‹ De l'alcoolisme dans ses rapports avec la criminalitéChapitre 5 sur 28 · NT NE · texte numérisé non relu

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se livrent à des travaux physiques fatigants, l'alcool a des avantages qui compensent, et au-delà, ses inconvénients : il réchauffe, il donne des forces. Quelle erreur grossière ! Toutes les théories scientifiques, les nombreuses expériences tentées à ce sujet, démontrent surabondamment le contraire. Oui, l'alcool surexcite, il donne des forces, mais pour un instant; l'excitation qu'il procure est passagère; on l’a fort justement comparée à celle qu’éprouve un cheval fatigué, qui reçoit un coup de fouet sous lequel il se redresse pendant quelques instants, mais qui peut-être, par suite de cet effort, ne s’en abattra que plus tôt. — L'alcool galvanise un instant les organes, mais il les use en même temps plus vite et rend impossible tout travail soutenu. Quant à réchauffer, c’est également inexact ; son contact donne bien quelques sensations locales de chaleur, de brûlure même, mais il abaisse la température générale du corps. — Et c’est si vrai que les explorateurs qui s’aventurent dans les régions polaires s’abstiennent avec soin d'emporter des boissons alcooliques : l'exemple de Nansen et de son compagnon Johansen en fait foi.

La plupart du temps, les gens qui expliquent par ces mauvaises raisons l'usage qu'ils font de l'alcool, ne cherchent qu’à se donner à eux-mêmes une excuse. D'autres, plus blämables encore, parce qu'ils connaissent mieux le danger, se croient des sages en ne faisant de l'alcool qu’un usage modéré, sans réfléchir que l'usage dégénère bien vite en habitude, et qu’une fois l'habitude prise, il est bien difficile de la perdre.

B. — Efjets de l'alcoolisme sur l'individu envisagé comme

membre de la société

Les désordres physiques et intellectuels entraînés par l'alcool sont graves; mais il ne faut pas oublier que ce n’est pas à lui seulement que l’alcoolique cause un préjudice : c’est à la société tout entière. — Et, à ce point de vue, l’alcoolisme a des effets funestes sur l’existence même et la santé des populations, sur leur moralité, leur bienêtre et leur sécurité. — Nous passerons successivement en revue tous les faits sociaux dans lesquels l'alcool joue un rôle, en insistant plus particulièrement sur la criminalité.

A. — Morrtarré er Moreiniré. — Toute vie humaine, a-t-on dit, est un capital social. Or, de l'avis de tous les médecins, l'alcool abrège considérablement l'existence. En 1865, le docteur Lancereaux déclarait que 1/20 des décès survenus dans les hôpitaux de Paris provenait de l’'empoisonnement alcoolique ; le chiffre doit être évidemment plus fort à l'heure actuelle. Une statistique officielle démontre qu’en Suisse, la proportion est de 11 0/0 dans les quinze villes les plus populeuses, et encore, on ne tient compte que des cas où l’action de l'alcool est évidente ; mais comme l'alcool affaiblit considérablement l'organisme, le rend moins apte à résister aux différentes maladies qui trouvent en quelque sorte chez le buveur un terrain tout

préparé pour s'implanter, il en résulte que la proportion

RS doit être plus forte, car dans bien des cas, là où le buveur trouve la mort, l’homme sain se fût guéri. On a constaté que sur dix alcooliques atteints du choléra, 9 sont morts, tandis que sur dix abstinents, 8 furent sauvés. Comparons, d’après une statistique anglaise, la mortalité chez les individus qui, de parleur profession même, sont le plus exposés aux excès de boisson, et chez ceux au contraire qui exercent des professions où l’on regarde la sobriété comme plus grande généralement que dans les autres; voici les

chiffres de la mortalité sur mille (1) :

Membres di-cléreén su. 41 nn: 1e 8,05 ASrioulteurs 0. 4 ce: 9,78 PR OU Teens ei males Éabaretiers en USE ON RAS UE L.28971 Domestiques de cafés et d'hôtels. . . . 34,15

Ces chiffres se passent de commentaires. Nous objecterat-on, ce que l’on dit quelquefois, que les statistiques ne sont pas exactes, et visent seulement parfois les besoins de la cause ? Nous répondrons que certaines compagnies anglaises et américaines d'assurances sur la vie les prennent comme bases de leurs tarifs, et font aux abstinents des réductions qui atteignent parfois 25 0/0 ; et il est à remarquer que les résultats ne trompent point leur attente, ainsi que le prouvent les chiffres suivants :

Compagnie « Le Sceptre », de 1884 à 1889.

