US DE L'AGE DIVIN
Tandis que ce cher père, à la tombée des nuits d'hiver, me faisait repasser les morceaux que j'avais à apprendre, au coin du feu où cuisait le souper, Juana, une basquaise immémoriale, qui avait remplacé Marie qui nous avait quittés pour se marier, al ait et venait. A distance, je lui donne cent ans. Je ne sais dans quelle campagne reculée avait vu le jour cette servante inculte et décrépite, qui me racontait que Roland est dans la lune, et que les sorcières viennent, quand on dort, vous tirer par les jambes. Elle témoignait à ses cruches une vénération sans égale. Soudain elle s'interrompait au milieu de ses occupations, dressait les bras comme une pythonisse, et proférait cette phrase qu'elle agrémentait d'un exclamatif cha rabia :
— Que ferions-nous si nous n'avions pas d'eau !...
Assez malin, malgré mes dispositions
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poétiques, je ne manquais pas, ayant découvert le point vulnérable de cette fée, de répandre sur le carrelage quelques gouttes du liquide tant précieux. Elle vociférait alors, multipliait les dures syllabes de l'eskualduna, dénonçait mon méfait à ma mère en s' écriant :
— Monsieur Francis a verdure !
J'ai souvenance des fêtes de Saint- Palais, de l'une d'elles surtout. Un jour bleu se leva. Je sortis sur la place ombragée où les femmes tenaient leurs denrées aux jours de foire; on avait dressé une estrade pour une fanfare militaire qui prêtait son concours. On accrochait, pour illuminer a giorno, des lanternes vénitiennes. Cette expression « a giorno », que portaient les affiches, m'intrigua fort et je me la fis traduire. Les bateleurs mettaient la dernière main à leurs baraques, sous les platanes dont l'immobilité annonçait un torride
après-midi. A ce moment, j'aperçus, dans l'allée principale, qu'égayaient des oriflammes suspendues à des ficelles, un solitaire dandy, vêtu d'été, qui faisait des moulinets avec sa canne en relevant à chaque pas ses genoux si haut que l'on eût dit d'un trotteur. Il avait le chapeau sur l'oreille ; et sa barbe en pointe, ses lèvres serrées, lui donnaient l'air d'un Méphistophélès de théâtre.
C'est, me dit-on, M. Dasconaguerre, un jeune substitut fort distingué.
Vers dix heures, le monde commença d'affluer dans les rues ; le restaurant Birracouritz retentit de mille casseroles ; de petites voitures se succédaient, surchargées de paysans, et soudain voici le courrier comme jadis ! L'obèse patache, exhaussée d'un vulcanique soufflet de cuir, attelée de six chevaux carillonnants, tourna avec un large orgueil dans une audacieuse inclinaison, au coin de la rue. Bientôt des ruraux en descendi-
rent, venus pour la partie de paume et le saut basque.
Vers dix heures et demie, au-dessus d'une place affectée aux jeux, la première pelote monta dans un grand silence précédé d'un coup sec, et elle monta de plus en plus lentement, monta dans une courbe allongée, parut immobile une seconde, puis, déclinant comme un astre, acheva sa parabole en se précipitant, et, d'un second choc du gant d'osier que l'on entendit, fut prise et relancée et majestueusement remonta.
Et les cœurs cessaient de battre. Et les joueurs, dans chaque camp, tout blancs mais ceinturés de rouge, tantôt s'avançaient et reculaient tour à tour dans un mouvement réfléchi, angulaire, tantôt glissaient rapidement en arrière sur leurs sandales, se balançaient, se renversaient jusqu'à toucher leurs talons du bout de leur fronde, et, se déban-
dant, tapaient. Une sorte de chant étrange annonçait, marquait les points.
Mais à midi, du clocher brûlant, s'éparpilla l'angélus. Et, à la première note, la balle qui gravissait dans l'azur sembla demander grâce aux joueurs et sourire. Et eux, se découvrant soudain, la tête basse, demeurés debout, laissèrent leurs bras retomber.
La partie prit fin bientôt, et les auberges devinrent houleuses, odorantes, jacassantes de vaisselles remuées. Une sorte de lourde ivresse succéda à l'animation. Puis, vers quatre heures, la partie de paume reprit, suivie du saut basque.
Au son d'un fruste pipeau, les hommes semblaient recevoir du sol je ne sais quelle vertu qui les faisait rebondir avec une telle vélocité que, sous la trépidation, ce sol roulait comme un tambour. On ne pouvait saisir le temps où
les pieds touchaient terre pour reprendre élan, on ne voyait jamais sous eux qu'un vide en vibration. Chaque danseur, les bras pendants au long du corps comme deux longues pennes, est lancé comme une flèche par un arc invisible, et relancé avec une telle répétition que le jet semble unique et ininterrompu.
De l'ensemble du groupe, l'on dirait d'un carquois à tout moment défait et rechargé.
Les provinciaux ne sont point sans convier quelques personnes à la fête de leur village, et, ce jour-là, quatre ou cinq de nos parents étaient nos hôtes.
Deux d'entre eux se faisaient remarquer, l'un par sa pétulance, sa voix de trompette, son ton narquois, son panache, et surtout par sa femme dont le port de reine, les yeux de jais, la chevelure enflammée eussent illustré le plus
beau conte de Perrault. Ce châtelain des environs de Saint-Palais, qui plus tard eut l'amitié des princes, n'avait alors d'autre titre à la gloire que d'être abonné à un journal qui s'appelait le Triboulet. Louis de Joantho, c'est son nom, a soutenu à plusieurs reprises la cause monarchiste dans nos régions. Lorsque Léon Say s'y présenta à la députation, en 1889 et 1893, il l'eut pour adversaire et, sans une forte pression officielle, mon cousin fût passé. Les deux concurrents étaient galants hommes, et il arrivait qu'ils se rencontrassent, non sur le même terrain politique, mais sur le même terrain de propagande, et quelquefois au même jour et à la même heure, ce qui arriva un dimanche tout proche de l'élection, à quelques kilomètres de Pau, dans un village que je connais pour l'avoir traversé en chassant la caille et qui porte le nom de Bœil-Bézing.
