‹ De l'Allemagne (volume 2)Chapitre 11 sur 32 · POETES ROMANTIQUES · texte numérisé non relu

POETES ROMANTIQUES

La sincérité consciencieuse que je me suis rigoureusement imposée me force de dire que plusieurs Français m'ont reproché d'avoir parlé des Schlegel , et particulièrement de M. Auguste-Guillaume Schlegel, en termes par trop durs. Je crois que de pareils reproches ne m'auraient pas été adressés, si on était mieux instruit en France sur Thistoire littéraire de TAUemagne. On ne connaît guère ici M. Auguste-Guillaume Schlegel que par les écrits de sa noble protectrice , madame de Staël. Un grand nombre de personnes ne connaissent que son nom : ce nom leur sonne à la mémoire comme quelque chose de vénérable et d'illustre , comme qui dirait le nom d'Osiris, dont ils ne savent aussi rien autre chose ,

sinon que c'était un merveilleux petit bonhomme de dieu qui fut adoré en Egypte. Ils ne connaissent pas mieux l'un que l'autre, et ils ne se doutent pas de la ressemblance qui se trouve entre eux.

Bien qu'il existe aujourd'hui un grand nombre d'écrivains allemands qui méritent, bien plus que les Schlegel, une mention étendue , je me vois obligé de consacrer encore quelques lignes à ces derniers pour répondre au reproche de dureté qui m*a été adressé. Malheureusement, ces nouvelles réflexions ne ressembleront pas non plus à un panégyrique.

Comme j'ai fait autrefois partie , en quelque sorte , des disciples académiques du plus âgé des Schelgel, il se pourrait qu'on me crût obligé de montrer quelque clémence à son égard. Mais M. Auguste -Guillaume Schlegel a-t-il épargné le vieux Burger, son maître, son père litléraîre î Nullement; car, dans la littérature comme dans les forêts des sauvages de l'Amérique septentrionale, les fils assomment leurs pères dès qu'ils sont devenus vieux et débiles.

J*ai déjà remarqué que Frédéric Schlegel était un esprit plus considérable que M. Auguste-Guillaume; et, en effet , ce dernier ne subsistait que des idées de son frère , qu'il s'entendait à élaborer artistement. Frédéric Schlegel était un profond penseur; il reconnaissait toutes les magnificences du passé , et il sentait toutes les douleurs du présent ; mais il ne comprenait pas la sainteté de ces douleurs et leur nécessité pour le salut futur du

monde. Il voyait se coucher le soleil , et il contemplait mélancoliquement la place où il avait disparu , se plai^ gnant des ténèbres qu*il voyait s* amonceler à Thorizon; et il ne songeait pas que ^ du côté opposé , éclataient déjà les feux d'une nouvelle aurore. Frédéric Schlegel nommiait un jour Thistorien un prophète à rebours. Ce mot est la meilleure désignation qui puisse lui convenir à lui-même. Le présent lui était odieux ; il était effrayé de l'avenir : ce n'était que dans le passé qui lui était si cher, que se portaient ses longs regards de voyant, et là seulement il reconnaissait Théroïsme et le bonheur. MaiS; dans les douleurs de notre âge, le pauvre Frédéric Schlegel ne devinait pas les douleurs d'un enfantement et d'une résurrection ; il ne voyait que Tagonie et les gémissements de la mort , il ne se doutait pas pourquoi se déchirait le rideau du temple, pourquoi la terre tremblait et les rochers s'écroulaient ; et la crainte de mourir lui fit prendre la fuite, et l'obligea de se réfugier au milieu des ruines tremblantes de l'église. L'auteur de Lucinde trouva ce lieu approprié à la disposition de son âme. Il avait dépensé dans sa vie un excès de présomp* tion et de gaieté qu'il trouvait coupable , et il se sentait le besoin d'expier ces péchés de sa jeunesse et de son âge mûr. Û se fit catholique.

Lucinde est un roman. C'est, avec quelques poésies et le drame d'Alateos imité de l'espagnol, la seule composition originale qui ait été laissée par Frédéric Schlegel.. Dans le temps, les louanges ne manquèrent pas au

roman ; alors le révérend M. Schleyermacher écrivit et publia des lettrés remplies d'enthousiasme sur la Lucinde. Des critiques s'avancèrent jusqu'à dire que cette production était un véritable chef-d'œuvre, et ils ne craignirent pas de prophétiser que le roman de Lucinde serait regardé un jour comme le meilleur li\Te de la littérature allemande. Les autorités auraient dû faire justice de ces gens-là, comme on fait en Russie pour les prophètes qui annoncent un malheur public, et qu'on enferme jusqu*à ce que leur prédiction soit accomplie. Non , les dieux ont préservé notre littérature de cette grande calamité : le roman de Schlegel fut bientôt repoussé à cause de sa nullité effrénée, et maintenant son retentissement s'est tout à fait évanoui. Lucinde est le nom de Théroine du roman ; c'est une femme composée de saillies et de sensualités. Les défauts du roman viennent de ce qu'elle n'est pas femme , mais une composilion mal combinée des deux abstractions : l'esprit et la sensualité. La mère de Dieu pardonnera peut-être à l'auteur de ce livre ; mais les muses ne lui pardonneront jamais. Un roman semblable, nommé Florentin , fut attribué par erreur au défunt Schlegel. Ce livre est, diton, l'ouvrage de sa femme, fille du célèbre Moïse Mendelsohn qu'il avait enlevée à son premier mari , et qui passa avec lui dans le sein de l'église catholique.

Je crois que Frédéric Schlegel en agit sérieusement avec le catholicisme. Je le crois de lui ; de beaucoup de ses amis, je n'en crois rien. En pareille circonstance, il

DE l'allé MA G NE. 257

est assez difficile de s'assurer de la vérité. L*bypocrisie est la sœur jumelle de la religion, et elles se ressemblent tant toutes les deux , qu'il e^t quelquefois impossible de les distinguer. C'est la même figure , le même costume , le même langage. L'une est cependant plus molle dans son parler, et ce mot amour vient plus souvent sur ses lèvres. Ici , en France, l'une de ces sœurs est morte, et l'autre en porte le deuil.

Depuis l'apparition du livre de madame de Staël sur l'Allemagne , Frédéric Schlegel a encore gratifié le public de deux grands ouvrages qui sont peut-être ses meilleures productions , et qui méritent en tous cas la mention la plus favorable. Ce sont : la Sagesse et la langue des Indiens , et ses Leçons sur V histoire de la littérature. Par le premier de ces ouvrages , il n'a pas seulement introduit parmi nous l'étude du sanskrit, mais encore il Ta fondée. Il devint pour TAIlemagne ce que Williams Jones avait été pour l'Angleterre. Il avait appris le sanskrit de la manière la plus originale , et le petit nombre de fragments qu'il a donnés dans ce livre sont traduits admirablement. Grftce à la puissance d'observation dont il était doué , il comprit toute la signifia cation de la versification épique des Indiens, de la Sloka, qui coule aussi largement dans leur poésie que le Gaiige, le fleuve, aux eaux saintes et limpides. Je puis m'épar-; gner les louanges , car l'ouvrage de Frédéric Schlegel sur rinde est assurément traduit en français, je ne trouve à blâmer que Tarrière-pensée du livre. Il est écrit

!2o8 ŒUVRES DE HENRI HEINE,

dans l'intérêt de rultramontanisme. Ces braves gens avaient retrouvé , dans les poésies indiennes , uon pas seulement les mystères du sacerdoce romain, mais toute sa hiérarchie et toutes ses luttes avec la puissance tem* porelle. Dans le Mahabarata et le Ramayana, ils voyaient un moyen âge aux formes d*éléphant. En effet y dans cette dernière épopée, quand le roi Wiswamitra lutte avec le prêtre Wasischta, cette lutte comporte les mêmes intérêts que ceux qui excitèrent Tun contre Fautre Tempereur et le pape, bien que Tobjet de la querelle soit nommé ici, en Europe, Tinvestiture, et là-bas, dans l'Inde, la vache Sabala.

On peut élever le même reproche au sujet des leçons suria littérature. Frédéric Schlegèl y examine toutes les littératures d'un point de vue élevé , mais cette position élevée est toujours la cime du clocher d'une église gothique. Et à tout ce que dit Schlegel on entend sans cesse les cloches sonner , parfois aussi le croassement des corbeaux qui voltigent autour des ais de la vieille flèche. Pour moi, Tencens de la messe me monte au nez dès que j'ouvre ce livre , et aux meilleurs passages il me semble que je vois s'élever tout à coup de- longues files de pensées tonsurées. Cependant je ne connais pas de meilleur livre en ce genre; et il n'y a que les travaux du même genre de Herder, qui pourraient nous procurer un pareil aperçu sur la littérature de tous les peuples. Mais Herder ne se mettait pas, comme un grand inquisiteur, sur un siège, pour juger les différentes

DE l'alleuagnb. 259

nations, et les condamner ou les absoudre selon le degré de leur croyance. Non, Herder regardait toute rhumanité comme une harpe dans la main d'un grand maître; chaque peuple lui semblait une corde particulière de cet instrument , et il comprenait l'harmonie universelle qui résultait de ces accords différents.

