SECTION II
L’alcoolisme considéré comme source directe de la criminalité.
SL. — Jnfluence directe de l'alcoolisme sur les différentes variélés de crimes et de délits.
Nous avons constaté dans les pages précédentes, que
l'alcoolisme étant souvent la source de phénomènes phy-
rod
siques, intellectuels ou sociaux qui sont eux-mêmes la cause de crimes et de délits (hérédité, folie, misère, etc...) était par là même une des causes indirectes de la criminalité. Nous allons maintenant examiner son influence directe, qui est plus évidente encore.
Dans presque tous les états civilisés, les criminalistes, les statisticiens et en général tous ceux qui, de par la nature de leurs fonctions, ont à s'occuper de ces questions, sont d'accord pour constater presque à l'unanimité que 70 à 80 0/0 des crimes et délits sont causés par l’abus de l’alcool.
Et c’est assez facile à comprendre. De deux choses l’une, en effet: Ou bien l'alcool produit l'ivresse, au cours de laquelle l'ivrogne ne sait plus ce qu'il fait, n'a plus sa raison, est devenu en somme une brute irresponsable qui commet le crime sans en avoir conscience et ne s’en souvient parfois pas une fois revenu à la raison; ou bien l'alcool pris à petites doses, mais habituellement, exerce son influence sur le cerveau et l'intelligence, les affaiblit, fait perdre au buveur toute notion du bien et du mal, et détruis chez lui toute idée de sens moral. Il est à remarquer, dans ce dernier cas, que la gravité des délits et crimes augmente progressivement, et que leur nature varie : Un médecin anglais, Miller (1), a analysé d’une façon remarquable l'action de l'alcool sur le moral, a fait en quelque sorte la
genèse de l'alcoolique criminel : « Lorsque l'alcool est prit
(1) Cité par Peerers, l'alcool, Bruxelles 1885.
ne (ie —
à dose modérée, dit-il, imagination est excitée et prend librement son essor ; les penchants animaux sont stimulés et le contrôle que l’homme exerce sur lui-même est moins actif. Cet état prédispose à la satisfaction des passions sensuelles, de la cupidité. A dose plus élevée, l'élément animal de l’être subit une excitation plus énergique ; la raison est perverlie, sinon diminuée, la sensibilité morale et le pouvoir moral s’affaiblissent, l’homme est à la merci de ses plus viles passions. De là la colère et les disputes, les rébellions et les vengeances, les attaques et les effractions, toutes sortes d'actes blämables; augmentez encore la dose, la dégradation est plus complète ; l’homme, hors de lui-même, devient de plus en plus dangereux, aussi longtemps que le cerveau reste à un certain degré au service des sens corrompus et que les muscles obéissent à la volonté dépravée. Maintenant, le buveur est mur pour l'effusion du sang, pour l'assassinat, pour le viol ».
Le criminel buveur d'habitude, franchirait donc trois étapes successives, et à chacune il monterait d’un degré dans l'échelle du crime. Peu dangereux encore dans la première période où il ne nuirait guère qu’à lui-même, il subirait dans la seconde cet affaiblissement de l'intelligence dont nous parlions plus haut, et qui le conduirait, suivant ses instincts et son milieu social, au vagabondage, aux violences, aux délits contre la propriété. De la seconde période à Ja troisième, la distance se franchit rapidement et le vagabond ou le voleur devient bien vite un assassin. Les
casiers judiciaires des buveurs d'habitude condamnés pour
meurtre pourraient en donner la preuve ; on y verrait cette dernière condamnation précédée de beaucoup d'autres pour des crimes ou délits moins graves, et il en serait ainsi dans la plupart des cas; au contraire, l'individu qui aura tué sous l’empire d’une ivresse passagère pourra n'avoir aucune condamnation antérieure. Nous citerons seulement l'exemple récent d’un crime commis en Allemagne : «B, àgé de 41 ans, a tué sa femme, sa belle-sœur et son fils. Depuis quelque temps, B, alcoolique invétéré, montrait une surexcitation violente contre les siens, à la suite de conflits relatifs à exploitation de sa culture dont il eùt désiré avoir la direction exclusive... Ce forcené avait incendié sa maison l’année dernière (1) ».
