‹ De l'Allemagne (volume 2)Chapitre 24 sur 32 · LES DIEUX EN EXIL · texte numérisé non relu

LES DIEUX EN EXIL

Nous nous en allons tous, hommes et dieux, croyances et traditions. •• C'est peut-être une œuvre pieuse que de préserver ces dernières d'un oubli complet en les embaumant, non selon le hideux procédé Gannal, mais par remploi d'arcanes qui ne se trouvent que dans la pharmacie du poète. Oui, les croyances, et avec elles les traditions, s'en vont. Elles s'éteignent, non-seulement dans nos pays civilisés, mais jusque dans les contrées du monde les plus septentrionales, où naguère florissaient encore les superstitions les plus colorées. Les missionnaires qui parcourent ces froides régions se plaignent de l'incrédulité de leurs habitants. Dans le récit d'un voyage au nord du Groenland fait par un ministre danois, celui-ci nous raconte qu'il a interrogé un vieilli. 11

lard sur les croyances actuelles du peuple groênlandais. Le bonhomme lui répondit : Autrefois on croyait encore à la lune^ mais aujourd'hui l'on n'y croit plus.

(Paris, 49 mars 4855.)

Singulier métier que pelui d'écrivain 1 L'un a de la chance dans cette profession, l'autre n'en a pas; mais le phis infortuné des auteurs est sans contredit mon pauvre Henri Kitzler, bachelier èsJettres à Goettingue. Personne dans cette ville n'est aussi savant^ aussi riche en idées, aussi laborieux que lui, et pourtant pas le moindre opuscule de lui n'a encore paru à la foire littéraire de Leipzig, Le vieux bibliothécaire Stiefel ne pouvait 8*empécher de rire toutes les fois que Henri Kitzler venait lui de* mander un livre dont, disaitnl, il avait grand besoin pour achever un ouvrage qu'il avait a sous la plume, o -- a II restera bien longtemps encore sous ta plume b, murmurait alors le vieux Stiefel en montant l'échelle classique qui conduisait aux plus hauts rayons de la bibliothèque.

M. Kitzler passait généralement pour un niais» et à vrai dire ce n'était qu'un honnête homme. Tout le monde ignorait le véritable motif pour lequel il ne paraissait aucun livre de lui, et je ne le découvris que par hasard un soir que j'allais allumer ma bougie à la sienne, — car il habitait la chambre voisine de celle

que j'occupaÎB. — Il venait d'achever son grand ouvrage sur la magnificence du christianisme; mais, loin de paraître satisfait de son œuvre, il regardait son manuscrit avec mélancolie,

— Ton nom , m'écriaHe, va donc enfin figurer sur le catalogue des livres qui ont paru h la foire de Leipzig ?

*-*• Oh I non, me répondit-il en poussant un profond soupir; je vais me voir forcé de jeter au feu cet ouvrage comme les autres,..

Puis il me confia son terrible secret ; chaque fois qu'il écrivait un livre, il était frappé du plus grand malheur. Quand il avait épuisé toutes les preuves en faveur de sa thèse, il se croyait obligé de développer également toutes les objections que pourrait faire valoir un adversaire. Il recherchait alors les arguments les plus subtils sous un point de vue contraire, et comme ceux-ci prenaient à son insu racine dans son esprit, il advenait que, son ou-^ yrage achevé, ses idées s'étaient peu à peu modifiées, et à tel point qu'elles formaient un ensemble de convictions diamétralement opposées à ses opinions antérieures; mais alors aussi il était assez honnête homme pour brû'< 1er le laurier de la gloire littéraire sur Tautel de la vérité, c'est«à*dire pour jeter bravement son manuscrit au feu, — Voilà pourquoi il soupira du plus profond de son cœur en songeant au livre où il avait démontré la ma* gnificence du christianisme. — J'ai, dit*il, fait des ex« traits des pères de Téglise à en remplir vingt paniors. J'ai passé des nuits entières accoudé sur une table à lire