Frédéric Schlegel mourut il y a cinq ans^ par suite d*un excès gastronomique , dit-on. Il était ftgé de cinquante-six ans. Sa mort occasionna un des plus repoussants scandales littéraires. Ses amis, le parti cagot, qui tient son quartier général à Munich , furent enpagés de

la manière détachée dont la presse libérale parla de cette mort; ils outragèrent et injurièrent de mille façons les libéraux allemands; mais toutefois, d'aucun d'eux ils ne purent dire qu'il avait enlevé la femme de son hôte , et qu'il avait, longtemps après, vécu des aumônes de ce mari outragé.

Maintenant je dois, puisqu'on le veut, parler de son frère aîné, M. Auguste-Guillaume Schlegel. Si c'éftit en Allemagne que je voulusse encore parler de lui , on me regarderait avec surprise.

Qui parle encore à Paris de la girafe T

M. Auguste-Guillaume Schlegel est né à Hanovre , le & septembre 1767. Ce n'est pas de lui que je tiens cette particularité. Je n'ai jamais été si peu poli que de m'informer de son âge. Si je ne me trompe, j'ai trouvé cette date dans les biographies des femmes savantes de l'Allemagne par Spindler. M. A.-G. Schlegel est donc âgé

de soixante-sept ans. M. Alexandre de Humboldt et quelques naturalistes prétendent qu'il est plus âgé. CliampoUion était aussi de cette opinion. En parlant de ses services littéraires , je dois aussi revenir sur ses traductions: là, il rendit réellement de grands services. Sa traduction de Shakspeare est surtout un chef-d'œuvre incomparable. Peut-être, à Texception de M. Gries et de M. le comte de Platen, M. A.-G. Schlegel est-il le plus grand métrique de TAllemagne. Dans tous ses autres tra* vaux, on ne saurait lui accorder que la seconde, ou même la troisième place. Dans la critique esthétique, il lui manque, comme je Tai dit, la base d*uixe philosophie, et d'autres contemporains le dépassent beaucoup en ce genre, particulièrement Solger. Dans l'étude du vieux langage allemand , M. Schlegel est fort au-dessous de M. Jacob Grimm, qui, par sa grammaire, a mis fin à ces vues superficielles avec lesquelles on expliquait , à l'exemple des deux frères Schlegel, les monuments de notre langue. M. Schlegel aurait peut-être porté loin l'étude du vieux langage , s'il ne s'était élancé dans le sanskrit. Mais la vieille langue allemande n'était plus de mode, et le sanskrit pouvait exciter une nouvelle sensation. Mais aussi dans cette étude il resta en quelque sorte dilettante: Tinitiative de ses pensées appartient encore à son frère Frédéric; et ce qu'il y a de réel, de scientifique dans ses inductions sanskrites est l'œuvre, chacun le sait, de son savant collaborateur M. Lassen. M. Franz Bopp, à Berlin, est, en Allemagne, le véritable érudit sanskrit, et le

premier de tous. Dans la science hisloriqiic, M. ScWegel voulut une fois se cramponnera la renommée deNirbuhr qn1l attaqua; mais si on le compare à ce grand critique, ou à un Jean de Muller, à un Heeren et à d'autres historiens 9 on ne peut s'empêcher de sourire. Mais quel est son rang comme poète ? Ceci est difficile à déterminer.

Le joueur de violon Solomons, qui donnait des leçons au roi d'Angleterre George III y disait un jour à son auguste écolier : «Les joueurs de violon peuvent se diviser en (rois classes. A la première appartiennent ceux qui ne savent pas jouer du tout ; à la seconde, ceux qui jouent mal ; et à la troisième ceux qui jouent bien. Votre Majesté s'est déjà élevée jusqu'à la seconde classe. »

M. Schlegel appartient- il à la première ou à la seconde classe des poètes? Les uns disent qu'il n'est pas poète du tout; les autres disent qu'il est un mauvais poète. Tout ce que je sais, c'est qu'il n'est pas un Paganini.

M. A. -G. Schlegel ne dut sa célébrité qu'à l'assurance inouïe avec laquelle il attaqua les -autorités littéraires qui existaient alors. Il arracha les couronnes de laurier qui couvraient de vieilles perruques; et à celte occasion il fit voler beaucoup de poudre aux yeux de son public. Sa renommée est une fille naturelle du scandale.

Je l'ai déjà fait observer plusieurs fois, la critique à l'aide de laquelle M. Schlegel attaqua les autorités ne repose pas sur une philosophie arrêtée. Quand nous revînmes de l'étonnement où nous avait jetés cette assurance, nous reconnûmes bienlôl le vide absolu de la

262 ŒUVRES DE UENRl HEINE.

critique de M. Schlegel. Ainsi, lorsqu'il veut rabaisser le poète Burger, il compare ses ballades aux vieilles ballades anglaises rassemblées par Tévéque Percy, et il montre combien celles-ci sont plus simples, plus naïves, plus gothiques, et par conséquent aussi plus empreintes de poésie. M. Schlegel a suffisamment compris Tesprit du passé , surtout celui du moyen ftge, et il réussit fort bien à indiquer cet esprit dans les anciens monuments, et à expliquer leurs beautés sous ce point de vue. Mais tout ce qui appartient au présent, il ne saurait le comprendre; tout au plus sarsit-il quelques traits extérieurs, quelque chose de la physionomie du temps présent, ordinairement la partie la moins belle ; et comme il ne comprend pas l'esprit qui Tanime, il ne yoit dans toute notre vie moderne qu'une tiède prose. En général, il n'appartient qu'à un grand poète de saisir la poésie de la pensée d'un temps présent; la poésie d'un temps passé se devine plus facilement, et il est plus facile de la fah*e sentir aul autres. Ainsi M. Schlegel réussit à relever auprès de la multitude les poésies où repose le passé aux dépens de celles où respire et vit notre époque moderne. Les relies of ancient poetry rassemblées par Percy expriment l'esprit de leur temps conmie les poésies de Burger expriment Fesprit du nôtre. Si M. Schlegel avait compris cet esprit il n'eût pas pris la fougue avec laquelle il éclate dans les poésies de Burger pour le cri rauque d'un grossier magister, mais bien pour le puissant cri de douleur d'un Titan qui fut martyrisé par Taristocratie des.^entillàtres

DE l'allkmàgne. 201)

et des pédants académiques du Hanovre. Tel était ie supplice du pauvre auteur de LenorCj et de maint autre homme de génie qui végétait péniblement à Goettingue dans les fonctions de chétif professeur, et qui miou* rait dans la misère. Comment le magnifique chevallier A.-6. de Schlegel, protégé par de superbes patrons, ' appointé, baronisé, enrubané, aurait-il pu comprendre ces vers où Burger s'écrie avec rage : a Un homme d'honneur, plutôt que de mendier les faveurs des grands^ doit se faire arracher de ce monde par la faim! o Le nom de Burger signifie, en allemand, citoyené Ce qui augmenta encore beaucoup la réputation de M. Schlegel, ce fut la sensation qu'il produisit lorsque plus tard ici, en France, il s'attaqua aux autorités littéraires des Français. Nous vîmes avec joie et orgueil notre belliqueux compatriote démontrer aux Français que toute leur littérature classique ne vaut rien; que Molière est un bouffon et un farceur, et non pas un poète; que Bacine a également bien peu de valeur, et qu'eu revanche nous autres Allemands, nous sommes incontestablement les dieux du Parnasse. Son refrain était toujours que les Français sont lé petiple le plus prossrïque du monde^ et qu'il n'y a pas du tout de poésie en France. Ces choses-là, Thomme les disait dans un temps où, devant ses yeux, s'offraient encore journellement maint et maint coryphée de la Convention, où il voyait passer devant lui, en chair et en os, les derniers acteurs de cette tragédie de géants, dans un temps où

