‹ De l'Allemagne (volume 2)Chapitre 23 sur 32 · ACTE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

ACTE CINQUIÈME

Vaste place devant une cathédrale, dont on aperçoit le portail gothique au fond de la scène. Des deux côtés de la place, bordure de tilleuls proprement taillés. Sous les arbres de gauche , groupes de bourgeois attablés , faisant bonne chère et vidant leurs chopines. Costumes des Pays-Bas au xv* siècle. Plus loin , des arbalétriers

DE L^LLEMAGNE. 441

tirant à Toiseau sur un papogai fixé au haut d'une longue perche. Partout, réjouissances et divertissements d'une kermesse: boutiques , baraques, marionnettes, ménétriers, arlequins et groupes en goguettes. Au milieu de la scène, une pelouse où dansent les notables de l'endroit.

L'oiseau est abattu, et Theureux tireur, roi de la fête, fait sa tournée triomphale. C'est un gros brasseur, la tête couverte d^une énorme couronne garnie de grelots, . la poitrine et le dos chamarrés de plaques d'argent ; ainsi accoutré, il se prélasse avec une vanité béate, et, à chaque pas, à chaque mouvement, fait résonner le cliquetis de sa royale parure. Des tambours et des fifres conduisent le cortège ; après eux marche le porte-bannière, espèce de magot aux jambes courtes, qui agite de la façon la plus drôle un drapeau gigantesque ; puis vient sa majesté, suivie cérémonieusement de tout le corps des arbalétriers. L'épais bourgmestre et sa non moins volumineuse moitié , attablés sous les tilleuls avec leur fille, reçoivent le respectueux salut de la bannière et du cortège qui défile; la jeune fille, viei^e aux tresses blondes de l'école flamande , effleurant de ses lèvres la coupe d'honneur, la présente au roi de la fête.

Des trompettes retentissent. Sur un haut chariot orné de feuillage et attelé de deux chevaux noirs, entre le savantissime docteur Faust , revêtu d'un habit écarlate à broderies dorées. L'attelage est conduit par Méphisto* ptiéla, qui porte aussi un brillant costume charlatanesque :

lii ŒUVRES DE HENRI HEINE.

rubans, plumage^ oripaux de toutes sortes. Elle s'avance» la trompette à la main; de temps en temps elle sonne une fanfare^ ou bien elle allèche la foule en dansant une réclame. Du haut de son chariot , autour duquel s'empressent les curieux^ le prodigieux docteur débite, argent comptant^ poudres et liqueurs de toute nature. Faust opère, à vue d'œil, des cures merveilleuses sur de misérables estropiés, qui le quittent en parfait état et se mettent à gambader de joie. U finit par descendre de son véhicule, et distribue à la foule des fioles contenant . un miraculeux élixû! : il sufSt d'en prendre quelques gouttes pour être aussitôt guéri de tout mal et ressentir une folle ardeur de danse. Le roi des arbalétriers, après avoir avalé tout le contenu de sa fiole, subit la magique influence; il s'empare de Méphistophéla et danse avec elle un pas de deux. Le bourgmestre et sa femme 9 également excités par la vertu motrice du breuvage enchanté, exécutent, clopin dopant, la vieille danse de leurs grands-pères.

Tandis que le public entier cède au vertige qui l'a saisi, au tourbillon qui l'emporte, Faust s'est approché de la fille du bourgmestre. Touché de sa candeur, de sa chaste beauté, il. lui déclare son amour; ses gestes sont pleins d'une douceur mélancolique et presque craintive ; il indique l'église voisine et demande la main de la jeune fille; il s'adresse aussi aux parents, qui viennent de se rasseoir tout essoufiOiés, et réitère sa demande; il est accueilli avec bienveillance, et la naïve

DE L^ALLEHAGNE. 1-13

enfant, d*un air timide, finit par accorder elle-môiiio son consentement. Parés de bouquets de fleurs, les fiancés dansent avec retenue leurs hyménées bourgeoises. Le docteur va trouver enfin dans les joies modestes d'une vie retirée la félicité domestique, qui seule satisfait Tftme. Loin de lui les doutes philosophiques et les amères voluptés de l'orgueil! Il rayonne de bonheur, il reluit comme un coq doré sur le clocher d'une église.

La procession nuptiale se forme avec pompe, et le cortège va se diriger vers la cathédrale, quand tout à coup Méphistophéla s'avance vers Faust, et par ses gestes, par soi\ rire moqueur, Tarrache à ses rêves d'églogue.' Elle semble lui ordonner de la suivre sans retard; il s'y refuse et lui oppose sa colère. Consternation générale. L'épouvante s'accroît lorsque, sur un signe cabalistique de Méphistophéla, les tiénèbres de la nuit remplacent le jour, et un orage effroyable éclate. Tout fuit, tout va chercher un asile dans Téglise, où commencent à retentir le bruit des cloches et les harmonies des orgues , voix suaves et religieuses , dramatique contraste avec le spectacle infernal qui remplit la scène de tonnerre et d'éclairs. Faust a voulu chercher aussi un refuge dans la cathédrale , dans le giron de Téglise; mais une affreuse main noire, sortie des entrailles de la terre, l'a retenu, tandis que Méphistophéla, triomphante et avec une insultante joie , tire de son corset le parchemin fatal que le docteur a signé de son sang. Elle lui montre que le temps fixé par le contrat

iU ŒUVRES DE HENRI HEINE.

s'est écoulé, et que désormais corps et âme il appartient à Tenfer. Vaines objections de la part du malheureux ! vaines doléances ! supplications inutiles l la femmesatan danse autour de lui avecd^outrageantes grimaces. La terre s'entr'ouvre» et de Tabime sortent les princes de renfer, les monstres portant sceptre et couronne;. ils dansent autour de Faust leur ronde infernale et accablent le (lamné de leurs ricanements hideux. Enfin Héphistophéla 9 transformée en un serpent horrible , Tenlace et Tétoufie dans ses féroces étreintes. Tandis que le groupe entier s'abîme au milieu des flammes et disparaît sous terre y on entend retentir du fond de la cathédrale le son des cloches et le chant des orgues , — grave avertissement, pieuse et chrétienne exhortation à la prière.

A LniLIT, BBOmU, DIMCTBIA W TBiATU PI tA HMOlf A UWPBXf.

Dear sirI

J'ai éprouvé plus d'une fois une hésitation facile à comprendre au moment de traiter sous la forme du ballet un sujet qui a inspiré au grand Wolfgang Goethe le plus important de ses chefs-d'œuvre. C'est déjà une témérité assez efirayante qu'une joute contre un tel poète, fût-ce avec des moyens de même nature : cotaibien plus périlleuse est Tentreprise, si les armes sont inégales! Il avait, le glorieux maître, pour équiper ses pensées, tout l'arsenal des arts de la parole ; il avait

DB l'aliemagns. 445

800S la main tons les trésors de la langue maternelle, de cette langue si riche en sons intimes, profonds, eri harmonies primitives et sorties du sein même de Tftme; il possédait cette symphonie magique dont les notes, brisées à travers le cours des ftges^ rendent comme un écho dans sa poésie, et tiennent merveilleusement éveillée l'imagination du lecteur. Et moi, pauvre que je suis^ quelles sont mes ressources? Ce que je pense et ce que je sens, par quels moyens d'expression puis-je le mettre en lumière? Je n'ai qu'un maigre libretto où j'indique le plus sommairement possible la pantomime des danseurs, des danseuses, avec la musique et les décors tels à peu près que mon esprit se les représente. Et pourtant; sous cette forme incomplète du ballet^ j'ai osé composer un poème de Faust;* j'ai osé, souffrant et malade, lutter avec le grand Wolfgang Goethe, avec un maître qui déjà m'avait ravi d'avance la fraîche primeur du sujet, et qui avait pu consacrer à son œuvre toute une longue et brillante existence , semblable à celle des * dieux de l'Olympe !