Léon Say, que je crois voir encore avec
sa carrure de coffre-fort, cette démarche d'ingénieur ruminant sa pensée, l'air ennuyé de se laisser traîner d'auberge en auberge par les gros bonnets du pays pour y boire et conférencier, serra la main de son adversaire légitimiste qui, lui, n'était pas déconcerté par de telles mœurs, encore qu'il fût secondé dans sa campagne par un ivrogne qu'il me présenta. Cet ivrogne avait reçu mission de mon cousin de vider à sa place les coupes innombrables qui lui étaient présentées par le Suffrage universel. Mais, pour ne point vexer les inviteurs, et qu'ils ne s'aperçussent pas de l'escamotage, il fallait choisir le moment propice qui était lorsque, dans un grand mouvement oratoire, Louis de Joantho reposait son verre comme par distraction.
Je ne veux pas, dit celui-ci à Léon Say, devant le même auditoire et dans le même quillier où ils avaient convenu
de parler l'un après l'autre, je ne veux pas me prévaloir de parler une langue qui n'est point vôtre, le béarnais, qu'il est naturel que vous ne sachiez pas.
Mais ce qui ne manquera pas de mortifier ces braves ruraux, qui sont venus vous entendre, c'est que vous ignoriez jusques au nom de leur village où vous venez impudemment solliciter leurs voix.
Je vous mets au défi, monsieur Léon Say, au défi, entendez-vous bien? d'articuler les syllabes qui composent le nom de la commune où vous vous trouvez !
L'autre, qui depuis l'aube allait roulant de village en village pour débiter le même boniment, resta coi devant son état-major, qui essayait en vain de lui souffler à voix basse le curieux nom de Bœil-Bézing où il fut mis en minorité.
Un deuxième personnage de nos convives, ce jour-là, était l'un des cousins de Louis de Joantho et le nôtre, Charles
de Laurens. Il avait été amené par des mésaventures scolaires à embrasser la pharmacie, ce dont ne paraissait pas trop flatté le rival de Léon Say qui tenait à ce que sa parenté conservât un certain lustre. J'ignore pourquoi l'on fait peser un tel ostracisme sur une profession utile, solennelle et discrète. Ah ! combien le vieux comte d'Etchegoyen montra plus de charité que notre royal champion lorsqu'il prononça : « Vous me dites que mon cousin Charles se fait apothicaire? Ah ! que j'en suis heureux... le baron Thénard l'était bien ! » Donc, parce qu'il lui déplaisait de compter dans la famille un futur marchand de magnésie, et qu'on pût l'apprendre dans une société blasonnée qu'il faisait sienne, Louis de Joantho s'efforçait à le dissuader de rester en France.
— Vous feriez bien, Charles, lui disaitil d'un ton à la fois distant, familier et funambulesque, d'aller vous établir
dans l'un de ces pays prodigues où il n'est qu'à se baisser pour se relever aussitôt chargé d'or. Je ne vous parle point en l'air. Les terres vierges sont à vous, car je vous sais d'une énergie rare.
Mais le potard ne marchait pas. Il écoutait sans répondre, faisait claquer du bout du doigt la pointe d'un curedents qu'il portait en réserve dans son gilet. Il se fichait pas mal des aristocratiques susceptibilités, encore qu'il appartînt par son père à une lignée plus titrée que celle de son cousin. Mais il trouvait la vie bonne, et quand son nez rouge et fin plongeait dans son verre à bordeaux, ce qui faisait loucher ses yeux noirs un peu sournois, il se souciait fort peu d'aller boire du quinquina sous l'Equateur. S'il rompit à la fin le silence, ce fut sans doute pour laisser entendre qu'il ne se rendait pas aux mesquines insinuations de son cousin, et
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qu'il ne voulait changer ses amourettes gasconnes pour celles de négresses. Je paraissais ne point suivre cette conversation qui me navrait, si jeune que je fusse. Mais où je me sentis piqué, ce fut quand, vexé de ce que sa diplomatie n'eût pas eu de succès dans l'espèce, notre cousin Louis de Joantho glissa dans l'oreille de ma mère, non point assez bas que je ne l'entendisse :
— Le plus triste est que Francis admire cet animal-là !
Il acheva de m'irriter en criant :
— Je sais pourquoi tu as cet air déconfit : tu as peur que l'on ne tire sans toi le feu d'artifice ! Sois tranquille, nous arriverons à temps.
Je me fusse passé de tous les feux d'artifice, et même des fusées de mon cousin. Il fallut cependant suivre les autres.
Nous assistâmes à la désarticulation d'un pantin embrasé. Puis toutes les pétarades ayant abasourdi tous les tympans,
un silence de mort succéda, que rompit bientôt une harmonie d'un nouveau genre.
— Taratatatata — taratatatata — taratatatata — taratatatata — taratatatata — taratatatata — taratatatata — taratatatata...
et ainsi de suite, durant un quart d'heure. Mon grand-père m'expliqua que c'était un piston insigne, sergent à Bayonne, répondant au nom de Sylvestre et qui jouait la Bavarde. Le public se recueillait. Qu'eût-il pu, d'ailleurs, contre ce tintamarre? Quand cette grêle eut pris fin, personne n'eut l'idée de crier bis, la plupart ignorant d'ailleurs cette exclamation latine, personne, sinon mon aïeul. Mais son bis fut repris tellement par la foule en délire qu'il manqua de faire avorter la Bavarde qui récidivait. C'est alors qu'un certain M. Darrigand alluma un ruban de magnésium. Une aveuglante lumière, blanche
et bleue, vrilla nos prunelles. Pour ne nous en laisser rien perdre, M. Darrigand, juché sur une échelle, la dardait sur nous avec un réflecteur. Quelqu'un nous dit de lui :
— C'est un savant remarquable. Sa fortune sera assurée sous peu, car il a trouvé le moyen de guérir la diarrhée la plus tenace, et même la dysenterie, avec une plante, la salicaire.
