‹ De l'Allemagne (volume 2)Chapitre 17 sur 32 · II · texte numérisé non relu

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il avàle à la hâte ce que sa mère lui a préparé, puis il repose sa tête sur ses genoux, lui fait chercher sa vermine^ et s'endort. La vieille a coutume aussi de lui marmotter une chanson qui commence par ces mots :

Dans le dôme^ dans le d6me^ I^ y a une rose, Rose rouge comme le sang.

Dans le dôme, dans le dôme, etc.

• Plusieurs affirment que lorsque le pauvre enfant ne peut s*endormir, la bonne vieille prend ordinairement le parti de lui lire la Gazette ecclésiastique évangélique de Berlin.

Le ménage du diable dans Tenfer vivant en garçon avec sa mère, forme le pendant le plus complet du ménage du Seigneur dans le ciel. Celui-ci vit là-haut également avec sa sainte mère, la reine des cieux, et les anges sont ses familiers, comme les diables sont ceux de l'autre. Le diable et ses serviteurs sont noirs ; le Christ et ses anges sont blancs. Dans les chansons populaires du Nord, il est toujours question du Christ blanc. Notre habitude est de nommer le diable, le noir, le prince des ténèbres^ A ces deux personnages, le Christ et le diable, le même peuple a encore adjoint deux autres figures aussi immortelles, aussi indestructibles : la mort et le Juif erfant. Le moyen âge a laissé à Tart moderne ces quatre types comme personnifications colossales du bien, du mal, de la destruction et de Thumanité.

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Le Juif errant, symbole mélancolique de Thumanité, c'est ce que personne n'a compris aussi profondément qu'Edgar Quinet, l'un des plus grands poètes de France. Nous autres Allemands qui avons récemment traduit son Ahasverusy n'avons pas été peu surpris de trouver chez un Français une conception aussi gigantesque.

Peut-être aussi les Français sont-ils appelés à expliquer avec le plus de justesse les symboles du moyen ftge. Les Français sont sortis depuis longtemps du moyen âge^ ils le contemplent avec calme, et peuvent apprécier ses beautés avec une impartialité philosophique ou artistique. Nous autres Allemands, y sommes encore enfoncés, dans ce moyen âge : nous combattons encore ses caducs représentants; nous ne saurions donc pas Tadmirer avec trop d'engouement. Il nous faut au contraire nous échauffer d'une haine partiale pour que notre force destructrice ne soit point paralysée.

Vous pouvez, vous autres Français, admirer et aimer la chevalerie. Il ne vous en est rien resté que de jolies chroniques et des armures de fer. Vous ne risque^ rien à amuser ainsi votre imagination, à satisfaire votre curiosité. Mais chez nous, Allemands, la chronique du moyen ftge n'est pas encore close ; les pages les plus récentes sont encore humides du sang de nos parents et de nos amis, et ces harnais étincelants protègent encore les corps vivants de nos bourreaux. Rien ne vous empêche, Français, de priser les vieilles formes gothiques. Pour vous, les grandes cathédrales, comme Notre-Dame

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de Paris, ne sont autre chose que de Tarchitecture et du romantisme ; pour nous, ce sont les plus terribles forteresses de nos ennemis.. Pour vous, Satan et ses compagnons infernaux ne sont que de la poésie : chez nous, il existe des fripons et des sots qui cherchent à réhabiliter philosophiquement la foi au diable, et aux crimes infernaux des sorcières. Que cela se passe à Munich, c'est dans l'ordre ; mais que dans le Wurtemberg éclairé, on tente une justification des vieilles procédures contre les sorcières, qu'un auteur distingué, M. Justinus Kerner, y ait entrepris de raviver la croyance aux possédés, cela est aussi douloureux que repoussant.

0 noirs fripons! et vous imbéciles de toutes couleurs l accomplissez votre œuvre, enflammez la cervelle du peuple par les vieilles superstitions, préciiHtez-le dans la voie du fanatisme; vous-mêmes un jour deviendrez ses victimes; vous n'échapperez pas à la destinée des conjurateurs maladroits qui ne purent à la fin maîtriser les esprits qu'ils avaient évoqués, et qui fiu^nt mis en pièces par eux.

Peut-être le génie de la Révolution ne peut-il remuer par la raison le peuple allemand; peut-être est-ce la tâche de la folie d'accomplir ce grand labeur? Quand le sang lui montera une fois, en bouillonnant, à la tête, quand il sentira de nouveau battre son cœur, le peuple n'écoutera plus le pieux ramage des cafards bavarois, ni le murmure mystique des radoteurs souabes; son oreille ne pourra plus entendre que la grande voix de Thomme.

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Quel est cet homme?

C'est riiomme qu'attend le peuple allemand, Thomme qui lui rendra enfin la vie et le bonheur, le bonheur et la vie après lesquels il a si longtemps aspiré dans ses songes. Combien tardes-tu ^ toi que les vieillards ont annoncé avec un si brûlant désir, toi que la jeunesse attend avec tant d'impatience, toi qui portes le sceptre divinatoire de la liberté, et la couronne impériale sans croix?

