‹ De l'Allemagne (volume 2)Chapitre 13 sur 32 · RÉVEIL DB LA VIB POLITIQUE · texte numérisé non relu

RÉVEIL DB LA VIB POLITIQUE

Partout régnait un calme plat. Le soleil versait des rayons élégiaques sur le large dos de la patience allemande. Aucun soufHe de vent n'agitait la paisible girouette sur les pieuses tours de nos églises. Au sommet d*un rocher solitaire perchait un oiseau de tempête; mais il laissait pendre languissamment ses ailes, et sem<- 1 blait croire lui-même qu'il s'était trompé , et qu'aucun ouragan n*était près d'éclater. Il était devenu très-triste et presque découragé, lui qui peu de temps auparavant avait traversé si puissamnoent et si bruyamment les airs, en annonçant toute sorte d'orages à la bonne et vieille Germanie. — Tout à coup un éclair sillonna le ciel à Touest, un coup de tonnerre et un craquement terribles se firent entendre, comme si c'était la fm du monde. — • II. I

Et bientôt arrivèrent en effet les nouvelles de la grande catastrophe, des trois journées de Paris, où bourdonnait de nouveau le tocsin de la colère du peuple. — On croyait entendre dans le lointain le clairon du jugement dernier. — Tout semblait présager l'arrivée de cette débâcle universelle, dont les scaldes Scandinaves avaient chanté jadis en tremblant et en claquant des dents; oui, on eût pu s'imaginer voir déjà le gigantesque loup Fen^ ris ouvrir sa gueule monstrueuse pour avaler la lune d'un seul coup , ainsi que les terribles versets allitérés de TEdda nous l'avaient annoncé. Mais il ne Tavala pourtant pas , et la bonne lune allemande luit encore jusqu'à cette heure aussi paisiblement et aussi tendrement que du temps de Werther et de Charlotte, de sentimentale mémoire.

Les feuilles suivantes furent écrites quelques jours avant et quelques jours après la révolution de Juillet. Je les intercale ici comme un document propre à constater la disposition d'esprit dans laquelle cet événement ' trouva TAUemagne , où au découragement et à rabattement le plus morne succéda immédiatement la confiance la plus enthousiaste en l'avenir. Tous les arbres . de l'espérance refleurirent , et môme les troncs les plus rabougris et qui étaient séchés depuis longtemps poussèrent de nouveaux bourgeons. Depuis que Luther avait défendu ses thèses à la diète de Worms devant tout l'Empire rassemblé, aucun événement n'agita ma patrie allemande aussi profondément que la révolution de

DB L^LLEMAGNE.

Juillet. Cette agitation , il est vrai , fut un peu calmée plus tard, mais elle se ranima en \6A0, et depuis lors le feu couva sous la cendre saps interruption , jusqu'à ce qu'en février i848 les flammes de la révolution éclatèrent de nouveau dans une conflagration générale. A présent y les vieux pompiers de la Sainte-Alliance , avec leur vieil appareil de sauvetage politique y sont rentrés en scène; mais leur insuffisance se manifeste également, déjà à cette heure. Qu'est-ce que le sort réserve aux Allemands? Jeti'aime pas à prophétiser, et je crois quMl vaut mieux relater le passé , dans lequel se reflète Tavenir.

«Tespère donc que la communication des lettres suivantes se justifiera d'elle-même. Je les ai données dans leur forme primitive , quoique bien des petites inexactitudes qui s'y trouvent, trahissent parfois une ingénuité qui pourra faire sourire le lecteur français aux frais du novice aflemand. J'y ai laissé au général Lafayette son ondoyante chevelure d'argent, bien que peu de temps ûprè9, quand j*eus l'honneur de rencontrer M. de Lafayette à Paris, j'aie vu ces boucles argentées changées tout prosaïquement en une perruque brune ; mais le bon général n'en avait pas moins un air vénérable, et en dépit de son costume moderne et bourgeois, on reconnaissait en lui le grand chevalier sans tache et sans peur, le Bayard de la liberté. Aussitôt après mon arrivée à Paris, je voulus aussi faire la connaissance du chien

Médor, mais celui-ci ne répondit pas du tout à mon

attente. Je ne vis qu'un vilain animal^ dans le regard duquel il n'y avait nulle trace d'enthousiasme; môme il y perçait quelque chose de louche et de faux, quelque chose d'intéressé et de rusé, je dirai même qu'il y avait de rindustriel* Un jeune homme, un étudiant que je rencontrai, me dit que ce n'était point le véritable Médor, mais un caniche intrigant, un chien du lendemain, qui se faisait nourrir et choyer, et exploitait la gloire du vrai Médor, tandis que celui-ci, après la mort de son maître, s'était retiré modestement, comme le peuple qui avait fait la Révolution. — Le pauvre Médor , ajouta l'étudiant, erre peut^tre maintenant dans Paris, affamé et sans gîte, comme maint autre héros de Juillet, car le proverbe qui dit qu'un bon chien ne trouve jamais un bon os, est ici en France d'une triste vérité, •— on entre* tient ici dans de chauds chenils et on nourrit de la meilleure viande une meute de bouledogues, de chiens de chasse et d'autres aristocrates quadrupèdes; vous voyez, reposant sur des coussins de soie, bien peigné et parfumé, et rassasié de biscuits, l'épagneul ou la petite levrette, qui aboient contre tout honnête homme, mais qui savent flatter la maîtresse de la maison, et qui sont même quelquefois initiés dans des vices humains. — Hélas ! de telles bêtes viles et immorales prospèrent dans notre société, tandis que tout chien vertueux, tout chien de la vérité et de la nature, qui reste fidèle .à ses convictions, périt misérablement et crève galeux et couvert de vermine, sur un tas de fumier l — • C'est ainsi que

parla l'étudiant, qui me plut beaucoup à cause de son haut point de vue politique. La pluie commença justement à tomber, et comme il n'avait pas de parapluie, je Tabritai sous le mien, pendant un bout de chemin que nous fîmes ensemble.

