La lutte contre l'alcoolisme à l'armée
Après qu'à l’école l’instituteur aura fait apprendre à l'enfant un programme complet d’enseignement antialcoolique, qu'il l’aura fait assister à des démonstrations et à des expériences; après que l'adolescent, en suivant les cours d'adultes, et en fréquentant les diverses œuvres postscolaires où il retrouve ses anciens camarades, aura persévéré dans ses idées de tempérance, il ne faudra pas s’en tenir là. Pour un petit nombre, en effet, chez lesquels l'empreinte reçue sera ineffaçable, il en est beaucoup qui faibliront. Les meilleures bonnes volontés, abandonnées à elles-mêmes, peuvent avoir des défaillances. Il est donc
essentiel que les premières démonstrations soient reprises.
Mao
Or,.il est une grande école où le passage est pour tous les Français obligatoire, à un âge qui est pour eux la transition de l’adolescence à l’âge d'homme, à un âge par con- séquent où l’esprit, plus mür, est plus apte à comprendre l'utilité de l'enseignement qu'il reçoit, c’est l’armée : Le jeune soldat doit y apprendre la tempérance, en même temps que la discipline et le métier militaire. Nous esti- .mons que, dans la lutte contre l'alcoolisme, l’armée à un rôle à jouer, rôle important et facile pour elle, car elle dispose de moyens d'action énergiques, dont le principal est le principe de la hiérarchie.
« Quand on veut étudier l’alcoolisme dans l'armée et que l’on veut lutter contre lui par l’armée elle-même, dit M. Guieysse dans un remarquable discours (1) prononcé en 1899 au vu congrès international, il est essentiel d'envisager la psychologie de la troupe... J'entends, par troupe, un groupement d'invidus de conditions variées, réunis indépendamment de leur volonté, vivant pour un but commun, sous des lois extrêmement précises ; si la hiérarchie est la caractéristique d'une troupe, nous entrevoyons immédiatement un moyen d'action sur elle, pour la guérir ou la préserver de l'alcoolisme, comme pour tout autre but à atteindre, militaire ou non, c’est de demander aux chefs d’agir sur leurs subordonnés. »
De quelle manière doit s'exercer cette action ? Sous la
forme, d’abord, de règlements prohibitifs, dont la stricte
(1) L’alcoolisme dans l'armée et par l’armée.
observation est assurée, en vertu de la discipline militaire. Mais c'est surtout sur l’autorité morale des chefs qu'il faut s'appuyer. Ceux-ci, qui vivent en quelque sorte continuellement avec leurs soldats, qui partagent les mêmes travaux, peuvent exercer sur eux une action continue, par la parole, et surtout par l'exemple ; à cause de la hiérarhie et de la discipline, l’oflicier est plus écouté de ses hommes que l'instituteur ne l’est de ses élèves et à plus forte raison des adultes auxquels il fait des conférences.
Pour étudier la manière de combattre l’alcoolisme dans l’armée, il faut d'abord se rendre compte de ses causes. Et avant tout, il y à une grande distinction à faire : Certains écrivains, ont formulé souvent cette assertion, vraie, peutêtre il y a cinquante ans, mais de nos jours absolument inexacte, que la caserne était une école d'ivrognerie et que l'alcoolisme, encouragé parfois par les chefs, y était de tradition. Or, au régiment, on peut classer les soldats qui boivent en deux catégories bien distinctes : Ceux qui buvaient et se grisaient avant leur incorporation. Ceux qui n’ont pris l'habitude de boire qu'après leur arrivée au corps. Les premiers sont de beaucoup les plus nombreux ; ils ne font que continuer leurs habitudes et se comportent à la caserne comme ils se comportaient dans la vie civile. On en verra la preuve dans ce fait que les statisticiens attribuent à l'alcool le nombre toujours croissant des cas de réforme dans certains départements. Il a été reconnu
que certains contingents contenaient une grande proportion
d’alcooliques, à ce point que l’autorité militaire s’en est préoccupée, et que le général Langlois, commandant le 3° corps d'armée, appelait l'attention du ministre de la guerre sur l'intérêt qu'il y aurait à soustraire les contingents normands à l'influence de leur milieu, en les incorporant dans une région relativement sobre, telle que le midi de la France.
Les autres sont des individus de caractère plus faible, plus aptes à se laisser gagner par la contagion du mauvais exemple : à leur arrivée au régiment, trois influences contribueront simultanément à leur faire prendre, selon nous, l'habitude de l'alcool : le mauvais exemple, le préjugé de l'utilité de l'alcool, le désœuvrement.
