Voyez la notice littéraire à la fin de ce livre
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qu*il devint un propagateur de l'obscurantisme, et qu'il entraîna beaucoup de faibles par son exemple, Jean- Henri VosSy alors âgé de soixante-dix ans, se mit ouvertement en opposition avec son ami d'enfance , aussi âgé que lui, et écrivit le petit livre intitulé : Comment Fritz Stollberg devint un servile. Dans ce livre , il analysa toute sa vie, et il montra comment la nature aristo* cratique était toujours restée sournoisement cachée dans le comte Stollberg ; comment elle s'était laissée voir de plus en plus depuis les événements de la révolution française; comment Stollberg s'était nettement attaché à l'association dite la chaîne noble, qui s'opposait au développement des principes de la liberté française; comment les nobles s'étaient alliés au catholicisme; comment, en rétablissant le catholicisme, on espérait servir les intérêts de la noblesse , et il dit en général quels efforts on faisait pour rétablb le moyen âge féodal chrétien et catholique, et pour anéantir la^ liberté civile et bourgeoise, et la liberté de pensée protestante. La démocratie et Taristocratie allemandes, qui, bien avant ce temps de révolutions, lorsque celle-là n'avait rien à espérer, et celle-ci rien à craindre , fraternisaient avec tant de jeunesse et d'abandon, se trou* valent alors, comme vieillards, l'une en face de Pautre, se livrant un combat mortel. La partie du public allemand qui ne comprenait ni la signification ni l'effroyable nécessité de ce combat , blâma le pauvre Voss d'avoir impitoyablement dévoilé des circonstances domestiques,
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des petits événements intérieurs^ qui formaient cependant à la fois un ensemble de preuves. Là aussi i) se
trouva de prétendus esprits distingués qui traitèrent de
haut en bas ces étroites recherches de bagatelles, et qui accusèrent Voss de commérage et de propos mesquins. D'autres ; bourgeois, renforcés, inquiets pour euxmêmes, et craignant qu'on ne tirât le rideau qui couvrait leurs propres misères, se rejetèrent sur la mission de la littérature , selon laquelle on doit sMnlerdire toute personnalité, tout examen de la vie privée. Enfin, lorsque Frédéric Stollberg mourut, vers le même temps, lorsqu'on attribua sa fin au chagrin, et qu'après sa mort parut le Petit livre d'Amour, dans lequel il s'exprimait d'un ton de pardon, avec le langage pieusement doucereux des jésuites, les pleurs de la compassion germanique coulèrent en abondance; les bons Allemands versèrent les larmes les plus épaisses; il s'amassa beaucoup de rage de cœur tendre contre le pauvre Yoss , et la plupart des injures qui furent lancées sur lui lui vinrent des mêmes hommes dont il avait défendu les biens spirituels et temporels. En général, on peut compter en Allemagne sur la compassion et les larmes de la multitude , quand on est rudement traité dans une polémique.
Toutefois la polémique de Voss produisit une immense impression sur la multitude, et ruina dans l'opinion publique Tépidémie du moyen âge. Cette polémique avait attiré l'attention de toute rAUemagne; une grande
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parlio du public se déchra pour Voss; une plus gronde partie ne se déclara que pour sa cause. II s'ensuivit des écrits et des réfutations, et les derniers jours du vieil homme furent remplis d'amertume par tous ces débats. Il avait affaire aux plus fâcheux adversaires ^ aux prêtres, qui Tattaquèrent en se couvrant de toutes sortes de robes. Non pas seulement les kripto-catholiques , mais aussi les piétistes^ les quiétistes^ les mystiques luthériens, bref, toutes ces sectes supernaturalistes à quelque opinion différente qu'elles appartinssent ^ et quelque animadversion qu'elles se portassent, se réunirent avec une haine égale contre Voss le rationaliste. Sous ce nom, on désigne en Allemagne ceux qui accordent à la raison ses droits même en matière religieuse, par opposition aux sectateurs du dogme supernaturaliste , qui , en pareille matière , y renoncent entièrement. Ces derniers , dans leur haine contre les pauvres rationalistes,' ressemblent fort aux habitants d'une maison de fous, qui, bien qu'en proie à des dé-> menées tout opposées, se supportent cependant jusqu'à un certain point les uns les autres , mais qui se sentent saisis d'une rage sans égale contre un homme qu'ils regardent comme leur ennemi commun : cet homme n'est autre que le médecin qui veut leur rendre la raison.
Si l'école romantique vit commencer sa ruine par la révélation de ses intrigues ultramontaines, elle reçut en même temps, dans son propre temple, un coup terrible, et par la main d'un de ces dieux qu'elle avait intronisés
elle-même. Wolfgang Goethe, du haut de son piédestal , prononça une sentence de condamnation sur MM. Schle* gel, sur ces mêmes pontifes qui l'avaient environné de leur encens. Cette voix anéantit Tapparition tout entière. Les fantômes du moyen âge s'enfuirent^ les hiboux se cachèrent de nouveau dans les ruines des vieux châteaux ; les corbeaux s'envolèrent à tire-d'ailes dans les tours des églises gothiques; Frédéric Scblegel s'en alla à Vienne, où il entendit la messe tous les jours, et mangea de ces bonnes poulardes rôties qu'on y fait si bien; et M. Auguste-Guillaume Schlegel se retba dans la pagode de Brahma.
