ŒUVRES I>B HE?IRI HBIHB
chiens à déchirer les sauvages; mais lorsque la guerre fui finie, et que les chiens^ ayant pris goût au sang humain, commencèrent à mordre leurs maîtres aux jambes, ceux-ci furent obligés de se débarrasser violemment de ces dogues sanguinaires. Quand M. Goerres , délaissé par les princes , n*eut plus rien à mettre sous la dent, il se jeta dans les bras des jésuites. Il les sert encore à cette heure, et il est un des principaux soutiens de la propagande de Munich. Je le vis là, il y a plusieurs années; je le vis dans tout l'éclat de son abaissement. Il faisait des lectures sur Thistoire universelle devant un auditoire qui était principalement composé de séminaristes; et il en était arrivé à la chute de Thomme et au péché originel. Quelle affreuse destinée est celle des - ennemis de la France ! Le quatrième allié est condamné à réciter, tout le long de Tannée, à des séminaristes, l'histoire du péché originel ! Dans le débit de cet homme, comme dans ses liVres, régnaient la plus grande confusion, le plus grand désordre de langage et d'idées, et ce n'est pas sans raison qu'on l'a souvent comparé à la tour de Babel. Il ressemble véritablement à une toiir immense, où cent mille pensées fermenteraient, jailliraient, s'interpelleraient, se querelleraient, sans que
l'une pût jamais comprendre Tautre. Quelquefois le tapage semblait s'apaiser un moment dans sa tête , et il parlait alors longuement, lentement ôt ennuyeusement, et de ses lèvres mécontentes tombaient des paroles monotones, comme des gouttes de pluie d'une gouttière de
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plomb. Quand quelquefois la vieille sauvagerie démagogique se réveillait en Fui, et contrastait d'une manière repoussante avec ses humbles phrases d'humilité monacale; quand il pérorait d'un ton de charité chrétienne^ tout en sautant de côté et d'autre d'un air de rage et de férocité, alors on croyait voir dans cette chaire une hyène tonsurée s'agitant dans une cage.
M. Goerres est né à Coblentz, le 25 janvier 1776.
Je demande la permission de ne pas toucher aux autre» particularités de sa vie, ainsi qu'à celles de son maître et' d'un grand nombre de ses compagnons d*école. Déjà^ dans le jugement des deux Schlêgel, j'ai peut-être dépassé les bornes de la critique ; mais hélas ! il est bien douloureux de contempler de près les astres de notre littérature. Les étoiles du ciel ne nous apparaissent peut-^ iStre si belles et si pures que parce qu'elles sont éloignées^ et que nous ignorons leur vie privée» Il y a certainement là haut des étoiles qui mendient et des étoiles qui trom^ peut, des étoiles hypocrites et des étoiles qui sont for-^ cées de faire toutes sortes de bassesses^ des étoiles qui flattent leurs ennemis, et, ce qui est encore plus triste, qui flattent leurs amis, comme nous faisons ici-bas» Les comètes qu'on voit quelquefois errer dans l'espace, les cheveux étincelants et épars, comme des ménades celestes, ce èont peut-être des étoiles libertines qui se retirent ensuite avec repentir dans un coin obscur du ciel^ et haïssent le soleil.
Je n'ai parlé ici que des deux disciples de M. Schelling
qui se sont distingués dans ce mouvement du rom»intisme ; mais ce ne sont nullement les têtes les plus éminentes de Técole du ci-devant Schelling. Poiu» écarler toute erreur, il me faut indiquer, en passant, que MM. Oken et François Baader sont supérieurs à tous leurs condisciples vivants. Le premier, Tillustre Oken, est resté fidèle à la doctrine primitive de son maître ; l'autre, M. Baader, a malheureusement trop donné dans le mysticisme ; mais je doute qu'il se soit profondément abîmé dans Tintrigue ultramontaine , comme on le prétend. Il se tient encore un peu séparé de cette pieuse confrérie de Munich, qui s'est proposé de sauver li^ religion par la philosophie.
Tout comme jadis, les philosophes de l'école d'Alexandrie employaient toute leur sagacité à préserver d'une ruine totale, par leurs déductions allégoriques, le culte chancelant de Jupiter, ainsi nos philosophes allemands tentent quelque chose de semblable pour notre religioa moderne. II nous semble peu nécessaire de rechercher si ces philosophes ont un but intéressé ou désintéressé ; mais, en les voyant liés avec le parti des prêtres, dont les intérêts matériels réposent sur la religion, nous les nommerons jésuites. Cependant ils ne doivent pas espérer que nous les confondrons avec les anciens jésuites : ceux-là étaient de grands et puissants esprits, pleins de sagesse, de force, de volonté. Et vous, faibles que vous êtes, vous pensez que vous triompherez des obstacles qui ont fait trébucher ces noirs géants ! Jamais l'esprit
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humciin n'a trouvé de plus hautes combinaisons qiiecollos à l'aide desquelles les anciens jésuites ont cherché à soutenir le catholicisme. Ils ne purent réussir, parce qu'ils étaient animés de zèle, non pas pour le catholicisme lui-même^ mais pour sa conservation. Quant à la religion en elle-même, ils y tenaient fort peu : aussi profanaient* ils souvent le principe catholique pour assurer sa domination : ils s'entendaient dans Toccasion avec les païens, avec les puissants de la terre; ils servaient leurs goûts et leurs vices ; ils se faisaient assassins et marchands ; et là où il était besoin, ils se montraient même athées. Mais c'est en vain que leurs confesseurs accordèrent les plus joyeuses absolutions, et que leurs casuistes se mirent à l'œuvre pour innocenter chaque faute et chaque crime ; en vain luttèrent-ils avec les laïques dans les arts et dans les sciences pour en faire des moyens desuccèSy leur impuissance se révéla visiblement. Ils se montré^ rent jaloux de tous les grands savants et de tous les ar* tistes habiles, et ne purent rien créer ni rien produire de sublime. Ils ont composé des hymnes pieux et construit des dômes; mais, dans leurs poésies, gémit l'obéissance tremblante devant les chefs de Tordre ; et, dans leurs édifices on reconnaît un esprit inquiet de servitude; leurs pierres semblent avoir la docilité et la souplesse de ceux qui les ont assemblées. M. Barrault disait un jour avec raison : a Les jésuites, ne pouvant élever la terre jusqu'au ciel, ont abaissé le ciel jusqu'à la terre. » Tous leurs efforts et tous leurs travaux furent sans fruit : la
vérité ne peut nattre du mensonge^ et Dieu ne saurait lètre sauvé par le démon.
Laissons les jésuites reposer dans leurs tonoibes^ et haussons les épaules avec pitié à la vue des jésuites nouveaux. Ceux-là sont morts, et ceux-ci ne sont que les Ters qui s^échappent eh rampant de leurs cadavres. Ils ressemblent aussi peu aux anciens jésuites, que M. Schel* ling d'aujourd'hui ressemble au Schelling d'autrefois.
J^ai eu peu d'indications à donner sur les rapports de M. Schelling avec l'école romantique. Son influence a été presque entièrement personnelle; mais il faut dire îftussi que l'élan imprimé par sa philosophie donna de plus vives idées aux poètes, et les porta à jeter un coup d'œil plus profond sur la nature. Quelques-uns se plongèrent dans cette contemplation avec toutes les forces de leur âme; d'autres retinrent quelques formules d'enchantement, à l'aide desquelles on pouvait faire sortir de la nature des sentiments et un langage plus humains qu'on ne l'avait fait jusqu'alors. Les premiers de ces poètes furent les mystiques proprement dits, assez semblables, sous beaucoup de rapports^ aux religionnaires de rinde, qui s'inspirent de la nature et s'identifient avec elle. Les autres étaient plutôt des conjureurs qui appellent à volonté les malins esprits ) ils ressemblaient aux sorciers arabes qui donnent la vie aux pierres et pétrifient les êtres animés.
Novalis appartenait tout particulièrement à la première de ces deux classes^ et Hoffmann tenait essentiel-
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letnent de la seconde. Novalis voyait partout des miracles, et de gracieux miracles ; il surprenait le lanffage des fleurs, il savait le secret de chaque jeune rose, il sldétttifiait parfaitement avec toute la nature ^ et, lorsque vint Tautomne et que les feuilles tombèrent, il mourut. BofiFmann , au contraire , ne voyait partout que ^es spectres; ils lui faisaient des grimaces du fond de Ithaque tbéière chinoise et de dessous chaque perruque de Berlin; c'était un enchanteur qui changeait les hommes tfù bétes, et ces bétes en conseillers aûliques prussiens et en con^illers des finances. Il savait évoquer les morts et les faille sortir du tombeau; mais la vie le repoussait «omme une triste apparition, n le sentit lui-même; il sentit qu'il était devenu un fantôme : la nature entière lui sembla un miroir trouble et mal taillé, dans lequel il le voyait partagé en mille fragments, à travers un nuage, défait comme ufi visage de nâort , et ses ouvrages né furent autre chose qu*un effroyable cri d'angoisse en vingt volumes. HoffmaAn n'appartient pas à l'école roman-^ tique. Il ne fut pas en contact avec les Scblegel et encore moins avec leurs tendances. Je ne le mentionne ici que par opposition à Novalis qui était tout à fait un poète de cette école. Ce dernier est moins connu ici que Hoifmann, que Loève-Veimars et Eugène Renduel ont mené par la tnain devant lé public français, et qu'ils ont fait parvenir en France à une immense réputatioUé Chez nous, en Allemagne, Hoflmann n'est nullement en vogue aujourd'hui; mais il l'a été autrefois. Dans son temps, il fut
beaucoup lu^ mais seulement par les personnes dont le$ nerfs étaient trop vigoureux ou trop faibles pour être affectés par de doux accords. Les véritables penseurs et les natures poétiques ne voulurent pas entendre parler de lui. Cependant ^ il faut en convenir^ comme poète y Hoffmann est beaucoup plus considérable que Novatis. Le dernier^ avec ses images idéales, flotte tott« jours dans les nuages , taudis que Hoffmann , avec ses masques bizarres, se cramponne toujours à la réalité* Comme le géant Antée devenait plus vigoureux et in* vincible quand il touchait du pied la terre, sa mère ^ tandis qu'il perdait ses forces quand Hercule le soulevait en l'air^ ainsi le poète est puissant tant qu'il n'aban-* donne pas le ten*ain de la réalité , et devient faible dès qu'il s'élève en rêvant dans l'espace.
La grande ressemblance qui existe entre ces deux poètes, c'est que leur poésie est une malaldie. Aussi a-t-on dit qu'il appartient plus aux médecins qu'aux cri-* tiques de juger leurs écrits. La nuance rose qui domine dans les écrits de Novalis n'est pas la couleur de la santé, mais l'éclat menteur de la phtbisie; et la teinte de pourpre qui anime les contes fantastiques d'Hoffmann n'est pas la flamme du génie , mais bien le feu de la fièvre.
Mais avons-nous bien le droit de faire de telles cri«> tiques, nous qui ne sommes pas comblés d'un excès de santé? Et maintenant surtout lorsque la littérature ressenibl') à un vaste lazaret ? A moins que la poésie ne
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soit elle-même une maladie y comme la perle qui n'est qu'une infirmité dont souffre le pauvre animal nommé l'huttre.
Movalis naquit, en i77i y le 2 mai ; il mourut à vingts neuf ans. Son véritable nom était Hardenberg. Il aima une jeune dame qui était atteinte de phthisie , et qui mourut de ce mal. Cette triste histoire plane sur tout ce qu'il écrit; sa vie ne fut plus qu'une rêveuse agonie , et Q mourut lui-même, en 1801 , d'une maladie de poitrine, avant d'avoir achevé son roman. Ce roman , tel qu'il est resté , n'est qu'un fragment d'un grand poëme allégorique qui devait, comme la Divine Comédie du Dante, célébrer toutes les choses du ciel et de la terre. Henri de Ofterdingen, célèbre poète, est le héros de ce roman. Nous le voyons jeune homme, à Eisenach , charmante petite ville située au pied de cette vieille Wart* bourg où se sont accomplies les plus grandes choses , mais aussi les plus stupides, où Luther a traduit sa Bible , et où quelques imbéciles teutomanes ont brûlé le Code de gendarmerie du sieur Kamptz. Dans ce château eut aussi lieu jadis la fameuse lutte des chanteurs où, entre autres poètes, Henri de Ofterdingen soutint, contre Klingsohr de Hongrie, ce dangereux combat poétique dont le chevalier de Manesse nous a conservé le souvenir dans sa collection d'antiquités. Le bourreau devait faire tomber la tète du vaincu, et le landgrave de Thuringe était juge du camp. Le château de la Wartbourg, le théâtre de la renommée de Henri de Ofterdin-
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gen y s'élève majestueusement sur son berceau , et le début du roman de Novalis nous montre son héros à Ëisenachy dans la maison paternelle. Les vieux parents sont déjà couchés, et dorment; Thorloge rustique fait entendre son tic-tac monotone ; le vent siffle à traven les petites fenêtres rondes^ et la chambre s'éclaire de temps en temps des rayons de la lune.
a Le jeune homme s'agitait péniblement sur sa couche, songeant à Tétrangèr et à ses récits* Ce ne sont pas ses trésors qui ont éveillé dans mon &me de si ar**. dents désirs, se disait^l ; loin de moi Tavidlté et Tava^ rice ! mais je brûle de voir cette fleur d'azur dont il m*a parlé. Elle occupe sans relâche toute ma pensée, et je ne puis rêver à autre chose. Jamais je n'éprouvai une semblable sensation; il me semble que jusqu'à ce joup ma vie ait été un rêve, et que je me sois endormi dans un autre monde, et qu'à cette heure je me réveille* Dans le monde où je vis d-ordinaire , qui se serait ocf cupé d'une fleur} qui a jamais entendu dire qu'une fleur ait inspiré uûe si vive passion 1 9
Henri de Ofterdingen débute par ces paroles, et dans tout ce roman respire le parfum et brille l'éclat de la fleur d'azur. U est singulièrement remarquable que les ^ personnages les plus fabuleux de ce livre aient ipouv nous un air de connaissance et de parenté; il semblé que nous les ayons vus ailleurs, et qu'ils aient vécu familièrement avec nous en des temps reculés. On sent se réveiller de vieux souvenirs ; Sophie elle-même porte
tin visage qui nous est connu, et nous retrouvons à certaines pages de grandes allées de bouleaux où nous nous sommes promenés et où nous avons devisé avec elle. Mais toutes ces choses sont vues à une faible lueur de crépuscule; c'est un songe à demi oublié.