Il semble bien que ce fait-divers vient corroborer les observations du D' Miller : D'abord nous voyons chez B la surexcitalion, due à l'alcool, surexcitation qui empêche tout accord entre lui et sa famille, qui est cause évidemment de disputes et de violences; puis un premier crime, l'incendie, puis enfin le crime plus grave encore, le triple assassinat.
Il est juste d’ailleurs de remarquer que parmi les crimes commis en état d'ivresse, il en est un grand nombre qui ont pour auteur des buveurs d'habitude, soit que l’ivresse ait été involontaire, soit qu’au contraire, ce qui se produit fréquemment, le criminel ait bu plus que de coutume
pour se donner du courage. M. Thiry, professeur de droit
(1) Extrait du Courrier de Metz en date du 20 mai 1900.
criminel à la faculté de Liège, a observé en 1896, 168 détenus dans la prison de cette ville. Sur ce nombre, 76 étaient ivres au moment du délit, et 33 ivrognes habituels, donc 45 0/0 de la 1° espèce, et 19 0/0 de la seconde. En
les classant d’après la nature des faits répréhensibles, il a
trouvé :
Gondamats FA LATE Péoÿgi tion
Meurtre, coups et blessures 39 26 66 0/0 Viols, attentats à la pudeur,
outrages aux mœurs . . 21 13 61 0/0 Vols, escroqueries, abus de
CONANCE CRT 46 16 34 0/0 RÉDEILON EE 14 6 42 0/0
«J'ajoute dit M. Thiry, que la moitié à peu près de tous ces individus, ivres lors de l'exécution de l'acte criminel, se composait d'ivrognes d'habitude ».
M. le professeur Masoin (1), de son côté, à fait la statistique de la criminalité par rapport à l’alcoolisme, en se basant sur les 2826 individus entrés à l'établissement pénitentiaire de Louvain, de 1874 à 1895, tous individus condamnés à cinq années d'emprisonnement au minimum. Pour 238 d'entre eux, il n’a pu obtenir de renseignements. Restent 2588, sur lesquels 1157 étaient des alcooliques.
Des condamnés aux travaux forcés à perpétuité, 40, 7 0/0 étaient ivres au moment du crime, 50, 6 0/0 étaient notés
comme ivrognes.
(1) Bulletin de l'académie Royale de médecine de Belgique, communication faite à la séance du 27 juin 1896.
or
Enfin, sur 218 condamnés à mort, la question d'ivresse demeure indécise pour 130. — Sur les 88 autres, 38 étaient ivres au moment du crime, soit 43,1 0/0. Pour la question de l'alcoolisme, on n’a pas de renseignements sur 16 d'enire eux — restent 202 sur lesquels 121 sont des buveurs d'habitude, soit 60 0/0.
M. le professeur Masoin conclut de ses observations, d’abord que l'alcool joue un grand rôle dans la perpétration des crimes, et que ce rôle augmente avec leur gravité ; de plus, que l’ivrognerie habituelle, l'alcoolisme, en un mot est beaucoup plus redoutable que l'ivresse passagère,
Des observations analogues ont été faites en Suisse et en Allemagne; elles ont donné les mêmes résultats. — Examinons maintenant les différentes variétés de crimes et de délits ; nous allons voir que dans chacunes d’elles, l'alcool a sa part d'influence.