Il m'a fallu , bien à regret sans doute , respecter lés exigences de mon cadre; dans ces limites toutefois j'ai fait ce que homme de bonne volonté pouvait faire; j'ai aspiré à un genre de mérite dont Goethe ne saurait se prévaloir. On regrette de ne pas trouver dans son Faust ce fidèle souci de la tradition réelle, ce respect religieux de l'esprit de la légende, en un mot cette piété d'artiste que l'illustre sceptique du xviii^ siècle ( Goethe l'a été II. 9

146 ŒUVRES DE flE5RI HEI!^E.

jusqu'à la fin de sa vie) ne pouvait ni sentir ni comprendre. Aussi s'est-il rendu coupable de certains remaniements arbitraires, aussi blâmables au point de vue de Tart qu'au ^oint de vue historique , et dont le poète, finalement, a dû lui-même porter la peine. Oui, c^est ce manque de respect envers la tradition qui est la source des défauts de son poème ; c'est pour s'être écarté de la pieuse ordonnance de la légende, telle qu'elle était sortie des profondeurs de la conscience populaire, qu'il lui a cté impossible de mener à bonne fin son ouvrage, d'après un plan nouveau dont l'incrédulité est la base. Yoilà pourquoi le Faust n'a jamais été terminé, à moins qu'on ne veuille considérer le second Faust j cette œuvre caduque, née quarante ans après, comme le couronnement d'un tel poème. Dans cette deuxième partie, Goethe délivre le nécromant des griffes du diable ; au lien de le précipiter dans les enfers, il le fait triomphalement monter au ciel entouré d'une ronde de petits anges, de petits amours catholiques, et le terrible pacte infernal qui tant de fois avait fait dresser les cheveux de nos ancêtres finit comme une farce frivole, — j'allais dire, hélas ! comme un ballet.

Mon ballet, à moi, contient tout ce qu'il y a d'essentiel dans la vieille histoire de Faust : tout en réunissant dans un faisceau dramatique les éléments de la légende,, j'ai religieusement suivi la tradition jusqu'en ses moindres détails, je l'ai suivie telle que je l'ai trouvée dans ces livres populaires qui se débitent à nos foires , telle

DE L^ALLEtfAGNE, 147

que je l*ai vue représentée, tout enfant, par les marionnettes ambulantes.

Ces livres populaires dont je viens de parler ne sont pas tous parfaitement d'accord : ce sont, pour la plupart, des compilations extraites de deux ouvrages fort anciens sur la vie de Faust, lesquels, avec les grimoires intitulés Clé des Enfers^ forment les principales sources de notre sujet. Le plus ancien de ces deux ouvrages a paru à Francfort, en 1587, chez Timprimeur Jean Spiess, qui pourrait bien aussi en être Fauteur, bien que, dans une dédicace à ses patrons, il affirme en avoir reçu le manuscrit d'un sien ami, résidant à Spire, Il y a dans ce Faust de Francfort une conception bien plus poétique, bien plus profonde, une bien autre intelligence du symbole que dans le second Faust publié à Hambourg, en 1599, par George-Rodolphe Widman. C'est ce dernier cependant qui s^est le plus répandu, peutêtre parce qu'il est assaisonné d^admonitions homélitiques, et qu'il fait parade d'une pédantesque érudition. De ces deux livres, celui qui valait le mieux a succombé et est presque tombé dans Toubli. Tous deux ont, du reste, une même tendance pieuse, tous deux sont composés dans les intentions les plus sages et pour détourner les chrétiens de toute alliance avec le diable. Quant à ces Clefs des £n/(?r5 , troisième source que j'ai indiquée , ce sont des formules pour révocation des esprits, rédigées les unes en latin, les autres en allemand, et attribuées au docteur Faust lui-même. Elles

ii8 ŒUVRES DE HENRI HEINE.

offrent des variétés bizarres et sont répandues sous différents titres. La plus fameuse de ces Clefs s'appelle r Esprit de la Mer; on ne prononçait qu'en frémissant ce titre redoutable , et le manuscrit était attaché avec une chaîne de fer dans les bibliothèques des cloîtres. Toutefois, par suite d'une téméraire indiscrétion^ le livre fut publié, en 1692, à Amsterdam, chez Holbek, rue du Pont-aux-Choux (Kohlsteg).

Les livres populaires issus des sources que nous venons de rappeler mettaient aussi % contribution un autre ouvrage non moins merveilleux sur lefawulus du docteur Faust, Christophe Wagner, dont les aventures et les facéties ont été plus d'une fois attribuées à son illustre mattre. L'auteur, qui publia son livre en 1594, et d'après un original espagnol, à ce qu'il prétend, se nomme Tholeth Schotus. Si cet ouvrage est réellement traduit de l'espagnol, ce dont je doute, ce serait un indice qui pourrait expliquer l'étrange conformité de la légende de Faust avec celle de don Juan.

Faust a-t-il réellement existé? Comme maint autre faiseur de miracles, Faust a été réduit à l'état de simple mythe. Il lui est arrivé pis encore : les Polonais, les infortunés Polonais Font réclamé comme leur compatriote, et ils soutiennent qu'aujourd*hui encore il est connu chez eux sous le nom de Twardowski. Il est vrai, les recherches les plus récentes le prouvent, que Faust a étudié la magie à l'université de Cracovie, où cette science, chose singulière, était librement et publique-

DE LALLËAIAGME. 149

ment enseignée; il est vrai aussi que les Polonais de ce temps-là étaient de grands sorciers ^ ce qu'ils ne sont plus aujourd'hui ; mais notre docteur Johannes Faustus est une nature si consciencieuse, si vraie, si profonde, si naïve, si altérée de Tessence 'des choses et même si ériidite jusque dans la sensuaUté , que ce ne peut être qu'une, fable ou un Allemand. Cependant il n'y a pas à douter de son existence, les personnes les plus dignes de foi. nous donnent des renseignements sur lui : par exemple, Johannes Wierus, l'auteur du fameux livre sur les sorciers; puis Philippe Mélanchton, le frère d*arme3 de Luther; enfin l'abbé Trithein, un grand savant qui s'occupait aussi de pratiques occultes, et qui, par pure jalousie peut-être, soit dit en passant, a cherché à décrier Faust en faisant du docteur un char-

latan vulgaire. D'après ces témoignages de Wierus et de Mélanchton, Faust était né à Kundiingen, petite ville de la Souabe. Je dois faire observer ici que les livres fondamentaux dont je parlais tout à l'heure ne sont pas d'accord sur ce point. A en croire le vieil ouvrage publié à Francfort, Faust serait né à Rod, près de Weimar, d'une famille de paysans. Dans la version de Hambourg par Widman, il est dit au contraire : <x Faust est originaire du comté d'Anhalt, et ses parents, qui étaient de pieux paysans, habitaient la marche de Soit-* Avedel. »

C'est une erreur très^répandue dans le peuple que celle qui identifie Faust le magicien et Faust Tinventeur

150 (EUVRES DE HEI^Rl fl:filNS.