 parler franchement , Goethe joua dans ce temps-là un rôle fort équivoque , et on ne peut le louer sans conditions. Il est vrai que les Schlegel n'ont jamais agi bien loyalement avec lui. Gomme dans leur polémique contre la vieille école il leur fallait un poète vivant pour type, et qu'ils n'en trouvaient pas de plus propre à leur but que Goethe; que d'ailleurs ils attendaient de lui quelque appui littéraire, ils lui élevèrent un autel ^ y brûlèrent de Tencens, et firent agenouiller le peuple devant lui. Ils avaient aussi l'avantage d'avoir leur dieu tout proche. Une allée de beaux arbres sur lesquels ^ poussent des prunes qu'on trouve fort bonnes quand la chaleur du soleil a excité la soif, conduit de léna à Weimar. Les Schlegel suivaient souvent ce chemin, et à Weimar ils avaient maint entretien avec M. le conseiller intime de Goethe , qui fut toujours un très-grand
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diplomate, qui les écoutait paisiblement, souriait avec complaisance, et leur donnait quelquefois à dîner. Ils s étaient aussi approchés de Schiller ; mais celui-ci était un homme loyal, qui ne voulut pas entendre parler d'eux. La correspondance entre lui et Goethe, qui fut imprimée il y a quelques années, a jeté un certain jour sur les rapports des deux poètes avec les Schlegeh Goethe sourit sans cesse d'un air de distinction quand il est question d'eux, et Schiller s'irrite de leur manie de faire parler d'eux à force de scandale, et les nomme des itoumeaux.
Goethe devait cependant aux frères Schlegel une partie de sa renommée. Ceux-ci avaient introduit et recommandé rétude de ses ouvrages; la façon offensante et hautaine dont il congédia à la fin ces deux hommes sent un peu l'ingratitude. Peut-^tre le clairvoyant Goethe était choqué de ce que les Schlegel ne voulaient l'employer que comme moyen pour arriver à leur but; peutêtre, lui, ministre d'État d'un pays protestant, trouvat-îl que ce but pouvait le compromettre ; peut-être est-ce la vieille colère païenne des dieux qui se réveilla en lui, lorsqu'il s'aperçut de ces sourdes manœuvres catholiques i car si Voss ressemblait au borgne Odin , Goethe ressemblait, par son aspect et ses sentiments, au grand Jupiter en personne. Le premier fut obligé de frapper avec le marteau de Thor; l'autre n^eut besoin que de secouer avec humeur sa chevelure parfumée d'ambroisie, et les Schlegel rentrèrent sous le sol. Un docu-
ment authentique de celte rupture de la part de Goethe apparaît dans la seconde partie de son ouvrage périodique Art et antiquité y et il porte ce titre: De Vart moderne allemand^ chrétien et patriotique. Par cet article 9 Goethe fit un 18 brumaire dans la littérature allemande ; car il affermit sa domination , et se fit pro* clamer seul maître, en chassant si rudement les Schlegel du temple^ en attirant à lui une foule de leurs disciples les plus zélés. Dès ce moment il ne fut plus question de MM. Schlegel; on ne parla plus d'eux que de temps en temps , comme on parle encore quelquefois de Barras ou de Gohier; il ne fut plus question de poésie roman* tique ou classique, mais de Goethe et encore de Goethe. Sans doute, il se présenta pendant ce temps dans Tarène quelques poètes qui ne lui cédaient pas beaucoup en vigueur et en imagination , mais ils le reconnurent pour leur chef par courtoisie ; ils l'environnèrent en Jui rendant hommage ; ils lui baisèrent la main et s'agenouillèrent devant lui. Ces grands du Parnasse, semblables aux grandes espagnoles qui ont le droit de rester la tète couverte devant leur roi, se distinguaient seulement des autres poètes en ce qu'ils gainaient leur couronne de laurier sur leur chef en présence de Goethe. Quelquefois aussi ils le frondaient, mais ils s'irritaient quand ils voyaient que les inférieurs se croyaient en droit d'en faire autant. Les grands seigneurs , quelques mauvaises dispositions qu'ils aient contre leur souverain, se fâchent toujours quand la plèbe se soulève contre lui. Les aris-
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tocrates intellecluels de l'Allemagne avaient, dans ces dernières années^des molifs très-fondés d'être rcniuanls. Ainsi que je Tai dit autrefois, Goethe ressemblait h Louis XI, qui opprimait la haute noblesse et élevait le tiers état. Goethe avait peur de tout écrivain criginal un peu résolu ; il louait et ne prisait que les petits es* prits insignifiants -, il poussa même les choses si loin , qu'être loué par Goethe équivalait à uu brevet de mé« diocrité.
Plus tard, je parlerai des nouveaux poètes qui ont apparu sous le régime impérial de Goethe. C'est un jeune bois dont les troncs ne commencent à se montrer que depuis la chute du grand chêne centenaire dont les branches les cachaient et les ombrageaient tous.
Comme je l'ai dit» il ne manqua pas d'opposition contre ce grand chêne de Goethe , et elle ne se fit pas sans amertume. Des hommes de l'opinion la plus opposée se réunirent contre lui. Les vieux croyants, les orthodoxes, s'irritèrent de ce que, dans le tronc de ce grand arbre , il ne se trouvait pas une niche avec une petite image de saint , que même les dryades nues de Fantiquité y célébraient leurs jeux; et^ semblables à saint Boniface , ils eussent volontiers abattu , avec une cognée bénite, le vieux chêne enchanté. Les nouveaux croyants, les apôtres du libéralisme, s'irritaient au contraire de ce qu'il n'était pas un arbre de liberté, et qu'on ne pouvait en faire usage pour construire une barricade* L'arbre était trop haut en effet, on ne pouvait ficher un
bonnet rouge à sa cime ni danser la carmagnole à son ombre. Quant au public, il Fhonorait pour sa beauté, parce qu'il remplissait le monde de ses parfums, parce que ses branches s'élevaient si magnifiquement vers le ciel; et si haut, que les étoiles ne semblaient plus que les fruits dorés de cet arbre merveilleux.