les Actes des apôtres, tandis que dans ta chambre on buvait du punch et qu'on chantait le Gaudeamus igitnr. J'ai payé à la librairie Vanderhoek et Ruprecht^ au prix de 38 écus durement gagnés, des brochures théologiques dont j'avais besoin pour mon ouvrage^ quand avec cet aident j'aurais pu acheter la plus belle pipe d'écume de mer. J'ai travaillé péniblement pendant deux années, deux précieuses années de ma vie, et tout cela pour me rendre ridicule et baisser les yeux comme un menteur pris sur le fait, lorsque madame la conseillère aulique Blank me demandera : a Quand donc doit paraître votre Magnificence du christianisme? i> Hélas! ce livre est terminé, poursuivit le pauvre homme, et sans doute mon ouvrage plairait au public, car j'y ai glorifié le triomphe du christianisme sur le paganisme et démontré que par ce fait la vérité et la raison Pont emporté sur le mensonge et l'erreur; mais, infortuné mortel que je suis, je sais au fond de mon ftme que le contraire a eu lieu, que le mensonge et l'erreur...

— Silence! — m'écriai-je, justement alarmé de ce qu'il allait dire, — silence! Oses-tu bien, aveugle que tu es, rabaisser ce qu'il y a de plus sublime et noircir la lumière? Alors même que tu nierais les miracles de TÉvangile, tu ne pourrais nier que le triomphe de l'Évangile fut en lui-même un miracle. Un petit troupeau d'hommes simples pénétra victorieusement, en dépit des sbires et des sages, dans le monde romain, munis de la seule arme de la parole... Mais quelle parole aussi I...

DE l'alleuagne. i8â

Le paganisme vermoulu craqua de toutes parts à la voix de ces étrangers, hommes et femmes, qui annonçaient un nouveau royaume céleste au monde ancien, et qui ne craignaient ni les griffes des animaux féroces, ni les couteaux de bourreaux plus féroces encore, ni le glaive, ni la flamioe.». car ils étaient à la fois glaive et flamme, le glaive et la flamme de Dieu ! -— Ce glaive a abattu le feuillage flétri et les branches desséchées de l'arbre de la vie, et Ta sauvé ainsi de la putréfaction. La flamme a réchauffé son tronc glacé, et un vert feuillage et des fleurs odoriférantes ont poussé sur ses branches renouvelées ! Dans tous les spectacles offerts par l'histoire , il n'y a rien d'aussi grandiose, d'aussi saisissant que ce début du christianisme, ses luttes et son complet triofnphe !

Je prononçais ces paroles d'autant plus solennelle* ment, qu'ayant bu ce soir-là beaucoup de bière d'Ëimbeck, ma voix avait acquis plus de sonorité.

Henri Kitzler ne fut nullement touché de ce discours. — Frère, me répondit-il avec un douloureux et ironique sourire, ne te donne pas tant de peine : ce que tu me dis là a été plus mûrement approfondi et mieux exposé par moi-même que tu ne saurais le faire. J'ai dépeint dans ce manuscrit, et avec les plus vives couleurs, l'époque corrompue et abjecte du paganisme. Je puis même me flatter d'égaler par l'audace de mes coups de pinceau les meilleurs ouvrages des Pères de l'Église. J'ai mon* tré comment les Grecs et les Romains étaient tombés

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dans la débauche, séduits par Texemple de leurs divinités, qui, si l'on doit les juger sur les vices dont on les accuse, auraient à peine été dignes de passer pour des hommes. J'ai irrévocablement prononcé que le premier des dieux, Jupiter en personne, aurait^ d'après le texte du code pénal de Hanovre, mérité mille fois les galères, sinon le gibet. Pour faire contraste, j'ai ensuite para^» pbrasé la doctrine et les maximes de TÉvangile, et prouvé comme quoi les premiers chrétiens^ suivant l'exemple de leur divin maître, n'ont jamais pratiqué ni enseigné que la morale la plus pure et la plus sainte^ malgréle mépris et les persécutions auxquels ils étaient en butte. La plus belle partie de mon ceuvre est celle ob^ plein d'un noble zèle, je représente le christianisme entrant en lice avec le paganisme, et, semblable à ua nouveau David, renversant cet autre Golialhé.. Mais hélas ! ce duel se présente maintenant à mon esprit sous un aspect étrange.. « Tout mon amour, tout mon enthou* siasme pour cette apologie s'est éteint, dès l'instant où j'ai réfléchi sur les causes auxquelles les adversaires de l'Évangile attribuent son triomphe. 0 arriva par malheur que quelques écrivains modernes, Edouard Gibbon entre autres, me tombèrent sous la main. Peu favorables aux victoires évangéliques, ils sont encore moins édifiés de la vertu de ces chrétiens vainqueurs qui, plus tard, à défaut du glaive et de la flamme spirituels, ont eu re« cours au glaive et à la flamme temporels... L'avoue** rài-je? j'ai fini par éprouver, moi aussi, je ne sais quelle