Parmi les originaux de Saint-Palais il y avait un M. Laurent, conducteur des ponts et chaussées, inventeur d'une canne qu'il destinait à l'Exposition universelle de 1878 qui allait s'ouvrir.
C'était un tube de bois fort incommode, fait de six ou sept pièces vissées les unes aux autres, dont chacune servait d'étui à un instrument : boussole, lunette d'approche, niveau d'eau, briquet, décimètre, tire-bouchon. Cet extraordinaire meuble avait coûté bien des nuits d'in-
somnie et occasionné bien des débours à ce pauvre M. Laurent qui ne recouvra point ses frais. Les simples mortels, embarrassés d'un tel engin, préfèrent continuer de se servir de leurs poches.
Chez cet artiste du bâton, je rencontrai un particulier nommé Viole qui vendait d'un thé stomachique ; il avait vécu chez les Peaux-Rouges dont il attribuait la longévité au grand usage qu'ils font du sel. Un Iroquois, nous disait-il, est prémuni contre tout mauvais germe, il est semblable à un jambon de Bayonne.
Il voulut bien nous apprendre encore qu'une liqueur, dont il avait bu aux États-Unis, devait l'incomparable délicatesse de son arôme à ce que les plantes qui la composent ne sont distillées qu'après avoir été broutées et rendues aux pacages par des brebis.
A propos de brebis, l'un des plus doux sentiments poétiques que j'aie éprou-
vés, après celui dont m'emplissait, à Tournay, la contemplation des montagnes, fut le retour des troupeaux, lié pour moi au charme mélancolique de l'automne. Je n'ai jamais chanté les pasteurs et leurs ouailles sans que mon cœur fût ému comme un tremble. Toutes ces clarines m'étaient comme des oiseaux aux chants rauques cherchant un refuge dans mon âme qui devenait, à la Toussaint, une sorte de grange obscure qui eût voulu les abriter avec toutes les brebis de Dieu. Je n'aurais pas eu grand effort à faire pour me convertir alors en bercail, étant déjà tout naturellement une arche de Noé. A quels animaux n'aije donné la chasse, construisant des pièges pour les attraper vivants, navré si leur sauvagerie ne répondait point à mon désir de m'en faire des amis qui partageassent ma joie, mes peines? Hérissons, rainettes, geais, piverts, lézards, orvets, escarbots prenaient part à mon exis-
tence méditative. J'ai passé des journées à guetter, dans les fourrés du parc de Mme de Brancion, des mulots et d'impossibles marmottes. Je me souviens d'une matinée où j'essayais de suivre, le cœur battant, un merle engourdi par le verglas. Mais cette sympathie tournait mal parfois pour les pauvres créatures, car mon extrême désir de les avoir à tout prix dans ma main me faisait parfois abandonner la trappe innocente pour la fronde, l'arc, ou même le fusil. J'ai conservé le goût des armes et de la chasse, et je porte en moi cette contradiction de chérir les bêtes sans savoir résister, dans une forêt ou sur un champ, à je ne sais quel instinct sauvage qui me fait leur tirer dessus. Il est possible que, dans le fond, s'ajoute, au plaisir de me prouver mon adresse, la folle passion que j'ai de manger du gibier qui, avec les coquillages, me semble surpasser toute ambroisie. Ma fringale trou-
vait en partie son compte lorsque, avec l'automne, les palombes jonchaient les cieux des bois. Certains amis de mon père nous en faisaient profiter, le notaire de Bunus M. de Saint- Jayme entre autres. Nous nous livrions, à cette époque, à la cueille des cèpes et des oronges, dans une chênaie sise non loin d'une route, à un endroit que le bassin d'une source fait briller. Nous champignonnions dans la compagnie de Mlles Ferraud, filles d'un vieux docteur dont mon grand-père, toujours imprévu, avait, au cours d'une excursion, enlevé la perruque en ouvrant son ombrelle.
La révélation de l'automne demeure donc en moi telle qu'une série de tableaux qui ont peut-être la grâce du printemps de la mort. Mais, en même temps, mon cœur se serre, car je me rends compte aujourd'hui que les pro-
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menades que je faisais avec mes père et mère, au déclin de l'année, présentaient, par leur& spectacles attristés, quelque analogie avec leur état d'âme.
J'ai dit ailleurs que mon père ne jouissait pas d'une bonne santé. La carrière qu'il a poursuivie jusqu'à la fin, avec beaucoup de science et de dévouement, lui déplaisait à cause de certaines brimades que lui attirait son esprit mordant et fier. Ma mère, humble et douce au contraire, vivait dans la crainte qu'il ne fît quelque coup de tête qui lui coûtât sa situation. D'un autre côté, je commençais de grandir, et je ne donnais pas à ce cher homme de satisfaction, sinon par les velléités lyriques si précoces que j'ai rapportées. Au demeurant, aussi mauvais élève à l'école primaire que je l'avais été chez M. l'abbé Duc. Je ne comprenais d'abord absolument rien à la plupart des matières que mes maîtres tentaient de m'inculquer. De toutes
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mes études à Saint-Palais, je n'ai retenu, avec le poème sur le chien Moufïetard, qu'une prose où deux petits garçons s'essuient les pieds avec de l'herbe fraîche, avant d'aller rendre visite à une vieille dame qui coud à la machine. Mon inintelligence, à laquelle on ne croyait pas assez, plus encore que ma paresse qui presque toute en dérivait, inspira à mon père la résolution de me confier à mes grands-parents de Pau, afin que j'y suivisse les cours du lycée. Je quittai ma mère avec une telle douleur que je ressens encore, après quarante ans, cet arrachement qui me donna des cauchemars et la fièvre durant les mois que je passai loin d'elle. Ce martyre, je le lui confirme, aujourd'hui qu'elle va être octogénaire, et je mêle mon amertume passée au parfum qui s'exhalait d'un bâton de houx, coupé par mon père, dans l'une de nos promenades d'automne.