L'opposition contre Goethe ne commence qu*à l'apparition des Fausses Années de pèlerinage, qui parurent en 1821 sous le titre de Années de pèlerinage de WU-helm Meister, quelque temps après la décadence des Schlegel, chez Gottfried Basse, à Quedlimbourg. Goethe avait annoncé^ sous ce titre, une continuation des An^nées d'apprentissage de Wilhelm Meister, et, par une circonstance singulière, cette continuation parut en. même temps que la parodie littéraire , où Ton n^avait pas seulement imité, d'une façon outrée, la manière d'écrire de Goethe , mais aussi le caractère du héros du roman original, nommé Meister. Celte singerie ne témoi* gnait pas seulement de beaucoup d'esprit, mais encore d'un grand tact, et comme Fauteur sut garder pendant quelque temps l'anonyme, qu'on chercha vainement à le découvrir, rinlérét du public fut excité de la manière la plus habile. On apprit à la fin que Fauteur était un ministre campagnard, parfaitement inconnu, nommé Pîtstkuchen^ nom qui, en français, signifie omelette sovffiée^ et qui indique fort bien le caractère de Fécrivaîn. Ce n'était rien autre que la vieille saumure piétistique qui s'était gonflée sous un souffle esthétique
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contre Goethe. Dans ce livre ^ on lui reprochait que ses poésies n'avaient pas de but moral ; qu'il ne savait pas créer de nobles caractères, mais uniquement des figures vulgaires. Au contraire, Schiller n'avait représenté que des caractères idéals et les plus élevés , et par conséquent il était un plus grand poète.
Ce dernier point , à savoir que Schiller était un plus grand poète que Goethe , était la pensée principale que fit naître ce livre. On tomba dans la manie de comparer les productions des deux poètes, et les opinions se partagèrent. Les schillériens se retranchèrent sur la candeur et la magnificence d'un Max Piccolomini , d'une Thékla, d'un marquis de Posa et d'autres héros du théâtre de Schiller, tandis que les personnages de Goethe, Philine, Marguerite^ Claire, et d'autres charmantes créatures furent déclarées des femmes immorales. Les goêthéens avouaient en souriant que ces personnages et d'autres ne se montraient pas sous un aspect moral, mais que la propagation de la morale qu'on exigeait dans les poésies de Goethe n'est nullement le but de l'art : car dans l'art il n'y a pas plus de but que dans la construction de l'univers, où l'homme va déterrer à grand'peine les notions de but et moyen; l'art, comme Tunivers , n'est là que pour lui-même. Ainsi , disaientils, que l'univers reste toujours le ménie, bien que dans leurs jugements les hommes varient sans cesse, l'art doit rester indépendant des vues temporaires des hommes. L'art devrait donc aussi rester entièrement indépendant
de la morale, qui change sur la terre aussi souvent que se présente une religion nouvelle qui repousse les anciennes. En effet, comme après quelques siècles écoulés, il se forrtie ordinairement une nouvelle religion dans le monde , et comme alors une nouvelle morale s'introduit et se rend puissante sur les moeurs^ chaque époque déclarerait hérétiques et immorales les œuvres du temps passé, s'il fallait les juger d'après la censure de la morale passagère. De bons chrétiens qui condamnent la chair comme une chose diabolique ressentent toujours une vive aigreur à la vue des images des dieux grecs; de chastes moines ont attaché un tablier devant la Vénus antique; dans ces temps modernes même, nous avons vu coller sur la nudité des statues une ridicule feuille de vigne ; et un dévot quaker a sacrifié son patrimoine tout entier pour acheter et brûler les plus beaux tableaux mythologiques de Jules Romain. Vraiment il méritait de monter au ciel , et d'y être fouetté tous les jours à coup de verges ! Une religion qui voudrait placer Dieu dans la matière, et qui, par conséquent, tiendrait la chair pour divine, passant dans les mœurs, devrait pro* duire une morale d'après laquelle on n'attacherait de prix qu'aux œuvres d'art qui glorifient la chair, et elle ferait rejeter comme immorales les œuvres de Tart chrétien qui représentent le flétrissement de la matière. Mais il y a plus encore : non-seulement la morale change de siècle en siècle , mais encore les œuvres d'art qui sont morales dans un pays sont regardées comme immorales
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dans un autre. Ainsi nos arts du dessin excitent l'horreur d'un vrai croyant musulman; et, en revanche, des objets qui passent pour fort innocents dans un harem de rOrient sont un objet de scandale pour le chrétien. Dans l'Inde , où la profession d'une bayadère n'est nullement flétrie par les mœurs, le drame de Vasanlasena, dont l'héroïne est une vénale fille de joie , ne passe pas du tout pour immoral. Si on le représentait au Théâtre- Français, tout le parterre crierait à Timmoralité, ce même parterre qui voit chaque jour avec plaisir des pièces d'intrigue dont les héroïnes sont déjeunes veuves qui finissent par se marier joyeusement , au lieu de se brûler avec leurs défunts époux, comme le veut la morale indienne.
Je ne difiere pas entièrement des goêthéens, qui, dans ces vues élevées sur l'art le placent si haut, et en font comme un second monde^ au-dessous duquel s'agitent la vie des hommes , leurs religions et leurs morales , si mouvantes et si changeantes; mais je ne puis du tout les approuver, lorsqu'ils partent de ce principe pour proclamer l'art comme la chose la, plus élevée, et mettre de côté le monde réel à qui appartient le premier rang.