6 (ËUVRBS ht HENRI UËINË.

Helf olMd , 1« l«r Juillet lUO.

.,. Vraiment y je suis fatigué de cette guerre de guérillas, et je soupire après le repos, cet instant oii^ libre de toute chaîne, je pourrai me livrer à mes penchants, à ma nature rêveuse et aux courses vagabondes de mon esprit fantastique. — Quelle ironie du sort! Moi qui aime tant à me-reposer dans le calme de la vie méditatrice^ comme sur un lit moelleux , j'étais destiné à secouer rudement mes pauvres compatriotes, pour les réveiller de leur sommeil léthargique et les lancer en avant 1 Moi, si heureux de suivre du regard le nuage qui passe, de combiner Tharmonie magique des rimes et du rby thme, de surprendre les secrets des esprits élémentah^s et de me transporter dans les mondes merveilleux des légendes, il m'a fallu publier des annales politiques, faire du journalisme, discuter les intérêts du jour...

Oui, je suis fatigué et j'ai soif du repos. Comme la nation allemande, je veux enfoncer mon bonnet sur mes oreilles et m'endormir. Si je savais seulement à cette heure où reposer ma tête ! En Allemagne, il ne faut pas y songer. A chaque instant il me semblerait qu'un agent de police va venir me secouer pour s'assurer si je dors réellement. Cette seule idée gâterait tout mon bonheur. Mais où donc aller? Encore dans le Midi? dans cette contrée, où fleurissent le citron et Torange dorée* •^ Hélas, chaque citronnier cache une sentinelle autri-*

DE l'aLLBMAGNB.

chienne^ dont le terrible gui vive ? vient frapper mes oreilles. Irai-je dans le Nord? ou bleadansle Nord-Est 1 Ah ! les Russes, ces ours de la mer Glaciale, sont plus dangereux que jamais, maintenant qu'ils commencenl à se civiliser et à porter des gants blancs. Mais si je retournais en Angleterre? Puis-je y penser sérieusement? Je ne voudrais pas m'y voir en peinture, comment pour* rais-je y vivre en réalité? On vous paierait pour y demeureri que vous ne voudriez pas le faire^ et tout au contraire le séjour en Angleterre coûte deux fois plus cher que partout ailleurs. Non, jamais je ne retournerai dans cet abominable pays, où les machines fonctionnent comme des hommes» et les hommes comme des machines. Le tapage des uns et le silence des autres i tout vous serre le cœur. C'est déjà assez malheureux pour moi que l'tle de Helgoland soit sous la domination an* glaire. Je me figure quelquefois sentir Tennui qu'exhalent partout les fils d'Albion. C'est que dans chaque An* glais se développe un certain gaz ^ cet air méphitique et mortel de Tennui. J'eus maintes fois l'occasion de l'observer, non pas en Angleterre, où l'atmosphère en est toute saturée, mais dans les pays méridionauxi où le touriste anglais voyage solitaire, et où l'auréole gri* sfttre de l'ennui qui rayonne sur sa tète, se dessine nettement sur l'atmosphère bleue et colorée de ces contrées heureuses. Les Anglais sont bien loin de penser ainsi. Ils s'imaginent que cet ennui est un produit de la localité , et pour lui échapper ils parcourent tous le3

paySy s'ennuient partout^ et reviennent chez eux avec un diary ofan ennuyée. C'est comme ce soldat à qui ses camarades avaient^ pendant qu'il dormait sur le lit de camp, frotté les moustaches d'une certaine essence sentant plus fort mais non mieux que la rose. A son réveil, il fit l'observation que le corps de garde sentait mauvais; il sortit et revint aussitôt ^ soutenant que dehors il en était de même, que le monde entier puait.

Un de mes amis qui revient de France, prétendait que les Anglais visitaient le continent pour fuir la cuisine grossière de leur patrie. Il ajoutait qu'aux tables d'hôte françaises on ne voyait que de gros Anglais dévorant crèmes, vol-au-vent , ragoûts et autres mets aériens, avec cet appétit colossal qui chez eux s'était exercé sur des masses de rost-beef et de plum-pudding de Yorkshire, et qui, dit-il^ finirait par ruiner tous les restaurants français. L'exploitation des tables d'hôte serait^elle réellement le motif secret qui dirige les Anglais dans leurs lointaines excursions? Nous rions de la légèreté avec laquelle ils regardent les curiosités et les galeries^ et peut-être ce sont eux qui nous mystifient en se servant finement de cette curiosité qui nous fait sourire^ pour cacher leurs intentions gastronomiques.

