‹ De l'âge divin à l'âge ingratChapitre 5 sur 10 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Avant même que ma mère, ma sœur et moi fussions allés nous installer à Saint-Palais, où mon père venait d'être nommé, comme il y était allé toucher barre pour arrêter un logement, il m'en rapporta un jouet de la part de l'huissier Sallaberry qui avait appris que son nouveau receveur était père d'un fils âgé de sept ans. Ce jouet était une poupée mâle, à la figure de sucre de pomme, et qui grimpait à un arbre pour atteindre un nid, La montée et la descente s'effectuaient à l'aide d'une manivelle qui émettait une grêle harmonie. Le donateur n'avait rien, je le compris dans la suite, d'un de ses luxueux confrères de grande ville. Il portait une

casquette plate, dont la visière vernie ombrageait un nez long, courbe et rouge, tel un de ces vieux piments dont tout un peuple fait ses délices. Il arpentait les routes sauvages du pays basque rendues souvent lugubres par les meurtres, si nombreux qu'il avait fallu élever Saint- Palais à la dignité de Tribunal. Dans ce pays, il suffit d'acheter un ma khilàa neuf pour que l'on soit aussitôt démangé du désir d'en éprouver l'élasticité en rompant l'échiné à son meilleur ami. Cependant le vieil huissier Sallaberry ne s'armait que d'un vaste parapluie qu'il ouvrait tantôt pour s'abriter d'une averse, tantôt pour étaler dessus, au plein soleil, sa chemise suante qu'il remettait ensuite. J'aime à croire que, aux temps patriarcaux, les porteurs de contrainte avaient l'humeur conciliatrice de Sallaberry, et que Booz et Tobie en eussent fait leur intermédiaire pour persuader leurs débiteurs de

les payer. Et la Grèce ne l'eût-elle pas honoré comme un poète? Car, enfin, qu'est-ce qu'un poète bucolique, sinon un homme tel que celui-ci, qui s'avance à travers une campagne stupéfiée par les cigales, comme était celle d'Aïciritz, et qui se nourrit de fromage au soleil? Jusqu'à un âge assez avancé, j'ai entendu retentir à mes oreilles cette phrase qui faisait partie des clichés que nous servaient nos parents :

— C'est dégoûtant ! Tu manges du fromage sans pain comme fait Sallaberry !

Et Daphnis, aurais-je pu leur objecter.

Du parcours que nous effectuâmes, ma sœur, ma mère et moi, de Pau à Saint-Palais, je ne conserve que le souvenir d'une rivière débordée, sur laquelle était un bac comme il n'en existe plus que dans les gravures des anciens rébus. On engagea dessus, pour passer

l'eau, guimbarde et chevaux, gens et colis. Puis nous reprîmes la voie de terre, jusqu'au terme de notre voyage.

A peine avions-nous quitté le marchepied de la diligence qu'un monsieur très poli vint à nous, et, se présentant lui-même :

— Je suis, madame, M. de Lastours, le conservateur des hypothèques. Votre mari vient à votre rencontre. Il est à deux pas d'ici. Je viens de prendre un bain de santé.

On se serait cru dans un manuel scolaire.

Et, ce disant, M. de Lastours épongeait d'un air fier l'humidité de ses rares cheveux, compensés par une barbe assez fournie et une épaisse moustache dont les bouts formaient cédille sous un nez bourbonien qui naissait d'un front démesuré ! Ce front n'était qu'un annuaire de l'Enregistrement et des Domaines.