Le mauvais exemple, d'abord, et par-dessus tout: la première chose qu’un jeune soldat est obligé de faire à son arrivée au régiment, c’est d'offrir à boire aux anciens ; avant même quil n'ait passé une nuit dans sa chambrée, il doit avoir conduit à la cantine l’escouade dont il fait partie. Dans la suite, tout sera prétexte à réitération. Un service quelconque ne lui sera rendu que s’il consent à le payer de cette manière ; € à la caserne, les secrets n'existent guère, et quand un soldat reçoit de l'argent, ses camarades le savent immédiatement : les buveurs d'habitude ont vite fait de dénombrer leurs victimes possibles, ceux qui les aideront à boire quand leurs propres ressources seront
épuisées » (1). Quant à l'exemple donné par les gradés, il
(1) M. Guievysse. — Op. cit.
n’est pas toujours ce qu’il devrait ètre; ils ne se rendent d’ailleurs pas compte du mal qu’ils peuvent faire, ignorant pour la plupart ce qu'est l'alcoolisme et quels sont ses effets.
Le préjugé, profondément enraciné encore, que l'alcool est utile, exerce aussi une grande influence. Le soldat qui rentre fatigué de la manœuvre en boit un verre, croyant se redonner des forces ; l’hiver, il en boit dans l'intention de se réchauffer, sans se rendre compte qu'après une surexCitation passagère il retombera dans un état de fatigue ou d’engourdissement plus grand encore.
A première vue, il peut sembler bizarre de parler de désœuvrement dans l’armée : Chacun sait, en effet, que le soldat doit, en un temps relativement assez court, recevoir une instruction considérable, et qu’on ne lui fait pas perdre son temps : Il n'en est pas moins vrai qu’à la fin de la journée, vers cinq heures du soir, lorsque sont finis exercices et théories, que les officiers, après toute une journée de surveillance, sont rentrés chez eux, que les sous-officiers sont à leur cercle ou sortent en ville, le soldat reste livré à lui-même, n’a plus aucune occupation. Il n’a pas de livres à sa disposition, il n’a qu'un seul endroit où il puisse rester, son lit. Qu’arrive-t-il alors ? S'il n’a pas d'argent, il se couche et dort jusqu'au lendemain. S'il en a, ou bien s’il rencontre un camarade obligeant, il va s’enfermer pour une heure ou deux à la cantine où il absorbe des consommations plus nuisibles les unes que les autres.
Est-il facile de remédier à cet état de choses ? Oui certes,
et dans tous les régiments, les officiers commencent à comprendre que c’est à eux qu’incombe le devoir de la lutte, et prennent les mesures nécessaires. Contre l'entrainement et le mauvais exemple, il est bon d'agir par des mesures répressives. Actuellement, dans la plupart des régiments, tout sous-officier surpris à la cantine buvant avec un de ses subordonnés, est sévèrement puni ; il en est de même des anciens soldats qui abusent de l’inexpérience des jeunes pour satisfaire leur penchant à l’aide du porte-monnaie de ceux-ci ; il faut enfin réprimer avec la plus grande sévérité les fautes contre la tempérance; le soldat, qui saura que le fait d’être trouvé en état d'ivresse entraine pour lui une punition disciplinaire de quinze à trente jours de prison, autant de jours qu'il sera obligé de passer au corps après le départ de sa classe, y regardera à deux fois avant de s’enivrer.
Contre le préjugé de l'utilité de l'alcool, il faut remédier par des conférences fréquentes, faites par les officiers ou même par des sous-oficiers, ou soldats bien documentés sur la question. (1) Les médecins-majors sont tout indiqués pour remplir ce rôle, et faire au besoin devant les soldats des expériences analogues à celles que nous préconisons dans les écoles. Tout récemment, le gouverneur militaire
de Paris a autorisé les capitaines des Compagnies à distri-
(1) Dans cet ordre d'idées, il faut citer comme un modèle la remarquable conférence faite à ses hommes par M. Driant, commandant du 1% bataillon de chasseurs. On en trouvera un long extrait dans le n° de mars 4900 du journal L'alcool.
buer aux soldats sous leurs ordres un fascicule, approuvé par l’Académie de médecine, et qui démontre les ravages causés par l'alcoolisme : ce fascicule devra porter le numéro. matricule de son possesseur, et figurer dans les revues de détail (2).
Il faut enfin protéger le soldat contre son désæuvrement, en mettant à sa disposition des salles où il trouvera des, livres, des distractions saines, où on ne lui servira que des boissons hygiéniques, il faut, en un mot, lui créer un cercle analogue à celui des sous-officiers, cercle dont l’organisation ne sera pas réglementée par l'autorité militaire, mais sur lequel l'officier exercera son influence morale. Ainsi, en même temps que diminueront pour le soldat les occasions de s’enivrer, augmenteront dans une large proportion les sentiments de confiance et de solidarité qui doivent l’unir à ceux qui le commandent.
