiocre importance pour la philologie comparée.

§ 2. Le gallois possède sept voyelles a, e, i, o, u, w (prononcez ou) et y ; toutes sont longues ou brèves, à l'exception de u,dont le son est très bref et obscur, comme dans le mot anglais busy. Le breton n'a pas Y y. qui se remplace régulièrement par e , et l u gallois se prononce en breton comme lu français.

Les combinaisons des voyelles sont remarquablement riches en gallois. Owen énumère trente-cinq diphtongues , et trente -six triphtongues ', sans même en épuiser le nombre. Les groupes de quatre et cinq voyelles ne sont

1 II est à peine besoin d'observer que ces triphtongues, tétraphtongues, etc., résultent, pour la plupart, de la réunion de deux ou plusieurs éléments de composition , et ne sont que rarement des groupes monosyllabiques, comme les triphtongues gaéliques.

pas rares , et les mots chwawiaw, souffler, ywaewawr, l'action de jeter une lance , offrent même une sextuple combinaison. Le breton a perdu une grande partie de ces richesses vocales; Legonidec n'énumère que vingt diphtongues. Il ne dit rien des triphtongues,qui sont cependant assez fréquentes. Le mot iauank, jeune (gallois ieuanc),offre une combinaison de quatre voyelles. La comparaison du sanscrit yuvan montre que, dans ce cas, les deux semi-voyelles y et v ont été vocalisées, et indique ainsi une des sources de ces combinaisons multiples.

Je ne dis rien ici du comique , dont l'orthographe est fort imparfaite.

§ 3. Le nombre des signes alphabétiques adoptés par tous les idiomes celtiques, pour les consonnes à l'état simple, est de treize; savoir, b , c ou k,d,f,g,h, /,m,n,/>, r, s, /; mais les mutations diverses dont la plupart de ces consonnes sont susceptibles font plus qu'en doubler le nombre. L alphabet latin s'est trouvé fort insuffisant pour exprimer tous ces sons divers , et il a fallu avoir recours à divers moyens graphiques pour les indiquer. Il importe de donner ici quelques détails sur ce système de mutations des consonnes, qui joue un si grand rôle dans toute la structure des idiomes celtiques, et qui leur est particulier.

Ce système ne s'applique qu'aux consonnes initiales , qui subissent certains changements, suivant la position grammaticale des mots ou leur emploi en composition. C'est dans le gallois qu'il s'est développé delà manière la plus complète ; je l'examinerai d'abord dans cette langue , puis je comparerai les autres idiomes.

Les consonnes soumises à cette loi sont appelées muables, ce sont c , p , t , b , d , g , 11 • , m , rh. Elles sont sujettes à trois sortes de modifications, que j'appellerai forme aspirée,

1 VU double se prononce d'une manière analogue aux cérébrales sanscrites, en ramenant le bout de la langue en arrière contre le palais. La permutation en / lui rend le son ordinaire de cette liquide.

douce et nasale '. Toutefois les consonnes ne sont pas toutes susceptibles de prendre ces trois formes; c, p et * seulement sont dans ce cas ; b et d ne prennent que les formes aspirée et nasale; g la nasale seulement, m l'aspirée ; U et rh, la forme douce.

Le tableau suivant donnera une idée plus claire de ces changements.

Forme radicale.

rh.

ch.

th.

ngh.

nh.

Les observations à faire sur la prononciation des consonnes modifiées sont les suivantes :

Le c aspiré , ch , est guttural comme le ch allemand; le t et le d aspirés, t/i et z, ont respectivement le son fort et doux du tli anglais, comme dans thief et this. Le g s élide complètement dans les cas où il devrait prendre la forme aspirée. Les nasales ont des sons particuliers difficiles à bien préciser. Le ngh répond assez exactement à la nasale gutturale sanscrite , avec un son un peu plus fort ; mh et nh se prononcent en faisant sentir légèrement Yh ; ng comme nhg, mais un peu plus doux.

Je ne suivrai pas le système des permutations dans le

■ Owen, dans sa grammaire, emploie les dénominations de soft, light, et aspirate, pour désigner respectivement ce que j'appelle forme aspirée, douce et nasale. Il est difficile de comprendre comment ch pourrait être la forme soft (douce) de c (k), et ngh sa forme aspirée. La division que j'adopte a l'avantage d'être en rapport avec les expressions généralement reçues, et de correspondre d'une manière remarquable avec la classification des consonnes sanscrites.

breton et le comique , où il se retrouve moins complet que dans le gallois. Ainsi le breton na plus que sept lettres muables, et point de forme nasale; cette dernière manque également au comique , qui possède encore neuf consonnes muables.