A.— AssassiNAT. — Cette influence peut être constatée dans une grande partie des assassinats. Elle peut d’ailleurs s'exercer de plusieurs manières. L'alcool, en effet, exaspère les instincts et les passions de l'individu. Et ceux qui sont de caractère naturellement violent et emporté seront d’autant plus poussés à commettre le meurtre ; sous l'influence de la boisson, la brute qui sommeille en eux se réveillè, et une expression populaire rend fort justement leur état d'âme: on dit qu’ils « voient rouge ». Incapables à ce moment de se rendre compte de l'acte qu’ils vont commettre, la plus légère contradiction, une simple parole, quelquefois, dite dans l'intention de les calmer, suffit pour
Grébaut. 3
Er
qu’ils frappent. Ce cas est très fréquent, et se présente en général dans tous les meurtres commis au cabaret ou dans ses environs. M. Jacquet a constaté que près de la moitié des condamnations prononcées en 1877 par le tribunal correctionnel de Bâle pour meurtre, coups et blessures, s’appliquaient à des actes commis, soit au cabaret même, soit dans ses environs. Mais, comme nous l’avons vu, l'alcool ne produit pas toujours l'ivresse et le délire qui rendent l'homme irresponsable ; ses effets se traduisent souvent aussi chez l’alcoolisé par des impulsions au meurtre, des obsessions de commettre un crime, ou bien encore par le délire de la persécution, au cours duquel l’homme croyant agir pour sa défense tue des êtres innocents. — Nous en citerons quelques exemples :
« Au mois de décembre dernier, G..., rentre chez lui, monte au cinquième étage, au lieu de s'arrêter au quatrième, où était son logement, et là, se trouvant face à face avec un autre locataire, porte à celui-ci, sans aucune raison et sans provocation treize coups de couteau ». — G. a invoqué pour sa défense que, sous l'influence de l’absinthe, il ne savait plus ce qu'il faisait ; soumis à un examen mental, le docteur Dubuisson, de l'asile de Sainte-Anne, n'hésite pas à le déclarer responsable de ses actes ; nous extraierons de son rapport un passage intéressant :
« L'absinthe offre ceci de particulier qu’elle trouble parfois la sphère des sentiments et des actes autant que celle des idées, elle pousse à la violence plus encore qu'au délire;
beaucoup de buveurs d’absinthe ne déraisonnent pas sous
l'influence de la boisson ; mais qu'on leur fasse obstacle, qu'on les blesse dans leur vanité où leur intérêt, ils entrent en fureur et ne sont plus que des bôtes féroces déchainées...
Impulsion encore, le cas de Deblander qui essaye de tuer sa femme pendant le sommeil de celle-ci et n’y peut réussir parce qu’elle se réveille. Mais il a besoin de tuer : Il emmène alors ses petites filles comme pour les promener, et les précipite dans les fossés des fortifications. « Cherchez bien dans la vie de ce carrier de Montreuil-sous- Bois : il y a de l'alcool dans ses veines, comme il y en avait dans le cerveau de Pierre Yvon, le terrassier qui, tout-àcoup, saus raison, enfonca ses doigts rudes dans le cou d’un étudiant en médecine » (1).
Tel autre individu est victime d’obsessions et d’hallucinations, contre lesquelles il essaye d’abord de réagir, mais dont la fréquente répétition le pousse finalement au crime : « T..., qui s’est depuis 3 années livré à l’ivrognerie, joue avec son enfant, qu'il a pris sur ses genoux; il entend des voix intérieures, qui lui commandent impérieusement : « Tue-le... — Il résiste, d’abord, s'occupe à différents travaux pour chasser cette pensée de son esprit ; mais à quelques jours de là, les voix lui commandant de nouveau de tuer son enfant, en quelque sorte malgré lui, il prend une hache, et accomplit le crime » (2).
On pourrait multiplier à l'infini les exemples de meur-
(1) Jules Care, article publié dans le « Journal ». (2) Observation du D' BaRELLA, op. cit.
FE des
tres accomplis sous l'influence directe ou indirecte de l’alcool. Une récente statistique du service des prisons donne: en France la proportion de 53 alcooliques pour cent détenus pour assassinat. D’après une statistique (1) qui a porté sur 32 837 prisonniers internés dans 120 établissements de toutes les parties de l’Empire allemand, 63 0/0 des assassinats sont commis par des individus notoirement alcooliques.
B. — Coups ET BLESSURES, RÉBELLION, OUTRAGES. — L'alcool, quoique développant les instincts violents de l'individu, ne le conduit heureusement pas toujours au meurtre ; mais il est bien certain que son influence s'exerce dans la presque totalité des affaires de coups et blessures. volontaires, de violence, de rébellion, d'insultes et d’outrages. — Combien de disputes, en eflet, pourraient ètre évitées, si les parties étaient de sang froid. — Des disputes et des violences de langage, on en vient aux coups et aux violences physiques ; le résultat est pour tout le monde une citation devant les tribunaux correctionnels. — Les cabarets sont souvent le théâtre de rixes sanglantes, qui ne se produisent ordinairement pas dans d’autres lieux. Disons à ce propos qu'il existe dans les campagnes et bien souvent aussi dans les villes une fâcheuse habitude : c’est qu'aucune affaire ne pourra être traitée, aucun marché ne pourra être conclu que le verre en main; et parfois accord qui dans d’autres conditions aurait été facile à réaliser deviendra
impossible. Les parties de plaisir les plus gaies se termi-
(4) Du D' Bar.