Nous venons de voir par quels moyens on pouvait, dans l'armée, s'adresser au soldat lui-même pour lui donner le dégoùt de l'alcool, l'empêcher d'en boire ; mais il existe un autre moyen plus radical, et certainement plus efficace : c'est d'empêcher qu'on lui en vende. Et, depuis deux ou trois ans, de nombreux officiers généraux avaient pris cette initiative. Le premier essai est dù à M. le général Brugère, alors commandant du 2° corps d'armée, qui avait interdit
la vente de l’alcool dans les cantines avant dix heures du
(2) L'alcool au régiment, par M. André Moreau, travail publié dans le Bulletin de la Société Française de Tempérance, n° 3 et 4, 4900:
matin; le général Garnier des Garets, qui lui succéda, prescrivit les mesures suivantes, qui reproduisent celles du général Brugère :
« Les dangers de l'alcoolisme doivent être combattus, non seulement par des mesures prohibitives, mais aussi par de fréquents entretiens familiers, par des conférences, et surtout par l’exemple.
€ Autant que possible, et progressivement, les cantines seront améliorées, et transformées en salles de repos où l’homme viendra se distraire sans être obligé de boire.
« Les cantines ne seront autorisées à vendre des liqueurs alcooliques qu'après la soupe du matin, ete. »
Un ordre du jour du général de Cornulier-Lucinière, commandant la 11° division d'infanterie, en date du 29 janvier 1899, proscrivit la vente de tout alcool dans les cantines de cette division. Cet ordre du jour fut généralisé peu detemps après par le commandant du 20° corps. Les commandants des VIe et X° corps d'armée, enfin, n’ont pas hésité à prendre les mêmes mesures.
La circulaire désormais célèbre du général de Gallifet, alors ministre de la guerre, en date du 3 mai 1900, est venue coordonner toutes les décisions prises antérieurement et leur donner une consécration officielle ; nous la citerons in exlenso comme un des documents les plus importants tendant à prouver le chemin que font petit à petit dans les esprits les idées anti-alcooliques :
« En vue de défendre les troupes placées sous leurs
ordres contre les dangers de l’alcoolisme, des chefs mili-
taires ont pris, depuis quelque temps, l'initiative de mesures diverses concernant la consommation de l'alcool dans les casernes.
« Les unes, simplementrestrictives, consistent dans l'interdiction aux cantiniers de vendre de l’eau-de-vie, et liqueurs similaires, à certaines heures de la journée, ou encore se rapportent à une sélection de boissons spiritueuses, dont la vente est tolérée; les autres ont trait à l’interdiction absolue de débiter de l'alcool dans les cantines.
«IL importe, au point de vue de l’hygiène et de la discipline, de faire cesser ces divergences, d'uniformiser les prescriptions relatives à la prophylaxie de l’alcoolisme, et d'étendre à toute l’armée une action bienfaisante, qui ne saurait rester localisée à quelques corps de troupe.
« En conséquence, j'ai décidé l'interdiction absolue de vendre dans les cantines aucune eau-de-vie ou liqueur à base d'alcool, ni aucune des multiples préparations connues sous le nom d’apéritifs.
Cette interdiction s'étend à toutes les cantines des casernes, quartiers, camps et terrains de manœuvres.
Sont seules autorisées dans les cantines la vente des boissons fermentées (vin, bière, cidre, poiré), et celle de toutes les boissons usuelles (café, thé, lait, chocolat, etc...) ne renfermant pas d'alcool. « Je vous invite à prendre les mesures nécessaires pour que ces prescriptions, qui seront affichées dans toutes les cantines, soient immédiatement
exécutées. »
Cette circulaire, qui à fait grand bruit parce qu’elle était,
de toutes les mesures à prendre contre l'alcoolisme, une des plus inattendues, a rencontré en France une approbation généralement unanime, au moins pour le principe, et son auteur a été l’objet d'une adresse de félicitations de la part de l’académie de médecine. On lui a fait cependant plu-
sieurs objections que nous allons examiner.
Commençons par la plus sérieuse : C’est très bien, dit-on, :
d'interdire la vente de l'alcool à la cantine: mais cette mesure sera-t-elle d'une réelle efficacité? L'homme qui, avant son entrée au service, avait l’habitude de boire de l'alcool, ne renoncera pas à son penchant; au lieu de s’eni-
vrer à la cantine, il s’enivrera au dehors; la question ne
sera pas résolue, elle sera seulement déplacée. Tout le.
monde sait que les marchands de vin pullulent autour des Casernes et sont pour les cantiniers une redoutable concurrence ; ils vont voir leur clientèle s’accroitre d'autant plus ; l'alcool vendu dans les cantines était, dans certains régiments, soigneusement vérifié ; tandis que dans les cabarets, la plupart du temps, il échappe à tout contrôle : il eut mieux valu, dit-on, prescrire aux chefs de corps une surveillance des plus rigeureuses sur les produits livrés aux hommes dans les cantines. On ajoute encore que le soldat apportera de l’eau-de-vie du dehors, ou bien qu'au lieu de s’enivrer avec des boissons spiritueuses, il s'enivrera avec les boissons fermentées, dont l’usage lui est permis.
I n’est pas bien difficile de répondre à ces arguments.
Evidemment, il serait contraire à la liberté du conimerce
d'interdire aux débitants de vendre de l'alcool aux soldats ;