Morts Morts Patorntes

calculées eflectives QUES Section des abstinents. 249 143 51,42 Section générale. . . 569 43% 76,27

(1) D'après Sérieux el Mathieu, L'alcool.

Compagnie « Temperance and General Provident Insti-

tution ».

Morts Morts calculées effectives 0/0 Section des abstinents. . 2418 1 704 70 Section générale. . . . 4080 4 014 99

Donc, 29 0/0 de cas de mort de moins chez les abstinents. La comparaison entre les chiffres de deux sociétés anglaises de secours mutuels donnent les mêmes résultats dont l’éloquence n’a pas besoin d’être démontrée. Signalons encore ce fait : la ville de Kazan, en Russie, est composée de Tartares et de Russes. La mortalité chez les premiers est de 21 0/0, alors que chez les seconds, elle est de 40 0/0. L’enquête faite pour se rendre compte de cette différence ne laisse aucun doute à ce sujet : les conditions de vie, d’hvgiène sont les mêmes chez les uns comme chez les autres, à l'exception d’un point : les Russes orthodoxes boivent de l’alcool, les Tartares mahométans observent fidèlement les préceptes du Koran et s’abstiennent de spiritueux (1). B. Ricussse pugrique. — Les diverses dépenses provoquées annuellement en France par l'alcoolisme, d'après une statistique des docteurs Rochard et Legrain, se totalisent par une somme de 1 milliard 1/2 environ. Cette somme se

décompose ainsi :

Francs.

Journées de travail perdues . . . . . 1340 147000 Frais de traitement et de chômage . . 101 42000 Frais occasionnés par les aliénés . . . 2 652912 Suicides et morts accidentelles. . . . 1 922 000 Frais de répression pour les crimes . . 8 894 500

(1) Bulletin de la Société Française de Tempérance, année 1898, n° 3.

Avec une pareille somme si follement gaspillée, combien de misères pourraient être soulagées, combien d'institutions utiles pourraient être créées et entretenues. La France n’est d’ailleurs pas le seul pays où l’on relève des dépenses inutiles pour une si forte somme : la Belgique, qui dépense chaque année près de 450 millions en boissons fortes, ne dépense que 23 millions pour son instruction publique et 48 millions pour son armée. « De 1860 à 1870 disait un ministre des Etats-Unis (1), l'alcool a coûté à l'Amérique une dépense directe de 15 milliards et une dépense indirecte de 3 milliards. Il a envoyé 100 000 enfants dans les établissements de charité, 10 000 aliénés dans les asiles ; il a causé 1500 assassinats, 2 000 suicides, fait 200 000 veuves et 1 million d’orphelins». A cette objection que toute dépense, toute circulation de richesse est une source de profits pour la communauté, M. Cauderlier répond en prenant pour exemple la bière, quil y a duperie entre l’échange qui se fait entre le public, qui, par une erreur séculaire, croit aux principe autritifs de la bière, et le débitant ; l’hectolitre de bière, qui revient en effet à 30 francs au consommateur, équivaut, comme pouvoir nutritif, à 1 fr. 50 de pain ou de viande (2).

L'exemple de ce quise passe en Norvège est là, d’ailleurs, pour prouver l'influence heureuse de l’abstimence sur la

richesse publique. En 50 ans, dans ce pays, la consomma-

(1) M. Evererr.

(2) CauperLiErR. — Les boissons alcooliques en Belgique et leur action

sur l’appauvrissement du pays.

io e

tion d'alcool est tombée de 8 Litres par tète et par an à 1 litre 1/2. Aussi y compte-t.on maintenant 30 assistés sur 1000 habitants, alors qu’en Belgique leur nombre est de 140.

