‹ De l'Allemagne (volume 2)Chapitre 15 sur 32 · TRADITIONS POPULAIRES · texte numérisé non relu

TRADITIONS POPULAIRES

J'ai fait tout mon possible pour ne pas faire dériver de sources purement blftmabies la tendance moyen ftge de nos romantiques : j'ai produit leur meilleur moyen de justification dans la troisième partie y où j'ai remar** que que la manie du moyen âge n'était peut-être à la fin qu*un amour secret pour le panthéisme de Tancienne Germanie, les restes de cette antique religion s'étant conservés dans les croyances populaires de cette époque postérieure. J'ai déjà dit précédemment com^ ment ces restes s'étaient conservés , souillés et mutilés à la vérité , dans la magie et dans la sorcellerie. Oui , il se sont conservés dans la mémoire du peuple, dans

ses usages , -dans sa langue Dans chaque pain que

cuit le boulanger allemand , il empreint Tantique pied

iâ ŒUVRES DE HENRI HEINE.

de druide , et le pain de tous les jours porte encore le signe de la religion germanique. Quel profond contraste oifre ce pain véritable avec ce pain simulé , sec et dépourvu de sucs nourriciers, dont nous repaît le culte spiritualiste !

Non I les souvenirs des antiques croyances germaniques ne sont pas encore entièrement éteints. Il existe en Westphalie des vieillards qui savent encore où sont enfouies les vieilles idoles. A leur lit de mort^ ils le disent à leur dernier petit-fils, et celui-ci porte ce secret sacré dans son cœur, comme un trésor. En Westphalie, la Saxonie des anciens , n*est pas mort tout ce qui est enterré. Quand on y parcourt les vieux bois de chênes, on entend encore des voix des anciens siècles , encore les profondes paroles magiques dans lesquelles coule plus de vie que dans toute la littérature de la Marche de Brandebourg. Un sentiment indéfinissable me fit très* saillir alors que j'errai sous les ombrages de sa vieille forêt. Quand je passai devant le Siegbourg, mon guide me dit: C'est ici qu'habitait le roi Wittekind! et il sou* pira profondément. C'était un simple bûcheron^ et il portait une grande hache.

Je suis convaincu que cet homme se bat encore aujourd'hui, s'il le faut, pour le roi Wittekind. .... Et malheur au crâne sur lequel tombera sa hache saxonne!

Ce fut un jour malheureux pour l'Âliemagne que celui ou le roi Wittekind fut battu à Engter par Tempereur Garl. Dans sa fuite il se retira sur EUerrbuch. Quand

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toute la troupe fut arrivée avec les femmes et les enfants près de la traversée ^ où tout se pressait , une vieille femme ne put aller plus loin. Mais, comme elle ne vou* lait pas tomber entre les mains des ennemis, les Saxons Tenterrèrent vivante dans un monticule de sable , près Belmanscamp^ en lui disant : a Cache-toi, cache-^toi; le <x monde te va mal^ tu ne peux plus suivre la débâcle.»

On dit que la vieille femme vit encore.

Les frères Grimm racontent cette histoire dans leurs traditions allemandes. J'aurai encore souvent à citer les recherches zélées et consciencieuses de ces dignes savants. Les services qu'ils ont rendus à la langue et aux antiquités allemandes sont inappréciables. Ces hommes ont plus fait que toute votre Académie française, depuid Richelieu. Jacques Grimm est sans égal dans son genre* Son érudition est colossale comme une montagne et son esprit est frais comme la source qui en jaillit.

Paracelse est une des minières principales pour la recherche des croyances populaires de l'ancienne Germanie. J'ai déjà fait mention de lui plusieurs fois. Ses ouvrages sont traduits en latin, non pas mal, mais d'une manière incomplète. La version originale est difficile à lire ; le style en est abstrus , mais çà et là apparaissent de grandes pensées exprimées grandement. C'est un philosophe de la nature dans le sens actuel du mot. Il ne faut pas toujours prendre sa terminologie dans la signification traditionnelle. Dans sa doctrine des esprits élémentaires, il emploie les mots: nymphes, ondines^

sylvainSy salamandres , seulement parce que ces mots sont connus' du public, et non parce qu'ils désignent exactement ce dont il veut parler. Au lieu de créer arbitrairement des mots nouveaux, il a préféré chercher pour ses idées de vieilles expressions qui désignaient jusqu'alors quelque chose d'analogue. Aussi a-t-il été mal compris sous plus d'un rapport, et beaucoup l'ont accusé ou d'ironie ou d'incrédulité. Les uns s'imaginèrent qu'il voulait, par pure plaisanterie, réunir en système les vieux contes de nourrice ; les autres le blâmaient de ce que , ne partant pas du point de vue chrétien, il ne voulait pas déclarer pour autant de diables tous ces esprits élémentaires. Nous n'avons, dit-il quelque part, aucun motif d'admettre que ces êtres appartiennent au diable; et ce qu'est le diable lui-nième, ajoute-t-il ironiquement, nous ne le savons pas davantage. Il prétend que les esprits élémentaires seraient^ aussi bien que nous autres, de véritables créatures de Dieu, mais non pas de la race d'Adam , et que Dieu leur aurait assigné pour séjour les quatre éléments. Leur constitution organique serait en rapport avec l'élément auquel ils appartiennent. Alors Paracelse classe, d'après les quatre éléments, les différentes sortes d'esprits, et c'est là qu'il produit un système décidé.

Quant à réduire en système les croyances elles-mêmes « du peuple , c'est une chose aussi impossible que d'arrêter dans un cadre les nuages du ciel. Oiî peut tout au plus réunir, sous certaines rubriques déterminées, les

cI)oses qui se ressemblent. C'est ce que nous essaierons au sujet des esprits élémentaires.

Nous avons déjà parlé des kobolds dans la première partie. Ce sont les revenants mi-partis d'hommes morts ou de diables; on doit les distinguer soigneusement des véritables esprits de la terre. Ceux-ci habitent presque toujours les montagnes, et on les nomme wichtelmsenner, gnomes, metallarii , petits hommes, nains. La tradition.des nains est analogue à celle des géants, et elle s'appuie sur l'existence de deux races différentes qui ont jadis vécu plus ou moins en paix dans le même pays, et ont disparu depuis. Les géants ont quitté TAUemagne pour toujours. Mais on rencontre encore quelquefois les nains dans les galeries des montagnes où ils travaillent, habillés comme de petits mineurs, à extraire les métaux et les pierres précieuses. De tout temps ^ les nains ont possédé l'or, l'argent et les diamants en abondance, car ils pouvaient se glisser partout et sans être vus ; aucun trou n'était trop petit pour qu'ils pussent y passer, pourvu qu'il conduisit à de riches filons. Mais les géants au contraire demeurèrent toujours pauvres; et si on leur avait, par aventure, prêté quelque chose, ils auraient laissé des dettes gigantesques. Et puis les géants ne voulurent jamais se convertir au christianisme. Je tire cette conclusion d'une vieille ballade danoise où les géants finissent par se rassembler et célèbrent une noce. La fiancée engloutit seulement à déjeuner quatre tonnes de bouillie, seize entrecôtes de bœuf et dix-huit poitrines II. • 3.

de cochon, et elle but en outre sept tonnes de bière. A la vérité le fiancé dit : Je n'ai pas encore vu de jeune fille qui eût un si bon appétit. Au nombre des convives était le petit Mimmering^ dont la petitesse contrastait avec ces géants. Et la chanson finit par ces mots : a Le petit Mimmering était le seul chrétien au milieu de toute cette compagnie païenne, d

Quant aux noces de la petite race, ainsi qu'on nomme quelquefois les nains en Allemagne, on en a conservé les traditions les plus gentilles; celle-ci par exemple :

La petite race voulut un jour célébrer une noce au château d'Eilenbourg en Saxe, et, pendant la nuit, ils entrèrent, par le trou de la serrure et par les fentes des fenêtres, dans la salle, et ils sautèrent tous sur le plancher poli, comme des pois sur Taire d'une grange. Sur quoi, s'éveilla le vieux comte qui dormait sous le ciel de son lit élevé dans cette salle, et il s*émerveilla beaucoup à la vue de cette foule de petites gens. Alors l'un d'eux, richement vêtu comme un héraut, s'avança vers lui, et rinvita poliment et en termes convenables à prendre part à la fête. «Mais, ajouta-t-^l, nous vous prions d'une chose : vous devez être seul ici présent; personne de votre maison ne doit se permettre de contempler la fête en même temps que vous, ne fût-ce que d'un seul regard, d Le vieux comte répondit amicalement : « Puisque vous avez dérangé mon sommeil, je veux bien être des vôtres. » Alors on lui amena une petite femme ; dé petits porteurs de flambeaux se placèrent, et une petite

musique mystérieuse commença. Le comte eut beaucoup de peine h ne pars perdre dans ia danse la petite femme qui lui échappait si facilement au milieu de ses bondS; et qui fmit par tourbillonner tellement qu'il pouvait à peine respirer. Soudain, tout s'arrêta au plus fort de cette danse animée ; la musique cessa, et toute la foule cou-* rut aux fentes des portes, aux trous de souris et partout où se trouvait un petit passage. Mais les mariés, les hé* rauts et les danseurs levèrent les yeux vers une ouver* ture du plafond de la salle, et y découvrirent le visage de la vieille comtesse qui regardait indiscrètement la troupe joyeuse. Alors ils s'inclinèrent devant le comte, et celui qui l'avait invité s* avança de nouveau en le re* merciant de son hospitalité, a Mais, ajouta*t41y comme notre joie et notre noce ont été ainsi troublées, parce qu'un autre œil humain les a vus, votre race ne comp« tera à l'avenir jamais plus de sept Eiienbourg à la fois. x> Après quoi, ils s'enfuirent à la hâte ; tout rentra dans le silence, et le vieux comte se retrouva seul dans la salle redevenue obscure. La malédiction s'est accomplie jus^ qu'aujourd'hui, et toujours un des six chevaliers d'Ei« lenbourg qui étaient vivants est mort quand le septième était né.

Les habitations des nains étaient, comme je l'ai déjà dit, dmis les montagnes. Les petites ouvertures qu'ori trouve dans les rochers sont aujourd'hui encore nonn mées par le peuple les trous des nains. J'en ai vu beau* coup dans le Harz, et particulièrement dans la vallée de

•iS ŒUVRES DE HENRI HEINE.

la Bode. Les stalactites qu'on trouve quelquefois dans les grottes des montagnes, ainsi que l)éaucoup de figures qui paraissent représenter les rochers, reçoivent encore du peuple le nom de noce des nains. Je puis, à ce propos^ rapporter encore une de ces histoires de noces : Il existe, en Bohême, non loin d'Elnbogen, dans une vallée sauvage, mais belle, au fond de laquelle TEgger serpente par maint détour jusqu'aux environs de Garlsbad, une célèbre grotte des nains. Les habitants des villes et villages environnants racontent ce qui suit : Ces rochers furent, dans les anciens temps, habités par de petits nains des montagnes qui y menaient une existence tranquille. Ils ne faisaient de mal à personne, et aidaient, au contraire^ leurs voisins dans les cas de nécessité et d'embarras. Us furent pendant longtemps dominés par un puissant nécromant^ mais, un jour qu'ils voulaient célébrer une noce, et se rendaient, dans <^e but, à leur petite église, il entra dans une violente CO' 1ère et les changea en pierres, ou plutôt, comme c'étaient des esprits impérissables, il les y enferma. Cet assemblage de rochers s'appelle encore aujourd'hui la noce des nains enchantés, et on les voit, sous toutes sortes de formes, sur les pics de la montagne. On montre, au milieu d'un rocher, l'image d'un nain qui, lorsque les autres voulurent échapper à l'enchantement, demeura trop longtemps dans l'habitation, et fut pétrifié au moment où il regardait par la fenêtre pour chercher assistance.