de rimprimèriey erreur bien expressive et qui renferme un sens profond; le peuple a identifié ces deux person-^ nages^ parce qu'il sentait confusément que la direction intellectuelle, dont les magiciens étaient le symbole, avait trouvé dans l'imprimerie son plus terrible instrument de propagande, Cette direction intellectuelle n'est autre chose que la pensée même dans son opposition à l'aveugle credo du moyen âge, à cette foi qui tremblait devant toutes les autorités du ciel et de la terre, à cette foi qui comptait sur les dédommagements de là-haut en échange des privations d'ici-bas, à cette foi du charbonnier enfin, telle que la commandait TËglise. Faust commence à penser; s'a raison impie se révolte contre la sainte croyance de ses pères; il se refuse à errer plus longtemps dans les ténèbres et à croupir dans Tindigence; il aspire à la science, aux pompes terrestres, aux voluptés mondaines : il veut savoir, pouvoir/jouir; — - pour nous servir enfin des termes symboliques du moyen âge, sa chute s'accomplit. Rebelle à Dieu, il renonce à la béatitude éternelle ; il sacrifie à Satan et à ses pompes terrestres. Cette révolte et la doctrine qui en est Pâme, l'imprimerie a si miraculeusement servi à les propager dans le monde , qu'elles se sont emparées peu à peu non-seulement des esprits d'élite, mais de toute la masse des populations. C'est pour cela peut-être que cette légende de Faust a un attrait si mystérieux pour nos contemporains; c'est parce qu'ils y voient représentée, et avec la clarté la plus naïve, la lutte dans laquelle

ils sont engagés eux-mêmes : cette lutte des temps modernes où se trouvent face à face la religion et la science, Tautorité et la discussion, la foi et la raison humaine/ rhumble résignation à toutes les souffrances et la soif effrénée des joies de ce monde; lutte à mort, au bout de laquelle nous finirons par tomber dans les griffes du diable 9 à Tinstar de ce pauvre docteur Faust , natif du comté d'Ânhalt ou de Kundlingen, en Souabe,

Oui y notre magicien est souvent confondu avec Tim* primeur; cela se voit surtout dans les jeux de marion"* netteS; qui placent toujours le héros à Mayence, tandis que les livres populaires lui assignent pour domicile la ville de Wittenberg. Et une chose bien remarquable encore, c'est qu'ici la demeure de Faust, Wittenbergyse trouve être en même temps le berceau et le laboratoire > du protestantisme. Ces jeux de marionnettes dont je parle n'avaient ja- , mais été imprimés ; il y a très-peu de temps seulement qu'un ouvrage de cette nature, rédigé sur les copies manuscrites , vient d'être publié par un de mes amis, M. Charles Simrock. Cet ami ^ avec lequel j'ai suivi , à l'université de Bonn, les cours d'archéologie et de pro-

sodie allemandes de Guillaume Schlegel, tout en vidant mainte chope de bon vin du Rhin, se perfectionna de la sorte dans les sciences subsidiaires, qui plus tard, pour la publication de l'ancien jeu de marionnettes, lui furent d'une si notable utilité. La manière dont il a complété les lacunes et choisi les variantes témoigne d'une grande

connaissanee des traditions et en fait un travail méritoire; quant au parti qu'il a su tirer du personnage boufiPon , cela prouve qu'il a fait , et probablement aussi en suivant ce même cours de Guillaume Schlegel^ d'excellentes études sur les polichinelles allemands. Comme la pièce s'ouvre bien! quel excellent monologue que celui de Faust, lorsque, relégué dans la solitude de son cabinet d'études et entouré de ses bouquins, il s'écrie :

a Voilà donc ce que j'ai gagné par ma science ! En tout lieu, on se moque de moi. J'ai fouillé tous les livres d'un bout à l'autre , sans pouvoir y découvrir la pierre philosophale. Jurisprudence, médecine , études vaines ! Il ne me reste de salut que dans l'art de la nécromancie. A quoi m'a servi la théologie! Qui me donnera le prix de mes veilles! Je n'ai plus sur le corps que des bail* Ions, et tant de dettes avec cela, que je ne sais plus à quel saint me vouer. Il faut que j'aie recours à l'enfer pour plonger dans les profondeurs cachées de la nature; mais, pour évoquer les esprits, apprenons d'abord la magie. »

La scène qui suit contient les motifs les plus poé* tiques et les plus émouvants , des motifs dignes de la haute tragédie , et qui certainement sont empruntés à d'anciens poèmes dramatiques. Au premier rang, parmi ces poèmes, nous citerons le Faust de Marlow, œuvre de génie, qui a servi de modèle aux jeux de marion-» nettes, tant pour le sujet que pour la forme. Ce Fausi aura été imité par d'autres auleurs contemporains , et

DE l'allebiâgne. 153

des fragments de ces pièces auront passé ainsi dans les théâtres de marionnettes. H est à présumer aussi que ces comédies anglaises ont été traduites en allemand et représentées parles troupes ambulantes qui jouaient aussi les plus beaux drames de Shakspeare. Il reste à peine quelques vestiges du répertoire de ces troupes; si les versions allemandes, qui ne furent jamais imprimées, n'ont pas entièrement disparu , elles ne se sont conservées que sur les petits théâtres ou dans le bagage des troupes foraines du dernier rang.

C'est ainsi que je- me rappelle avoir vu deux fois la vie. de Faust représentée par quelques-uns de ces artistes vagabonds, non pas d'après des ouvrages modernes, mais probablement d'après des fragments d'anciens ' drames disparus depuis longtemps. Je vis jouer la première de ces pièces, il y a vingt-cinq ans, sur les tréteaux d'un petit théâtre du Hambiirger-Berg, faubourg qui sépare Hambourg d'Âltona. Les démons y apparaissaient tous enveloppés de longs draps gris. A la question de Faust : Étes-vous mâles ou femelles? Ils répondaient : Nous n'avons point de sexe. Faust demande à voir leuv forme cachée sous ce linceul gris; ils répondent : a Nous n'avons point de forme à nous ; nous empruntons à ton gré la figure sous laquelle tu désires nous voir; nous aurons constamment la forme de ta pensée. » Le pacte réglé, convention qui lui assure la science et la jouissance de toutes choses , Faust s'enquiert d'abord de la nature du ciel cl de l'enfer, et de la 11. 9.

description qui lui en est faite il conclut qu'il doit faire-^ trop froid au ciel, trop chaud en enfer, et que la tempe* rature de notre bonne terre d'ici-bas est certainement la meilleure. Il s'élance à la recherche du bonheur ; il triomphe des plus belles femmes par la vertu de son anneau magique , qui fait de son possesseur une fleur de jeunesse, de beauté et de grâce, enfin le plus brillant des chevaliers. Après bien des années passées au sein de la débauche et de l'orgie , il est engagé dans une intrigue amoureuse avec la signora Lucrezia, la plus fameuse courtisane de Venise; mais bientôt il abandonne traîtreusement sa belle et s*embarque pour Athènes, où la fille du duc s'éprend de lui et veut répouser. Dans son désespoir, la pauvre Lucrèce demande secours aux puissances infernales pour se venger de rinfidèle. Le diable lui confie un secret : tout Téclat dont Faust est entouré disparaîtra avec l'anneau qu'il porte à rindex. Lucrèce, déguisée en pèlerin, s'embarque pour Athènes et arrive à la cour au moment même où Faust, paré d'un costume magnifique, va présenter id main à la princesse pour la conduire à l'autel ; mais le pèlerin, la femme jalouse et altérée de vengeance , arrache subitement Tanneau magique , et soudain le jeune et brillant chevalier n'est plus qu'un afireulc vieillard , visage ridé, bouche sans dents; à la place de sa belle chevelure dorée, on ne voit plus qu'un pauvre crâne où brillent quelques rares cheveux blancs. Le brillant costume tombe comme un feuillage desséché , et

l*on aperçoit un corps courbé par Fâge^ que recouvrent de misérables baillons. Cependant le magicien, dépouillé de son talisman , ne se doute pas du changement qui vient de s'opérer, ou plutôt il ne sait pas que son corps et ses vêlements révèlent désormais le ravage qu*ont exercé sur lui vingt ans de débauche , ravage horrible qu'un prestige infernal a su dérober longtemps aux yeux des hommes sous une magnificence trompeuse. L'infortuné ne sait pas pourquoi les courtisans s'é«» loignent avec dégoût, pourquoi la princesse s'écrie? Otez de ma vue ce vieux mendiant ! Mais Lucrèce, toujours déguisée , lui présente avec une joie maligue un miroir dans lequel , à sa grande confusion , il reconnaît le personnage qu'il joue. Il est chassé à coups de pied comme un animal immonde , et jeté à la porte par les valets»