Napoléon hnprovisait chaque jour une sublime épopée^ lorsque Paris fourmillait de dieux, de héros et de rois... Mais M. Schlegel ne vit rien de ces choses. Lorsqull était ici, il ne voyait que lui-même, il ne regardait que sa figure dans un miroir, et de la sorte il est facile de comprendre qu'il u*ait pas aperçu de poésie en France. Mais, je le répète, M. Schlegel n'a jamais pu comprendre que la poésie du passé. Celle du temps présent lui échappe. Tout ce qui est vie moderne lui semble excessivement prosaïque, et il n'a pu concevoir la poésie de la France, ce sol maternel de la société et de la poésie modernes. Racine dut être aussi le premier poëte que M. Schlegel ne put comprendre, car ce grand poète se présente déjà comme le héraut des temps modernes près du grand roi avec qui commencent les temps notf* veaux. Racine est le premier poète moderne, comme Louis Xrv fut le premier roi moderne. Dans Corneille res-; pire encore le moyen âge. En lui et dans la fronde râle la voixdelavieille chevalerie qui pousse son dernier soupir; aussi lé désigne-tron quelquefois comme un poète romantique. MaiS; dans Racine, les sentiments et les poésies du moy«n âge sont complètement éteints : il ne réveille que des idées nouvelles; c'est l'organe d'une société neuve. On voit éclore dans son sein les premières violettes du printemps qui ouvre notre jeune âge ; on y voit même les bourgeons des lauriers qui s'épanouissent plus tard si largement. Qui sait combien d'actions d'éclat jaillirent des vers tendres de Racine? Les héros

DE l'allemagne. 2Gj

français qui gisent enterrés aux Pyramides, a Marengo, à Austerlitz, à léna, à Moscou, avaient entendu les vers de Racine, et leur empereur les avait écoutés de la bouche de Talma. Qui sait combien de quinlaux de renommée reviennent à Racine sur la colonne de la place Vendôme? Euripide est-il un plus grand poëte que Racine? c'est ce que j'ignore ; mais je sais que ce dernier fut une source vivante d'enthousiasme, qu'il a enflammé lé courage par le feu de Tamour, et qu'il a enivré, ravi et ennobli tout un peuple. Qu'exigez-vous de plus d'un poëte? Nous sommes tous mortels; nous descendons dans le tombeau, et nous laissons derrière nous notre parole; et quand cette parole a rempli sa mission, alors elle retourne dans le sein de Dieu, ce refuge de toutes les paroles de poëte, cette patrie de toutes les harmonies.

Si M. Schlegel s'était borné à dire que la mission de la parole de Racine était accomplie, et que le temps qui s'avançait toujours exigeait d'autres poètes, ses attaques auraient eu quelque base; mais elles se trouvèrent sans fondement lorsqu'il voulut démontrer la faiblesse de Racine en le comparant à des poëtes plus anciens. Nonseulement M. Schlegel n'a rien deviné de la grâce infinie, de la douce finesse , du charme profond qu'il y a dans cette pensée de Racine qui a revêtu de costumes, antiques ses héros français modernes, mêlant ainsi à l'intérêt des passions modernes l'intérêt d'une piquanle mascarade, mais il a encore été assez gauche pour pren-

i(j6 ŒUVRES DE HENRI HEINE.

dre tous ces délicieux travestissements au sérieux, pour juger les Grecs de Versailles d'après les Grecs d'Athènes, et comparer la Phèdre de Racine avec la Phèdre d'Euripide ! Cette manière de juger le présent à la mesure du passé est si fortement enracinée dans H. Schlegel, que c'est toujours avec le laurier des vieux poètes qu'il fustige les jeunes, et que, pour rabaisser Euripide à son tour, il n'a rien su trouver de mieux que de le comparer au vieux Sophocle, ou même à Eschyle.

Je serais conduit trop loin si je voulais montrer en détail comment M. Schlegel, voulant déprécier Euripide en se servant de cette méthode, s'est montré aussi aigre et aussi injuste envers lui que le fut jadis Aristophane. Ce dernier se trouvait placé, sous ce rapport, à un point de vue qui ofiTre une grande ressemblance avec le point de vue de Pécole romantique. Sa polémique est fondée sur de semblables sensations et sur des tendances pareilles; et si Ton a nommé H. Tieck un Aristophane romantique^ on pourrait avec raison nommer le parodiste d'Euripide et de Socrate un Tieck classique. Ainsi que M. Tieck et les Schlegel^ en dépit de leur incrédulité, ont cependant gémi sur la chute du catholicisme ; ainsi qu'ils ont désiré restaurer cette croyance dans la multitude } ainsi qu'ils ont bafoué dans ce dessein et chargé d'accusations les rationalistes et les humanistes; ainsi qu'ils ont exprimé la répugnance la plus amère pour les hommes qui répandaient dans la vie et la littérature une honnête pensée bourgeoise; ainsi qu'ils ont sifflé cet

DE l'alleuagne. 267

esprit de bourgeoisie comme des misères d'épiciers, lui opposant dans leur but la grande vie chevaleresque du moyen âge : de même Aristophane, qui se raillait des dieux, a-t-il cependant attaqué les philosophes qui préparaient la chute de tout TOlympe; de même* haïssait-il le rationaliste Socrate qui prêchait une meilleure morale^ de même ha'issait-il les poètes qui annonçaient déjà et exprimaient une vie moderne aussi difierente de l'ancienne période des dieux, des héros et des rois de la GrècC; que notre temps actuel diffère de la période féodale du moyen âge; de même il haïssait Euripide, qui n'était pas enivré du moyen âge de la Grèce comme l'étaient Eschyle et Sophocle, mais qui se rapprochait déjà de la tragédie bourgeoise. Je doute que M. Schlegel sache le véritable motif qui l'a porté à mettre Euripide si bas, en le comparant si défavorablement à Eschyle et à Sophocle ; mais je pense qu'un sentiment ignoré de lui-même guidait sa plume, et qu'il sentait dans le vieux tragique l'élément moderne, la bourgeoisie et le protes» tantisme, qui jadis étaient déjà si en haine au catholique^ païen, au marguillier athénien Aristophane.

Mais je fais peut-être à M. Schlegel un honneur qu'il n'a pas mérité, en lui prêtant des sympathies et des antipathies : il se peut qu'il n'en ait aucune. Dans sa jeunesse il fut un helléniste ; et, dans un âge plus avancé, il devint un romantique. Il se fit le coryphée de la nou~ velle école : elle reçut son nom et celui de son frère ^ et, de tous ceux de cette école, il fut peut-être celui qui la

208 ŒUVRCâ DE HENRI HlîIKE.

prit le moins au sérieux. Il la soutint de ses talents: il la seconda par ses études, se réjouit tant que la chose alla bien; el lorsque Técole prit une mauvaise fin, il poussa ses études dans une autre voie.

Bien que l'école soit tombée en ruines , les efforts de M. Schlegel ont eu cependant de bons résultats pour notre littérature. Il avait surtout montré comment on pouvait traiter des objets scientifiques dans un langage élégant. Auparavant , nul écrivain allemand n'osait écrire un livre scientifique dans un style clair et agréable : on écrivait dans un langage sec et diffus, qui sentait affi*eusement le tabac et la chandelle. M. Schlegel est du petit nombre des Allemands qui ne fument pas de tabac, vertu qu'il doit à la société de madame de Staél. En effet, il doit à cette dame ce poli extérieur qu'il a pu faire valoir en Allemagne, avec tant d'avantages. Sous ce point de vue, la mort de l'admirable madame de Staël fut une grande perte pour ce savant Allemand, qui trouvait, dans son salon, tant d'occasions de connaître les modes nouvelles, et qui, en sa qualité de son accompa-* gnateur dans toutes les capitales de l'Europe, pouvait voir le beau monde et s'approprier les plus belles manières. Ces habitudes de société lui étaient devenues si nécessaires, qu'après la mort de sa noble protectrice, il ne fut pas éloigné de s'offrir à la célèbre Catalan! pour l'accompagner dans ses voyages.

Comme je l'ai dit, la propagation de l'élégance est le principal mérite de M. Schlegel; et, grâce à lui, il se

DE l'allemacne. 2G9

glissa un peu de civilisation dans la vie des poètes de rAlIemagner Goethe avait déjh donné un exemple plein d'influence ; il avait montré qu'on peut être poète allemand^ et cependant être un homme de bonne compagnie. Autrefois^ nos poètes allemands méprisaient toutes les formes conventionnelles; et le nom de poète allemand^ ou le mot de génie poétique, avait la plus ignoble signification. Un poète allemand était alors un homme qui portait un habit râpé et en lambeaux ; qui confectionnait pour un écu des pièces de vers à Toccasion des niariages et des baptêmes; qui s'enivrait loin de la bonne compagnie où il n'était pas admis, et qu'on trouvait quelquefois, le soir, étendu sur les dalles de la rue, sentimentalement caressé par les rayons amotireux de Phébé. Quand ces gens-là devenaient vieux, ils avaient coutume de se plonger encore plus profondément dans leur mi* sère. n est vrai que c'était une misère sans souci, ou accompagnée d'un seul souci, à savoir où l'on buvait le plus de schnaps pour le moins d'argent.