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Les nains portent de petits bonnets, au moyen desquels ils se rendent invisibles. On nomme ces bonnets chaperons de brouillard* Un paysan, battant un jour en grange, heurta par hasard avec son fléau, et fit tomber le chaperon d'un nain. Celui-ci devint visible, et se glissa bien vite dans une fente de terre. On peut, d'aiU leurs, par des conjurations, rendre les nains visibles.

n y eut à Nuremberg un homme du nom de Paul Creuz^ qui employa une merveilleuse conjuration. Il plaça sur un certain plan une petite table toute neuve, un drap blanc dessus avec deux petits plats de lait, puis deux pe^^ tits plats de miel, deux petites assiettes et neuf petits couteaux. Il prit ensuite une poule noire et l'égorgea sur un réchaud de cuisine, de façon à ce que le sang pénétrât le mets. Après quoi il en jeta un morceau au levant et l'autre au couchant et commença sa conjura-* tion. Cela fait, il courut se mettre derrière un gros arbre, et vit que deux petits nains étaient sortis de terre, s'étaient mis à table et avaient mangé sur la cassolette pré* cieuse qu'il y avait aussi placée. Alors il leur fit des ques* tions auxquelles ils répondirent, et quand il eut souvent recommencé, ils devinrent si familiers avec lui, qu'ils vinrent comme ses hôtes dans sa maison. Quand il n'avait pas pris les soins convenables, ils ne paraissaient pas ou s'enfuyaient presque aussitôt. Il finit par faire venir aussi leur roi qui arriva seul, en petit manteau écar-* late, sous lequel il avait un livre qu'il jeta sur la table, et il permit à son conjurateur d'y lire autant et aussi long^

temps qu'il voudrait. Aussi cet homme y prit-il une grande sagesse et des secrets particuliers.

Les nains eurent toujours beaucoup de prédilection pour les hommes^ et ils étaient fort contents quand nous ne leur faisions pas de mal. Mais nous, méchants comme nous le sommes encore, nous leur jouions toute espèce de mauvais tours. On raconte dans THalistal Thistoire suivante :

Pendant Tété, des troupes de nains descendaient soti^ vent des montagnes dans la vallée et se joignaient comme aides, ou simplement comme spectateurs, aux hommes qui travaillaient, mais surtout aux jeunes filles qui fai«* saient le foin. Us trouvaient grand plaisir à se mettre à l'ombre sur une grande et grosse branche d'érable. Mais une fois, de méchantes gens vinrent pendant la nuit et scièrent la branche de manière à ce qu'elle ne tint plus que faiblement au tronc, et quand les confian-* tes créatures s'y posèrent le lendemain matin, la bran-* che se rompit, les nains tombèrent et furent bafoués. Ils se mirent dans une grande colère et s'éerièr^t s

Oh ! comme le ciel est haut

Et la malice grande !

Kons partons potir ne revenir Jamais.

Os tinrent parole et ne se âreni plus revoir dans le pays.

Je doute 4ue les nains regardassent les hommes <^omme de bons esprits^ il est certain qu'ils ne pouvaient

à nos actions reconnaître notre divine origine. Des êtres d'une autre nature que la nôtre ne sauraient avoir bonne opinion de nous, et le diable nous tient pour les plus mauvaises de toutes les créatures. J'ai vu une fois re* présenter dans une grange de village la comédie du doc* teur Faust. Faust conjure le diable, et, se confiant dans son intrépidité, demande que le diable lui apparaisse dans la plus épouvantable forme, sous les traits de la plus horrible des créatures.. • et le diable obéissant parait sous la figure de l'homme.

On ne sait pas bien pourquoi les nains finirent par nous abandonner tout à fait. Les frères Grimm rapportent à ce sujet encore deux histoires. Toutes deux témoignent de notre malice et de notre méchanceté* Voici la I»'emière :

Les nains qui habitaient dans les grottes et dans les crevasses autour des demeures des hommes, se mon* traient toujours fort bienveillants pour ceux-ci; et la nuit, pendant que les hommes dormaient, ils les soulageaient de leur travail le plus pénible* Quand les gens de la campagne sortaient le matin avec les charrettes et les ustensiles, et s'émerveillaient de trouver tout achevé, les nains se cachaient dans les buissons et riaient aux éolats« Plus d'une fois, les paysans se mirent en colèrej en trouvant leur moisson coupée avant parfaite matotité, mais quand, bientôt après, survenaient l'orage et la grêle, et qu'ils voyaient bien que pas un brin de paille peut-être n'eût pu être sauvé^ Us remerdaient du fond

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du cœur la petite race prévoyante. Pourtatit, à la fin, les hommes s'aliénèrent par leurs mauvais traits la bienveillance et la faveur des nains. Ceux-ci s'enfuirent et jamais aucun œil ne les revit depuis. En voici la cause : Un berger avait sur la montagne un magnifique cerisier. Un été, quand les fruits furent mûrs, il arriva que, pen« dant trois nuits de suite, Tarbre fîit dépouillé et tout le fruit porté sur les planches et sur les claies qui servaient ordinairement au berger à conserver ses cerises. Les gens du village dirent : a Cela ne peut être fait que par les braves nains qui trottent la nuit en longs manteaux, les pieds enveloppés, légers comme des oiseaux^ et font avec empressement Touvrage des hommes. On les a déjà guettés bien des fois, mais on ne les trouble pas; on les laisse venir et partir. » Ces discours rendirent le berger curieux, et il aurait bien voulu savoir pourquoi les nains cachaient leurs pieds, et si ces pieds étaient faits comme ceux des hommes. L'an d*après, au retour de Tété, quand vint le moment ou les nains cueillirent les cerises et les portèrent dans le fruitier, le berger prit un plein sac de cendre et le répandit tout autour de Tarbre. Le lendemain, à la pointe du jour^ il courut à l'arbre qu'il trouva entièrement cueilli, et vit les traces de beaucoup de pattes d'oie sur la cendre répandue au* dessous. Le berger se mit à rire et plaisanta de ce que les nains avaient des pieds d'oie, de ce que leur secret était découvert. Bientôt après, ceuxKsi dévastèrent et démolirent leurs maisons, se sauvèrent dans le fond de

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la montagne en gardant rancune à la race humaine et en lui refusant leur secours. Le berger qui les avait trahis devint infirme et imbécile pour le reste de sa vie.

L'autre tradition est encore plus dure.

Jadis les nains eurent deux royaumes entre Walkeu^ ried et Neuhof, dans le comté de Hohenstein. Un habi* tant de ce pays remarqua une fois que les fruits de ses champs étaient dérobés pendant la nuit, sans qu'il pût découvrir le voleur. Enfin, il s'en alla d'après le conseil d'une femme expérimentée, à la nuit tombante, dans son champ de pois, et se borna à y battre l'air avec une baguette. Il n'attendit pas longtemps sans reconnaître que quelques nains apparaissaient devant lui. Sa ba-* guette leur avait fait tomber les bonnets qui les rendaient invisibles. Les nains tremblants se jetèrent à ses pieds et confessèrent que c'était leur race qui pillait les champs des gens de la campagne, et qu'ils y étaient forcés par un extrême besoin. La nouvelle de la capture des nains mit en mouvement tout le pays. A la fin, le peuple des nains envoya des députés et offrit rançon pour ses frères prisonniers, manifestant en outre l'intention de quitter pour toujours le pays. Cependant de nouvelles difficultés s'élevèrent sur les conditions de leur retraite. Les gens du pays ne voulaient point laisser partir les nains avec leurs trésors amoncelés et cachés, et la petite race ne voulait pas éti^e vue au moment de son départ. Enfin Ton convint que les nains partiraient par un pont étroit à Neubof , et que chacun d'eux déposerait en guise de

péage^ dans un tonneau placé auprès, une partie déterminée de son avoir, sans qu'aucun homme fût pré* sent. Cela se fit ainsi. Pourtant quelques curieux s'é* taient placés sous le pont, au moins pour entendre le départ des nains, et ils entendirent pendant beaucoup d'heures le piétinement des petits honmies, ce qui leur fit Tefiet d'un grand troupeau de moutons qui passerait sur le pont

11 faut soigneusement distinguer des ûains , qui sont les esprits de la terre, les elfes ou sylphes, esprits aérieuB qui.sont aussi plus connus en France, et sont principa* lement célébrés dans les poésies anglaises* Si les elfes n'étaient pas immortels par leur nature , ils le seraient devenus par Shakspeare. Ils vivent éternellement dans les songes des nuits d*été^de la poésie. On n'oubliera non plus jamais la reine des elfes de Spencer , au moins tant que Ton comprendra l'anglais,

La croyance aux elfes est, à mon avis, d*origine plutôt celtique que Scandinave. C'est pourquoi il existe plus de traditions d'elfes à l'ouest du nord que dans la partie orientale. En Allemagne, on sait très*peu de chose sur les elfes, et il n'existe là qu'un écho amorti des tra^ ditions bretonnes. Mais elles sont pleines de vie et floris* 3antes en Irlande, en Ecosse, en Angleterre et dans le nord de la France. En résonnant jusque sur les côtes de Provence, elles s'y sont mêlées avec la croyance des fées de TOrient. C'est d'une pareille union que naissent les beaux lais du comte Lanval que la belle fée distingua

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particulièrement^ à la condition qu'il cacherait son bonheur. Mais le roi Arthus ayant proclamé^ dans un grand banquet solennel à Kardual, sa reine Genièvre pour la plus belle femme du monde , il fut impossible au comte Lanval de se taire plus longtemps. II parla, et son bonheur cessa y au moins sur cette terre. Le chevalier Gruêland ne fut guère plus discret. Il ne peut non plus cacher sa bonne fortune , la fée adorée disparaît , et il part sur son cheval Gedefar pour errer longtemps à sa recherche. Mais les amoureux infortunés retrouvent leurs maîtresses dans Àvalun, le pays des fées. Le comte Lanval et le chevalier Gruêland peuvent bavarder là aussi longtemps qu'ils veulent. Là aussi, Ogier le Danois peut se reposer de ses hauts faits, dans les bras de sa chère Morgane. Vous autreis Français, connaissez toutes ces histoires. Vous connaissez Âvalun , mais le Persan le connaît aussi et le nomme Gingistan : c'est le pays de la poéaie.