Schiller s'esl beaucoup plus attaché à ce dernier monde que Goêtlie ; et, sous ce point de vue, nous lui devons des louanges. L'esprit de son temps le saisit vi-* vement, ce grand Frédéric Schiller. Il lutta avec lui ; il fut contraint par lui, il le suivit au combat, il porta sa bannière, et c'est cette même bannière sous laquelle on
a combattu avec tant d'enthousiasme de ce côté du Rhin. Schiller écrivit pour les grandes idées de la révolution^ il détruisit les bastilles intellectuelles^ il travailla à ce grand temple de la liberté qui doit renfermer tontes les nations comme une même confrérie ^ il fut cosmopolite. Schiller débuta par cette haine contre le passé» que nous voyons dans les Brigands, où il se montre comme un petit Titan espiègle, échappé de l'école, et qui court casser les vitres du grand Jupiter; il finit par cet amour pour Favenir qui apparaît déjà dans Don Carlos comme un parterre de fleurs, et il est lui-même ce marquis de Pos^, à la fois prophète et soldat, qui combat pour ce qu'il a prédit, et qui porte, sous le manteau espagnol, le plus noble cœur qui ait jamais aimé et souffert en Allemagne.
Le poète, le créateur, ressemble ici à Dieu, qui fait ses créatures à sa propre image. Mais si Cari Moor et le marquis de Posa sont tout Schiller, Goethe ressemble à son Werther , à son Wilhelm Meister, à son Faust, où Ton peut étudier les phases de son esprit. Si Schiller se jette tout à fait dans Thistoire , s'il s'enthousiasme pour les progrès sociaux de l'humanité, et chante les annales du monde : Goethe, lui, se plonge dans les sensations individuelles, ou dans Part ou dans la nature; Goethe, le panthéiste, devait s'occuper uniquement, comme son affaire principale, de l'histoire de la nature , et ce ne fat pas seulement en des poésies » mais aussi en des ouvrages scientifiques, qu'il donna les résultats de ses recher^
ches. Son indiiférentisme était aussi un résultat de sa contemplation panthéistique de Funivers. Si Dieu est dans tout, il est absolument indifférent de s'occuper d'une chose ou d'une autre, de nuages ou de pierres antiques, de chansons populaires ou de carcasses de singes, d'hommes ou de comédiens. Mais Dieu est aussi dans le mouvement, dans l'action, dans chaque manifestation, dans le temps; son souffle saint agite les feuilles de l'histoire^ qui est le véritable livre divin ; et c'est là ce que sentit et soupçonna Frédéric Schiller, et il écrivit V Emancipation des Pays-Bas, la Guerre de trente ans, la Pucelle d! Orléans et Guillaume Tell.
Sans doute, Goethe chanta aussi quelques grandes histoires d'émancipation ; mais il les chanta comme artiste. Ciomme il avait rejeté avec chagrin l'enthousiasme chrétien qui lui semblait dégoûtant , et qu'il ne com« prenait pas l'enthousiasme philosophique de notre temps, parce qu'il craignait, en s'y livrant, d'être tiré de sa tranquillité d'âme^ il traita en général l'enthousiasme d'une façon tout historique, comme quelque chose de donné, comme une étoffe qu'il fallait travailler. L'esprit devint matière sous ses mains, et il lui donna la plus belle, la plus agréable forme. C'est ainsi qu'il devint le plus grand artiste dans notre littérature , et que tout ce qu'il écrivit fut un chef-d'œuvre merveilleusement fini.
L'exemple du maître entraîna les disciples, et l'Allemagne vit naître cette période littéraire que j'ai nommée autrefois période des arts, et à laquelle j'attribuais la
plus funeste influence sur le développement politique du peuple allemand. Je ne prétends pas nier toutefois la valeur réelle des chefs-d'œuvre de Goethe. Ils ornent notre chère patrie^ comme de belles statues décorent un jardin; mais ce sont des statues. On peut en devenir amoureux, mais elles sont stériles. Les poésies de Goethe ne produisent pas l'action comme celles de Schiller. L'action est fille de la parole, et les belles paroles de Goethe ne créent pas d'enfants. C'est la condamnation de tout ce qui est né seulement de Fart. La statue que fit Pygmalion était une belle femme; le mattre s'en éprit : elle reçut la vie sous ses baisers ; mais ils ne la fécondèrent pas. Je crois que M. Charles Nodier a dit quelque chose de semblable. J'y songeais hier, en me promenant dans les salles basses du Louvre, en contemplant les vieilles statues des dieux. Ils étaient là avec leurs yeux muets et blancs, leurs sourires de marbre, où gisait une mélancolie secrète, peut-ôtre un souvenir affligeant de TÉgypte, le pays des morts, où ces dieux ont pris origine; peut-élre aussi un désir douloureux de la vie, d'où d'autres divinités les ont chassés; un chagrin de leur immortalité morte : ils semblaient attendre la parole qui devait les rendre à Texistence, qui devait les délivrer de leur raide et froide immobilité. Ces marbres antiques me firent songer aux poésies de Goethe, qui sont aussi achevées, aussi splendides, aussi calmes, et qui semblent aussi sentir avec douleur que leur immobilité et leur froideur les séparent de notre vie chaude
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et animée; qu'elles ne peuvent se réjouir et souffrir avec nous ; qu'elles ne sont pas des êtres humains y mais de malheureux mélanges de divinité et de pierre.