C'est ainsi que je m'étais toujours représenté un poète allemand. Que je fus donc agréablement surpris, lorsqu'au l'année 4819, tout jeune encore et- visitant l'université de Bonn , j'eus Thonneur de voir face h face le génie poétique dans la personne de M. Auguste-Guillaume Schlegel! Après Napoléon, c'était le premier grand homme que je voyais, et je n'oublierai jamais cette vue ineffable. J'éprouve encore aujourd'hui la sainte terreur qui pénétra mon âme quand je me trouvai

devant sa chaire, et que je l'entendis parler. Je portais alors une redingote de bure blanche^ une toque rouge, de longs cheveux blonds, et je n'avais pas de gants. Mais M. Âuguste-Guiilaume Schlegel avait des gants glacés, et il était entièrement habillé d'après la nouvelle mode parisienne ; il était encore tout odorant du parfum de la bonne compagnie et de Feau de mille-fleurs qu'il ne s'était pas épargnée : c'étaient Télégance et la gentillesse en personne \ et, lorsqu'il parla du grand chancelier d'Angleterre, il ajouta mon amij et près de lui se tenait un laquais sous la livrée baroniale de la maison de Schlegel, qui avait soin des bougies placées dans des flambeaux d'argent; et, sur la chaire, à son côté, brillait un verre d'eau sucrée sur une soucoupe de cristal. Un laquais en livrée ! des bougies ! des flambeaux d'argent ! mon ami le grand chancelier d'Angleterre l des gants glacés ! de l'eau sucrée I quelles choses inouïes dans la classe d'un professeur allemand I Tout cet éclat ne nous éblouit pas peu, nous autres jeunes gens, et moi sur* tout j et je fis alors sur M. Schlegel trois odes, et chacune de ces odes , commençait par ces paroles : a 0 toi qui, etc. ; d mais ce n'était que dans la poésie que jV sais tutoyer un homme si distingué. Son extérieur était réellement très-imposant : sur sa petite tète mince ne brillaient. plus qu'un petit nombre de cheveux ^ris, et son corps était si chétif, si consumé, si transparent^ qu'il semblait tout esprit, et qu'il avait l'air d'un symbole du spiritualisme.

DE L'ALLEMAGNE. 27i

Cependant il venait de se marier, et lui, le chef des romantiques, il avait épousé la fille du conseiller du consistoire Paulus, à Heidelberg, le chef des rationalistes allemands. C'était une union symbolique; le romantisme se mariait en même temps au rationalisme; mais cet accouplement monstrueux ne produisit pas de fruits. Au contraire, la séparation n'en devint que plus grande. Déjà, le lendemain de la nuit des noces, le rationalisme s'en retourna, en fuyant à sa maison, ef ne voulut avoir plus rien à faire avec le romantisme; car le rationalisme, raisonnable comme il est toujours, ne voulait pas être marié d'une façon purement symbolique ; et dès qu'il reconnut la nullité intérieure du romantisme, il s'en alla. Je sens que tout ceci est un peu obscur. Je vais m'expliquer plus clairement.

Thyphon, le méchant Tbyphon, haïssait Osirîs(qui était un dieu égyptien, comnie vous le savez), et lorsqu'il le tint en sa puissance, il le mit en pièces. Isis, la pauvre Isis, la femme d'Osiris, chercha péniblement à rappro* cher ces morceaux, les cousut ensemble, et réussit à restaurer intégralement son époux déchiré. Intégralement? Hélas I non, il manquait un fragment capital, que la pauvre déesse n'avait pu retrouver. Pauvre Isis ! elle fut obligée de se contenter d'un complément en bois. Pauvre Isis ! De là vint un grand culte en Egypte, et à Heidel* bei^ un grand scandale.

C'est un vieux mythe qui, dans son temps, a produit une joyeuse sensation. Depuis ce temps on perdit entiè-

272 ŒCVaZS DE HENRI HEINE.

remeDt de vue M. A.-G. Schlegel ; il s'était évanoui. Le mécontentement que lui causait un pareil oubli le poussa cntin, après longues années d'absence, vers Berlin, Tancienne capitale de sa grandeur littéraire. U y vint faire quelques leçons publiques sur Testhétique ; mais il n'avait appris rien de nouveau pendant tout cet intervalle ; et il parlait alors devant un public qui avait reçu de Hegel une philosophie de Fart et une science de Testbétique. On railla et on haussa les épaules. Il lui arriva, comme à une vieille comédienne qui remonte , après vingt ans d'absence^ sur le théâtre de ses anciens succès, et qui ne comprend pas pourquoi le puMic rit au lieu d'applaudir. L'homme avait ei&oyablement changé^ et il réjouit Berlin, quatre semaines durant, par l'étalage de ses ridicules. C'était un fat vieilli qui se faisait bafouer partout; on en raconte d'incroyables choses.

Ici, à Paris, j'eus la douleur derevoh? M. A.-G. Schlegel en personne. Je n'avais jamais pu me,figurer qu'un pareil changement fût possible. Ce fut peu de temps après mon arrivée. J'allais visiter la nuiison qui fut habitée par Molière; car j'honore les grands poètes, et je cherche partout avec un esprit religieux les traces de leur passage terrestre : c'est un culte. Sur mon chemin, aux piliers de la halle, non loin de cette sainte maison, j'aperçus un personnage dont les traits indécis me parurent offrir quelque ressemblance avec le Guillaume Schlegel d'autrefois. Je crus voir son esprit; mais ce n'était que son corps. L'esprit est mort; c'est le corps

DE l'allt^magne. 273

qui revient sur la terre. Ce corps avait passablement engraissé ; la chair s'était rattachée à ces minces jambes spiritualistes, et on apercevait même un ventre prépon* dérant, au-dessus duquel pendait une grande quantité de rubans d*ordres. La petite tête, jadis si grise et si argen* tée, portait une joyeuse perruque blonde. L'homme était habillé à la mode de l'année 1818^ dans laquelle mourut madame de Staël. Il souriait gaiement, et s'agitait afec une coquetterie juvénile ; il s'était réellement opéré en lui un rajeunissement merveilleux : c'iétait une plaisante sieconde édition de sa jeunesse ; il semblait revenir en fleur ; et je soupçonne même que le vermillon de ses joues n'était pas emprunté à l'art, mais à une saine ironie de la nature.

En ce moment, il me sembla voir le défunt Poquelin à sa fenêtre , me jetant un sourire en désignant du doigt cette joviale et mélancolique appariticîn. Son côté ridicule m'apparut alors dans un vif éclat ; je compris toute la profondeur et la portée de la bouffonnerie qui s'y trouvait imprimée, et j'aperçus dans tout son jour le caractère de comédie de ce personnage, qui, malheureusement, n'a pas trouvé de grand comique pour le mettre sur la scène. Molière seul eût été l'homme capable de transporter une pareille figure sur le Théâtre- Français; lui seul avait le talent nécessaire pour une telle entreprise. C'est ce que soupçonna de bonne heure M. A.-G. Schlegel; et il prit Molière en aversion, comme Napoléon prit en aversion Tacite. M. Schlegel , le fin

critique^ avait, dès longtemps, pressenti qu'il n'eid pas échappé à Molière, ce grand comique, s'il eût encore vécu. Napoléon, le César français , disait de Tacite qu'il avait calomnié les empereurs romains. M. Schlegel, rOsiris allemand, dit de Molière qu'il n*était pas un poète, mais simplement un bouffon.

M. Auguste-Guillaume Schlegel quitta bientôt Paris, aphès avoir été décoré de Tordre de la Légion d'honneur. Le Moniteur a hésité jusqu'à ce jour de donner officiellement cette nouvelle; mais Thalie, la muse de la comédie, Ta vivement inscrite sur ses joyeuses tablettes.

Après les Schlegel, M. Louis Tieck fut un des écrivains les plus actifs de l'école romantique. Il combattit et il composa pour elle. Ce fut un poète, nom que ne mérita aucun des deux Schlegel. Ce fut un fils véritable de Phœbus ApoUo, et, comme le dieu éternellement adolescent, il ne porta pas seulement la lyre, mais Tare et le carquois rempli de flèches retentissantes. Il était ivre d'enthousiasme lyrique et de cruauté critique, comme son père le Delphien. Comme celui-ci, dès qu'il avait impitoyablement écorché quelque Marsyas littéraire , ses doigts sanglants se portaient joyeusement sur les cordes d'or de sa lyre, et il se mettait à chanter une douce chanson de troubadour.

