CHAPITRE V
COMBINAISONS DE L'ALCOOLISME AVEC DIVERSES FORMES MENTALES ET SON ASSOCIATION AVEC LES MALADIES INTERCURRENTES.
Dans les chapitres précédents, nous nous sommes efforcé de répondre à la question posée par l'académie, nous avons étudié les diverses formes du délire alcoolique et nous avons indiqué le traitement qui convenait à chacune d'elles ; il reste pour compléter notre travail à comparer le délire alcoolique dégagé de toute complication, avec les modifications nombreuses que les boissons spiritueuses déterminent chez les malades atteints de délires variés ou de certaines affections des centres nerveux.
Nous ne pourrons pas entrer ici dans tous les développements que comporterait cette étude assurément d'un très-haut intérêt clinique, mais qui ne se rattache à notre sujet que d'une façon indirecte.
D'une manière générale nous pouvons dire que l'alcool en face des autres affections des centres nerveux agit de deux manières, ou bien à titre d'excitant, et, dans ce cas, on voit se développer avec une activité insolite les phénomènes propres à cette affection, ou bien dépassant les limites d'une cause vulgaire d'excitation, l'alcool agit en véritable poison et impose son délire ; dans ce cas l'influence toxique est parfois d'une telle énergie que sa manifestation peut
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masquer complètement les symptômes de la maladie préexistante qui, dans ces circonstances,, ne se montre de nouveau qu'après la disparition des accidents alcooliques. Ce fait s'observe de la manière la plus remarquable dans la paralysie générale ; et si le paralytique est à la première période de la maladie, il a tous les dehors d'un alcoolique simple ; mais quand les hallucinations et le délire qui les accompagne ont disparu, quand le tremblement toxique s'est amendé ou tend à disparaître, à ce moment on voit renaître peu à peu, un à un, en quelque sorte, les signes de la paralysie générale ; nous allons revenir sur ce sujet.
Ne pouvant embrasser tous les cas, nous nous limiterons à quelques affections mentales, et nous dirons ensuite quelques mots de l'association des accidents alcooliques avec les maladies intercurrentes.
ARTICLE X
DIPSOMANIE.
Tous les auteurs distinguent aujourd'hui la dipsomanie de l'alcoolisme, celle-ci est une forme particulière de monomanie instinctive puisant le plus souvent son origine dans l'hérédité ; l'alcoolisme, au contraire, est un simple empoisonnement qui se traduit chez tous de la même manière, et nous pouvons ajouter chez l'animal comme chez l'homme.
M. Trélat fait bien ressortir la différence qui existe entre l'alcoolique et le dipsomane (1). « Les ivrognes sont des
(1) Trélat, De la folie lucide, 18G1, p. 151.
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gens qui s'enivrent quand ils trouvent l'occasion de boire. »
« Les dipsomanes sont des malades qui s'enivrent toutes les fois que leur accès les prend. »
L'accès de dipsomanie, dit Marcé, débute par de la tristesse, de la morosité, de la céphalalgie, de l'anxiété précordiale, puis le besoin de boire se fait sentir puissant,
irrésistible Les dipsomanes sentent l'accès venir :
tout en déplorant leur impuissance à surmonter ce besoin maladif, ils ne cessent de boire que lorsque l'accès est passé, ou lorsque l'intervention de leur entourage met fin à leurs excès par un isolement forcé {i). »
Le dipsomane, avant de boire, se trouve dans des conditions analogues à celles du mélancolique ; il est triste, inquiet, il dort mal, perd l'appétit, éprouve de l'anxiété précordiale; c'est un aliéné ordinaire, mais après quelques jours d'excès, l'intoxication se produit et le dipsomane se présente avec le délire alcoolique que nous connaissons ; il a des hallucinations pénibles, du tremblement, de l'insomnie, de l'embarras gastrique, etc., et ce n'est qu'après la disparition des accidents aigus que le diagnostic se complète.
