‹ De l'âge divin à l'âge ingratChapitre 6 sur 10 · DE 1/AGE DIVIN · texte numérisé non relu

DE 1/AGE DIVIN

seiller à la Cour de Pau, dont j'ai parlé. Bien au contraire, M. Borie s'était lié avec moi comme s'il eût été de mon âge. Du haut de son siège, dans la salle d'audiences, il m'adressait des pieds de nez. Je le vois sur une route pâle de chaleur, la route de Garris. Il m'offre un quartier d'orange. Puis, s' essuyant le crâne qu'il a chauve, il en fait dégoutter une telle sueur dans la poussière que je n'ai jamais observé rien de semblable. Et il m'explique en s'épongeant : « Cette suée abondante m'évite cinquante-quatre visites de médecin. »

Pourtant le docteur, ancien camarade de mon père au lycée, était un fort brave homme, aux traits frustes et militaires. Vêtu d'un manteau à pèlerine, il voyageait dans un coucou, et ma jeune imagination se plaisait à l'accompagner, la nuit, dans ses pérégrinations, sous des averses diluviennes, bien abrité comme il était par la capote, et goûtant ce sen-

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timent que Bernardin de Saint-Pierre nomme : « le sentiment de la sécurité ». Hélas ! M. Morbieu, il s'appelait ainsi, ne m'offrit jamais une place dans sa guimbarde, qu'il devait moins priser dans la réalité que je ne l'exaltais dans mes rêveries. Étant fort occupé, il venait peu à la maison en dehors de ses visites professionnelles. Nous eûmes recours à lui. Je crois même que ce fut assez grave pour moi.

Cette maladie que je fis à Saint-Palais fut la dernière, mais j'ai l'idée que je filai ce mauvais coton que semblent débrouiller avec leurs doigts les personnes en danger. Mon père, qui était la tendresse même, quoiqu'il nous en marquât assez peu, m'a dit plus tard qu'il avait alors pleuré en cachette, assis sous le manteau de la cheminée, parce qu'il avait jugé mon cas désespéré.

A notre arrivée à Saint-Palais, on nous avait mis, comme externes, ma sœur

chez les Dames de Lorette, et moi au collège de M. l'abbé Duc. Je commençai de connaître alors, mais non pas d'apprécier, l'état d'esprit de la plupart des régents. A plus de quarante ans de distance, la même muraille se dresse entre eux et moi, et si quelques professeurs, par leur science aimable et la sympathie dont ils m'honorent, ont conquis mon cœur, ma défiance ne s'est nullement dissipée en général. Cet esprit de brimade, qui est une de leurs manies, ce désir d'humilier de pauvres petits habitués à la douceur familiale, de leur donner envie de sangloter, de passer sur eux la mauvaise humeur qu'ils ont amassée dans quelque discussion, conjugale ou autre, m'a toujours révolté.

Cette inintelligence qui ne comprend que la sienne ; ce mathématicien qui ricane et vous punit parce que vous préférez la version latine aux cerceaux qu'il pousse avec un bâton de craie sur un

tableau noir ; ce lettré quinquagénaire s'esclafïant parce que vous lui répondez que Virgile est l'auteur des Métamorphoses; ce géographe qui s'étonne que vous ne preniez aucun intérêt à considérer de minuscules ronds alignés le long d'une ligne qui serpente ; cet historien qui prétend vous passionner pour les clauses du traité des Pyrénées, — tout cela, et tous ces gens, ne valent pas un sou au regard d'un merle qui siffle dans la haie... Quant au délaissement qui pèse sur les potaches traînant après eux leurs cordons de cuir, et qui taisent leurs migraines et leurs entérites, il est à peu près complet, excepté, je le crois, chez les Jésuites. La dureté, le mépris du sentiment, la terreur de présenter aux adolescents l'amour le plus chaste comme béni de Dieu, voilà des semences et des fruits qui donnent parfois lieu à de lamentables confusions. Le meilleur des psychologues pratiques, le

R. P. Lhande, m'a déclaré qu'aucun de ses élèves n'avait passé l'âge de douze ou treize ans, qu'il ne lui eût fait connaître, par ses directions, certaines grandeurs et certaines vilenies. Mais la plupart des pères et mères sont, sur ces points, aussi fautifs que leurs mandataires. Lorsque j'évoque sommairement ces procédés vexatoires ou démoralisants, trois exemples se présentent entre mille à mon esprit : le premier, c'est la honte faite par notre professeur, à Bordeaux, en classe de septième, à l'un de mes camarades qu'il avait rencontré mangeant dans un cornet des pommes de terre frites. Il ne cessa de mortifier le pauvre enfant que lorsqu'il l'entendit hoqueter. Le deuxième exemple, c'est que j'ai vu mettre un élève à la porte, durant la lecture d'une fable, sous le prétexte donné par le magister qu'il avait surpris dans le regard de cet élève une pensée obscène. Le troisième fait, à peine croyable, qui me