C'est dans un petit endroit du Hanovre , à Tépoque d'un marché aux chevaux, que je vis représenter l'autre drame de ce genre. Un petit théâtre en charpente avait été élevé sur une pelouse , et> bien que Ton jouât en plein jour, la scène de l'évocation n'en fut pas moins d'un effet saisissant. Le démon ne s'y nommait pas Ué* phistophélès, mais Astaroth^ nom qui , dans l'origine, était peut-être le même que celui d'Âstarté, quoique les livres occultes sur la magie donnent ce nom d'Astarté à la femme d'Astaroth. Cette Astarté, dans les livres dont je parle, est représentée la tête armée de deux cornes disposées en croissant. Déjà les Phéniciens lui vouaient

un culte comme déesse de la lune, et c'est pour cela qiio les anciens Hébreux, qui prenaient pour des démons toutes les divinités de leurs voisins, la considérèrent comme une puissance diabolique. Salomon cependant , le sage roi Salomon , lui rendait un culte en secret , et lord Byron Ta célébrée dans son Faust , qu'il a intitulé Uanfred. Dans la comédie de marionnettes publiée par Simrock, le livre qui induit Faust en maléfice est désigné sous ce titre : Clavù Astarti de magicâ.. Pour en revenir à cette comédie que j'ai vu jouer dans le Hano\Te , le docteur Faust ^ avant de recourir à révocation infernale, se plaint de Fétat déplorable où Ta réduit la misère ; il est condamné à courir toujours à pied, et la vachère môme lui refuserait un baiser. Aussi veut-il se donner au diable pour avoir un cheval et une belle princesse. Le diable évoqué apparaît successivement sous la forme de divers animaux, tels qjue le cochon, le bœuf, le singe^ et Faust le congédie à chaque fois, a II faut, dit-il, que tu sois plus terrible que cela pour m'inspirer de répouvante, d Le diable alors se présente sous la forme d'un lion qui rugit, quœrens quem devoreU Ce n'est pas encore assez de terreur pour Tintrépide nécromancien. L'animal, serrant la queue, rentre dans les coulisses. Il en sort bientôt un serpent colossal; mais Faust ne bronche pas. « Tu n'es ni assez hideux ni assez terrible , d lui dit-il. Le démon se retire encore tout confus, et bientôt on le voit reparaître sous forme humaine et rayonnant de beauté; un manteau rouge le

DE l'alleuagnb. J57

couvre. Faust, étonné, lui exprime sa surprise, sur quoi le manteau rouge lui répond : « Il n'est rien d'aussi hideux, rien d'aussi effroyable que Thomme; en lui grognent, sifflent, rugissent les féroces instincts de tous les animaux; sale comme le porc, brutal comme le bœuf, ridicule comme le singe, furieux comme le lion, venimeux comme le serpent, Thomme est le résumé de la race animale tout entière. i>

J'ai été vivement frappé de l^analogie de cette vieille tirade de comédie avec un des principe^ fondamentaux de la moderne philosophie de la nature , telle surtout qu'elle a été développée par Oken. — Le pacte conclu , Astaroth propose à Faust plusieurs femmes dont il lui vante la beauté : Judith^ par exemple, a Je ue veux pas de coupeuse de tète , répond Faust* — Veux-tu Gléo^ pâtre? lui demande l'esprit. — Pas plus que l'autre, dit Faust; elle est trop prodigue, trop dissipatrice, puisqu'elle a pu ruiner jusqu'au riche Marc-Antoine; elle dévore des perles« — - Eh bien 1 reprend en souriant le malin esprit, je te recommande la belle Hélène de Sparte; avec elle, ajoute-t-il d'un ton ironique, tu pourras converser en grec. »

Le savant docteur est ravi de la proposition ; il ré* clame ensuite du démon des charmes corporels et des vêtements magnifiques qui lui permettent de lutter vietorieusement avec le chevalier Pftris; de plus, il lui faut un cheval pour aller sur l'heure à Troie* Son vœu s'accomplit; ils sortent alors tous les deux^ et reparaissent

en dehors des tréteaux montés sur de brillants coursiers. Us se dépouillent de leurs manteaux, et on les voit Tun et Tautre, vêtus du costume bigarré des écuyers-bala« dinsy étincelants d'oripeaux et de paillettes, exécuter sur leurs chevaux les plus étonnants tours de force. Les faces rubicondes des maquignons banovriens en étaient tout ébahies ; ces braves gens applaudissaient à coups redoublés sur leurs culottes de peau jaune, claque foudroyante, et telle qu'à aucun théâtre je n^en ai depuis lors entendu de pareille. C'est qu'Astaroth était vraiment ravissante sur son cheval ; c'était une svelte et jolie fille avec les plus grands yeux noirs qui soient sortis de Tenfer. Faust aussi avait bonne mine dans son brillant costume , et c'était un cavalier bien supérieur, veuillez le croire , à tous les docteurs que j'aie jamais vus chevaucher en Allemagne. Tous deux , partant au grand galop, firent le tour de la scène, oii Ton apercevait dès lors la ville de Troie , et , au sommet de ses rempartS) la fameuse Hélène de Sparte,

L'apparition de la belle Hélène dans la légende de Faust a une signification importante. Elle caractérise ^époque de la légende, et nous en révèle la pensée la plus intime* Cet idéal éternel de la beauté et des grâces^ cette Hélène grecque, que nous voyons un beau matin d'installer en maltresse dans la maison du docteur Faust à Wittenberg, n'est autre que l'antique Grèce elle^ même, Vhélénième conjuré par des incantations ma* giques et surgissant soudain au cœur de rAllemagne*

Le prodigieux livre qui contenait les plus puissantes de ces formules évocatrices, c'était Homère; Homère, la vraie, la grande clef des enfers ^ qui séduisit, qui ensor» cela et Faust et un si grand nombre de ses contempo^ rains. Faust, le Faust historique, aussi bien que celui de la légende, fut un de ces humanistes dont Tenthousiasme propagea en Allemagne la science et Tart des Grecs. Le siège de cette propagande alors était Rome, Rome où les prélats les plus éminents relevaient les autels des anciennes divinités, Rome où le pape lui* même leur vouait un culte particulier, cumulant, à l'instar de Constantin, son prédécesseur, Tofiice de grand pontife du paganisme et la dignité de chef suprême de réglise clirétienne. C'était l'époque de la résurrection du monde antique > disons mieux, en nous servant du terme usité , c'était Tépoque de la renaiS'^ sance. Cette renaissance put fleurir et régner en Italie bien plus facilement qu'en Allemagne^ chez nous^ en effet, elle rencontra en face d'elle la résurrection de l'esprit juif, la renaissance évangélique , qui , produite vers le même temps par Luther et sa traduction des Écritures , déployait avec ardeur son fanatisme iconoclaste. Chose singulière , les deux grands livres de Thu* manité qu'on avait vus, il y a une douzaine de siècles^ s'acharner au combat^ puis> comme exténués d'efforts^ disparaître de l'arène pendant tout le moyen âge, Homère et la Bible» on les voit, au début du xvi'' siècle « se reprendre corps à corps dans une lutte nouvelle ! Bi

j'ai dit plus haut que la révolte du réalisme, du scnsua* lisme, c est-à-dire du besoin des jouissances de la vie terrestre contre l'ascétisme spiritualiste de la religion chrétienne, constitue l'essence même et T idée de la légende dé Faust, je ferai observer ici que cette tendance sensualiste et réaliste des penseurs de l'époque a dû se manifester subitement à l'aspect des monuments de Tart antique, à Tétude d'Homère, et notamment des œuvres originales de Platon etd'Aristote. Faust, — c'est la tradition qui le rapporte expressément, — s'était A bien identifié avec ces deux derniers philosophes, que si un jour, disait-il , ils venaient à se perdre, il se faisait fort de les rétablir de mémoire , comme Esdras refit la loi du Seigneur. Faust, toujours selon la tradition, s'était si bien épris d'Homère , qu'il faisait apparaître en per* sonne aux yeux des étudiants qui suivaient son cours sur ce poète les héros de la guerre de Troie. Une autre fois, il évoqua, pour l'amusement de ses convives, cette belle Hélène, que plus tard il exigea du diable pour lui* même, et qu'il garda,— la plus ancienne histoire de Faust nous l'apprend, — jusqu'à sa malheureuse fin. Widman omet ces diverses circonstances , et s'exprime ainsi:

0 Je ne cacherai point au lecteur chrétien que j'ai trouvé en cet endroit telles aventures de la vie de Faust que des considérations de piété chrétienne m'empêchent de relater dans toute leur étendue, comme quoi le diable, pour le détourner du mariage, l'enlaça dans son

infernal et abominable réseau de paillardise, et lui ad- . joignit pour concubine la fameuse Hélène, soilie des enfers , laquelle > en premier lieu , lui mit au monde un effroyable monstre, puis un fils du nom de Juste. »

Voici maintenant, dans la plus ancienne des histoires de Faust , les deux passages qui se rapportent à la belle Hélène:

a A la Quasimodo, lesdits étudiants reparurent inopiné^ ment dans ta demeure de Faust pour y souper avec lui , apportant avec eux manger et boire, lesquels étudiants étaient d'aimables convives. Venant le vin à faire le tour de la table , la conversation tomba sur la beauté des femmes, de telle sorte que Tun d'entre eux ise prit à dire que, de toutes les femmes, il n'en était aucune quil eût si grand désir de voir comme la belle Hélène de Grèce, à cause de laquelle avait péri la magnifique ville de Troie, devant être une fleur de beauté celle qui tant de fois fut enlevée, et à Tintention de laquelle si redoutable levée de boucliers avait eu lieu. — Puisque tant êtes avide de ce spectacle, dit Faust, et que vous voulez absolument voir cette reine Hélène, épouse de Ménélas, fille de Tyndare et de Léda, sœur de Castor et de Pollux, laquelle est dite avoir été la plus belle femme de toute la Grèce, je veux bien vous la présenter, afin que son esprit en personne vous donne une fmage de la forme et figure qu'elle avait de son vivant, ainsi que j'ai fait déjà de Tempereur Alexandre le Grand et de sa femme, à la requête de Tempereur Charles Quint,— Sur ce, le docteur

462 ŒUVRES DE HEMUl HEINE.

Faust leur défendit à tous de parler^ de se lever de table et d'embrasser celle qu'il allait amener, et disparut par la porte. Bientôt on le vit rentrer^ et derrière lui la reine Hélène, tellement belle que les étudiants ne savaient plus s'ils étaient en leur bon sens i et en perdaient la tête, tant ils étaient pris dé confusion et de violente ardeur. Cette Hélène leur apparut dans une précieuse robe de pourpre noire; ses cheveux étaient dénoués^ si splendides qu'ils brillaient comme de For, et si longs qu'ils pendaient jusqu'à ses jarrets; ses beaux yeux étaient noirs comme le charbon; elle avait une physionomie charmante, une petite tête ronde^ les lèvres semblables à des cerises, la bouche mignonne, le cou blanc conmie celui d'un cygne , des joues de rose , pai>des8U3 tout le visage beau et luisant; enfin, elle était grande, droite et admirablement svelte. En somme, pas le moindre petit défaut à trouver sur elle. Ses regards hardis et malins furetaient par toute la chambre , de telle sorte que les étudiants se sentirent pris pour elle d'un violent amour. L'envie toutefois leur en passa bientôt, car ils la consi* déraient comme un esprit , et Hélène sortit de la salle avec le docteur Faust. Après avoir vu ce que je viens de relater, les étudiants prièrent le docteur d'acquiescer à leur demande et de faire revenir le lendemain cette apparition , voulant amener avec eux un peintre qui pût prendre sa ressemblance, ce que Faust' leur refusa, disant qu'il ne pouvait à tous temps évoquer cet esprit, n leur promit cependant de leur en donner une image

qu'ils pourraient faire copier, ce qui eut lieu effectivement, et les peintres renvoyèrent plus tard dans toutes les contrées, car c'était une admirable image de femme. Quant à cette image que possédait Faust ^ on n'a jamais su qui la lui avait faite.

Qf Pour les étudiants, s'étant couchés dans leurs lits, ils ne purent, à cause de cette figure et de ces formes qu'ils avaient vues, fermer Vœil de toute la nuit. Par où l'on voit que le diable fascine souvent les hommes et«les brûle de concupiscence, afin de les induire en paiUa^ dise, dont ensuite ils ne peuvent plus sortir. »

Et plus loin encore, dans ce même livre, on rencontre ces paroles :

« Afin donc de pouvoir donner libre cours à ses désirs charnels , le misérable Faust , se réveillant à minuit , se ressouvint de la belle Hélène de Grèce, laquelle jadis il avait fait voir aux étudiants un dimanche de la X2uasimodoy et requit de son esprit, le lendemain matin, de la lui amener pour concubine, ce qui advint; et cette Hélène était de forme accomplie et d'une grande beauté et aménité de figure , semblable à celle qu'il avait fait voir aux étudiants. Â cette vue il se sentit le cœur si violemment épris, qu'il la courtisa, la prit à lui et la garda toujours dans sa couche ; et il ressentait pour elle si grand attachement, qu'il ne pouvait la quitter un seul instant; elle devint grosse dans la dernière année, et mit au monde un fils à la grande satisfaction de Faust, qui le nomma Juste Faust. Cet enfant lui révéla beaucoup

de choses futures j qui devaient s'accomplir dans tous les pays du monde; mais^ à la mort de Faust , la mère et Tenfant disparurent avec lui. »

La plupart des livres populaires sur Faust ayant été tirés de Touvrage de Widman^ l'épisode de la belle Hélène y est peu développé ^ et le sens profond quMI renferme a pu facilement échapper. Goethe lui-même, dans son premier Faust, n'avait pas remarqué cette féconde indication , en admettant qu'à cette époque il ait déjà connu les livres populaires , et que les jeux de marionnettes n'aient pas été la source unique à laquelle il ait puisé. Ce fut seulement quarante années plus tard, dans la seconde partie de son drame, qu'il mit en scène répisode de la belle Hélène , et il faut avouer qu'il le traita con amore. C'est certainement ce qu'il y a de mieux , ou , à vrai dire , c'est la seule chose qui soit bonne dans cette seconde partie du Faust , forêt d'allé* gories, labyrinthe obscur qui, s'éclaircissant soudain, découvre à nos yeux, sur un piédestal de bas-reliefs mythologiques, ce sublime marbre grec, cette statue divinement païenne, dont l'aspect subit inonde Fàme de joie et de lumière. C'est la plus précieuse sculpture qui soit jamais sortie de l'atelier du maître « et on a peine à croire que la main d'un vieillard ait pu ciseler un morceau si parfait. Du reste, c'est l'œuvre d'un talent calme et réfléchi bien plutôt que le produit spontané de l'imagination, chez Goethe^ car l'imagination n'éclate jamais trop hardiment, et c'est une ressemblance de plus qui

DIS l'allem4cne. 165

le rapproche de ses niatires^ de ses parents, j'allais dire de ses compatriotes, les Grecs. Les Grecs aussi étaient doués du sens exquis des formes et de l'harmonie, bien plus que de la plénitude débordante de Timagination créatrice ; tranchons le mot , prononçons la grande hérésie : ils étaient plus artistes que poêles.