La muse de Novalis était une fille blanche et élancée^ aux yeux bleuis et sérieux , aux cheveux blonds dorés , aux lèvres riantes, et avec un petit signe maternel, cou* leur de fraise, sur le côté gailche du menton. C'est que je me représente comme la muse de la poésie de Novalis la jeune fille même qui me fit connaître Novalis, et dans les belles mains dé qui je trouvai le livre de maroquiol rouge à tranches dorées qui renfermait le roman de Ofterdingen. Elle portait toujours une robe bleue, et elle sé nommait Sophie. Elle vivait à quelques lieues de Goettingue, chez sa sœur, qui était maîtresse de poste ^ grosse femme joviale, aux joues vermeilles et au sein prépondérant, que les raides dentelles dont il était garni faisaient ressembler à une forteresse, mais cette forteresse était imprenable; car cette femme était un Gibraltar dé la vertu. C'était une femme active, toute pratique, toute ménagère, et cependant tous ses plaisirs consistaient à lire les romans d'Hoffmann. Dans Hoffmann elle trou* vait l'homme qui s'entendait à secouer sa rude nature^ et à lui imprimer d'agréables mouvements. Quant à sa pâle et tendre sœur, la vue seule d'un livre d'Hoffmann
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lui causait une impression désagréable; et si elle en touchait un par méprise , elle se retirait en elle-même involontairement. Elle était délicate comme une sensitive, et ses paroles étaient si parfumées, si harmonieuses! Quand on les mettait ensemble ^ elles devenaient tout naturellement des vers. J'ai noté plusieurs choses qu'elle m'a dites : ce sont de singulières poésies tout à fait à la manière de Novalis , mais encore plus spiritualisées et plus éclatantes. Une de ces poésies^ qu'elle me disait lorsque je lui fis mes adieux en partant pour ritalie , m'est particulièrement chère. Une nuit d'automne 9 dans un jardin où une fête s'était terminée par une illumination , où entend un colloque entre le dernier lampion ^ la dernière rose et un cygne sauvage* Les brouillards du matin s'élèvent, la dernière lampe s'éteint^ la rose s'effeuille, et le cygne, ouvrant ses ailes blanches, s'envole vers le sud.
Dans le pays d'Hanovre , il se trouve en effet beaucoup de cygnes sauvages qui partent dans l'automne pour les contrées méridionales, et qui nous reviennent dans la saison chaude. Ils passent sans doute l'hiver dans le pays d'Afrique; car nous trouvâmes une' fois, dans le sein d'un cygne mort , une flèche que le professeur Blumenbach reconnut pour une arme africaine* Le pauvre oiseau était revenu, la flèche dans sa poitrine, à son nid du Nord pour y mourir. Maint autre cygne n'a peut-être pas eu la force d'accomplir son voyage;
et il est peut-être resté à languir dans un désert de sable brûlant, ou bien est-il perché en ce moment, avec ses ailes affaiblies, sur quelque pyraiïiide égyptienne, jetant des regards douloureux du cûté du Nord^ vers sa fratche retraite d'été, dans le pays d'Hanovre,
Lorsque, vers la fin de l'automne de 1828, je revins du sud (et moi aussi, la flèche brûlante dans le sein), ma route me conduisit dans les environs de Goettingue, et je m'arrêtai, pour changer de chevaux, chez ma grosse amie, la maîtresse de poste. Je ne Tavais pas vue depuis pUis d'une année , et la bonne femme me parut très-changée. Sa gorge ressemblait toujours à une place forte, mais aune place saccagée. Les^ bastions étaient rasés; les deux tours principales n'étaient plus que des ruines chancelantes; nulle sentinelle ne gardait le rempart, et la citadelle, le cœur, était brisée. Ainsi que me le dit le postillon Piper, elle avait même perdu son goût pour les romans d'Hoffmann, mais elle n'en buvait que plus de brandevin avant de se coucher. Gela était aussi plus simple, car ces braves gens trouvaient le brandevin dans leur logis , tandis qu'ils étaient obli-' gés d'aller chercher les romans d'Hoffmann à quatre heures de chemin de là, dans le cabinet de lecture de Dauerlich , à Goettingue. Le postillon Piper était un petit homme aigre et raccourci comme s'il avait bu du vinaigre. Lorsque je m'informai à lui de la sœur de la maîtresse de poste , il me répondit : « Mademoiselle
Sophie mourra bientôt^ et elle est déjà un ange. » Queile admirable créature que celle dont l'aigre postillon Piper me disait : a C'est un ange !» et il parlait ainsi en cognant les volailles de la cour avec ses gros pieds armés de grosses bottes. La maison de poste, autrefois si riante et si blanche, était changée comme l'hôtesse; elle était devenue d'une teinte jaune maladive, et les murailles elles-mêmes avaient de profondes rides. Dans la cour étaient étendues des voitures brisées, et sur un bâton était suspendu, pour sécher, un manteau de postillon de couleur écarlate, humide et déchiré. Mademoiselle Sophie était à la fenêtre et lisait; et lorsque je montai vers elle, je retrouvai dans ses mains le volume
de maroquin rouge à tranches dorées,ie roman d'Ofterdingen de Novalis. Elle avait toujours lu et sans cesse dans ce livre : aussi elle ressemblait à une ombre. Sa beauté était toute céleste, et sa vue excitait une douce douleur. Je pris ses deux mains pâles et amaigries dans les miennes , et je lui demandai : a Mademoiselle So* phie, comment vous portez-vous? — Je suis bien, répondit-elle y et bientôt je serai mieux encore ! » Et elle me montra par la fenêtre , dans le jiouveau cimetière , un petit monticule peu éloigné de la maison. Sur cette éminence chenue s'élevait un petit peuplier mince et desséché; on n'y voyait que quelques feuilles qui tremblo* talent au souffle du vent d'automne. Ce n'était pas un arbre : c'était le fantôme d'un arbre.
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Sous ce peuplier repose maintenant mademoiselle Sophie 9 et le souvenir qu'elle m'a laissé, le livre de maroquin rouge aux tranches dorées où se trouve le roman de Henri d'Oflerdingen de Novalis, est placé en ce moment sur ma table ^ et je m*en suis servi pour composer ces pages.
Connaissez>-vous la Chine , la patrie du dragon volant et des théières de porcelaine? Tout le pays est un cabinet de raretés, environné d'une immense et interminable muraille et de cent mille sentinelles tartares. Mais les oiseaux et les pensées des savants de TEurope volent par delà, et lorsqu'ils ont tout vu à satiété, ils reviennent nous conter des merveilles de cette curieuse contrée et de ce curieux peuple. La nature avec ses apparitions grêles et contournées j ses fleurs gigantesquement fantasques, ses arbres nains, ses montagnes découpées, ses fruits voluptueusement baroques , ses oiseaux parés et bariolés, est là-bas une caricature aussi fabuleuse que rhomme avec sa tête pointue et couronnée d'une flamme chevelue, ses révérences, ses ongles démesurés, sa vieille et intelligente gravité, et sa langue enfantine composée de monosyllabes. En ce pays , la nature et rhomme ne peuvent se regarder sans rire. Mais ils ne rient pas hautement , parce qu'ils sont tous deux trop civilisés et trop polis, et pour se contenir ils font les grimaces les plus bizarres. Là , on ne trouve ni ombre ni perspective ; et sur les maisons aux mille couleurs
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s*élëvent l'im sur Tautre des toits tendus comme des parapluies^ garnis de cloches de métal retentissant , de sorte que le vent lui-même produit un son comique et devient ridicule en passant en ce lieu.
Dans une de ces maisons à clochettes, demeurait jadis une princesse dont les petits pieds étaient encore plus petits que les pieds des autres Chinoises, dont les petits yeux obliques étaient encore plus doux et plus rêveurs que les petits yeux obliques des autres dames de Tempire céleste , et dont le petit cœur- palpitant renfermait Phumeur la plus folle et les caprices les plus désordonnés. Sa joie la plus grande était de pouvoir déchirer les plus somptueuses étoffes d'or et de soie. Quand elle les entendait génûr et craquer sous ses doigts , elle se pâmait de ravissement. Enfin, quand elle eut sacrifié toute sa fortune à ce goût , lorsqu'elle eut déchiré tous ses biens et ses domaines, elle fut déclarée, de l'avis de tous les mandarins^ incapable de se gouverner, reconnue pour une insensée incurable, et renfermée dans une tour ronde.
Cette princesse chinoise , le caprice personnifié , est en même temps la personnification de la muse d'un poète allemand dont on ne saurait se dispenser de parler dans une histoire de la poésie romantique. C'est la muse qui nous sourit d*un aUr si égaré du fond des poésies de M. Clément Brentano. Elle déchire les plus brillantes étoffes de satin, les brocards d'or les plus éclatants , et son aimable esprit de destruction , sa joyeuse et florisl. 18
santé folie remplissent l'âme d'un ravissement funeste et d*une gaillarde angoisse. Depuis quinze ans, M. Brentano vit éloigné du monde et dans la réclusion, muré en quelque sorte dans son calboliçisme ; il ne lui restait plus rien de précieux à déchirer! Il a mâme, dit-on^ décbiré les cœurs qui Taimaient , et chacun de ses amis se plaint de quelque folle injure j mais c'est particulièrement sur lui-même et sur son talent poétique qu'il a exercé son humeur destructive.
J'appelle surtout l!attention sur une comédie de ce poète intitulée Ponee de Léon. Il n'est rien au monde de plus en lambeaux que cet ouvrage, autant sous le rapport des pensées que sous le rapport du langage. Mais tous ces lambeaux vivent et s'agitent joyeusement: on croit assister à un bal masqué de paroles et d'images. Tout cela bourdonne dans un charmant dés* ordre , et la démence qui domine produit seule une certaine unité. De fous calembouts courent dans toute la pièce comme de souples arlequins, et frappent de tous côtés de leurs battes légères. Quelquefois s'avance une idée sérieuse , mais elle trébuche comme le Dottore bolonais. De grandes phrases blafardes s'allongent comme un blanc pierrot avec ses manches pendantes et ses immenses boutons; on voit sautiller de petites épigrammes courbées, à courtes jambes, informes et bouffonnes comme Polichinelle; des sentiments tendres voltigent çà et là comme d'agaçantes Golombines ; et tout danse , pirouette et s'élance et caquette avec une
incroyable gaieté , que domine le son retentissant des trompettes de l'esprit de destruction*
L'œuvre la plus remarquable de ce poète est une tragédie : la Fondation de Prague. Il s'y trouve des scènes où l'on se sent saisi de l'effroi mystérieux que causent les légendes séculaires. On entend frémir le^ sombres forêts de la Bohème y que parcourent encore lés colériques divinités des Slaves ; on entend le gazouillement des rossignols païens; mais la cime des arbres est déjà éclairée par la douce aurore du christianisme. M. Brentano a écrit aussi quelques bons récits, entre autres l'Histoire du brave Gaspard et de la belle Nanette. Lorsque la belle Nanette était encore un enfant, et comme elle était allée., avec sa grand'mère , chez le bourreau , pour lui acheter, comme fait le bas peuple en Allemagne , quelques drogues eflScaces, tout à coup quelque chose remua dans Tarmoire devant laquelle se trouvait la belle Nanette^ et l'enfant s'écria avec effroi ; « Une souris ! une souris 1 » Mais le bourreau s'effraya encore davantage, devint triste comme un mort et dit à la grand'mère : a Ma chère femme , dans cette armoire est suspendu le sabre avec lequel j'exécute , et ce sabre s'agite de lui-même chaque fois que quelqu'un qui doit être décapité s'en approche. Mon sabre a soif du sang de cet enfant. Permettez que je m'en serve pour égrati* gner seulement un peu le cou de cette petite. Le sabre sera satisfait d'une seule goutte de ce sang^ et il ne con-* servera pas le désir de répandre le reste. » Mais la
diij ŒUVRES DE HENRI HEINE.
grand'mère ne prêta pas ToreiUe à ce raisonnable avis , et elle eut plus tard à s'en repentir^ lorsque la belle Manette fut réellement décapitée par le glaive , du bourreau.
M. Qément Brentano peut avoir aujourd'hui cinquante-sept ans. Il vit à Francfort dans une solitude d'ermite. Il est membre correspondant de la propagande catholique. Son nom s'est presque éteint dans ces derniers temps, et l'on ne s'en souvient que quelquefois à l'occasion des chansons populaires qu'il a publiées avec son ami Amim. Us ont donné tous deux^ sous le titre : l'Enfant au cor merveilleux {des Knaben Wunderhom)^ une collection de chants qu'ils ont recueillis en partie de la bouche du peuple^ et en partie de feuilles volantes et de vieux bouquins. Je ne saurais trop louer ce livre ; il renferme les fleurs les plus délicates de l'esprit allemand ; et quiconque voudra connaître le peuple allemand sous un aspect aimable, que celui-là lise ce^livre. Ce livre est ouvert devant moi en ce moment, et il me semble qu'il tàe parfume de l'odeur de nos tilleuls du Nord. Le tilleul joue en effet un grand rôle dans ces chansons; les amants devisent le soir sous son ombrage, c'est leur arbre favori ; sans doute parce que la feuille du tilleul a la forme d'un cœur. Cette remarque fut faite un jour par un poète allemand que j'aime par-dessus tous les autres, à savoir par moi-même. Sur le frontispice du livre est un enfant qui souffle dans un cor, et quand un pauvre Allemand jeté en pays étranger con-
DE l'àlleuagne. 317
temple longtemps cette image^ il croit entendre les sons de ce cor, qui lui sont bien connus , et il pourrait en prendre le mal du pays , comme le lansquenet suisse placé jadis en sentinelle sur un bastion de Strasbourg ^ qui, entendant de loin le ranz des vaches, jeta s^ pique passa le Rhin à la nage, mais fut bientût repris et fusillé comme déserteur. L'enfant au cor merveilleux a recueilli une touchante chanson à ce sujet :
Sur îe rempart^ à Strasbourg^
Ce fut un triste jour,
J'entendis le cor^ le cor des Alpes retentir^
Alors jusqu'au pays je voulus nager, m'en aUer,
Hélas ! je ne pus fuir.