sympathie profane pour ces restes du paganisme^ pour ces beaux temples et ces belles statues qui bien avant la naissance du Christ n'appartinrent plus à une religion morte, mais à Tart qui vit éternellement. Un jour que je furetais à la bibliothèque, les larmes me vinrent aux jeux en lisant la défense des temples grecs par Libanius* Le vieil Hellène conjurait les dévots barbares, dans les termes les plus touchants, d'épargner ces chefs-d'œuvi'e précieux dont Tesprit plastique des Grecs avait orné lo monde. — Inutile prière ! -^ Les fleurs du printemps de l'humanité, c«& monuments d'une période qui ne rëfleu* rira plus, périrent à jamais sous les efforts d'un zèle des* tructeur... *-Non^ s'écria mon savant ami en coi\tinuant son oraison, je ne m'associerai jamais ^ par la publication de cet ouvrage, à un semblable méfait ; non, je dois le brûler, comme j'ai brûlé les autres. 0 vous ! statues de la beauté, statues brisées, et vous, mftnes des dieux morts, ombres bien-aimées qui peuplez les cieux de la poésie, c'est vous que j'invoque ! Acceptez cette oi&ande expiatoh^, c'est à vous que je sacrifie ce livre !

Et Henri Kitzler jeta son manuscrit au feu qui pétillait dans la cheminée, et de la Magnificence du chrUtia^^ nisme il ne resta bientôt qu'un tas de cendres.

Ceci se passa à Goettingue, dans l'hiver de 4830, quelques jours avant cette fatale nuit du premier jour de l'an où l'huissier académique , Doris, reçut une si terrible volée de coups, et où quatre-vingt-cinq cartels furent lancés entre les deux partis opposés de la Burschenschaft

et de la Landsmannschaft, Ce furent de vaillants coups de bâton que ceux qui tombèrent, comme la gréle^ sur les larges épaules du pauvre Doris; mais il s'en consola en bon chrétien, convaincu qu'un jour, dans le royaume céleste, nous serons dédommagés des coups que nous avons reçus ici-bas.

Je reviens au triomphe du christianisme sur le paganisme. Je ne suis nullement de Tavis de mon ami Kitzler, qui blâmait avec tant d'amertume le zèle iconoclaste des premiers chrétiens. Je pense au contraire que ceux-ci ne devaient et ne pouvaient épargner les vieux temples et les antiques statues, car dans ces monuments vivaient encore cette ancienne sérénité grecque et ces mœurs joyeuses qui, aux yeux des fidèles, relèvent du domaine de Satan. Dans les statues et dans les temples, le chrétien ne voyait pas seulement l'objet d'un culte vide et d'une vaine erreur ; non , il regardait ces temples comme les forteresses de Satan , et les dieux que ces statues représentaient, il les croyait animés d'une existence réelle: selon lui, c'étaient autant de démons. Aussi les premiers chrétiens refusèrent-ils toujours de sacrifier aux dieux et de s'agenouiller devant leurs simulacres, et quand, pour ce fait, ils furent accusés et traînés devant les tribunaux, ils répondirent toujours qu'ils ne devaient pas adorer les démons. Ils aimèrent mieux souffrir le martyre que de montrer la moindre vénération pour ce diable de Jupiter , cette diablesse de Diane et cette archidiablesse de Vénus.

