RUE CASSETTE
DES ALCOOLS
ET DE L'ALCOOLISME
Les premières recherches^que j'ai faites sur les propriétés physiologiques et toxiques des divers alcools et sur l'application de ces données à Talcoolisme datent de 1870.
A cette époque, le ministère de l'agriculture et du commerce avait demandé à l'Académie de médecine son avis $ur le vinage. Je publiai alors dans I'Union Médicale, le 30 juillet et le 2 août 1870, diverses expériences et observations sous ce titre: Des effeU toxiques des alcools butyliqueet amylique^ et de V alcoolisation du vin improprement appelée vinage.
Le fait capital qui résultait de mes recherches, c'est que l'alcool butylique, et surtout l'alcool amylique, étaient beaucoup plus toxiques, à doses égales, que l'alcool éthylique ou alcool du vin. En me fondant sur mes expériences et sur celles que M. Gros (de Strasbourg) avait faites avec l'alcool méthylique, j'établis cette loi que les alcools monoatomiques de la série G°H^''+*0, étaient d'autant plus actifs qu'ils contenaient un plus grand nombre de fois le groupe CH*, c'est-à-dire que leur poids moléculaire était plus élevé.
Plus tard, en 1873, M. Doghiel, de l'Université de Kazan, m'apprit verbalement qu'il était arrivé à la même loi et m'en laissa, avec une parfaite courtoisie, la priorité. Cette même relation fut découverte une troisième fois par deux confrères de Paris, après que je Tavais publiée cinq années auparavant
et que je l'avais rappelée dans mes Éléments de Toxicologie. Je fus obligé de revendiquer devant TAcadémie des sciences une priorité si légitime (1).
On avait déjà remarqué, et j'avais également observé que l'alcoolisme était rare et n'existait même pas dans les pays» vignobles où l'on ne buvait que du vin naturel ou des alcools de bonne qualité, tandis que cette maladie était fréquente chez les classes pauvres buvant du vin viné avec de mauvais alcools, et dans les pays où l'on faisait usage de ces mêmes alcools. J'insistai sur cette remarque et je voulus même établir une différence essentielle entre ïéthylisme et l'amj/lisme, c'est-à-dire entre l'affection généralement peu grave et passagère que produisent les vins naturels et l'alcool vinique pur ou presque pur, et l'affection grave et chronique que produisent les alcools de mauvaise qualité et les vins vinés avec ces mêmes alcools.
Aujourd'hui, la question de l'alcoolisme se trouve posée d'une manière solennelle devant un Congrès international. Elle peut être mieux résolue qu'elle ne l'aurait été en i 870, parce que la science a fait des progrès. Pour ma part, j'ai étudié certaines substances qui se trouvent soit dans les vins, soit dans les alcools de diverses provenances, de sorte que l'on peut déjà établir avec précision, parmi ces substances, des distinctions entre celles qui sont inoffensives ou peu actives et celles qui sont plus ou moins redoutables.
Je vais rapporter textuellement ce que j'ai publié en 1870. J'exposerai ensuite les résultats de mes recherches nouvelles.
Enfin, j'insisterai sur cette proposition, que je considère aujourd'hui comme une vérité, que l'alcoolisme proprement dit, cette maladie si redoutable et nouvelle dans notre siècle, n'est pas le résultat de l'abus des eaux-de-vie de vin ni des vins naturels, c'est-à-dire de l'alcool éthylique pur ou conte-' nant quelques substances peu actives ou inoffensives, mats
(\) Comptes rendus de VAcad. des sciences, 4875.
quHl est le résultat de la consommation^ même en quantités relativement peu considérables ^ des alcools industriels impurs contenant des substances toxiques.
Alcool butylique^ C*H''0.
Cet alcool a été découvert par M. Wuriz dans les résidus de la distillatioQ de F eau-de-vie de marc. Il se produit en quantité notable dans la fermentation des mélasses de betteraves. Il bout à 109^ Son odeur se rapproche de celle de l'alcool amylique, mais elle est plus spiritueuse que celle de ce dernier; ses vapeurs en sont beaucoup moins irritantes. L'alcool butylique est peu soluble dans l'eau, qui n'en prend guère que la dixième partie de son poids. Le produit dont je me suis servi a été retiré par moi d'un litre d'alcool amylique impur du commerce. J'ai pu obtenir, malgré les pertes causées par des distillations successives, environ 10 grammes d'alcool butylique pur passant intégralement à la température de 109^
Expérience L— > Deux grenouilles sont mises^ à quatre heures du soir, dans 500 grammes d*eau contenant \ gramme d*alcool butylique (solution à 2/1000^'). Elles s*agitent au début et ferment à moitié Içsyeux. Leurs mouvements se ralentissent bientôt, mais ce n'est qu'au bout de 25 à 30 minutes qu'elles restent en place, tantôt au milieu de l'eau^ tantôt à la surface de ce liquide, où elles respirent Tair extérieur. Je les retire à ce moment : elles sont très-sensibles au pincement^ elles s'agitent spontanément et se remettent sur le ventre quand je les place sur le dos.