Il n'y a que deux traditions sur les elfes qui soient in^ digènes dans le nord oriental, et comme elles sont des plus courtes et des mieux exprimées dans les chants danois, je veux les rapporter sous cette forme. Voici la première :

Je reposai ma tôte sur la colline des elfes^ mes yeux comment cèrent à dormir.

Mois vinrent deux jeunes femmes qui voulurent bien parler avec moi.

Depuis, je ne les ai vues que cette première fois.

L'uQ caressa ma joue blanche, l'autre me murmura à Toreille : «Lève-toi, beau jeune gargon^ si tu veux te préparer à la danse. »

Depuis, etc.

« Éveille-toi^ beau jeune garçon^ si tu veux sauter à la danse; « Mes jeunes filles chanteront les choses les plus agréables, qtd te plairont à entendre. »

Depuis^ etc.

Et bientôt, au-dessus de toutes les femmes^ j'entendis commencer une chanson.

Le torrent écnmeux resta tranquille alors, quoiqu'il fût habitilé à couler.

Depuis, etc.

Le torrent écumeux resta tranquille alors, quoiqu'il fut habitaé à couler; Tous les petits poissons jouaient en nageant dans ses flots. Depuis, etc.

ils jouaient avec leurs petites queues, tous les petits poissons ensemble dans le courant;

Tous les petits oiseaux, qui étaient dans l'air, commencèrent à chanter dans la vallée.

Depuis, etc.

« Écoute, beau jeune garçon, veux^ta demeurer avec nonst « Nous t'apprendrons à tailler les runes, puis à y lire et à écrire. »

Depuis, etc.

«Je yeux Rapprendre à lier Tours et ie sanglier au tronc du chêne;

« Le dragon, qui est couché sur un monceau d'or, doit s'enfuir du pays devant toi. »

Depuis, etc.

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Elles dansèrent bien baut^ elles dansèrent bas^ dans la ronde des elfes.

Moi ^ beau jeune garçon, j'étais là fermement appuyé sur mon glaive.

Depuis, etc.

^ « Écoute, beau jeune garçon, si tu ne veux pas parler avec nous/ « Nous te donnerons un repos complet avec un couteau tranchant. »

Depuis, etc.

Si Dieu n'avait pas si bien conduit mon étoile, que le coq secouât alors son aile.

Je serais certainement resté sur la colline des elfes avec ces jeunes fenmies.

Depuis, etc.

Et je dirai à tout bon garçon qui chevauche pour aller à la cour. Qu'il ne chevauche point vers la colline des elfes, et ne s'y mette pas à dormir.

Depuis, je ne les ai vues que cette première fois.

La seconde chanson traite presque le même thème , seulement rapparition des elfes n'a pas Heu cette fois en songe y mais bien en réalité » et le chevalier qui ne veut pas danser avec eux, emporte cette fois très-réellement une blessure mortelle.

Le seigneur Oluf chevauche bien loin Pour inviter les gens de la noce.

Mais la danse va si vite par la forêt.

Et ils dansent là par quatre et par cinq.

Et la fille du roi des elfes étend la main vers lui.

Mais la, etc.

« Bien venu, seigneur Oluf, laisse aller ton désir.

« Arrête-toi un peu et danse avec moi. » Mais la^ etc.

Je ne le dois nullement^ je ne le puis nullement, Car c'est demain mon jour de noces.

Mais la^ etc.

ce Écoute , seigneur Oluf ^ viens danser avec moi : « Je te donnerai deux bottes de peau de bélier. » Mais la, etc.

« Deux bottés de peau de bélier vont si bien à la jambe a Les éperons dorés s'y attacbent bien joliment. » Mais la, etc.

0 Écoute, seigneur Oluf, viens danser avec moi : a Je te donnerai une cbemise de soie. » Mais la, etc.

« Une cbemise d^ soie, si blancbe et si fine, a Ma mère l'a blancbie avec du dair de lune. » Mais la, etc.

Je ne le dois nullement, je ne le puis nullement. Car c'est demain mon jour de noces.

Mais la, etc.

<v Écoute, seigneur Oluf , viens danser avec moi : « Je te donnerai une écharpe d'or. » Mais la, etc.

Une écbarpe d'or, je la prendrais volontiers, Mais je ne dois point danser avec toi. Mais la, etc.

« Et si tu ne veux pas danser avec moi,

« La maladie et la peste te suivront désormais. »

Mais la, etc.

Et elle lui donna au milieu du cœur un coup

PS I.ALI.SHAGNE, 59

Gomme il n'en ayalt jamais ressenti.

Mais la, etc.

Elle releva sur son cbeval rouge^

« Maintenant^ cbevauclie vers ta fiancéet »

Mais la^ etc.

Et quand il arriva à la porte du château, Sa mère y était, elle y était appuyée. Mais la, etc.

« Écoute donc, seigneur Oluf , mon Ûls chéri j « Pourquoi ta Joue est-elle si pâle ? » Mais la^ etc.

« Et je puis bien avoir la joue aussi pâle» « J'ai été & la danse du roi des elfes. » Mais la, etc.

a Écoute, mon fils, toi qui es bien prudent : a Ta jeune fiancée, que vais-je lui dire? » Mais la^ etc.

« Dis-lui que je suis dans le bois à cette heuro (f Pour essayer mon cheval et mes chiens. » Mais la, etc.

Le lendemain, quand il fut jour,

La fiancée vint avec le cortège des noces.

Mais la, etc.

Ils versèrent de l'hydromel, ils versèrent du vin : « Où est le seigneur Oluf , mon fiancé ? » Mais la, etc.

« Le seigneur Oluf vient de chevaucher dans le bois, à cette heure, « Pour essayer son cheval et ses chiens. » Mais la, etc.

La fiancée leva le drap écarlate.

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Le seigneur Oluf était étendu et mort.

Mais la^ et€.

Le lendemain de grand matin, au petit jour. Trois cadavres étaient emportés hors du château. Mais la danse va si vite par la forêt.

II existe dans une partie de rAutriche une tradition qui a beaucoup de rapport avec celle-ci, quoiqu'elle soit d'origine slave : c'est la tradition de la danseuse nocturne, qui est connue, dans les pays slaves, sous le nom' de Wili. Les wilis sont des fiancées qui sont aiortes avant le jour des noces. Les pauvres jeunes créatures ne peuvent demeurer tranquilles dans leur tombeau. Dans leurs cœurs éteints^ dans leurs pieds morts est resté cet amour de la danse qu'elles n'ont pu satisfaire durant lenr vie 5 et, à minuit, elles se lèvent > se rassemblent en troupes sur la grande route, et malheur au jeune homme qui les rencontre ! Il faut qu'il danse avec elles; elles l'enlacent avec un désir effréné, et il danse avec elles jusqu'à ce qu'il tombe mort. Parées de leurs habits de noces, des couronnes de fleurs 'sur la tête, des anneaux étincelants à leurs doigts , les wilis dansent au clair de lune comme les elfes. Leur figure , quoique d'un blanc de neige , est belle de jeunesse; elles rient avec une joie si efiroyable, elles vous appellent avec tant de séduction; leur air a de si douces promesses I Ces bacchantes mortes sont irrésistibles.

Le peuple, en voyant mourir des fiancées pleines de jeunesse, ne pouvait se persuader que tant d'éclat et de

beauté dussent tomber sans retour dans Tanéanlis* sèment, et de là naquit la croyance que la fiancée recherche encore après sa mort les joies dont elle a été privée.

Gela nous rappelle un des plus beaux poèmes de Goethe, la Fiancée de CoHnthe^ avec lequel le public français a fait depuis longtemps connaissance par le livre de madame de Staël. Le sujet de ce poème est des plus anciens , et se perd dans la nuit antique des fables thes« saliennes. ^Elien le raconte^ et Philostrate rapporte un fait semblable dans la vie d'Apollonius de Thiane \ c'est la triste histoire nuptiale , où la fiancée est une lamie.

Il est remarquable que les catastrophes les plus effrayantes dans les traditions populaires arrivent ordinalrement aux fêtes de noces , et Teifroi qui domine tout d'un coup contraste d'autant plus durement avec la gaieté de l'entourage , avec les joyeux préparatifs, avec la musique entraînante. Tant que nos lèvres n'ont pas encore touché le bord de la coupe , la précieuse liqueur peut être renversée. Un sombre convive peut entrer qui n'a été invité par personne, et que pourtant personne n'a le courage de renvoyer. II dit à la fiancée un mot à Foreille , et la fiancée pâlit. Il fait un signe au fiancé , et celui-ci le suit hors de la salle, marche bien loin avec lui dans la nuit orageuse, et ne.revient jamais. C'est ordinairement une promesse d'amour antérieur, qui fait qu'une froide main de spectre vient séparer ainsi le fiancé et la fiancée. Quand le seigneur Peter de Staufenberg ir. 4

s'assit au banquet de noces y il regarda par hasard en Tair , et vit un petit pied blanc qui sortait par le plafond de la salle. Il reconnut le pied de cette ondine y avec laquelle il avait eu précédemment la liaison la plus tendre, et il comprit bien à ce signe qu'après son manque de foi, c'en était fait de sa vie. Il se fait , en conséquence , apporter le viatique^ et se prépare à la mort. On parle encore beaucoup de cette histoire , et on la chante dans les pays allemands. On ajoute que la nixe , comme nous appelons les ondines, a invisiblement embrassé le chevalier infidèle , et l'a étranglé dans cet embrassement. Les femmes sont profondément émues par cette tragique histoire. J'ai vu plus d'un œil bleu pleurer à cette occasion , mais aussi plus d'une lèvre sourire ironiquement, et cette lèvre était celle de quelque jeune esprit fort qui ne pouvait se résoudre à croire que les nixes sont si cruelles. Il se repentira plus tard de son incrédulité.