Mais si bonne que soit la cuisine française, on m'assure que la France n'en va pas moins fort mal, et n'est pas encore au terme de sa marche rétrograde. Les jésuites fleurissent et chantent victoire. Ceux qui sont au pouvoir à cette heure, sont encore ces mêmes insensés dont les

DE l\lLEMAGNË.

pauvres tètes sont tombées il y a cinquante ans..*. Qu'en est-il résulté ? Ils sont ressuscites, et maintenant le gouvernement est encore plus stupide que jadis; car lorsque vint rheure de quitter le royaume des morts , plus d'un d'entre eux prit à la hâte la première tête venue qui lui tomba sous la main : source de très-funestes surprises. La tête ne s'accorde pas toujours avec le reste du cadavre et avec le cœur qu'il renferme. Plus d'un , à la* tribune^ parle comme la sagesse elle-même, et nous admirons l'intelligence de cette tête puissante, mais aussitôt après, ce beau parleur se laisse entraîner aux actions les plus folles par un coeur égaré à jamais. Entre les pensées et les sentiments , les idées et les passions, les paroles et les actions de ces revenants, il y a une contradiction qui nous fait frémir.

Ou bien, irai-je en Amérique? cette immense prison d'hommes libres, où les chaînes invisibles me pèseraient encore plus que les chaînes visibles de la patrie , et où le plus odieux des tyrans, la populace, exerce son em* pire brutal. Tu sais ce que je pense de ce maudit pays que j'aimais naguère, alors que je ne le connaissais pas, et pourtant mon métier m'impose le devoir de le louer et de le glorifier... Bons paysans allemands ! Allez en Amé* rique ! Là il n'y a ni princes ni noblesse; leshommes y sont tous égaux, tous également manants,... à l'exception cependant de quelques milliers d'êtres qui ont la peau brune ou noire^ et qui sont traités comme des chiens. Le véritable esclavage, qui est aboli dans la plupart des pro* II. 1.

vinces unies du Nord ^ ne me révolte pas autant que la brutalité avec laquelle on y traite les noirs libres et les mulâtres I Celui qui descend d'un nègre , quelque éloignée que soit cette origine, pour peu qu'il la trahisse par sa physionomie, si ce n'est par la couleur, doit s'attendre aux plus grandes humiliations , humiliations qui nous semblent fabuleuses, à nous autres Européens. Avec cela, les Américains font sonner bien haut leur christianisme , et nul peuple ne va à l'église avec plus de ferveur. Cette hypocrisie ils la tiennent des Anglais , qui du reste leur ont légué leurs plus mauvaises qualités. L'intérêt temporel est leur véritable religion, et l'argent est leur dieu , leur dieu unique et tout-puissant. Certes, plus d'un noble cœur doit y déplorer en silence cet égp!sme et cette injustice générale. Mais s'il essaie de les combattre, il se prépare un martyre qui dépasse toutes nos idées. C'était, je crois, à New-York qu'un pasteur protestant se révolta tellement des mauvais trai« tements infligés aux hommes de couleur , qu'en bravant ce cruel préjugé , il maria sa propre fille à un nègre. A peine cette action véritablement chrétienne fut«elle connue, que le peuple se rua sur la maison du prédi* cateur qui ne dut son salut qu'à la Aiite ; la maison flit démolie, et la fille du ministre, pauvre victime, eut seule à supporter la fureur de la populace. She was fluishedy c'est-à-dire qu'elle fut dépouillée de ses habits, enduite de goudron, étendue sur un monceau de plumes qui se collèrent à son corps, et dans cette espèce de vô^

DB L^ALLEUÀGNE, il

iement elle fut traînée par toute la ville , au milieu des huées et des outrages du peuple....

0 liberté 1 tu n'es qu'uu mauvais rêve i

H«lgoland, le 8 JalU«t IIM,

Hier c'était dimanche , et l'ennui couvrait Ttle en* tière d'un manteau de plomb tellement écrasant qu'en désespoir de cause je pris en main la bible. ... et je l'avoue , quoique je sois Hellène en secret y ce livre m'a non-seulement fait oublier les heures , il a été encore pour mon esprit une édifiante nourriture. Quel livre I Immense comme le monde , il prend racine dana les abtmes de la création, pour s'élever jusqu'aux mystères étoiles des cieux...i coucher et lever du soleil, promesse et accomplissement, naissance et mort, le drame entier de l'humanité, tout y est, dans ce livre des livres, Biblia. Les Juifs devraient bien se consoler. Ils ont dû renoncer à Jérusalem, au temple , à l'arche sainte , aux joyaux sacrés du grand prêtre, aux vases d'or de Salomon;.^é mais une telle perte n'est rien en comparaison de la Bible^ cet impérissable trésor qu'ils ont pu sauver. Si je ne me trompe, c'était Mahomed qui appelait les juife lé peuple du livre ^ et ce nom d'une signification profonde leur est encore donné en Orient. Un livre est leur patrie; leur propriété ^ leur souverain , leur bonheur et leur

12 ŒL'VllES DE HENRI HEINE.

malheur. Us vivent dans ce livre , entre ces pages pacifiques. Là, ils possèdent leur inaliénable droit de citoyen ; là, on ne peut les mépriser ni les poursuivre ; la^ ils sont forts et admirables. Plongés dans la lecture de ce livre^ ils prêtèrent peu d'attention aux changements qui survinrent dans ce monde, tout autour d'eux; des peuples s'élevèrent et disparurent y des États fleurirent et s'effacèrent , des révolutions ravagèrent la surface du globe y... mais eux , les juifs, courbés sur leur livre , ne s'aperçurent pas du cours orageux du temps qui passait sur leurs têtes !