Après ces indications, vous comprendrez facilement que j'aie consacré à la belle Hélène un acte entier de mou ballet. L'tle que je lui ai assignée pour résidence n'est pas, du reste, de mon invention. Depuis longtemps elle a été découverte par les Grecs, et, au dire des autem*s de l'antiquité, selon Pausanias et Pline notamment, elle était située dans le Pont-Euxin, à peu près à Tembouchure du Danube ; le temple d'Achille qui s'y trouvait lui avait valu le nom d'Achillée. C'est là que, sortis du tombeau, résidaient le vaillant Pélide et les autres illustrations de la guerre de Troie, dont la belle Hélène était la plus brillante. L'héroïsme et la beauté, il est vrai, périssent prématurément ici-bas^ à la grande joie de la vile multitude et de la médiocrité : c'est leur sort ; mais des poètes généreux les arrachent à la tombe et les transportent dans quelque lie fortunée, séjour d'un prin* tempséternel, où ni les roses ni les cœurs ne se flétris* sent.

J'ai cédé peut-être à un mouvement d'humeur en parlant, comme je l'ai fait, de la seconde partie de Faust; en revanche, je n'ai pas de termes pour rendre ce que j'éprouve devant l'admirable conception de la belle Hé*

466 ŒUVRES DE HENRI HfilNE.

lène. Ici le poète est resté fidèle à cette tradition dont il s'est écarté si souvent, — je ne cesserai de lui en faire le reproche. C'est ce pauvre diable de Méphistophélès qui a surtout à se plaindre. Le Méphistophélès de Goethe n'a absolument rien de commuil avec le vrai Méphist(h phélèsy comme l'appellent les vieux livres populaires. Ceci confirme l'opinion que j'ai déjà émise; Goethe ne connaissait pas ces livres populaires quand il écrivit son premier Faust. S'il les eût connus , il n'eût pas affublé Tesprit malin d'un masque si sale et si bouffon. Méphistophélès n'est pas un misérable va-nu-pîeds de l'enfer, c'est un esprit subtil ^ comme il le dit lui-même, un démon de haut parage, un noble, démon très-haut placé dans la hiérarchie souterraine; en un mot, c'est un homme d'État du gouvernement infernal et un de ces hommes d'État dont on fait les chanceliers de l'Empire. Aussi ki-je cru devoir lui prêter une forme qui répondît à sa dignité. De tous temps , ce fut sous la figure d'une jolie femme que le diable aima à se présenter aux hommes, et nous voyons dans le premier livre sur Faust, publié à Leipzig, que ce fut aussi sous cette forme que Méphistophélès venait allécher le pauvre docteur, lorsque le malheureux se laissait aller à de pieux scrupules. Voici les naïves paroles du vieux livre : « Quand Faust était seul et voulait se livrer à la méditation des saintes Écritures , le diable se parait de la forme d'une belle femme, allait à lui , l'embrassait, et il n'était sorte d'agaceries qu'il ne lui fît, de telle manière que le savant

' docteur oubliait incontinent et jetait au vent la parole de Dieu, continuant ainsi d'aller à mal. »

En faisant paraître le diable et ses compagnons sous la forme de danseurs, je suis plus fidèle que vous ne pensez à la tradition légendaire. Qu'il y ait eu déjà, du temps du docteur Faust, des corps de ballet composés de démons, ce n'est point, veuillez le croire, une fiction de votre très-dévoué ami ; c'est un fait attesté par de^ passages de la Vie de Christophe Wagner, qui' fut le serviteur et le disciple de Faust. Au seizième chapitre de ce vieux livre, il est rapporté que ce grand pécheur

' donna à Vienne uu somptueux festin qu'embellissaient les diables déguisés en femmes et pourvus d'instruments à cordes, avec lesquels ils exécutaient une musique délicieuse, tandis que d'autres se livraient à toutes sortes de danses bizarres et impudiques. En cette occasion, ils dansèrent également sous la forme de singes. «Bientôt, est-il dit, arrivèrent douze singes, lesquels formèrent une ronde et se mirent à danser des ballets français , tels qu'on a coutume de les danser présentement en Italie, en France et en Allemagne, et ils sautèrent et pirouettèrent fort agréablement , ce dont les spectateurs furent grandement ébahis.» Le démon. Auerhahn (coq des bruyères), esprit familier de Wagner, ne se présentait guère sous une autre forme que celle d'un singe. A proprement parler , on le voit débuter par le rôle de singe dansant, a Lorsque Wagner l'évoqua, raconte le biographe , Auerhahn prit la figure d'un singe, et se mit

i68 ŒDYRES DE HENRI HEINE,

à sautiller en haut et en bas, dansant la gaiUardè et autres danses lubriques; puis il frappait du tympanon, jouait de la flûte traversiëre, et donnait de la tronnpe comme s'il y eût eu une centaine de musiciens avec lui. D

Ici, je ne puis résister à la tentation de vous expliquer le sens qu'attachait à ces mots a danser la gaillarde » le biographe du nécromancien. Dans un ouvrage de Jean PrétoriuSy publié àLepzig en 1668, on trouve, outre, des renseignements sur le Blocksberg, une singulière remarque sur la gaillarde , qui est présentée comme une invention du diable. Voici les graves expressions dont se sert Fauteur :

« La nouvelle voUe gaillarde a été apportée d*Italie en France par les magiciens; outre que ce tourbillonnement est plein de gestes malhonnêtes, abominables et de mouvements impudiques^ on peut affirmer qu'elle est la sourcç de beaucoup de malheurs , de meurtres et d'avortements; ce qu'une police bien instituée devrait prendre en considération et défendre avec sévérité. Et vu que la ville de Genève, par-dessus toutes autres villes^ a en horreur la danse, il est advenu que Satan^ s'étant emparé d'une jeune fiUe de Tendroit, la dressa à faire jouer certaine baguette de fer, si bien que tous ceux qu'elle touchait se mettaient aussitôt en branle et dansaient la gaillarde. Et cette fille honnissait les juges et les défiait de pouvoir la mettre à mort, et oncques n'a eu repentance de son damnable maléfice, o

DE LALIEMAGNB. 409

Cette citation montre d'abord ce que c'est que la gaillarde, et prouve ensuite que le diable favorise l'art de la danse en vue de donner scandale aux dévots. Aller jusqu'à forcer au moyen d'une baguette magique la pieuse ville de Genève, cette Jérusalem moderne, à se mettre en branle, c'est bien là, il faut Tavouer, le comble de Tabomination! Imaginez-vous, en effet, tous ces petits saints genevois, ces béats horlogers , ces élus du Seigneur, ces vertueuses institutrices, ces raides prédicants et maîtres d'école, se lançant soudain dans le tourbillon de la gaillarde. Le fait parait certain, car je me souviens de l'avoir trouvé aussi constaté dans la Démonomanie de Bodin, et il me prend souvent l'envie d'en composer un ballet sous ce titre : h Bal de Genève.