Ah ! ce n'était plus la pension des demoiselles Letourneau, cette boîte écœurante où Ton me mit. Toutes les horreurs s'y donnaient rendez-vous, tous les mauvais germes y trouvaient leur bouillon de culture. Je n'écris pas ici une œuvre pédagogique, donc je ne m'étendrai pas davantage sur ce fumier.
Je déclare toutefois que mieux vaut s'arracher l'œil et se couper le poignet que d'exposer, en connaissance de cause, son enfant à n'être même que le témoin de ces turpitudes. Nos parents péchaient par ignorance. J'en reviens donc à mon idée, émise plus haut, qu'il faut avertir nos petits de fort bonne heure, qu'ils deviennent nos confidents si on les scandalise. Cette période scolaire à Pau me fut noire comme de l'encre, stérile comme le sol de l'étude, et je n'en retiendrai, sauf exception, que les personnes et les faits que j'ai observés durant les heures libres que me laissait mon externat.
Le train de vie, chez mes grand-père et grand'mère, était assez monotone.
Lui était toujours plein de manies, mais d'esprit et de goût pour tout ce qui a trait à la littérature et à Fart. Elle, n'avait que de l'intelligence et de la sainteté. Il se levait à l'habitude fort tard, vers onze heures, et se couchait après minuit, fumant après le repas de nombreuses pipes de Marseille, au fourneau de terre brune, à tuyau de bambou. Il empestait de tabac les nombreux journaux et revues qu'il dévorait, l'odeur étant d'autant plus acre qu'il ne sut jamais régler le tirage de son calumet. Tantôt on y entendait un susurrement comparable à celui que produisent les sifflets à eau dont les enfants se servent pour imiter le chant du rossignol, tantôt la chaudière de cet alambic à nicotine, chauffée à blanc, grésillait et laissait une sécheresse sans nom succéder à l'humidité. Ce qui préoccupait par-dessus tout
mon aïeul, dès le saut du lit, c'était « le store », pièce d'étoffe verte qu'une tringle tendait vers le bas, et que l'on pouvait, à l'aide d'un moulinet, allonger ou enrouler sur elle-même devant l'unique fenêtre de la salle à manger. Le mot que j'entendais répéter le plus souvent entre onze et quatre heures, était : « réverbération ». Et le brave homme augmentait ou diminuait de quelques centimètres, selon le plus ou moins d'intensité de la lumière, l'écran couleur d'espérance. Sur une console de cette pièce, il disposait, dans un vase de grès, son tabac dont il entretenait le moelleux en y enfouissant des carottes, et, dans un autre pot semblable, des noix qu'il prétendait rendre fraîches en les immergeant dans de l'eau salée. Il puisait habituellement ses recettes dans le Figaro. Il sortait vers cinq heures, plus tôt quand il y avait un de ces concerts classiques, dirigés par Gaubert, dont il ressortait enthousiasmé
en compagnie de quelques auditrices.
L'une d'elles, Mme de Champfleur, avait entrepris de le ramener à la pratique religieuse dont il ne fut jamais très éloigné, dans laquelle il est mort. Ils analysaient ensemble, au sortir du casino, les mérites de tel ou tel acteur, de tel ou tel virtuose. Mme de Champfleur, à l'inverse des hirondelles, quittait Pau au début du printemps. Il est vrai que son émigration n'allait guère au delà de son château de Touraine d'où elle revenait au suivant automne. Tant mon grandpère que ma grand'mère me citaient cette dame comme un modèle de distinction et de vertu que je crois qu'elle était, en effet. Un soir que je revenais, les mains tachées d'encre, l'âme saturée de rancœur de mon fichu lycée, mon aïeul me servit cette phrase :
— Nous avons refusé l'invitation à dîner que Mme de Champfleur nous a adressée, en ce qui te concerne. Tu
n'es pas présentable dans le monde.
Je le savais bien, mais ce n'est point là ce qui me causait de la peine. Que m'importait le luxueux service de Mme de Champfleur? Ce qui me rongeait alors en silence — et qui donc s'en fût douté? — c'était la peine que prenait ma grand'mère de me coudre et de me rogner économiquement des cahiers, alors que je me savais incapable d'y écrire de beaux devoirs, comme d'autres élèves eussent fait.
Je fis connaissance à cette époque avec un livre qui s'intitule Don Quichotte, livre plein de ciel implacable, de hauts sentiments, d'ombrages d'or, de grenades, de jeunes filles, et que j'ai compris à travers Tony Johannot qui a pénétré Cervantes comme Cervantes s'est assimilé son héros. Il n'est race pire que des monteurs de réputations dans la peinture et l'imagerie ; ils tiennent compte de quelques éléments matériels
et jamais de l'âme d'une œuvre. Deux des génies les plus profonds, dans le moindre bout de paysage, furent deux romantiques dédaigneusement abandonnés aux enfants : Tony Johannot et Grandville.
Ce qui apporta encore quelque baume à mes ennuis fut une gravure d'Épinal représentant Malek-Adel, chef des Infidèles, qui enlevait à toute vitesse, sur son cheval, une femme en bleu à laquelle enfin il fait élever un tombeau. N'est-ce pas l'histoire de toute la vie? Enfin l'un de mes meilleurs moments d'alors c'était de m'échapper, après souper, pour aller entendre sur la place Bosquet l'orage de tambours et de clairons qu'y produisaient les soldats. L'un de ces soldats me donna, un soir, un morceau de biscuit militaire qu'il avait brisé sur sa baguette. Je le mangeai dans l'ombre, où je le trouvai délicieux, parce que je n'avais jamais rencontré, parmi tant de professeurs et de camarades que je fréquentais
cinq jours sur sept, une générosité aussi gratuite que celle de ce pauvre bougre de tapin. C'est ainsi qu'un bouquin illustré, une paperole et un pioupiou servaient à ma réfection spirituelle, car, hélas ! j'avais beaucoup perdu de la piété de mon enfance. Il ne me restait, si je commettais quelque faute, que le sens du remords, ce dont je bénis Dieu, et, en général, quelque plaisir d'assister à des vêpres populaires à côté de ma grand'maman. Le dimanche soir, on mangeait une poularde, mise au point par Graciette, des pommes de terre frites et une tarte à la frangipane, en l'honneur d'un hebdomadaire invité, notre cousin Tristan de Cauna. Il avait l'âge indécis d'un rhétoricien qu'il était, pensionnaire assez libre dans une boîte à bachot, dont le directeur a fini en Cour d'assises parce qu'il se présentait, chaque année, devant diverses Facultés, camouflé en quelques-uns de ses élèves qui se
paraient ensuite des plumes du paon.