Les nixes ont la plus grande ressemblance avec les elfes. Elles ont les mêmes charmes, le même pouvoir de séduction, et aiment aussi la danse. Les elfes dansent la nuit sur les prairies, sur les marécages, sous des chênes antiques, dans les clairières, et laissent sur le sol des traces qu'on nomme cercles des elfes. Les nixes dansent près des étangs et des rivières. On les a vues aussi danser sur l'eau la veille du jour où quelqu'un devait se noyer. Souvent aussi elles viennent aux réunions des hommes et dansent tout à fait comme nous autres. On reconnaît la jeune nixe à Tourlet de sa robe qui est

DE l'alibmagns. 63

toujours mouillé. Le nix mâle est reconnaissable à ses dents qui sont vertes. D'aiHeurs , il porte ordinairement un chapeau vert. Malheur à la jeune fille qui danse trop longtemps avec lui. On raconte l'histoire suivante :

A Laybach, habitait dans la rivière qui porte le même nom, un esprit ondin qu'on appelait Nix ouThomme des eaux. Il s'était montré pendant la nuit aux pécheurs et aux bateliers y et, pendant le jour, à d'autres personnes; si bien , que chacun pouvait raconter comment il était sorti des eaux , et s'était fait voir sous forme humaine. Dans l'année IMl , le premier dimanche de juil* let, tout le voisinage se rassembla, selon l'ancienne coutume , à Laybach , sur le vieux marché , près de la fontaine qui était bien gaiement ombragée par un beau tilleul. Ils mangèrent, avec l'amitié de bons voisins , leur dîner au son de la musique, puis se mirent à danser. Au bout de quelque temps arriva un jeune homme bien taillé et bien vêtu , qui paraissait vouloh* prendre pa|[t à la danse. Il salua poliment toute la réunion et présenta amicalement à chacun sa main qui était toute molle et froide comme la glace, et produisait au toucher un singulier sentiment de frisson ; puis il invita à danser une jeune fille , belle et bien parée , qui était fraîche, hardie et d'un commerce facile et s'appelait Ursula Schœferin; elle sut parfaitement s'accommoder àjsa manière ^ et se mettre de moitié dans ses farces amusantes. Quand elle eut ainsi dansé quelque temps avec ardeur, ils tourbillonnèrent hors de la place qu'enfermait ordinairement

le cercle de la danse, et toujours plus loin^ d'abord depuis le tilleul jusqu'à Sitticherhof, puis, plus loin encore jusqu'à la Laybach où il plongea avec elle, en présence de beaucoup de bateliers , et tous deux disparurent.

Le tilleul resta debout jusqu'en Tannée 1 638 où on rabattit à cause de sa vieillesse.

Cette m6me tradition euste avec tontes sortes de variations. La^plus belle est celle du Danemark, dans le cycle de chansons qui célèbre la ruine du régicide Marsk-Stig et de toute sa naaison. Le nix parle ainsi à sa mère:

« Ma chérie, donnez-moi nn conseil tout de snite, (( Ponr que je puisse mettre en mon pouvoir la fille de Marsk- Stig. »

Il me semble mauvais de sortir à cheval.

Elle lui fit un cheval d*eau bien pure ;

La bride et la selle étaient du sable le plus fin.

11 me> etc.

Elle le changea bien joliment en chevalier ; Alors il s'en alla vers le dôme de Sainte-Marie. Il me^ etc.

11 attacha son cheval au portail de TégUse, Et fit trois fois le tour de Téglise.

11 me, etc.

L'homme de la mer entra dans Téglise.

Alors toutes les figures des saints se retournèrent un peu.

Il me, etc.

Le prêtre devant l'autel dit :

« Quel bon chevalier peut être celtd-ci ? »

11 me, etc.

DE l'alleuagne. CS

La jeune fille de Marsk-Stig dit sous son voile : et Plût au ciel que ce cheyalier fût le mien! » Il me, etc.

Il passa sur un banc, puis sur deux :

« 0 fille de Marsk-Stig donnez-moi votre foil » ^

« Il me, etc. >

Il passa sur quatre et sur cinq :

« O fille de Marsk-Stig^ suis-moi dans ma maison, k

Il me, etc.

La fille 4e Marsk-Stig tendit sa main vers lui : « Je te donne ma foi et je te suis. » Il me, etc.

Alors un cortège nuptial sortit de Téglise^

Et ils dansèrent joyeusement sans aucun danger.

Il me, etc.

Us s'éloignèrent en dansant jusqu'au rivage. A la fin personne n'était plus auprès d'eux. U me, etc.

« 0 fille de Marsk-Stig ! tiens mon cheval , « Pour que je te bâtisse un joli petit vaisseau. » U me, etc.

Et quand ils arrivèrent sur le sable blanc

Tous les petits vaisseaux se tournèrent vers la grève.

U me, etc.

Et quand ils arrivèi'ent au milieu du Sund, La fille de Marsk-Stig tomba dans la mer. Il me, etc.

Ils entendirent sur le rivage, pendant longtemps, Comme la fille de Marsk-Stig cria dans Teau. 11 me, etc.

Je conseille à toutes les jeunes filles

De ne pas se livrer si ardemment à la danse.

Il me semble mauvais de sortir à cheval..

Nous aussi| nous donnons à certaines jeunes filles le fiage conseil de ne pas danser avec le premier venu. Mais les jeunes personnes craignent toujours de ne pas avoir assez de danseurs^ et plutôt que de s'exposer au danger de faire tapisserie, elles se jetteront volontiers dans les bras de Thomme des eaux.

Mais quelquefois aussi , les nixes ont payé bien cher le plaisir qu'elles trouvaient à fréquenter les hommes. Je trouve là-dessus une histoire qui m'a rempli d'une singulière pitié.

A Epfenbach; près de Sinzheim, pn voyait, depuis bien longtemps, chaque soir, trois belles jeunes filles, habillées de blanc, venu* à l'assemblée des fileuses du village. Elles apportaient toujours de nouvelles chansons et de nouveaux airs, savaient des contes et des jeux fort jolis, et puis, leurs fuseaux et leurs quenouilles avaient quelque chose de particulier, et aucune fileuse ne pouvait filer aussi fin et aussi vite qu'elles* Mais quand onze heures sonnaient, elles se levaient, emportaient leurs quenouilles, et aucune prière ne pouvait les retenir un instant de plus. On ne savait d'où elles venaient ni où elles allaient : on ne les nommait que les blanches filles du lac, ou les sœurs du lac. Les jeunes garçons avaient grand plaisir à les voir et en devenaient amoureux; mais le plus épris, fut le fils du maître

d'ëcole. n ne pouvait se rassasier de les entendre et de parler avec elles, et rien ne le chagrinait plus que de les voir partir de si bonne heure chaque soir. H lui vint un jour dans Tidée de retarder d'une heure l'horloge du village, et pendant les entretiens et les amusements du soir, personne ne s'aperçut que l'heure arrivât plus lentement. Quand la cloche sonna onze fois, quoiqu'il fût réellement minuit, les trois jeunes filles se levèrent, empaquetèrent leurs quenouilles et s*en furent. Le lendemain matin, quelques gens passant près du lac, entendirent des gémissements 'et virent sur Teau trois places sanglantes. Depuis ce jour, les trois sœurs ne revinrent plus à la veillée. Lé fils du maître d^école fut atteint de consomption et mourut bientôt après.

Il y a un charme indéfinissable dans Texistence des nixes. L'homme peut se figurer sous cette nappe d'eau des mystères si doux et de si horribles. Les poissons, qui seuls eh peuvent savoir quelque chose, sont muets. Ou bien se tairaient-ils par prudence? Ne sont-ils pas effrayés par quelque menace cruelle, en cas qu'ils trahissent les secrets du silencieux royaume des ondes? Un tel empire aquatique avec ses mystères voluptueux et ses terreurs secrètes rappelle Venise* P.eut-étre Venise elle-même était une de ces républiques ondines surgis'' sant du fond de TAdriatique, à la lumière du jour, avec ses palais de marbre, ses sirènes aux voiles noirs, ses inquisiteurs d'État, son pont des soupirs^ ses masques riants. Quand les enchantements de Venise seront ré-

tombés au fond des lagunes, son histoire paraîtra un conte de fées, et la nourrice fera aux enfants de grands récils sur l'empire des nixes dont Ta race, à force de persévérance et de ruse, était parvenue à régner même sur la terre ferme ; mais qui fut à la tin déchirée par un aigle à deux têtes.

Le mystère est le caractère des nixes, de même que le rêve aérien est celui des elfes. Les deux races ne furent peut-être pas très-distinctes dans la tradition primitive, et ce ne fut que plus tard qu'on les sépara. Les noms même ne sont pas des données positives à cet égard. En Scandinavie, tous les esprits sont des elfes, aljes^ et la seule différence est celle des alfes blancs et des alfes noirs. Ceux-ci sont véritablement les kobolds. En Danemark , comme je Fai déjà remarqué , on donne le nom de nix aux kobolds domestiques qu'on nomme même nissen.

Puis, il existe des anomalies ; des nixes qui n'ont de forme humaine que jusqu'aux hanches et qui se te^minent en queue de poisson, ou dont la partie supérieure est une belle femme et Tinférieure un serpent, comme votre Mélusine la bien-aimée du comte Raimond de Poitiers*

Heureux Raimond dont la maltresse n'était serpent qu'à moitié !

Il arrive encore souvent que les nixes, quand ils ont avec les hommes un commerce amoureux, ne demandent pas seulement le secret, mais qu'ils prient en outre

DE l\llemagne. 60

qu'on veuille bien ne jamais faire de question sur leur origine, leur domicile et leur parenté. Ils ne disent pas non plus leur nom véritable; mais ils se donnent vis-àvis des hommes un nom de guerre. L'époux de la princesse de Glèves se nommait Hélias. Ëtait-il nix ou elfe? Le cygne qui l'amena sur le rivage, me fait penser à la ti*adition de ces êtres qu'on appelle les femmes cygnes. Voici le récit relatif à cet Héliàs, comme il se trouve dans nos contes populaires.

En l'année 7H, vivait Béatrix, fllle unique du duc de Cièves. Son père était mort, et elle était dame de Glèves. et de beaucoup d'autres pays. tJn jour la jeune châtelaine était assise dans le château de Nimvègue ; il faisait beau, le temps était clair et elle regardait dans le Rhin. Elle y vit une singulière chose. Un cygne blanc descendait le fleuve^ et il portait au cou une chaîne d'or. A la chaîne était attaché un petit vaisseau que tirait ce cygne ; dans le vaisseau était assis un bel homme; il tenait un glaive d'or dans la main, un coi* de chasse pendait à son côté, et il avait au doigt un anneau précieux. Ce jeune homme mit pied à terre, et il eut beaucoup de paroles avec la demoiselle : il lui dit qu'il protégerait ses domaines et chasserait ses ennemis. Ce jeune homme lui plut si bien, qu'elle s'en fit aimer et le prit pour époux. Mais il lui dit : <x Ne me questionnez jamais sur ma race ni sur mon origine, car du jour où vous me le demanderez, je serai séparé de vous, et vous ne me reverrez jamais. » Et il lui dit encore qu'il s'appelait Hélias. Il

^ ŒUVRES DE HEKRI BEIXE.

était grand de corps, tout comme un géant. Us eurent depuis ensemble plusieurs enfants. Mais au bout de quelques années, une nuit que cet Hélias était dans le lit à côté de sa femme, la princesse lui dit, sans prendre garde : a Seigneur, ne voudrez-vous pas dire à vos enfants d*oii vous sortez? b â ces mots, Hélias quitta la dame, sauta dans son vaisseau de cygne et ne fut plus revu depuis. La femme se chagrina et mourut de repentir dans la même année. Il parait pourtant qu'il laissa à ses trois enfants ses trois joyaux , le glaive , le cor et Tanneau. Ses descendants existent encore, et dans le château de Clèves s'élève une haute tour au sommet de laquelle tourne un cygne : on l'appelle Tour du Cygne, en mémoire de l'événement.