Si le prophète de l'Orient les nomma le peuple du livre y le prophète de TOccideut , Hegel , dans sa philosophie de l'histoire, les désigna par le nom du peuple de r esprit» Déjà dans les temps les plus reculés, comme le prouve le Pentateuque , les Juifs avaient manifesté leur penchant invincible pour l'abstrait, leur prédilection pour une donnée idéale, et toute leur religion n'est encore qu'un acte de dialectique qui sépare la matière de l'esprit et qui reconnaît l'absolu dans la seule forme de l'esprit. Quel isolement terrible ne durent-ils pas souffrir au milieu des peuples de l'antiquité , qui, voués au culte le plus riant de la nature, saisissaient bien mieux l'esprit sous les phénomènes de la matière, sous l'image et le symbole. Quelle terrible opposition ne durent-ils pas faire à cette Egypte bariolée d'hiéroglyphes idolâtres , à cette Phénicie , immense temple d'Âstarté , la déesse de la joie , et à la voluptueuse Babylone , belle pécbe-

DE L^LLEMAGKE. i3

resse au doux sourire , et enfin à la Grèce , cette rayonnante patrie de l'art 1

C*est un curieux spectacle y de voir comme le peuple de l'esprit se délivra petit à petit de la matière et se spiritualisa tout à fait. Moïse fit pour ainsi dire des remparts matériels à Tesprit, pour le protéger contre toute irruption éventuelle de la luxure des peuples voisins ; tout autour du champ où il sema Tesprit à pleines mains, il planta , comme une haie protectrice y la loi inflexible du cérémonial et une espèce de nationalité égoïste. Mais lorsque Tesprit, cette plante divine, eut poussé de pro« fondes racines , et se fut élevé si haut vers le ciel qu'on ne pouvait plus la déraciner y alors vint Jésus-Christ : ii arracha la barrière désormais inutile de la loi des cérémonies, et même il annonça l'anéantissement de la nationalité judaïque ; il convia tous les.peuples de la terre au partage du royaume divin y qui jusqu'alors n'appartenait qu'à un seul peuple élu , il donna à toute Thuma* ni té le droit de cité d'Israël. Ce fut une grande question d'émancipation et qui fut résolue avec plus de magnanimité que nos questions émancipatrices en Saxe et en Hanovre. Il est vrai que le Sauveur qui délivra ses frères de leur nationalité et de leur loi des cérémonies, et qui fonda ainsi le cosmopolitisme, fut la victime de son libéralisme généreux; le sénat de Jérusalem le fit crucifier et la populace le poursuivit de ses railleries.. ••

Mais le corps seul fut en butte à leurs outrages , lui seul fut cloué sur la croix;..* Fesprit fut glorifié , et le

14 ŒUVaCS DB HBMRI HEINE.

martyre du triomphateur qui donna à l'esprit la souveraineté du monde 9 dé vint le symbole de cette victoire , et dès lors toute Thumanité aspira in imitationem ChrisH k la mortification charnelle et entreprit la tâche surhumaine de s'absorber dans la vie spirituelle.... .

Quand Tharmonie sera-t-elle rétablie? Quand le monde guérira-t-il de cette tendance illimitée de spiritualisation et d'anéantissement de la matière, de cette folle erreur qui fait souffrir à la fois le corps et rftmeî Le remède en est dans le mouvement politique et dans Tart. Napoléon et Gofithe^ chacun dans sa sphère, ont exercé une excellente influence : le premier en forçant les peuples de se donner pendant vingt ans des exercices corporels très-salutaires I celui-ci en réveillant notre goût pour l'art grec y et en créant des œuvres plastiques comme les statues de marbre des dieux y que nous pouvons embrasser pour n'âtre pas engloutis dans les flots nuageux du spiritualisme»

ifelgoland, le 48 JttiUet f830.

^e viens de ânii* dans PAncien Testament la lecture

du premier livre de Moïse; comme une longue cara-

^' vane, toute cette sainte antiquité a traversé mon esprit.

Au milieu , s'élèvent les chameaux ; sur leur dos élevé

sont assises les roses voilées de Chanaan; de pieux pas^

teurs poussent devant eux les boeufs et les vaches : on s'avance sur de stériles montagnes, on traverse des plaines de sable brûlant où paraissent de temps à autre quelques groupes épars de palnûers élancés, éventails de verdure aux ombres rafraîchissantes. Les serviteurs creusent des citernes. Doux et tranquille Orient ! Pays aimé du soleil I Que le repos est doux sous tes tentes I 0 Laban | que ne suis-je Je pasteur de tes troupeaux ! Pour Tamour de Rachel^ je serais heureux de servir sept annéesy et sept autres encore pour Lia aux yeux chassieux I que tu me donnerais par-dessus le marché 1 Je les entends béleri les brebis de Jacob, et je vois celui-ci tenir devant elles les verges bariolées, à Theure où , dans la saison nouvelle, les troupeaux s'acheminent à Vabreuvoir. Les brebis tachetées sont à nous maintenant. Cependant Ruben rentre à la maison et apporte à sa mère un bouquet de judalm qu*il a cueilli dans le« champs, Rachel demande le judalm , et Lia est prête à le lui donner, si Jacob veut dormir près d'elle la nuit prochaine. -«^ Qu'est-ce que le judalm? Les comment tateurs se sont vainement cassé la tête pour le savoirè Luther n'a rien trouvé de mieux que d'appeler aussi ces fleurs judalm ; la Yulgate les appelle mandragores. Ce sont peut-être les gelbveiglein de Souabe. — L'histoire des amours de Dina et du jeune Sichem m'a fortement touchée Mais il parait qu'elle n'a pas produit la mémo impression sentimentale sur Simon et Lévi, les deux frères de la jeune fille. C'est une horreur de les voir

