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La lutte contre l'alcoolisme par la Société

Il nous reste maintenant à examiner le rôle actif que doit jouer, selon nous, la Société, dans la lutte contre l’alcoolisme. Dans les pays, en effet, où la diminution progressive du mal est constatée, comme les pays scandinaves, par exemple, les lois qui ont permis d'obtenir ce résultat n’ont été obtenues qu’à la suite d’une longue et patiente croisade de l'initiative privée.

De quelle manière, pour être efficace, devra s'exercer cette initiative ? À notre avis, d’abord par l’étude et la mise en pratique des moyens propres à améliorer la condition de la classe ouvrière, par la création d’établissements de tempérance, restaurants et cafés, de cercles pour les ouvriers, d’asiles spéciaux pour la guérison des alcooliques ; puis, par les œuvres diverses connues sous le nom de patronages, dans lesquelles on se préoccupe de ne pas laisser l'ouvrier livré à lui-même, et où l’on exerce sur lui une surveillance morale délicate et discrète, de nature à le faire persévérer dans les idées reçues à l’école et à l’armée, ou à lui éviter les rechutes, si son éducation première n’a pas été dirigée dans le sens que nous indiquions précédemment. Mais l'alcoolisme n’est pas l’apanage exclusif de louvrier ; il atteint toutes les classes de la société, même les classes que lon nomme dirigeantes et qui devraient par là même

donner le bon exemple. Aussi la propagande individuelle,

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active, acharnée, doit-elle être recommandée, et les Sociétés de Tempérance doivent-elles être de plus en plus nombreuses et réunir de plus en plus d’adhérents. Nous allons donner quelques développements à notre théorie :

« Le buveur, écrit le D' Legrain (1), être faible par essence, d'autant plus faible que l'alcool est venu détruire chez lui les derniers vestiges de la volonté, est-il vraiment armé pour résister aux tentations du cabaret, de l'atelier, de la rue, de la fausse camaraderie, le jour où il n’a, pour le retenir, que le spectacle de détresses, parfois repoussantes ? .….. Le buveur à besoin d’être aidé autrement que par les conseils de la science ; son milieu a besoin d'autant de soins que lui ; il faut faire pénétrer au logis des notions saines d'hygiène, y installer la tempérance en maîtresse, en faire le milieu souriant et agréable où l’on se plait... »

Les premières fois, en effet, que l’ouvrier va au cabaret, il ne faut par croire qu’il y soit conduit par un amour immodéré de l'alcool; le cabaret est pour lui un lieu de réunion, où il se repose des fatigues de la journée, où il se retrouve avec ses amis et échange avec eux ses idées : il y trouve une sensation de confort qu'il n’éprouve pas à son domicile ; s’il est célibataire, il y va pour échapper à l’isolement ; s’il est marié, il arrive bien souvent que son logis est petit, mal tenu, mal aéré, mal éclairé : il n’a alors qu’un

désir, c’est de le déserter le plus possible.

(1) Le patronage des buveurs, étude publiée dans la Revue philanthropique du 10 juin 1900.

Il est donc essentiel, et c’est là un des points sur lesquels doit se porter l'effort de La philanthropie, de rendre à l’ouvrier son logis agréable en lui indiquant la manière de l'améliorer, et en lui procurant, quand il éprouve le besoin d’en sortir, des lieux de réunion où il puisse demeurer sans être obligé de consommer des spiritueux nuisibles à sa santé.

Pour qu’il trouve plaisir à rester dans son logis, le soir, après la journée faite, il faut que celui-ci soit confortable, propre, qu’il y ait de lPairet de la lumière, et d’autres pièces que la pièce indispensable, la chambre à coucher ; mais, dira-t-on, de tels logements coûtent cher, leur prix dépasse de beaucoup celui que l’ouvrier peut mettre d’ordinaire à son loyer.

