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La lutte contre l'alcoolisme à l’école

Certes, il ne faut, dans la lutte contre l’alcoolisme, négliger aucun des moyens d’action qui peuvent exercer une influence sur les adultes, si faible qu'elle soit ; mais ce n’est pas à eux, surtout, qu'il faut s'adresser ; il est bien difficile à ceux qui, depuis de longues années, cultivent avec soin de mauvaises habitudes, d’en changer du jour au lendemain ; de funestes préjugés leur ont été inculqués dès leur enfance, se sont profondément enracinés chez eux, et trop souvent leur influence est plus que suffisamment forte pour contrebalancer les conseils et les exhortations des hommes plus éclairés qui se sont rendu compte du danser. I1 ne faut donc pas se dissimuler que le plus grand effort de la défense contre l'alcool doit viser surtout les générations nouvelles, et, qu'avant tout, c'est à l'enfant

qu’il faut s'adresser.

Il est une chose certaine, en effet, c'est que l'influence de l’éducation première se fait sentir chez l'homme pendant toute son existence, que les préceptes reçus par lui dans son jeune âge, sont ceux dont il garde le plus longtemps le souvenir ; c'est quand l’homme n’est encore qu'un enfant que l’on doit s’eflorcer de faire pénétrer dans son cœur et dans son cerveau les notions de devoir, d'honnêteté, de courage et de patriotisme. C’est à ce moment, quand son esprit, plus docile et plus irréfléchi, accepte toutes les leçons, et ne discute pas encore l’enseignement qu’il reçoit, cest à ce moment qu'avec les autres principes de l'hygiène on doit lui enseigner, avec une insistance qui ne sera jamais trop grande, que l'alcool est un poison et que, comme tel, il doit s’en abstenir: c’est alors qu'on cherchera à frapper son imagination par des exemples, en attendant qu’il soit en âge de comprendre les raisons scientifiques et morales qui font qu’on lui prèche cette abstention.

À qui incombera le devoir de cet enseignement ? la réponse est facile ; le professeur et l’instituteur n’ont pas seulement pour mission de donner une instruction plus ou moins étendue aux enfants quileur sont confiés, ils doivent aussi les initier au beau, au vrai, au bien, et leur inculquer les sentiments intimes et durables dont nous parlions plus haut ; au nombre des défauts et des vices dont ils cherchent à leur inspirer l'horreur, ils placeront l'alcoolisme comme

un des plus honteux.

Mais il ne faut pas que cet enseignement soit laissé à la

seule initiative des maîtres ; il serait à craindre ceci : les uns pourraient le faire trop incomplet, par négligence ou faute d’être eux-mêmes suffisamment renseignés sur la question ; d’autres, au contraire, ayant fait à ce point de vue des études approfondies, ne se placeraient peut-être pas à la portée de leurs jeunes auditeurs, ne seraient pas compris, et, par suite, leur leçon resterait lettre morte. D’autres, enfin, laisseraient cet enseignement complètement de côté. C’est ici que l'intervention de l'Etat devient indispensable : « Seul, en effet, l'Etat dispose de moyens d'action assez étendus pour assurer la diffusion rapide d'idées exactes sur les dangers présentés par l'usage habituel des boissons spiritueuses ; seul aussi, il a l’autorité et le prestige suffisants pour faire accepter de la grande masse du peuple des conceptions qui sont en opposition directe avec ses préjugés et ses habitudes, et c’est seulement abrités sous son haut patronage, que les maitres de la jeunesse pourront, dans les écoles de tous les degrés, faire la lumière sur luniverselle maladie dont sont atteintes toutes les nations. »

La plus grande cause de l'alcoolisme étant, à notre avis, l'ignorance des véritables effets de l'alcool, il semble assez naturel que l'Etat, qui dirige l'instruction publique, soit le premier à faire tous ses eflorts pour combattre cette ignorance. Nous verrons plus loin que plusieurs nations nous ont précédé dans cette voie; mais pour le moment, nous ne nous occuperons que de ce qui à été jusqu’à présent

tenté en France.

Depuis plusieurs années, le ministère de l'instruction public a pris nettement parti dans la lutte contre l’alcoolisme, et a compris le rôle important qui lui incombait de préparer le terrain pour une action future des pouvoirs législatifs. En 1896, sur la proposition de M. Buisson, directeur de l’enseignement primaire, M. Poincaré, alors ministre, avait constitué une Commission chargée d'élaborer un plan d'enseignement anti-alcoolique.