cgorgei' avec la perfidie la plus cruelle ce malheureux Sichem et tous ses parents, quoique ce pauvre amoureux ait offert d'épouser leur sœur^ de leur donner des terres et des biens, de ne former avec eux qu'une seule famille; et que, dans cette intention , il se soit déjà fait circoncire, ainsi que tout son peuple. Ces gars intraitables auraient dû être bien contents de trouver un aussi brillant parti pour leur sœur; cette alliance était d'une haute utilité pour leur race, et outre la dot la plus riche^ ils y gagnaient encore une grande étendue de pays dont ils avaient justement besoin... On ne saurait se conduire avec un sentiment plus parfait des convenances que ce prince de Sichem , qui , au bout du compte, n'avait fait qu'anticiper par amotir les droits que donnent seuls le mariage... Mais c'est qu'il avait défloré leur sœur, et, pour ce crime, aux yeux de ces frères altiers, il n'y avait pas d'autre expiation que la mort. Et lorsque l'aïeul Jacob leur demanda compte de cette action sanglante et leur eut exposé les avantages qui seraient résultés d'une alliance avec Sichem , ils répondirent : Devions-nous donc trafiquer de la virginité de notre sœur? Cœurs fiers et cruels que ces deux frères ! Mais sous cette dureté se cache et fleurit , comme la violette sous les ronces, le sentiment moral le plus délicat; et, chose étrange, ce sentiment qui se manifeste ici et mainte autre fois dans la vie des patriarches, n'est nullement le résultat d'une .religion positive ou d'une législation politique. — Non, il n'y avait chez les Juifs d'alors ni doctrine religieuse

DE l'alleuagike. 17

ni loi politique; Tune et l'autre ne vinrent que longtemps après. Je crois donc être fondé à soutenir que la morale est indépendante du dogme et de la législation , qu'elle est le pur produit du sentiment instinctif de rhomme^ et que la véritable morale ; cette raison du cœur, existera toujours, lors môme que périraient et FÉtat et rËglise.

Je voudrais que nous eussions un autre mot pour désigner ce que nous appelons maintenant morale. Autrement, induits en erreur par Tétymologie, nous poivrions facilement être portés à regarder la morale comme un produit des mœurs. Mais la véritable morale est indépendante des mœurs d'un peuple , aussi bien que du dogme et de la législation. Les mœurs sont le produit du climat et de Thistoire, et ce sont plutôt ces derniers qui agissent sur Fétablisssement du dogme et de la loi. C'est pourquoi il y a des mœurs indiennes, chinoises, chrétiennes ; mais il n'y a qu'une seule morale, la morale humaine. Celle-ci ne se laisse pas formuler par une définition quelconque, et ce que nous nommons lois de la morale ne répond à aucun code, La véritable morale se manifeste par des actions dont la valeur se révèle au cœur de l'homme malgré la forme et la couleur que le temps et Tespace prélent à ces actions. Sur le frontispice du Voyage de Golowin au Japon, on lit pour épigraphe ces belles paroles que le voyageur russe avait entendu dire par un Japonais de haut rang : 0 Les mœurs des peuples sont difierentes , mais de

18 (SUVasS t>K HKMRl HBIHB.

t)onDes actions sont partout regardées cooime belles. » Depuis que je pense, j'ai réfléchi sur ce siûet, la morale ; le problème de la nature du bien et du mal , qui depuis tant de siècles tourmente tous les grands esprits, ne s'est présenté à moi que dans la question.de la morale.

Je quitte quelquefois FAncien Testi^ment pour faire

une excursion dans le Nouveau ; et ici encore la toutepuissance du grand livre me saisit d'une sainte terreur» C'est un sol divin que mon pied foule, et avant d'aborder cette lecture^ on devrait 6ter sa chaussure, comme aux approches des sanctuaires»

Le passage le plus remarquable du Nouveau Testament est pour moi dans l'évangile de saint Jean, cb» xvi, v, 1%^ 13 ; 0 J'ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pourriez les porter présentement. Quand cet esprit de vérité sera venu, il vous enseignera toute vérité ; car il ne parlera pas de vous-mêmes, mais il dira tout ce qu'il aura entendu et U vous annoncera les choses à venir. » — Le dernier mot n'a donc pas été dit, et ce passage est peut-être Tanneau oh pourrait se rattacher une nouvelle révélation. Elle commencerait par nous délivrer de la lettre, mettrait tin au martyre, et fonderait le royaume de la joie éternelle, le millenium: dernier accomplissement de toutes les promesses.

Une certaine obscurité mystique règne dans le Nou«* veau Testament. Ce n'est pas un système, c'est une réponse prudeounent évasive que ces paroles ; a Rendez

à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu, b U en est de même lorsqu^on demanda à Jésus-Christ : a 'Es-tu le roi des Juifs? s Pareille réponse encore à double sens, lorsqu'on lui demanda, s'il était fils de Dieu. Mahomet est bien autrement franc et précis. Lorsqu'on lui adressa la môme question, il répondit : a Dieu n*a pas d'enfants, p

Quel grand drame que la passion ! Et comme elle est profondément motivée par toutes les prophéties de PAncien Testament I Elle était inévitable. C'est le sceau sanglant du témoignage, iestamentum* Comme les miracles, la passion a aussi servi d'annonce... Maintenant un •auveur arrive-^t-il, il n'a pus besoin de se faire crucifier pour répandre sa doctrine, il se fait tranquillement imprimer, et son petit livre est annoncé dans les Journaux, à raison de dix sous la ligne.