Tristan était brun, mince et si moulé dans ses habits que Ton eût dit d'un ménestrel prêt à s'étendre sur le tombeau de sa dame. En fait de dame, il n'en savait qu'une, dont il était épris parce qu'elle était jeune et parce qu'elle était puissante bien que célibataire. Cette chaste idylle n'eut pas plus de suite que de commencement.
La place Royale était à Pau, en ce temps-là comme aujourd'hui, le rendezvous des élégants et des retraités. Parmi ces derniers, un vénérable ami de mon grand-père, M. Danlion, m'en imposait par sa haute taille, sa face carrée et rasée d'un Voltaire sans ironie, son encas couleur de canard vert. Il était sorti de l'École polytechnique et arborait une large rosette. Encore qu'il professât ne croire à rien de surnaturel, ma sainte grand'mère l'estimait beaucoup, et je ressentais qu'elle le préférait à une autre
connaissance de son mari, un M. Chavier dont l'étroit profil d'avare, accentué d'une barbiche, évoquait la lune à son dernier quartier. Il y avait, entre M. Danlion et M. Chavier, tout ce qui sépare la Revue des Deux Mondes, que le premier lisait assidûment, d'une berquinade.
M. Danlion, coiffé d'un melon qui lui entrait jusqu'aux épaules, vêtu d'une jaquette, citait quelque pensée d'Auguste Comte à laquelle M. Chavier opposait une phrase telle que celle-ci : « Je désire que, sur mes cendres, l'on sème des violettes. » On m'emmenait, le jeudi, en ces aimables compagnies, prendre connaissance d'un télégramme que lançait, du haut du Pic du Midi, un original nommé Nansouty. Ce papier, qu'affichait quotidiennement un mercier, nous informait que le brouillard ou le soleil régnait à quelque trois mille mètres d'altitude. Je ne m'amusais pas beaucoup. Quoiqu'il me répugne de revenir
sur le lycée, je ne peux passer sous silence le personnage le plus considéré par les élèves, le père de l'ancien ministre de l'Instruction publique, Lafferre. Il nous vendait, durant les récréations, des gâteaux, du sucre d'orge et des oranges, car il était portier et l'on peut dire que sa loge n'était que la préfigure de celle de son fils. Il doit être vrai parfois qu'une trop grande aptitude à remporter les diplômes les plus divers est le signe d'une étroitesse d'esprit. Le nom de Lafferre Henry, au cours d'une distribution des prix à laquelle j'assistai, devint une telle mitraille qu'il couvrait de son allitération les cuivres d'une fanfare. Cette année scolaire, que termina cette cérémonie où des enfants, luisants à force d'avoir été lavés, recevaient sur leurs oreilles une couronne de colle verte, ne m'auréola point. Une visite de ma mère, venue de Saint-Palais, m'avait rempli d'amertume, car elle était re-
partie presque aussitôt, sans doute attristée de ce qu'on lui avait dit à mon sujet, à savoir que, là comme ici, j'étais un cancre. Ma tante et mon oncle mexicain ne tarissaient pas sur mes défauts, me montraient du doigt à mes cousins comme le modèle de ce qu'il ne fallait pas imiter. Ils m'accusaient d'un tas de méfaits, pour peu qu'ils m'invitassent dans leur villa, me citaient comme le plus mauvais des élèves. Cependant, je souffrais en silence de ce que personne ne comprît que je ne comprenais pas, car, j'insiste sur ce point : ma paresse provenait avant tout d'une extrême difficulté à saisir tout ce qui passait par l'école. Je continuais d'appartenir, par toutes mes racines, aux champs et aux bois que j'avais quittés pour ces tables immobiles et ces murs de prison.
L'une de mes rares joies d'alors fut celle-ci : un lycéen, quelque peu bizarre, de poil carotte, me conduisit un jour
avec mystère dans le parc Baurnont qu'un mur effrité séparait de notre cour de récréation. Au pied de ce mur, il me montra des feuilles, en forme de langue, dont on eût dit qu'on les avait aspergées avec du lait de chaux. Je sais aujourd'hui qu'elles étaient celles d'une plante qui n'est autre que la pulmonaire officinale, ou herbe à la Vierge, dont une légende rapporte que la Mère de Dieu laissa tomber dessus quelques gouttes de son lait. D'un air important, mon camarade prit dans la poche intérieure de son veston un gros portefeuille hors d'usage qui laissait à penser que son père devait être assureur ou courtier.
Il glissa dans l'un des compartiments de cet objet de cuir qu'ensuite il replaça sur lui soigneusement, un échantillon de cette herbe en prononçant : « Mon ami, cela s'appelle de la botanique. » Je conçus, dès cette heure, une grande sympathie pour cet émule de Linné. De
cet affreux désert, où l'orage sec et régulier du tambour nous rappelait à notre esclavage, il avait su me conduire dans cette oasis et faire reposer mes yeux un instant sur cette humble borraginée.
Dans cette même allée du parc, où nous fîmes alors cette fugue buissonnière, j'évoque un rendez-vous que j'eus dix ans plus tard avec une jeune fille et je me rends bien compte que ce qui a survécu dans mon cœur, avec tout son obscur frisson, n'est pas la femme mais l'herbe.