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fut révélé par celui-là même qui em* ployait la méthode, c'était de ne flageller un enfant que lorsque celui-ci avait fini par y consentir. Dans l'ordinaire de la vie, ce bourreau était un homme vertueux à qui un membre de l'Institut avait confié l'éducation de ses fils. Je dois à la vérité de dire que je ne rencontrai pas au collège de Saint- Palais de pareils raffinements. Élèves et professeurs étaient des Basques assez rustauds, mais sains de corps et d'esprit, jouant à la paume d'une manière forcenée. Quant au moyen de répression, il était simple. On n'eût pas été en Eskualduna si l'on n'avait accordé à chaque écolier, et à chaque repas, une ration de vin pur que l'on baptisait « le bouteillon ». Le châtiment le plus exemplaire était de l'ôter au coupable. On entendait soudain le professeur s'écrier : — Monsieur un tel, vous serez privé de bouteillon !

Voici une petite rancune que j'ai gardée à mes maîtres d'alors. M. Duc, un bon prêtre qui, pour nous donner l'idée d'un coupable mourant dans l'état de contrition parfaite, et d'une rupture d'anévrisme causée par l'intensité même du regret et de l'amour, se congestionnait en gesticulant, M. Duc m'avait pris comme sujet d'expérience psychologique. Moi, qui ne demandais qu'à demeurer dans l'ombre pour y travailler le moins possible, ma paresse venant d'une inaptitude singulière à rien comprendre de ce que l'on m'enseignait, voici à quel supplice on me soumettait. M. le Supérieur me faisait comparaître devant lui et devant trois ou quatre capucins de ses amis pour me signifier que j'étais astreint à ceci ou à cela, que mon désir serait brisé dans tel ou tel sens. Il m'asticotait jusqu'à ce que je lui répondisse, avec le plus grand sérieux du monde, une phrase toute naturelle

et qui signifiait que je savais bien que je n'avais qu'à me résigner. Alors il faisait des gorges chaudes, prenait à témoin les fils de saint François et hurlait cette phrase que ses acolytes en robes de bure reprenaient comme un écho :

— C'est un philosophe et un théologien !

Vous allez me trouver bien susceptible? Il se peut. Bref, je ne me plaisais pas dans cette boîte dont l'un des divertissements était une sorte de tourniquet, adapté au sommet d'un mât, tourniquet d'où pendaient quatre câbles terminés par des nœuds coulants. Dans chaque nœud s'introduisait un élève, dont les mains se cramponnaient à la grosse corde, un peu au-dessus de la tête, et, l'élan donné par les pieds, la machine tournoyait comme une fronde en vous mâchant les cuisses, en vous donnant le vertige, et en vous retournant l'estomac. Ce sport que l'on nommait « le

pas de géant » me donna huit jours de fièvre.

Fort heureusement me distrayais- je de ces joutes spirituelles et corporelles, dont j'étais la victime, en allant de temps à autre visiter avec mes chers parents soit les familles des environs que j'ai dites, soit d'autres plus éloignées de notre centre.

Parmi celles-ci, je retiens les Berdoly, les Lagarde et les Dufaur.

M. Berdoly habitait avec sa mère au château d'Uhart d'où les Basques, par un jeu de mots et un orgueil enfantins, tirent l'origine de toute la famille royale des Stuarts. Par corruption, ajoutent-ils. Mettez un indigène sur l'histoire de son pays, et il s'enfle tellement qu'il débite des énormités, ou bien il se tait par excès de morgue. Cela dit, il n'est pas de peuple plus hospitalier, plus charmant que le basque. J'ai souvenance de

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l'énorme bâtisse dont M. Berdoly était fier, quoiqu'il me soit bien impossible de dire si elle remonte à mille ans ou à cinquante. En nous en faisant les honneurs, il étendait les bras pour mesurer, à la percée d'une porte, l'épaisseur des murs telle qu'elle étouffait le beuglement d'un orgue de Barbarie disposé au milieu du château pour permettre l'expérience. Dans l'une des salles de ce monument babylonien présidait le portrait d'un personnage, haut cravaté, qui se touchait le front pendant qu'il pointait sur une carte un compas démesuré.