Pauvres philosophes grecs, qui n'avez jamais pu comprendre ce refus bizarre, vous n'avez pas compris non plus que, dans votre polémique avec les chrétiens, vous n'aviez pas à défendre une doctrine morte ^ mais de vivantes réalités ! Il n'importait pas en effet de donner par des subtilités néo-platoniciennes une signification plus profonde à la mythologie, d'infuser aux dieux défunts une nouvelle vie , un nouveau sang symbolique , de se tuer à réfuter la polémique grossière et matérielle de ces premiers pères de l'église , qui attaquaient , par des plaisanteries presque voltairiennes , la moralité des dieux ! — Il importait plutôt de défendre l'essence de l'hellénisme^ la manière de penser et de sentir, toute la vie de la société hellénique , et de s'opposer avec force à la propagation des idées et des sentiments sociaux importés de la Judée^ La véritable question était de savoir si le monde devait appartenir dorénavant à ce judaïsme spiritualiste que prêchaient ces Nazaréens mélancoliques qui bannirent de la vie toutes les joies humaines pour les reléguer dans les espaces célestes, — ou si le monde devait demeurer sous la joyeuse puissance de l'esprit grec, qui avait érigé le culte du beau et fait épanouir toutes les magnificences de la terre ! — Peu importait l'existence des dieux : personne ne croyait plus à ces habitants de TOlympc parfumé d'ambroisie; mais en revanche quels amusements divins on trouvait dans leurs temples aux jours des fêtes et des mystères ! On y dansait somptueusement, le front ceint de fleurs ; on s'éten-

dait sur des couches de pourpre pour savourer les plaisirs du repos sacrée et quelquefois aussi pour goûter de plus douces jouissances*. • Ces joies, ces rires bruyants se sont depuis longtemps évanouis. Dans les ruines des temples vivent bien encore les anciennes divinités, mais dans la croyance populaire elles ont perdu toute puissance par le triomphe du Christ : ce ne sont plus que de méchants démons qui| se tenant cachés durant le jour, sortent 9 la nuit venue, de leurs demeures, et revêtent une forme gracieuse pour égarer les pauvres voyageurs et pour tendre des pièges aux téméraires !

A cette croyance populaire se rattachent les traditions les plus merveilleuses. C'est à sa source que les poètes allemands ont puisé les sujets de leurs plus belles inspirations. L*Italie est ordinairement la scène choisie par eux, et le héros de l'aventure est quelque chevalier allemand qui , autant à cause des charmes de sa jeunesse qu*à cause de son inexpérience, est attiré par de beaux démons et enlacé dans leurs filets trompeurs. Un beau jour d'automne, le chevalier se promène seul, loin de toute habitation, rêvant aux forêts de son pays et à la blonde j,eune fille qu'il a laissée sur la terre natale , le jeune freluquet 1 Tout à coup il rencontre une statue et s'arrête comme ébahi. Ne serait-ce pas la déesse de la beauté? 11 est face à face avec elle, et son jeune coeur est sous l'attrait du charme antique. En croûra-t*il ses yeux ? Jamais il n'a vu des formes aussi gracieuses. Il presse sous ce marbre une vie plus ardente que celle qui

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coule SOUS les joues empourprées des jeunes filles de son pays. Ces yeux blancs lui dardent des regards à la fois si voluptueux et si langoureusement tristes^ que sa poi-> trine se gonfle d'amour et de pitié , de pitié et d'amour. Dès lors il erre souvent à travers les ruines > et Ton s'étonne de ne plus le voir assister ni aux orgies des

buveurs ni aux jeux des chevaliers. Ses promenades de* viennent bientôt le sujet de bruits étranges. Un matin ^ le jeune fou rentre précipitamment dans son hôtellerie ^ le visage pâle et décomposé ; il solde ce qu'il doit, fait sa valise et se hftte de repasser les Alpes.

Que lui est*il donc advenu?

Un jour, dit-on ^ il s'achemina plus tard que de cou** tume vers les ruines quMl chérissait tant. Le soleil était couché , et les ombres de la nuit lui voilaient les lieux où chaque jour il contemplait pendant des heures en-» tières la statue de sa belle déesse. Après avoir erré long* temps à raventure , il se trouva en face d'une villa qu'il n'avait jamais aperçue dans cette contrée. Quel fut son étonnement y lorsqu'il en vit sortir des valets qui vinrent, flambeaux en main, l'inviter à y passer la nuit 1 Cet éioth nement redoubla y lorsqu'au milieu d'une salle vaste et éclairée, il aperçut, se promenant seule ^ une femme qui, dans sa taille et ses traits^ offrait la plus intime res«. sembiance avec la belle statue de ses amours. Elle lui ressemblait d'autant plus, qu^elle était revêtue d'une mousseline éclatante de blancheur, et que son visage était extrêmement pâle; Le chevalier l'ayant saluée avec