Au moment que nous y arrivâmes, Saint-Palais était fort ému par une soidisant apparition de la Vierge dans un endroit appelé Sardas. Un garçon de seize à dix-sept ans, stimulé sans doute par ce qu'il avait entendu raconter de Bernadette, s'avisa de faire mille singeries qui attirèrent sur les lieux ces brebis qui n'attendent jamais que l'Église se soit prononcée sur un cas aussi grave. Tantôt il devenait, à la bénédiction, comme un fou furieux, mordant son berret, tantôt, au milieu des champs, il paraissait entrer en extase. Le curé, un excellent prêtre, mais qui n'eût pas mieux demandé que de voir surgir, de la terre basque, une deuxième Lourdes, opina un peu trop dans le sens favorable. Des pèlerins affluèrent. Mais le voyant, qui n'avait pas la candeur de la bienheureuse pastourelle, eut le tort de raconter que Notre-Dame était chaussée de bottines à élastiques, et qu'il n'entrerait

point dans les Ordres, les prêtres n'étant poussés à leur vocation que par le désir de manger de la volaille. Ces stupidités, et d'autres, ne suffirent pas tout d'abord à dissuader les amateurs de merveilleux qui regardent moins à la qualité de ce qu'on leur offre qu'à la bizarrerie. Tout de même, comme la farce allait un peu loin, on fit venir de Paris une sorte d'ingénieur chargé de vérifier la solidité du bateau que nous montait le gamin qui s'appelait Manech. Ce vérificateur de l'âme ressemblait à un soldat de Napoléon. Il arpenta durant quelques semaines les rues peu nombreuses de Saint- Palais, vêtu d'un raglan, botté, la canne au dos, l'air de mauvaise humeur. Il employa, pour démêler le stratagème, un procédé qui ne s'harmonisait guère avec sa face de Kalmouk. Il se jeta aux genoux du polisson, l'adjurant de lui dire la vérité, toute la vérité. Et Manech lui déclara qu'il avait voulu tout sim-

plement profiter du monde et s'en moquer. Cette affaire fut close par la comparution, en correctionnelle, du jeune imposteur inculpé d'escroquerie. Sa farce lui avait, en effet, rapporté quelque peu.

Saint -Palais était, en 1876, une agréable petite ville que le chemin de fer ne gâtait point encore, arrosée par la Bidouze et la Joyeuse. La Bidouze, glauque et lente, dont les jonchaies au crépuscule favorisaient les concerts et le clapotis des grenouilles, ne ressemble en rien, là, au torrent qui, à sa source, tonne et bruine dans une noire caverne. Elle baignait, par derrière, toute une file de maisons, dont nous habitâmes l'une, au sortir d'un pied-à-terre qui nous permit de vaquer à cette installation plus définitive. En aval de notre logis, la digue d'un moulin égayait le paysage. Et, à la droite de cette digue, contre l'un des champs qui formaient l'autre

rive, il y avait un gros rocher élevé d'où une kyrielle de petits basques plongeaient audacieusement dans un gouffre qu'ils nommaient, ce me semble, le Romoréno. Je vois chaque enfant, brillant comme une ablette, prendre l'élan ainsi que sur un tremplin, sauter, puis redescendre, les jambes entre-croisées, les pieds pointant vers l'eau. Il me semble que la Joyeuse, plus agile que la Bidouze, coule à l'autre bout de la ville, du côté du collège, et que l'on passe au-dessus pour se rendre à Garris, bourg situé à quatre ou cinq kilomètres.

Entre Saint-Palais et Garris, sur la route, à droite, était située la ferme des Guerraçague, famille nombreuse que son chef élevait patriarcalement. L'un des fils, d'abord simple commis de mon père, devint plus tard notaire. Un autre, plus jeune, le septième, jouissait à ce titre de la réputation de guérir les malades en usant de certaines formules ; et la

