Prohibition de la fabrication ou de la vente
Nous arrivons enfin aux mesures prohibitives de la fabrication ou de la vente des boissons alcooliques ; elles sont inscrites, malheureusement, dans les lois de trop peu de nations. Elles sont employées surtout aux Etats-Unis, où elles se présentent sous deux formes, la prohibition nationale, et la prohibition locale.
Dans certains états d'Amérique, le gouvernement a défendu la fabrication et la vente de l’alcool: Le Maine, le New-Hampshire, le Vermont, l'Iowa, le Kansas, le Dakota nord et le Dakota sud nous offrent cet exemple: L'alcool n’y est plus vendu que pour les besoins de la médecine ou de l’industrie ; on peut constater que, dans ces états, la dette publique est presque nulle, et que les délits et crimes y sont plus rares que dans les autres.
Au Canada, la lutte est très vive entre prohibitionnistes et antiprohibitionnistes ; la question est devenue un terrain
électoral. Aussi les premiers, sentant toute la nécessité
d’une union étroite entre les anti-alcoolistes font signer par tous leurs amis l'engagement suivant:
« Nous, soussignés, promettons, aux prochaines élections générales, de voter seulement pour les candidats qui feront, s'ils sont élus, tous leurs efforts pour assurer la prohibition totale, par voie législative, des boissons alcooliques, cela dans les provinces, au moins qui, lors du plébiscite, ont voté pour la prohibition (1).
Le gouvernement de la République de PEquateur s’oppose énergiquement à l’entrée dans la République, de l’absinthe et des boissons similaires. Enfin, l’empereur d'Ethiopie, Ménélik, qui est un souverain assez éclairé pour emprunter à la civilisation Européenne ce qu’elle a de bon, mais pour lui laisser en même temps ce qu’elle à de mauvais, à interdit l'importation de l’absinthe dans ses Etats.
N’est-il pas un peu honteux, pour les grandes nations du monde civilisé, de constater que Le bon exemple vient d’un tout petit pays, ou d’un pays où la civilisation n’était, il y a peu de temps encore, qu’à l’état rudimentaire ? Tous les gouvernements devraient inscrire la prohibition de l’absinthe dans leur programme, et le nôtre en particulier car c’est en France que l’on détient le record de sa consom-
mation, ce qui n’est pas un titre de gloire.
(1) Extrait du journal L'alcool, de juin 1900.
En 1881, il a été employé, pour faire de
Tabsnthe se mn: 25 000 hectolitres d'alcool ASS OR E T RL 0 07 113 — ARE 65 MS 105250 — OR en : 129 670 —
Et dire que pour remédier à cet état de choses, il suflirait d’un article de loi, article très simple et conçu dans ces termes :
€ La fabrication et la vente de l’absinthe sont interdites sur tout le territoire français ».
Mais qui prendra jamais, dans l’état actuel des choses, l'initiative d’une proposition aussi hardie !
Dans seize Etats de l’Union américaine, le système en vigueur est celui de la prohibition locale, que l’on appelle aussi Option locale. Voici en quoi il consiste : La loi accorde aux électeurs le droit de limiter par leur vote la vente de l'alcool sur le territoire de leur district, ou même de la supprimer complètement, si la majorité est de cet avis. C’est ainsi que, dans l'Etat de Géorgie, 106 comtés sur 136 ont interdit la vente de l'alcool. Dans la colonie anglaise de la Nouvelle Galles du Sud (Australie), la vente au détail des spiritueux peut être interdite dans chaque district par le vote des 2/3 de la population. Nous serions tenté de préférer la prohibition nationale à la prohibition locale ; elle a le mérite, en eftet, de supprimer le mal radicalement en l’atteignant dans sa cause; nous ne tiendrons pas compte de l'objection qu’on lui fait de ne pas respecter les droits des minorités. Selon nous, l'Etat a Le droit de
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défendre la vente de l'alcool, comme il a le droit de défendre la vente d'un poison. Cette mesure donnera de bons résultats; mais il est nécessaire, qu'avant tout, elle soit préparée par une vigoureuse propagande anti-alcoolique. Ce n’est pas d’hier, d’ailleurs, que date le système de la prohibition : En 1582 et en 1606, la magistrature de Francfort l'avait édictée. En 1652, tout débit d'eau-de-vie était défendu en Souabe.
