III. — LÉSIONS TOXIQUES
Chez les animaux qui succombent à l'empoisonnement aigu par les alcools, on trouve d'une façon constante des lésions anatomiques qui sont d'autant plus intenses que l'alcool est plus toxique. Ces lésions portent particulièrement l"" sur l'appareil digestif; 2"* sur les appareils circulatoire et respiratoire ; 3® sur le système nerveux ; 4** sur les reins.
!• Lésions de V appareil digestif. — Du côté de l'estomac les désordres sont peu accusés lorsque Talcool a été introduit sous la peau et c'est à peine si l'on constate un peu de rougeur vers l'extrémité pylorique. Mais lorsque le poison est administré par l'œsophage, les lésions sont plus accusées et dans certains cas la muqueuse présente un véritable ramollissement; ces lésions dépendent bien entendu de l'état de dilution des alcools, et elles sont d'autant plus marquées que
ces derniers sont plus purs et par cela même plus caustiques.
Les lésions de Tintestin grêle sont plus constantes et plus accusées lorsque les alcools ont été administrés par la voie hypodermique ; elles existent surtout dans la première portion de cet intestin, mais quand lamort est lente à se produire on peut les trouver dans toute la longueur. La muqueuse ^intestinale est alors ramollie, et sa surface, d'un rouge noirâtre, présente dans la majorité des cas des hémorrhagies plus ou moins abondantes. Nous avons cru pouvoir expliquer tous ces désordres par le passage et Télimination de ces alcools par les glandes intestinales. ,
Pour le gros intestin, c'est surtout vers son extrémité inférieure et sur ses bandes longitudinales que nous avons constaté un piqueté hémorrhagique.
Le foie est la glande la plus profondément altérée dans l'empoisonnement aigu par les alcools ; cet organe, toujours très-vivement congestionné est en outre ramolli et friable ; il se laisse déchirer sous le doigt et on peut constater que les cellules hépatiques sont détruites en grande partie.
La rate est également gorgée de sang et son tissu est aussi ramolli. Enfin dans certains cas nous avons trouvé que la tête du pancréas participait à la congestion que présente la portion duodénale de rintestio.
2o Lésions circulatoires et respiratoires. — Dans l'intoxication aiguë par les alcools, le sang est profondément altéré ; il est noirâtre et foime dans le cœur des caillots plus ou moins abondants.
Les lésions pulmonaires sont caractérisées par une distension du système vasculaire ; cette congestion est beaucoup plus marquée lorsque l'alcool a été introduit par l'estomac et, dans ce cas, on peut constater des points hémorrhagiques à la base des poumons.
3' Lésions du système nerveux. — Ces lésions, portant sur l'axe cérébro-spinal, sont surtout caractérisées par une congestion veineuse considérable des méninges.
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Du côté du cerveau les veines et les sinus sont gorgés par un sang noir et la substance grise participe quelquefois à cette congestion. Ces lésions cérébrales sont d'ailleurs d'autant plus marquées que la période comateuse a été plus j^olongée.
4'' Lésions rénales. — > Les désordres du côté des reins^ peu marqués avec les alcools fermentes, le deviennent davantage lorsque l'on administre les alcools œnanthylique et caprylique. Mais c'est surtout dans le glycérisme aigu qu'ils attei« gnent la plus grande intensité ; il existe alors non-seulement une congestion hémorrhagique des reins, mais on trouve encore une certaine quantité de sang dans la vessie.
iV. CONSmÉRATIONS HYGIÉNIQUES.
Voici les conclusions auxquelles nous sommes arrivés après avoir expérimenté les eaux-de-vie du commerce.
Toutes les eaux-de^vie et alcools du commerce sont toariques et leur action nocive est en rapport : 1 • avec F origine de ces alcools; 2^ avec leur degré de pureté,
1* Origine des eauoo-de-vie du commerce. — L'origine des eaux-de-vie joue un rôle prépondérant au point de vue de leur action toxique, et voici dans quel ordre nous sommes portés à classer les différents produits que nous avons expérimentés : !<" alcools et eaux-de-vie de vin, 2o eaux-de-vie de cidre et de poiré, 3o eaux-de-vie de marcs de raisin, 4© alcools et eaux-de-vie de grain, 5^ alcools et eaux-de-vie de betterave et de mélasse de betterave, 6"* alcools et eaux-devie de pomme de terre.
Cette classification est en rapport avec les récentes découvertes de M. Isidore Pierre, qui a montré que les eaux-devie du commerce contenaient en proportions variables un certain nombre d'alcools. Si Talcool de vin est le moins nocif de tous les alcools commerciaux, c'est qu'il renferme presque e/Lclusivement Talcool éthylique qui est le moins toxique de
la série. Il doit exister même dans les eaux-de-vie de via quelques poisons autres que l'alcool éthylique, car elles sont un peu plus toxiques que cet alcool chimiquement pur.