en, —
nent souvent par l'intervention des agents de l'autorité, et si cette intervention inspire la verve joyeuse des vaudevillistes, elle n’en laisse pas moins, sur les casiers judiciaires, des taches parfois longues à effacer.
En France, la statistique donne une proportion de 90 0/0 de cas où les coups et blessures ont été portés par des aicooliques. En Allemagne, elle est de 75 0/0 environ.
La proportion, dans les cas de rébellion, d'insultes et d’outrages aux agents, est plus forte encore (76 0/0 en France et en Allemagne), elle n’a rien qui puisse étonner, si l’on songe que les individus arrêtés pour un délit quelconque ou même une simple contravention, sont dans un état d'ivresse assez avancé pour ne pas se rendre compte qu’en refusant d’obéir ou en insultant les agents, ils aggravent singulièrement leur cas. Ce fait, qui se produit d'ordinaire dans les basses classes de la société se rencontre même parfois chez des gens d’un niveau intellectuel plus élevé, et n’en est que moins excusable; nous avons souvenir d’avoir vu un honorable commerçant auxquels des agents faisaient une observation d’ailleurs fort juste et en des termes fort polis, les invectiver sous l'influence de la boisson, et les insulter, au point que ceux-ci, quoique disposés à l’indulgence, furent obligés, pour sauvegarder leur dignité en même temps que pour obéir à la loi, de lui mettre la main au collet, et de le conduire au violon municipal. Cet homme, doué d’une certaine vigueur, se défendit à coups
de pieds et à coups de poings, de telle sorte qu'il fallut
RCE
plusieurs personnes pour le maitriser. Complètement dégrisé le lendemain, au moment où il comparut devant le Procureur de la République, son attitude était piteuse et la sévère admonestation qu’il reçut ne l’empècha pas de comparaître plus tard devant les juges correctionnels.
Les outrages et la rébellion sont des délits graves dans la vie civile ! Mais si l’on ouvre le code militaire, à quelles peines effrayantes elles exposent ceux qui s'en rendent coupables. Le soldat qui, ivre, frappe un de ses supérieurs, füt-ce un caporal ou un sous-officier, est passible de la peine de mort. Et qu’il n’allègue pas pour sa défense qu'il était en état d'ivresse : l'ivresse est {oujours regardée comme une circonstance aggravante, et les alcooliques, à moins qu'ils n'aient reçus par hérédité de leurs parents les germes de la terrible maladie, ne peuvent espérer des conseils de guerre aucune indulgence.
C. — ATTENTATS AUX MœuRrs. — Chez les individus de caractère plus faible, de force musculaire moins considérable, l'alcool éveille souvent les instincts sensuels. Aussi la proportion des attentats aux mœurs et outrages publics à la pudeur commis avec ou sans violence par des alcooliques, est-elle de 57 0/0 en France et de 77 0/0 en Allemagne ; il faut remarquer d’ailleurs que la perversion des sens est complète chez les alcoolisés, et qu’ils obéissent la plupart du temps à une impulsion qui ne leur permet pas même de se rendre compte des conditions dans lesquelles leurs altenta{s sont accomplis : dans les campagnes, de toutes
petites filles sont parfois l’objet de tentatives de viol ; par
contre, il nous à été donné d'observer un jeune homme de 16 à 18 ans qui, ayant vu une femme de 75 ans occupée à travailler dans les champs, s'était précipité sur elle, l'avait renversée, et se serait livré sur sa personne à des actes obscènes, si l'on n’était accouru aux cris de la victime. Cet individu, chétif et malingre, d’une intelligence bornée, avait l’habitude de fréquenter les cabarets ; mais surtout la tare que lui avait imprimée l'alcoolisme était héréditaire. Devant le tribunal, il ne paraissait pas se rendre compte de l'acte accompli, et déclarait ne pas savoir pourquoi il avait agi.