C. Misëre. — Nous venons de voir que l'alcoolisme est une source de dépenses inutiles et diminue la richesse publique. Par suite, il augmente considérablement la misère individuelle. 11 n’est pas besoin de démonstration pour prouver que l’ouvrier qui prend par jour plusieurs verres d'absinthe ou d'eau-de-vie et dissipe au cabaret une partie de sa paye, détourne en quelque sorte de sa vraie destination l'argent qu’il a gagné, et ce, au préjudice de son ménage et du bien-être des siens. Dans combien de ménages ne voil-on pas ce tableau navrant : l'homme, d'abord bon ouvrier, ne prenait de temps en temps qu'un petit verre, pour faire comme les camarades ; pelit à petit, gagné par la force de l'habitude, il a fait au cabaret des visites de plus en plus fréquentes. Il rentre ivre, le soir à la maison, injurie sa femme et ses enfants, les bat parfois, Le bien-être diminue progressivement. Que sera-ce, si la femme, comme cela arrive malheureusement trop souvent, se laisse gagner par l'exemple : la maison de la famille n’est plus alors que le théâtre de scènes violentes et journalières ; les enfants en sont réduits à aller mendier le pain que leurs parents ne leur donnent plus; ceux-ci, ne travaillant plus, ou tout au moins ne travaillant que peu et mal, sont congédiés par leurs patrons, et ce n’est plus pour eux que la misère noire.

Or, il est un axiome : c’est que la misère est mauvaise

conseillère. Le pain que l’alcoolique ne gagne plus, il le mendie; souvent il le vole ou le reçoit comme salaire de besognes inavouables. Quelquefois, c’est plus grave encore : Et lorsque, dans les cours d'assises, d’éloquents défenseurs réclament l'indulgence du jury pour les mal- Seureux que la misère a poussés au crime, il y a lieu parfois de se demander si cette misère n'a pas été provoquée par ceux-là même en faveur desquels on l’invoque comme circonstance atténuante. Ajoutons que l’alcoolisme est la ruine de tout esprit de famille, de tout sentiment de respect des enfants envers les parents qui ne se présentent à eux que sous un jour dégradant, de tout sentiment d'affection des parents qui ne voient plus dans leurs enfants que des êtres dont l'existence leur est à charge, ou, ce qui est pis encore, des auxiliaires utiles qui les aident à satisfaire leurs penchants ; combien en effet d'enfants que leurs parents envoient mendier, pour s'enivrer ensuite avec l'argent donné dans un tout autre but!

Mentionnons aussi qu’une grande partie de la totalité des divorces a pour cause l’ivrognerie habituelle du mari ou de la femme. N'oublions pas enfin le rôle que l'alcool joue généralement dans les grèves ; sous sun influence, les esprits s’échauffent, Les prétentions augmentent, les résolutions les plus extrêmes sont adoptées. Et les grèves n’ont pas toujours une solution pacifique ; elles sont souvent la cause de scènes sanglantes et de crimes dont il serait facile de citer des exemples.

, ne Fr me On à dit, il est vrai, que ce n'était pas l’alcoolisme qui Grébaut, 2

ENS élait cause de la misère, et que bien plutôt la misère engendrait l'alcoolisme. Que l’homme, la plupart du temps buvait,

non pas par goût, mais par nécessité, pour chercher au fond

de son verre l'oubli de ses déceptions et de ses chagrins ; et ce n'est pas sans stupéfaction que nous avons trouvé dans un journal cette phrase, destinée par conséquent à ar de nombreux individus : « L'ivrognerie est un

société. Elle seule ouvre une

être lue p

mal nécessaire dans notre

échappée dans la vie obscure des misérables. Le petit verre

ou la verte, c’est un peu l'idéal, peut-être, pour l’ouvrier qui

passe sa vie dans l'atelier, à faire le même travail monotone

et prosaïque.. » De telles lignes, certes, ne font pas hon-

neur à celui qui les a écrites, et elles sont trop manifestement contraires au bon sens pour qu'il soit utile de les réfuter (1). Mais de tous les arguments qu'on à donnés pour justifier l’alcoolisme, celui qu'on tire de la misère esl le plus pitoyable, « Puisqu'en combattant les effets, on fortifie la

cause. Tu veux vaincre la pauvreté, ettu t’habitues à des dépenses qui diminuent {a capacité de travail. Tu veux combattretes chagrins et tes soucis, el, au lieu d'aller trouver un

ami véritable qui t’aiderait de ses conseils et de sa bourse, tu

vas au cabaret trouver des faux frères qui te disent : Tu n’y

peux rien, c'est la faute de l'organisation sociale (2)... »