La polémique qu'il soutint, sohs une forme drama* tique, contre les adversaires de Técole, est une des plus curieuses apparitions de notre littérature; ce sont des drames satiriques que Ton compare ordinairement aux comédies d'Aristophane, mais ils en diffèrent autant qu'uncT tragédie de Sophocle diffère d'une tragédie de Shakspeare. Les comédies antiques avaient tonte l'unité d'action, la marche rigoureuse et la langue élégamment

mélrique de la tragédie antique dont elles étaient la parodie. Les satires dramatiques de M. Tieck sont coupées d'une façon aussi aventureuse , et elles sont aussi irrégnlières^ conçues dans un langage aussi capricieux que les tragédies de Shakspeare. Cette forme était-elle une nouvelle invention de M. Tieck? Non; elle existait déjà parmi le peuple, et particulièrement en Italie. Ceux qui comprennent l'italien peuvent se faire une juste idée des drames de ^T. Tieck, en ajoutant quelques rêveries de clair de |une allemandes aux comédies fantastiques, merveilleuses et bariolées du vénitien Gozzî. M. Tieck a même emprunté aux joyeux enfants des Lagunes la plupart dé ses masques. A son exemple, beaucoup de poètes allemands s'emparèrent de cette forme^ et nous eûmes des comédies dont TeiFet n'était pas pro« duit par un caractère plaisant ou par une bouffonne in« trigue, mais où Ton nous introduisait immédiatement dans un monde fabuleux où les animaux parlent et agissent comme des hommes, et où le hasard et le caprice prennent la place de Tordre naturel des choses. C'est ce que^nous voyons aussi dans Aristophane. Seulement le dernier a pris cette forme pour dramatiser toute la profondeur de ses vues sur la société, comme dans les Oiseaux, où les manies insensées des hommes, leur goût de bâtir des chimères dans Tespace, leur audace à braver les dieux éternels, et la vanité de leurs triomphes, sont représentés sous les masques les plus burlesques. C'est ce qui fait la grandeur d'Aristo-

phanc. Ses vues sont immenses; elles sont plus grandes, plus tragiques même que celles des tragiques; ses comédies sont réellement des tragédies rieuses. Voyez son Paisteteros. Un poète moderne Peut montré, à la fin de la pièce , dans sa nullité ridicule. Là , au contraire, il gagne Basilea, la belle, la puissante Basilea; il s'élève dans sa ville de nuées avec sa divine épouse, les dieux sont forcés de se conformer à sa volonté , la folie célèbre son union avec la puissance, et la pièce se ter* mine par de joyeux chants d'hyménée. Est-il, pour un homme raisonnable, quelque chose de plus terriblement tragique que cette victoire et que ce triomphe des fous? Nos Aristophanes allemands ne s'élèvent pas si haut : ils se sont interdit toute haute pensée , toute vaste contemplation du monde ; sur les deux plus importantes choses humaines, la politique et la religion, ils ont gardé un très-modeste silence, et ils ne se sont hasardés à traiter que le thème choisi par Aristophane , dans les Grenouilles. Pour objet principal de leurs satires, ils ont choisi le théâtre lui-même, et ils se sont moqués, avec plus ou moins de verve, des défauts de notre scène. Mais il faut avoir égard à l'état politique de F Allemagne. Nos satiriques , forcés de détourner leurs traits loin de tous les princes véritables, voulurent se dédommager de cette contrainte sur les rois de théâtre et les princes de coulisses. Nous qui ne possédions presque pas de journaux politiques discutants , nous avons toujours été comblés d*une foule de feuilles esthétiques,

qui ne contiennent que des contes oiseux et des articles de théâtre ; de sorte qu!en voyant nos publications périodiques, on serait tenté de croire que toute la nation allemande ne se compose que de bavardes nourrices et de critiques de théâtre. Mais on nous eût mal jugésr Après la révolution de juillet, dès qu^il fut permis de prononcer une parole libre dans notre chère patrie , on vit combien peu ces piteuses écrivasseries nous conten* talent. Il s'éleva tout à coup des feuilles où Ton jugea le jeU; bon ou mauvais, des rois véritables, et plus d'un d'entre eux, qui avait oublié son rôle, fut sifflé dans sa propre capitale. Nos Schéhérazades littéraires , qui avaient coutume d'endormir, par leurs contes, le public, ce lourd sultan, furent obligés de se taire, et les comédiens virent avec étonnement que ieur parterre était vide le jour où ils jouaient le plus divinement. La cage des terribles critiques restait même souvent déserte. Les bous héros de théâtre s'étaient souvent plaints d'être sans cesse l'objet de toutes les conversations et de tous les écrits, et de ce que leurs vertus domestiques servissent de pâture aux gazettes. Quel fut leur effroi en voyant que les choses prenaient une telle marche qu'il ne serait bientôt plus du tout question de leurs personnes!

En effet , quand le soleil de juillet nous éclaira, le théâtre, la critique et les contes prirent subitement fin en Allemagne, et les comédiens, les critiques et les conteurs tremblèrent et s'écrièrent que l'art touchait à sa ruine. Mais cette grande catastrophe qui menaçait notre

DE L^LLËHAGNB. 279

pairie a été heureusement détournée par la sagesse et la force de la diète de Francfort. Une révolution n'éclatera pas en Allemagne, on doitrTespérer; nous sommes préservés de la guillotine et de toutes les horreurs de la liberté de la presse ; les chambres des députés , dont la concurrence faisait tant de tort aux théâtres, qui ont cependant des privilèges concédés antérieurement, se-ront supprimées, et l'art est sauvé. On fait en ce moment^ en Allemagne et particulièrement en Prusse, tout ce qu'il est possible de faire pour Tart. Les musées rayonnent de toutes les couleurs de Tiris , les orchestres retentissent, les danseuses exécutent leurs plus volup^ tueux entrechats^ le public est distrait et réjoui par mille et un contes, et la critique de théâtre fleurit plus que jamais I

Justin rapporte dans ses histoires que Cyrus , ayant apaisé la révolte des Lydiens, sut réfréner Tesprit turbulent de ce peuple courageux , en le forçant de s'occuper des beaux-arts et d'autres choses joyeuses. Depuis ce temps, il ne fut plus question des émeutes lydiennes; les restaurateurs lydiens, les danseuses et les artistes du pays , n'en furent que plus célèbres.

Nous avons maintenant du repos en Allemagne; la critique du théâtre et les contes y sont de nouveau l'affaire principale, et comme M. Tieck excelle dans ces .deux branches, tous les amis de Tart lui paient le tribut d'admiration qui lui est dû. C'est , en effet, le meilleur écrivain de nouvelles de FAUemagne. Ses écrits ne sont

pas toutefois de la môme espèce et de ]a même valeur. Comme chez les peintres, on peut distinguer dans M. Tieck plusieurs manières. Sa première manière appartient encore entièrement à l'ancienne école ; il n'écrivait alors que sur là demande et la commande d'un libraire; et ce libraire n'était aulre que Nicolaï en personne , le champion le plus opiniâtre des lumières et de la philanihropie, le plus grand ennemi de la superstition , du mysticisme et du romantisme* Nicolaï était un mauvais écrivain, une perruque prosaïque, qui s'est rendu souvent fort ridicule avec son nez sans cesse braqué sur les jésuites } mais nous qui sommes nés plus tard , nous devons avouer que le vieux Nicolaï était un homme plein de droiture; qu'il parla avec loyauté au peuple allemand, et que, par amour pour la sainte cause de la vérilé , il ne recula pas devant le plus cruel de tous les martyres, devant le ridicule. On m'a conté, à Berlin , que M. Tieck habitait autrefois la maison de ce forave homme ; il demeurait à un étage au-dessus de Nicolaï; le temps nouveau marchait déjà sur la tête du vieux temps.