Quelle douce figure que cet Homme-Dieu ! Comme auprès de lu! le héros de FAncien Testament perd de sa grandeur ! Moïse entoure sa race d'une affection touchante ; il a les soins d'une mère pour l'avenir de son peuple. Le Christ^aime Thumanité tout entière, et comme le soleil il réchauffe toute la terre des rayons de son amour. Quel baume bienfaisant pour toutes les blessures du monde ne sont pas ses paroles, et quelle source de consolation pour tous les cœurs souffrants ne fut pas le sang versé sur le sommet du Calvaire!... Ce sang jaillit sur les dieux grecs qui s'ébranlèrent sur leur socle de marbre blanc, comme frappés d'une ter-*

20 ŒUVRES DK HENRI HEIKE.

reur secrète; ils furent atteints d'un mal dont ils ne guérirent jamais. La plupart portaient déjà en eux le germe de cette maladie dévorante ; mais ce fut la peur qui hâta leur décès. Pan mourut le premier. Connaistu cette légende? La voici, comme Plutarque la raconte : Du temps de Tibère, un vaisseau voguait, le soir, non loin des Ues Parae, qui regardent la côte d'iEtolie. Les passagers n'étaient pas encore couchés ; plusieurs même achevaient leur repas du soir en buvant, lorsqu'on entendit une voix^ partant de la côte, crier si fort le nom de Thamus (c'était ainsi que s'appelait le pilote), que tout le monde fut saisi du plus grand étonnement. Muet au premier et au second appel, Thamus répondit au troisième. Alors la voix, d'un ton plus éclatant encore, lui dit ces mots : a Quand tu seras à la hauteur de Palodès annonce que le grand Pan est mort ! » Lorsque Thamus eut atteint cette hauteur, il fit ce qui lui avait été commandé, et de la poupe du navire il cria, la face tournée vers la terre : a Le grand Pan est mort ! b A ce cri succédèrent de ce côté les gémissements les plus étranges, un mélange de sanglots ^t de cris d'étonnément, comme sUls étaient proférés par plusieurs personnes ensemble. Les témoins oculaires de cet événement le racontèrent à Rome, où l'accueillirent les opinions les plus singulières. Tibère fit examiner cette afiau*e plus en détail, et ne douta pas de sa vérité*

HelgoUnd, le 39 jaillet 4850.

Je suis revenu à TAncien Testament. Quel grand livre ! Plus remarquable que son contenu est pour moi sa forme, ce langage qui est, pour ainsi dire, un produit de la nature, comme un arbre, comme une fleur, comme la mer, comme les étoiles, comme Thomme lui-même. Tout y jaillit, coule, étincelle, sourit; Ton ne sait pourquoi ni comment on trouve tout parfaitement naturel. G*est vraiment la parole de Dieu, tandis que les autres livres ne témoignent que du génie rafSné de Thomme. Dans Homère, cet autre grand livre, la manière de présenter les choses est un produit artistique, et quoique la matière, comme dans la Bible, soit toujours prise dans la réédité, elle se coordonne pourtant et forme une création poétique refondue, pour ainsi dire, dans le creuset de Tesprit humain, et épurée par ce procédé intellectuel que nous appelons art. Aussi dans la Bible ne trouvonsnous aucune trace d*art. C'est le style d'un agenda, où rintelligence absolue, ou si vous voulez le Saint-Esprit, écrit avec la même fidélité, la même simplicité qu'une bonne ménagère met à marquer les dépenses du jour. Ce style se refuse à toute critique ; nous pouvons tout au plus constater son action sur notre ftme. Qu'on sMmagine donc l'embarras qu'éprouvèrent les grammairiens grecs lorsqu'ils essayèrent de définir certaines beautés de la Bible d'après les règles d'art déjà existantes. Lon-

22 ŒUVRES DB HBNRI HBINE.

gin y voit du sublime, les esthétiques modernes de la naïveté; mais, je l'ai déjà dit, toute règle de critique est ici impuissante. •• La Bible est la parole de Dieu.

Il est pourtant un auteur qui me rappelle ce style primitif de la Bible. Je veux parler de Shakspeare* Chez lui aussi le mot se présente parfois dans une sainte nudité qui fait frissonner. Dans les œuvres de Shakspeare nous voyons souvent apparaître la vérité elle-même, dépouillée de tout vêtement d'emprunt. Mais ce n*e8t que par moments^ alors que le génie de l'art, sentant peutêtre son impuissance, cède la place à la nature pour la reprendre ensuite avec d*autant plus de jalousie dans les créations plastiques et dans Thabile enchaînement du drame. Shakspeare est à la fois Juif et Grée, ou plutôt ces deux éléments contraires, le spiritualisme et l'art, se sont fondus en lui pour former un tout d'un ordre supé* rieur.

Une pareille harmonie, un pareil mélange ne serait-il pas la tftche de toute la civilisation européenne? Ce résultat est encore bien loin de nous. Dans les derniers temps, Wolfgang Goethe, l'Hellène, et avec lut tous ses coreligionnaires poétiques, ont manifesté leur antipathie contre Jérusalem d'une manière qui tient de la passion. La partie adverse, qui n*a pas de grands noms à sa tête, mais seulement quelques criards comme le juif Henzel, le juif Pustkuchen, le juif Hengstenberg, n*en élève que plus aigrement ses clameurs pharisiennes contre Athènes et le grand païen.

