SUR LES NOMS DES IDIOMES CELTIQUES
11 a régné jusqu'ici, dans la nomenclature des langues celtiques, une certaine confusion provenant soit du mélange des termes nationaux et anglais, soit de l'analogie fortuite et apparente de ces noms entre eux. Il importe de mettre fin à ces incertitudes, et de s'entendre une fois pour toutes sur le sens et l'application de ces dénominations diverses.
Le mot gaélique, employé pour désigner la langue des Irlandais et des Écossais, se rattache immédiatement au nom générique de Gach, qui appartient également aux deux peuples. Une ressemblance toutà-fait fortuite a donné lieu fréquemment à des rapprochements erronés avec les noms des Gaulois, Galli, et celui de Gallois (en anglais fVetsh). La véritable forme de ce mot est en irlandais gaoidhcal (anciennement gaodheal, et gaedlul), en erse gàidheal, que la prononciation actuelle contracte en gacl. Le dh médial a certainement été prononcé autrefois ; c'est ce que prouve le nom latinisé de Gadelii que l'on rencontre dans les chroniques du moyen âge, ainsi que celui de givjznl, par lequel les Gallois ont toujours désigné les Irlandais. — Ce mot est irlandais, et se trouve expliqué comme suit dans le Glossaire de Tevéque-roi Cormac ', rédigé vers la fin du neuvième siècle : Gaodheal, i. e. gafal, i. c. fear do theigheaiUi go gaoth tar gach mbésgna ; ce qui signifie litéralement : Gaodheal, c'est-à-dire héros, c'est-à-dire homme allant par violence (pillage, vol) à travers tout pays habité*. — Le
• Cormac, roi de Munster et évéque de Cashol, l'auteur de ce Glossaire, fut tué , eu <jo8, à la bataille de Bealach Mughoa.
1 0'Reilly traduit : a mon who, by force, or by art, gels aboue ail laws. On voit qu'il a été incertain sur le sens du mot gaoth. Drsgna, qu'il rend par /nw, signifierait, d'apre» O'Clery (Vocabulary, Louvain, i«43), gach tir ho go, h Utlamh i mbiil Mrladha : toute terre, ou toute contrée, dans laquelle sout des langues Ce mot se lierait ainsi à beas.
Commentaire aurait grand besoin d'être lui-même annote. Le mot gaoth, auquel ('ormac rapporte le nom de gaodheal, se trouve dans les lexiques avec la signification de vol, et s'écrit aussi gaoid, gaîd, goid, et gad. La racine verbale gad a le sens plus étendu de couper, arracher, prendre, enlever par violence. Les dérivés gadadh, gadachd, signifient non seulement le vol caché (stealing, thieving), mais le vol à main armée, avec violence et bris de maison (burglary). Toutefois le mot goftdlifal, dans la pensée du glossateur, aura eu la signification plus relevée de conquérant ; car il est peu probable que son patriotisme d'Irlandais lui eût permis de donner un sens avilissant au nom national des Gaëls. En effet, le mot gafal, cité comme synonyme de gaoidheal, et que O'Iteilly interprète par héros, se lie au même ordre d'idées. D'est un dérivé du verbe yabh, saisir, prendre possession, conquérir; d'où gabhail, butin, conquête, gabfialtas , invasion, partage des terres conquises, et aussi le territoire conquis. (Pour la substitution defk bh, voyez pag. Go.)L , étymologie de Cormac peut, au reste, être contestée, comme bien d'autres du même glossateur. Gaoidheal, en effet, s'écrit constamment avec l'aspirée dh, jamais avec d ou th, et le gallois gwyzel (z ~ dh) est une preuve remarquable de l'importance de l'aspiration. Je trouve une explication plus satisfaisante de ce nom, en le rattachant à la racine gaodh, tuer, blesser; et, comme substantif' meurtre, blessure (O'Iteilly, Suppl/. Le mot gadh, combat, flèche, dard , est probablement une variante du même radical : gaoidheal signifierait ainsi un guerrier.