.L'observation suivante va nous en fournir un exemple.
Observation XXXIII. — Depuis trente ans, accès de dipsomanie séparés d'abord par des intervalles de 18 mois, actuellement par des intervalles de 4 mois seulement. — Tentative de suicide. — Accès de délire alcoolique.
La malade D., femme V., 57 ans, chemisière, entre à Sainte- Anne le 10 octobre 1869 accompagnée du certificat médical
(1) Marcé, loc. cit.^ p. 388.
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suivant : « alcoolisme; hallucinations terrifiantes; angoisses; effroi ; insomnie. »
En arrivant, D.., est agitée, parle, crie, a peur; elle entend des assassins qui veulent la frapper; elle aperçoit à côté d'elle les têtes des victimes de Pantin ; elle se croit couverte de vermine et secoue ses vêtements; elle entend la voix de ses parents ; l'on frappe autour d'elle, etc.
Les mains sont tremblantes; la langue blanche et la région épigastrique douloureuse.
La nuit se passe sans sommeil, les hallucinations sont incessantes.
Au bout de cinq jours le délire a disparu, la malade est triste, abattue, mais elle est tranquille et s'occupe dans la journée; le soir le sommeil est encore mauvais et troublé par des cauchemars.
Voici maintenant ce que disent les renseignements : Depuis ime trentaine d'années, à certaines périodes la femme V... devient triste, ne s'intéresse à rien, se sent faibie, incapable de tout travail, dort mal, n'a plus d'appétit, éprouve un malaise à l'eslomac qui augmente à la vue des aliments; elle a une soif ardente et se met à boire du vin la première journée. Le lendemain, elle prend une bouteille chez elle, la cache en descendant les escaliers, va la remplir chez le marchand de vin, rentre rapidement chez elle et s'enferme; elle boit jusqu'à ce qu'elle tombe. Dès que l'ivresse commence à passer, elle se hâte de boire et cela pendant plusieurs jours.
Après l'accès, elle se fait des reproches, a horreur d'ellemême et reprend sa vie régulière et ses habitudes de sobriété. Ces accès au début étaient séparés par des intervalles de quinze à dix-huit mois; ils se sont rapprochés actuellement et ne laissent phis entre eux que des espaces de 3 à 4 mois. Il y a 20 ans, la femme V... a tenté de se noyer dans le canal Saint- Martin, au début d'un de ces accès de dipsomanie.
Pendant longtemps et à l'époque où les accès de dipsomanie étaient séparés par des intervalles de dix-huit mois, l'ivresse seule accompagnait les accès dipsomaniaques ; plus tard, quand ceux-ci se sont rapprochés et que l'alcool
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a pu agir d'une façon plus continue, les hallucinations et le délire se sont développés à leur tour.
L'observation suivante, empruntée à Touvrage de M. Trélat, fait encore bien ressortir la différence qui existe entre le dipsomane et l'alcoolique.
Observation XXXIY (I). — Dipsomane. Mère et oncle dipsomanes.
Madame N... était une personne d'un caractère sérieux. Elle avait eu dans sa vie plusieurs établissements qui ont toujours échoué par la même cause. Habituellement régulière et économe, elle était prise de temps en temps d'accès irrésistibles de mononamie ébrieuse qui lui faisaient tout oublier^ intérêts, devoirs, famille, et ont fini par la précipiter d'une grande aisance dans une ruine complète.
On ne pouvait, sans être pris d'une vive compassion, entendre le récit des efforts qu'elle a faits pour se guérir d'un penchant qui lui a toujours été si funeste. Quand elle sentait venir son accès, elle mettait dans le vin qu'elle buvait les substances les plus propres à lui en inspirer le dégoût. C'était en vain. Elle y a mêlé jusqu'à des excréments. En même temps elle se disait des injures : « Bois donc, misérable, bois donc, ivrogne, bois, vilaine femme qui oublies tes premiers devoirs et qui déshonores ta famille. » La passion, la maladie était toujours plus forte que les reproches qu'elle se faisait et que le dégoût qu'elle cherchait à s'inspirer. Dans les dernières années de sa vie, elle a été opérée avec succès d'une hernie étranglée, et est morte plus tard d'une maladie du cœur.