Le diable ; comme vous voyez, est un mattre danseur, et il ne faut pas s'étonner de le voir se présenter au très-honorable public sous la forme séduisante d'une danseuse. Une autre métamorphose, moins naturelle, mais qui renferme un sens plus profond , est encore indiquée dans cette ancienne histoire de Faust : c'est la transformation de Méphistophélès en cheval ailé, transportant Faust au gré de ses désirs en tous lieux et en tous pays. Ici, l'esprit malin représente non^seulement la rapidité de la pensée de l'homme ^ mais encore la puissance de la poésie , vrai Pégase qui , dans le plus court délai, met en la possession de celui qui le monte toutes les magnificences et \outes les jouissances de la terre. En un clin d'œîl, il transporte Faust à Constanti-

nople , et cela en droite ligne au beau milieu du sérail du Grand-Turc, où Theureux mortel , pris par les odalisques étonnées pour le dieu Mahomet , se divertit divi* nement. Plus tard y Faust entre à Rome; il va droit au Vatican , où , invisible qu'il est y il se joue du Saint* Père , et d'un tour de main escamote à son nez , afin de les savourer lui-même, lés mets succulents et les boissons exquises qu'on sert à sa sainteté. Parfois il part d'un éclat de rire, et le pape , qui se croit seul, est saisi de frayeur. Ici^ comme partout d'ailleurs dans la légende de Faust^ on voit percer une vive animosité contre la papauté et l'église catholique. Sous ce rapport, nous trouvons significatif l'ordre formel donné par Faust à Méphistophélès , après les premières évocations , de ne plus lui apparaître dorénavant, quand il l'appellerait, que sous le firoc d'un franciscain. C'est dans cet habit monacal que nous le montrent les vieux livres populaires ( et non les marionnettes), alors surtout que Méphistophélès discute avec Faust sur les mystères de la religion chrétienne. On sent que le souffle de l'époque, Tesprit de la réformation ^ a passé par là.

Méphistophélès , non-seulement n'a point de forme réelle , mais il n'est pas devenu populaire non plus sous une forme déterminée, comme d'autres Jiéros des livres populaires, tels que Till Eulenspiegel , par exemple , ce rire personnifié dans la figure carrée d'un compagnonouvrier , ou bien comme le^ Juif errant à longue barbe séculaire, dont les poils blanchis par le temps semblent

trahir par leur pointe noire une nouvelle sève rajeunissante. Il n'a pas non plus de forme déterminée dans les livres de magie , qui cependant en donnent une à d'autrès esprits. Âziabel , par exemple, y est constamment représenté comme un petit enfant ^ et le démon Marbuel, selon les termes exprès de ces livres, sous la figure d'un enfant de dix ans.

J'abandonne , soit dit en passant , à la décision des machinistes le choix du véhicule qui transportera dans les airs Faust et son compagnon infernal; ils choisiront à leur gré ou les deux chevaux ou le grand manteau magique : ce dernier est plus populaire ; mais^ pour les sorcières qui se rendent au sabbat, il faudra bien les faire chevaucher à califourchon , soit sur un monstre , soit sur quelque ustensile de ménage.

La monture ordinaire d'une sorcière allemande est un manche à balai , recouvert du même onguent mer* veilleux dont elle s'est enduit tout le corps auparavant. Quand son galant infernal vient la prendre, il se place devant, et elle derrière, pour l'ascension aérienne. La sorcière française profère , pendant l'acte de l'onction, les paroles suivantes : Emm Hétanl Etnen Hélanf La sorcière allemande, qui s'échappe de la cheminée chevauchant sur son manche à balai, se sert de la formule sacramentelle : Z)tt bas en haut y sans toucher! Elles savent s'arranger de manière à rencontrer bonne compagnie dans les airs , et on les voit ainsi arriver au sabbat par pelotons plus ou moins fournis. Comme les

n^ ŒUVRES DB HENRI HEINE.

sorcières^ ainsi que les fées^ ont une profonde horreur pour le son des cloches chrétiennes, il leur arrive assez souvent 9 en passant près d'un clocher d'église, d'en enlever la cloche et de la précipiter avec un rire effirayant dans quelque marais qui se trouve sur leur route. Ce méfait constitue un chef d'accusation dans les procès criminels intentés aux sorcières, çt c*est à bon droit que le dicton français conseille la fuite immédiate à quiconque se verrait a accusé d'avoir volé les cloches de Notre-Dame. »

, Quant au lieu où les sorciers et sorcières se réunissent pour célébrer leur sabbat, qu'ils nomment leur eonmn* tion ou leur diète y les croyances populaires présentent des versions très-différentes. Toutefois , d'après les déclarations concordantes d'un grand nombre de sorcières, déclarations provoquées par la torture et dès lors dignes de foi , ainsi que sur le témoignage des Remigius, des Godelmanus, des Wierus, des Bodin et même des De Lancre, je me suis déterminé pour une cime de montagne entourée d'arbres , telle qu'elle se trouve décrite au troisième acte de mon ballet. En Allemagne, c'est le Blocksberg, point central du Hartz, qui passe pour être Fendroit où s'assemblaient jadis et où s'assemblent encore les sorcières. Cependant ce ne sont pas seulement les sorcières de l'Allemagne qui y accourent, il y vient aussi des sorcières d'autres pays, et non-seulement des sorcières vivantes, mais d'anciennes pécheresses moiles depuis longtemps, lesquelles, semblables aux willis, ne

DK L*ALLE1IAGNE. 473

jouissent point du repos de la tombe, tourmentées qu'elles sont du besoin de danser. C'est ce qui explique la grande diversité de costumes de tous les pays et de tous les temps y qui se fait remarquer au sabbat. Les dames de haut parage, pour s'y trouver moins gênées, paraissent presque toujours masquées. Les sorciers, qui s'y rencontrent en si grand nombre , sont assez souvent des personnages qui dans la vie ordinaire affectent avec ' un certain succès la conduite la plus conforme aux règles de la morale et aux lois de la religion. Pour ce qui concerne les démons, qui remplissent auprès des sorcières les fonctions d'amoureux, ils appartiennent à tous les degrés de la société infernale, de sorte qu'une vieille cuisinière ou vachère devra se contenter d'un pauvre diable de basse condition et mal léché, tandis que les riches bourgeoises , les grandes dames, auront à leur disposition les plus magnifiques hobereaux de l'enfer^ des démons à queues fines et à manières courtoises, enfin des diables comme il faut. Le costume de ces gentilshommes infernaux est le plus souvent l'ancien costume de cour espagnol, ou tout noir ou d'un blanc vif et cru ; à leur béret se balance l'indispensable plume de coq, rouge comme le sang; mais, si bien prise que semble leur taille , si élégant que paraisse leur costume au premier coup d'oeil , il leur manque toujours , chose bizarre , un cevi^in finished ^ et ils trahissent bientôt par leur allure un défaut d'harmonie qui blesse la vue et l'ouïe. Us ont, par exemple, trop ou trop peu d'embonu. • 10.

point ; ils ont la face ou tr6p p&le ou trop rubiconde ; ils ont le nez un peu trop court ou un peu trop long, et parfois on voit inopinément sui^ir des doigts en griffes d'oiseaux, voire un pied de cheval. Ils n'ont point cependant cette odeur de soufre que répand autour d'elle la canaille des diablotins de bas étage, les ramoneurs , fumistes et chauffeurs de Tenfer, et autre menu fretin affecté aux pauvres femmes du peuple^ mais une infirmité fâcheuse, commune à tous les diables^ dont se plaignent les sorcières de tous rangs et de toutes conditions, comme on le voit par les procès-verbaux de leur interrogatoire judiciaire, cette infirmité désespérante des démons, c'est le froid glacial de leurs étreintes amoureuses.