Les ouvrages que M. Tieck écrivît dans sa première manière, des contes et de longs romans pour la plupart, comme William Lowel , le meilleur de tous , sont fort insignifiants. Il semble que cette opulente et poétique nature ait été avare dans sa jeunesse , et qu'elle îiit conservé ses trésors pour des temps plus éloignés; ou peut-être M. Tieck ne connaissait-il pas lui-même les

richesses que renfermait sa poitrine, et les Schlegel furent-ils forcés de les découvrir à Taide de la magique baguette de coudrier. Dès que M. Tiéck se trouva eu contact avec les Schlegel , tous les trésors de son imagination , de son âme et de son esprit s'ouvrirent : les diamants étincelèrent, les perles les plus pures tombèrent par flots, et y par-dessus tout^ éclata Tescarboucle, ce joyau fabuleux, dont les poètes romantiques parlaient tant alors, et qu'ils ont tant chanté. Cette riche poitrine fut la véritable trésorerie' où puisèrent les Schlegel pour subvenir aux frais de leurs campagnes littéraires» M. Tieck dut écrire pour l'école les comédies satiriques dontj*ai parlé, et confectionner en même temps, d'après la nouvelle recette esthétique, une foule de poésies à la dernière façon. C'est là la seconde manière de M. Tieck# 6es productions dramatiques les plus remarquables dans cette manière sont : l'Empereur Octavierij Sainte Ge* neviève et Fortunaius , trois drames composés d'après les livres populaires du même nom. Ces vieilles légendes que le peuple allemand conserve toujours précieusement, le poète les a revêtues d'un riche et nouveau vêtement. Mais, pour moi, j'en conviens, je les préfère dans leur vieille forme simple et naïve. Quelque belle que soit la Geneviève de M. Tieck, j'aime mieux le livre populaire , nral imprimé à Cologne sur le Rhin , aveô de mauvaises gravures en bois, où Ton a représenté d'une façon touchante la pauvre princesse palatine toute nue , chastement couverte de ses longs cheveux, et fai* 1. 10.

â83 ŒUVRBS DE HENRI HEINE.

sant allaiter son enfant par une biche compatissante. Les nouvelles que M. Tieck a écrites dans sa seconde manière sont beaucoup plus précieuses que ces drames; elles sont aussi ^ pour la plupart, imitées des vieilles légendes populaires. Les plus excellentes sont le blond Eckbert et le Runenberg. Dans ses poésies , on sent une intimité mystérieuse, un accord singulier avec la nature, mais surtout avec Tempire des plantes et des pierres. Le lecteur se sent comme transporté dans une forêt enchantée; il entend les sources souterraines ruisseler mélodieusement. Il croit enteudre quelquefois son propre nom prononcé dans les murmures du feuillage. Des plantes aux larges feuilles , qui semblent animées , en* lacent ses pieds et entravent sa marche ; des fleurs merveilleuses et inconnues ouvrent, pour le contempler, de ^ands yeux diaprés de mille couleurs ; des lèvres invisibles pressent son front ; de hauts champignons dorés s'agitent au pied des arbres , et résonnent doucement comme des clochettes; de grands oiseaux silencieux se balancent sur les branches ^ et baissent vers lui leurs

longs becs pensifs Tout respire ; tout est frémissant

et plein d'attente.... Tout à coup le cor résonne; une image de femme aux plumes flottantes, le faucon au poing , passe sur une blanche haquenée ; et elle est si belle , si blonde ; ses yeux sont si bleus , si riants et à la fois si sérieux, si sincères et en même temps si ironiques, si chastes et en même temps si voluptueux, que Ton croit voir rimagination de notre excellent Louis Tieck en

DÉ l'âllemagnb. 283

personne. Oui t son imagination est une courtoise damoiselle, qui poursuit dans une forêt enchantée des animaux fabuleux y peut-être la rare licorne y qui ne se laisse prendre que par une vierge.

Une singulière modification s'opère à présent chez M. Tieck; elle annonce sa troisième manière. Après avoir quelque temps gardé le silence au temps de la décadence des Schlegel , il reparut en public , et de la façon à laquelle on s'attendait le moins. L'ancien enthousiaste , qui s'était jeté dans le sein de Téglise catholique avec un zèle de néophyte , qui avait combattu si puissamment la philanthropie et le protestantisme ^ qui ne respirait que pour la féodalité et le moyen ftge , qui n'aimait Tart que dans les expansions d'un cœur naïf, se présenta dès lors comme adversaire de l'extravagance^ comme peintre de la moderne vie bourgeoise , comme artiste qui demande la clarté de la conscience dans Tart; en un mot, comme un homme de bon sens. C'est ainsi qu'il se montre dans une série de nouvelles nouvelles , dont quelques-unes sont connues en France. L'étude de Goethe y est visible, et^ en général, dans sa troisième manière > M. Tieck apparaît comme un disciple de Goethe. C'est la même clarté artistique, la même sérénité^ le même calme et la même ironie. L'école des Schlegel n'avait pas réussi jadis à attirer Goethe^ nous voyons à présent cette école, représentée par M. Louis Tieck, passer dans le camp de Goethe. Ceci fait souvenir d'une légende musulmane. Lé prophète avait dit à la montagne ; a Montagne > viens

â84 ŒUVRES DE HENRI HEINE. .

à moi.» Mais la montagne ne vint pas. Et, voyoz-vous, un plus grand miracle s'accomplit : le prophète alla à la montagne.

M. Tieck est né à Berlin, le 31 mai 1773. Depuis une longue suite d'années, cet auteur s'est établi à Dresde, où il s'occupe particulièrement du théâtre; et lui qui dans ses écrits a sans cesse pçrsîflé les conseillers auliques comme le type du ridicule, il est maintenant devenu conseiller aulique de S. M. le roi de Saxe. 11 faut convenir que le bon Dieu est un satirique encore plus grand que M. Tieck.

Il s'est élevé aujourd'hui une singulière mésintelli* gence entre la raison et l'imagination de M. Tieck. La première, la raison de M. Tieck, est un honnête bourgeois bien sobre , qui honore l'économie et Tordre, et qui ne veut pas entendre parler d'enthousiasnoe ; mais l'autre, son imagination , est toujours cette femme chevaleresque aux plumes flottantes, et le faucon au poing. Ces deux créatures forment une curieuse union, et il est quelquefois affligeant de voir la pauvre noble dame forcée de servir son époux bourgeois dans son ménage, et d'aller dans sa boutique l'aider à vendre du beurre et du fromage. Mais quelquefois, la nuit, quand Thonnéte homme ronfle paisiblement, la tête plongée dans son bonnet de coton, la noble dame se lève furtivement de son lit de misère conjugale, elle monte son blanc palefroi, et court chasser joyeusement, comme jadis, dans la forêt enchantée du romantisme.

DE l'aLLEMâGNE. ^So

Je ne saurais passer sous silence que la raison dé M. Tieck est devenue plus raide que jamais dans ses dernières nouvelles, que son imagination fait de plus en plus pénitence pour son tempérament romantique, et que même, dans les nuits froides, elle reste, en bâillant avec satisfaction, dans la couche conjugale, où elle se rapproche presque avec amour de son maigre époux.

Cependant M. Tieck est toujours un grand poëte, car il peut créer des êtres animés, et de son cœur s'échappent des paroles qui ont le pouvoir d'agiter nos cœurs. Une nature molle, quelque chose d'indécis, d'incertain, une faiblesse extrême, ce sont là les qualités qu'on ne trouve pas seulement aujourd'hui, mais qu'on a toujours vantées en lui. Ce manque de force et de résolution se fait trop sentir dans tout ce qu'il fait et dans tout ce qu'il écrit. Il ne se montre jamais prime-sautier. Sa première manière ne le dénonce pas du tout; la seconde le présente comme un fidèle écuyer, portant Técu, la lance et le heaume des Schlegel; et sa troisième manière indique un imitateur de Goethe. Ses critiques de théâtre qu'il a rassemblées sous le titre de Feuilles dramaiur^ giquesy sont encore ce qu'il a fait de plus original; mais ce sont dos critiques de théâtre.

Pour peindre tout à fait Hamlet comme un honime faible, Shakspeare le fait lier conversation avec des comédiens, et apparaître comme un bon critique de théâtre.

M. Tieck ne s'est jamais soumis à une discipline sé-^

Tère. n n'a étudié que les langues modernes et les vieux documents de notre poésie teutonique. Il parait qu'il est resté toujours étranger aux études anciennes^ comme un véritable romantique. Jamais il ne s*est occupé de philosophie; cette branche de savoir semble même lui répugner. Dans les champs de la science, M. Tieck n'a cueilli que des fleurs et des branches légères , pour régaler avec les premières le nez de ses amis , et avec les dernières le dos de ses adversaires. Ses écrits sont des bouquets ou des faisceaux de verges. Nulle part une gerbe avec des épis.