Le peu d'indications que j'ai donné explique la mauvaise humeur des différents partis qui s'élevèrent en Allemagne contre Goethe. Les orthodoxes étaient indignés contre le vieux païen^ ainsi qu'on nomme généralement Goethe en Allemagne ; ils craignaient son influence sur le peuple en qui il glissait sa doctrine par de riantes poésies et par des chansonnettes. Us virent en lui Tennemi le plus dangereux de la croix, qui, ainsi qu'il le disait lui-même , lui était aussi désagréable que les punaises, Tail et la fumée de tabac; c'est du moins le sens de la Xénie que Goethe n'a pas craint de publier au milieu de T Allemagne, le pays où ces insectesj Tail, le tabac et le cagotisme ont fait une sainte-alliance. Ce n*étàit pas là précisément ce qui nous déplaisait dans Goethe, à nous hommes de la révolution. Gomme je l'ai dit, nous blâmions la stérilité de sa parole, Tesprit artiste qui se répandit par lui en Allemagne, qui engourdit la jeunesse et s'opposa à la régénération politique de notre patrie. Aus^ le panthéiste indifférent fut attaqué par les côtés les plus opposés , pour parler français , Textrême droite et Textrême gauche s'unirent contre Goethe ; et tandis qu'un cafard noir frappait sur lui à coups de crucifix, un enragé sans-culotte lui présentait la pointe de sa pique.
Un écrivain allemand, qui avait publié une collection
do bons mots, intitulée Sireckversey et qu'on nommait le Saphir chrétien, pour le distinguer de M. Saphir, le spirituel bon-mofiste de Vienne — M. Wolfang Menzel — entra à la même époque en lice contre Goethe. M. Menzel ne se montra pas dans cette lutte absolument chrétien spiritualiste ou patriote mécontent. Il basa plutôt une partie de ses attaques sur les derniers raisonnements de Frédéric Schlegel, qui, après sa chute, lança du ifond de son dôme gothique des anathèmes sur Goethe, dont le&poésies, comme il disait, n'ont pas de point central. M. Menzel alla plus loin, et montra que Goethe n'avait pas de génie, mais seulement du talent, et il vanta Schiller par opposition. Cela eut lieu quelque temps avant la révolution de juillet. M. Menzel était alors le plus grand adorateur du moyen âge, aussi bien sous le rapport de ses œuvres d'art que de ses institutions; il honnissait avec une rage non interrompue Jean- Henri Yoss, et vantait avec un enthousiasme inouï M. Joseph Goerres. Sa haine contre Goethe était donc véritable, et il écrivit contre lui par conviction, et non pas, comme on le prétendait, pour se faire connaître. Quoique j'eusse pris rang parmi les adversaires de Goethe, je n'étais pas moins mécontent de la rudesse de pareilles diatribes, et dans une critique que je fis de leurs auteurs, je me plaignis de leur manque de piété. Je fis observer que Goethe était toujours le roi de notre littérature, et que quand on appliquait le couteau critique à un souvffrain, il fallait le faire avec la courtoisie
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convenable , comme fit le bourreau qui décapita Charles I", et qui s'agenouilla devant le prince avant de remplir son office, pour lui demander en toute bu* milité son pardon.
Parmi les antagonistes de Goethe se trouvait aussi le fameux conseiller aulique MûUner y et le seul ami qui lui soit resté fidèle, le professeur Schûtz, fils du vieux Schûtz. On y comptait aussi quelques autres dont les noms sont moins fameux, par exemple un M. Spaun, qui a passé un assez long temps dans une maison de correction. Soit dit entre nous, c'était une société un peu mêlée. J'ai dit ce qu'on fit dans ce camp; il serait difficile d'énoncer quel motif décida chacun séparément à déclarer la guerre. Je ne connais au juste le motif que d'une seule de ces personnes ; et comme cette personne est moi-mémé, je le rapporterai nettement. J'avoue donc avec franchise que c'était Fenvie. Je dois cependant ajouter à ma louange que, dans Goethe, je n'atta* quai jamais le poète, mais l'homme. Je n'ai jamais blâmé ses ouvrages; je n'ai jamais pu y découvrir de fautes, comme certains critiques qui», à l'aide dé leurs lunettes, eussent découvert les taches de la lune. Les gens clairvoyants ! ce qu'ils prenaient pour les taches de cet astre c'étaient des bois fleuris, des fleuves d'argent, des montagnes majestueuses et' des vallées riantes. Rien n'est plus absurde que cette dépréciation de Goethe en faveur de Schiller, avec qui on n'agissait pas loyale-
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mcirt, et qu'on neplaçaitsi haut que pour mettre Goethe au-dessous de lui. Ou bien ne savait-on pas que ces images idéales si vantées, ces statues qu'élevait Schiller, pour les autels de la vertu et de Thonnéteté, sont bien plus faciles à faire que ces petites créatures, pécheresses mondaines et souillées, que Goethe nous laisse apercevoir dans ses ouvrages? Ne savent- ils pas que des peintres médiocres pour la plupart étendent sur leurs toiles des figures de saint de grandeur naturelle, tandis qu'il faut être déjà un grand mattre pour peindre avec la vérité et la vie nécessaire quelque petit mendiant espagnol qui cherche sa vermine, un paysan flamand qui vomit ou à qui on arrache une dent, et de ces laides vieilles femmes que nous voyons dans les tableaux de chevalet de l'école hollandaise? Dans Fart, on réussit plus facilement à représenter le grand et le terrible, que le petit et le plaisant. Les sorciers de TÉgypte purent imiter un grand nombre des miracles de Moïse, par exemple les cou** leuvres, le sang, même les grenouilles ; mais lorsqu'il fit des enchantements beaucoup plus faciles en apparence, comme la production des insectes , ils avouèrent leur impuissance en disant : a C'est là le doigt de Dieu ! » Indignez-vous des scènes vulgaires du Faust , des orgies sur le Brocken, dans la caved'Auerbach; indignez -vous des lubricités du Wiihelm Meister, vous ne pourriez imiter toutes ces choses : « c'est le doigt de Goethe ! o* Mais vous ne voudriez pas les imiter, et je vqus entends
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dire avec horreur : a Nous ne-sommes pas des sorciers, nous sommes de bons chrétiens. » Pour sorciers, je Te savais, vous ne Têtes pas.