Que de fois en descendant le Rhin et passant devant la Tour-du-Cygne, à Clèves, ai-je pensé au mystérieux chevalier qui ne voulut pas dire qui il était; qu'une question à ce sujet sufTit même pour Tarracher des bras de sa bfen-aimée. Il est vrai que les femmes qui interrogent trop sont fort ennuyeuses. Belles, employez vos lèvres aux baisers, et non aux questions, je vous en prie.

Les elfes et les nixes peuvent faire des enchantements et prendre la forme qui leur plaît; mais eux-mêmes sont quelquefois aussi changés, par des esprits ou par des nécromanciens puissants, et toutes sortes d'êtres monstrueux; mais ils sont délivrés par l'amour, comme dans la Belle et la Béte. Il faut ordinairement que la créature

informe soit embrassée trois fois^ et elle se métamorphose en jeuue prince ou en fée. Aussitôt que ypua surmontez votre répugnance pour le laid, et que môme vous arrivez à l'aimer, le laid se change en beauté : aucun enchantement ne résiste à l'amour. L'amour est lui»méme le plus énergique sortilège. Tous les autres enchantements doivent lui céder : il n'est impuissant que contre un seul pouvoir. Lequel? Ce ne sont ni le feu, ni Teau, ni Tair , ni la terre avec tous ses métaux ; c'est le temps.

J'ai extrait de la compilation des frères Grimm quel* ques-unes des traditions que j'ai rapportées; mais mon meilleur guide est le bon vieux Johannes Prœtorius, dont VAnthropodemus plutonicus , ou nouvelle Description universelle de toutes sortes d*hommes merveilleux, parut, en 1666, à Magdebourg. Cette année est remarquable; c'est l'année pour laquelle on avait prédit la fin du monde. Le contenu du livre est un ramas de sottises, de superstitions empilées et de citations savantes. Le livre fait le môme effet qu'une boutique de curiosités sur le quai Malaquais ou sur le quai Voltaire, Reliques de toutes les religions disparues , ustensiles de pays fabu • leux , entremêlés de crucifix et de madones éteintes : vrai bric-à-brac. Les sujets sont classés par ordre alpha-» bétique, et les noms de cet alphabet sont choisis avec un curieux arbitraire. La division est aussi fort amusante. Ainsi, quand l'auteur parle des revenants, il traite d'abord des revenants réels , puis des revenants sup-

posés 9 c'est-à-dire des imposteurs qui se déguisent en spectres. Mais il est plein d'instruction y et dans ce livre se sont conservées des traditions fort importantes pour la connaissance de la religion des anciens Germains^ ou tout au moins intéressantes comme curiosités. Par exemple^ vous ne savez pastous, vous autres, qu'il existe des évoques de mer. Je crois que la Gazette de France elle-même ne le sait pas. Et cependant ce serait un grand point pour beaucoup de gens de savoir que le christianisme a, dans TOcéan, des adhérents, et certainement en très-grand nombre. Peut-être la majorité des créatures sous-marines sont-elles chrétiennes^ au moins aussi bonnes chrétiennes que la majorité des Français. J'avais bien quelque envie de le taire pour ne pas faire cette joie au parti ultramontain. Mais, puisque je parle ici des hommes aquatiques, la conscience allemande exige que je parle aussi des évêques de mer.

Prsetorius dit textuellement ce qui suit :

a On lit dans les chroniques hollandaises que Cornélius d'Amsterdam avait écrit à un médecin, nommé Gelbert, à Rome, qu'on avait pris, en 1531, dans la mer du Nord, tout près d'Ëlpach, un hofiime océanique, qui avait tout l'air d'un évêque de Téglise romaine, et qu'on l'avait envoyé au roi de Pologne. Mais, comme il n'avait voulu absolument rien manger de ce qu'on lui avait offert, il était mort le troisième jour. II n'avait pas parlé, mais poussé seulement de gros soupirs, b

Une page plus loin, Praetorius donne un autre exemple.

a En Tan U33, on trouva, dans la Baltique, vers les côtes de Pologne, un homme océanique tout à fait semblable à un évéque. Il avait sur la tête une milre épiscopale, une crosse à la main, et portait un vêtement sacerdotal. Il se laissa toucher particulièrement par les évéques du pays, et leur fit des honneurs, mais sans parler. Le roi voulut le faire garder dans une tour, mais il s*y opposa par gestes, et les évéques prièrent qu'on le laissât rentrer dans son élément, ce qu'on fit. Et il fut accompagné par deux évéques, et il se montra de bonne humeur. Aussitôt qu'il entra dans l'eau, il fit le signe de la croix, et plongea. Depuis ce temps, on ne Ta plus revu. On peut lire cette histoire dans les chroniques de Flandre, dans FHistoire ecclésiastique de Spondanus, comme aussi dans les Memorabilia de Volfius. o

J*ai rapporté textuellement ces deux histoires en indiquant mes sources pour qu'on ne s'imaginât pas que j'avais inventé les évéques de mer. Je me garderai bien d'inventer un plus grand nombre de prêtres. J'ai déjà bien assez de ceux que nous voyons. J'en connais même que je voudrais voir rendre visite à leurs collègues de l'Océan, et réjouir de leur présence la chrétienté sousmarine. L'incrédulité n'est pas encore tombée dans les profondeurs de TOcéan; on n'y a pas encore imprimé de Voltaire à cinq sous ; les évéques de mer y nagent encore paisiblement au milieu de leurs troupeaux de fidèles.

Quelques Anglais s'entretenaient hier avec moi sur la II. 6

réforme de Téglise anglicane épiscopale : je leur ai donné le conseil de faire de leurs évoques de terre autant d' évoques de mer.

J'ai à parler encore subsidiairement des femmes» cygnes dont j'ai déjà fait mention en passant. Sont-ce des esprits aquatiques? des esprits aériens? des magiciennes? La tradition ne les caractérise pas exactement. Elles descendent souvent des hauteurs de l'air sur leurs ailes de cygne, déposent leur enveloppe empennée comtne une robe, paraissent alors comme de belles jeunes filles, et se baignent dans les parties retirées des rivières. Sont-elles surprises alors par quelque gaillard curieux, elles s'élancent promptement, reprennent leur peau emplumée, et sous la forme de cygne remontent dans les airs. Nous lisons dans les contes populaires de MussBUS, la belle histoire d'un jeune chevalier qui réussit à dérober un de ces vêtements de plumes; quand les jeunes filles sortirent du bain, rentrèrent dans leur enveloppe et s'enfuirent dans les airs, il en resta en arrière une qui chercha en vain son plumage. Elle ne peut plus s'envoler, \erse des larmes abondantes, elle est admirablement belle, et le rusé chevalier Tépouse. Hs vivent heureux pendant sept ans ; mais un jour, en Tabsence de son mari, la femme trouve sa robe emplumée dans une armoire cachée; elle s'y glisse et s'envole.

* II est souvent question d'un pareil vêtement de plumes dans les vieilles chansons danoises, mais d'une

DE l'allbmagke. 75

manière obscure et très-étrange. Là nous trouvons des traces de Fart magique le plus ancien, des retentissements du paganisme du Nord, qui nous reviennent soudain en mémoire comme un songe à demi oublié. Je ne puis me dispenser de rapporter une vieille chanson où il est non-seulement question de la peau plumifère^ mais aussi des hommes-corbeaux qui font peut-être le pen<> dant des filles-cygnes. Cette chanson est effrayante^ terrible^ sombre comme le Nord lui-même, et cependant^ ramouf le plus doux s'y épanouit. Le refrain ei^t toujours : c'est ainsi qu'il vole sur la mer. C'est une chanson de magie, et son charme agit toujours. •• Écoutez 1 écoutez!

Le roi et la jeune reine sont assis là-bas à une large table^ Et ils parlent beaucoup d'un voyage sur la mer saldd* C'est ainsi qu'il vole sur la mer!

Le roi et la jeune reine s'embarquent sur la mer salée; Tous deax vioieiit à regretter que la relue ne fût paA restée & la maison.

C'est ainsi> etc.

Leur Taisseau commença & l'arrêter^ ^oiqu'U fût ptès de terre; Alors vint en volant mi eorbaati féroce qui voulait le précipiter daus l'abtme.

C'est ainsi^ etc.

« Quelqu'un esl^U donc caclié soiu les VagueS; ^ retient lé petit vaisseau r a Je donne de l'argent et de Tor^ si le vent peut nous pousser. » C'est ainsi, etc.

« Écoute cela^ cruel corbeau^ ne nous précipite pas dans l'abîme.

76 ŒUVRES DE HENRI HEIIfB.

a Ta auras de Tor et de Targent, vingt livres bien pesées. » C'est ainsi^ etc.

— a De Tor et de l'argent, je ne m'en soncie guère, je demande un antre don;

« Je veux avoir de toi ce que ta as sons ta oeintare. C'est ainsi, etc.

u De Tor et de l'argent, j'en ai moi-môme, cela ne me sert à rien; a Ce qni est si beau sous ta ceintore, c'est là ce qui me feit envie. »

C'est ainsi, etc.

— « Je n'ai rien sous ma ceinture que ma clef qui est petite : «Je pourrai m'en faire forger beaucoup d'autres, si Dieu me renvoie vivante chez moi. »

C'est ainsi, etc.

Elle tira sa petite clef et la jeta par-dessus le bord : Le faroQche corbeau s'enfuit au loin en emportant joyeusement sa parole.

La reine se promena sur la plage blanche : son malaise était grand :

Elle sentit alors que Germann^ le joyeux héros, était vivant sons son sein.

C'est ainsi, etc.

n ne se passa guère plus de dnq lunes depuis ce temps; La reine arrive avec hâte dans la salle élevée, elle accouche d\m fils très-beau.

C'est ainsi, etc.

Il naquit le soir et fût baptisé dans la même nuit Ils le nommèrent Germann le joyeux héros, parce qu'ils pensaient le sauver ainsi.

C'est ainsi, etc.

Us relevèrent pendant un hiver et pendant neuf hivers, *

DE l'allbmagne. 77

Il devint le garçon le plus résolu que les yeux pussent voir. C'est ainsi, etc.

Le garçon se fortifia, il grandit si bien qu'il pouvait bien monter Son coursier :

Chaque fois que sa mère le voyait^ elle était pleine d'inquiétude et de soucis.

C'est ainsi, etc.

« Oh ! dites-moi , mère chérie , oh I faites-le-moi savoir : « Pourquoi vous chagrinez-vous si lamentablement quand je passe?»

C'est ainsi^ etc.

— « Écoute» Germann> héros joyeux, Je puis bien me plaindre pour toi,

a J'ai dû, quand ta étais encore bien petit, te promettre à un monstre. 9

— « Écoutez, ma'^nère chérie, laissez votre chagrin.

c Le sort qui m'est destiné, personne ne m'en peut préserver. » C'est ainsi, etc.

C'était un jeudi matin, dans l'automne, alors que le jour commence, La chambre des f emmies était ouverte, il arriva un bruit sauvage. C'est ainsi, etc.