D'une façon générale, cette année scolaire 1878 m'apparaît sous un vilain jour, bien symbolisée par un ignoble carnet que l'on m'avait rapporté de l'Exposition universelle dont tout le monde s'entretenait. Sur la couverture s'étalait, en or, une chose innommable qui s'appelait pourtant le Trocadéro. Ce monument de la bêtise me faisait honte,
rien que dans ce dessin qui me le figurait. Le Trocadéro demeure l'illustration de l'un des temps les plus ennuyeux que j'aie connus, mais qui ne se prolongea pas. A ma grande joie, mais à la confusion de mes parents qui se rendirent enfin compte qu'à Pau le travail ne me souriait pas davantage qu'à Saint-Palais, je quittai le lycée. Et ce fut mon père qui, m'ayant repris avec lui, m'enseigna quelques éléments de grammaire française. Il me donnait des leçons dans son bureau où venait peu de monde. Il me gronda bien au commencement, parce que j'avais couvert de bonshommes et d'inscriptions mes livres qu'il passa en revue. Cependant je comprenais ce qu'il m'expliquait, lui, parce que sa méthode était directe et vivante, et je ressentais sa bonté pour moi à travers sa froide attitude qui m'intimidait. Et, aujourd'hui que je consigne ces souvenirs, l'amour que je n'ai pas su lui
exprimer alors, je lui en fais part. Je vois sa table, son encrier de porcelaine, ses ciseaux, son coupe-papier de corne blonde qu'il faisait ployer nerveusement sur la lettre qu'il lissait en la pliant, son porte-plume, ses crayons, tout cela méthodiquement disposé; je vois l'almanach à effeuiller, la boîte à fiches du répertoire, les dos numérotés des registres sur les longs rayons, je vois le feu, les chenets, je vois la galerie, et, au delà, tomber la pluie sur la Bidouze, et celleci s'enfler, devenir limoneuse, gémir, et de petits plongeons entraînés par le courant barboter, plonger, reparaître, et je vois les cimes des peupliers s'arquer sous la tristesse du vent d'automne.
— Répète-moi l'accord du participe passé employé avec le verbe être?
— Le participe passé accompagné de l'auxiliaire être s'accorde avec le sujet du verbe.
— C'est bien. Tu as su ta leçon.
Nous irons, cet après-midi, à la cabane de M. Ganderats.
Ah ! pourquoi ne pas devoir toujours mener cette existence? Était-il donc un plus grand bonheur que de voir, à travers le treillis de bruyères, un bec-fin s'engager imprudemment sur le bord du filet, ou d'entendre ce bruit de vis qui suit le coup de fusil quand, à l'approche de l'hiver, les plaintifs pinsons se laissent emporter comme des feuilles mortes par le vent pluvieux? Une plus grande félicité que de vivre médiocrement parmi les siens à l'heure où la vapeur fait tressauter le couvercle du pot de châtaignes? Il a été utile, Seigneur, pour que je vous suivisse, que vous m'ayez montré combien votre foyer est plus obscur encore et plus modeste que n'était le nôtre. Non, vraiment, je n'ai pas la conception juive du règne de
Dieu, et si l'on m'eût proposé, pour me convaincre, la vision béatifique de l'Elysée à la place de celle de la Crèche, où en serais- je de mon salut? A toutes les aigles impériales je préfère un chardonneret qui s'élève de branche en branche en décrivant une spire. Hélas ! je prévoyais que, cette vie humble et mélancolique, il me faudrait au moins un temps y renoncer, car tout vrai bonheur tremble dans notre main.
Comme pour me confirmer dans cette appréhension, mon père, un jour que lui et moi regardions la Bidouze du haut du mur de notre jardin, prononça :
— Bientôt, peut-être, quitterons-nous ce pays où tu manges ton pain blanc.
Lorsqu'il m'eut dit cela, je regardai avec attendrissement la rivière, je me réfugiai davantage en moi-même, j'essayai de me mettre en boule comme le hérisson peureux, et, après souper, sur le canapé de crin, assis auprès de ma
sœur, je buvais en silence le calice amer de cette phrase.
Quelques lectures, vers cette époque, me séduisirent. Par-dessus toutes, l'histoire d'un charmeur de serpents. En compagnie de cet Hindou, je m'enfonçais dans les forêts qui bordent le Gange, et ma flûte faisait danser et revenir à mes paniers humides de rosée, les reptiles tout brillants de clair de lune. Que volontiers je fusse parti, libre et seul et sauvage, à travers la jungle, pour y devenir l'ami de ces bêtes et, encore, des singes de Singapour que deux antiques voisines, les demoiselles Duhagon, me montraient dans un livre mystérieux !
Aux personnes qui n'étaient point de mon entourage immédiat, je devais sembler un singulier petit garçon, d'intelligence un peu exotique. Quelqu'un, préjugeant de mes goûts, et il est certain que tout ce qui avait trait aux
colonies, dont mon père était originaire, me donnait comme une nostalgie fiévreuse, pensa me faire plaisir en m'offrant une boîte d'animaux féroces, jouet qui me déplut beaucoup. Il ne faut comprendre à moitié ni les enfants ni les hommes. Qui dut me tenir pour assez original, et me le fit comprendre, malgré le peu de moi-même que je laissais paraître, ce fut ma cousine Élisa qui vint passer chez nous quelques jours, et dont la résille blanche se fondait sur la galerie au bel argent de la nuit. C'est alors, de Saint-Palais, qu'elle prévint sa mère de sa résolution bien arrêtée d'entrer en religion. Expulsée de France, elle fait oraison à l'ombre de la forteresse du Cid.