Mon voisin, conseiller de Kœnîgsberg, qui prend ici les bains de mer, me croit piétiste, parce que toutes les fois qu'il vient me voir il me trouve la Bible à la main. Aussi son bonheur esU 1 de chercher à m'agacer sur ce chapitre, et, quand il peut parler religion avec moi, ce sourire caustique qui n*appartient qu'aux Prussiens de l'Est rayonne sur son maigre visage de vieux célibataire. Hier nous discutions sur la Trinité» Pour le Père, cela ne faisait aucune difficulté; n'est-il pas le créateur du monde, et toute chose ne doit-elle pas avoir sa cause? Quant au Fils, cela n'allait plus si bien. Le brave homme aurait bien voulu s*en passer ; mais avec une bonhomie presque ironique il finit par Faccepter. Mais la troisième personne trouva en lui l'opposition la plus opiniâtre. Il lui était tout à fait impossible de comprendre ce que c'était que le Saint-Esprit, et, partant d'un éclat de rire, il s'écria : « Au bout du compte, U se peut bien qu'il en soit du Saint-Esprit comme du troisième cheval quand on voyage en poste ; on le paie toujours, ce troisième cheval, mais on ne le voit jamais, b

Mon autre voisin, qui reste au-dessous de moi, n'est ni piétiste ni rationaliste. II est Hollandais. Rien ne peut l'émouvoir, c'est bien là l'image de la plus parfaite quiétude } et même lorsqu'il cause avec mon hôtesse sur son thème favori, la salaison des poissons^ sa voix ne s'élève jamais au-dessus du diapason de la plus plate monotonie. Grâce au peu d'épaisseur du plancher, je suis souvent condamné à entendre de pareilles conversations;

et tandis que je parlais sur la Trinité avec le Prussien, au-dessous de moi le Hollandais expliquait comment on distingue le kablejan., le laberdan et le stockfisch, quoiqu'au fond tout cela soit le même poisson, et qu'on n'exprime par là que les trois phases de la salaison.

Mon hôte est un superbe marin, fameux dans Ttle entière pour son intrépidité dans les temps d'orages et de détresse, et avec'cela affable et doux comme un enfant. Il ne fait que revenir d'une longue traversée, et, avec un sérieux comique, il nous parla d'un phénomène qu'il prétendit avoir observé dans la haute mer, avant-hier, le 29 juillet. Le conte est singulier. A l'entendre, toute la mer répandait une odeur de gâteaux de fête si appétissante que Teau lui en venait à la bouche. Vois-tu, c*est un pendant à cette illusion moqueuse qui, dans les déserts d'Arabie, montre une eau claire et rafraîchissante au voyageur épuisé de soif : une faia morgana de gftteaux.

Helfoland , le l«r aoAt 4S30.

Tu ne saurais te faire idée combien je trouve ici de charmes au dolce far niente. Je n'ai pas apporté un seul livre qui traitât des intérêts du jour, et toute ma bibliothèque se compose de l'histoire des Lombards par Paul Yamefried, de la Bible, d'Homère et de quelques bouquins sur la sorcellerie. Je serais assez tenté d'écrire un

DB LALLB&IAGNE. 25

petit livre sur ce dernier sujet. Je suis sûr quil intéresserait. Dans ce but, je m'occupais Tautre jour à rechercher les dernières traces que le paganisme a laissées dans notre époque chrétienne. Il est fort curieux de voir pendant quel long espace de temps et sous quelle variété de déguisements les belles créations de la mythologie grecque se sont conservées en Europe. Pour nous autres poètes, elles ont toujours vécu, et vivent encore aujourd'hui. Depuis la victoire de Téglise chrétienne, nous avons formé une sorte de communauté mystérieuse, où le culte des antiques idoles, avec ses joies et ses allégresses, s'est transmis de génération en génération par les traditions rhythmiques ou rimées. Mais, hélas ! cette ecclesia pressa^ qui honore Homère comme son prophète, est de jour en jour persécutée avec plus de rage, et le zèle des noirs familiers de la secte nazaréenne est excité chaque jour d'une manière plus inquiétante. Sommes-nous menacés d'une nouvelle persécution iconoclaste? La crainte et Tespérancé se balancent dans mon cœur...

Je me suis réconcilié avec la mer ( tu sais que nous étions en délicatesse), et le soir, assis l'un près de l'autre , nous avons ensemble mainte causerie mystérieuse. Décidément je veux mettre de côté la politique et la philosophie, et me plonger de nouveau dans Tart et la contemplation de la nature. A quoi bon tant de tourments? j'aurais beau me sacrifier pour le salut général, quel avantage en résulterait-il pour le monde?

26 aUTRBg DB BBNRI BBINB.

La terre ne reste pas immobile ; elle tourne dans un cercle étemel, mai^ sans avancer. Autrefois, quand j'étais jeune et sans expérience , je croyais que dans le combat pour la délivrance de l'humanité , quand même les combattants succomberaient , la grande cause n'en sortirait pas moins victorieuse, et je savourais avec délices ces beaux vers de Byron : a Les ondes se succèdent, elles se brisent une à une sur la plage et s'envolent en poussière; mais la mer marche toujours.» Hélas! lorsqu'on reste plus longtemps témoin de ce phénomène^ on peut observer que la mer, après avoir dépassé ses limites naturelles, retourne quelque temps après dans son ancien lit, puis s'écbappe de nouveau, cherche avec la même violence à regagner le terrain perdu ; enfin, manquant de courage, elle prend honteusement la fuite; elle recommence encore, mais elle n'avance jamais. L'humanité se meut aussi d'après les lois du flux et du reflux; et peut-être la lune exerce-t-elle aussi sur le monde spirituel son influence sidérale.