Nous venons d'examiner la plupart des moyens préconisés dans la guerre contre l'alcoolisme, moyens que pour plus de clarté nous avions groupés en trois catégories ; nous avons vu quelles étaient leurs conditions d'existence, de quelle manière on pouvait les exercer, quels résultats pratiques on obtenait par leur emploi. En laissant de côté le Monopole de l'Etat, que nous regardons, nous l'avons dit, comme immoral, et auquel, en raison de son caractère fiscal, nous ne reconnaissons aucune efficacité, auquel de ces moyens donnerons-nous la préférence ?
Il est bien difficile d'affirmer que tel ou tel vaut mieux que l’autre ; chacun, s'il est bon en soi, vaut surtout comme partie intégrante d'un tout; ce n’est pas une loi spéciale, qui vaincra l’alcoolisme, c'est un ensemble de lois tendant toutes à arriver au même but par des voies différentes. Ce n’est pas de sitôt, malheureusement, nous le croyons, que l’on pourra arriver en France à ce résultat : car les lois ne valent rien quand elles ne sont pas appuyées par les mœurs et par l'opinion publique: or, les mœurs, à ce point de
vue, ont besoin d’un changement radical, et l'opinion pu-
blique n'est pas prête. Si en Suède et en Norvège, la législation est parvenue à diminuer dans de larges proportions la consommation de l'alcool, c’est parce qu'elle à été puissamment soutenue dans sa tâche par les société d’abstinence.
11 est bien évident qu’il faut, en Franee, limiter le nombre des cabarets, réglementer leurs heures d'ouverture et de fermeture, augmenter l’impôt et la licence des débitants, supprimer au besoin le privilège des bouilleurs de cru, interdire complètement la vente de l'absinthe, tout au moins, car il est impossible de songer en ce moment à l’interdiction complète de l'alcool; mais, dans les conditions actuelles, il est difficile d'arriver à ce résultat. Certes, nous ne ferons pas à nos députés l'injure de croire que le souci de leur réélection parle plus haut chez eux que leur patriotisme ; mais comme, en France, « sous notre démocratie, les pouvoirs publics ne sont qu’une résultante », à l'initiative de l'Etat, nous joindrons l'initiative privée : à lui seul, l'Etat ne peut rien; à elle seule, la Société ne peut pas grand'chose ; réunis, l'Etat et la Société peuvent vaincre le mal. Le rôle de la société est de préparer le terrain à la législation, en travaillant l’opinion publique ; les lois nécessaires pour combattre l'alcoolisme ne pourront être votées que lorsque les députés les proposeront en quelque sorte sous la pression de leurs électeurs.
En résumé, contre l'ivresse publique et manifeste des rues, une loi à la fois répressive et curative, plus efficace que la loi en vigueur ; contre l'alcoolisme chronique, un
ensemble de mesures législatives, voilà ce que nous de-
mandons. Mais avant que ces mesures soient prises, il faut s'adresser au buveur lui-même, il faut l’amener à modifier ses mœurs et ses habitudes, pour que plus tard il se soumette sans murmure à la loi. Et l'Etat pourra être d’un grand secours à l'initiative privée, en prescrivant dès à présent certaines mesures, telles que l’enseignement antialcoolique dans les écoles. Nous pensons, en effet, que c’est par là qu'il faut commencer, pour donner à l'enfant, pour ainsi dire dès le berceau, des principes sages d’abstinence ; les choses que l’on apprend jeune sont celles qui restent le plus longtemps gravées dans la mémoire. Lorsqu’ensuite, l'enfant parvenu à l’âge d’homme ira faire un court séjour sous les drapeaux, ces principes le suivront et recevront une force nouvelle. Plus tard, la société sera là pour empêcher les rechutes.
Le rôle de l’école, celui de l’armée, et celui de la Société, dans la lutte contre l'alcoolisme, telles sont les considéra-
tions par lesquelles nous terminerons cette étude.