‹ De l'âge divin à l'âge ingratChapitre 8 sur 10 · DE I/ÂGE DIVIN · texte numérisé non relu

DE I/ÂGE DIVIN

Anglais, non loin de là, sa quatorzième blessure. Avant qu'on eût érigé, un peu plus bas, il y a cinq ans, un prétentieux monument commémoratif qui célèbre ce centenaire, la petite pyramide dédiée au « héros citoïen » témoignait seule, sur un terre-plein de la propriété Laclotte, de la bataille d'Orthez. Dans une solitude dont le cri du vanneau, le chant de la caille, les grelots de quelque attelage soulignent le silence, le voyageur est tenté de se découvrir, comme dans l'image d'Épinal, devant ce naïf monolithe qu'il aperçoit à trois kilomètres de la ville, sur la route de Dax. J'ai visité, dans mon enfance, en compagnie dudit cousin, de ses filles et de sa femme, cette ferme sombre et massive, et la chambre au lit grossier où fut étendu, paraît-il, ce soldat de la Grande Armée. Malgré, tant de soleils et de pluies qui ont purifié, lavé cette terre, dont j'ai mangé les beaux raisins, le souvenir du

sang y persiste, tenace comme ces deux syllabes : cruor. Un renseignement qui semble assez précis nous apprend que le général Foy laissa à Laclotte une édition des Commentaires de César dont il faisait sa lecture favorite. Je ne pus jamais obtenir, de mon cousin Gustave, qu'il me laissât rechercher ce bouquin dans le grenier où l'on supposait qu'il se trouvait. Avec l'âge, les manies de mon cher parent n'avaient fait qu'augmenter, surtout celle du mystère, fréquente à Orthez, et portant sur le moindre sujet. Il est même d'usage courant, et ce fut son cas, de n'avouer jamais à personne, pas même à ses proches, le nombre de litres de vin que votre vigne a fournis.

La population d'Orthez était d'ailleurs, à cette époque, d'une originalité sans pareille. On citait un richard qui, pour n'user point sa culotte, la baissait

avant de s'asseoir, et un veuf qui, pour commémorer sa défunte, avait exposé dans son salon des pots de confiture portant cette mention : « Dernière marmelade fabriquée par ma bien-aimée Victoire. » Je n'en finirais point, si je dénombrais les chroniques retenues par les anciens qui me les ont narrées, ou les étrangetés dont j'ai été moi-même le témoin. On assure qu'il faut mettre tant de lubies sur le compte de mariages consanguins, moins fréquents depuis l'installation de la voie ferrée. Il me semble assez juste de dire que l'atmosphère même de la petite ville, ce côté taciturne entretenu chez les protestants par le souvenir des anciennes guerres religieuses qui les pousse à enfouir leurs pièces d'or et à fermer leurs volets à toute heure du jour, contribue à cette mentalité. Le paysage aussi. Rien de plus lunatique que ce vieux pont où de rares ombres se glissent à l'entrée de la

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nuit, semblables à des funambules, aux Pierrots et Arlequins, aux Gilles et aux Colombines, la face enfarinée par l'astre, le pied léger, prêts à l'échange de coups de batte. Je fus, à l'époque même où j'en suis de mes mémoires, tout à fait surpris de cette sorte de figure chorégraphique appelée par les gens du cru pantalonnades et qu'ils produisaient à l'époque du carnaval.

J'assistai à cette danse, de l'une des fenêtres du vieux salon familial. Dix ou douze nigauds, ayant revêtu des costumes de calicot passementés de bleu, la culotte bouffante à mi-mollets, faisaient le simulacre de se battre en duel, en sautillant. Les épées étaient remplacées par de longues aiguilles de bois mouchetées. Je n'ai jamais assisté à rien de plus pénible. On avait l'impression que ces hommes montraient là tout leur caractère puéril, vaniteux et falot.