Le plus grand mérite de Goethe, c'est la perfection de tout ce qu'il représente. Là il n'y a pas de parties qui sont fortes, tandis que les autres sont faibles. Point de choses achevées, tandis que d'autres ne sont qu'esquissées; point d'embarras, de remplissage; point de préférence pour des morceaux détachés. Il traite chaque personnage de ses drames et de ses romans, chaque fois que ce personnage se présente, comme s'il était le principal, lien est ainsi dans Homère, ainsi dans Shakspeare. Dans tous les ouvrages des grands poètes, il n'y a, à proprement parler, pas de personnages secondaires; chaque figure est personnage principal à sa place. De tels poètes ressemblent aux princes absolus, qui n'accordent pas aux hommes un prix indépendant, mais qui leur donnent la plus haute valeur, d'après leur bon plaisir et leur vo* lonté.
Si j'ai parlé avec quelque rudesse des adversaires de Goethe, je devrais traiter bien plus rudement ses apologistes. La plupart ont encore commis de plus grandes folies dans leur zèle. A cet égard, un certain M. Eckermann, qui ne manque pas d'esprit, s'est placé sur les limites du ridicule. Dans sa lutte contre M. Pustkuchen, Garl Immermann, notre plus grand poète dramatique actuel, a gagné ses éperons de critique, et il a mis au jour, à cette occasion , un excellent petit livre. Les Ber-
linois se sont particulièrement distingués dans cette affaire. Le champion le plus distingué pour Goethe fut en tout temps Varnhagen de Ense, un homme qui a dans le cœur des pensées grandes comme le monde, et qui les exprfme en paroles élégantes et précieuses comme des chatons finement taillés ; Goethe a toujours attaché le plus grand prix au jugement de cet esprit dis* tingué. — Peut-être dois-je rappeler ici que M. Guillaume de Humboldt avait déjà écrit, quelque temps auparavant^ un livre remarquable sur Goethe.
Dans les dix dernières années, chaque foire de Leipzig voyait naître plusieurs écrits sur ce grand poêle. Les recherches de M. Schubart sur Goethe appartiennent ali domaine dé la haute critique. Ce que M. Haering, qui écrit sous le nom de Willibald Alexis , a dit dans plusieurs écrits périodiques à ce sujet, est aussi important qu'ingénieux. M. Zimnœrmann, professeur à Hambourg, dans ses leçons orales a dit aussi d'excellentes choses sur Goethe, qu'on retrouve dam ses Feuilles dramatur-* giques. Dans plusieurs universités d* Allemagne, on fit des cours sur Goethe ; et, de tous ses ouvrages, ce fîit le Faust dont le public s'occupa le plus constamment. On le paraphrasa, on le commenta de mille manières : ce fut la Bible mondaine des Allemands.
Je ne serais pas un Allemand si je ne donnais quelques éclaircissements à propos de Faust; car^ depuis le plus grand penseur jusqu'au plus mince écolier, depuis le philosophe, en descendant jusqu'au docteur en philo-
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Sophie , il n'est personne qui n'ait essayé sa perspicacité sur ce livre. Mais il est» en vérité, aussi vaste que la Bible; et, comme elle, il embrasse le ciel et la terre avec rhomme et son exégèse. C'est le sujet qui est encore ici la cause principale de Textréme popularité de Faust: que Goethe ait tiré ce sujet des traditions populaires, cela démontre la profondeur de sa pensée et son génie qui sait toujours choisir le sujet le plus près, le plus juste et le plus droit. Je dois supposer que ce Faust est connu; car, dans les derniers temps, ce livre est devenu très-célèbre en France. Mais je ne sais si la vieille tradition populaire est aussi très-connue en ce pays et si Ton y colporte dans les marchés un petit livre de papier gris, mal imprimé et grotesquement orné de raides gravures en bois, sur lequel on lit ce titre circonstancié : « Gomment le fameux enchanteur Johannes a Faustus, savant docteur, qui avait étudié toutes les a sciences, finit par jeter ses livres, et fit un pacte avec a le diable pour jouir de tous les plaisirs de la terre, a mais fut obligé de donner son âme à Tenfer. » Le peuple du moyen âge, en voyant des esprits puissants, leur a toujours attribué ces alliances avec le diable; et Albert le Grand, Haimond LuUe, Théophraste Paracelse, Agrippa de Nettesheim, et, en Angleterre, Roger Bacon, ont passé pour des maîtres en magie noire et des conjuratenrs de démons. Mais on a fait des chants et des dires bien plus étranges du docteur Faustus, qui obtint du diable, non pas seuleïnent la connaissance des choses,