L'afireux corbeau entra, se plaça devant la reine : «Souvenez-vous de ce que vous m'avez promis, très-gracieuse reine.»

C'est ainsi, etc. *

Mais elle. jura par Dieu, elle jura par les saints,

Qu'elle ne connaissait ni fille, ni fils, qu'elle eût sur cette terre.

C'est ainsi, etc.

L'affreux oiseau s'envola; combien son cri était effroyable 1

78 ŒUVRES DB HBNRI |tBilfS.

a OÙ trouveiai-je Gennann ^ le joyeux héros^ qu'elle m'^ donnée cela est vrai. »

C'est aiDsi^ etc.

Germann désirait alors épouser une jeune fille^ car il avait quioie années révolues.

C'était la fille du roi d'Angleterre, qui était la pku belle damoiselle.

C'est ainsi, etc.

Et son cœur désirait tant ttreauprèa de a«flaaoéepi<eini9et

c( Comment arriverai-je pa^^essus la mer à Tlle entoura de

lots? »

• Ce fut Germann, le joyeux héros, qui mit son habit écarlittat

Il entra dans la grande salle et vint éàimX sa m^ 0I1M9.

C'est ainsi, etc.

Germann, le joyeux héros, entra avec son habit écarlate. « Ma mère, prétez-moi vqU^ pei^u dtt plumas pour passer la mer salée.»

C'est ainsi, etc.

«•» « Ma peau de plumes est sospendoe en haut dans un coin 9 les plumes tombent toutes à terre.

« Si tu vas dans un pays étranger, je ne te rsvsfial jamais.

C'est ainsi, etc.

a Les ailes ne sont plus assez larges, elles plongeai si profondément sous les nuages.

« Et si je vis jusqu'à Tété, je les ferai remettre à neuf. » C'est aipsi, etc.

11 s'enveloppa dans la peau de plumes, et vola bien loin sur la mer.

Alors il rencontra le farouche corbeau qui repose là-bas sur 111e. C'est aiusi, etc.

Il Yoliiit çà et là, il volait si content vers Tile ;

Quand il arriva an milieu du Sund, il entendit une voix affreuse.

C'est ainsi^ etc.

cr Sois le bienvenu, Germann^ le héros joyeux : où es-tu resté si longtemps?

« Ta mère t'a donné à moi, quand tu étais encore tout petit et tendre. »

— « Laisse-moi passer, laisse-moi voler, que Je parle avec ma bien-aimée ;

« Nous nous retrouverons tous deux ici, quand je reviendrai de chez elle. »

C'est ainsi, etc.

—a Alors je veux te marquer, puisque tu yoles outre, a Quand tu viendras au milieu dea ohevaliera et des éouyers, ta n'oublieras pas ta parole, n C'est ainsi, etc.

Il lui arracha l'oeil droit, but la moitié du sang de son cœur t Le chevalier s'en l'ut vers sa fiancée : son désir était si grand I C'est ainsi, etc.

n s'assit dans la chambre de la damoiselle, tout sanglant et tout pâle;

Tontes les Jeunes fllles, dans la chambre, quittèrent aussitôt le Jeu et le rire.

C'est ainsi, etc.

Toutes les jeunes filles restaient assises et tranquilles ; Mais la fière damoiselle Adelutz jeta loin d'elle la couture et les ciseaux.

C'est ainsi, etc.

Toutes les jeunes filles restèrent immobiles et quittèrent le jeu et le rire;

Mais la fière djunoiselle Adelntz joignit ses deux mains. C'est ainsi^ etc.

« Soye2 le bienvenu, Gennann, le joyenx héros; à qnel jea avesvous été?

« Gomment v . s habits 8ont4ls si sanglants^ et vos jones si piles ? » G*est ainsi^ etc.

— « Adien, chère damoiselle Adelntz, il lant qne mes ailes m'emportent:

o Celni qni m*a arraché l'œil, veut aussi avoir mon jeune corps. » C'est ainsi, etc.

Elle tire un peigne d'argent; elle-même lui peigne ses cheveux. A chaque cheveu qu'elle peigne, elle verse des larmes pesantes. C'est ainsi, etc.

A chaque boucle qu'elle lui roule, elle verse des larmes pesantes. Elle maudit sa mère qui lui a fait un sort si cruel. C'est ainsi, etc.

C'était la fière Adelutz qui l'attira dans- ses deux bras : « Maudite soit ta méchante mère qui nous a jetés dans de telles souffrances 1»

C'est ainsi, etc.

^ c Écoutez, chère damoiselle Adelutz, ne maudissez pas ma mère:

« Elle n'a pu faire comme elle voulaii, chacun est sous la volonté de son destin. »

C'est ainsi, etc.

Il se mit dans la peau de plumes, et vola bien haut sous le ciel. Elle se mit dans une autre peau, et vola toujours près de lui. C'est ainsi, etc.

« Retournez, chère damoiselle Adelutz, oh ! retournez chez vous. « La porte de votre salle est ouverte, vos clefs sont restées sur la pierre. »

C'est ainsi, etc.

DE LALLEUAGNE. 81

» « La porte de ma salle peut rester ouverte , mes clefs peuvent être sur la pierre.

« Je vous suivrai partout aussi loin que là où tous avez reçu vos blessures. »

C'est ain^i, etc.

Tous les oiseaux qu'elle vit ou rencontra, elle les coupa en morceaux.

Il n'y eut que l'horrible corbeau féroce qu'elle ne réussit pas à trouver.

Cest ainsi^ etc.

C'était la flère damoiselle Adelutz^ qui abattit son vol sur la plage;

Elle ne trouva pas Gennann, le héros joyeux^ mais sa main droite mutilée.

C'est ainsi^ etc.

Alors courroucée, elle éleva son vol sous les nuages pour rencontrer le féroce corbeau.

Elle vola vers l'Occident, elle vola vers l'Orient : il fallait qu'il reçût la mort de sa main^ à elle.

C'est ainsi^ etc.

Tous les oiseaux qui vinrent devant ses ciseaux , elle les coupa en trois.

Puis^ elle rencontra le féroce corbeau et le coupa en deux. C'est ainsij etc.

Et elle vola longtemps sur la bruyère sauvage, jusqu'à ce qu'elle fût morte de douleur;

Ce fut pour Germann, le héros joyeux, qu'elle souffrit tant de chagrin et de désespoir.

C'est ainsi qu'il vole sur la mer !

On prétend que les susdites filles -cygnes sont les walkyries des Scandinaves, Celles-ci sont en effet des II. 5-

8â ŒUVRES DB HBMRI HEINE.

femmes qui fendent Tair avee des ailes blanehes^ ordinairement la veille d'un combat dont elles fixent le sort par leurs secrètes décisions. Elles ont aussi Tbabitude de s'offrir aux yeux des héros, dans les chemins solitaires des forêts, et de leur prédire lOt victoire ou la défaite. On lit dans Prœtorius :

fl II est arrivé que le roi Hother, en Danemark et en Suède, emporté à la chasse par son cheval dans un brouillard, loin des siens, se soit trouvé devant des jeunes filles, qui Font connu, Font salué de son nom et lui ont parié. Et quand il deiaanda qui elles étaient, elles lui ont répondu qu'elles étaient celles qui tenaient dans leurs mains la victoire sur les ennemis à la guerre; qu'elles étaient toujours à la goerve et qu'elles aidaient à combattre, quoiqu'on ne les vtt pas avec les yeux ; que celui à qui elles donnaient la victoire battait et subjuguait ses ennemis, et restait maître de la victoire et du ehamp de bataille, et que Teimemine pouvait pas lui nuire.

a Quand elles lui eurent ainsi parlé, elles disparurent bientôt à ses yeux avec leur entourage, et le roi resta seul en pleine campagne et en plein air. 9

Le moment principal de cette histoire nous raïqpelle Tapparition des trois sorcières aux yeux de Macbeth. La croyance aux walkyries s'était fondue ici dans lâ croyance aux sorcières ^ C'est ainsi que nous trouvons dans les traditions allemandes les trois nornes; mais sous la figure de Vieilles magiciennes ou dé fileuses grotesques, dont Tune tord le chanvre, la seconde humeete

DE L ALLEMAGNS. 83

le fil, et la troisième tourne le rouet. Ces parques septentrionales apparaissent le plus souvent dans les contes d'enfants, dont voici le plus gracieuxi que je tire du livre de Gçimm :

Il était une fille paresseuse et qui ne voulait pas filçr* Sa mère avait beau dire tout ce qu'elle voulait ^ elle ne pouvait pas l'y décider. Enfin la colère et l'impatience emportèrent un jour la mère, au point qu'elle lui donna des coups, ca qui fit pleurer beaucoup la fille. La reine {lassait justement par-là, et quand elle entendit pleurer, elle fit arrêter et demanda à la mère pourquoi eila battait sa fiUe^ tant, qu'où l'entendait dehors qui pieu-* rait. La mère eut boute de révéler la paresse de sa fille et dit : a Je ne puis la détacher du rouet i elle veut filer toujours et éternellement) mais je suis pauvre, et ne peux me procurer le chanvre nécessaire.*-*- Vraiment, dit la reine, je n'eateoda nen avec plus de plaisir que filer^ et ne suis jamais plus ravie que lorsque les rouets tonr< nent ; donnes-moi votre fiUe. Dans le ohftteau, j'ai assea de chanvre } elle pourra filer Ih tant qu'elle aura envie«j» La mère fut bien contente. du fond du coeur, et la reîM prit la fille avec elle* Quand elles furent arrivées aa château, la reine conduisit la jeune fille dans trois cham« bres qui étaient pleines^ du haut jusqu'en bas, du f^ua beau chanvre. « File*iaoi ce chanvre, dit-elle, et quand tu auras fini, tu auras pour époux mon fils aine. Quoique tu sois pauvre, je n*y fais pas attention ^ ton zèle infa<» tigable est une dot suffisante. » La jeune fille s'effraya

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intérieurement^ car elle ne pouvait filer le chanvre, quand

même elle eût vécu trois cents ans et qu'elle eût travaille, chaque jour, du matin jusqu'au soir. Quand elle lut seule elle commença à pleurer, et demeura trois jours assise, sans remuer la main. Au troisième jour, la reine vint, et quand elle vit que rien n'était encore filé, elle s'étonna ; mais la jeune fille se justifia, en disant que le chagrin causé par Féloignement de la maison maternelle l'avait empêchée de commencer. La reine le trouva bon, mais dit en se retirant : a Tu commenceras donc demain à travailler. »