— Après tout, ce n'est pas ici le lieu de faire de$ appels, d'autant plus que je m'éloignerais de mon thème. Je n'ai à parler que de 'traditions innocentes; de ce qui se dit et se chante derrière les poêles allemands. Je m'aperçois que je n'ai parlé que fort maigrement des esprits qui habitent les montagnes, par exemple, que je n*ai rien dit du Kyffhaeuser où demeure l'empereur Frédéric. Celui-<)i n'est pas, il est vrai, un esprit élémentaire, et je n'ai à traiter que de ceux-ci dans cette partie. Mais la tradition est trop douce et trop ravissante; toutes les fois que j'y ai pensé, mon âme frissonnait d'un saint désir et d'une mystérieuse espérance. Il y a certainement mieux qu'un conte dans la croyance que l'empereur Frédéric, le vieux Barberousse n'est pas mort; mais que lorsque la prétraille l'incommoda trop^ il s'enfuit dans une montagne qu'on nomme le Kyffhœu* ser. On dit qu'il y reste caché avec toute sa cour jusqu'au temps où il reparaîtra dans le monde pour faire le bonheur du peuple allemand. Cette montagne est en Thuringe, non loi de Nordhausen. J'ai passé devant

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bien des fois, et par une belle nuit d^biver, j'y suis resté plus d'une heure en criant à plusieurs reprises : a Viens Barberousse, viens; b et le cœur me brûlait comme du feu dans la poitrme, et des larmes ruisselaient de mes joues. Mais il ne vint pas, le cber empereur Frédéric, et je ne pus embrasser que le rocber qu'il babite.

Un jeune pâtre du voisinage a été plus heureux. H faisait paître ses brebis près du Kyflfbseuser, et commença à jouer de la musette, et quand il pensa avoir mérité une bonne récompense^ il s'écria tout haut : a Empereur Frédéric, c'est pour toi que j'ai donné cette sérénade ! » On dit qu'alors Fempereur sortit de la montagne, se montra au berger et lui dit : a Que Dieu te salue, jeune garçon; en l'honneur de qui as-tu joué? — Pour l'empereur Frédéric. — S'il en est ainsi, viens avec moi, il t'en récompensera. — Je ne dois point m'éloigner de mes brebis. — Suis-moi, il n'arrivera aucun donmiage à tes brebis. )>

Le berger suivit l'empereur qui le conduisit par la main à une ouverture dans la montagne. Ils arrivèrent à une porte de fer qui s'ouvrit, et Ton vit alors une grande et belle salle où étaient beaucoup de seigneurs et de braves serviteurs qui lui firent un accueil honorable. Puis, l'empereur se montra très-bienveillant pour lui , et lui demanda quelle récompense il voulait. Le berger répondit : Aucune. L'empereur lui dit alors : a Va-t'en et

prends pour ta récompense un des pieds de mon aiguière d'or. D Le berger fit ce qui lui était commandé, et voulut

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partir; mais Tempereur lui montra encore beaucoup d'armes curieuses, des harnais, des glaives, et des arquebuses, et lui commanda de rapporter aux gens qu*il voulait avec ces armes conquérir le Saint-Sépulcre*

Le berger l'aura sans doute mal compris. Barberousse a en vue bien d'autres conquêtes que celle du Saint-Sépulcre. Ou bien encore le berger, craignant d'être incarcéré comme démagogue, aura un peu fardé la vérité. Ce n'est pas un tombeau, la froide couche d'un mort, mais une brillante demeure pour les vivants que veut conquérir le vieux Barberousse, un chaud royaume de lumière et de plaisir où il puisse régner joyeusement, tenant dans sa main le sceptre divinatoire de la liberté, et portant sur sa tête la couronne impériale sans croix.

Quant au berger dont il est question, la fin de l'histoire rapporte qu'il sortit sain et joyeux du sein de la montagne et qu'il porta le lendemain à un orfèvre le pied de l'aiguière qui lui avait été donné. L'orfèvre le reconnut pour être d'or excellent, et lui acheta ce cadeau impérial trois cents bons ducats.

On raconte aussi d'un autre paysan du village de Re* blingen, qu'il vit l'empereur dans le Kyflfhœuser, et en reçut un joli présent. Tout ce que je sais, c'est que si mon étoile me cgnduit dans cette montagne, je ne demanderai à Barberousse ni vase d'or ni joyaux semblables; mais s'il veut me donner quelque chose, je lui demanderai son livre de Tribus impostorihus. J'ai cherché inutilement ce livre dans les bibliothèques, et je crois

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bien que l'auteur^ la vieille Barbe rousse, en conserve certainement quelque exemplaire dans le Kyifbœuser.

Plusieurs assurent que-l'empereur, dans sa montagne, est assis devant une table de pierre et dort, ou songe au moyen de reconquérir l'empire. Il balance constamment la tête et cligne des yeux. Sa barbe descend maintenant jusqu'à terre. Quelquefois, comme dans un songe, il étend la main, et semble vouloir encore saisir son glaive et son bouclier. On dit que lorsque l'empereur reviendra dans le monde, il suspendra ce bouclier à un arbre desséché, et que l'arbre commencera alors à bourgeonner et à verdir, et qu'un meilleur temps recommencera en Allemagne. Quant à son glaive, on dit qu'un paysan en blouse le portera devant lui, et ce glaive effraiera tous ceux qui seront encore assez sots pour se croire de meilleur sang qu'un paysan. Mais les vieux conteurs ajoutent que personne ne sait au Juste quand et conunent* cela arrivera.

On rapporte encore qu'un berger ayant été introduit une fois par un nain dans le Kyffhaeuser, l'empereur se leva et lui demanda si les corbeaux volaient encore autour de la montagne. Et, sur la réponse aflSrmative du berger, il s'écria en soupirant : « Il faut donc que je dorme encore pendant cent ans. »

Certainement, hélas ! les corbeaux volent toujours autour de la montagne, ces corbeaux que nous connaissons si bien, et dont nous entendons toujours le pieux croassement. Mais Tâge les a affaiblis, et il y a de bons

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tireurs qui les abatlenl au vol. Quand l'empereur rentrera un jour dans le monde, il pourra bien trouver sur son chemin plus d'un corbeau percé de flèches. Et le vieux seigneur remarquera en riant, que Tarcher qui les a frappés portait une bonne arbal^tA.

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