Mon père disait vrai, quand il prévoyait son départ. Un changement de situation, que voulut lui imposer son administration, en faisant fusionner le bureau des hypothèques avec celui de
l'enregistrement, ne lui plut pas. Il appréhendait de trop lourdes responsabilités ; et le souci de mon éducation, qu'il prévoyait plus aisée dans une grande ville, et sous sa surveillance, lui fut une raison de plus de refuser cet avancement sur place. Là encore il se montra brisant vis-à-vis de ses supérieurs qu'il mécontentait d'ailleurs par ses idées politiques. On lui intima brusquement d'accepter l'offre ou d'être mis en disponibilité. Sa fierté le fit se cabrer et, bien qu'il s'agît de pain quotidien, il opta pour la disponibilité. Ce fut un matin de novembre 1879 qu'on la lui signifia. Il pâlit. Et je vois encore ma mère, la face douloureuse et résignée, le maintien accablé, refermer une porte.
Quant à moi, je me rendis sous un hangar qui nous servait de bûcher et là, avisant une pioche, je résolus d'en enfoncer le fer dans le sol, d'un seul coup et de telle manière que je me prouvasse à moi-même
l'aversion que m'inspiraient les ennemis de mon cher papa. Je brisai net le fer.
Il semble que, les ennuis en entraînent d'autres. C'est ainsi qu'en s'occupant de notre déménagement, nous allions quitter Saint-Palais pour attendre, à Orthez, dans la maison des grand'tantes huguenotes, un poste qui convînt à mon père, celui-ci marcha sur un clou qui saillait d'une planche. La blessure, quoiqu'elle ne présentât qu'un point insignifiant comme étendue, fut très grave, et le docteur Morbieu ne nous cacha point, lorsque tout danger fut conjuré, qu'un de ses clients avait récemment trouvé la mort dans un cas identique. Bref mon pauvre père en fut réduit, pour circuler dans les appartements, à s'aider d'une chaise où il appuyait le genou de sa jambe malade. Et il marchait encore avec difficulté, s'aidant d'une canne, lorsque nous arrivâmes à Orthez.
J'y retrouvai la vétusté et poétique demeure familiale, telle que dans les échappées confuses de ma prime enfance. Mais, pour un séjour permanent, l'avaient quittée mon grand-oncle, docteur, juge de paix, guitariste, et sa sœur Clémence. Cette vieille fille, qui m'est bien présente, était dans sa religion d'une sainteté parfaite. Maigre et longue, elle eût été de ces sœurs de la primitive Église qui marchaient à la suite de Paul de Tarse. Sous des sourcils hirsutes de prophète, son regard d'acier bleu était tranchant comme le glaive apostolique. Elle appartenait à l'église libre de M. Reclus, le père des géographes et du docteur. Ce pasteur habitait la même vieille baraque où j'écris ces lignes et où sa femme tenait une école de filles. Toute élève sortait de là singulièrement distinguée de manières, à quelque rang social qu'elle appartînt.
Le père Reclus pratiquait une dévotion
qui l'eût rendu odieux si son caractère n'avait mérité tant d'estime : sous prétexte d'aumône, il mettait sa femme dans dans le plus cruel embarras, vendant l'argenterie, distribuant linge, vestes, culottes, allant jusqu'à enfourcher deux de celles-ci pour retirer l'une et la donner en chemin. Il menaçait de toutes les foudres infernales, pour la moindre peccadille, les écolières qu'il faisait comparaître devant lui, leur lisant, pour les terroriser, avec la voix d'un lion, des passages de l'Apocalypse. Voyageait-il en cabriolet, il en descendait pour inhumer une musaraigne de peur que son prochain ne fût piqué par une mouche qui eût pu sucer la charogne. Convaincu par ses méditations que la fin du monde était proche, il s'était fait confectionner un costume blanc qu'il tenait en réserve pour aller à la rencontre du Seigneur et siéger parmi les élus. Tel était le patron religieux que ma grand'tante Clémence
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s'était choisi, délaissant le temple ordinaire pour cette chapelle à côté. De cette chapelle, composée de protestants plus jansénistes que les autres, elle était l'un des piliers les plus perdus dans la nuée. Après un long recueillement, pendant le culte, il arrivait qu'elle parlât, poussée par une pieuse inspiration, et comme font encore quelques-uns de ses frères et sœurs dans cette communion.
Je trouvai donc de manque, au foyer d'Orthez, vers janvier 1879, cette ombre subtile qui fut douce à mon enfance et réserva son tonnerre à ses contemporains. La famille n'y était plus représentée que par Célanire, qui ne ressemblait à Clémence que par son corps anguleux. Elle était, celle-là, sans mysticisme, génie de l'âtre obscur, à physionomie de Parque, béarnaise à bon bec, recueillant les œufs, entretenant la flamme d'une lampe de sorcière, mouchant la classique torche de résine, sur-
veillant le partage des moissons, présidant à la vendange, soutirant, houillant le vin, égrenant le maïs, disputant avec les marchandes, prisant du tabac, répandant une odeur de miel tant elle cirait le parquet, jusqu'à ce qu'on y glisse et tombe. Si Clémence, en marchant, avait l'air de planer sur une eau spirituelle, Célanire courait sur la terre ferme. Cette survivante de huit frères et sœurs nous reçut, durant la disponibilité si pénible de mon père, et je ressentis étrangement que les morts nous entouraient. Leur présence était partout, et les conversations, dont je saisissais des bribes, de ma grand'tante avec mon père, soulevaient le voile d'un passé que j'ai reconstitué peu à peu. La vieille filandière parlait de son père Mathieu, natif du Tarn, fils de notaire, venu à Orthez avec un régiment dont l'intendance lui incombait, s'y fixant, s'y mariant, tenu pour suspect par les terroristes, enfermé
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comme tel dans la tour de Moncade d'où il lançait à ses petites filles qui venaient le considérer à la fenêtre de sa prison quelques pommes de son repas de condamné à mort. C'est en vain que, pour donner le change à ses dénonciateurs et les attendrir, il avait proposé en séance publique l'enlèvement de toutes les girouettes de la région, symboles de la féodalité ! Seul, l'arrêt de la guillotine, à Bayonne, le sauva. Mais la figure qui dominait sur toutes celles que le Ciel avait reprises était celle de mon grand-père, le docteur médecin Jean-Baptiste, dont j'ai déjà parlé, qui avait été chercher fortune dans l'un de ces pays où les fleurs sont larges comme des cloches, les flots couleur de flamme de soufre, les fruits d'une étrange saveur, les jeunes filles jalouses et franches. Longtemps j'ai regardé, sur un châle fleuri de ma grand'mère, frissonner la moire de l'océan guadeloupéen. Nous avions là-bas, mais
à Saint-Pierre de Martinique, d'autres parents, les Lalaurette. D'un vieux papier qui laisse de la poudre entre mes doigts, comme d'un papillon tropical, il ressort qu'un de ces cousins, une sorte de commissaire de la marine antédiluvien, laissa un testament fort discuté par les siens qui instituait pour sa légataire « Rose, négresse libre ».