Cette dénomination est commune aux Irlandais et aux montagnards de l'Écosse. Pour distinguer les deux peuples, on ajoute les adjectifs eirionnach, et allutnach. Il convient donc de réserver, comme je l'ai fait, le nom de gaélique pour la branche représentée par les deux dialectes. Mais comment désigner plus spécialement chacune de ces langues 7 Dira-t-on : gaélique- irlandais et gaélique-écossais? cela est trop long. Le nom d'irlandais a l'avantage de n'offrir aucune amphibologie. Quant à albanach, qui signifie montagnard, il a le tort de ressembler trop au nom à'albanais, généralement adopté pour désigner \e$Skipt tars
langage (le sanscrit b'às'a), terme qui manque dans O'Reilly, mais qui se trouve au nombre des anciens mots du grand dictionnaire erse. La seconde partie de bésgna serait tjna, gnadh, gitalh, habitude, coutume (sanscrit g'rtâ, connaître). Beasguin, un colon, aurait le même sens (juin se liant à gna, comme en sanscrit g'ânâmi à g'nâ). Les idées de langage régulier et de civilisation se touchent de près. I)e cette signification première ont découlé les autres acceptions de bésgna, ou béatenadh , savoir : pays cultivé, paix, convention, contrat, rte, effets divers fie la civilisation.
du nord de la Grèce. Le mol écossais ne vaut pas mieux, parcequ'il s'applique indifféremment aux Gaëls montagnards et aux Anglo-Écossais des plaines. Je préfère donc la dénomination de erse, qui en Angleterre n'est jamais appliquée à l'irlandais, comme l'ont cru tout récemment Pott (Etymolog. Forsch. t. ii. p. 53o) et Eichof {Parallèle des langues de CEurope et de Clnde, p. 3i), mais bien au gaélique de l'Ecosse. Que ce mot soit une corruption de l'anglais Irish, c'est ce qui est fort probable, mais l'usage a changé son acception primitive. Dans le dictionnaire Anglo-Erse, publié par la Société des Higblands, on trouve erse, ou eor.se, traduit par : gaë'lic albannach.
L'autre branche des idiomes celtiques, que j'ai désignée, au moins provisoirement, par le nom de cymrique, offre aussi quelques difficultés de nomenclature. Les mots de gallois et de bas-breton, que j'ai employés dans le cours de mon travail, sont généralement compris, et ne préjugent rien à l'égard d'une meilleure nomenclature. Le nom de gallois a certainement plusieurs inconvénients, dont le premier est d'être tout-à-fait étranger à l'idiome qu'il désigne. Les Gallois en effet s'appellent Cymry, ou Cynmry, au singulier Cynmro , leur pays se nomme Cynmru, leur langue cynmraeg. Sans recourir à l'interprétation emphatique d'Ower : the firstfourtain of existence, on trouve une étymologie très satisfaisante de ce nom, dans les mots cyn, premier, principal, et 6ro, pays (en irlandais bru, contrée, district), changé régulièrement en mro d'après la loi de mutation des consonnes ( voy. § 3 ). Il signifiait donc le premier, le principal pays de la confédération des peuplades bretonnes. L< fait que les Cymris possédaient les institutions druidiques les plus développées, les autorisait suffisamment à prendre ce titre, et le maintien de leur nationalité au travers des vicissitudes qui ont abattu toutes les autres, prouve qu'ils en étaient dignes. Il conviendrait donc peut-être de réserver le nom de cymrique, pour désigner en particulier la langue des Gallois, et de chercher une autre dénomination générale pour la branche dont elle forme le principal rameau. Or je n'en trouve pas de meilleure que celle de bretonne, qui , de tout temps, a désigné génériquement la majorité des peuplades de la Grande-Bretagne. Le mot brython est tout cymrique. C'est un pluriel agrégatif, qui signifie : guerriers; son radical singulier est brwth , combat, tumulte, d'où dérivent beaucoup d'autres termes analogues , comme brythai, un combattant, brythaint, brythawd, tumulte, brylhus, tumultueux, brythwr, guerrier, etc.
Dans les poèmes des anciens bardes (du septième au neuvième siècle), le nom de brython se rencontre assez fréquemment, et dans le passage suivant de Myrzin, il est opposé à Saeson.
A mi zysyoyanav cyn vy nygnez Brython dros Sursoit.