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mais les jouissances les plus réelles. C'est aussi ce Faust qui inventa rimprirnerie, et qui vivait au temps ou l'on commençait à prêcher contre l'autorité de TÉglise et à examiner avec indépendance; si bien qu'avec ce Faust cesse la périole cléricale du moyen âge , et commence l'époque moderne, critique et scientifique. Il est, en effet, très-significatif qu'au temps où , d'après Topinion populaire, aurait vécu le docteur Faust, la réformation commençait , et qu*il aurait trouvé lui-môme l'art qui a donné au savoir la victoire sur la foi, l'imprimerie, un art qui nous a ravi la tranquillité d'âme catholique, et qui nous a jetés dans le doute et dans les révolutions; un autre dirait, qui nous a livrés à la puissance du diable. Mais non, la connaissance des choses par la raison, le savoir, nous donne après tout des jouissances dont la foi nous a sevrés bien longtemps. Nous reconnaissons que les hommes n'ont pas été appelés seulement à une égalité céleste, mais ausssi à l'égalité terrestre ; la fraternité politique, qui'nous est préchée par la philosophie, est plus bienfaisante que la fraternité purement spirituelle où nous appelle l'évangile, et le savoir deviendra parole, et la parole se fera action , et nous pourrons encore être heureux dans ce monde sous notre enveloppe mortelle. Si ensuite nous venons en possession, après notre mort, de cette béatitude céleste que nous promet la religion, rien ne nous sera plus agréable. C'est ce que le peuple allemand avait soupçonné depuis longtemps, car le peuple allemand est Iui-4n6me ce
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savant docteur Faust : il est ce spiritualiste qui reconnaît par Tesprit l'insuffisance de Tesprit, qui prétend à des jouissances matérielles, et qui revendique les droits de la chair. Mais encore renfermés que nous étions dans les symboles de la poésie chrétienne, où Dieu passe pour le représentant de l'esprit, et le diable pour le représentant de la chair ^ on dénonça cette réhabilitation de la chair comme une renégation de Dieu et une alliance avec le démon.
Il se passera quelque temps avant que, en Allemagne, ce qui est prophétisé si profondément dans ce poème se réalise, avant que Tesprit nous serve à reconnaître les usurpations de l'esprit, et que nous réclamions les droits de la chair. C'est là la grande révolution qui est fille de la transformation.
Le Divan de Vorient occidental de Goethe est moins connu ici que son Faust. C'est un livre écrit beaucoup plus tard, dont madame de Staël n'a pas eu connaissance, et que nous devons particulièrement mentionner. Il renferme les opinions et les sentiments de l'Orient exprimés en chants fleuris et en sentences pleines de pensées, et tout cela brûle et embaume comme un harem rempli d'odalisques ardentes, aux paupières peintes en nohr, aux yeux de gazelle, aux bras blancs et aux mouvements arrondis ; et le cœur bat et défaille au lecteur comme il battit à l'heureux Gaspard Debureau, lorsqu'il se trouva à Constantinople sur le dernier bâton d'une échelle, et qu'il vit de haut eu bas ce que le comman- I. 14,
deur des croyants ne voit jamais que de bas en haut. Quelquefois aussi le lecteur se croit étendu mollement sur un tapis de Perse, fumant le tabac jaune du Tur« kistan à Faide d'un long tchibouk de jasmin et d'ambre^ tandis qu'une esclave noire le rafraîchit avec un éventail de plumes de paon, et qu'un beau garçon lui présente le véritable café de Moka. Goethe a transporté dans cette poésie ces voluptés enivrantes, et ses vers sont si faciles, si heureux, si aériens, si veloutés, qu'on s'étonne qu'il ait pu assouplir à ce point la langue allemande. En même temps il donne en prose les plus précieuses explications sur les mœurs et la vie de l'Orient, sur l'existence patriarcale des Arabes^ et là Goethe se montre calme, souriant, ingénu comme un enfant, aussi plein de sagesse qu'un vieillard. Cette prose est trans* parente conrnie la mer par une calme et douce soirée d'été, quand l'œil peut plonger dans ses profondeurs où apparaissent les villes englouties avec leurs splendeurs oubliées. Quelquefois cette prose est aussi magique ^ aussi mystérieuse que le ciel quand le crépuscule le voile, et les grandes pensées de Goethe apparaissent pures et dorées comme des étoiles. Le charme de ce livre est inexplicable; c'est un selam que l'Occident envoie à l'Orient, et il s'y trouve des fleurs bien curieuses : des roses rouges et riantes, des hortensias semblables au sein nu des jeunes filles , des digitales pourprées pareilles à de longs doigts d'homme, de grotesques oreilles d'ours, et au milieu du bouquet, modestes et cachées^
de silencieuses violettes allemandes. Ce selam signifie que rOccident est fatigué de son maigre et glacial spi* ritualismoy et qu'il veut se réchauffer au corps sain et vigoureux de l'Orient. En écrivant son Divan, Goethe-, qui avait exprimé dans Faust sa répugnance pour le6 abstractions intellectuelles et son désir des joies réelles, se jeta, avec l'esprit même, dans les bras du sensualisme.