(1) 11 suffit de faire remarquer que l'alcoolisme, existant à tous les degrés de l'échelle sociale, chez les riches aussi bien que chez

les pauvres, est, comme nous le disions plus haut, un vice individuel,

absolument indépendant de toute condition sociale. (2) M. Buncr, Professeur à l'Université de Bâle : Un mot aux

ouvriers (appendice d’une conférence sur l'alcoolisme).

De tout ce qui précède, nous concluerons ceci :

C’est que, la misère étant considérée comme une des causes de la criminalité et étant, nous venons de l'indiquer, souvent la conséquence de l'alcoolisme, c'est en réalité celui-ci qui, dans la plupart des cas, doit être rendu responsable.

D. Suranes, mors ACCIDENTELLES, ACCIDENTS. — ]] arrive fréquemment qu'on lit dans les journaux, à Ja fin d'un fait divers relatant un suicide : « X... présentait depuis un certain temps des Symptômes d’aliénation mentale ». Cette phrase, ce cliché plutôt, veut dire ordinairement, si on lit entre les lignes : X... était alcoolique au dernier degré ; il s’est suicidé dans un accès de delirium tremens. 11 est reconnu, d’ailleurs, que l’alcoolisme a une très grande importance sur la fréquence des suicides. Si l’on consulte la statistique générale des aliénés entrés dans les asiles de la Seine, on verra, pour l’année 1870, que sur 1460 aliénés, 311 sont alcooliques et que 28 d’entre eux ont fait des tentatives de suicide. Sur 1059 femmes, 64 sont alcooliques et 9 ont fait des tentatives de suicide. En 1871, 1 128 aliénés, 291 alcooliques, 24 tentatives ; 1070 femmes, 61 alcooliques, 10 tentatives.

Et cette action de l'ivrognerie paraïtrait plus forte encore, si l’on y comprenait les suicides que l’on met sur le compte de la folie et qui proviennent en réalité de l'abus de l'alcool.

La statistique fédérale Suisse démontre que le dimanche et le lundi, jours où la consommation de l'alcool est la plus grande, les suicides sont plus fréquents (16 et 17 °/,

contre 13 */,, moyenne des autres jours de la semaine).

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Le tableau suivant démontre la relation qui existe entre

la fréquence des suicides et la consommation d'alcool.

Litres d'alcool Proportion Proportion moyenne Années jar an de suicides de suicides att, et par tête par 100000h. à l'alcoolisme IMRNGÉ 5 0 0 © 1830 2,24 8 D:9 = 1893 8 23,0 11,9 Belgique . . . 1840 7 6 4,8 1889 9 10 12 Angleterre. : . 1868 4,8 5,5 30 à 40 = 1882 5,46 6,3 40 à 50.

On voit que plus la consommation d'alcool augmente,

plus le nombre des suicides s’accroit. Et inversement :

SUCCESS 1821-1845 25 6,3 50 à 60 -— 1818-1889 6 16 10 Norvège … … 1851a1855 6,3 10,6 8 — A881à1885 3,3 6,8 1)

IL y a ceci de curieux à remarquer, en ce qui concerne la Suëde : c'est que, dans ce pays, bien que le nombre des suicides, de 1821 à 1889, ait passé de 200 à 809, et par conséquent, ait plus que quadruplé, le nombre de ceux attribués à l'alcoolisme a continué à décroitre en même temps que la consommation de l'alcool.

Passons maintenant aux accidents. En France, la proportion des morts accidentelles spécialement dues à l’alcoolisme, était de 226 en moyenne pendant la période 1836 à 1840. En 1890 elle était montée à 538.