Ce séjour, qui me permit de prendre contact avec ces types extraordinaires, ne dura guère plus d'un mois, entre janvier et février 1880, il me semble. Après quoi, ma mère, ma sœur et moi allâmes passer quelques jours à Pau, chez mes grands-parents et chez mon oncle le Mexicain, à Assat, où mon père nous avait précédés. Heureusement que, cette fois, j'échappai au lycée dont j'avais horreur. On me fit prendre quelques répétitions avec un instituteur rose et grassouillet qui s'appelait M. Franc. Il marquait vingt-huit ans. Il me faisait résoudre des problèmes dans le genre de celui-ci : Quel est le prix de cent quarante fromages de Livarot, si Von sait que trois de ces fromages ont été payés vingt-cinq francs? Un jour, M. Franc m'interrogeait, il me parut rêveur. C'était au lendemain d'un jour de congé. Il arborait une rose à la boutonnière, et, de temps en temps, il penchait la tête vers la fleur

et y plongeait son nez rond en fermant les yeux. Enfin, d'une voix pleine de miel, entre un fromage de Livarot et un express dont il fallait déterminer l'allure, en sachant qu'il partait de Bordeaux à dix heures cinquante du soir et arrivait à Paris à onze heures le lendemain matin, M. Franc me déclara : « Il est doux d'être fiancé. » Il souriait et paraissait retenir un tendre souvenir de la veille. Sa joie d'amoureux me laissa fort indifférent, mais ce qui m'enchanta, me sembla provenir chez lui d'un état d'âme ravissant, ce fut quand il me dit : « Monsieur Francis, je vous donne comme sujet de narration française : Vercingétorix. » Je fus en proie à un enthousiasme indescriptible, à l'idée de m' étendre sur un thème aussi héroïque. Rentré à la maison, je m'installai dans la salle à manger où régnait l'odeur du tabac dont mon aïeul, comme on sait, entretenait la souplesse avec la carotte humide. Jamais

parlementaire, appelé à célébrer un grand chef mort, n'apporta plus de pompe à son discours que moi au mien.

Je dis tout ce que je savais sans omettre les druides détachant, avec des faucilles d'or, le gui des chênes. M. Franc vit passer, dans la lecture que je lui fis, le char de César où le général gaulois, enchaîné, redressait noblement la tête.

Mon répétiteur demeurait baba sous le flot de cette éloquence où Jaurès et Flaubert semblaient s'être donné rendezvous. Il s'écria : Il n'est pas admissible qu'un enfant de votre âge atteigne à de pareilles hauteurs ! Vous avez copié ce devoir ! — Non, monsieur ! répliquaije fièrement. M. Franc, dont une nouvelle rose ornait le veston, me considéra un instant, mit son canotier sur l'oreille, prit sa badine et sortit sans ajouter un mot. Je crois qu'il aurait bien désiré d'en avoir écrit autant pour le réciter à sa fiancée. Je ne revis ce maître d'école

que peu de temps encore, et pour lui annoncer que mon père, enfin dédommagé d'une injustice, venait d'être désigné pour occuper un poste de receveur à Bordeaux. Pour le rejoindre dans cette ville, ma mère, ma sœur et moi n'attendions que le choix d'un logement.

M. Franc me dit : « Vous devez vous tenir pour très heureux de cette résidence où est envoyé monsieur votre père. Entre Pau et Bordeaux, le train s'arrête à Morcenx, où l'on mange fort bien. » Et pour exprimer son admiration, quant à cette cuisine succulente, il baisa le bout de ses doigts réunis en faisceau.

Cette nomination, en date du 12 mars 1880, nous l'avions apprise un matin, à Àssat. Mon cœur fut inondé de joie.

J'avais prié de toutes mes forces pour obtenir la fin de cette mise en disponibilité qui attristait mon père et son entourage. Car, même lorsqu'ils ne comprennent pas au juste la peine de leurs

parents, leurs petits ont un cœur infini pour la partager dans l'ombre. Ce télégramme bleu, qui mettait fin à un gros souci, m'apparut comme un morceau du ciel printanier entre nos doigts, un fragment de ce luisant azur qui découpait l'érable où chantait une hirondelle effilée.

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