D. — Vozs, EscROQUERIES, FAUX. — M. Marembat, greffier à la prison de Sainte-Pélagie, calculait en 1886 que sur 1898 condamnés pour vols, escroqueries, faux, 10, 9 0/0 étaient des intempérants. [Il est certain que, parmi ces crimes et délits, un petit nombre seulement peut être commis par des individus en état d'ivresse. On ne se rend pas bien compte, en effet, de la manière dont un faussaire pris de boisson pourrait imiter une pièce de 20 fr. et surtout un billet de banque. De mème l’escroquerieet la plupart des vols exigent une liberté d’esprit au moment de la conception de l'acte et une habileté au moment de son exécution, incompatibles avec l'état d’un ivrogne d'occasion. Le chiffre que nous venons de citer ne doit évidemment guère comprendre que des buveurs d'habitude, chez lesquels l'alcool a détruit toute notion de sens moral. Nous ferons cependant une exception pour le genre
de vol auquel on a donné le nom de kleptomanie. Ce vol
rie
a un caractère tout particulier : il se commet en plein jour, aux étalages ; sans aucune précaution pour se cacher, le malade (car l'expression de voleur, impliquant l’idée d’intention frauduleuse, ne serait pas exacte), le malade l’avoue tout naturellement ; il porte généralement sur des objets absolument inutiles pour celui qui les prend. L'influence de l’alcool, dans ce cas, est tout à fait indirecte, car la kleptomanie résulte plutôt d’un affaiblissement de l'intelligence, qu'il a pu produire, il est vrai, et auquel les médecins ont donné le nom de paralysie générale.
E. — Ixcexnig, — Il existe une autre manière de porter atteinte à la propriété : c’est l'incendie, et c’est là, surtout que l'influence de l'alcool est considérable. Nous laisserons de côté bien entendu, les incendies qui ont pour cause l’imprudence de l’alcoolique, pour nous occuper seulement de l'incendie volontaire.
L’incendiaire alcoolique, à là différence du voleur atteint de la même maladie, n’agit pas, lui, parce que le sens moral et la distinction du bien et du mal sont atténués chez lui ou complètement disparus. Et cela se comprend : le voleur vole pour tirer profit de l'objet volé, il a un but pratique qui est son enrichissement. L’incendiaire, au contraire, détruit, il ne tire de son acte aucun profit (en principe ; nous excluons le cas où il espère obtenir d’une compagnie d'assurances une somme supérieure à la valeur de l'immeuble détruit), très souvent ; il n’est mème pas guidé par la volonté de nuire à son prochain; il agit, en un mot par
impulsion ou par obsession. En voici un exemple :
An —
Des meules ont été incendiées, à X... dans le département d'Eure-et-Loir ; les recherches faites pour retrouver le coupable sont demeurées infructueuses, lorsque P... vient se constituer prisonnier ; il déclare avoir mis luimême le feu, et dit que, dans la crainte de continuer, il vient se faire enfermer — c’est le criminel qui demande lui-même à être mis hors d'état de nuire. Soumis à l’observation des médecins dans un asile spécial, il est reconnu alcoolique invétéré. Lui-même déclare qu’autrefois, engagé à la Légion Etrangère, il a pris l’habitude de boire de l'absinthe — qu’il en prend parfois dix verres dans une seule journée, et que quand ilen a bu, il éprouve le besoin de mettre le feu — il n'en veut à personne et ne se connaît pas d’ennemis — C'est une nature faible, incapable de lutter contre ces impulsions malsaines. « C’est un débile, chez lequel, l'alcool, en dehors des phénomènes physiques et psychologiques coutumiers, a créé ou réveillé la tendance à l'obsession pathologique. »
Et il n’est pas possible de dire que dans ce cas l’alcoolisme se confond avec la folie, et que P est irresponsable de ses actes, car le docteur Bouchard (1) conclut nettement : » on est porté à regretter que dans notre pays, de pareils sujets ne puissent être internés dans des asiles spéciaux, un temps suffisant pour les mettre hors d'état de nuire! Nos asiles ne peuvent recevoir que des aliénés, ef il ne l'est
pas ! » P. a été néanmoins acquitté par la cour d'assises.