Après Goethe, c'est Cervantes que M. Tieck a le plus imité. L'ironie humoristique, je pourrais dire l'humeur ironique de ces deux écrivains, répand aussi son parfum dans les nouvelles qui appartiennent à la troisième manière de M. Tieck. L'ironie et Vhumour y sont tellement fondues qu'elles sont une. Il est beaucoup question chez nous de cette ironie humoristique ^ Vécole de Goethe Ta prise comme une des plus grandes qualités du maître, et elle joue en ce moment un rôle important dans la littérature allemande. Mais elle n'est qu'un signe de notre servitude politique, et comme Cervantes, écrivant du temps de l'inquisition, dut chercher un refuge dans l'ironie de bonne humeur pour ne pas donner prise aux familiers du saint office , Goethe prit l'habitude de dire avec ce même ton d'ironie tout ce qu'il ne pouvait dire nettement, lui ministre d'État, lui courtisan. Goethe n'a jamais tu la vérité : seulement, quaud il n'a pu la mon-

trer nue, il Ta habillée d'ironie et d'humour. Les honnêtes Allemands, qui plient sous la censure et les entraves de toute espèce , et qui ne peuvent cependant jamais renfermer leurs opinions, sont particulièrement réduits à la forme ironique et humoristique. Cestleseul moyen d'évasion qui reste encore à leur droiture, et dans cette forme leur honnêteté se montre encore de la manière la plus touchante. Ceci me ramène de nouveau à Hamlet, prince de Danemark. Hamlet est la plushon** nète peau de mortel qui soit au monde. Sa dissimulation ne sert qu*à cacher les dehors. Il est fantasque^ parce qu*un esprit fantasque choque moins l'étiquette de cour qu'une franchise vigoureuse. Dans toutes ses saillies ironiques, il laisse toujours voir qu'il se manière à dessein; son opinion véritable se décèle dans tout ce qu'il dit et ce qu'il fait, à tout homme qui s'entend à voir quelque chose, et même au roi à qui il ne peut dire ouvertement la vérité (il est trop faible j)our cela), mais auquel il ne prétend la cacher d'aucune façon. Hamlet est parfaitement loyal ; l'homme le plus loyal pouvait seul dire : a Nous sommes tous des fourbes. » En jouant le fou il ne veut pas non plus nous tromper, il sent bien lui-même qu'il est fou.

J'ai encore à louer deux ouvrages de M. Tieck, par lesquels il s'est acquis tout particulièrement des droits à la reconnaissance du public allemand. Ce sont sa traduction d'une suite de drames anglais antérieurs à Shakspeare, et sa traduction du Don Quixote.

Parmi ces drames il en est quelques-uns qui portent le môme nom et traitent le même sujet que des pièces de Sbakspeare. Nous y trouvons encore la même intrigue, le même développement âcénique, enfin toute la tragédie de Sbakspeare , moins la poésie. Quelques commentateurs se sont imaginé que c'étaient les ébau-ches du grand poète, pour ainsi dire ses cartons dramatiques, et, si je ne me trompe, M. Tieck lui-méufie a soutenu que le Roi Jean, qui fait partie de ces vieilles pièces, était un ouvrage de Sbakspeare, par lequel il aurait préludé au grand chef-d'œuvre que nous connaissons sous ce titre ; mais c'est une erreur. Ces tragédies ne sont que les pièces surannées que nous savons avoir été refaites complètement ou en partie par Sbakspeare, selon les besoins des directeurs de tbéâtre^ qui lui ont payé douze à seize scbellings pour un tel travail . C'était un pauvre arrangeur qui valait bien les plus superbes royautés littéraires d'aujourd'hui. L'autre grand poète, Miguel Cervantes, ne jouait pas un rôle moins humble dans le monde réel. Ces deux hommes, Tauteur de Hamlet et Tauteur de Don Quixote, sont les plus grands poètes qu'ait produits le temps moderne. Mais Cervantes, encore plus que le doux William , exerce sur moi un charme indéfinissable. Je l'aime jusqu'aux larmes. Cet amour date de très-longtemps.

a La vie et les actions de l'ingénieux hidalgo don Quixote de la Mancha, écrites par Miguel de Cervantes Saavedra. » C'est là le premier livre que j'ai lu, après

DE l'aliemagne. S^89

avoir appris à prononcer assez couramment les lettres. Je me ressouviens encore parfaitement de ce petit temps où je m'échappais de bon matin de la maisou paternelle et où j'allais courir au jardin de la cour, pour lire, sans être troublé, le Don Quixote. C'était par une belle matinée de mai ; le printemps, qui commençait, brillait déjà dans une paisible aurore, et il se faisait louer ptir le rossignol , son doux flatteur, et celui-ci chantait ses louanges d'une voix si molle et si caressante, que les roses les plus pudiques ouvraient leurs boutons, et que les gazons amoureux et les rayons du soleil se donnaient de tendres et vifs baisers, et que les arbres et les fleurs frémissaient de ravissement. Moi, je m'assis sur un vieux banc de pierre bordé de mousse, dans Tallée qu'on nommait TAllée des Soupirs, non loin du jet d'eau, et mon jeune cœur se réjouit des grandes aventures du hardi chevalier. Dans ma probité enfantine, je prenais tout au plus sérieux. De quelque manière que le pauvre héros fût ballotté par le sort, je me disais qu'il devait en être ainsi, que c'était le lot des héros d'être honnis aussi bien que d'être battus , et cela m'affligeait fort. J'étais uc enfant, et je ne connaissais pas l'ironie que Dieu a crééi^ dans son univers, et que le grand poète a imitée dans le sien; et je pouvais répandre les larmes les plus amères quand le noble chevalier ne recueillait que de l'ingratitude et des horions pour sa grandeur d'âme 3 et comme , peu exercé dans la lecture , je pronon^-ais chaque mot à haute voix, les oiseaux et les arbres pou-

vaient m'entendre. Comme moi, ces innocents êtres de la nature n*enteudaient rien à Tironie, eux aussi prenaient tout au sérieux , et ils pleuraient des douleurs du pauvre chevalier. Je crus du moins voir gémir un vieux chêne, et le grave jet d'eau secouer plus violemment sa barbe ondoyante pour géniir sur la dureté des hommes. Nous trouvâmes que Théroïsme du chevalier ne méritait pas moins d'admiration quand le lion, peu en train de combattre , lui tounia le dos, et que ses actions étaient d'autant plus glorieuses et méritoires, que son corps était chétif et desséché , que Tarmure qui le protégeait était vermoulue, et que la rosse qui le portait était décharnée. Nous méprisâmes fa basse populace qui attaquait lâchement le héros à coups de bâton, mais plus encore la haute populace, qui, parée d'habits de soie, de belles phrases distinguées et d'un titre ducal, «e moquait d'un homme qui la surpassait tant en noblesse et en esprit. Le chevalier de Dulcinée s'élevait de plus en plus dans mon estime, et il gagnait de plus en plus mon affection à mesure que je lisais dans ce livre merveilleux, ce qui arriva tous les jours dans ce jardin jusqu'à la fin de l'automne, où j'atteignis la fm de l'histoire; mais jamais je n'oublierai le jour où je lus le récit de ce malheureux combat où le chevalier fut si tristement vaincu.

Tétait un triste jour : de laids nuages gris couvraient un ciel gris; les feuilles jaunies se détachaient douloureusement des arbres; de lourdes larmes de pluie étaient

DE l'AiLEMÀGNE, 39i

suspendues aux dernières fleurs, qui inclinaient mélaur coliquement leurs têtes mourantes. Les rossignols avaient depuis longtemps cessé de chanter; Tirnage de la décadence de toutes choses m'environnait de toutes parts, et mon cœur faillit se briser lorsque je lus comment le noble chevalier se trouva étendu tout poudreux et tout meurtri sur le sol, et comme sans lever sa visière, élevant vers son vainqueur une voix creuse et affaiblie qui semblait sortir du fond d'une tombe, il lui dit : a Dulcinée est la plus belle dame de Tuniversi et moi la plus malheureux des chevaliers du monde entier; mais il ne convient pas que ma faiblesse me fasse nier cette vérité.,. Percez-moi de votre lance, chevalier I »

Hélas ! cet éclatant paladin du croissant d'argent, qui vainquit le plus vaillant et le plus noble des chevaliers, c'était un barbier déguisé.

Je crus que je ne me consolerais jamais ; mais le temps console de tout.