Une vieille femme, nommée Honorine, aidait Célanire dans les soins ménagers que notre présence à Orthez compliquait. Un ménage protestant de portiers rendait aussi quelques services. Ma grand'tante m'agaçait quelque peu en me citant Daniel, l'un de leurs enfants, en exemple, parce qu'il était plus sage que moi et qu'il savait imperturbablement les versets que le pasteur lui donnait à apprendre et qu'elle lui faisait répéter.
— Tu as, me disait-elle, une nature rétive. Il faut que l'on te plie comme l'osier quand il est jeune.
Il est fort à croire que Célanire, en me servant cette sentence de couleur biblique, était inspirée par l'osier dont on entourait les cercles de ses tonneaux.
Tout chez elle se rapportait à un détail d'ordre pratique, ce qui la rendait, malgré tout, fort intéressante pour un enfant. J'appris ainsi que dans une année lointaine les œufs avaient gelé, le vin s'était glacé, que le gave avait durci à tel point qu'on avait pu y faire passer un char à bœufs. La vieille originale prenait toute la journée, tantôt d'un graisseron, tantôt d'un fruit ou d'une crème de millet qu'elle étalait à la mode du pays sur le dos de sa main pour l'y laper, ou d'un morceau de pain trempé dans la soupe, ou d'un café qu'elle renouvelait dans une tasse minuscule. Cette existence de petites traditions me plaisait beaucoup et me faisait oublier Saint-Palais où je n'avais réellement regretté que Fox, le caniche de Me Cam-
pagne, notaire. Je m'étais aussi fort attaché à un bouvreuil, mais je l'avais fait suivre à Orthez où sa mort me causa le plus vif chagrin que vous puissiez imaginer. Il était beau, avec sa tête de velours noir, son dos cendré, son gilet couleur de tuile éclairée par le soleil couchant. Il lui advint ce qui, souvent, arrive à ses congénères : une indigestion l'emporta, causée par une débauche de noix. Mes sanglots ne cessèrent que sur la promesse que me fit mon père qu'il remplacerait le passereau glouton par un perroquet. Je me mis en peine de trouver une concession de terrain assez longue pour que reposassent en paix les os légers du chantre aérien. Ce fut un rosier qui me l'accorda. Et, après quarante ans, je ne regarde pas sans émotion le coin de jardin où l'oiseau rose mêla son cœur au cœur des roses qui s'épanouissent au printemps.
Mon père recevait quelques visites, sur-
tout d'anciens camarades qui l'avaient connu à Orthez au temps qu'il était au collège d'un certain M. Calmejane, et, plus tard, quand il y devint surnuméraire de l'enregistrement. L'un d'eux, M. Goude-Dumesnil, imprimeur d'un journal du cru, ressemblait à tous les hommes célèbres, de Charlemagne à Gutenberg, en passant par Vasco de Gama et en continuant par Bernard de Palissy : barbe majestueuse, long nez à angle presque droit, front démesurément chauve avec, en arrière, une cascade de cheveux prenant leur source sur la nuque. C'était un excellent prote, qui avait collationné la copie de Théophile Gautier à la Revue des Deux Mondes, et qui se rappelait que l'auteur du Capitaine Fracasse mâchonnait un sempiternel cigare, qu'il n'ôtait guère de sa bouche que pour boire de l'eau-devie sur la table de rédaction. M. Goude- Dumesnil avait une autre passion que
celle des beaux caractères, la passion du mariage. S'il ne se fût décidé à mourir avant sa dernière et troisième femme, à un âge fort avancé, il se serait encore remarié, m'assurait l'un de ses anciens condisciples auquel, dès l'âge de neuf ans, il confiait avec enthousiasme ses projets matrimoniaux. Il - n'avait qu'un défaut, celui de professer, à l'endroit des prêtres, une haine qu'il n'avait point, je l'espère, leur reprochant l'usage du latin et terminant ses diatribes par cette formule exclamatoire :
« Je les f ouaillerai ! »
Je fis la connaissance du neveu de sa femme, qu'il avait adopté n'ayant eu d'enfant d'aucun lit. C'était un brave petit garçon qui m'apprenait à tirer de l'arc et qui fréquentait la même école que moi, car mon père avait eu l'idée baroque de me mettre chez l'instituteur protestant, M. Lasalle, dont la modération, je dois le dire, eût été taxée, de
nos jours, de cléricalisme. M. Lasalle, que j'ai retrouvé plus tard à Orthez, ressemblait à un magister d'Erckmann- Chatrian ou à un ligueur au repos. J'ai, durant les quelques semaines que j'ai passées sous sa férule morale, souffert d'horribles coliques. On m'eût certainement ouvert aujourd'hui. Il n'en fut rien par la grâce de Dieu. Dès que je me fus aperçu que mes crises ne se produisaient pas quand je m'observais pour ne point appuyer, en écrivant, mon estomac contre le rebord de la table, elles furent conjurées. Coïncidence? Peut-être. Le retour de la classe, dans la brume hivernale et dans le parfum qui s'exhalait des tanneries, m'était doux. Je trouvais, à mon arrivée, dans la salle à manger, un bon feu de mottes, et souvent, assis au coin de la cheminée, notre cousin Gustave Lajuzan dont la ferme Laclotte avait servi d'ambulance, en 1814, au général Foy qui reçut des