croyance était générale que sa langue, comme celle de tous ses pareils, les « salutadors », était marquée d'une croix naturelle. Non loin de cette propriété, du même côté, au fond d'une crypte, je bois d'une eau tellement sulfureuse qu'aucun œuf couvé ne saurait m'en rendre le goût. Mon grand-père de Pau, quand il venait séjourner parmi nous, avait pris l'habitude de tremper longtemps dans cette eau son nez. Chaque matin, une laitière déposait à la maison une bouteille de cette panacée, qui n'avait d'autre effet visible que de déposer une légère croûte d'or sur l'appendice olfactif de mon original aïeul. Original, oui, il l'était, presque autant qu'il était excellent musicien, et enfant gâté malgré son âge. L'éducation qu'on lui avait donnée dans sa jeunesse avait porté ses fruits. Il ne souffrait point, à six ans, qu'il fît beau temps quand il ne lui chantait pas. On munissait alors

les domestiques de cafetières pleines d'eau, en leur ordonnant de les déverser, du haut du toit, pour lui complaire. Un amusant souvenir, qui a trait à lui, demeure lié pour moi à Tune des visites qu'avec ma grand'mère il nous rendit alors. Je ne sais pourquoi il professait pour M. Thiers une admiration sans bornes. Un soir, nous dînions dans la salle à manger qui donnait sur la Bidouze, où les grenouilles semblaient coasser plus que de coutume. La lune guidait sur l'eau le vol de nombreuses chauves-souris. Il venait de déployer un journal. Il poussa un cri :

— Thiers est mort !

Nous demeurâmes consternés.

Après un long silence, mon aïeul

reprit, avec un tremblement dans la voix :

— Il est décédé avant-hier au soir, après avoir mangé du pigeon rôti et une pêche au vin.

J'allai me coucher.

Le lendemain, d'assez bonne heure, il se mit à racler du violon avec frénésie, ce qu'il faisait quand son humeur était noire. Je me souvins que, la veille, il avait prononcé : « Ah ! si cette mort de Thiers pouvait être une fausse nouvelle ! »

Par malheur, sitôt levé, j'allai retrouver le violoniste nerveux. Il cessa de jouer en m'apercevant à la porte de sa chambre. C'est alors qu'avec un toupet infernal, je m'écriai :

— C'est une fausse nouvelle !

— Quoi?

— La mort de Thiers.

Je crus que le stradivarius allait se briser sur mon dos. J'entendis, au moment que je m'enfuyais après avoir compris l'énormité de mon forfait ou de ma farce :

— Va-t'en donc, idiot d'enfant ! Tu ne comprends pas que la France est perdue !

Laissant derrière soi la fontaine sulfureuse dont mon aïeul faisait un usage si singulier on arrivait à Garris, hameau perdu qu'avait autrefois rendu célèbre sa foire aux cochons, si animée que ce proverbe demeure : « Crier comme à la foire de Garris. »

Non loin de l'église de ce lieu, une lourde maison plâtreuse était habitée par une antique famille de notre parenté, la famille de Goyénèche. Une manière de comprendre toute moderne a complètement déformé la vérité touchant ces familles qui se targuaient d'une certaine noblesse que leur cœur possédait à défaut d'autres titres. Je ne pense pas qu'elles différassent en rien de celles, paysannes, qui les avoisinaient, sinon par de plus vastes propriétés et par des caves plus respectables. Le vieux M. de Goyénèche était un brave homme chez qui nous étions parfois conviés. Il ressemblait à ces por-

traits mal faits qui ne laissent point d'être touchants : un front rond dégarni, des yeux noirs tout ronds, un nez tout rond, des joues toutes rondes et un menton rond avec une barbe en collier.

Il ne se fût jamais produit sans une jaquette et sans une de ces étroites cravates noires dites « ficelles ». Lui-même aidait à dresser le couvert, surtout en ce qui regardait aux bouteilles de son vieux vin du pays qu'il servait avec cette invariable plaisanterie : « Ce sont les dernières. » Quand on saura que la plus grande fierté basque c'est d'avaler, sans sourciller, du piment rouge, on goûtera davantage ce que je rapporte ici. M. de Goyénèche et ses deux fils s'étant mis à table en notre compagnie, ils se faisaient apporter quelques terribles gousses du légume en question. Au préalable, chacun se versait une rasade. Puis ils se regardaient d'un air entendu et mystérieux, plein de morgue, qui