(1) Extrait d’un tableau dressé par M. Denis, instituteur. Manuel de tempérance, Genève, 1898.

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La statistique publiée en 1894, en Suisse, par le bureau du département fédéral de l'intérieur, prouve que les accidents professionnels dus à l'alcool sont infiniment moins nombreux que les accidents non professionnels. En Belgique, il a été constaté que sur 800 accidents de travail arrivés sur les chemins de fer belges, la moitié étaient causés par la boisson. En Angleterre, nous avons déjà vu que les Compagnies d’assurances contre les accidents accordent de sérieuses réductions de prime aux membres des Sociétés de tempérance (1).

E, DÉGÉNÉRESCENCE ET HÉRÉDITÉ. — « La dégénérescence est l’ensemble des tares biologiques qui diminuent la vitalité des individus ainsi que leur adaptabilité au milieu, ettendent finalement à empêcher leur reproduction par des troubles apportés à l’hérédité normale (2) ». Il est établi aujourd’hui que l’alcoolisme est un des facteurs les plus puissants de la dégénérescence physique de l’espèce humaine, et nous touchons là à une de ses conséquences les plus graves. Le buveur, en eflet, éprouve personnellement les effets et les accidents de l'alcool; mais ceux-ci ne restent pas bornés à lui, il ne les garde pas pour lui seul, il les transmet par hérédité à ses enfants sans que ceux-ci même aient besoin, pour les éprouver, de s’alcooliser à leur tour.

Le père et la mère qui engendrent des enfants leur trans-

(1) On concoit d’ailleurs facilement que l'intempérant soit plus que l’abstinent exposé à des accidents, si l’on songe que les deux manifestations les plus fréquentes et les plus visibles de l’alcoolisme sont, en effet, le trouble de la vue et le tremblement des mains.

(2) Tourouse. — Les causes de la folie, Paris, 1897.

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mettent non seulement les germes de leurs qualités, mais aussi ceux de leurs tares physiques et morales. Dans un grand nombre de cas les enfants des ivrognes sont chétifs, souffreteux ; aussi, moins aptes que les autres à résister aux maladies, la mortalité est-elle chez eux très considérable. Et ceux qui survivent ne sont pour la plupart que des nonvaleurs, à charge à la société. Le professeur Demme (1), médecin en chef d’un asile d’enfants à Berne, a fait des observations suivies sur la descendance des alcooliques. Pendant 10 ans, il a observé d’une part un groupe de dix familles où les parents étaient considérés comme sobres, d'autre part un groupe de dix familles où les parents étaient notoirement des buveurs, les vingt familles appartenant d’ailleurs sensiblement à la même classe de la société; les résultats de cette enquête de longue durée sont frappants. Dans le premier groupe, sur 61 enfants, 50 se sont développés normalement et présentent une constitution exempte de tares. Dans le second groupe, au contraire, sur 51 enfants, 25 sont morts de convulsions, 6 sont idiots, 10 sont nains ou contrefaits, 6 sont épileptiques, 10 seulement sont bien portants. Le D' Legrain, qui a dressé la statistique de 215 familles d’alcooliques à trouvé sur 819 descendants

de ces familles :

(4) D' Dem. — Ueber den Einfluss des alkohols auf den organismus des kindes. Stuttgart, 1891.

oo.

37 naissances avant terme. . . . .

ensemble 6 0/0

1CANNORISENÉ ER 121 mortalités précoces, dont beaucoup résultant de convulsions. . . . . 45 0/0

38 cas de débilité physique.

55 cas de tuberculose.

145 cas d’aliénation mentale . . . . 18 0/0 412 50 0/0 (1)

Et l’autre moitié comprenait un grand nombre de déséquilibrés, d'hystériques et d'épileptiques. Darwin a constaté que les familles de buveurs s’éteignent à la quatrième génération. Voici, d’après un savant aliéniste, en quelque sorte

la Genèse de cet anéantissement :

Première génération : Dépravation morale, excès alcooliques. Deuxième génération : Ivrognerie habituelle, ramollissement

cérébral.