A cinq heures, même état ; 70 à 75 battements cardiaques par minute.
A cinq heures et demie, elles n'exécutent plus de mouvements dans le bocal; retirées de ce vase, elles sont peu sensibles au pincement, et ne se remettent plus sur le ventre après avoir été placées sur le dos — 5^ battements cardiaques par minute.
Plus tard, elles semblent revenir à l'état où elles se trouvaient à cinq heures. Ainsi, à huit heures, à dix heures du soir, elles son £en-
sibles aux piqûres et au pincemeat. Le lendemain, je les vois s*agiter assez souvent dans le vase; elles viennent à la surface de l'ean respirer l'air; elles sont très-sensibles et exécutent des mouvements assez rapides lorsqu'on les saisit. Le cœur bat très-faiblement, huit à dix fois par minute.
Au bout de vingt-quatre heures d'immersion, je les retire^ les lave avec de Teau ordinaire, et les abandonne à elles-mêmes dans ce liquide, où elles reviennent rapidement à Tétat normal.
Leur peau, q^i avait pris une teinte foncée dans la solution d'alcool butylique, redevient varie peu à peu.
fiïsuMÉ : Les grenouilles vivent très- bien pendant vingt-quatre heures dans une solution d'alcool butylique à î/1 Où O'*.' Les effets observés consistent en une coloration plus foncée des téguments, un ralentissement des battements cardiaques, une diminution des mouvemenls et de la sensibilité. Retirées au bout de vingt-quatre heures, elles reviennent complètement et rapidement à l'état normal.
Expérience II. — Deux grenouilles vertes sont mises à cinq htures, dans 500 grammes d'eau additionnée de 2 gr. 5 d'alcool butylique (solution à 5/1 000«»).
Elles exécutent d'abord des mouvements rapides; elles ferment les yeux à cause de Taction irritante de Talcool.
A cinq heures vingt minutes, elles n'exécutent presque plus de mouvements dans le vase. Je les retire alors ; elles s'agitent lorsqu'on les pince.
A cinq heures vingt-cinq minutes^ elles paraissent avoir perdu toute sensibilité. L*une d'elles ne remue plus lorsque je la pince; son cœur bat 60 fois par minute. Je la lave et la mets dans de l'eau ordinaire. La sensibilité et les mouvements reviennent très-lentement ; enfin, à six heures, elle finit par exécuter des mouvements assez énergiques. Cependant les battements cardiaques sont encore au nombre de 60 par minute. La peau, qui était devenue très-foncée, reprend sa coloration antérieure. Après une heiire d'immersion dans l'eau ordinaire, elle semble n'arvoir pas été mise en expérience.
L'autre grenouille, laissée dans la solution d'alcool butylique, ne devient complètement insensible que vers cinq heures trente-cinq minutes. Elle était d'ailleurs plus grosse et plus agile que la première.
A cinq heures cinquante minutes, elle est comme morte. Je compte, d'après les soulèvements de la partie supérieure de l'abdomen, 45 batte-
ments cardiaques par minute. Je la plonge et la retire à différents intervalles de Talcool butylique et je compte :
A six heures un quart. . . . • 30 à 32 battements cardiaques.
A six heures et demie 27 —
A six heures trois quarts ... 20 —
A sept heures un quart. , , . iO —
Je la retire alors définitivement de la solution alcoolique et mets le cœur à nù. Les battements cardiaques, qui étaient très-lents, deviennent un peu plus rapides; le ventricule, qui paraissait plus foncé que d'ordinaire, redevient rouge, ce* que j'attribue beaucoup plus à l'élimination de l'alcool qu'à la présence de l'air, comme on le verra plus bas à propos de l'alcool amylique.
Le cœur de cette grenouille, que j'avais abandonnée sur le dos au fond d'une assiette contenant un peu d'eau, battait encore lentement le lendemain^ vingt-deux heures après le moment ou f avais retiré Vanimal de la solution d'alcool butylique.
Résumé: Une solution aqueuse d'alcool butylique à 5/1 000'» est toxique pour les grenouilles. Les efi'ets observés sont du même ordre que dans une solution à 2/ 1 000", mais ils sont plus rapides et plus maTqués. Quand on retire à temps les grenouilles delà solution, elles reviennent très-bien à elles-mêmes. D'après la persistance des battements cardiaques, Palcool butylique n'agit sur le cœur que pac suite de la viciation du sang, qui devient noir sous l'influence de cet agent.
