AA
le ministre de la guerre peut avoir une action sur le cantinier, il n’en a aucune sur le débitant. Mais rien n’est plus facile que d'interdire aux soldats eux-mêmes l'entrée dans certains de ces établissements, de ceux qui sont les plus proches des casernes, par exemple, et de ceux qui sont connus pour être les plus mal famés.
« La surveillance immédiate des chefs de corps s'arrête à l’anceinte du casernement», écrivait M. le général Kessler ; « mais leur vigilance doit s'exercer plus loin, et s'étendre jusque sur les cabarets borgnes qui, dans beaucoup de garnisons, sont installés en dehors, mais à proximité des casernements, et incitent à l’inconduite quantité d'hommes disposés à rentrer paisiblement chaque soir au quartier pour l'heure de l'appel.
Beaucoup de ces comptoirs ne sont que des maisons de prostitution déguisées, dans lesquelles sont débitées des marchandises frelatées de toute nature qui ruinent la santé des hommes.
Les commandants d'armes ne doivent pas hésiter à consigner à la troupe, sans limite de durée, soitspontanément, soit sur la demande des chefs de corps, les débits qui leur auront été signalés comme favorisant l’inconduite des hommes (1). »
Nous pourrions encore citer l'exemple donné par Île général Gallieni, qui, à Madagascar, à interdit à tous les
(4) Le général de Haëseler, qui commande en Lorraine le 16° corps d'armée allemand a, depuis deux ans, interdit la vente de
l'alcool dans les cantines, et défendu à ses soldats d'entrer dansles cabarets de Metz, le matin.
marchands d'alcool et de boissons meurtrières de suivre ses colonnes.
Ajoutons qu'à la caserne, avec la cantine, qui est à quelques pas de la chambrée, la tentation est proche ; tandis que pour aller au cabaret en ville, il faut s'habiller des pieds à la tête, mettre une tenue de sortie dont la préparation nécessite un certain temps ; or, le soldat fatigué des exercices de la journée, placé entre le désir de boire un verre d'alcool, et la nécessité de faire un nouvel effort pour Y parvenir, hésitera, et, ordinairement, reculera devant l'effort. Quant à apporter de l’alcool du dehors, les règlements le défendent sévèrement et les soldats savent qu'une bouteille d’eau-de-vie trouvée dans une chambrée vaut à SOn propriélaire un nombre respectable de jours de prison, aussi ne s’y exposent-ils pour ainsi dire Jamais.
Quant à l’intoxication par le vin, la bière ou le cidre, nous répondrons que les boissons fermentées sont, en tous cas, moins dangereuses que les boissons distillées ; qu'il est
facile aux chefs de corps de s’assurer de leur qualité avant
qu'elles soient livrées à la consommation ; et qu’on peut
aussi en réglementer la vente, qui serait permise à certaines
heures de la journée seulement (aux heures des repas par
exemple).
On reproche encore à M. de Gallifot de ne pas s'être
suffisamment préoccupé du sort que son innovation fait
aux cantiniers dont les bénéfices diminueront sensiblement :
Il nous semble que cet inconvénient d pas entrer
oit disparaitre et ne en ligne de compte devant l'importance du but
à atteindre, d'autant plus que la perte subie sera minime, et qu'il y a lieu de s'inquiéter avant tout de la santé nationale.
Enfin, a-t-on dit, le ministre, en décidant qu’il ne serait plus débité d'alcool dans les cantines, a laissé de côté la question de savoir si cette interdiction s’étendrait aux mess des sous-officiers ; la circulaire est donc incomplète à ce point de vue.
Nous croyons, nous, que cette interdiction est implicitement contenue dans la circulaire. En effet, il serait contraire au bon sens que des gradés pussent trouver à la caserne des facilités qu'on refuse à leurs subordonnés ; il n’est pas admissible qu’un sous-officier, chargé d'enseigner aux soldats que l'alcool est un poison, puisse en prendre sous leurs yeux. Il doit avant tout donner le bon exemple, et c'est à cette seule condition que son enseignement sera profitable.
On voit que la circulaire du 5 mai 1900 a une portée considérable ; est-ce à dire qu’elle donnera dès à présent des résultats appréciables ? Non, peut-être, car, ainsi que nous l'avons déjà dit, en matière d'alcoolisme, on travaille surtout pour l'avenir. De plus, ainsi que le dit M. Alphonse Humbert, «en dehors de son avantage principal, qui est de déshabituer les hommes de l'alcool, et de les ramener à la consommation normale du vin qui, même pris avec excès, est infiniment moins dangereux, elle a le mérite considérable qu’elle crie haut et fort, devant tout le pays, la néces-
sité de nous armer enfin contre un mal chaque jour
grandissant, et qu'elle est comme un coup de cloche rappelant les pouvoirs publics au devoir de défense sociale qu’ils ont trop longtemps déserté ».
A l'étranger, la lutte contre l'alcool dans l’armée existe depuis de longues années. En Belgique, depuis le 1° janvier 1886, les cantines ne peuvent plus débiter de spiritueux ; il en est de même dans l’armée anglaise, depuis 1840. De même aux Etats-Unis, en Roumanie, en Russie.
En Allemagne, la représsion de l’ivrognerie dans l’armée est très sévère ; une récente circulaire de l'Empereur Guillaume Il rappelle les textes formels d’un décret ancien qui ordonnait le transfert, dans une maison pénitentiaire spéciale, des soldats, sous-officiers et officiers considérés comme incorrigibles (1).
Pour conclure ce chapitre, nous devons constater que, chez nous, c’est à l’armée que revient l'honneur d’avoir pris les mesures les plus sérieuses et les plus radicales contre l'alcoolisme ; elle a travaillé d'abord pour elle, c’est évident, mais aussi indirectement pour le bien général. La lutte dans l'armée est en même temps la lutte par l’armée, puisque tous les Français sont appelés à en faire partie, et qu'une fois rentrés dans la vie civile, ils rapporteront à leur foyer, il est du moins permis de l'espérer, les habitudes de tempérance reçues à l’école et fortifiées pendant leur passage
sous les drapeaux.
(1) Extrait d’un article publié dans la République Française du 30 mai 1900, sous la signature de M. Maurice Bags.