signifiait : « Ces pauvres étrangers à l'estomac débile vont voir ce dont des citoyens de Garris sont capables. » Et alors ils mordaient dans ce fruit infernal en nous dévisageant, nous qui mangions de l'excellente poule au pot sans tant d'épice. Une flamme leur montait à la face. On eût dit qu'ils allaient s'éclater comme la grenouille de la fable. Le supplice de la damnation semblait les embraser. Mon père ou ma mère s'écriait :

— Oh ! que cela doit être fort !

Mais les trois héros ne répondaient même pas et sifflaient leur vin.

A deux pas de Garris, à Amendeuix, dans une habitation d'une autre apparence que la bicoque des Goyénèche, nous allions aussi parfois déjeuner. Les épais ombrages qui l'entouraient ont laissé dans mon esprit un charme ineffaçable qui m'a par instants inspiré. Le

A L'AGE INGUAT 91

patriarche qui régnait là, parmi les siens, était M. d'Andurain, juge de paix, l'une de ces honnêtes figures à qui suffisait un petit confort : quelque gibier, quelques andouilles poivrées, quelques bouteilles, et une foi simple qui les auréolait dans une chambre ombreuse couleur de bluet. M. d'Andurain avait trois fils et deux filles dont l'une m'avait fort intrigué. Lorsque, par l'accablant aprèsmidi, elle me préparait de quoi boire, elle prétendait faire fondre plus vite le sucre dans le verre en recouvrant celuici d'une assiette. Trente ans après, je me rappelai cet étrange procédé qui m'avait fait plus d'une fois me demander si Lélia n'était qu'une naïve. L'ayant rencontrée après cette longue séparation, je lui fis part de ce souvenir d'enfance et de la perplexité où j'étais encore. Elle sourit en me répondant ju'elle savait bien alors que le sucre ne 5e dissoudrait pas plus vite, mais que

de m'assurer le contraire forçait à la patience le petit garçon que j'étais.

S'il y avait à Tournay une cabane qui s'appelait le Paradis, sur le coteau de Béasque, à l'ouest de Saint-Palais, s'élevait une vaste maison qui portait le même nom. Cet éden n'avait pas la poésie de l'autre, encore qu'il appartînt à un vieux monsieur qui n'était autre que l'oncle d'Anaïs Ségalas, lequel, en cette qualité, avait pris le langage des incroyables. Un peu plus au nord était situé le château d'Arbérats, d'où étaient issues les branches d'Armendaritz, greffées à celles d'Orègue, beaux noms que l'on ne se lasse pas de prononcer à cause de leur consonance. Les environs de Saint-Palais abondent en syllabes heureuses : Aïciritz, Etcharry, Beyrie, Arbouët, conviennent bien à ces villages qui échappaient alors à la civilisation et s'endormaient comme des cailles dans

l'épaisse moisson. On trouvait, ça et là, des bosquets d'arbres bi-centenaires, et tels qu'on s'imagine ceux sous lesquels la Trinité apparut à Abraham. Sous leurs ombrages venaient parfois s'étendre des bohémiens qui, ayant cessé d'être nomades, s'étaient fixés dans le pays qu'ils terrorisaient, contaminaient et volaient. Ils avaient recours à mille expédients, celui-ci entre autres, de faire prendre aux pourceaux du voisinage quelque drogue subtile qui les frappait de mort subite et les faisait enterrer illico. Les malandrins, sans en avoir l'air, repéraient le lieu de l'inhumation, pour enlever nuitamment la bête morte qu'ils dépeçaient et mangeaient de bon appétit. Une grande partie de la correctionnelle était alimentée par leurs exploits.

Le président du tribunal, homme assez malicieux, fort entendu, ne m'inspirait point la même terreur que le con-

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