Revenons à M, Tieck. Sa traduction lui a parfaitement réussi. Personne n'a mieux compris la folle grandezza de ringéiiieux hidalgo de la Mancba ; personne ne l'a si fidèlement rendue que notre excellent Tieck, Ce livre so fait lire en allemand comme dans l'original ; et avec Hamlet et Faust , c'est peut-être la poésie favorite des Allemands. C'est que , dans ces deux étonnants et profonds ouvrages, comme dans le Don Quixote, nous avons retrouvé la tragédie do notre propre néant. Les jeunes gens allemands aiment Hamlet ^ parce qu'ils

sentent a que le temps est sorti de ses gonds. » Ils soupirent également de ce qu'ils sont appelés à le rétablir; ils sentent en même temps leur incroyable faiblesse, et déclament sur a être ou n'être pas. » Les hommes mûrs aiment au contraire davantage le FausL La disposition de leur âme les entraîne vers ce hardi investigateur, qui forme un pacte avec le monde des esprits et ne craint pas le diable. Mais ceux qui ont reconnu que tout est vanité, que tous les efforts humains sont vains, préfèrent le roman de Cervantes; ils y voient un persiflage de tout enthousiasme, et tous nos chevaliers actuels qui combattent pour une idée leur semblent autant de Don, Quixote. Miguel de Cervantes a-t-il soupçonné Tapplicàtion qu'un temps moderne ferait de son ouvrage ? a-t-il réellement parodié l'enthousiasme idéal dans son long et sec chevalier, et la raison positive dans son épais écuyer? Toujours est-il que la dernière joue le râle le plus ridicule , car la raison , avec tous ses proverbes sensés et usuels , n'est pas moins forcée de trotter, sur un âne paisible, derrière l'enthousiasme; en dépit de ses meilleures vues, elle et son âne ne sont pas moins forcés de partager toutes les disgrâces qui arrivent si fréquemment au noble chevalier et à sa noble Rossinante : car l'enthousiasme idéal est une nature si puissamment entraînante, que la positive raison, avec ses ânes, est toujours involontairement forcée de le suivre.

Ou bien le profond penseur espagnol a-t-il voulu plus vivement persifler la nature humaine ? a-t-il représenté

DE LALLE&IAGNE. 293

notre âme sous la forme de don Quixote, et notre corps sous la forme de Sancho Pança ? Cette longue histoire serait alors un grand mystère où la question de Tesprit et de la matière serait discutée dans sa plus affreuse vérité. Tout ce que je vois dans ce livre , c*est que le pauvre matériel Sancho sou&e beaucoup pour les don* quixoteries spiritualistes ; il reçoit sans cesse des coups ignobles pour les plus nobles vues de son mattre» et il est plus intelligent que lui, car il sait que les coups sont très-fâcheux et les olla podrida très-agréables. Vraiment le corps semble souvent plus clairvoyant que l'esprit^ et rhomme pense souvent mieux avec son dos et son estomac qu^avec sa tète.

Mais si le vieux Cervantes n'a voulu peindre dans son Don Quixote que les fous qui se sont imaginé de restaurer un passé éteint ^ et particulièrement la chevalerie du moyen ftge^ ce serait une ironie du hasard que l'école des Schlegel nous eût donné la meilleure traduction d'un livre qui est le plus réjouissant miroir de sa propre folie.

Parmi toutes les folies de Técole romantique en Allen)()gne; la constance avec laquelle on loua et vanta Jacob Boehm, le cordonnier de Vôrlitz^ mérite une mention particulière. Ce nom était comme le schiboleth de ces gens^là. Quand ils prononçaient le nom de Jacob Boehm^ ils faisaient leurs plus sérieuses grimaces. Je ne pourrais dire si ce singulier cordonnier fut un philosophe aussi distingué que beaucoup de mystiques allemands

l'assurent^ car je n'ai jamais rien lu de lui ; mais je suis persuadé qu'il ne faisait pas d'aussi bonnes bottes que M. Sakoski. En général , les cordonniers jouent un certain rôle dans notre littérature , et Hans Sachs , im cor» donnier qui vivait en 1454 à Nuremberg ^ estregardé^ par Técole romantique, comme un de nos meilleurs poêles. Celui-lè^ je Tai lu^ et je dois avouer que je doute que M. Sakoski ait jamais fait d'aussi bons vers que notre vieux et laborieux Hans Sachs.

J'ai encore à indiquer Tinfluence de M. Joseph Scbelling sur Técole romantique. Il résidait alors à Jéna, qui était le quartier général de Técole. M. J. Schelling , ce que le public ignore, a aussi écrit des poésies sous le

nom de Bonaventura; entte autres une pièce intitulée: lês Dernières paroles du pasteur de Drontheim. Cette pièce n'est pas mal; elle est mystérieuse ^ sinistre et saisissante. C'est l'histoire d'un ministre protestant qui est enlevé à minuit de chez lui par des cavaliei's masqués; iV est conduit, led yeux bandés, daùs une vieille église, où on lui commande de donner la bénédiction tiuptiale à deux jeunes gens qui sont agenouillés devant Tautel. La fiancée est d'une rare beauté, mais triste et pâle comme la mort* Aussi, à peine la cérémonie est-elle finie que les cavaliers masqués lui tranchent la tète. Le pasteur est' reconduit chez lui après avoir prêté serment de ne jamais dévoiler ce qu'il a vu ) aussi h'a-t-il divulgué ce secret qu'à son lit de mort*

J'ai déjà parlé de llmportance philosophique de M. Schelling; j'ai montré sa splendeur d'autrefois, et j'avais, hélas ! à rapporter aussi son état actuel, sa déplorable alliance avec le parti du passée la déchéance de cette royauté philosophique*

La haine et l'envie ont dausé la chute des anges, et il est malheureusement trop certain que le dépit devoir Hegel grandir toujours en considération. a conduit le pauvre M. Schelling où nous le Voyons maintenant, c'est-à-dire dans les rets de cette triste propagande dont le quartier général est à Munich. M. Schelling a trahi la philosophie et l'a livrée à la religion. Tous les témoignages s'accordent là-dessûs, et on pouvait prévoir depuis longtemps qu'il en viendrait là. J'avais souvent

entendiï, de la bouche de quelques puissants de Munich, ces mémorables paroles : ail faut allier la foi au savohr. » Cette phrase était innocente comme la fleur, mais sous la fleur se cachait le serpent. Maintenant je sais ce que vous avez voulu! M. Schelling est aujourd'hui contraint d'employer toutes les forces de son esprit à soutenir la religion, et tout ce qu'il nous enseigne sous le nom de philosophie n*est rien autre chose qu'une justification de la foi. En même temps on spéculait sur l'avantage secondaire d'attirer à Munich, à Taide de ce nom célèbre, une jeunesse avide des leçons de la sagesse, et de lui glisser plus facilement le mensonge jésuitique sous le manteau de la philosophie. Cette jeunesse s'agenouille pieusement devant l'homme qu'elle regarde comme le grand prêtre de la vérité, et elle reçoit sans jdéfiance, de ses mains, une hostie empoisonnée !

Parmi les disciples de M. Scbelling, l'Allemagne nomme avec beaucoup de louanges M. Steffens, qui professe en ce moment la philosophie à Berlin. Il vivait à Jéna, lorsque les Schlegel y faisaient leurs manigances , et son nom se trouve souvent dans les fastes de l'école romantique. Plus tard il a écrit aussi quelques nouvelles, où l'on trouve beaucoup de sens et peu de poésie. Ses ouvrages scientifiques sont plus importants, particulièrement son . Anthropologie, qui est remplie d'idées originales. Sous ce rapport, on lui a rendu moins de justice qu'il ne mérite. D'autres ont eu l'art de tra* vailler ses idées, et de les livrer au public comme les

DE l'alleajagne. 297

leurs. M. Steffens a^ plus qu'un autre, droit de se plaindre du détournement de ses idées; mais, parmi ses idées, il en est une que personne ne s'est appropriée, et c'est son idée principale. Cette précieuse idée est que Henri Steffens, né le 2 mai 1773, à Stavanger, en Norvège, est aujourd'hui le plus grand homme de son siècle.

Dans ces derniers temps, cet homme est tombé dans les mains des piétistes, et sa philosophie n'est plus qu'un piétisme pleureur et à l'eau tiède.

M. Joseph Goerres est un esprit semblable. J'ai déjà parlé plusieurs fois de lui. II appartient à l'école de M. Schelling. On le connaît, en Allemagne, sous le nom du quatrième allié. C'est ainsi que le nomma, en 1814, un journaliste français, lorsque, sur Tordre de la saintealliance, il pi*échait une haine violente contre la France. M. Goerres a vécu sur ce compliment jusqu'à ce jour. Mais, en effet, personne ne savait si puissamment animer ses compatriotes de haine contre les Français, à Faide de nos souvenirs nationaux; et le journal qu'il écrivit dans cette vue, intitulé le Mercure du Rhin, est jdein de formules d'évocation qui auraient encore une grande influence si la guerre s'allumait de nouveau. Depuis, M. Goerres tomba presque dans l'oubh. Les princes, n'ayant plus besoin de lui, renvoyèrent promener; et, lorsqu'il se mit à gronder, ils le persécutèrent. On agit' avec lui comme les Espagnols de Cuba qui, dans lesgueiTes avec les Indiens, avaient dressé leurs grands

Page 1