(4) Rapport sur l'état mental du nommé P., 1899.
Ro
Il peut se trouver quelquefois que l’alcoolique mette le feu sous l'influence d’une idée, sans qu’il y ait obsession, mais sans qu'il ait en même temps une perception très nette du résultat de l'acte qui sera commis, et sans qu’en tous cas il se rende compte que limportance du but à atteindre n'est pas en rapport avec la gravité des moyens employés. Nous résumerons brièvement sur ce point une observation personnelle :
Dans un espace de 6 mois, G. à sept fois incendié des meules appartenant à différents propriétaires, contre lesquels il n’a aucun sujet de haine. A noter cette particularité curieuse qu’il est tambour des pompiers du village qu'il habite, et, qu'aussitôt après avoir mis le feu, il est le premier à donner l’alarme et à organiser les secours. C’est même ce qui le fit soupconner ; interrogé, il fit des aveux complets, sans réticences, comme sans forfanterie ; il mettait le feu, disait-il, tantôt parce qu'il y était poussé comme malgré lui, tantôt sous l'influence de cette idée que, le feu une fois éteint, on rouvrait les cabarets qui ferment ordinairement à dix heures, et que les victimes du sinistre offraient à boire aux pompiers. Il commettait donc le crime uniquement pour pouvoir satisfaire plus complètement son penchant. Ce fut l'opinion de tous les témoins entendus dans cette affaire, qui ne le considéraient pas comme un méchant homme, mais comme un alcoolique qui buvait depuis son enfance, suivant en cela l'exemple de ses parents.
Il présentait tous les symptômes physiques et moraux
habituels de la dégénérescence alcoolique. Les médecins
commis à son examen conclurent à sa responsabilité atténuée, et G... fut condamné par la cour d'assises d’Eure-et- Loir à 2 ans d'emprisonnement.
F. — VAGaBoNDAGE 2T MENDIGITÉ. — La proportion des alcooliques condamnés pour vagabondage et mendicité (ces deux délits vont généralement de compagnie), est de près de 80 0/0 en France. « L'amour du vagabondage, dit Morel dans son traité des dégénérescences de l'espèce humaine, semble dominer les actes du plus grand nombre. Ils quittent le domicile paternel ou conjugal, sans s'inquiéter où porter leur pas. Ils ne peuvent expliquer le motif de leurs tendances désordonnées ; leur existence se passe dans l’apathie la plus grande, l'indifférence la plus absolue, et les actes volontaires sont remplacés chez eux par une sorte d’automatisme ».
Et, de fait, le vagabondage et la mendicité proviennent presque toujours de l’alcoolisme ; il est peu d’impressions aussi pénibles que celle que l’on éprouve en croisant sur les routes ces individus d'aspect sinistre, vêtus de haiïllons sordides, les cheveux et la barbe incultes, le visage ravagé moins peut-être par les privations que par les tares et les stigmates de toutes sortes que leurs vices y ont imprimés. On les redoute comme des malfaiteurs, et l’on a raison, car les neuf dixièmes d’entre eux n'hésitent pas, s’ils en trouvent l’occasion, à marauder de tous côtés et à prendre par la ruse et la force ce qu'ils ne peuvent obtenir de bonne grâce. L’alcool les a tellement déprimés au point de vue physique et
moral que tout travail régulier leur est devenu à peu près
impossible et qu'ils ne sortent guère d'une prison que pour rentrer dans une autre. Quant à la mendicité, combien de gens ne s’y livrent que pour aller au cabaret s’enivrer davantage ; Là, l’alcool n’est plus seulement la cause, il est aussi le but ; combien de fois, dans les grandes villes, sur le point de faire l’aumône au misérable qui nous tendait la main, ne nous sommes-nous pas détournés de lui avec dégoût, parce que son haleine empoisonnait l’absinthe! De tels êtres, toujours prêts à commettre le crime ou le délit, au hasard de la rencontre, sont des êtres inutiles et dangereux pour la société, et c’est toujours l'alcool qui est cause du mal.