A une heure dans la nuit,
Ne m'ont-ils pas arrêté.
Arrêté et conduit devant mon capitaine, en son réduit
Ah I mon Dieu ! dans les vagues bleues* û m'ont péché;
Hélas! de moi c*est fini.
Demain matin, quand six heures sonneront. Devant le front du régiment ils me mèneront; Là il me faudra demander pardon Et recevoir ma dernière permission; Hélas ! je sais cela d^à.
Mes frères, me voilà.
Vous me voyez pour la dernière fois.
Le petit pâtre est cause de tout mon embarras.
C'est le cor des Alpes qui a fait tous mes chagrins.
Et je m'en plains.
Il règne un charme singulier dans cette chanson po<* pulaire. Les poètes artistes s'efforcent d'imiter ces pro- I. ' 18.
ductions de nature , à peu près comme on fait des mi* néraux factices; mais^ quand ils ont composé les parties intégrantes au moyen de procédés chimiques, la chose principale leur échappe encore , ils ne p^uvent remplacer l'énergie sympathique de cette œuvre. Dans ces chansons, on sent les battements de cœur du peuple allemand. Là, se révèle sa mélancolique sérénité, sa folle raison; on entend les roulements de la colère allemande, les sifflements de la raillerie allemaùde; ici, Tamour allemand a déposé ses baisers; dans ce livre, on trouve les pleurs de la sensibilité allemande. Un savant analyste trouverait du sel et du fer dans ces pleurs ! Quelle naïveté dans la fidélité de ce peuple : que de loyauté dans ses trahisons I quel honnête garçon est le pauvre Schwartenhals, quoiqu'il vole sur les grandes routes ! Écoutez ce qu'il dit de lui-même :
Je Tins trouver lliôtesse dans sa maison^
Elle me demanda mon nom. "
Je suis un pauvre garçon.
Oui boit et mange en toute saison.
On me mena dans une -salle peinte^ Où l'on m'offrit une grande pinte.
On avait beau remplir mon verre»
Je le laissai tomber à terre.
On me mit à la plaee d'honneur.
Pour me traiter en grand seigneur; Quand il fallut payer l'écot, Rien ne scmna dans mon sarrot.
La nuit, quand je voulus aller dormir,
On me montra la grange,
Je n'eus plus envie de rire ;
On me traitait d'une façon étrange.
Et quand je fus dans ma cage, £t que je voulus faire mon nid.
Je fus piqué par les épis Et par les chardons sauvages.
Le matin, en me réveillant, La gelée couvrait la toiture.
Et j« m'en allai en riant.
En riant de ma mésaventure.
Je pris mon épée à la main Et l'attachai sur ma hanche.
Il me fallut aller à pied, N'ayant pas de quoi chevaucher.
Je m'en allai hien doucement.
Tirant le long du chemin.
Quand vint un fils de marchand Qui me laissa tout son argent.
Ce pauvre Schwailenhals est im véritable caractère allemand. Il règne une grande énergie dans cette chanson; mais celle de Marguerite mérité aussi d'être connue. C'est une fdle encore que j'aime beaucoup. Uans dit à Gretel ou Marguerite ;
ff Mets tes beaux habits, GretUne, mets tes beaux habits, Allons-nous*en tous dlnw; Les blés sont coupés.
Le vin est versé* »
Ah ! Hanslin, cher Hanslinj Restons toujours ensemble^
La semaine on travaille dans les champs^ Et les fêtes à Tauberge à boire.
11 la prit par la main^
Par sa main blanche;
Il la mena au bout du chemin,
Jusqu*à l'auberge la plus proche.
« Hôtesse^ chère hôtesse, Donnez-nous du vin frais, Les habits de cette Gretline^ Nous allons les dépenser. »
Marguerite se mit à pleurer, Et son chagrin devint si gros, Que le long de ses joues vermeilles^ Coulèrent deux blancs ruisseaux.
a Ah ! Hanslin^ cher Hanslin^ Ne parle pas ainsi, Toi avec qui en secret j'ai fui De la ferme de mon père. »
Il la prit par la main^
Par sa main blanche^
Et il la mena au bout du chemin,
Jusqu'au plus proche jardin.
« Ah! Gretline^ chère GretUne, Pourquoi pleurer si fort?
Te repens-tu de ton courage.
Ou regrettes-tu ton honneur? »
<f Je ne me repens pas de mon courage. Je ne regrette pas mon honneur, Je regrette mes habits de féte^ Que rhôtesse ne me rendra pas. »
Ce n'est pas ici la Marguerite de Goethe , et son repentir ne fournirait pas un tableau à M. Scheffer. Ce n'est pas là un clair de lune allemand. Il se trouve dans cette chanson aussi peu de sentimentalité que dans celle Qù un jeune drôle demande accès près de sa maltresse pendant la nuit ^ et où celle-ci répond :
« chevauche vers cette route.
Chevauche sur cette bruyère, D'où tu as pris ta course.
Là est une grosse pierre, Ta tète y appuieras, Et de duvet tu n'emporteras. »
Mais la clarté de la lune tombe à flots argentés ^ et scintillé, de toutes parts^ de cette chanson :
Si j'étais un petit oiseau. Et si j'avais deux ailes.
Je volerais vers toi.
Mais je demeure ici.
Ne ijouvant le faire.
Quand je suis loin de toi , Le songe vers toi me ramène; Je converse alors avec toi, Et je ne me trouve seule Qu'au moment du réveil.
Il n'est pas d'heure de la nuit Où mon amour ne veille, Et où je ne me dise mille fois Que tu m'as donné ton âme.
Si Ton veut savoir le nom de Fauteur^ la chanson répond elle-même par ces derniers vers :
ff Qui donc a inventé la jolie chansonnette? Sur Teau troi^ oies Tont apportée.
Trois oies, une blanche et deux grises. »
Mais d'ordinaire c'est un peuple errant, des vaga-» bonds, des soldats, des écoliers ambulants ou des compagnons ouvriers qui ont composé ces chansons. Les compagnons surtout sont de grands poètes. Que de fois, dans mes voyages pédestres, ai -je entretenu commerce avec cette sorte de gens ! Que de fois je les ai vus, excités par une circonstance extraordinaire, improviser un morceau de poésie populaire, ou le siffler en plein air ! Les petits oiseaux perchés sur les branches des arbres Técoutaient attentivement; et, quand passait par là un autre compagnon , le havresac au dos et le bâton h la main, les oiseaux lui gazouillaient ce chant aux oreilles; il chantonnait alors les vers qui manquaient, et la chanson se trouvait finie. Les paroles tombent du ciel sur les lèvres de ces compagnons; ils n'ont qu'aies prononcer, et elles sont plus poétiques que toutes les belles phrases que nous déterrons du fond de tiotre cerveau. Le caractère des compagnons ouvriers allemands respire dans ces chants populaires; c'est une remarquable race d'hommes qui, sans le sou dans leur poche, parcourent TAIIemagne dans tous les sens , candides , joyeux et libres. D'ordinaire, je les trouvais trois en-
DB L*ALLEMA6NB. 323
semble dans leurs pèlerinages. Dans ces trois éanoarades, il y avait toujours un raisonneur qui discutait de bonne humeur sur tout ce qui se rencontrait^ sur chaque oiseau qui traversait les airs> sur chaque cavalier qui passait; et, quand ils arrivaient dans une laide contrée, couverte de huttes misérables, habitée par une population men« diante et déguenillée, le raisonneur disait ironiquement : cr Le bon Dieu a fait le monde en six jours; mais il y ce parait, car il reste encore beaucoup à faire. » Le se* cond compagnon n'interrompt Tautre que rarement, et par quelques remarques furieuses. Il ne peut dire une parole sans jurer; il maudit avec colère tous les maîtres chez qui il a travaillé , et son refrain banal est qu'il se repent de n'avoir pas laissé en souvenir une volée de coups à l'hôtesse d*Halberstadt, qui lui apportait journellement la choucroute. A ce mot de Halberstadt, soupire du fond de son âme le troisième compagnon ; c'est le plus jeune. Il entreprend sa première tournée dans le monde ; il pense toujours à sa gentille bonne amie aux yeux noirs, laisse tomber sa tête sur son sein, et ne prononce pas une parole.
L Enfant au cor merveilleux est un monument bien remarquable de notre littérature. Ce livre a exercé une trop noble influence sur les lyriques de Técole roman « tique , particulièrement sur notre excellent M. Ulitand , pour le passer sous silence; ce livre et le poème des Nibelungen jouèrent un grand rôle dans cette période. Il faut donc aussi mentionner ce dernier ouvrage.
324 aUTEES PE HENEI HEINE.
Longtemps il ne fut question d'autre chose, chez nous, que du livre des Nibelungen; et les philologues clas- «ques ne furent pas peu scandalisés d'entendre comparer cette épopée à l'Iliade, et même de voir s'élever une discussion pour savoir laquelle de ces deux cenvres est la plus excellente. Le public ressemblait assez, dans cette circonstance , à ces enfants à qui on demande sérieusement : « Aimes-tu mieux un cheval ou des confi- « tures? a Toutefois, ce chant des Nibelungen est d'une haute puissance ; il est difficile qu'un Français puisse s'en faire une idée. Le langage dans lequel il est composé lui serait encore plus inintelligible. C'est une langue de pierre , et les vers sont des blocs rimes* Çà et là , entre les interstices, s'élèvent de belles fleurs, rouges comme des gouttes de s^ng, ou s'échappe le lierre rempant, setnblable à de longues lames vertes. De ces passions de géants qui s'agitent dans cette épopée, vous pouvez encore moins vous faire une idée , bonnes gens civilisés et polis que vous êtes ! Figurez-vous une. claire nuit d'été , les étoiles paies comme l'argent , grandes comme le soleil , étincelant sur un ciel bleu , tous les dômes gothiques de l'Europe semblent s'être donné rendez-vous dans une vaste plaine -^ et, parmi cette foule de colosses, viendraient paisiblement le moutier de Strasbourg, le dôme de Cologne, le clocher de Florence, la cathédrale de Rouen , la tlëche d'Amiens et l'église de Milan , qui s'attrouperaient autour de la belle Notre- Dame de Paris, et lui feraient galamment la cour* Il est
PB l'allé IIA6NE« 325
vrai que leur démarche est un peu lourde, que quelquesuns s'y prennent gauchement, et qu'on est quelquefois tenté de rire de leurs transports amoureux; mais ce rica* nement cesse dès qu'on les voit entrer en fureur, se ruer les uns sur les autres, quand Notre-Dame de Paris élève avec désespoir ses deux bras de pierre vers le ciel, saisit tout à coup un glaive , et abat la tête du plus grand de tous ces dftmes. Mais non, vous ne pourriez encore vous faire une idée des principaux personnages du chant des Nibelungen; il n'est pas de tour aussi haute, pas de pierre aussi dure que le féroce Hagen et la vindicative Chrimhilde*
Mais qui a composé ce poème ? On sait aussi peu le nom de l'auteur des Nibelungen que le nom de Fauteur des chants populaires. Chose singulière ! on ignore presque toujours le créateur des livres les plus admirables , des poèmes , des édifices et des plus nobles monuments de Fart. Comment se nommait Farchitecte qui imagina le dôme de Cologne? Qui a peint sous ce dôme le tableau d'autel où la ravissante mère de Dieu et les trois rois sont si admirablement représentés ? Qui a composé ce livre de Job qui a consolé tant de races d'hommes soutirantes? Les hommes n'oublient que trop facilement les noms de leurs bienfaiteurs; les noms des bons et nobles qui ont travaillé pour le bonheur de leurs concitoyens se trouvent rarement dans la bouche des peuples; leur épaisse mémoire ne conserve que les noms de leurs oppresseurs et de leurs cruels héros de guerres,
L'arbre oublie le silencieux jardinier qui Ta préservé du froid, arrosé dans la sécheresse/ qui l'a protégé contre les bétes malfaisantes ; mais il conserve fidèlement les noms qu^on grave sur son écorce avec un acier tran* chant, et il les transmet aux races futures en caractères toujours grandissants.