L'existence d'une certaine quantité d'alcoolis propylique, œnathylique et caprylique, et de leurs produits d'oxydation dans les eaux-de-vié de marcs de raisio, de cidre et de poiré, nous explique la puissance toxique supérieure de ces boissons alcooliques comparées aux eaux-de-vie de vin.
C'est particulièrement dans les eaux-de-vie de grains et de betteraves que M. Isidore Pierre a constaté l'existence des alcools propylique, butylique et amylique; on comprend par là leur plus grande nocivité.
Enfin si les alcools et eaux-de-vie de pommes de terre nous ont paru les plus toxiques des eaux-de-vie du commerce que nous ayons expérimentées, c'est qu'elles contiennent en proportions variarables des huiles essentielles qui sont, comme on le sait, composées d'alcool butylique et amylique.
2. Pureté des eaux^de-^vie du commerce . — Ce que nous venons de dire nous est une preuve que pour rendre moins toxique une eau-de-vie du commerce, il faut la débarrasser des produits impurs qu'elle contient ainsi que des alcool autres que l'alcool éthylique. Nous avons vu en effet, dans nos expériences, qu'il existait au point de vue toxique des différences entre les alcools rectifiés et les produits qui, sous le nom de flegmes, résultent de la distillation brûle des matières fermentées.
Est-il possible de rectifier les eaux-de-vie du commerce autres que celles de vin, de façon à ce qu'elles ne renferment que de l'alcool éthylique ? C'est là une question que nous ne pouvons résoudre ; mais ce que nous pouvons dire, c'est qu'il serait très-important d'arriver à ce résultat. Il y aurait aussi le plus grand intérêt à trouver des réactions physiques et chimiques pratiques, qui permissent de reconnaître dans les boissons alcooliques la présence des divers alcols qui les composent. Mais jusqu'à ce que ces procédés soient entrés dans le
domaine pablic, nous pensons que dans les cas où la consommation des alcools sera reconnue nécessaire, U faudra pour satisfaire à ce besoin n'user que des eaux-de-vie de vin ; dans les contrées où ces eaux-de-vie ne peuvent être obtenues, on doit s'efforcer par des rectifications successives de débarrasser les alcools des produits impurs qu'ils renferment et essayer ainsi, s'il est possible, de les ramener â l'état d'alcool éthylique. Nos recherches nous ont également montré qu'il serait nécessaire de s'opposer le plus activement possible, par des mesures législatives et fiscales appropriées, aux falsifications des eaux-de-vie dites de vin ainsi qu'à l'introduction dans les boissons, le vin par exemple, d'alcool ayant une autre origine que celle de la fermentation vinique.
Toutes ces conclusions sont une confirmation évidente des recherches statistiques qui ont été entreprises pour apprécier les ravages produits par les boissons alcoliques. C'est dans les pays Scandinaves, où l'on fait une consommation exclusive d'eaux-de-vie de pommes de terre, que l'alcoolisme atteint son summum d'intensité ; c'est même là que Magnus Huss a décrit pour la première fois l'ensemble pathologique déterminé par l'usage et l'abus des alcools. Si dans les autres pays du Nord l'alx^oolisme fait aussi de nombreuses victimes, cela tient aux eaux-de-vie de grains et de betteraves dont on y fait usage. Mais cette question se précise bien davantage, lorsqu'on la limite à la France, comme Fa fait M. Lunier, qui nous a montré par ses cartes si remarquablement étabUes que les délits et les crimes qui résultent de l'abus des boissons alcooliques étaient en rapport direct avec l'usage des alcools autres que celui fourni par le vin. C'est, en effet, dans les départements non vinicoles, que l'on voit se produire avec le plus de fréquence l'alcoolisme ; si dans les contrées où on récolte le vin, il existe quelquefois des alcooliques, cela tient à la présence de grandes industries qui entraînent la consommation d'eaux-de-vîe autres que celles du vin.
Répétons encore en terminant que nous n'avons voulu, en entreprenant ces recherches, obtenir que des résultats
comparables, et qui ne peuvent avoir de valeur réelle que si Ton reste dans les mêmes conditions d'expérimentation pour tous les alcools.
Pour atteindre notre but, nous avons substitué à l'analyse chimique, qui se reconnaît d'ailleurs impuissante lorsqu'il s'agit de doser et d'apprécier la valeur toxique des alcools, la méthode expérimentale. Nous espérons que les résultats auxquels nous sommes arrivés, résultats confirmés par la statistique, viendront aider ceux qui veulent lutter contre ce fléau qui tend à nous envahir chaque jour de plus en plus, r alcoolisme.
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