En irlandais les consonnes se divisent également en muables et immuables. Les premières sont c,p, t, g, b, d, m,/, s; les secondes /, r, n. Les mutations comprennent deux classes , la forme aspirée et Yéclipse. La première correspond presque exactement à la forme aspirée galloise ; la seconde comprend , sous une même dénomination , les formes douce et nasale du tableau ci-dessus. Au lieu de substituer à la consonne primitive sa mutation douce ou nasale , les Irlandais écrivent les deux consonnes successivement en faisant précéder la lettre modifiée. Cette dernière seule se prononce , et rend l'autre quiescente ; de là le mot uirdhioghadh , éclipse, pour exprimer ce procédé. Ainsi, par exemple ,1e g initial de gort, jardin, prend la forme nasale après le pronom ar, notre , et on écrit ur ngort, quoique Ton prononce ar nort.

Voici le tableau des mutations en irlandais.

Forme radicale.

ch.

ph.

th.

eh.

bh.

dh.

mh.

fh.

sh.

Éclipse |

douce.

En comparant les deux tableaux , on voit quelques différences à côté de grandes analogies. Ainsi / et d, immuables en gallois, sont muables en irlandais ; il n'y a que trois nasales au lieu de six, etc. Il y a également des différences, dans la prononciation, dont je ne puis m'occuper ici.

L'erse , comparé à l'irlandais , a perdu presque entièrement les mutations comprises sous le terme d'éclipsé, et ne possède plus que la forme aspirée.

Cet aperçu serait beaucoup trop incomplet s'il s'agissait de faire l'histoire des langues celtiques en elles-mêmes. Il suffira toutefois pour donner une idée générale de ce curieux système de mutations des consonnes, que les langues celtiques possèdent seules , et dont l'uniformité , dans toutes les branches de ce groupe, démontre la haute antiquité. Une question bien intéressante que soulève ce sujet, mais que nous ne pouvons que signaler en passant , c'est de savoir si un système phonique aussi régulier, aussi riche , aussi nuancé, que l'alphabet latin n'exprime que bien imparfaitement, et qu'à l'aide de combinaisons conventionnelles , a pu prendre naissance et se développer , sans le secours d'un alphabet approprié à sa nature. Je crois que sous ce rapport, l'ancien alphabet gallois, appelé Coelbren y Beirz, mérite la plus sérieuse attention. Au moyen de ses quarante- trois caractères , il exprime toutes les nuances phoniques du gallois , et se lie de la manière la plus intime à l'ensemble du système de mutations. L'authenticité de cet alphabet n'a pas été établie , ni même discutée , sous le point de vue historique; mais sa perfection même, qui égale peut-être celle du dêvanagari , est une forte présonfption en sa faveur.

Les observations de détail , sur le système phonique , qui intéressent la comparaison avec le sanscrit , seront données au chapitre de chaque lettre eu particulier.

§ 4- Avant de passer à la comparaison des voyelles , je dois dire quelques mots d'une loi euphonique propre aux voyelles gaéliques , et qui a exercé une grande influence sur l'orthographe irlandaise et erse; c'est la règle appelée caol re caol is leathan re leathan , c'est-à-dire faible avec faible , et forte avec forte. {Voyez lc§ i.) Elle consiste en ce que deux voyelles de ni turc différente ne peuvent se succéder

immédiatement dans deux syllabes consécutives d'un même mot. Lorsque le cas vient à se présenter, on intercale une voyelle (forte ou faible suivant le besoin ) pour rétablir la concordance. Ainsi , par exemple , le suffixe im , première personne de l'indicatif présent, ajouté à la racine dagh, brûler, ne forme pas dagliim , mais daghaim , pareeque l a et IV, étant de nature différente (forte et faible), ne peuvent se succéder immédiatement dans les deux syllabes, et qu'il faut intercaler un a, tandis que dans tigliim y je viens, la concordance rend cette intercalation inutile. De même , pour citer le cas contraire, le suffixe diminutif og , ajouté à la racine fill, plier, forme filleog et non pas fillog , un pli; mais ici c'est un e que l'on intercale pour établir la concordance avec 17, voyelle faible. Cette loi, dont l'origine paraît comparativement moderne en irlandais, a donné naissance à la plupart des diphtongues et des tripbtongucs de cette langue; et sa connaissance explique beaucoup d'anomalies , qui , saus cela , demeureraient énigmatiques.

§ 5. La comparaison des voyelles , en sanscrit et en celtique, ne peut être traitée encore que d'une manière imparfaite; elle exigerait un travail préliminaire sur les variations des voyelles dans les limites mêmes du groupe celtique. L'ortbographc irlandaise et galloise a beaucoup varié , suivant les époques , et malheureusement les grammairiens et les lexicographes nationaux ont apporté trop peu d'attention à l'histoire de ces modifications successives. Les voyelles, formant la partie des langues la moins matérielle en quelque sorte, ont subi , plus que les consonnes, l'influence de ces changements. On sera surpris toutefois de voir que, sous ce rapport même , les concordances l'emportent beaucoup sur les anomalies, et notre parallèle, quelque incomplet qu'il puisse être , pourra servir de point de départ pour un travail plus étendu.

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