Quant à M. Lagarde il était, à Saint- Jean-Pied-de-Port, le collègue de mon père et son ancien condisciple. Aucun premier prix ne lui avait été épargné au lycée de Pau. Et, n'ayant su choisir entre la science et l'art, tant il était sollicité par les deux, il avait opté pour le Timbre et les Domaines, qui observent sans

doute ce juste milieu que préconise Confucius.

Lors de notre première visite à Saint- Jean-Pied-de-Port, j'appris trois choses : la première, qu'il y a dans certaines salles à manger des trumeaux qui représentent un village dont le clocher sonne l'heure. La deuxième, que l'on peut tuer d'un coup de fusil un gros poisson qui dort dans la Nive. Et la troisième, que, dans le fort qui défend une ville, sont ménagées des ouvertures appelées meurtrières.

Je pense que la citadelle de Saint- Jean-Pied-de-Port regardait surtout du côté de l'Espagne. Celle-ci, peu de temps avant notre arrivée à Saint- Palais, avait laissé déborder ses écluses de Carlistes, lesquels traversèrent la ville en y semant le typhus et les pois chiches. De ces partisans l'on m'a rapporté que les uns enfouissaient leurs sabres, les autres leurs trésors, et qu'ils

étaient commandés par ces grands hidalgos qui descendaient d'Henri IV, que j'avais rencontrés à Pau et dont j'ai décrit les figures originales.

Nous poussâmes une excursion, qui me fut chère entre toutes, jusqu'en Béarn, à Sus, tout près de Navarrenx où mes père et mère s'étaient mariés treize ans auparavant. Là se dressait l'un de ces châteaux qui laissent au cœur du voyageur qui passe sans connaître ses hôtes un rayon de mélancolie. C'est chez les Dufaur. Une sorte de flamme s'épand dans le jardin verni.

Avant de le parcourir, je l'aperçois par la fenêtre de la salle à manger où les personnes en la compagnie desquelles je déjeune m'apparaissent presque toutes fort vieilles. Il y a là un député, le maître de la maison, estimé pour sa fidélité à la cause royaliste, son honnêteté rigide, sa connaissance du code qui attirait,

durant les vacances parlementaires, une foule de ruraux dans sa bibliothèque à l'encre pâle, aux reliures poudreuses.

Toute la petite procédure campagnarde, liasses d'obligations, plans cadastraux, passait par ses mains sans que son col fît un pli, sans que sa face perdît rien de sa solennité. Un de ses amis le plaisante à propos d'un potager dont on mange les asperges. Conversations banales, mais douces, naturelles et sans envie, innocentes si je peux employer cet adjectif dans son sens le plus saint. Et, dans la demi-obscurité où nous sommes, sur la collection d'assiettes aux belles roses et aux beaux oiseaux suspendue, une heure lance sa flèche d'or. Maintenant nous sommes assis non loin du cadran solaire. Et si, tantôt, dans la salle à manger, le soleil dardait par les interstices des stores ou des rideaux, il perce à présent au travers des frondaisons presque opaques. Il tombe sur

l'allée botanique, sur la lisière de la pelouse, sur les tables de pierre où les convives de tantôt prennent paisiblement leur café. L'ombre chère de cette maison m'a doucement accompagné depuis cette époque jusqu'à ces dernières années où ses maîtres, le frère et la sœur, ont trépassé sans descendance et célibataires.

Lui se nommait Henri, elle Marie. Il était bien l'antique fils de famille qui, dès son enfance, avait donné du fil à retordre aux siens, rossant ses camarades de classe à coups de saucisson ; renvoyé pour de telles balivernes de collège en collège ; s'échappant, pour se promener tout nu au soleil, du cachot où son père l'avait consigné ; prolongeant indéfiniment son droit ; revenant au village pour y manger des crêpes avec une paysanne qu'il aima comme Lamartine Graziella ; nommé sous-préfet ; démissionnaire ; catholique aussi sincère que

scabreux ; lisant avec passion Mayne Reid et Walter Scott ; nouant, par l'intermédiaire de duègnes, des idylles à la Cervantes ; empruntant pour prêter ; rentré au pays où il piquait ses maigres chiens en gravissant les bleus coteaux de Montballon et de Susmiou ; mort à Lourdes dans la grâce infinie de la Vierge.