À la suite des travaux de cette commission, parut, le 9 mars 1897, une circulaire de M. Rambaud, qui avait succédé à M. Poincaré, et continuait l'énergique impulsion donnée par celui-ci. Après avoir constaté les progrès du mal et le danger toujours croissant que l'alcool faisait courir à la société, le ministre disait textuellement :

€ J'ai pensé qu’il appartenait à l’Université de donner l'exemple ; elle y est d'autant plus intéressée, que son œuvre serait stérile, si, après tant de généreux efforts pour former les intelligences et les âmes des enfants, l'alcoolisme pouvait compromettre chez eux, avec la vie physique, la vie intellectuelle et morale. 11 importe de leur signaler de bonne heure ce danger, de leur inspirer la crainte et Le dégout de l'alcoolisme, de leur en faire comprendre toutes les conséquences. Les professeurs et les instituteurs s'acquitteront de ce rôle avec la conscience de faire œuvre de bien public. Je leur recommande de donner ces notions sous la forme la plus simple, la plus familière, et par suite, la plus pénétrante ; de faire un appel à la réflexion des enfants, en

un mot, de convaincre encore plus que d'enseigner. En

dehors du programme, en dehors des heures de classe, je leur serai reconnaissant de tout ce qu’ils pourront fäire pour que leurs leçons et leurs conseils soient suivis de résultats: conférences aux adultes, sociétés de tempé- TENTE, EUBE 000 »

Il convient ici de remarquer que cette circulaire et les programmes qui y étaient annexés, trouvaient un terrain déjà bien préparé. Dans de nombreuses communes, en effet, des instituteurs dévoués, suivant en cela l'instruction qui leur était donnée par une précédente circulaire du 20 août 1895, avaient organisé des sections de tempérance dans leurs écoles. Dans les écoles normales, des conférences avaient été faites par des hommes compétents ; la circulaire de 1897 venait donc à point pour encourager tous les efforts. Actuellement on peut dire que l’enseignement anti-alcoolique existe en fait dans toutes les écoles primaires de France ; il faut espérer qu’il sera bientôt compris dans tous les programmes. Comment devra s'exercer cet enseignement ? D'après nous, suivant les programmes, et aussi en dehors des programmes. Mais il est indispensable que les maitres soient d’abord éclairés eux-mêmes sur la voie qu’ils doivent suivre, qu’ils soient bien convaincus de la vérité des préceptes qu'ils enseignent, qu'ils prêchent en un mot, par l'exemple autant que par la parole, il faut qu'ils soient en état de répondre victorieusement et en citant des faits aux nombreuses objections qui ne peuvent manquer de leur être faites ; il faut qu'ils puissent dire :

L'usage de l'alcool est pernicieux pour telle et telle raison;

il cause à l’organisme telle perturbation. Et ils doivent apporter à l'appui de leurs affirmations des arguments précis et irréfutables, de façon que toute contradiction devienne impossible. Seulement alors, leur parole aura de l’autorité et pourra porter des fruits. 11 est donc de toute nécessité que, dans les écoles normales, on insiste sur cette question, et qu’on fasse sentir aux futurs éducateurs de l'enfant toute l'importance de la mission qui leur sera confiée. |

Les instituteurs devront enseigner suivant les programmes, avons-nous dit. Actuellement, dans les écoles primaires, au chapitre de l'hygiène, on lit ces mots: abus de l’alcool, du tabac, etc... 11 faudra donc appeler l’attention du maitre sur la nécessité qu’il y a à donner sur cette question des développements très étendus, de façon que l’élève regarde cette partie de son programme comme la plus essentielle. C’est à l’école primaire, évidemment, que la lutte doit être la plus vive, et qu’elle doit être la plus utile, puisque cette école est fréquentée par ceux qui seront plus tard les ouvriers agricoles ou industriels, par ceux qui sont appelés à vivre, par conséquent, dans les milieux où le préjugé de l'utilité de l'alcool est le plus vivace ; mais il n’est pas moins nécessaire que le même enseignement soit donné aux jeunes gens qui fréquentent les lycées et les collèges de l'enseignement secondaire. Ceux-là, en effet, seront un jour, commerçants, industriels, avocats, officiers, médecins, magistrats ; et il sera utile de les prémunir contre les

dangers de l'alcoolisme, non seulement dans leur propre

intérêt, mais aussi, à cause de l'influence qu’en raison de leurs professions, ils sont appelés à exercer sur les masses. Dans tous les établissements d'éducation, quels qu'ils soient, il faudrait un programme uniforme d'enseignement anti-alcoolique, tel que celui que proposait dans son rapport «la commission chargée d'étudier les moyens de combatire l’alcoolisme » (1) :