(1) Trélat, loc. cit., p. 160.
ARTICLE II
La paralysie générale est une des maladies qui s'associent le plus fréquemment à ralcoolisme. Les paralytiques généraux par les caractères particuliers de leur délire sont non-seulement poussés à boire, mais encore entraînés à solliciter et à provoquer eux-mêmes les occasions de boire; aussi peut-on, chez eux, observer tous les degrés de l'intoxication aiguë de l 'alcoolisme. |Tantôt l'alcool, pris en petite quantité, excite, stimule cette activité maladive déjà si prompte à se montrer chez les paralytiques ; d'autres fois, dépassant cette limite, outre de l'excitation, il provoque des illusions, quelques hallucinations ; enfin à un degré plus élevé, il fait naître un accès de délire alcoolique qui masque à la fois les symptômes physiques et les symptômes intellectuels de la paralysie générale, rend impossible toute appréciation exacte du niveau intellectuel, et par les hallucinations suscite des idées délirantes qui se placent au premier plan et cachent toute autre manifestation. D'autre part, le tremblement alcoolique beaucoup plus accusé domine les phénomènes moteurs de la paralysie, et dans quelques cas, lorsque des frémissements s'emparent des muscles de la face, l'embarras de la parole lui-même perd ses caractères particuliers.
Les trois observations suivantes nous fournissent des exemples de ce genre.
Observation XXXV. — Accès de délii^e alcoolique ; au bout de trois jours, diminution des accidents alcooliques et apparition des symptômes de paralysie générale.
V... Constant, 40 ans, journalier, entre le 10 octobre 1869 à Sainte-Anne, muni du certificat médical suivant : «Alcoolisme; — hallucinations terrifiantes. — Craintes d'être assassiné . — Impulsions violentes. » V. . . se présente dans un état de violente agitation, il va de tous les côtés, cherche à saisir des êtres imaginaires; entend des voix qui le menacent; aperçoit des individus armés qui veulent lui faire du mal; aperçoit des animaux, des rats; crie; discute; injurie.
Tremblement considérable des bras et des jambes ; frémissements des muscles de la face ; pupilles resserrées ; peau baignée de sueurs.
Les hallucinations disparaissent au bout de trois jours, mais il reste quelques idées de persécution rappelant le délire alcoolique; il prétend que des gens lui en veulent, qu'on l'a assommé, anéanti. Mais, en même temps, il manifeste des idées de satisfaction; il gagne, dit-il, beaucoup d'argent, il n'y en a pas un autre comme lui dans l'univers; il appartient à une bonne famille ; ils sont tous bien connus; il est vigoureux, intelligent, etc.
Le tremblement des mains a diminué; les muscles de la face sont au repos, mais, quand le malade parle, on distingue parfaitement l'hésitation particulière du paralytique.
Les renseignements d'ailleurs nous apprennent que Y... ne travaille plus depuis cinq à six mois, que sa mémoire et ses facultés baissent, qu'il a des idées ambitieuses depuis deux mois ; que depuis longtemps déjà il se plaint de maux detête, d'étourdissements et d'engourdissements des membres, et que sa parole s'est embarrassée à plusieurs reprises depuis quatre mois environ.
Les symptômes de paralysie générale s'accentuent de plus en plus.
Ce malade a conservé pendant plusieurs jours des idées de persécution, et quelquefois, la nuit, il entendait encore des individus qui voulaient lui faire du mal.