On a coutume de réunir les noms de Brentano et d'Amiih , à cause de leur livre de VEnjant au cor mer-' veilleux qu'ils ont publié ensemble, et je ne veux pas les séparer. Le dernier mérite notre attention à un pluis haut degré. Louis-Àcbim d'Ârnim est un grand poëte, et une des têtes les plus originales de Técole roman^ tique. Les amateurs du fantastique prendront plus de goût à ses œuvres qu'à toutes celles des autres écrivains allemands. Il surpasse en cela Hoffmann autant que Novalis i il savait vivre encore plus intimement dans la nature que celui-ci , et pouvait conjurer des spectres encore plus terribles que ceux d'Hoffmann. Souvent , quand je regardais Hoffmann, il me semblait qu'il s'était échappé, en chair et en os, d'un des ouvrages d'Arnim. Cet écrivain est resté complètement inconnu pour le public , et il n'a de réputation que parmi les littérateurs ; mais ces derniers , tout en reconnaissant son mérite infini, ne lui ont jamais rendu publiquement la justice qu'il mérite, et quelques-uns même ont parlé de lui avec dédain. Il n'est pas besoin de dire que ce sont précisément ceux qui ont imité sa manière. On pourrait leur appli-
quer ce mot de Steevens au sujet de YoUaire^ qui parlait avec mépris de Shakspeare, après s'être servi d'Othello pour composer son Orosmane : a Ces gens-là ressemblent à des voleurs qui mettent le feu à la maison où ils ont volé. » Pourquoi M. Tieck n'a-t-il jamais convenablement parlé d'Amim , lui qui sait dire de si belles choses sur tant de mauvaises œuvres insignifiantes? MM. Schlegel ont également gardé le silence sur Arnim. Ce n'est qu'après sa mort qu*il obtint une notice biographique d'un compagnon de Fécole. Je crois que la renommée d'Arnim ne put jamais s'élever bien haut, parce quil était resté encore beaucoup trop protestant pour ses amis du parti catholique , et parce que^ d'un autre côté^ le parti protestant le tenait pour un crypto-catholique. Mais pourquoi le public Ta-t-il repoussé ? le public, pour qui ses romans et ses nouvelles se trouvaient placés dans chaque salon de lecture ? Hoffmann eut le même sort quant à la presse littéraire. Il ne fut presque pas parlé de lui dans nos gazettes et nos feuilles esthétiques, la haute critique observa un dédaigneux silence à son égard; mais toutefois il fut généralement lu. Pourquoi le public allemand négligea-t-il Arnim , un écrivain dont Timagination était si vaste et embrassait tant de choses, dont l'àme était empreinte d'un sentiment si profond , et qui possédait à un si haut degré le don de peindre ? Quelque chose manquait à ce poète , et ce quelque chose était justement ce que le public cherche dans les livres, la vie. Le peuple exige que les écrivains éprouvent avec lui ses
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passions de tous les jours; qu'ils lui tirent de leur propre sein des sensations agréables ou pénibles ; en un mot y le peuple veut être ému. Arnim ne pouvait pas contenter ce besoin. Ce n'était pas un poète de la vie, mais de la mort. Dans tout ce qu'il écrit , c'est comme un mouvement d'ombres; les figures s'agitent; elles remuent leurs lèvres comme si elles parlaient , mais on voit seulement leurs paroles, on ne les entend pas. Ces figures sautent, courent, se renversent sur la tête, s'approchent de nous mystérieusement, et nous insinuent à Toreille qu'ils sont morts. Un tel spectacle serait trop douloureux et accablant , n'était la grâce qu'Arnim répand sur toutes ces compositions , et qui ressemble au sourire d'un enfant , mais d'un enfant mort. Arnim sait peindre l'amour, quelquefois aussi la sensualité , mais nous ne pouvons sentir ces choses avec lui; nous voyons de belles formes, des seins agités , des hanches arrondies , mais un froid linceul enveloppe tous ces corps. Quelquefois Arnim est caustique, et l'on ne peut se défendre de rire, mais c'est comme si la mort nous chatouillait du bout de sa faucille. D'ordinaire, Arnim est sérieux, sérieux comme un Allemand mort la veille. Un Allemand vivant est déjà cependant une créature suffisamment grave. Mais un Français ne peut se figurer combien nous sommes sérieux ap/ës notre mort , nous autres Allemands ; nos figures sont alors encore plus longues que de coutume, et les vers qui dînent à nos dépens deviennent tout mélancoliques rien qu'à nous voir. En France , on se fait
une idée effroyable du sérieux terrible d'Hoffmann, mais c'est un jeu d'enfant en comparaison du sérieux d'Arnim. Quand Hoffmann conjure ses morts, lorsqulis sortent de leurs tombeaux et dansent autour de lui , il tremble lui-même d'effi*oi ; il danse au milieu d*eux et il fait les plus afireuses grimaces. Mais Arnim conjure ses morts comme un général passe une revue ; il est assis sur son grand cheval-spectre , et fait défiler avec sangfroid les effroyables bataillons qui le regardent avec respect et semblent le redouter. Pour lui, il se contente de les saluer d'un air affable.
LouiS'Achim d'Amim naquit en Brandebourg l'an 1786, et mourut l'hiver de 1830. Il écrivit des compositions dramatiques, des romans et des nouvelles. Ses drames sont remplis de poésie intime , et particulièrement une pièce intitulée le Coq de bruyère. La première scène ne serait pas indigne du plus grand poète. Comme Tennui le plus accablant est fidèlement représenté avec une incroyable vérité 1 L'un des trois fils naturels du défunt landgrave est assis tout seul dans un coin de l'immense salle du château abandonné. Il se parle à lui-même en bâillant, et se plaint que ses jambes poussent et deviennent toujours plus longues sous la table, et que le vent froid du matin siffle entre ses dents. Son frère , le bon Franz, arrive lentement, vêtu des habits de feu son père, qui lui sont beaucoup trop larges ; et il songe avec tristesse, qu'autrefois, à pareille heure, il aidait son père ï s'habiller; il se rappelle que le landgrave lui jetait
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souveut un croûton qui était trop dur pour ses vieilles dents^ et lui donnait de temps en temps un coup de pied avec humeur. Ce dernier souvenir touche le bon Franz jusqu'aux larmes^ et il se plaint amèrement que son père soit mort et ne puisse plus lui donner de coups.
Les romans d'Arnim se nomment les Gardiens de la Couronne et la Comtesse Dolores. Le premier de ces romans a aussi un magnifique début. La scène est au haut de la tour de vigie de Waiblingen , dans la petite chambre du gardien et de sa digne et grosse femme, mais qui n'est pas aussi grosse qu'on le croit en bas dans la ville. En efiPet , on la calomnie en disant qu'elle est de* venue si corpulente dans sa tour y qu'elle ne peut plus descendre l'étroit escalier tournoyant, et que, ne pouvant sortir, elle a été obligée, après la mort de son premier mari, le vieux gardien, d'épouser le nouveau tourier. La pauvre femme s'afQigeait fort de ces méchants propos , et elle ne pouvait descendre Tescalier, uniquement parce qu'elle avait des vertiges. — Le second roman d'Arnim, la Comtesse Dolores , ofi&'e encore une brillante entrée en scène , et Fauteur y peint admirablement la poésie de la pauvreté, et, de plus, la pauvreté noble dcmt il souf« frait lui-même alors, et qu'il a souvent choisie pour son thème. Quel maître que cet Arnim ^ dans la peinture de la destruction ! Je crois toujours voir devant mes yeux le 'château désert de la jeune comtesse Dolores , qui semble encore plus ruiné, à cause du riant goût italien dans lequel le vieux comte Ta bâti, mais sans l'achever*
Le château est une ruine moderne, le jardin est complètement désert y les allées -de buis taillés sont tombées dans un désordre sauvage ; les arbres poussent au hasard et projettent leurs branches sur le chemin ; les oliviers et les lauriers rampent douloureusement sur le sol; les belles fleurs exotiques sont entourées de plantes gourmandes; les statues sont tombées de leurs socles, et deux petits mendiants, assis à califourchon sur une Vénus de marbre tom'bée au milieu du gazon y la fouaillent avec des chardons. Lorsque le vieux comte revient dans son château après une longue absence, la conduite singulière de ses gens, et surtout de sa femme, le frappe vivement. Il se passe beaucoup de choses bizarres, et surtout à table. Cela vient sans doute de ce que la pauvre femme • est morte de chagrin , comme tout le reste de la domesticité du château, qui est morte aussi depuis longtemps. A la fin cependant, le comte semble s* apercevoir qu'il se trouve parmi des spectres , et , sans en rien témoigner , il se remet silencieusement en route.
De toutes les nouvelles d* Amim, la plus précieuse , ce me semble, est Isabella cF Egypte. Là il nous montre la vie aventureuse des Zigeuner, qu'on nomme en France Bohémiens et aussi Egyptiens. Là vit et respire ce rare et merveilleux peuple avec ses visages bruns, ses yeux doux et prophétiques, et ses douloureux secrets. Une joie tumultueuse et bruyante cache une profonde et mystique mélancolie. D'après une légende qui est racontée de la façon la plus aimable ^dans cette nouvelle, les
Zigeuner sont condamnés à errer un certain temps par le monde 9 pour expier la dureté inhospitalière avec laquelle ils repoussèrent la smnte mère de Dieu , lorsque jadis, en Egypte, elle vint leur demander asile pour une nuit. Dans le moyen âge , on n'avait pas encore une philosophie catholique y et il fallait bien employer la poésie pour justifier les lois les plus indignes et les plus cruelles. Mais les lois du moyen âge ne furent plus barbares envers personne qu'envers les Zigeuner. Dans certains pays, elles perpaettaient de pendre un Zingaro sans procédure et sans jugement, sur un simple soupçon de vol. Ce fut ainsi que fut pendu , bien qu'innocent ,' leur chef Michaêl, nommé le duc d'Egypte. La nouvelle d'Ârnim commence par cette triste circonstance. Les Zigeuner ont descendu de la potence leur duc mort ) ils lui ont mis son rouge manteau de prince sur les épaules ; ils ont placé la couronne d'argent sur sa tête , et l'ont jeté dans les eaux de la Schelde, bien convaincus que le fleuve compatissant le ramènera dans sa patrie > dans le pays chéri d^Égypte.J^a pauvre princesse bohémienne Isabella , sa fille , ne sait rien de cette affreuse histoire. Elle habite seule une maison en ruines sur les bords de la Schelde. Une nuit, elle entend l'onde murmurer d'tme façon singulière , et elle voit tout à coup son père sortir à demi du fleuve ) il est pâle et blême , le vêtement pourpre des morts le couvre, et la lune jette sa clarté chagrine sur la couronne d'argent qui brille sur sa tète. Le cœur de la pauvre enfant est près de se briser ; elle
veut en vain retenir le corps de son père ; il flotte paisiblement au large vers la belle Egypte, où Ton attend son arrivée pour l'ensevelir, conformément à son rang, sous une des plus hautes pyramides. Rien n'est plus touchant que le repas funèbre par lequel la jeune fille honore la mémoire de son père. Elle étend un voile blanc sur une grande pierre dans les champs; elle place des mets et du vin, et mange solennellement. L'excellent Amim est toujours attendrissant lorsquHl nous parle des Zigeuner^ auxquels il a voué une constante .comps^sion dans plusieurs de ses ouvrages , entre autres dans la conclusion du Cor merveiUeuxy oh il prétend que nous devons aux Bohémiens d'immenses bienfaits , et surtout la plupart de nos médecines. Nous les avons payés d'ingratitude et persécutés cruellement. Il se plaint que tout leur amour pour nous ne leur a pas valu une patrie , et il les compare, sous ce point de vue, aux petits nains dont parle une de nos légendes , qui apportaient tout ce qui était nécessaire aux festins de leurs ennemis, mais qu'on battit et qu'on chassa du pays à cause de quelques pois qu'ils prirent dans un champ. Ce Ait un triste spectacle que la vue de toutes ces petites gens galopant pendant la nuit sur le pont , défilant comme un troupeau de brebis , et forcés chacun de déposer en partant une petite pièce de monnaie , jusqu'à ce qu'ils en eussent rempli . une tonne.
Une traduction à'Isnbelia d'Egypte, ne servirait pas seulement à donner aux Fmnçais une idée des écrits
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d'Amim, mais elle leur apprendrait que toutes les terribles, épouvantables, cruelles et fantastiques histoires qu'ils ont tirées , dans ces derniers temps , avec tant de peine , de leurs cerveaux, ne sont, comparées aux compositions d'Amim , que les rêves roses du matin d'une danseuse de l'Opéra. Dans toutes les histoires de spectres français, mises ensemble, on n'a pas réuni autant d'idées à faire frissonner que dans un certain carrosse qu'Arnim fait voyager de Brake à Bruxelles , et où se trouvaient assis , l'un près de l'autre, les quatre personnages suivants :
1<* Une vieille bohémienne , qui est en même temps sorcière. Elle ressemble ati plus joli des sept péchés mortels ^ et étincelle daps un magnifique costume de brocard d'or et de soie.
S' M. Peau-d'ours, un mort qui a quitté son tombeau pour gagner quelques ducats , et qui s'est engagé pour sept ans en qualité de domestique. C'est un gras cadavre^ qui porte une redingote de peau d'ours blanc , dans la-* quelle il gèle.
30 Un golem ^ à savoilr une figure d'argile , qui est pétrie dans la forme d'une jolie femme, et qui se conduit comme une jolie femme. Sur son front, caché sous des boucles de cheveux noirs, est écrit en lettres hébraïques le mot vérité^ et quand on TefiAce, toute la figure tombe inanimée et redevient argile.
4" Le feld-maréchal Cornélius Népos , qui n'est pas parent du célèbre historien de ce nom> et qui ne peut
même se dire d'une origine bourgeoise , car il est de naissance une racine y une racine que les Français nomment mandragore. Cette racine croît sous l'échafaud, là où ont coulé les larmes équivoques d'un pendu. Elle poussa un effroyable cri lorsque la belle Isabella Tarracha de la terre à minuit. Cette plante ressemble à un nain^ seulement elle n'a ni yeux^ ni bouche, ni cheveux. La charmante fille lui mit sur le visage deux grains d'orge noirs et une fleur d'églantier rouge , d'où il sortit une bouche et des yeux, puis elle éparpilla un peu de millet sur la tête du petit homme, et il poussa des cheveux, un peu crépus, il est vrai. Elle berça le monstre dans ses bras blancs *, quand il gémissait comme un en* fant, elle le baisait si fort de ses lèvres de rose, qu'elle lui fit presque sortir de la tète ses yeux de grains d'orge, et elle le gâta tellement qu'il voulut à toute force être feld-maréchal. Il fallut le couvrir de ce brillant uniforme, lui conférer ce noble titre : et c'était lord Wellington en miniature.
Ne sontrce pas là quatre personnes bien distinguées ? Vous aurez beau piller la Morgue, les Charniers, la Cour des Miracles et toutes les maladreries du moyen âge , vous n'assemblerez pas une si bonne compagnie que celle qui se trouve dans ce seul carrosse , roulant sur la route de Bruxelles. 0 spirituels Français , vous deviîez reconnaître que le terrible n'est pas votre genre, et que la France n'est pas un sol propre à produire des spectres de cette nature ! Quand vous conjurez des fantômes,
DU LALLEHAGMC. 337
nous ne pouvons nous empêcher de rire. Oui, nous autres Allemands ^ qui savons demeurer sérieux en face de vos plus joyeuses facéties, nous nous livrons à la gaieté la plus folle en lisant vos histoires de revenants , car vos revenants sont toujours des spectres français. Spectre français I quelle contradiction dans ces paroles I Dans ee mot spectre, il y a tant d'isolement , de grondement, de silencieux , d'allemand , et, dans ce mot/ran* çais f tant de sociabilité , de gentillesse , de babil et de français 1 Comment un Français pourrait-il devenir un spectre 9 et comment un spectre pourrait-il exister à Paris ? à Paris , dans le foyer de la société européenne ! Entre minuit et une heure, qui est, de toute éternité , le temps assigné aux spectres , la vie la plus animée se . répand encore dans les rues de Paris; c'est en ce moment que retentit à l'Opéra le bruyant finale ; des bandes joyeuses s'écoulent des Variétés et du Gymnase, et tout rit et saute sur les boulevarts, et tout le monde court aux soirées. Qu'un pauvre spectre errant se trouverait malheureux dans cette foule animée ! et comment un Français, même s'il était mort, pourrait-il conserver la gravité nécessaire pour le métier de revenant , quand la gaieté populaire le cernerait de toutes parts ? S'il y avait réellement des spectres à Paris , je suis convaincu que les Français , sociables comme ils le sont, se lieraient entre eux même comme revenants, qu'on verrait bientôt se former des réunions de spectres, se fonder un café des morts, une gazette des morts, une Revue de Paris morte, et
qu'on recevrait des invitations à des soirées de morts, où Van fera de la musique.