C*est aujourd'hui nouvelle lune , et malgré le scepticisme mélancolique auquel mon ftme est en proie, je me sens pénétré d'étranges pressentiments. A cette heure il se passe quelque chose d'extraordinaire dans le monde. La mer a une odeur de gâteaux de fête , et la nuit dernière les moines blancs que je voyais dans les nuages paraissaient si mornes...

C'était à la chute du jour; je me promenais solitaire sur le rivage. Quel calme Solennel ! le ciel avec sa voûte

DB l'allehagne. 27

immense ressemblait à la coupole d'une église gothique. Les astres y étaient suspendus comme des lampes innombrables, mais ils jetaient une Ineur sombre et tremblante. Les vagues mugissaient comme les tuyaux d*un orgue. C'était comme des mélodies orageuses, plaintives , désespérées , mais quelquefois aussi triomphantes. Sur ma tête flottaient des groupes aériens de blanches nuées qui ressemblaient à des moines, La tête baissée , le regard soucieux , ils défilaient devant moi — triste procession I... on eût dit qu'ils suivaient un convoi mortuaire... Qui est-ce que Ton enterre? qui est-ce qui est mort? me disais-je à moi-môme. Serait-ce le grand Pan?

Pendant que son armée combattait avec les Lombards, le roi des Hérules était assis tranquillement dans sa tente et jouait aux échecs. Il avait menacé de mort quiconque lui apporterait la nouvelle d*une défaite. Son guetteur, monté sur un arbre , regardait le combat et criait toujours : a Nous sommes vainqueurs ! o Jusqu'à ce qu'en soupirant il laissât échapper ces paroles: a Malheureux roi ! malheureux Hérules I » Alors seule* ment le roi s'aperQut que la bataille était perdue <— mais il était trop tard ! A Tinstant même les Lombards pénâ« trèrent dans sa tente et le percèrent de coups, m

Je lisais précisément ce passage dans Paul Yarnefried, lorsque arriva un gros paquet de journaux du continent. Mes yeux y rencontrèrent des rayons de soleil dont ils furent éblouis et qui allumèrent dans mon âme un enthousiasme sauvage , une joie délirante. Je sais maintenant pourquoi la mer avait cette odeur de gâteaux. La Seine avait avec ses eaux porté cette bonne nouvelle à la mer, et dans leur palais de cristal les belles ondines, de tout temps amies de rhéroisme, s'étaient empressées de donner un thé dansant. Je courus parioute la maison comme un fou , j'embrassai d'abord la grosse hôtesse et son bon loup marin , j'embrassai aussi le conseiller prussien , sur les lèvres duquel errait toujours le froid sourire de l'incrédulité; et même le

Hollandais 9 je le pressai sur mon cœur Mais cette

large face insignifiante resta tranquille et froide , et je crois que si le soleil de juillet en personne était venu Fembrasser, mynheer en aurait tout au plus ressenti une légère sueur, mais il n'en aurait pas été enflammé. Cette quiétude, au milieu de Tenthousiasme général , n'est-elle pas révoltante? Les Spartiates préservaient leurs enfants de l'ivrognerie, en leur montrant un ilote ivre. Nous devrions à leur exemple nourrir un Hollandais dans nos maisons d'éducation , pour inspirer à nos enfants Fhorreur de cette sobriété morale, de cette impassibilité néerlandaise qui vraiment est plus hideuse que l'ivresse d'un ilote. J'étais tenté de battre mynheer*

Mais non 1 Pas d'excès ! Les Parisiens nous ont domié

DE l'allebiagne. 29

un si bel exeniplc de modération. Oui, vous méritez d'être libres^ Français; car c'est dans votre cœur que vous portez la liberté. C*est par là que vous vous distinguez de vos malheureux pères qui^ tout en brisant les chaînes d'une antique servitude^ souillèrent leurs exploits de forfaits exécrables, durant lesquels le génie de Thumanité se voila la face. Mais cette fois la main du peuple n'est devenue sanglante que pour la juste défense de ses droits, et non pas après la victoire. Le peuple pansa lui-même les blessures de ses ennemis, et la grande œuvre finie, il s'en retourna à son occupation journalière, sans demander même un pour^boire après cet immense labeur.

Ne tremblez pas devant Thomme Ubret Tremblez devant Tesclave qiù brise ses fers!

Tu vois combien je suis enivré, hors de moi... Je cite le vers le plus banal de Schiller.

Et ce vieil enfant, dont l'incorrigible folie a coûté le sang de tant de citoyens , les Parisiens l'ont traité avec une modération qui m'a profondément touché. Il jouait réellement aux échecs, comme le roi des Hérules lorsque les vainqueurs pénétrèrent dans sa tente. D'une main tremblante il signa Tacte d'abdication. Il avait fermé ses oreilles à la vérité, et il ne voulait entendre que les mensonges des courtisans qui criaient toujours : « Nous sommes vainqueurs ! » L'aveuglement de ce fou royal est vraiment inconcevable ! Plein de surprise il

Page 1