Alcool amylique G"H*^0.
Cet alcool, que l'on appelle parfois huile de pomme de terres forme la majeure partie des résidus de Teau-de-vie de fécule, de betteraves et de pommes de terre. On en trouve dans l'eaude-vie de marc. L'eau-de-vie de viu n'en contient pas, ou seulement des traces impondérables.
11 bout à 1320. Sa densité est de 0,998. D'après Wittstein, il exige, à la température de 16o,5, H9 parties d'eau pour se dissoudre complètement. D'un autre côté, 1 partie d'eau exige, à 16^,5, 11,625 parties d'alcool amylique pour donner une masse parfaitement homogène et transparente. Dans le
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DES ALCOOLS
ET DE L'ALCOOLISME
de mauvaise nature, comme je l'ai constaté par moi-même. D'ailleurs, le vin de Paris ne contient jamais plus de 11 pour 100 d'alcool; il en contient beaucoup moins le plus souvent. Que l'on ne parle pas d'absinthe ; l'ouvrier de Paris n'en boit pas. Au reste, les partisans du vinage ont tort de se retrancher derrière l'abus de cette liqueur considérée par eux comme produisant très-souvent l'alcoolisme. Ils ignorent que, d'après les recherches de M. Magnan, les effets de l'absinthe sont différents de ceux de l'alcool, et si alcoolisme il y a, il faut l'attribuer aux alcools du Nord, qui servent à préparer l'absinthe, et dont ils veulent permettre l'introduction dans le vin .
3"* A mesure que l'on s'approche du Nord, l'alcoolisme s'accroît. C'est à un médecin du Nord, à Magnus Huss, qu'il était réservé de faire entrer cette maladie dans le cadre nosologique. Je renvoie d'ailleurs, à ce sujet, au savant article Alcoolisme de mon ami le docteur Lancereaux, publié dans le Dictionnaire encyclopédique des seiences médicales . On verra quels ravages l'alcoolisme produit dans les pays du Nord, notamment en Suède. C'est dans ces pays qu'on use de l'alcool, non de vin, mais de grains, de fécule de pommes de terre et de betteraves. On n'ignore pas que l'huile de pomme de terre, aujourd'hui l'alcool amylique, a été signalée par Scheele, l'illustre chimiste suédois.
Mais, dit on, les procédés usités dans les distilleries sont aujourd'hui si perfectionnés, que l'alcool de pommes de terre et de betteraves est aussi pur que l'alcool éthylique retiré du vin; on dit qu'il est même plus pur que ce dernier et qu'il ne renferme ni alcool butylique ni alcool amylique. Pour émettre une pareille assertion, il faut oublier totalement combien il est difficile, malgré des distillations répétées, soit de retirer un alcool éthylique pur des alcools de betteraves et de fécule, soit d'en retirer un alcool butylique pur. Je sais quelles difficultés j'ai éprouvées pour séparer d'un alcool amylique du commerce l'alcool butylique qui a servi à mes expériences, et qui provenait de la fermentation d'un sucre
de fécule ou de betteraves. Ne sait-on pas quô, pour obtenir ces derniers, complètement isolés Tun de l'autre, en un mot à rétat de pureté, il faut décomposer leurs éthers? Or, les distillateurs du Nord ne font pas, que je sache, toutes les opérations nécessaires pour justifier Tasserlion d'après laquelle leurs alcools seraient de Talcool èthylique pur.
D'ailleurs, j'ai la certitude qu'il n'en est pas ainsi, d'après mes propres recherches.
J'ai acheté une fois chez un épicier de Paris, rue.,.., n° 28, de l'alcool pour préparer du vin de quinquina. L'honorable commerçant me délivra, à un prix assez élevé, un alcool que je reconnus au goût contenir de l'alcool amylique, et dont j'accusai la provenance. Je fus traité d'ignorant, et fus obligé de le garder. Je le distillai et y trouvai de l'alcool amylique. Pauvre peuple! de combien de fraudes n'es-tu pas la victime !
Mais les remarques que j'ai pu faire trop souvent après Vusage du vin de Paris, et les expériences directes dont je vais parler, prouveront mieux la thèse que je soutiens.
Quand je bois un demi- litre de vin naturel, quelle que soit sa teneur en alcool, je n'éprouve qu'un sentiment de bienêtre; mais quand je bois, même aux repas, la même quantité de vin débité à Paris (une chopine vulgaire), j'éprouve une ivresse bizarre, stupide^ abrutissante^ suivant les épithètes qu'on lui a données; mon intelligence est obtuse; je sens comme un bandeau qui me serre les tempes; de plus, la force musculaire est diminuée. Ces effets ne sont pas toujours aussi intenses: ils varient suivant Thonorabilité du débitant; mais ils existent presque toujours à un degré plus ou moins marqué.