Quand la jeune fille fut de nouveau seule, elle ne sut plus que décider et que faire, et, dans son chagrin, elle vint devant la fenêtre. Elle vit alors vemr trois vieilles fenmies dont l'une avait un pied plat, la seconde une lèvre inférieure qui tombait sur le menton, et la troisième un large pouce. Quand elles furent devant la fenêtre, elles s'arrêtèrent, regardèrent en haut et ofin* rent leur aide à la jeune fille en disant : c Si tu veux nous inviter à ta noce, ne pas avoir honte de nous et nous appeler tes cousines, nous te filerons ton chanvre et en peu de temps. — Ah ! de tout mon cœur, réponditelle , entrez et commencez tout de suite le travail. » Alors elle fit entrer ces trois femmes singulières, et fit dans la première chambre un creux où elles s'établirent et commencèrent à filer. L^une tirait le fil el tournait la roue, l'autre mouillait le fil, la troisième le tordait el frappût du doigt sur la table, et toutes les fois qu'elle

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frappait^ un écheveau du fil le plus fin tombait à terre. Elle cacha à la reine les trois fileuses et lui montra, quand elle vint» Timmense quantité de fil, ce que celleci ne pouvait assez louer. Quand la première chambré fut vide, ce fut le tour de la seconde, puis de la troisième, et celle-ci fut bientôt terminée. Alors les trois femmes prirent congé de la jeune fille en lui disant : « N'oublie pas ce que tu nous a promis, ce sera ton bonheur. x>

Quand la jeune fille montra à la reine les chambres vides et le tas de fil, celle-ci arrangea la noce, et le fiancé se félicita d'avoir une femme si laborieuse et la loua beaucoup, a J'ai trois cousines, dit la jeune fille; comme elles m'ont fait beaucoup de bien, je ne voudrais pas les oublier dans mon bonheur; qu'elles s'asseoient avec nous à table, d La reine et le fiancé donnèrent leur consentement. Quand la fête commença, les trois femmes entrèrent en costumes merveilleux, et la fiancée dit : a Soyez les bienvenues, chères cousines 1 — Ah ! dit le fiancé, pourquoi as-tu de si vilaines amitiés? t Et; s'adressant à la première au pied plat, il lui demanda d'où lui venait un pied aussi plat, a De frapper le rouet, répondit*elle, de frapper le rouet. »' Il s'en alla à la seconde et dit : a D'où vous vient cette lèvre pendante ? — De lécher le chanvre, répondit-elle, de lécher le chanvre. » Puis il demanda à la troisième : <x D'où avez-vous un pouce si large? — De tordre le fil, répondit-elle, de tordre le fil î » Alors le fils du roi s*efifraya et s'écria : a S'il est ainsi, ma belle fiancée ne touchera plus jamais

son rouet. » De cette façon elle fut délivrée de ce maudit filage du chanvre.

Et la morale ? Les Français auxquels j*ai redit ce conte m'en ont toujours demandé la morale. C'est justement^ mes amis^ la différence qui existe entre vous et nous. Nous ne demandons la morale que dans la vie réelle^ mais nullement dan» les Octions de la poésie. Vous pou* vez^ dans tous les cas, apprendre parce récit, qu'on peut faire filer son chanvre par d'autres et pourtant devenir princesse. C'est généreux de la part de la nourrice d'avouer de bonne heure aux enfants qu'il y a encore quelque chose de plus efficace que le travail, et que c'est d'avoir du bonheur. On répète chez nous la tradition d'enfants qui sont nés dana une peau de bonheur et auxquels tout réussit plus tard dans le monde. La croyance au bonheur , comme quelque chose d'inné ou d'accordé fortuiteoaenti est d'origine païenne > et contraste d'une manière charmante avec les idées chrétiennes cil les sou&ances et les privations sont considérées comme les plus hautes faveurs du cieU

Le problème, le but du paganisme , était la conquête du bonheur* Le héros grec le nomme la toison d'or, et le héros germain, le trésor des Nibelungen« La tâche du christianisme fut au contraire l'abnégation, et ses héros souffrirent les tortures du martyre : ils se chargèrent euxmêmes de la croix, et leur plus grande lutte ne leur valut jamais que la conquête d'un tombeau.

On se rappelle f il est vrai > que la toison d'or et le

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trésor des Nibelungen ont préparé de grands maux à leurs possesseurs. Mais ce fut justement l'erreur de oes héros y qu^ils prirent Tor pour le bonheur. Au foud^ ils avaient toujours raison. L'homme doit chercher à ao^ quérir le bonheur sur cette terre, le doux bonheur et non la croix.... Hélas ! il peut attendre jusqu'à ce qu'il arrive au cimetière ; on la mettra alors sur sa fosse, cette croix.

L^apparition de trois femmes mystérieuses , tantôt vieilles, tantôt jeunes, et quf arrivent ou pour secourir ou pour narguer quelque pauvre garçon dans des lieux inconnus , me rappelle la charmante tradition du Wis^ perthalj vallée située près de Loroh aux bords du Rhin. J'ai bien souvent réfléchi sur les trois drôlesses qui sont les héroïnes de cette légende , et je ne saurais dire de quelle mycologie elles so sont échappées. Sont^ellea d'origine Scandinave ou romaine) Quel est leur véritable Age t Elles sont aussi équivoques que rieuses, et je crois que je n*ai rien de mieux à faire que d'insérer dans ces folles tablettes la merveilleuse histoire que j'ai tant de fois entendu raconter aux vieilles femmes de mon pays. La version que je donne ici, différera sans doute de celle dont nous a régalé l'auteur du manuel pour les voyageurs aux bords du Rhin, l'insipide et prosaïque M. Âloïs Bchreiber. Voici cette légende du iVisperthat:

Le Wisperthal est situé dans le voisinage de Loith ^ et cette vallée (car tvispetn signifie parier à voix basse) tire son nom des chuchottements et murmures qui, en la parcourant, vous frôlent Foreille à tout instant, et qui

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ressemblent beaucoup à ces pst ! pst ! mystérieux , qu'on entend à certaines heures du soir dans les rues écartées d'une capitale. Un jour trois jeunes compagnons che* minaient par ce Wisperthal en très-belle humeur , mais ils étaient fort intrigués de ces pst ! pst ! continuels^ dont ils entendaient le murmure sans voir un seul visage. «Bah ! dit de sa voix la plus forte le plus âgé et le plus avisé de ces compagnons, armurier de son état, bah ! ce sont des voix de femmes si laides sans doute qu'elles n*osent se montrer. » A peine eut-il jeté ce défi rusé , qu'il vit apparaître devant lui trois aimables jeunes fenmies qui rinvitèrent avec les manières les plus engageantes, lui et ses camarades, à se reposer dans leur château des fatigues de leur voyage. Ce château se trouvait tout près de là; mais les trois jeunes compagnons ne Tavaient pas remarqué auparavant, peut-être parce qu'il n'était point bâti en rase campagne, mais taillé dans le roc, si bien qu'on n'apercevait du dehors que les petites ogives pointues des fenêtres et une grande porte. Quand ils pénétrèrent dans ce château, ils ne s'émerveillèrent pas médiocrement de la magnificence qui de toutes parts y éblouit leurs yeux. Les trois jeunes femmes qui parais* saient en être les seules habitantes, leur donnèrent un repas exquis, pendant lequel elles se chargèrent ellesmêmes de remplir leurs hanaps d'un vin délicieux. Les jeunes compagnons, dont le cœur s'épanouissait de plus en plus^ n'avaient jamais vu des créatures aussi éclatantes de beauté que ces trois femmes merveilleuses, et

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ils se fiancèrent à elles avec des baisers nombreux et brûlants.' Le troisième jour, les jeunes femmes leur dirent : « Si votre bon plaisir est de passer avec nous le reste de vos jours, aimables fiancés, il faut avant cela qu'une fois encore vous retourniez dans la forêt, et que vous y recueilliez des enseignements sur les chants et les dires des oiseaux. Lorsque vous aurez saisi et bien compris les couplets du passereau, de la pie et du hibou, vous n'aurez plus qu'à revenir pour toujours dans nos bras. »

Là-dessus, les trois jeunes compagnons se rendirent dans la forêt, et après s'être fait un chemin à travers les broussailles et les ronces, se trébuchant maintes fois sur des racines, et laissant accrochés aux épines des lambeaux sanglants de leur peau, ils arivèrentà un arbre où perchait un passereau qui gazouillait les couplets suivants :

Il y avait une fois trois imbéciles qui parcoururent le pays de Cocagne. Les oies rôties vinrent leur voler tout droit devant le bec.

Mais ils dirent: u Que tout est mal arrangé dans ce pauvre pays de Cocagne ! 11 faudrait que ces oies fussent beaucoup plus petites, pour qu'elles pussent nous entrer dans la bouche. »

« Oui, oui ! s'écria l'armurier, l'observation est juste. Lors même que les oies arriveraient toutes rôties à la bouche d'un imbécile, il n'en serait pas plus avancé. Sa bouche étant trop petite , et les oies trop grosses, il n'y verrait pas de remède ! »

Les trois compagnons s'étaient remis en marche :

après s'être fait un chemin à travers les broussailles et les ronces y se trébuchant maintes fois sur des racines et laissant accrochés aux épines des lambeaux sanglants de leur peau^ ils arrivèrent à un arbre, sur les branches duquel sautillait une pie qui caquetait le couplet suivant :

Ma mère était nue pie, mon aïeule était aussi ime pie^ ma bisaïeule était encore nne pie, ma trisaïeule était pie^ et si ma trisaïeule n'était pas morte^ eUe vivrait encore.

« Oui y oui, dit Tarmurier, je comprends cela ! C'est bien là l'histoire universelle. Voilà le résultat final de nos recherches, et les hommes n'en sauront jamais davantage en ce monde, n

Et les trois compagnons s'étaient remis en marche ; et après s'être fait un chemin à travers les broussailles et les ronces, se trébuchant maintes fois sur des racines et laissant accrochés aux épines des lambeaux sanglants de leur peau, ils arrivèrent à un arbre, dans le creux duquel s'était tapi un hibou qui grommelait en lui-même le couplet suivant :

CeM qui s'entretient avec nne femme, est trompé par nne femme; qui s'entretient avec deux femmes^ est trompé par deux femmes j et qui s'entretient avec trois femmes^ est trompé par trois femmes.

a Holà ! s'écria Tarmurier en colère, vilain et misérable oiseau, avec ta vilaine et misérable science qu'on pourrait acheter, au prix d'un liard, du premier men-

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diant saugrenu qu'on rencontre l C'est là un vieux dicton pas$é de mode. Tu jugerais mieux les femmes^ si tu étais gentil et joyeux, comme nous le sommes, ou seulement si tu connaissais nos fiancées au cœur d'or et belles comme le soleil. »

Sur quoi les trois compagnons rebroussèrent chemin*

en fredonnant et en sifflant tout joyeusement ; et après

avoir marché pendant quelques heures» ils se retrou*

vèrent en face du château des rochers. Ils se mirent à

. chanter avec un jovial abandon ce refrain gaillard ;

Verrons fermés, verrous ouverts !

Gentille bien-aimée, qne fais-tn ?

Dors-tu ou veilles-tu?

Veux-tu pleurer ou veux-tu rire?