Je suis certain que les morts s*amuseraient beaucoup plus à Paris que les vivants ne s|amusent chez nous* Quant à moi , si je savais qu*on pût exister à Paris en qualité de spectre, je ne craindrais plus la mort. Je preih drais seulement mes mesures pour être enterré au Père- Lachaise , afin de pouvoir faire mes apparitions à Paris entre minuit et une heure. Quelle heure délicieuse ! Et vous, mes compatriotes, quand vous viendrez à Paris après ma mort, et que vous verrez mon spectre errer la nuit par les rues, ne vous eflVayez pas ; je ne serai pas un revenant terrible, à la triste manière allemande, mais un spectre parisien qui revient pour son plaisir.
Pauvres écrivains français qui conjurez des fantômes, vous me faites TeiFet d'enfants qui se mettent des masques devant le visage pour se faire peur les uns aux autres. Ce sont des masques graves et terribles, .mais à travers les trous des yeux on aperçoit de joyeux regards d'enfants. Nous autres Allemands, nous montrons quel* quefois, au contraire, des yeux de mort à travers un aimable masque juvéline. Vous êtes un peuple élégant, sociable, aimable, raisonnable et vivant; et ce qui est beau , noble et humain est seulement de votre domaine. C'est ce que vos anciens écrivains avaient parfai* tement compris, et vous autres écrivains modernes, vous finirez par le comprendre aussi. Renoncez aux spectres et aux choses terribleSé Laissez-nous, à nous autres
Allemands, toutes les horreurs du délire^ les rêves de la fièvre et le royaume des esprits. L'Allemagne est un pays convenable pour les vieilles sorcières , les peaux d'ours morts, les golems de tout sexe, et surtout pour des feldmaréchaux comme le petit Cornélius Népos. Ce n'est que de Tautre côté du Rhin que de tels spectres peuvent réussir; la France ne sera jamais un pays pour eux. Lorsque je me mis en route pour venir en France , mes spectres m'accompagnèrent jusqu'à la frontière. Là, ils prirent tristement congé de moi ; car la vue du drapeau tricolore dissipe les spectres de toute espèce.
Oh ! que je voudrais m' établir sur la flèche du clocher de Strasbourg , en tenant dans une main un drapeau tricolore- qui flotterait jusqu'à Francfort. Je crois qu'en déroulant ce drapeau béni sur ma chère patrie , et prononçant les véritables paroles d'exorcisme, les vieilles sorcières s'envoleraient sur leurs manches à balai , la froide race servile des peaux-d'ours rentrerait dans sa tombe y les golems tomberaient en poudre, le feldmaréchal Cornélius Népos retournerait dans le lieu d'où il est venu^ et toute Tapparition se dissiperait pour jamais.
Il est aussi difficile d'écrire l'histoire de la littérature que l'histoire naturelle. Dans l'une et l'autre science Ton ne se préoccupe que des phénomènes les plus saillants. Mais le moindre verre d*eau contient tout un monde d'animalcules merveilleux qui témoignent de la toute-puissance de Dieu tout aussi bien que les bétes les plus énormeS; et le plus petit almanach des Muses ren* ferme une quantité de poêtereaux qui, aux yeux de Tamateur, sont aussi curieux que les éléphants de la littérature. Dieu est grand!
Et la plupart des historiographes des belles-lettres ne font-ils pas de Thistoire de la littérature une ménagerie où tout est parfaitement étiqueté, où nous pouvons voir dans des cages séparées les mammifères épiques, les oiseaux lyriques , les auteurs dramatiques d*eau douce, les prosateurs amphibies qui écrivent autant de romans maritimes que continentaux , les mollusques humoristiques, etc. D'autres, au contraire, traitent dogmatiquement rhistoire de la littérature : ils parlent des sentiments primitifs de Thumanité qui se sont formés, cultivés dans les différentes époques et qui ont fini par
DE l'allehagne. 341
revêtir nne forme artistique.. Ces messieurs cornmencent ab ovo comme les historiens qui font sortir de Toeuf de Léda toute la guerre de Troie. Système ridicule ! Car je suis convaincu que si Ton eût fait une omelette de Tœuf de Léda , Hector et Achille n'en auraient pas moins combattu vaillamment devant la porte de Scée. Les grands faits et les grands livres ne doivent pas leur naissance à ces mille petites causes insignifiantes; ils sont les produits de la nécessité. Il y a ici des rapports avec les révolutions célestes, et ce sont peut-être les influences solaires, planétaires et astrales qui les font éclore sur notre globe. Les faits ne sont que
les résultats des idées ^ais d'où vient qu'à certaines
époques, certaines idées s'emparent des hommes si puissamment, qu'elles changent leur vie entière avec ses joies et ses peines^ et réforment en même temps Texpression artistique de leur pensée^ le style.
Cest peut-être le moment d'écrire une astrologie littéraire et d'expliquer l'apparition de certaines idées ou de certains livres d'après la constellation des étoiles.
Ou bien la venue de certaines idées répond-elle aux besoins momentanés des hommes? Cherchent-ils toujours les idées qui légitimeront leurs désirs présents ? £n effet, les hommes, à en juger par leurs ressorts intimes , sont tous des doctrinaires. Ils savent toujours trouver une doctrine qui justifie leur renoncement ou leur convoitise. Aux mauvais jours de maigre chère, où la joie est presque inaccessible, ils se courbent devant
le dogme de Tabstinence , en prétendant que les raisins de ce monde sont trop verts. Lorsque des temps plus prospères arrivent où les bonnes gens ont à leur portée les beaux fruits de la terre , alors vous voyez apparaître une doctrine plus gaie qui revendique toutes les douceurs de la vie et le droit inaliénable de la jouissance.
Approchons-nous de la fin du jeune chrétien? atteignons-nous déjà à Tàge riant de la joie^ nous éclaire-lril déjà de ses premières lueurs ? Comment la joyeuse doctrine transformera-t-elle Tavenir?
C'est dans la poitrine des écrivains d'une nation que repose Timage de ses destins futurs^ et un critique qui disséquerait un de nos nouveaux poètes allemands avec un scalpel assez aflSlé pourrait facilement prophétiser de rétat de ses entrailles, à la manière des anciens sacrificateurs païens, quel sera plus tard le sort de l'Allemagne.
Ce serait avec un vrai plaisu! que , Calchas littéraire , j'immolerais sous ma critique quelques-uns de nos jeunes poètes, si je ne craignais de voir dans leurs entrailles bien des choses sur lesquelles je n'aimerais pas à me prononcer dans ce moment. Car on ne peut pas parler de notre nouvelle littérature allemande sans toucher le terrain de la politique. En France, où les écrivains cherchent à s'éloigner du mouvement politique plus même qu'il ne le faudrait, on peut juger les beaux esprits du jour sans dire un mot des afiaires du jour. Mais de Tautre côté du Rhin les meilleurs auteurs
se jettent aujourd*huïà corps perdu dans le mouvement politique dont ils s*^taient tenus si longtemps éloignés. Vous autres Français, voilà cinquante ans que vous êtes sur pied et vous êtes las à cette heure. Pour nous, Allemands, qui, jusqu*à présent, menions une vie sédentaire, restant assis dans notre cabinet de travail, occupés à développer des systèmes de philosophie transcendantale ou à commenter les vieux bouquins de Pantiquité , nous sentons le besoin de nous donner un peu d'exercice. La même raison que j'ai indiquée plus haut m'empêche de parler, comme il le mérite^ d'un auteur que madame de Staël n'a fait qu'ef&eurer légèrement, et qui^ depuis les spirituels articles de Philarète Chasles, est devenu particulièrement Tobjet de l'attention du public français. Je veux parler de Jean-Paul-Frédérîc Richter. On l'a appelé f Unique. Excellente dénomination dont je ne saisis toute la justesse que maintenant^ après avoir inutilement cherché à quelle place de l'histoire littéraire on pourrait parler de lui. A son début il était contemporain de l'école romantique^ sans pour cela y prendre la moindre part; dans la suite il n'entra pas non plus en communication avec l'école artistique de Goethe. Il est tout à fait isolé dans son époque, justement parce que, contrairement aux deux écoles, il s'est adonné entièrement à son époque, et que son cœur en débordait. Son cœur et ses écrits ne font qu'un. Cette qualité, cette unité, nous la retrouvons aussi chez beaucoup de jeunes écrivains de rAllemagne actuelle dont
on a désigné une partie, avec plus ou moins de raison , par le nom de Jeune Allemagne. Eux aussi ils ne veulent faire aucune différence entre leur vie et leurs écrits, ils ne séparent plus la politique de la science , l'art de la religion, et ils sont en même temps artistes, tribuns et apôtres.
Oui^ je dis apôtres^ car je ne saurais trouver pour eux une désignation plus caractéristique. Us puisent dans une nouvelle croyance une passion dont les écrivains de l'époque antérieure n'avaient aucun pressentiment. Cette passion, c'est la foi au progrès, foi qui est née de la science. Nous avons mesuré les pays^ pesé les forces de la nature, compté les moyens de Tindustrie, et voici ce que nous avons trouvé : La terre est assez grande, chacun a assez d'espace pour y bâtir la cabane de son bonheur. Cette terre peut tous nous nourrir, si tous nous voulons travailler, au lieu de vivre aux dépens les uns des autres. Alors il sera superflu de prêcher le ciel aux pauvres pour ne pas leur faire envier le bonheur des riches. Le nombre de ceux qui possèdent cette foi et cette science n'est pas trop grand , il est vrai. Mais le temps est venu où les peuples comptent bien moins par le nombre des têtes que par la valeur des cœurs*
J'ai dit comment Jean-Paul précéda les jeunes écri« vains du progrès en Allemagne dans leur tendance politique et sociale. Mais ces nouveaux auteurs ont su , tout en conservant la tendance pratique de Jean*Paul, se dégager de la confusion baroque et des grotesques
allures de son style qui est si difficile a goûter. Il est impossible à une tête française claire et bien ordonnée ' de se faire une idée de ce style Jean-Paulesque. L'édifice de ses périodes est composé de toutes sortes de petites cbambrettes, tellement étroites que, lorsque deux idées viennent à 8*y rencontrer, elles courent risque de 8*entre-heurter. En haut , au plafond , ce ne sont que des crochets où Jean-Paul suspend toute espèce de pensées, tandis qu'aux murailles sont mille secrets tiroirs où il cache des sentiments. Nul écrivain allemand n'est aussi riche que lui en pensées et en sentiments, mais il ne les laisse pas arriver à maturité, et la richesse de son esprit et de son cœur nous cause plus d'étonnement que de jouissance. Des pensées et des sentiments qui s'élèveraient comme des arbres gigantesques, s'il les laissait prendre racine et s'étendre avec toutes leurs branches, leurs fleurs et leurs feuilles , il les arrache du sol lorsqu'ils ne sont à peine que de petites plantes ou même encore de simples germes, et le voilà qui vous apporte comme un plat de légumes ordinaires toutes ces futures forêts. Et tout cela fait un singulier mets fort peu dégustable , car tous les estomacs ne sont pas de force à digérer une pareille quantité de chênes, tilleuls, sapins, cèdres, palmiers et bananiers en herbe. Jean-Paul est poète et aussi quelque peu philosophe. Mais on ne peut pas être moins artiste que lui dans ses écrits. Il a mis au monde dans ses romans des figures véritabitment poétiques. Mais toutes ces créations traînent après elles
un cordon ombilical d'une fabuleuse longueur, elles s'embarrassent dans ses nœuds et s'étranglent. Au lieu de pensées, il nous donne pour ainsi dire son penser même. Nous assistons à la formation matérielle de ses idées , à Faction cérébrale de son esprit : il oiïce au leo^ teiir plutôt son cerveau que sa pensée. C'est le plus gai et en même temps le plus sentimental des écrivains ; oui f la sentimentalité le domine toujourSi et son rire se change soudain en larojes. Il cache quelquefois sa gran*» deur d'âme sous les haillons d'un gueux vulgaire , puis tout à coup comme les princes incognito que nous voyons sur la scène, il déboutonne sa grossière souque* nille et nous voyons alors sur sa poitrine briller l'étoile princière.