Il serait facile de répondre à cette objection : Si l’ouvrier raisonne et fait le calcul de tout l'argent qu'il dépense chez le marchand de vin, il verra que quelques sous par jour font au bout de l’année une assez grosse somme, et que, s’il renonce à fréquenter le cabaret, il réalisera une sérieuse économie. Or, cette économie, qui l’empêche de l'ajouter à la somme qu’il consacre à son loyer? Le jour où il aura un appartement, plus grand et plus confortable, soigneusement tenu, et offrant assez d’attrait pour qu’il puisse y réunir ses amis, infiniment moins grande sera pour lui la tentation de le quitter. C’est par le raisonnement, qu'il faut agir, pour le convaincre du bonheur plus grand qui résulterait pour lui de cet élat de choses.

La création d'établissements de tempérance, restaurants,

cafés, salles de lecture, cercles, n’est pas non plus à dédaigner. À l'étranger. existent déjà depuis longtemps de nombreux établissements de ce genre. En Angleterre, on en compte 7000 dont le budget total est d'environ 50 millions. En Suisse, les cafés où l’on ne débite que des boissons hygiéniques, sont au nombre de 200. Il en existe également beaucoup aux Etats-Unis. En France, au contraire, le café, ou restaurant de tempérance, est à peu près inconnu. [Il y en a seulement trois ou quatre à Paris, dans une ville de deux millions d'habitants, alors qu’en Norvège on en trouve un dans chaque village (1). Chez nous, dans les grandes villes, ils n’ont guère de chances de réussir, l’opinion publique n'étant pas assez préparée. « C’est du côté des agglomérations ouvrières », écrit le D' Philbert (2), le distingué secrétaire de la Ligue nationale contre l’alcoolisme, « que nous devons diriger nos efforts »; parlant des ouvriers employés sur les chantiers de l'Exposition, «nous allons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour que les principes d'une tempérance sage et modérée soient appliqués dans toutes les cantines et réstaurants coopératifs qui seront mis à la disposition de ces ouvriers ....….. Ces milliers d'ouvriers formeront en quelque sorte une pépinière de tempérants, qui, par expérience, seront à même de voir quels sont les excellents effets de l’abstention raisonnée

des boissons alcooliques ; les travaux de l'Exposition ter-

(1) D'après Sérieux et MarmiEu, L'alcool, op. cit. (2) Bulletin de la Société Française de Tmpérance, n° 1, année 1898.

minés, ils se répandront un peu partout, et ce seront les meilleurs propagandistes par le fait. »

La ligue a-t-elle pu mettre à exécution sa généreuse idée, c’est ce que nous ignorons; peut-être, en la circonstance, pèche-t-elle un peu par excès d’optimisme. Mais il est bien certain que le principe posé par le D' Philbert est juste ; un peu partout, d’ailleurs, des eflorts ont été tentés dans ce sens et ont donné de bons résultats : Au Havre, il y a quelques mois, un comité de dames a cherché à faire concurrence aux cantines qui, sur les quais, débitent le matin de l’alcool aux ouvriers occupés au déchargement des bateaux, en faisant circuler des voitures où ne se trouvaient que des boissons hygiéniques, principalement du chocolat et du café: les ouvriers s’habituèrent si vite à ce nouveau régime que plusieurs des cantines durent fermer. Un grand industriel avait, à Rouen, pris la même initiative. En Alsace, un grand manufacturier à créé toute une installation pour préparer du café qu’il donne le matin à ses ouvriers. Cette tasse de café matinale, qui ne coûte rien à ceux-ci, « leur enlève tout prétexte pour s'arrêter au cabaret en allant à l'usine » (1).