» Je prophétiserai avant mon angoisse (que) les Bretons (seront) au- » dessus des Saxons. »
Ce nom se trouve également chez les Bretons de France, où breizati, au pluriel breizaded, ou breiziz, désigne un habitant de la Bretagne. Le s est une corruption fréquente du th gallois, et la diphtongue ei répond souvent à 1 y cymiique. Entre le gallois brwth, brython, et le bas-breton breiz, il y a le même rapport qu'entre brwnt, sale, brynti, ordure, pourriture, et le bas-breton brein, pourri, breinder, putréfaction, etc. Toutefois la circonstance que breiz, au singulier, et sans aucun suffixe, conserve la modification de la voyelle radicale, prouve que la filiation primitive de ce mot est perdue en bas-breton , et que le nom a été importé de la Grande-Bretagne. (Test ce que démontrent encore mieux les termes de bretoun, brézonek , synonymes de breizad, etc., qui ont conservé le suffixe du pluriel gallois on, lequel est étranger d'ailleurs au bas-breton, où il s'est changé en en. La signification de guerriers, que nous avons donnée au nom de brython, se trouve, au reste, confirmée par les mots bas-bretons : brézet, guerre, brézéUad , guerrier, brézelour, id. (e breton = v gallois); mais le corrélatif de brwth, qui serait brouz , ne se trouve plus dans cet idiome.
Ainsi tombe 1 etymologie présentée comme indubitable par Legonidec (dict. celto-breton, p. 5 \ , qui fait dériver breiz, de brtz, peint de diverses couleurs, ce qu'il appuie par les noms de Letiet de Picti, donnés à des peuplades celtiques. Brtz, en effet, est le gallois brith, tacheté, varié, du verbe brithaxv, varier, orner de diverses couleurs, etc. L't est ici radical (irland. brit , tacheté), et n'a aucun rapport avec Vy de brython , lequel dérive de Yw radical de brwth. (Irland. bruithean combat.)
Pour nous résumer , je pense que le nom de brython, guerriers, a été une épithéle commune aux diverses tribus de cette branche de la race celtique, tout comme celui de gaoidheal, avec le même sens, est la dénomination générique de l'autre branche.
Le nom de Britannia, Bretannia , donné à l'île entière par les plus anciens auteurs, viendrait à l'appui de cette conclusion, s'il était démontré qu'il existe une liaison réelle entre ce nom et celui de brython. Cela parait, au premier abord, indubitable; mais voici que les Cymris ont, pour le nom général de l'île, le mot de urydirin, lequel, ramené au substantif pryd, beauté, signifierait beau, belle. Ynys Prydain, Pile
belle, c'est ainsi que les bardes et les chroniqueurs la désignent constamment. D'un autre côté les triades historiques rattachent ce nom a celui de Prydyn, fils d*jiezrU*Grand J qui l'aurait conquise. Serait-ce là vraiment la forme originale de ce nom? Le changement du penby dans Britannia, s'cxpliquerait-il parla mutation régulière de Prydain en Jiiydain, suivant la position grammaticale du mot (voy. 5 3 )? ou bien par le rapprochement qui a dû s'opérer naturellement , chez les anciens, entre les noms de Brython et de Prydain? Si ce ifom avait été emprunté au latin par les Cymris, pourquoi auraient-ils changé le b en p, ce dont il n'y a d'ailleurs aucun exemple? D'un autre côté, le mot de Prydain ne parait se rencontrer que dans les monuments écrits, et principalement chez les bardes, et dans les traditions demi-fabuleuses des triades; dans le langage populaire l'Angleterre est toujours appelée Lloegyr , nom qui désignait autrefois toute la portion de Pile qui n'était ni cymrique, ni calédonienne. 11 faut observer aussi que dans les anciennes chroniques de l'Irlande, on trouve toujours Breatain, Bretagne, breathnach , un breton, et jamais Preatain. —
On voit que la question reste singulièrement indécise, et je n'oserais, quant à moi, la trancher dans aucun sens.
Si l'on adopte le nom de bretonne, pour désigner la branche que jusqu'ici j'ai appelée cymrique , il faudra chercher une autre dénomination pour le bas-breton de la France; et celle d'armoricain me parait la plus convenable à tous égards. Ce mot a l'avantage, en effet, d'être à-Ia-fois historique, et national; arvôr, pays voisin de la mer, arvôrek, qui tient à la mer, aruôrad, habitant du voisinage de la mer.
1 manx et le comique ne donnent lieu à aucune remarque.
Je résume les observations qui précédent, dans le tableau suivant.