Nous ajouterons quelques mots sur la criminalité infantile. S'il est un enseignement que les parents doivent donner à leurs enfants, c’est surtout celui de l'exemple. Quelle autorité un père pourra-t-il avoir sur son fils en lui défendant de boire de l'alcool, si l'enfant lui en voit lui-même faire usage, à plus forte raison s'il le voit en abuser; généralement les parents qui se livrent à la boisson n'ont pas même la prudence et la sagesse de faire cette défense; et l'enfant imite tout naturellement ce qu'il voit faire autour de lui. En Normandie, par exemple, où l’eaude-vie est parfois pendant les repas la boisson habituelle, comment pourrait-il faire pour échapper à la contagion! Nous sommes loin du temps où Lycurgue montrait aux jeunes Spartiates des ilotes ivres, pour leur faire comprendre la honte de l’ivrognerie et leur en donner l'horreur.
Aussi a-t-on constaté au cours de ces dernières années
une augmentalion importante de la criminalité chez les
enfants. Ceux-ci, issus de parents alcooliques, ont en eux le germe de la maladie ; aussi les instincts mauvais qui n’ont pas encore eu le temps de se développer chez le père apparaissent-ils d'une manière précoce chez l'enfant. Grénéralement il a été remarqué que les assassins montraient d'autant plus de cynisme et avaient d'autant plus d'indifférence de la gravité de l'acte commis, qu'ils étaient plus jeunes. On trouve chez eux une forfanterie de vice qui ne se rencontre que rarement chez les hommes faits. De nombreux exemples pourraient en être donnés. En 1881, le nombre des enfants au-dessous de seize ans prévenus de délits de droit commun, était de 6.307, en 1894 il s'élevait à 8.286 (1). Une visite dans nos maisons de correction serait édiliante à cet égard. Et il est malheureusement bien rare que le régime auquel ils sont soumis pendant un certain nombre d'années ait pour eflet de les ramener au bien. Nous n'avons point à discuter ici de l'utilité des maisons de correction, mais laissant cette question de côté, il est certain que ces individus, nés de parents alcooliques, ont dansle sang pour ainsi dire l'alcool et le crime qui en est la conséquence — les efforts tentés sur eux n'aboutissent que rarement, — la plupart d’entre eux sortent de ces maisons pour entrer au régiment, où la discipline sévère pourra contenir les uns pendant quelques années tandis qu’elle en enverra d’autres devant les conseils de guerre. Quant à ceux qui, au lieu d'être enfermés, sont rendus à leurs parents ou confiés à
l'assistance publique, quels exemples trouveront-ils à suivre,
(4) D’après M. DENIS, Manuel de tempérance.
quelle aide pourra leur donner la société ? — Ils sont victimes, tous, non seulement de leurs vices propres, mais encore de ceux de leurs parents, que l’alcooi a développés en eux.
Telle est donc l'influence énorme de l'alcoolisme sur l'individu considéré en tant que membre d’une société. Peut-être pourrait-on nous objecter que la corrélation élablie par nous entre l’abus de l'alcool et le nombre des crimes est élastique, que les statistiques se trompent parlois, que l’on peut enfin confondre l'effet et la cause. A cela nous répondrons que les chiffres des statistiques que nous avons citées sont plutôt au-dessous de la vérité, loin d’être trop élevés; car ils ne portent que sur les cas où l'alcoolisme est indéniable ; et pour un alcoolique reconnu et criminel, combien d’autres sont déjà sur la pente qui doit les conduire au crime, combien, sans s’en rendre compte, n'attendent en quelque sorte que l’occasion pour aller à leur tour peupler les prisons et les asiles.
« Puisque l'alcool, dont on abuse sans cesse, porte à l’oisiveté, qui est la mère de tous les vices, puisqu'il diminue les facultés de travail et de production tout en augmentant les besoins du buveur, puisqu’entrainant l’homme dans de mauvaises sociétés, il le replonge encore et toujours dans un état d'irresponsabilité, le laisse sans défense contre toutes les tentations et étouffe la voix de sa conscience, comment l’homme tombé de plus en plus bas n’aboutiraitil pas au crime ! (1) »
(1) BunGe. — Op. cit.