Il est donc important de remarquer que ce livre parut immédiatement après Faust. Ce fut la dernière> phase de Goethe, et son exemple eut une grande influence sur la littérature. Nos lyriques se mirent alors à chanter rOrient. *— Il n'est pas non plus inutile de dire que Goethe, tandis qu'il chantait si joyeusement la Perse et TArabie, témoigna la répugnance la plus prononcée pour rinde. Ce qui lui déplaisait dans ce pays, c'était ce qu'il a de bizarre , de confus et d'obscur, et peut-être cette répugnance lui vient-elle de ce qu'il devina quelque arrière-pensée catholique dans les études sanscrites des Schlegel et de messieurs leurs amis. Ces messieurs regardaient Tlndostan comme le berceau de l'organisation du monde dans les formes catholiques; ils y voyaient le type de leur hiérarchie; ils y trouvaient leur trinité, leur incarnation, leur rédemption, leurs péchés, leurs castoiements et toutes leurs manies favorites. La répugnance de Goethe pour l'Inde ne lés aigrit pas peu; et M. Guillaume-Auguste Schlegel le nomma avec amertume « un païen converti à Tlslamisme. »
Parmi lesécrits qui ont paru l'année passée, au sujet de Goethe, un ouvrage posthume de Jean Falk, intitulé: Goethe peint diaprés ses rapports intimes et personnels, mérite d'être le plus remarqué. Outre un examen détaillé de Faust (cela ne pouvait manquer!), l'auteur nous communique d'excellentes notions sur Goethe, et il nous le montre dans tous les rapports de sa vie, toujours tidèle à la nature, toujours impartial, avec toutes ses vertus et toutes ses fautes. Là nous voyons Goethe en rapport avec sa mère, dont le naturel se réfléchit si merveilleusement dans la personne de son fils ; nous le voyons comme naturaliste observant une chenille qui s'est enveloppée de sa chrysalide et qui doit s'envoler en papillon; nous le voyons près du grand Erder qui le tance sérieusement de son indifférentisme, qui fait qu'il ne daigne pas accorder à la transformation de Thomme l'attention qu'il donne à la transformation d'un insecte ; nous le suiv(His à la cour du grand-duc de Weimar, improvisant joyeusement, assis parmi de jeunes dames d'honneur, semblable à Apollon au milieu des blondes génisses du roi Âdmètes; puis nous le voyons avec l'orgueil d'un dalai-lama, refusant de reconnaître Kotzebue, lorsque celui-ci, pour l'humilier, préparait une solennité publique en l'honneur de Schiller^ partout prudent/ avisé, beau et aimable, figure heureuse et réjouissante comme celle des dieux étemels.
On trouvait, en efiet, dans Goethe, la réunion de la personnalité avec le génie, comme on la veut trouver
parmi les hommes extraordinaires. Son extérieur était aussi imposant que la parole qui vivait dans ses écrits; son apparence était harmonieuse, nette, agréable, noblement conçue, et on pouvait étudier sur lui Tari grec, comme sur une antique. Ce corps plein de dignité, n'était jamus courbé par une rampante humilité chrétienne; les traits de ce visage n'étaient pas contractés par une mystique mortification; ces yeux n'étaient pas voilés par la timidité du pécheur; ils ne roulaient pas de dévots regards vers le ciel et ne craignaient pas de se fixer vers la terre : non, ils étaient calmes comme les regards d'un dieu. En général, c'est le signe distinctif des dieux, que leur regard est ferme et que leurs yeux ne vacillent pas. Aussi, quand Agni, Varunna, Yama et Indra prirent ta forme de Nala aux noces de Damayanti, celle-ci reconnut son bien-aimé au mouvement de ses prunelles; car, je le répète, les prunelles des dieux sont toiqours immobiles. Les yeux de Napoléon avaient cette vertu : aussi suis-je convaincu que c'était un dieu. Les yeux de Goethe devaient être aussi divins dans l'âge le plus avancé que dans sa jeunesse. Le temps put bien couvrir sa tète de neige ^ mais non la courber. Il la portait toujours fière et haute, et quand il parlait il devenait toujours plus grand; et quand il étendait sa main, il semblait que son doigt pût montrer aux étoiles du ciel le chemin qu'elles devaient suivre. On veut avoir remarqué un trait glacé d'égoismc à sa bouche, mais ce trait
est propre encore aux dieux éternels, surtout au père des dieux, au gi*and Jupiter, à qui j'ai déjà comparé Goethe. Vraiment, lorsque je le visitai à Weimar, tandis que je me trouvais en face de lui, je regardais furtivement de côté pour voir si Taigle, avec la foudre au bec, n'était pas près de lui. J'étais sur le point de lui parler grec ^ mais comme je remarquai qu'il comprenait Tallemand, je lui dis, dans cette langue, que les prunes des arbres entre léna et Weimar avaient trèsbon goût. J'avais réfléchi pendant bien des nuits d'hiver à ce que je dirais d'élevé et de sublime à Goethe lorsqu'un jour je le verrais ; et lorsque je le vis je n'eus rien autre chose à lui dire, sinon que les prunes de Saxe sont bonnes ! Et Goethe se mit à sourire : il souriait avec ces mêmes lèvres avec lesquelles il avait baisé jadis la belle Léda, Europe, Danaé Sémélé et maintes autres princesses ou simples nymphes.
• Les dieux s'en vont: Goethe est mort. Il mourut le S2 du mois de mars de l'année 1832, cette année significative où notre terre a perdu ses plus grandes illustrations. On dirait que, dans cette année, la mort est devenue tout à coup aristocrate, et qu'elle a voulu distinguer les notabilités de la terre en les envoyant à la fois au tombeau. Peut-être a-t-elle voulu fonder une pairie làbas, dans le royaume des ombres \ et, dans ce cas, sa fournée aurait été très-bien choisie : ou, au contraire, la mort aurait-elle voulu favoriser la démocratie dans
cette année fatale, et établir l'égalité intellectuelle en ensevelissant les grandes autorités? Était-ce le respect ou rinsolence qui lui faisait épargner les rois? Pas un seul roi ne mourut dans cette année. Les dieux s'en vont, les rois restent.