« La commission souhaiterait surtout qu'à la lecture seule de ces programmes remaniés, les maîtres et les élèves, leurs parents, tous ceux qui s'occupent, à des titres divers, de l’éducation de la jeunesse, pussent comprendre toute la gravité que possède, aux yeux des plus hautes autorités pédagogiques et du gouvernement même du pays, la question de l'alcoolisme... elle a pensé que ce programme de l'enseignement anti-alcoolique devrait être aussi court et aussi frappant pour l'esprit qu'il serait possible ; elle a cru utile également qu'il fût, à quelques légères diflérences de rédaction près, uniforme pour tous les ordres et tous les degrés d'enseignement. Voici le texte auquel elle s’est arrêtée pour l’enseignement secondaire :

Parme HyG1ÉNique. — Boissons alcooliques. — Boissons fermentées : cidre, bière, vin. — Action physiologique des

boissons fermentées. — Effets pathologiques de leurs abus.

— Boissons distillées : eaux-de-vie. — Effets pathologiques de leur usage habituel. — Boissons distillées additionnées d’essence : absinthe. — Graves effets pathologiques de leur usage.

(1) « Bulletin de la Société Française de Tempérance », n°4 et 5, année 1898.

L’ivresse et l’alcoolisme. Influence de l'alcoolisme sur la race.

ParTie ÉCONOMIQUE. — Influence de l'alcoolisme sur l’appauvrissement et parfois la misère de l'individu et de la famille.

Effet sur la richesse publique. Ce que l'alcoolisme coûte à la France. Action sur la criminalité, le suicide, les accidents du travail,

PARTIE PSYCHOLOGIQUE ET MORALE. — Influence de l’alcoolisme sur la genèse de la folie, affaiblissement de l’intelligence et de la volonté par l'usage des boissons alcooliques. Torts causés par l'alcoolisme à la race, à la famille, à la société.

Ce programme appliqué à la lettre, avec les développements suflisants et appropriés à l’âge et à la condition sociale des enfants auxquels il serait enseigné, ne pourrait que donner d'excellents résultats ; comme le dit fort bien le rapport de la Commission, il aurait tout d'abord ce mérite de faire comprendre à tous que le gouvernement attache une grande importance à la question de l'alcoolisme, et qu'il est tout disposé à seconder les efforts de l'initiative privée. N'oublions pas, de plus, qu'une circulaire produit son effet au moment où elle est lancée, et pendant un certain temps, ensuite, les prescriptions qu'elle contient sont observées ; puis, petit à petit, cette observation se relâche, et elle tombe peu à peu en désuétude : tandis qu'au contraire, un programme est chose durable, qui reste continuellement sous les yeux des maitres et est la règle de leur

enseignement.

Nous avons dit que l’enseignement anti-alcoolique pouvait également s'exercer en dehors des programmes, et voici comment nous l’entendons. L'instituteur ne devra pas se borner à faire apprendre à ses élèves la lettre stricte du programme; il ne devra perdre aucune occasion de tenir leur esprit en éveil sur les dangers de l’alcoo! ; chaque fait dont il pourra les rendre témoins devra être de sa part l'objet de commentaires destinés à faire impression sur ses jeunes auditeurs et à leur faire conserver le souvenir de ce qu'ils ont vu. Un simple article de journal, par exemple, relatant un crime commis par un alcoolique, devra leur être lu, de façon à bien leur faire comprendre l'utilité des choses qu’on leur enseigne. En mettant constamment sous leurs yeux, d’un côté, le bon exemple, et ses heureux résultats, d’un autre côté, le mauvais exemple et ses funestes conséquences, on leur inspirera l'horreur de ce dernier. De toutes les leçons, celle de l'actualité est encore la meilleure. Il sera bon également toutes les fois qu'on le pourra, de faire devant les élèves des expériences physiologiques concluantes sur des animaux : L'enfant qui aura vu un cobaye asphyxié en une heure par les émanations de l’essence d’absinthe, aura l'imagination vivement frappée par ce résultat, et il y a bien des chances pour que, de sa vie, il ne goûte à la liqueur verte. Dans les écoles primaires, enfin, de grandes affiches murales seront constamment sous ses yeux, les unes pour lui montrer la différence existant entre les organes physiques d’un homme tempérant et ceux d'un

alcoolique, les autres portant en gros caractères des

maximes {elles que celles-ci : « L'alcool ne donne pas des forces, il les paralyse. » « Ce que l’alcoolique boit dans son verre, ce n'est pas du vin, c’est le sang et la vie de sa lemme et de ses enfants », etc. |