C'est en cela que Jean-Paul ressembla au grand Irlaodais auquel on l'a si souvent comparé. Quand il s'est perdu dans les trivialités le? plus grossières, l'auteur de Tristram Sbandy sait aussi par de sublimes transitions nous rappeler sa dignité royale , sa noble origine , sa parenté avec Shakspeare, Comme Lorens Sterne, Jean- Paul nous a livré toute sa personnalité , comme lui il s^est montré dans le plus complet déshabillé, mais pourtant avec une certaine gène pudique , surtout sous le rapport sexuel. Sterne se présente au public tout nu, tandis que Jean-Paul n'a que de grands trous dans son pantalon; sa nudité est plutôt ridicule qu'idéale. C'est à tort que quelques critiques pensent que Jean-Paul a possédé plus de vrai sentiment que Sterne, parce que
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celui-ci, aussitôt que sou a humour » atteint une hauteur tragique, tombe sans transition aucune dans le ton le plus égrillard et le plus cynique; tandis que Jean- Paul , pour peu que la plaisanterie commence à devenir sérieuse ) se met à pleurer petit à petite et laisse tout doucement tomber ses larmes goutte à goutte. T^on, Sterne sent encore plus profondément que Jean-Paul, car il est un plus grand poète. Il est comme je Tai déjà dit, sorti de la même souche que Shakspeare, et lui aussi a été élevé sur le Parnasse par les nobles demoiselles de ces hauts lieux, les Muses. Mais, comme les femmes font toujours, elles Pont gâté de bonne heure- par leurs caresses. C'était Tenfant chéri de la pâle déesse de la tragédie. Un jour, dans un accès de tendresse cruelle, elle lui baisa le cœur avec tant de passion, tant d'amour délirant, que ce jeune cœur commença à saigner et comprit tout à coup toutes les douleurs de ce monde; le tendre cœur de poète fut rempli depuis d'une ineffable commisération. Mais la plus jeune fille de Mnémosine , la fraîche déesse de la gaieté , accourut bien vite sur ses socques gaillards et prit dans ses bras Tenfant endolori. Elle chercha à le calmer par ses rires et ses chants, lui donna pour hochet son masque comique et les grelots de la folie , et posant sur ses lèvres son plus agaçant baiser, elle le dota de toute sa légèreté, de toute sa folâtre étourderie , de toute sa verve dévergondée. Et depuis ce temps le cœur et les lèvres de Sterne tombèrent dans un singulier désaccord. Quand
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son cœur est quelquefois plein des émotions les plus tragiques^ et qu'il veut exprimer les plus profondes douleurs , alors , à sa propre surprise , s'envolent de ses lèvres les paroles les plus joyeuses et les plus bouffonnes. Pauvre Yorrik 1
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Au moyen âge le peuple croyait que partout où Ton devait élever un édifice^ il fallait immoler quelque créature vivante et rougir de son sang la pierre fondamentale, précaution par laquelle la bâtisse serait inébranlable. Était-ce la vieille superstition païenne qui croyait acheter la faveur des dieux par ses sanglants sacrifices, ou bien était-ce une fausse interprétation de la doctrine chrétienne de la rédemption , qui avait donné naissance à cette opinion sur la merveilleuse puissance du sang, sur la sanctification par le sang? Toujours est-il que cette croyance sanguinaire régnait, partout, et dans les chants et les traditions populaires nous trouvons maintes horribles histoires d'enfants et d'animaux dont le sang cimenta de grandes constructions. Aujourd'hui Thumanité a un peu plus de boni sens. Nous ne croyons plus à la puissance merveilleuse du sang , pas plus d'un gentilhomme que d'un dieu , et la grande masse n'a foi qu'en l'argent. Mais en quoi consiste cette religion d*aujourd'hui, est-ce l'argent fait Dieu ou Dieu fait argent? N'importe , l'argent est le seul culte actuel. Ce n'est plus qu'au métal monnayé ,
aux hosties d'or et d'argent que le peuple attribue une vertu miraculeuse. L'argent est le commencement et la fin de toutes les œuvres des hommes d*aujourd'hui, et quand ils ont à bâtir un monument, ils ont grand soin de déposer sur la pierre fondamentale quelques pièces d'argent 9 toutes sortes de monnaies renfermées dans une botte.
Oui y de même que toute chose dans le moyen âge , tous les édifices, ceux de pierre autant que ceux de Tesprit, TËglise et l'État reposaient sur la croyance à la vertu du sang, aussi toutes nos constitutions et nos institutions d'aujourd'hui n'oiit pour fondement que Targent , l'argent seul. Le culte sanguinaire du moyen ftge était une superstition, la religion de l'argent comptant, que nous voyons de nos jours, est de Tégoïsme. La raison a détruit le premier, le sentiment détruira Tautre, Le fopdement de la société humaine sera un jour meilleur, et tous les grands cœurs de l'Europe sont douloureusement travaillés par le besoin de trouver cette nouvelle base»
Peut-être est-ce le dégoût de cette religion de l'argent qui poussa en Allemagne quelques poètes de l'école romantique, pleins de loyales intentions, à chercher dans le passé un refuge contre le présent, et à favoriser la restauration du moyen ftge. A cette classe appartenaient les poètes dont j'ai parlé séparément dans ce cinquième livre après avoir traité dans le livre précédent de l'école romantique en général. C'est à cause de leur
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importance historico-Iittéraire et non pas à cause de leur valeur intrinsèque que j'ai parlé tout d'abord et en détail des membres de cette coterie dont le but et les efforts étaient communs. C'est pourquoi l'on voudra bien ne pas se méprendre sur mes intentions, si je parle tardivement et plus sobrement de Zacharie Wermer, du baron de Lamotte-Fouqué et de M. Louis Uhland. Ces trois écrivains demanderaient, par leur mérite, à être traités plus en détail et célébrés plus largement que ceux dont je me suis occupé jusqu'ici ; car Zacharie Wemer fut le seul auteur dramatique de l'école , dont les pièces aient été représentées sur la scène et applaudies du parterre. M. le baron de Lamotte- Fouqué fut le seul poëte épique de l'école, dont les romans aient intéressé le public entier, et M. Louis Uhland est le seul lyrique de l'école, dont les chansons aient pénétré dans les masses et vivent encore dans la bouche de ses contemporains.
Sous ce rapport ces trois poètes sont supérieurs à M. Louis Tieck que j'ai loué conmie un des meilleurs écrivains de l'école ; quoique le théâtre ait été sa passion favorite, et que dès son enfance jusqu'à ce jour il se soit occupé du monde des comédiens et de ses moindres détails , il n'a jamais su créer un drame qui ait ému le public comme l'ont fait ceux de Zacharie Werner. Il a toujours fallu à Tieck un public intime, un parterre domestique, à qui il déclamât ses vers en personne, et sur les applaudissements duquel il pût
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compter. Et tandis qae M. de Lamotte-Fouqué était lu avec un plaisir égal par la duchesse et la blanchisseuse, et qu'il brillait comme le soleil des cabinets de lecture, M. Tieck n'était que la lampe lumineuse d*une soirée de thé où les invités, doucement éclairés, humaient le thé et la poésie dans un calme parfait , à la lecture des contes et des nouvelles de M« Tieck. La force de cette poésie devait ressortir d'autant plus qu'elle contrastait avec la faiblesse de la boisson ; et à Berlin , où l'on boit le thé le plus anodin, M. Tieck dut passer pour un poète des plus énergiques. Pendant que les Lieder de notre excellent Uhland ^retentissaient dans les bois et dans les vallées , pendant qu'ils sont encore hurlés en chœur par de farouches étudiants et gazouilles par les timides jeunes filles aux yeux bleus, pas un seul Lied de M. Tieck n'a pénétré nos âmes, n'est resté dans nos oreilles. Le public ne connaît pas un seul Lied du grand poète lyrique.
Zacharie Wemer est né à Kœnigsberg, en Prusse , le 18 novembre 1768. Sa liaison avec les Schlegel ne fut que sympathique et jamais personnelle. Loin d'eux, il comprit ce qu'ils voulaient et fit son possible pour écrire dans leur sens ; mais il ne pouvait s'enthousiasmer que partiellement pour la restauration du moyen âge, il n'en célébra qu'un côté, la hiérarchie catholique. Le côté féodal des vieux temp^ n'a pas pu remuer son esprit aussi puissamment. Son compatriote T. A. Hoffmann, dans les Confrères Sérapions, nous a donné là-
^fmmmÊ^m^i
dessus une explication bien remarquable. Il raconte que la mère de Wemer eut la raison détraquée, et que, pendant sa grossesse , elle s'était figuré qu'elle était la mère de Dieu, et qu'elle allait enfanter le Sauveur du monde. L'esprit de Werner, pendant toute sa vie , porta la marque indélébile de cette religieuse démence. Le plus e£Proyable fanatisme religieux règne dans toutes ses compositions. Une seule, le ^A février, en est tout à fait exempte, elle appartient aux produits les plus précieux de notre littérature dramatique. Mieux que tous les autres drames de Werner, celui-ci a excité sur la scène le plus grand enthousiasme. Ses autres pièces ont moins plu aux masses» parce qu'avec toute sa puissance dramatique le poète ignorait entièrement les connaissances traditionnelles du théâtre.
Le biographe de Hoffmann , le conseiller Hitzig , a écrit aussi la vie de Werner. C'est un travail consciencieux, aussi intéressant pour le psychologue que pour' rhistorien littéraire. Comme on me le racontait dernièrement , Werner a passé quelque temps ici , à Paris, où les jolies péripatéticiennes qui , jadis, dans la toilette la plus brillante, parcouraient les galeries du Palais-Royal, l'amusaient beaucoup 5 elles couraient toujours derrière lui , Tagaçaient en riant de son accoutrement comique et de ses manières encore plus comiques. C'était le bon vieux temps l Hélas ! comme le Palais-Royal Z. Werner . a bien changé. La dernière étincelle du plaisir s'éteignit dans le cœur du pauvre homme j il devint morose et I. 20.
entra à Vienne dans Tordpe des Liguriens; là, dans la cathédrale de la métropole , il prêcha sur le néant des jouissances humaines ; il avait trouvé que tout était vain sur terre. La ceinture de Vénus, disait-il , maintenant n'est qu'un serpent venimeux, et la grande Junou, sous sa tunique blanche, porte une paire de culottes de peau jaune comme les postillons. Le père Zacharie se mortifiait, jeûnait et prêchait contre Faveuglement de nos plaisirs mondains. Maudite est la chair, criait-il si haut et avec un accent prussien si prononcé et si perçant que les statues des saints en tremblaient sur leurs bases , et les charmantes grisettes viennoises se pâmaient de rire. Outre cette nouveauté importante de ia vanité des choses d'ici-bas , il racontait sans cesse qu'il était un grand pécheur. A le considérer de près, cet homme a toujours été conséquent avec lui-même, seulement il chanta d'abord ce qu'il ne fit que pratiquer plus tard. Les héros de la plupart de ses drames sont déjà des amoureux pleins de renoncement monacal, de voluptueux ascétiques qui ont découvert dans Tabstinence un raffinement de plaisir, qui sjpiritualisent leur besoin de jouissances par le martyre de la chair, qui cherchent dans les macérations du mysticisme religieux les plus terribles béatitudes, ei qui mériteraient le nom de saints roués.
Peu de temps avant sa mort, Wemer sentît s'éveiller encore une fois en lui le besoin de la composition dra- Viatique ^ et il écrivit une dernière tragédie intitulée :
ni l'alleuagnb. 355
La Mère des Machabées, Ici , il ne s'agissait pas de festonner des pampres de la poésie romantique le profane sérieux de la vie. Aussi, pour traiter cette sainte ma^ tière,il choisit un large ton sacerdotal, les rbythmes sont mesurés solennellement, ils se meuvent lentement comme une procession de Vendredi-Saint accompagnée du glas des cloches. C'est une légende de Palestine dans la forme des tragédies grecques. La pièce, qui eut peu de succès parmi les hommes ici-bas, n'en sera que mieux goûtée par les anges du ciel.
Mais le père Zacharie mourut peu de temps après, au commencement de Tannée 1823, après avoir erré cinquante-quatre ans sur cette terre de péchés.
Mais laissons-le en paix et tournons-nous vers le second poète du triumvirat romantique. Cest T^xcellent baron Frédéric de Lamolte-Pouqué, né dans la marche de Brandebourg, vers Tannée 4777, et nommé professeur à TUniversité de Halle, en 1833. Auparavant il était major au service du roi de Prusse. Il appartient aux poëtes héroïques, dont la lyre et Tépée retentirent avec plus d'éclat pendant la soi-disant guerre de la liberté. Son lauriel* est de meilleur aloi que celui des Tyrtées contemporains. C'est un véritable poête^ et Tauréole de la poésie repose sur sa tête. Peu 'de poètes ont reçu un accueil d'une bienveillance aussi générale. Maintenant encore il a des lecteurs dans le public des cabinets de lecture; mais ce public est toujours assez grande et M. Fouqué peut se vanter d'être le seul écrivain dû
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récole romantique dont les écrits aient plu aux basses classes. Tandis qu'à Berlin, dans les esthétiques soirées de ihé^ on faisait fi du chevalier tombé si bas, je trouvai, dans une petite ville du Harz , une jeune fille d'une merveilleuse beauté qui parlait de Fouqué avec un enthousiasme enchanteur, et avouait en rougissant qu'elle donnerait bien une année de sa vie pour un baiser de Fauteur de VOndine. Et cette jeune fille avait les plus belles lèvres que j'aie jamais vues.
Mais quelle délicieuse poésie que VOndine! ellemême est un baiser. Le génie de la poésie baise au front le printemps endormi. Celui-ci ouvrit les yeux en souriant, et. toutes les roses s'épanouirent et tous les rossignols chantèrent, et tout ce que disaient le parfum des roses et le gazouillement des rossignols , Texcellent Fouqué Ta revêtu de paroles, et l'appela Ondine.
Je ne sais pas si cette nouvelle a été traduite en français. C'est rhistoire d*une belle fée des eaux qui n'avait pas d'âme,, et qui n'en reçoit une que parce qu'elle tombe amoureuse d'un homme. Mais, hélas! avec cette ftme elle connaît toutes nos douleurs humaines : bon époux, le beau chevalier lui devient infidèle, et d'un baiser elle lui donne la mort; car la mort dans ce livre n'est aussi qu'un baiser.
^ On pourrait considérer cette Ondine comme la muse de Fouqué. Quoiqu'elle soit inefiablement belle, quoiqu'elle soufire comme nous et qu'elle plie assez sous le fardeau de nos peines terrestres; elle n'est véritablement
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pas une créature humaine. Notre époque repousse toutes ces iilles de Tair et de Teau; même les plus jolies; elle demande des imagées réelles de la vie^ et ce qui lui répugne le plus, ce sont les belles femmes*fantômes qui s'amourachent de nobles chevaliers. Voici ce qui arriva : ces tendances rétrogrades y ces louanges continuelles en Fhonneur de la noblesse ^ l'incessante glorification du bon vieux temps , l'éternel panégyrique de la féodalité , tout cela déplut à la fin aux savants bourgeois du public allemand , et l'on se détourna du poète arriéré. Dans le fait, cette intéressante kyrielle de harnais, haquenées, paladins, châtelaines, danioiseaux, prud'hommes, nains, écuyers, moines, troubadours et toute la friperie moyen ftge finirent par nous fatiguer, et comme Fingénieux Hidalgo de la Manche , le pauvre Frédéric de Lamott^-Fouqué s'enfonça de plus en plus dans ses livres de chevalerie, et perdit de vue les idées du présent au milieu des rêves du passé. Force ifut même à ses meilleurs amis de se détourner de lui avec pitié.