Il y a quelque quinze ans que je l'ai enterré, mais la flamme du cierge tenu par moi tremble encore dans mon cœur.

Sa sœur Marie ressortissait à Barbey d'Aurevilly. Elle avait une âme d'homme et de chouan. Merveilleusement intelligente, d'une haute tenue morale, d'une religion qui eût enflammé tous les bûchers, sa bonté n'avait d'égale que sa haine. Elle fut la plus grande amie de ma mère. Ses derniers jours furent attristés par un délire durant lequel elle m'a dit qu'elle se mourait

de la fièvre des pèlerins de Terre-Sainte. Admirable définition d'un mal dont nous nous mourons tous !

De telles parties de plaisir, chez de pareils amis, étaient les réducteurs de ma vie scolaire. Encore fallait-il que ces journées de vacances cadrassent avec mon humeur qui ne trouvait point toujours son agrément où d'autres l'eussent rencontré. Je fus toujours un terrible critique. Et la nature de chaque homme, ou de ce qu'il m'offrait, ne m'en imposa jamais a priori. Je n'étais, je l'ai dit, qu'un villageois, mais quelle que fût la circonstance ou la personne, je la situais à son vrai plan. Un certain apprêt, une certaine morgue, un certain acquis ne me donnaient point le change, et tels hobereaux en eussent voulu toute leur vie à un enfant de sept ans, s'ils avaient soupçonné le jugement que je portais sur eux.

Qui ne se trouvait point dans ce cas d'être tenue pour vulgaire, était une Mme de Brancion, qui avait été Tune des éducatrices de ce prince impérial tué d'un coup de zagaie dans le Zoulouland. Cette vieille personne rendait souvent visite à mes père et mère qui y trouvaient le plus grand agrément. Sa conversation était grave toujours, ne haussait jamais le ton. Je ne sais ce qui l'avait conduite aux Tuileries, mais peut-être l'héroïsme de son mari qu'un boulet partagea en deux à SébastopoL Je me souviens que l'on prit mille précautions pour lui annoncer la mort cruelle de son ancien élève, survenue le 1er juin 1879, ce dont elle fit cependant une maladie. Quelles furent les rêveries de cette veuve sans enfants, exilée, dans sa jeunesse, du pays basque, ainsi qu'une fleur par le vent, et ramenée de même, sans avoir perdu rien du simple charme de sa vallée natale? Elle réunissait par-

fois chez elle, en un dîner du meilleur ton, quelques amis, dont mes parents.

A ces repas prenait part un original qui se vantait de descendre de Guy de Lusignan, et qui était fonctionnaire.

Ses paradoxales définitions et ses lubies déconcertaient ma famille. Tantôt, il avançait qu'un fils peut être plus âgé que son père, ou que la médecine avait découvert le remède contre la mort, tantôt, il croyait reconnaître la toque d'un page de ses ancêtres dans la bourse que lui tendait une quêteuse. Ayant un jour voulu se baigner dans la Bidouze, il n'eut point la force de refaire en aval le chemin que pourtant il avait parcouru en amont. Et le voilà juché sur la dernière marche d'un escalier qui, d'un potager, descendait jusqu'à la rivière. Ce potager était précisément celui de Mme de Brancion, à laquelle notre nageur fut obligé d'aller demander asile, vêtu d'un

caleçon bleu qui, à la cheville, formait un canon tel qu'on en prête à l'uniforme des pilotes d'Ango.

Un homme qui, à mes yeux, représentait le type que je prise fort, et que je suis un peu devenu, du pêcheur et chasseur sans équipage, était un notaire que j'ai appelé, dans mes poésies, Alexandre de Ruchenfleur. Son véritable nom était Ganderats. Il venait souvent dans le bureau de mon père.

C'était un vieillard de taille moyenne, à barbe patriarcale, râblé, fort alerte pour son grand âge, simple, digne et gai. Il s'asseyait avec autant de bonhomie dans le banc d'œuvre que sur un gazon pour y pêcher l'anguille et le cabot- Il avait construit, pour prendre en quantité ce petit poisson nommé chipe ou vairon dont les Basques apprêtent une soupe estimée, un piège fort simple : une auge en maçonnerie de deux