Troisième génération : Hypocondrie,mélancolie, suicide, homicide. Quatrième génération : Imbécilité, idiotisme, stérilité, extinction de la famille (2).

Ce n’est pas seulement de nos jours que l’on s’est rendu compte de cette dégénérescence physique. « L’ivrogne n'engendre rien qui vaille » disait déjà Plutarque. Aristote faisait également la même remarque. Et cette question avait déjà attiré l'attention des pouvoirs publics, puisqu’une loi en vigueur à Carthage défendait toute autre boisson que l’eau les jours de cohabitation maritale (3).

1) Dr LEGRaIN. — Dégénérescence sociale et alcoolisme.

( (2) Observations du D' Morez, de Rouen.

(3) Cité par Sérieux et Marnieu. L'alcool.

D'autre part, les explorateurs et les géographes ont pu se rendre compte que de nombreuses peuplades sauvages d'Afrique disparaissent peu à peu, véritablement empoisonnées par l'alcool que leur verse à flots La civilisation européenne.

L’alcoolisme n’exerce pas seulement son influence sur le physique, il agit énergiquement aussi sur le moral. « Beaucoup d’enfants d’alcoolisés manquent de caractère, de volonté et d'esprit de suite. Ils sont incapables d’un travail soutenu et persévérant.…. ils ont tôt maille à partir avec la justice, et fournissent un fort contingent à la criminalité. La culture intellectuelle la plus complète, ne parvient pas à modifier leurs instincts vicieux, et, selon la remarque de Bourdin, les dégénérés instruits et lettrés sont les plus redoutables de tous ; au point de vue social, ce sont parfois des malfaiteurs publics. Le criminel-né de Lombroso n'est qu’un fou moral, et ce fou moral lui-même provient souvent d’aliénés ou d’alcoolisés.. Parmi ces héréditaires de l’alcoolisme, se recrutent les ratés, les incompris qui pullulent dans les bas-fonds de l’art, de la littérature, de la politique, ces réformateurs, ces tribuns, ces pontifes de clubs et de cabarets que les jobards prennent quelquefois au sérieux à cause de leur faconde, de leur jactance, d’une certaine facilité de la parole, de dehors brillants, mais très superficiels, qui masquent l'indigence du fond (1). »

(1) D* Hiproryre BARELLA, de l'alcoolisme, Bruxelles 1898.

Ces paroles, qui sont dures, ne sont que trop vraies, et font ressortir tout le danger qu'il y aurait à ne pas prendre au sérieux les ravages causés par l’alcoolisme,

Nous avons vu que le buveur transmet à ses descendants des tares, soit physiques, soit morales, contre lesquelles il leur est impossible de réagir; ordinairement, il leur transmet son vice, le vice de l’ivrognerie, et « la moindre circonstance qui mettra l’héréditaire à même de contracter l'habitude de boire de lalcool, va le mener presque sûrement à l'alcoolisme ». Mais il n’est pas nécessaire, même que l’héréditaire s’alcoolise pour obéir aux instincts coupables qu'a créés en lui l’intempérance de ses ascendants. Des exemples en donnent la preuve : le Dr Eaborde donne celui-ci (1) : Un enfant de cinq ans est amené par ses parents au dépôt de la préfecture, parce qu’il ne cessait de répéter : je veux tuer mon frère. Voilà, certes, un enfant, auquel en raison de son àge, on ne pouvait reprocher des excès d'alcool. Interrogé, le père déclare qu’il ne s’enivre jamais, mais qu'étant donné sa profession de livreur, il a l'habitude de « boire un coup » avec les clients. Cet alcoolique inconscient a done, sans aucun doute, déposé ce germe de monomanie homicide dans l'esprit de l’enfant auquel il a donné le jour. On pourrait rapprocher de ce cas celui de cet enfant de quinze ans, qui, il y a quelques mois à peine, sur une légère observa-

tion que lui faisait son père au cours d’un diner, se leva de

(1) La lutte contre l'alcoolisme, 1896.