Pour les ouvrages que le malheureux baron écrivit dans les derniers temps, on ne peut guère les lire. Les défauts de ses premiers écrits y sont poussés jusqu'aux extrêmes. Les chevaliers qu'il avait créés, même dans sa meilleure période, n'étaient que fer et sentiment, ils n'avaient ni bon sens ni raison. Les femmes ne sont que des poupées dont la chevelure dorée descend avec grâce sur leur visage de roses. Comme les romans de
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W. Scott, les contes de chevalerie de Fouqué vous rappellent les énormes tapis ouvragés de grosse laine et qui frappent plus nos 'yeux que notre âme par leur abondance de figures et la magnificence de leur coloris. Ce sont des tournois y des jeux de bergers , des fêtes d'église y des duels, etc», etc.; tout cela est arrangé d'une manière riche, variée et fantastique, mais superficiel et manquant de tout sens profond. Chez les imitateurs de Fouqué comme chez ceux de W. Scott , cette manière de peindre Fextérieur et le costume, au lieu de la nature intime des hommes et des choses , se manifeste d'une manière encore plus déplorable. Ce genre facile et plat pullule aujourd'hui en Allemagne tout comme en Angleterre et en France, et quoique ces compositions ne glorifient plus le temps de la chevalerie et s'évertuent à traiter des sujets modernes^ leur procédé est toujours le même, qui ne saisit dans les phénomènes de la vie que Taccidentel au lieu d'en représenter Tessence. Au lieu du cœur humain, nos modernes faiseurs de romans, ne connaissent que la vieille défroque des hommes, leurs vêtements plus ou moins usés. Il en était bien autrement chez les anciens romanciers, surtout chez les Anglais : Richardson nous donne Tanatomie des sentiments , Goldsmith traite en moraliste les mouvements du cœiur de ses héros. L'auteur de Tristram Shandy nous révèle les profondeurs les plus cachées de Tftme, il nous permet de jeter un regard dans ses abîmes | ses paradis , ses enfers et ses
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égouts, et soudain il laisse retomber le rideau. Nous avons eu le coup d'œil de ce singulier théâtre, comme le spectateur dans un parterre ; Téclairage et la perspec* tive n'ont pas manqué leur effet ^ *et en croyant eon-* templer Tinfini nous avons gagné un sentiment sans bornes^ ineffable, idéal, tel que doit Texciter toute vraie poésie. Quant à Fielding, il nous conduit tout de suite derrière les coulisses, il nous montre le fard dont se co« lorent tous les sentiments , les ressorts les plus lourds, des actions les plus délicates, la colophane et les poudres sulfureuses qui tout à l'heure lanceront les éclairs de Tenthousiasme , la baguette qui repose encore paisiblement près de la grosse caisse, et qui, plus tard , y tam* bourinera avec Téolat du tonnerre les passions les plus orageuses. En un mot , il nous montre tout ce méca* nisme intérieur, ce grand mensonge par lequel les hommes nous paraissent autres qu*ils ne sont, et par lequel nous perdons toute joyeuse illusion de la vie. Mais pourquoi choisir les Anglais comme exemple, lors« que Goethe, dans son Wilhelm Meister^ nous a laissé le meilleur modèle d'un roman?
Le nombre des romans de Fonqué est considérable; c^est un écrivain des plus productifs. L'Anneau enchanté et Thiodolphe Vhlandais méritent surtout une mention honorable. Les drames en vers qui ne sont pas destinés à la scène, contiennent de grandes beautés. Surtout Segurd, le Tueur des dragons y est une œuvre pleine d'audace, où les sagas héroïques de l'ancienne Scandî-
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navie se reflètent avec toot leur monde de géants et de sorciers. Le perscManage principal du drame, Ségurd, est une création monstrueuse. Ce héros est fort comme un rocher de Ncwége, et impétueux conune lamer qui Tentoure, H a du courage comme cent lions et de l'esprit comme deux ânes.
M. Fouqué a composé aussi des Lieder. Us sont la gentillesse même. Ils sont si légers, si coloriés, si étincelants , d'une grâce si mignonne , qu'on pourrait les appeler colibris lyriques.
Mais le. véritable poète des Lieder c'est M. Louis Ubland , né à Tubiogen en 1787. Il vît maintenant à Stuttgard en qualité d'avocat. Cet écrivain a écrit un volume de poésies, deux tragédies « un traité sur Wàlter von der Vogelweide et un autre traité sur les troubadours français. Ce sont deux petites monographies qui témoignent d'études sérieuses sur le moyen âge. Les tragédies s'appellent Louis le Bavarois ei Ernest de Souabe. Je n*ai pas lu la première, et Ton né m'en a pas parlé comme de la meilleure. La seconde contient des beautés du premier ordre et exerce un grand charme par la noblesse des sentiments et la dignité de ses tendances. On sent là un doux souffle de poésie que Ton ne trouvera jamais dans les pièces qui récoltent tant d'applaudissements sur la scène. La vieille fidélité allemande, voilà le sujet du drame , et nous la voyons là , forte comme un chêne , défier toutes les tempêtes. Dans le lointain fleurit , à peine sensible , un amour allemand doni le
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parfum, doux comme celui des violettes, vous pénètre le cœur avec plus d'intimité que de force. Ce drame ou plutôt cette poésie a des passages qui comptent parmi les perles de notre littérature. Mais le public des théâtres a accueilli ce drame avec indifférence , ou plutôt il Fa mis de côté. Je n*en veux pas blâmer trop amèrement les bonnes ^ns du parterre. Ils ont certains besoins, et ils ' en demandent la satisfaction au poète. Les productions d*un auteur ne doivent pas répondre aux sympathies de son propre cœur, mais' bien aux exigences du public. Ce dernier ressemble tout à fait à ce bédouin affamé qui, au milieu du désert, croit avoir trouvé un sac rempli de pois, et qui rouvre précipitamment ; mais hélàs ! ce né sont que des perles. Le public dévore avec volupté les pois secs de M. Raupach et les fèves de madame Birch* Pfeifer. Il n'a pas de goût pour les perles d'Ubland.
Comme il est très -vraisemblable que les Français ignorent ce que c'est que madame Birch-Pfeifer et M. Raupach, je dois les prévenir que ces deux auteurs forment un couple divin, comnie Diane et Apollon, et sont les dieux les plus vénérés dans nos temples de Tart dramatique» Oui, M. Raupach est aussi digne d'être comparé à Apollon que la grosse et débraillée madame Birch-Pfeifer peut prétendre au titre de Diane. Quant à sa position sociale, cette Phœbé tudesque est comédienne au théâtre impérial de Vienne, et Pfiœbus-Raupach occupe à Berlin remploi de poète du théâtre de Sj^ M. le roi de Prusse. La première a déjà écrit une quantité de
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drames où elle joue elle-même les rôles principaux. Et ici je ne puis m'empécher d'exposer un fait qui paraîtra presque incroyable aux Français , c^est qu'un grand nombre de nos acteurs sont en même temps poètes et se font eux-mêmes leurs pièces. On prétend que c'est M. Louis Tieckqui est cause de ce sinistre. C'est lui qui fit remarquer dans ses critiques que les comédiens pou-» y aient toujours mieux jouer dans une méchante pièce que dans une bonne. Se basant sur un pareil axiome ^ Messieurs les acteurs se hfttèrentde prendre la plume et d'écrire drames, vaudevilles , comédies , tragédies, tant et plus. Et il est devenu parfois difficile de décider si le coméilien écrivait mal sa pièce avec intention, pour pouvoir y jouer bien , ou s'il jouait mal dans la pièce de sa propre composition pour nous faire croire que Tœuvre était bonne. Le comédien et le poète, qui jusque-là avaient eu entre eux des relations de bons collègues (à peu près comme le bourreau et le patient), se firent alorg ouvertement la guerre. Les acteurs cherchèrent à chasser les poètes entièrement du théâtre , sous prétexte qu^ils n'entendaient rien aux exigences des planches, ne comprenaient rien aux effets dramatiques et aux c^ups de théâtre, et qu'eux seuls, les acteurs, ayant appris ces choses par la pratique, savaient comment il fallait charpenter et faire réussir une pièce. Les comédiens, ou bien, comme ils se nomment de préférence , les artistes dramatiques, proféraient donc jouer dans leurs propres pièces , ou du moins dans celles qu'un des leurs , un ar«
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liste, avait composées. Et dans le fait ces pièces répon* daient à toutes leurs exigences ^ ils y trouvaient leurs costumes favoris, leur poésie couleur de chair, leurs in* génuités en tricot ^ leurs sorties à applaudissements , leurs grimaces traditionnelles, leurs phrases clinquantes^ leurs ruses du métier, leur afféterie guindée , tout leur attirail de cabotins : une langue qui n'est parlée que sur les planches, des fleurs qui n'éclosent que sur ce sol mensonger, des fruits qui ne mûrissent qu'aux lampions de la rampe , une nature que n'anime jamais le souffle de Dieu , mais bien celui du souffleur , une fureur qui n'ébranle que les coulisses^ une douce mélancolie avec accompagnement de flûtes , une innocence fardée avec rabtme qui s^ouvre sous les pas du crime^ des sentiments de louage, des rires aigus, des sanglots échevelés, des fanfares, etc., etc.
C'est ainsi qu'en Allemagne les acteurs se sont émancipés des poètes et môme de la poésie^. Ce n'est qu'à la médiocrité qu'ils permettent d'aborder leur terrain*, et ils veillent soigneusement à ce qu'aucun vrai poète ne s'y glisse en déguisant son esprit. Par combien d'épreuves M. Raupacli n'a*t-il pas dû passer, avant de prendre pied sur le théâtre. Et même encore maintenant ces Messieurs le surveillent , et quand par hasard il écrit un morceau qui n'est pas tout à fait mauvais , il lui faut bien vite écrire une douzaine des plus misérables pièces, pour échapper à l'ostracisme dramatique. Le mot «douzainex) vous surprend peut-être. Il n'y a là aucune exagération.
d6à ŒUTRCS ]>E HEHRI BBI51.
Cet hoiimie sait léellement écrire chaque année une douzaine de drames, et Ton est forcé d*admirer cette productivité. Mais comme le dit Jantjen d'Amsterdam , Fillustre preslidigateur, quand nous admirons ses tours d'adresse, il n*y a pas de sorcellerie , ce n'est que la vitesse.
C'est l'association d'idées qui naît du contraste » qui m'a fait tomber sur M. Raupach et sur madame Birch Pfeifer lorsque je voulais parler de M. (Jhiand. Mais quoique ce couple divin, notre Diane encore moins que notre Apollon , n* appartienne pas k la vraie littérature , encore devai&je en parler, puisqu'ib représentent le monde dramatique d'à présent.
Je suis maintenant dans un singulier embarras. Je ne puis mentionner les poésies de M. Louis Uhland sans en parler avec quelque étendue, et pourtant je suis dans une disposition d^esprit qui n'est nullement favorable à ce sujet. Le silence paraîtrait ici lâcheté sinon perfidie , et il se pourrait bien qu'une honnête et loyale franchise fût interprétée comme manque de charité. Dans le fait , les séides de la muse d'Ubland et les vassaux de sa gloire seront difficilement satisfaits de Tenthousiasme que j'ai à ma disposition aujourd'hui. Mais je les prie de prendre en considération le temps et le lieu où j'écris ces pages. Il y a vingt-cinq ans, j'étais adolescent , et alors avec quel engouement frénétique n'eussé-Je pas célébré le bon et excellent Uhland ! Alors peut-être sentais-je mieux ses qualités, qui étaient au
niveau de mon intelligence juvénile. Mais depuis, com« bien d'événements ne sont-ils pas arrivés ! Ce qui me semblait si beau ^ ce monde féodal et sacerdotal , ces preux qui frappent de si grands coups d'épée, ces pèle* rins de terre sainte, ces tournois, ces doux écuyers, ces chastes damoiselles , ces batailleurs Scandinaves , ces troubadours, ces moines et ces nonnes, ces souterrains de castel aux terreurs mystérieuses , ces renoncements d'amour, ce tendre tintement des cloches et ces éternelles lamentations mélancoliques , cpmbien j'en ai été dégoûté depuis I Mais jadis il n'en était pas ainsi. Que de fois, sur les débris du vieux château de DusseJdorf sur le Rhin , ne me suis-je pas assis et n'ai-je pas déclamé la belle romance d'UhIand :
« Le beau berger passait si près^ si près du clidtean da roi. La jeune fi le tlu haut des créneaux le vit^ et elle fut prise d'un désir langoureux.
« Elle lui envoie une douce, parole : — Oh ! si je pouYais des* cendre près de toi! comme ils brillent là-bas^ tes blancs agneaux et les petites fietiis rouges I
« Le jouvenceau lui répondit : <* Oh! si tu pouvais descendre vers moi! comme ils brillent^ tes bras blancs «t tes joues roses I
« Et lorsque chaque matin il passe devant le château avec un doux émoi^ il est là qui regarde jusqu'à ce qu'apparaisse en haut sa jeune bien-aimée.
« Alors joyeux il lui crie : — Soyez la bienvenue, jolie fille, de roi. Sa douce voix lui répond : — Merd, mon berger.
« L'hiver s'est enfui, le printemps est arrivé. Les petites fleurs sont éiloses tout alentour. Le beiger se dirige vers le château^ mais elle ne pasrut pas.
« Il crie si plaintivement : — Sois la bienvenue^ jolie fille de roL ^
Une lugubre voix d'esprit lui répond: — Adieu ! toi qui fus mon berger. »,
Lorsque j'étais assis sur les ruines du vieux château,, et que je déclamais cette romance ^ j'entendais parfois les Ondines du Rhin qui coule tout auprès, parodier mes paroles et soupirer et gému sous les eaux avec un pathos moqueur :
« Une lugubre voix d'esprit lui répond: —Adieu! toi qpi ftis mon ■ berger.»
Je ne me laissais pas troubler par ces espiègleries des nymphes du Rhin, même lorsqu'elles, riaient aux plus beaux passages des poésies de Uhland. Je m'attribuais modestement à moi-même ces ricanements, surtout vers le soir, lorsque la nuit tombait , et que je déclamais à haute voix pour surmonter la frayeur mystérieuse que m'inspiraient les vieilles ruines. J'avais même oui-dire dans mon enfance qu'il se promenait nuitamment en cet endroit une femme sans tête. Je croyais parfois entendre près de moi le frôlement de sa longue robe de soie, et mon cœur battait..* Voilà le lieu et le temps où j'étais enthousiaste des poésies de M. Uhland. C'est ce même livre de poésies que je tiens encore entre mes mains ; mais vingt ans se sont écoulés depuis, et j*ai beaucoup vu, beaucoup entendu. Je crois bien encore aux femmes sans tête ) mais les anciennes apparitions nocturnes n^ont plus de prise sur mon âme. La maison que j^habite est située sur le boulevard Montmartre.