Ne négligeons pas, dans la lutte contre l'alcoolisme à l'école, une innovation importante, qui, si elle ne s'exerce pas dans les écoles primaires, a donné d’heureux résultats en ce qui concerne les élèves d'établissements supérieurs ; depuis une dizaine d'années, sous l'influence des idées anglaises et américaines, s'est produit chez nous un grand mouvement en faveur de l'éducation physique, mouvement qui à été favorisé avec juste raison par toutes les autorités de l’enseignement. On à compris qu'il ne fallait pas développer uniquement pendant de longues années les connaissances intellectuelles de l'enfant, au détriment de son développement physique. Les sports sont actuellement très en honneur auprès de la jeunesse française; grâce à leur pratique assidue, nombre de lycéens et d'étudiants se sont arrachés à l’oisiveté et à la fréquentation dangereuse des cafés : de plus la préparation spéciale, qu'on nomme entrainement, à laquelle ils se soumettent pour avoir chance de triompher dans une épreuve Sportive, leur interdit rigoureusement toute espèce d'alcool et de boisson spiritueuse. Ceux-là ont pu se rendre compte que, loin de leur donner des forces, l’alcool leur en retirait, et, voulant, sans avoir la prétention de devenir des athlètes, être plus tard des hommes solides et vigoureux, ils ont la sagesse de s’en abstenir.

Nous nous plaisons, d'ailleurs à reconnaitre que les

membres du corps enseignant sont les premiers à encourager les jeunes gens dans cette voie.

Nous ne passerons pas non plus sous silence une partie du rapport dont nous citions plus haut des extraits :

« L’instituteur, y est-il dit, devra se souvenir que les volontés isolées, de quelque lumière qu’elles soient éclairées, demeurent chancelantes et faibles devant les tentations multiples du dehors. C'est en se groupant pour la lutte, que l’on a chance de triompher de l'ennemi. »

Nous avons déjà dit qu’une circulaire, s'inspirant de cette idée, avait invité les maîtres à organiser dans leurs classes des sociétés de tempérance. C’est ce qui existe en Amérique et en Angleterre. Dans ce dernier pays, on compte 18 400 de ces sociétés, qui comprennent à elles toutes 2 617 000 membres.

On nous fera peut-être cette objection que l’enfant qui suit l’enseignement secondaire peut plus facilement lutter contre l'alcoolisme, parce que les leçons qu'il reçoit durent plus longtemps et sont pour lui plus efficaces puisqu'il ne sort du lycée qu'à dix-huit ans environ, généralement pour entrer dans une école supérieure où les leçons anti-alcooliques lui sont continuées ; qu'il n’est livré à lui-même complètement, et exposé aux tentations, qu'une fois presque arrivé à l’âge d'homme, et que, par conséquent, il aura plus de force morale pour y résister : qu'au contraire, l'enfant qui a été seulement à l’école communale, pendant un nombre d'années restreint et juste suffisant pour acqué-

rir les notions indispensables, quitte généralement cette

école à dix ou douze ans, pour venir par son travail en aide à sa famille, et se livrer aux travaux des champs ou de lusine ; alors, il sera fatalement attiré par l'exemple de ses camarades et des gens plus àgés que lui, et les saines notions à lui inculquées par l’instituteur disparaitront peu à peu. Nous répondrons à cela d’abord que rien ne prouve que lesdites notions ne seront pas assez fortes et assez enracinées pour demeurer malgré tout ; ensuite que, si le mal existait, il y aurait moyen, il nous semble, d'y remédier. En dehors de l’école, l'instituteur a un rôle à jouer ; il ne doit pas perdre de vue, autant que possible, les élèves qu'il a formés ; les œuvres post-scolaires, ainsi qu’on les appelle, associations d'anciens élèves, cours d'adultes, lectures, conférences, etc., peuvent faire beaucoup ; l'enfant, après avoir été membre d’une ligue d’abstinence composée d'enfants, sera, une fois adulte, membre d’une ligue composée d'adultes : les enfants grandiront et deviendront des hommes, les liens qui les unissaient à sept ans les uniront encore à vingt, et seront alors d'autant plus solides qu'ils en comprendront mieux l'importance.

Les nations étrangères, qui ont depuis longtemps compris qu’il fallait, avant tout, agir sur l'esprit de l'enfant, nous ont précédé dans l’enseignement anti-alcoolique à

l’école.

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