Et pendant que Tallégresse des jeunes compagnons faisait telle explosion devant la porte du cbAteau, trois petites fenêtres s^ouvrirent au-dessus de cette porte, et de ehaque fenêtre s'avança la tête grise d'une vieille au long nez et à l'œil chassieux. Ces trois vieilles agiteront de plaisir leurs chefs grisonnants, et elles ouvrirent leurs bouches édentées, en criaillant d'une voix chevrotante : « Ah t voici qu'arrivent nos beaux fiancés. Attendez un peu, nos beaux fiancés ! Nous allons vous ouvrir la porte et vous accueillir avec de tendres baisers; désormais vous goûterez le suprême bonheur dans les bras de Tamour. »

Les jeunes compagnons, consternés au dernier point, n'attendirent pas que les portes du château et les bras

Oâ ŒUVRES DE HENRI HEINE.

de leurs gentilles fiancées s'ouvrissent pour eux, mais s'enfuyant à toutes jambes, ils coururent si bien qu'ils arrivèrent le jour même à Lorch. Assis le soir au cabaret devant un broc de vin du Rhin, il leur en fallut vider plus d'une pinte, avant d'être entièrement remis de leur effroi. Quant à l'armurier, il protesta maintenant à voix haute et solennelle que le hibou était l'oiseau le plus sensé du monde, et qu'on le regardait ^ à bon droit, comme un symbole de la sagesse.

J'ai rattaché cette histoire à celle des trois fileuses. Selon Topinion de quelques érudits hellénistes, celles-ci sont les trois Parques; mais nos antiquaires patriotes, qui ne sont pas trop portés pour ce qui sent les études classiques, revendiquent ces trois femmes pour la mythologie Scandinave, en soutenant que ce sont les trois nomes. Ces deux hypothèses pourraient également s'appliquer aux trois fenmies du Wisperthal. Il est diflScile de bien définir ce que c'est que les nomes Scandinaves. On peut les assimiler aux walkyres dont j'ai déjà parlé. Les sagas des poètes islandais nous racontent de ces walkyres les choses les plus merveilleuses; tantôt elles chevauchent dans les airs, au fort des batailles, dont elles décident le sort; tantôt ce sont des amazones nommées filles aux boucliers et combattant pour leurs amants ; tantôt elles apparaissent sous la forme de ces femmes-cygnes dont j'ai rapporté plus haut quelques traits. Il règne dans ces traditions une confusion bru* meuse conuiie le ciel du Nord. Une walkyre de cette

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espèce était la vaillante Sigrune ; dans la saga qui parle d'elle, il y a un touchant épisode qui rappelle la Lénore de Burger, Mais celle-ci parait bien faible en comparaison de l'héroïne du poème Scandinave. Voici un extrait de cette saga :

a Le roi Siegmund, fils de Yolsung, avait pour épouse Borghild de Bralund, et ils donnèrent à leur fils le, nom d*HeIgi; selon Helgi^ fils de Sorward. Siegmund et ôeux de sa race s'appelaient Volsungen. — Hunding était le roi d'un riche pays, nommé d'après lui Hundland; c'était un grand guerrier et le père de nombreux fils, qui étaient allés combattre. Ce roi Hunding et le roi Siegmund vivaient ensemble en inimitié et en guerre, et ils se tuaient mutuellement leurs amis. — Granmar était le nom d'un roi puissant qui résidait sur une hauteur appelée Svarinshoch; il avait beaucoup de fils, dont Tun fut nommé Hodbrod, l'autre Gudmund et le troisième Starkodder. Hodbrod se trouva dans l'assemblée des rois, et il fut fiancé à Sigrune, fille d'Hogèn; mais lorsque celle-ci en apprit la nouvelle, elle monta à cheval avec les walkyres, et traversa les airs et la mer, pour chercher Helgi. Helgi se trouvait alors à Logafiœll j il avait combattu contre les fils d'Hunding, avait tué Alf» Eyiolf, Hiorward et Hervart, et fatigué de la bataille il se reposait souslaRoche-des-Aigles. C'estjà que Sigrune le trouva; elle se jeta à son cou, l'embrassa (sous son casque) et lui dit': Mon père m'a fiancée au méchant fils de Granmar, mais je l'ai nommé brave comme le fils

d'un chat. Dans peu de nuits le prince viendra, si tu ne l'entratnes sur le champ de bataille, et que tu n'enlèves la fille du roi. a Alors le héros se sentit pris d'amour pour la jeune femme ; mais Sigrune avait déjà aimé ardemment le fils de Siegmund, avant de l'avoir vu. La fiHe d'Hogen parlait donc selon son cœur, eii disant qu'il lui fallait Famourd'Helgi.» Mais, continua Sigrune, je pressens, 6 prince, la colère des amis de notre maison, parce que j'ai rompu le désir le plus cher de mon père.» Helgi répondit : a Ne te soucie pas de la colère d'Hogen, ni de la fureur de ta race ; tu vivras chez moi, jeune fille; tu es d'une noble origine , comme je viens de le voir, b Helgi rassembla un grand nombre de guerriers et les embarqua dans des vaisseaux, avec lesquels il se rendit à Frecastein; sur mer ils furent assaillis d'une violente tempête qui menaça leur vie; les éclairs sillonnèrent tout le ciel, la foudre éclata et frappa leurs vaisseaux. Alors ils aperçurent neuf walkyres chevauchant dans les airs, et ils reconnurent Sigrune; bientôt Torage s'apaisa, et ils atteignirent sains et saufs le rivage. Les fils de Granmar étaient campés sur une montagne, lorsque les vaisseaux abordèrent. Gudmund se jeta sur son cheval et descendit à la mer, pour reconnaître les arrivants. Alors les Volsungen hissèrent leurs voiles, et Gudmund dit : a Quel est le roi qui règne sur cette flotte, et qui amène en notre pays cette armée terrible ?» Le fils de Siegmund lui répondit fièrement en lui lançant son défi, et Gundmund s'en retourna chez lui avec des

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nouvelles de guerre. Aussitôt les fils de Granmar ras* semblèrent une armée, où se trouvèrent bien des rois, conjointement avec Hogen, le père de Sigrune, et ses fits Bragi et Dag. Et il se fit une grande bataille, dans laquelle tombèrent tous les fils de Granmar et tous les chefs de leur armée, excepté Dag, le fils d'Hogen qui obtint la paix et jura fidélité aux Volsungen. Sigrune allasùrlechampdebataille, et trouva Hodbrod qui était près de mourir. Elle dit : a Jamais, ô roi Hodbrod, Sigrune de Sevafiœll ne reposera dans tes bras; ta vie eat perdue. Bientôt la griffe du loup déchirera les fils de Granmar. ft Puis elle alla rejoindre Helgi, et fût transportée de joie; le jeune guerrier lui dit : a Malheureusement, ô Alvif r, (celle qui sait tout, un des noms qu'on donnait aux walkyres), malheureusement tout ne s'est pas passé selon tes désirs, mais les nomes conduisent nos destinées; Bragi et Hogen sont tombés ce matin près de Frecastein -*-- c'est moi qui fus leur meurtrier. Et Starkodder tomba à Styrkleif, et à Hlebiorg succombèrent les fils d'HroUang ; Tun d'eux fut le hérQ$ le plus furieux que j*aie vu : après que sa tête fut tranchée, son corps combattait encore. Presque toute ta race gtt par terre maintenant, mutilée et privée de vie ; tu n'as pas gagné en cette bataille ; tu fus prédestinée à n'atteindre que par les combats T accomplissement de tes souhaits. Alors Sigrune versa des larmes, et Helgi dit: «Console-toi, Sigrune, tu étais notre Hildur (déesse guerrière, qui excitait à combattre ) ; les rois même n'évitent pas leur

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destin ! » Elle dit : a Oh ! si je pouvais rappeler à la vie ceux qui sont morts, mais en niéme temps reposer dans tes bras! »

Helgi prit Sigrune pour femme, et elle lui donna des fils. Helgi ne vécut pas longtemps. Dag, le fils d'Hogen, immola des victimes à Odin, en lui demandant du secours pour venger son père, et Odin lui prêta sa terrible lance. Dag trouva son beau-frère dans la contrée appelée Fioturland^ et il le perça. de la lance d'Odin. Ainsi tomba Helgi ; mais Dag se rendit aussitôt à cheval à Sevafiœll, et apporta à Sigrune la nouvelle de la mort de son héros bien-aimé. a Ma sœur, je dois t'annoncer une triste nouvelle. La nécessité me force de te faire verser des larmes : un roi est tombé ce matin à Fiotorland, un roi qui fut le meilleur de tous en ce monde, et dont la tête s'élevait haut au-dessus de celle des plus vaillants guerriers. » Sigrune s'écria : a Puisse ton cœur être transpercé de tous les serments que tu as jurés à Helgi par le flot lumineux du Leiptur ( le fleuve de Fenfer), et par la pierre glaciale baignée de ses eaux! Que jamais vaisseau ne marche sous toi, quelque vent favorable qui le pousse; que jamais coursier ne veuifle plus Remporter, fusses-tu même poursuivi par tes plus cruels ennemis! Que Fépéequetu tires, perde son tranchant, à moins qu'elle ne siffle autour de ta propre tête ! Ah , pour voir la mort d'Helgi vengée sur toi, puisses-tu être changé en loup et vivre dans la forêt, privé de tout bien, de toute joie et de toute nourriture, à moins que tu ne

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bondisses autour des cadavres ! » Dag dit : « Tu es enragée ma sœur! et c'est de la démence, de maudire ton frère. Odinseul fut cause de tous ces malheurs; il jela des ruhnes de discordes parmi les proches parents. Ton frère te présente maintenant les anneaux rouges de la conciliation, il t*offre les contrées entières de Vlandilsve et de Yigdali : prends, ô femme ornée d^anneaux, prends pour toi et ton fils la moitié du royaume, en compensation de ta douleur ! » Sigrune dit : a Jamais je ne résiderai heureuse àSevafiœlI,ni ne me réjouirai de la vie ni la nuit ni lé jour, si Téclat de mon héros n'apparatt à la porte de la tombe, et que le coursier de mon roi, Vigbiœr aux rênes d'or, ne s'élance sous lui, pour que je puisse le saisir et le serrer dans mes bras. Aussi efirayés devant Helgi s'enfuyaient tous ses ennemis et leurs amis, que devant le loup se sauvent consternées les chèvres de la montagne. Aussi haut s'élevait Helgi parmi les héros, que le noble frêne s'élève parmi les ronces, ou que le daim humecté de rosée surpasse tous les autres animaux, et élève vers le ciel ses cornes brillantes ! d

Un tertre fut élevé sur Helgi; et lorsqu'il arriva à Valhall, Odin lui offrit de partager avec lui son règne sur l'univers. Et Helgi dit, en apercevant Hunding : a Toi, Hunding, tu prépareras à chaque homme son bain de pieds, tu allumeras les feux, tu attacheras les chiens, tu soigneras les chevaux et tu donneras la pâture aux cochons, chaque jour, avant de te mettre au lit!»

La servante de Sigrune alla le soir près du tertre

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