Un autre paralytique, entré également avec des accidents alcooliques très-accusés et masquant les symptômes de la paralysie générale, conservait, un an encore après son entrée, des hallucinations la nuit et des idées de persécution; il entendait des hommes qui s'introduisaient dans sa cave pour lui voler son vin ; il voyait sa bonne lui voler des objets dans les armoires; il prétendait que des gens voulaient s'emparer de sa fortune et payaient l'administration pour prolonger sa séquestration. A ce moment la paralysie générale était déjà avancée et l'embarras de la parole était énorme.
Observation XXXVÏ. — Accès de délire alcoolique ; disparition des symptômes toxiques au bout de six jours. — Signes de paralysie générale.
Le malade C... Henri, 49 ans, fondeur, entreà Sainte-Anne, le 9 octobre 1869 avec le certificat médical suivant : « delirium tremens ; accès furieux. » A l'arrivée, G... est effrayé, se cache dans les coins, on lui tire des coups de fusil ; une bande d'assassins esta ses trousses ; il voit des individus escalader la fenêtre ; on le poursuit; il voit des chats courir dans la salle, etc.
Tremblement de tout le corps; frémissements des muscles de la face; parole saccadée.
Au bout de dix jours les hallucinations ont disparu, le tremblement a presque complètement cessé et l'on trouve un affaiblissement des facultés et de la mémoire, des idées de satisfaction : il se dit très-bon ouvrier; il gagnera de bonnes journées; il aura la première place ; il ne craint personne; il est très-fort ; sourire, contentement.
Hésitation de la parole, pupille gauche plus large.
Les symptômes de la paralysie générale vont ensuite en progressant.
La sœur nous avait appris, d'ailleurs, que depuis quinze mois il changeait de caractère, se mettait en colère sans
motif; d'autres fois se laissait conduire comme un enfant, qu'il perdait la mémoire et ne faisait plus bien son ouvrage; on avait d'abord réduit ses journées et depuis trois mois il ne pouvait plus travailler. Il souffrait souvent de la tête et avait des douleurs dans les bras et les jambes. Dans l'observation suivante nous voyons l'alcool agir à titre d'excitant.
Observation XXXVII. — Symptômes de paralysie générale avec agitation. — Tremblement des mains, hallucinations la nuit , rappelant l'agent toxique.
H... Louis, 40 ans, marchand de vin, entre à l'Asile le 25 mars 1869 : à son arrivée, il donne des poignées de main à tout le monde, il est loquace, parle, crie, est incohérent; il veut faire des heureux, il ne sera plus marchand de vin, il va devenir inspecteur général delà police de l'Empereur; il fera bâtir ; il a des rentes; il va, vient de tout côté, s'occupe de tout, est sans cesse en mouvement. Tremblement considérable des mains, hésitation de la parole, pupille droite plus large.
Pendant la nuit, il entend des individus qui veulent pénétrer dans sa chambre, il s'entretient avec ses clients, leur parle, les fait servir.
L'agitation cesse au bout de quelques jours; le tremblement des mains disparaît presque complètement; la parole reste embarrassée; les pupilles inégales. Les signes de la paralysie générale s'accusent de plus en plus.
On aurait pu penser, au moment de l'arrivée du malade, à un de ces accès d'agitation si fréquents dans le cours de la paralysie générale, mais il y avait déjà le tremblement considérable des mains qui décelait une autre cause ; les hallucinations de la nuit sont venues témoigner en quelque sorte de l'influence toxique. Les renseignements d'ailleurs ont appris que M..., quoique malade depuis six mois, restait dans le magasin et bu-
vait beaucoup. Depuis quatre mois il avait du délire ambitieux et delà gêne de la parole. L'affaiblissement de l'intelligence remontait déjà à un an, époque où l'on avait remarqué des maux de tête, de l'engourdissement des mains et des douleurs dans les jambes.
Dans quelques circonstances les excès de boissons agissent uniquement comme cause excitante sans provoquer de tremblement ni d'hallucinations, mais en imprimant au délire une activité plus grande et en faisant naître du besoin de mouvement, de l'agitation, comme on l'observe sous l'influence de stimulations diverses (1).
ARTICLE III