mètres carrés, dont le fond s'appuyait sur le lit même de la rivière, et qui émergeait. Sur le côté antérieur était ménagée une porte mi dans l'eau, mi dans l'air, qui s'ouvrait pour permettre au fretin d'entrer et de manger les miettes qui servaient d'appât. Lorsque les chipes étaient en nombre, M. Ganderats refermait la porte sur elles à l'aide d'une corde qu'il tirait d'en haut, son jardin surplombant la Bidouze. La manœuvre faite, il n'avait qu'à descendre sur la rive et à recueillir sa pêche à l'aide d'une épuisette. Il y avait une retraite charmante où cet amateur des eaux, des bois et des champs, oubliait volontiers, pour quelques heures, ses minutes notariales. Dans l'enclos d'une ferme, il avait fait édifier une cabane dont le treillis de bruyères entrelacées permettait de guetter les ortolans que des appeaux disposés sur des arbres alentour, ou à terre, attiraient. Un filet se rabattait

sur le sol recouvert de grains de blé, emprisonnant les imprudents oiseaux que l'on confinait dans un obscur séminaire, afin que durant quelques jours, ils n'y pussent bouger que pour picorer et s'engraisser ainsi de façon anormale. Je n'avance point que, par les meurtrières de brande, on ne tirât point parfois sur d'autre menu gibier. J'aimais à me rendre là avec mon père, qui y était autorisé par M. Ganderats, à laisser fuir le temps dans un silence imposé par l'attente du monde ailé. Sans doute eusse- je préféré quelque chasse plus animée, comme la pratiquait, à d'autres moments, le vieux notaire qui rentrait, comme moi-même aujourd'hui, les bottes terreuses, la barbe pleine de poussière, de buée ou de glaçons. Mais les exercices violents ne cadraient pas avec la nature délicate de mon père.

Celui-ci m'avait, en 1876 retiré du collège dirigé par M. l'abbé Duc,non pas

que l'ambiance y fût mauvaise, mais parce que les jeunes amateurs de bouteillons avaient profité de ma candeur pour faire main basse, à la veille des grandes vacances, sur tout ce que je possédais dans mon pupitre. Ce qui me valut d'être envoyé, à la rentrée, à l'école primaire de M. Sabre. Ses élèves m'y firent un assez mauvais accueil. Ils me poursuivaient de cette phrase : « Tu es riche, il y a des injustices. » A vrai dire on ne me gâtait pas plus qu'un autre, et ma fortune consistait dans le sou que me donnaient, le dimanche, mes parents qui n'étaient pas cousus d'or et qui avaient besoin d'ordre pour joindre Jes deux bouts. Je possédais heureusement cette puissance de réaction qui, même aux instants qui me suffoquèrent le plus, m'a permis d'enregistrer la splendeur de ce qui existait autour de moi. Cet arrosoir vert, dont on nous versait l'eau afin de nous désaltérer en classe, par les

après-midi caniculaires, qui dira quel puits de Jacob il m'a été? Et ces tableaux coloriés, d'insectes et d'oiseaux, qui saura dans quelle terre promise ils m'ont apparu à l'époque où mes camarades, les cheveux emplis des débris que soufflaient les batteuses, rapportaient triomphants, de l'immense moisson du soleil, des scarabées, des sauterelles et des cigales?

Et c'est ici que commence l'initiation poétique, dans cette école primaire, sur ce banc, vers la gauche, en regardant la porte d'entrée. Un livre est ouvert devant moi. Et soudain, sans qu'on m'en ait prévenu, je vois et j'entends que ses lignes sont vivantes, que deux à deux elles se répondent par la rime comme des oiseaux ou des vendangeurs, et que ce qu'elles racontent nous enchante à la manière des êtres et des choses qui n'ont pas besoin qu'on les

traduise. Il y a dans cette poésie un chien qui s'appelle Mouffetard. Dussé-je être, encore une fois, la risée des esprits forts, j'avoue que je fus tellement pris par ces vers que l'on m'avait donné à apprendre que, le soir, mon père m'ayant demandé de les répéter avec lui, au coin du vieux foyer, un grand sanglot me secoua, je ne pus parvenir au bout de ma leçon. Je venais de recevoir du ciel ce roseau aigu et sourd, bas et sublime, triste et joyeux, plus âpre que le dard d'un sauvage, plus doux que le miel. Je m'y exerçai peu de jours après. Mon père fut étonné de mes essais, me marqua plus de tendresse qu'il ne m'en avait témoigné jusqu'alors. Ses yeux scrutaient les miens. Sans doute y recherchait-il, sensible lui-même aux poètes, cette ombre qui souvent attriste les jours de ceux que Dieu, — qu'il soit béni ! — a marqués du signe.

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