C'est là que viennent se briser et écumer les vagues les plus agitées du jour. C'est là qu'on entend vociférer les passions les plus modernes. Ça criaille , ça gronde , ça rugit! On bat lé tambour, la garde nationalç s'avance au pas de charge , et tout le monde parle français. Estce bien là le lieu où l'on peut lire les poésies d'Uhland ? Je viens de réciter trois fois à moi-môme la fin de la précédente poésie. Mais je ne ressens plus Tineffable mélancolie qui me saisissait jadis à l'endroit de la fille de roi morte , quand le beau berger , qui ignore son trépas, lui crie d'une voix si plaintive : a Sois h bienvenue I jolie fille de roi I » Mais
- «UneUigQ]n»y4)izd'e8piitlmi^&d;-«*Adiealtoiq4 tom berger. »
Peut-être mon enthousiasme pour ces sortes de poé^âes s'est refroidi depuis que j'ai fait Texpérience qu'il y a des amours biea plus douloureuses que l'amour de celui qui ne possède jamais Tobiet aimé ou qui la perd par la jQQort. Ea effet 9 on souffi*6 bien plus quand c^t objet aimé repose nuit et jour dans nos bras^ mais qu'il sait nous tourmeater nuit et jour par une opposition têtue et des caprices continuels > de telle manière que nous eq^oussons à la fin loin de aotre cœur celle que ce pauvre cœur aime le mieux, et que nous sommes obligés de la conduire à la cour des Messageries et de l'aider nous-mêmes à mionter en diligence pour idl^ se pro^ meo^ dans son pays. ->- *
«AdieaJ j(^e Me ^ roi.»
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Oui f plus douloureuse que la séparation par la mort , est la séparation par la vie , comme , par exemple, et quand la bien-aimée, par une obstination qui tient de la folie, veut absolument aller à un bal où un jeune Allemand qui se respecte n'oserait jamais l'accompagner, et 9 qu'attiifée d'une robe décolletée, à volants de mille couleurs, et avec une frisure mutine, elle prend le bras du premier galopin venu , et noucLtoume le dos :
« Adieu ! toi qui fus mon berger. »
Peut-être en est-il advenu à. M. Uhiand tout comme à nous ; ses inspirations ont dû aussi changer, et , k pea d'exceptions près, il n'a pas mis au jour de nouvelles poésies. Je ne crois pas que cette belle âme de poète ait été si mincement dotée de la nature , qu'elle n'ait eu qu'un printemps. Non, je m'explique le silence de M. Uhiand par l'opposition que les inclinations de sa muse ont dû trouver dans les exigences de sa position politique* Le poêle élégiaque qui savait chanter dans de belles romances et de belles ballades le passé catho— lico-féodal , l'Ossian du moyen âge, est devenu , dans l'Assemblée des États de Wurtemberg, un. zélé défenseur des droits du peuple, un tribun hardi de Tégalité civile et de la liberté. M. Uhiand a prouvé la pureté et le bon aloi de ses sentiments démocratiques et protestants, par les sacrifices personnels qu'il leur a faits. SI jadis il avait mérité le laurier des poètes^ maintenant il . mérite aussi la couronne de chéde de la vertu civique.
DE L*ALLEMAGNB, 3G9
Mais justement parce qu'il était si loyal et si convaincu des droits du présent y il ne pouvait plus entonner avec Tenthousiasme d'autrefois la vieille chanson du vieux temps, et comme son Pégase était un fier destrier qui aimait à caracoler dans le passé, et qui se cabrait ou ne bougeait plus dès qu'il s'agissait d'avancer dans la vie moderne , le bon et excellent M. Ulhand a mis pied bas, et, en souriant, il a fait desseller et recon4uire à récurie sd rétive monture. Elle y est restée jusqu'au présent jour, et comme son fameux Collègue, le cheval de Bayard, elle a toutes les qualités possibles et un seul défaut , c'est qu'elle est morte.
On prétend que des yeux exercés ont découvert depuis loogtemps que ce haut destrier avec ses couvertures armoriées et ses magnifiques panaches n'avait pas toujours été en harmonie avec son cavalier roturier, qui , au lieu de bottes à éperons d'or, n'avait pour chaussures que des souliers aux modestes boucles d'acier d'un bourgeois de Tubingue, et dont la tête, au lieu d'un casque, ne portait qu'un bonnet de docteur en droit. Ils assurent avoir remarqué que M. Uhland n'a jamais pu se mettre entièrement d'accord avec son thème, qu'il ne rend pas dans toute leur vérité saisissante le coloris du moyen âge et ses sons n Vifs et puissants jusqu'à la crudité, mais qu'il les décompose plutôt dans une mélancolie maladive, qu'il a amolli les accents énergiques et 'héroïques des traditions populaires du Nord , pour les rendre plus appétissantes au goût du
public moderne. Et dans le fait , quaûd on regarde de près les femmes de M. Uhland , ce ne sont que de belles ombres^ un clair de lune incarné, ay^t du lait dans les iceines et dans les yeux de douces larmes, c'est-à-dire des larmes sans sel. Si Ton compare les chevaliers d^Uhland avec ceux des vieux chants, on voit qu'ils ne consistent qu'en armures de fer-blanc remplies de fleurs au lieu d'os et de chair. Les chevaliers d'Uhland ont ainsi un parfum bien plus sentimental pour les nez déli-* cats de nos jours que les anciens preiix de la Germanie^ qui portaient des culottes de véritable fer épais, mangeaient beaucoup et buvaient davantage.
Mais tout cela n'est pas un reproche. M. Uhland a*a jamais voulu faire passer sous nos yeux la véritable Allemagne d'autrefois; il n'a peut -être voulu nous charmer que par une reproduction aussi superficielle qu'inoffensive , et il laisse toutes ces douces unages se refléter paisiblement dans le mkage crépusculaire et tendre de son esprit. Cela donne eaeore à ses poésies un charme particulier, et lui a peut-être valu l'afifection de bien des hommes d'un tempérament doux et bon. Les tableaux du passé exercent leur charme, quelque décolorée que soit la peinture; même les hommes qui ont pris parti pour la vie positive, conservent toujours de secrètes sympathies pour la légende des anciens jours. Ces voix qui viennent à nous comme des chants d'esprits nous émeuvent singulièrement « même .par leur plus faible écho* Et Ton comprendra facilement que les bal-
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lades et les romances de notre bon et excellent M. Uhland aient trouvé un si favorable accueil , nonseulement près des patriotes de 1813, des jeunes gens rêveurs et des jeunes filles amoureuses^ niais même près d'organisations plus robustes et qui aspiraient à une vie nouvelle*
« J'ai ajouté au mot patriote la date de 1813; pour les distinguer des amis de la patrie d'aujourd'hui. Ces an-* ciens patriotes doivent faire leur plus douce jouissance de la muse d'Uhland, puisque une grande partie de ses poésies sont imbues de tout Tesprit d'une époque où eux* mêmes rayonnaient dans tout Téclat de la jeunesse^ et ou fleurissaient leurs espérances printanières« Cette sympathie pour les poésies d'Uhlaûd, ils la transmirent à leurs sectateurs, et Femplète d'un exemplaire des poésies iihiandoises était œuvre de patriotisme pour les jeu* nés gens qui s'adonnaient aux exercices gymnastiques fondés alors par le gallophobe Jaher pour régénérer le physique de k nation allemande. Us trouvaient chez Uhland des. poésies que Max de Schenkendorf et M. £>» ^nest Moritz Amdt n'eussent pas mieux composées* Et^ en efiTet; quel est le petit-fils d'Arminius, prince des GhérusqueS; et de la blonde Thusnelda^ qui ne serait pas édifié par cette chanson d'Uhland :
. « En avant t toujours et totijonrs I La Russie à lancé ce cri plein de fierté: En avant 1
« La Prusse l'a entendu^ l'a entendu avec plaisir et répète : En avant I
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« Debout^ paissante Aatriche ! En ayant ! lais comme les antres Kn avant î * . '
« Debont, vieille Saxe! Tonjonrs en ayant, en yons donnant la main ! En avant !
« Bavière, Hesse, imitez-les ! Sonabe, Franconie, porte£-*yoa8 sor le Rhin! En avant!
« Dlen te saine. Confédération helvétique! Alsace, Lorraine, Bourgogne ! En avant !
« En avant Espagne, Angleterre! Tendez la main à vos frères 1 En avant!
« En avant! tonjonrs et toujours! Bon vent et port prochain ! En avant!
« En avant! voilà le nom de votre général! En avant! vaillants vainqnenrs! En avant!
Le général à laquelle cette chanson fait allusion est Blùchery le fameux troupier.
Je répète que la génération de i 81 3 trouve dans les poésies d'Uhland Tesprit de son temps conservé de la manière la plus précieuse 5 et non-seulement pour la politique^ mais même pour les tendances morales et esthétiques M. Uhiand représente toute une période, et seul, à cette heure* il la représente, puisque tous les autres sont tom* ^ésdans l'oubli, et se résument' réellement tous dans' cet écrivain. Le ton qui règne dans les Lieder, les bal^ lades, les romances d'Uhland est le ton de tous ses cou* temporains romantiques, et quelques-uns d'entre eux ont fait, sinon mieux, du moins tout aussi bien. Il les surpasse moins par sa valeur poétique que par la supériorité de la forme. En effet, quel excellent poète n'est pas le baron d'Eichendorf. Les poésies dont il a entre-
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mêlé son roman, Pressentiment et Réalité, ne diffèrent en rien des poésies d'UhIand, et mSme des meilleures. Toute la différence consiste seulement dans la fraîcheur plas verdoyante, la vérité plus limpide des poésies d'Eixïhendorf. M. Justiii Kemer, qui n'est presque pas connu, mérite aussi une mention honorable. Il a composé les Lieder les plus charm{ints. C'est un compatriote de M. Uhland. 11 en est de m^me de M. Gustave Schwab^ poète plus célèbre, qui fleurit aussi dans la belle Souabe, et qui, chaque année encore, nous envoie le parfum de jolies poésies. U aun talent particulier pour'laballade,et il a chanté dans cette forme des légendes du pays^ dont Feffet est le plus heureux. Wilhelm Mûller, que la mort nous a ravi dans la plénitude et la sérénité de sa jeunesse, doit aussi être nommé. Dans Timitation des chants populaires, il est tout à fait k Funisson avec M. Uhland, et il me semble même que sur ce terrain il a été souvent plus heureux, et qu'il Ta surpassé par des accents de vérité. Il s'était plus profondément inspiré de l'esprit des vieux chant;» populaires, et il n'avait pas besoin d'en imiter les formes, Textérieur. Chez lui^ nous trouvons un maniement plus facile des transitions et une sobriété plus chaste dans l'imitation des vieilles tournures et des expressions surannée)». Je dois rappeler le souvenir de feu Wetzel, qui est oublié maintenant. Lui aussi a une affinité avec notre excellent Uhland, qu'il surpasse en douceur et en effusion intime dans quelques poésies que j'ai lues. Ces poésies, moitié fleurs, moitié papillons,
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sont éparpillées, avec tout leur parfum et leur délicieuse folâtreriez dans quelqueis almanachs que H. Brockhaus publie sous le nom d'Urania. Que M. Clément Brentano ait composé' ses Lieder dans le même ton et dans le même sentiment que M. Uhland^ cela se comprend natureUement. Ils ont puisé à la même source, aux chants populaires, et ils nous offrent la même boisson ^ seule» ment le vase, la forme est plus travaillée chezM* Uhland. Pour Adalbert de Chamisso, je ne devrais pas en parler. Quoique contemporain de Técole romantique, aux mou*
. vements de laquelle il a pris part, le coeur de cet homme s'est tellement rajeuni dans ces derniers temps, qu'il a
' trouvé des sujets tout modernes, qu'il s'est fait valoir comme un des poètes les plus originaux de notre temps, et qu'il appartient bien plus à la nouvelle qu'à la vieille Allemagne. Mais dans les poésies de sa première manière se joue le même souffle que nous resph*ons dans les poésies d'Uhland, le même ton, la même couleur, le inême parfum, là même mélancolie, la même larme; Les larmes de Chamisso sont peut-être plus .touchantes, parce qu'elles jaillissent d'un coeur plus fort, comme une 0oul*cè qui sort d'un rocher.
Les poésies que M. Uhland a composées dans les mè« très méridionaux sont aussi les sœurs des sonnets, des assonnancesi des oUavérime de se^ confrères de l'école romantique, et il est impossible de les en distinguer quant h la forme et au fond. Mais, comme je l'ai dit, la plupart de ses contemporains tombèrent dans l'oubli. Nous
ne les trouvons plus qu'en faisant des recherches dans des recueils dont on ne parle plus, comme, par exemple, la Forêt des Poètes^ le Pèlerinage des chantres^ dans quelques almanachs de muses que MM.Tieck et Fouqué ont édités dans de vieilles revues, particulièrement dans la Solitude consolatrice d'Âchim d'Arnim, et dans la Baguette divinatoire y rédigée par Henri Straube et Ro« dolphe Christiani, dans les journaux d'autrefois, et Dieu sait encore où!
M. Uhland n'est pas le père d'une écote, comme Schiller ou Goethe, ou tel autre, de l'individualité desquels ressortait un accent particulier qui trouva son écho dans les poésies des contemporains. M. Uhland n'est pas le père, mais bien le fils d'une école qui lui a donné le ton. Et ce ton même n'appartient pas originairement à cette école, puisqu'elle l'a trouvé dans les œuvres des vieux poètes qu'elle a laborieusement déterrés. Mais, comme compensation à ce manque d'originalité, M. Uhland présente une foulé de bonnes qualités qui resteront toujours estimables. Il est l'orgueil de Theureuse Souabe, et tout homme qui parle la langue allemande se réjoui de cette noble âme de poëte. Comme la plupart des poètes lyriques de l'école romantique se résument en lui, nous pouvons les aimer et vénérer dans le seul Uhland. Et nous le vénérons et Paimons peut-élre d'autant plus qu'il entre pour nou^ dans le domaine du passé.