Lucifer, par la disgrâce de Dieu roi des ténèbres, pré> fiide la diète des sorcières' sous la forme d'un bouc noir^ à face humaine de même couleur^ avec un flambeau entre ses deux cornes. Sa majesté se trouve placée au centre de l'assemblée^ sur un haut piédestal ou une table en pierre ; sa mine est sérieuse et mélancolique, et trahit le plus profond ennui. Les sorciers et sorcières réunis, ces vassaux de Tenfer, et les autres diables ven» dent hommage à leur suzerain en s'agenouillant devant lui par couples , des flambeaux à la main^ et en déposant sur son postérieur le baiser nommé hommagium^ mais cette manifestation révérencieuse semble ne l'émouvoir que médiocrement : il demeure mélancolique et taciturne pendant la folie ronde qu'engage autour de

DE l'alleuagnb. 175

lui cette société si mélangée. Cette ronde est la fameuse danse des sorciers que les danseurs exécutent dos à dos, et dans laquelle, ayant tous la face en dehors, ils île se voient pas les uns les autres. C'était vraisemblablement par un motif de prudence qu'ils en agissaient ainsi ^ on ne voulait pas que^ les sorciers, si quelques-uns d'entre eux étaient Tobjet d'une poursuite judiciaire, pussent être amenés par la torture à dénoncer leurs compagnons. C'est cette crainte des dénonciations qui décide les femmes de haute condition à paraître masquées au rendez-vous. Beaucoup de sorcières dansent en chemise^ d'autres même se dispensent de ce vêtement; il y en a qui dansent les bras arrondis en cerceau ou bien un bras en Tair, d'autres encore brandissent leur balai, poussant en signe d'allégresse les cris de ; Hoar t har l har! Sabbat / sabbat / Une chute pendant la danse est de nflauvais augure ; la sorcière vient^elle à perdre un soulier dans le tumulte de ces ébats, c'est un signe cer« tain qu'elle goûtera du bûcher avant l'expiration de Tan*» née courante.

L'orchestre qui fait mouvoir cette société bruyante se compose ou d'esprits infernaux de forme grotesque, ou de ménétriers vagabonds pris au hasard sur les grands chemins. On choisit de préférence les racleurs de violon et les jours de flûte aveugles pour éviter le trouble que causerait leur effroi à la vue des horreurs du sabbat. Une scène affreuse surtout*est l'affiliation des novices à la société maudite^ céréniouie pai^ laquelle les

affiliées sont initiées aux mystères les plus épouvantables. La novice y consomme pour ainsi dire les épousailles avec Fciifer, et le diable, le sombre époux, lui assignant un nom particulier, un nom d'amour, applique, en gage d'alliance, à la nouvelle mariée un signe secret, souvenir indélébile de sa tendresse^ Cette marque est tellement cachée, que, dans les procès intentés aux sorcières, les juges d'instruction ne la découvraient souvent qu'après les recherches les plus minutieuses. Le prince des enfers possède parmi les sorcières du sabbat une élue de son choix, favorite officielle qui porte le titre A^archisposa ou archifiancée. Son costume de bal est des plus simples et ne consiste qu'en un soulier d'or, ce qui lui a valu le nom de a la dame au soulier d'or. » C'est une grande et belle femme, presque colossale, car le diable n'est pas seulement connaisseur en belles formes comme un véritable artiste qu'il est, mais il est surtout grand amateur de matière charnelle, et plus il y a de chair, pense-t-il, plus le péché est gros. Dans son raffinement de turpitude et pour doubler la valeur du crime, il se garde de prendre pour archifiancée une jeune personne qui n'a pas encore contracté des devoirs conjugaux : c'est toujours une femme mariée qu'il choisit, joignant ainsi à la simple fornication le délit plus grave de l'adultère. L'archifiancée en outre doit être excellente danseuse, et il est arrivé qu'on a vu à des sabbals d'une solennité extraordinaire l'auguste bouc descendre de son piédestal pour exécuter en personne,

avec sa favorite officielle, une danse des plus singulières, mais que, a par un scrupule de conscience tout chrétien, » comme dirait le vieux Widman, je me garderai bien de décrire. Je me contenterai de dire ici que c'est une antique danse nationale de Gomorrhe, dont les traditions, échappées avec les filles de Loth à la destruction de cette ville maudite, se sont conservées jusqu'à D#s jours telles que moi-même, gràpe à mes recherches savantes, j'ai pu les découvrir dans quelques bals publics de Paris.

A en croire certains auteurs, le grand bouc aurait coutume aussi de présider avec son archifiancée au ban. quet solennel qui clôt les jeux du sabbat. Les mets et la vaisselle, tout ce qu'on sert à ce festin est ce qu'il y a de plus précieux ; mais il serait inutile d'en rien soustraire, car le lendemain, en y regardant de près, au lieu de la timbale d'or, on ne trouverait plus qu'un méchant pot de terre, et, au lieu du gâteau, de la fiente de vache. Un trait caractéristique de ce singulier festin, c'^st que le sel y manque complètement. Les chants dont se di* vertissent les convives ne sont que d'ignobles invectives contre le ciel, beuglées, piaillées par des voix glapissantés, sur les mélodies des cantiques chrétiens. Les cérémonies les plus vénérables de la religion, les choses saintes, y sont singées avec force bouffonneries. Le sacrilège est complet. Ainsi du baptême, où des crapauds, des hérissons et des rats sont tenus sur les fonts selon les rites de l'Église, tandis que parrains et marraines gri-

macent des mines dévotes et cafardes; en guise d*eau

baptismale, on s'y sert d'un affreux liquide , à savoir de l'urine du diable. Le signe de croix n'y est pas épargné : les sorcières se signent en sens contraire et de la main gauche, celles de langue romane accompagnant le signe de ces mots : In nomine Pairica Aragueaco, Petrica^ agora, agoray Valentia y jouando goure gaiU goustia / c'est-à-dire : « Au nom de Patrice, de Petrice d'Aragon, à cette heure, à cette heure, Valence, toute notre misère a fmi ! » Le précepte divin de l'amour et du pardon y est conspué par le bouc infernal, lequel, en dernier lieu, se lève, et, d'une voix de tonnerre, s'écrie : a Vengez-vous I vengez-vous! sinon vous mourrez! » C'est la formule sacramentelle de la clôture, le Ite missa est de la diète des sorcières, qui finit, comme un feu d'artifice, par un terrible bouquet de blasphèmes, c'est-à-dire par une parodie de l'acte le plus sublime de la passion de notre divin Rédempteur. L'antechrist alors se pose en victime et va se sacrifier, lui aussi, non pour le salut de l'humanité, mais en vue de sa perdition. Le sacrifice impie se consomme au milieu des flammes qui sifflent; le bouc est consumé , et les sorcières s'empressent de recueillir une poignée de ses cendres, qui leur serviront à la fabrication de nouveaux maléfices. Cette cérémonie ter-* mine la fête ; le chant du coq a résonné, et la fraîcheur du matin commence à se faire sentir à ces dames, qui s'en retournent chez elles comme elles sont venues, mais plus vite. Mainte d'entre elles vient reprendre sa place

dans le lit de son époux ronflant, qui ne s*est nullement aperçu de l'équipée de sa chère moitié, dont un simulacre en bois peint était couché à ses côtés pendant la durée du sabbat.

Et moi aussi, cher ami, je vais me coucher, car j'ai dû passer une partie de la nuit à coordonner toutes ces folles notes dont vous désirez Tenvoi, En le faisant j'ai pensé moins au directeur de théâtre, qui se propose de produire mon ballet sur la scène, qu'au gentleman instruit et distingué, qui s'intéresse à tout ce qui est du domaine de Tart et de la pensée. Oui, mon ami, vous comprenez Tindication la plus fugitive du poète, et je ne puis m'expliquer comment vous, l'homme positif et éprouvé dans les affaires, pouvez être en même temps doué d'un sens si exquis pour le beau. Je m'étonne encore davantage de voir que vous avez su, au milieu des tribulations de votre vie active, conserver tant d'amour et d'enthousiasme pour la poésie.

Page 1