Les cercles de tempérance tendent à devenir de plus en plus nombreux ; jusqu’à présent ils ont été en honneur surtout à l'étranger. A Liverpool, Le club des abstinents, très confortablement aménagé, comprend un restaurant, un

café, des salles de réunion, de jeux, de lecture, une biblio-

(4) Bulletin de la Société Française de Tempérance, n° 3, année 1898.

thèque, une caisse d'épargne. A Londres, le People Palace, palais du peuple, possède une salle de concert pour trois mille personnes, une bibliothèque, un jardin d’hiver, etc. (1). En France, nous sommes encore loin de la création de semblables maisons. Les premiers cercles, qui n’ont pas fait beaucoup de bruit autour de leur naissance, ont été fondés, sinon dans tous les cas par le clergé, au moins sous son influence directe ; par suite, ils ne sont fréquentés que par un nombre restreint de jeunes gens, et il est à craindre que, bien souvent, les organisateurs de ces cercles ne soient guidés par des préoccupations autres que la lutte contre l'alcool. Mais, depuis peu, de grandes administralions commencent à prendre l'initiative de mettre à la disposition de leurs employés des salles de lecture et de jeux où l’on ne consomme aucune boisson alcoolique. C'est ce qu'a fait, par exemple, la compagnie des chemins de fer du nord, depuis 1896. « On a cherché, en fondant ce lieu de réunion, à mettre à la disposition des ouvriers et employés, dans ces quartiers si populeux de La Chapelle et de Montmartre, un local aussi confortable que possible, où les adhérents pourraient, trois fois par semaine, passer leurs soirées en prenant, s’ils le désirent, des consommations d’où l'alcool, même sous ses formes les plus atténuées, est ri-

goureusement proscrit » (2).

(2) D’après Sérieux et MaTHEU, L'alcool.

(1) Bulletin de la Soc. fr. de Temp., no 1, 1898. Les cafés de tempérance, par le D' E. Puirgerr.

Il y a donc beaucoup à faire et beaucoup de succès à espérer dans les agglomérations ouvrières, en opposant au cabaret et à la cantine le restaurant et le café de tempérance, aux spiritueux les boissons hygiéniques, que l’on a eu le tort jusqu'ici de ne pas assez mettre à la disposition des ouvriers.

Nous citerons aussi des établissements qui n'existent pas encore en France, mais que l’on compte en assez grand nombre à l'étranger. Chez nous, les ivrognes devenus fous ou sujets aux crises de delirium tremens, sont traités dans les hôpitaux ou dans les maisons d’aliénés. En Amérique, en Allemagne, en Angleterre et en Suisse, on les soigne dans des hôpitaux spéciaux, dus pour la plupart à linitiative privée, et que l'on nomme asiles de buveurs. En 1857, a été fondé à Boston le « Washingtonian-Home » ; depuis dix ans, d’après une enquête du médecin-directeur de cet établissement, 42 0/0 des malades sont sortis guéris et sont restés abstinents (1). L'Allemagne possède une vingtaine de ces maisons, au nombre desquelles se trouve l’asile de Lintorf, le plus ancien d'Europe (2). En Suisse, il y en a plusieurs (Nüchtern, Ellikon, Pontareuse, etc.), et certains

d’entre eux reçoivent de l'Etat des subventions. Nous ne

(1) Manuel de Tempérance, par J. Denis.

(2) La Société berlinoise de Tempérance à l'intention de fonder, dans les environs de Berlin, une maison de santé pour le traitement des alcooliques. La société est convaincue que cet hôpital diminuera de beaucoup la criminalité, et allègera considérablement les charges communales. Extrait de la Revue philanthropique du 10 juin 1897.

nous étendrons pas davantage sur cette question dont nous avons déjà parlé plus haut en examinant la théorie de l’iniernement d'office des buveurs, ainsi que cela se pratique dans le canton de Saint-Gall.

Mais la société qui crée des asiles et leur procure les subsides nécessaires à leur fonctionnement, a encore un autre devoir à remplir ; ce n’est pas tout que de guérir le buveur, il faut ensuite veiller sur lui à sa sortie de l’asile pour éviter les rechutes, et si celles-ci sont nombreuses, elles tiennent au milieu où l’alcoolique se trouve replacé. Il faut done le plus possible lutter contre l'influence de ce milieu, et c’est ce qu'a bien compris le Dr Legrain qui, tout récemment, vient de créer une œuvre éminemment utile, le Patronage des buveurs. & Il fallait », dit-il (1), « assurer au buveur guéri le gagne-pain du lendemain, bannir de son esprit toute inquiétude débilitante, vaincre les résistances intéressées ou les préjugés des patrons sans indulgence ; au buveur célibataire, isolé, il fallait constituer un foyer d’affection… Je crois que la cure des buveurs ne peut se passer de: tels corollaires, et, envisagée de cette manière, il me semble qu'elle apparaît comme quelque chose de grandiose. Sauver une unité tombée, c’est bien, mais c’est insuffisant ; il faut la garantir contre de nouvelles chutes ». Et, plus loin : « Un patronage de buveurs (et, qui dit patronage dans ce sens, devrait presque dire œuvre nationale) sup-