Oo

table, sortit, et revenant avec un fusil de chasse, le tua. Comment expliquer ce parricide, sinon par la loi de l’hérédité. Terminons en disant que lorsqu'un crime a été commis par un individu sous l’empire de l'ivresse, il se trouve presque toujours que le criminel a des alcooliques parmi ses ascendants ; aussi est-ce un point sur lequel les médecins légistes ne manquent jamais de porter leurs investigations.

F. Fous. — Il est depuis longtemps reconnu que l'usage habituel de l'alcool produit des troubles cérébraux qui, s'ils ne se manifestent pas chez tous les individus avec la même intensité, n’en sont pas moins redoutables. Si tous les ivrognes ne deviennent pas aliénés à proprement parler, au point que leur internement dans une maison de santé devienne nécessaire, il en est beaucoup chez lesquels l'intelligence s’atténue, s’amoindrit, et finit par disparaitre presque complètement; sans qu'ils soient dangereux, ils ne sont plus absolument bons à rien, et sont comme tombés en enfance. Il en est d'autres, au contraire, chez lesquels, au lieu de produire un état maladif général, l'alcool se manifeste par des accès de violence terribles ; et dans ce cas, la folie, au lieu d’être douce et inoffensive, devient une maladie aiguë, intermittente, à laquelle on a donné le nom de delirium tremens, en raison de ses deux caractères principaux, la fièvre délirante et le tremblement convulsif. Les malheureux qui en sont atteints deviennent la proie de visions pénibles, d'hallucinations qui les

effrayent et auxquelles ils cherchent à échapper par les

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moyens les plus violents ; ils croient que l’on veut attenter à leur existence ou leur causer des ennuis (délire de la persécution) : ceux-là sont un danger réel pour la société, etil n’y a plus qu’à les enfermer dans des asiles d’aliénés, d’une part pour les soigner et, si possible les ramener à la santé, et aussi, pour les mettre hors d’état de nuire.

Il est bien certain que l'alcool n’est pas seul responsable de tous les cas de folie ; mais il est possible d’établir, avec la brutale éloquence des chiffres, que son influence s'exerce au moins dans un tiers des cas. Actuellement, la proportion des aliénés par suite d'alcoolisme, dans le département de la Seine, est de 38 0/0 chez les hommes et de 12 0/0 environ chez les femmes. La meilleure preuve à donner, c’est de faire constater ce fait que la consommation d’alcool augmente en France, et que le nombre des aliénés augmente également, par une progression à peu près parallèle. Le chiffre des entrées à l’infirmerie du dépôt en 1872 était de 3084. En 1888, il est monté à 4449, c’est-à-dire qu'en 15 ans, il a augmenté d’un tiers. Examinons maintenant pour le même laps de temps les cas spéciaux de folie due à l’alcoolisme : En 1872, ils sont au nombre de 300 environ ; en 1888 il y en a près de 850. Et ce n’est pas à Paris seulement que l’on peut constater cet accroissement. Le département de la Seine-Inférieure, qui est un de ceux où l’on consomme le plus d’eau-de-vie, est également un de ceux où la proportion d’internés alcooliques est la plus forte. Le directeur de l’asiie de Quatre-Mares a

observé qu’elle était de près de 40 0/0 : en 1888 le nombre

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des cas d’aliénation mentale était de 550 environ ; en 1895: était de 804; la courbe des cas spécialement dus à l’alcoolisme pour cette même période est absolument parallèle. Les mêmes faits ont été constatés en Belgique et en Angleterre. En Norvège, au contraire, où la consommation d’alcool a diminué, la proportion de fous alcooliques qui était de 1855 à 1859 de 13, x 0/0, est descendue, de 1885 à 1888 à 2, 4. L’alcoolisme est donc bien l’une des causes principales de la folie ; quelle preuve meilleure pourrait-on en donner ? Or, entre l’aliéné et le criminel, il y a bien des points de contact. Des liens étroits, nous venons de le voir, unissent l’alcoolisme à la folie ; d’autres unissent la folie au crime ; et combien de fois la question de responsabilité ne se pose-t-elle pas devant les tribunaux ! combien de fois le magistrat instructeur n'est-il pas obligé d’avoir recours aux lumières du médecin légiste avant d'envoyer un criminel devant le jury qui aura mission de se prononcer sur

sa culpabilité !

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