Quandje signalai ces résultats àla Société d^ thérapeutique, l'un des membres de cette Société annonça que, ayant été obligé une fois de faire usage d'un vin acheté chez un commerçant de Paris, il éprouva les mêmes effets, et qu'il eut, en outre, des vomissements qui le soulagèrent aussitôt.
Je voulus une fois soumettre à la distillation un pareil vin et je pus y constater la présence de Talcool amylique. D'ail-
leurs, il suffit parfois, pour s'assurer de la présence de ce dernier, déverser quelques gouttes de vinviné dans la paume de la main et de frotter ensuite avec l'autre main; l'alcool éthylique se volatilise facilement, tandis que l'alcool amylique, restant sur la main, peut être reconnu à son odeur.
Enfin, j'ai voulu essayer directement sur moi-môme l'alcool amylique et l'alcool butylique, comme je l'avais fait sur les grenouilles.
Expérience I.-^ Dans un demi-litre de vin de bonne nature qui ne produisait chez moi que du bien-être, je mets 25 centigrammes d'alcool amylique. J'éprouve les mêmes effets que ceux que j'avais éprouvés si souvent après l'usage du mauvais vin de Paris, notamment Tabrutissement et la sensation de serrement de la tête. Une personne qui déjeunait avec moi, ayant bu de ce vin intoxiqué, ressentit des effets semblables.
Expérience II. — J'ajoute 50 centigrammes à une quantité égale du même vin. L'odeur en est très-désagréable, ainsi que la saveur, surtout lorsque je Tadditionne d'eau, l'alcool amylique étante comme on le sait, très-))eu soluble dans l'eau, tandis qu'il se dissout assez bien dans l'alcool ordinaire. J'éprcuve les mêmes effets que précédemment, mais ils sont plus marqués.
Expérience III. — Je mets 50 centigrammes d'alcool butylique dans un demi-litre de bon vin ordinaire- La saveur du mélange et l'odeur en sont à peine modifiées; je n'éprouve rien d'appréciable pour ainsi dire. L'alcool butylique est donc beaucoup moins actif que l'alcool amylique, comme je l'avais remarqué sur les grenouilles.
Telles furent mes premières recherches. Elles me conduisaient déjà à dédoubler TalcocUsme en deux états morbides : Véthylismeet Yamylisme; l'un peu grave, l'autre très-grave. J'aurais voulu avoir fait davantage pour pouvoir mieux soutenir avec M. Jules Bergeron le bon combat. Si, disaisje alors, le verdict de l'Académie de médecine devrait être en faveur du vinage, surtout du vinage pratiqué avec un alcool de toute provenance, l'hygiène en serait attristée, mais la science s'en soucierait fort peu, car tôt ou tard elle reprendrait ses #oits.
Etude pariiculûre de diverses substances autres que V alcool éthylique contenues dans les alcools du commerce (1),
Je viens d'exposer ce que j'avais publié il y a huit années. Depuis, les faits que j'avais énoncés ont été confirmés de toute part. Ils peuvent désormais jeter quelque lumière sur la question de l'alcoolisme.
Aujourd'hui, cette question étant l'objet d'un Congrès international, je me propose de faire connaîtro ce que mes recherches nouvelles m'ont appris sur la matière.
Lorsqu'on soumet à une distillation fractionnée des alcools impurs du commerce, notamment ceux de betterave et de pomme de terre, on obtient, indépendamment de l'eau, des produits qui se divisent naturellement en trois groupes . Dès le début de la distillation, on recueille des produits plus volatils que l'alcool éthylique ou vinique. Ces produits ont reçu la dénomination de mauvais goûts de tête. Puis, la température reste bientôt stationnaire dans le voisinage de 78o ; à ce moment, ce qui distille est formé presque exclusivement d'alcool éthylique plus ou moins aqueux. On recueille ainsi un alcool d'un goût d'autant moins défectueux que l'alcool commercial primitif était moins impur. Enfin la température s'élève davantage . Indépendamment de l'eau dont nous ne tenons pas compte, il passe successivement des produits de moins en moins volatils, dont quelques-uns n'entrent en ébullition qu'à une température très-supérieure, 100 degrés. Ces produits ont reçu la dénomimûon de mauvais goûts de queue. Parmi eux, se trouvent les alcools propylique, butyUque et V alcool amylique, dont l'importance au point de vue de la question hygiénique est si extrême, ainsi que des produits d'une odeur désagréable et d'une action toxique remarquable.
(1) Recherches postérieures à 48*70.
Le tableau suivant présente Ténumération et le point d'ébuUition des produits le s plus importants obtenus dans les trois phases de la distillation. Il n'est que la reproduction, toutefois plus étendue, d'un tableau déjà dressé par M. Isidore
Pierre.