pose le développement d’une foule d'œuvres connexes, telles

(1) Le patronage tes buveurs. Revue Philanthropique du 10 juin 4900.

que : assistance par le travail, asiles privés pour les buveurs, ouvroirs, offices du travail (pour gagner la coopération patronale, et lutter contre des résistances qui nuisent tant au relèvement définitif des alcoolisés). »

Parlons maintenant du rôle de la propagande individuelle qui est, en définitive, « l'élément essentiel de toute réforme morale ; elle est à l’origine de toute action collective. C'est l'outil invisible, tenace, doué d’ubiquité, indéfiniment multiplié, qui minera un préjugé, une habitude, en apparence indestructibles » (1). Mais il importe que toutes les personnes animées du désir de travailler à cette réforme morale aient entre elles une certaine cohésion, qu’elles soient groupées et suivent un plan uniforme; plus elles seront nombreuses et disciplinées, plus elles auront de force, plus elles obtiendront de résultats. Un individu isolé n'obtient pas des pouvoirs publics, par exemple, une réforme qu’on s’empressera d'accorder au chef d’un groupe de plusieurs milliers d'hommes, quise fait le porte-parole, par conséquent, de plusieurs milliers de volontés. C'est pourquoi les sociétés de tempérance ont un grand rôle à jouer.

De quelque manière qu'elles exercent leur action, quelles que soient les règles qui les dirigent, cette action est bienfaisante, ces règles sont inspirées par le désir de remédier le plus possible au mal. Les unes exigent de leurs membres l’abstinence complète de toutes boissons, soit distillées,

soit fermentées, les autres des boissons distillées seulement,

(4) Séeeux gr Marmieu. — L'alcool.

en recommandant la modération à l'égard des autres ; d’autres, encore, se fiant à la sagesse de leurs membres, ne demandent à ceux-ci aucun engagement. Il en est qui, se plaçant au point de vue scientifique, moral et social, ont pour but de lutter contre l'alcoolisme en général, par une propagande active, par l’organisation de ces restaurants et cercles de tempérance, par amélioration de la condition sociale de la classe ouvrière, par toutes les mesures préventives et législatives en général; il en est d’autres, au contraire, dont la base est essentiellement religieuse, qui s’occupent surtout du relèvement des buveurs : Celles-là ne s'adressent pas à la maladie, mais au malade lui-même : elles ne combattent pas l’alcoolisme dans ses causes, mais dans ses effets. Mais, pour toutes, les moyens d'action, quoique différents, convergent vers le mème but. Quant à leur utilité, elle est trop évidente pour avoir besoin d’être démontrée, Comme nous l'avons dit, c’est aux sociétés de tempérance, ou plutôt d'abstinence, que la Grande-Bretagne, la Suisse, et surtout les Pays scandinaves, doivent d’avoir pu résister victorieusement à l’envahissement de l'alcool. Nous en citerons quelques-unes CS

C'est à Boston, aux Etats-Unis, que se créa, en 1826, la première Société américaine d’abstinence totale. Trois ans

plus tard, il en existait mille sur le territoire entier.

(1) L’énumération qui suit des diverses sociétés actuellement existantes, est extraite de l'ouvrage de M. Denis, intitulé Manuel de Tempérance, Genève, 1898.

En 1882, fut fondé à New-York l'« Ordre des Bons Templiers », qui, dans ses 12195 « loges », répandues dans le

monde entier, compte 550 000 membres.

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