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courtoisie , elle le regarda longtemps avec une gravilé silencieuse, puis elle lui demanda s'il avait faim. Bien que le chevalier sentit battre fortement son cœur, il avait néanmoins un estomac germanique. Après une course aussi longue, il sentait le désir de se sustenter quelque peu, et il ne refusa pas les offres de la belle dame. Celleci lui prit donc amicalement la main , et il la suivit à travers les salles vastes et sonores, qui, malgré toute leur splendeur, laissaient apercevoir je ne sais quelle désolation effrayante. Les girandoles jetaient un jour blafard sur les murs, le long desquels des fresques bariolées représentaient toutes sortes d'histoires païennes, comme les amours de Paris et d'Hélène, de Diane et d'Endymion , de Calypso et d'Ulysse. De grandes fleurs fantastiques balançaient leurs tiges dans des vases de marbre rangés devant les fenêtres, et elles exhalaient une odeur cadavérique et vertigineuse. Le vent gémissait dans les cheminées comme le râle d'un mourant. Une fois arrivés dans la salle à manger, la belle dame se plaça vis-à-vis du chevalier, se fit son échanson, et lui pré* senta en souriant les mets les plus exquis. Que de choses durent paraître étranges à notre naïf Allemand ! Quand il vint à demander le sel , qui manquait sur la table, ua tressaillement presque hideux contracta la blanche face de son hôtesse , et ce ne fut que sur les instances réitérées du chevalier que, visiblement contrariée , elle ordonna à ses domestiques d*apporter la salière. Ceux-ci la placèrent en tremblant sur la table, et la renversèrent

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presque à moitié. Cependant le vin généreux qui glissait

comme du feu dans le gosier tudesque de notre jeune

homme apaisa les secrètes terreurs dont parfois il se sentait saisi. Bientôt il devint confiant, son humeur prit une teinte joviale, et, lorsque la belle dame lui demanda s'il savait ce que c'était qu'aimer, il lui répondit par des kaisers de flamme. Pris d'amour et peut-être de vin aussi, il s'endormit bientôt sur le sein de sa belle. Des rêves confus , semblables à ces visions qui nous appa* raissent dans le délire d'une fièvre chaude, ne tardèrent pas à se croiser dans son esprit. Tantôt c'était sa vieille grand' mère, assise dans un vaste fauteuil, marmottant précipitamment une prière de nuit. Tantôt c*étaient les rires moqueurs d'énormes chauves-souris qui, tenant des flambeaux dans leurs griffes, voltigeaient autour de lui , et dans lesquelles , en les regardant de plus près, il croyait reconnaître les domestiques qui l'avaient servi à table. Enfin il rêva que sa belle hôtesse s'était trans* formée en un monstre ignoble , et que lui-même , en proie aux vives angoisses de la mort, il lui tranchait la tête. Ce ne fut que le lendemain, bien avant dans la matinée, que le chevalier sortit de son sommeil léthargique; mais à la place de cette superbe villa où il croyait avoir passé la nuit, il ne trouva que les ruines qu'il avait hantées chaque jour, et il s'aperçut avec effroi que la statue de marbre qu'il aimait tant était tombée du haut de son piédestal, et que sa tête détachée du tronc gisait à ses pieds.

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Le récit qui va suivre présente à peu près le même caractère. — Un jeune chevalier qui , en compagnie de quelques amis, jouait à la paume dans une villa près de Home, 6ta son anneau qui le gênait, et le plaça au doigt d^une statue , afin qu'il ne se perdit pas. Le jeu ayant cessé, le jeune homme revint à la statue, qui représentait une déesse païenne ; mais , quel ne fut pas son effroi I le doigt de cette femme de marbre s'était recourbé, et il ne pouvait retirer son anneau qu'en lui brisant la main, ce qu'une pitié secrèle Tempécha de faire, n coo^ rut conter cette merveille à ses compagnons, les invitant à venir juger de Tévénement par leurs propres yeux ; mais , à peine revenu avec eux près de la statue , il sV perçut que le doigt de celle-ci s'était redressé , et que l'anneau avait disparu. Quelque temps après, notre che* valier se décida à recevoir le sacrement du mariage , et ses noces furent célébrées ; mais la nuit même du msL^ riage , au moment où il allait se coucher , une femme qui , par sa taille et par ses traits ^ ressemblait parfaitement à la statue dont nous venons de parler s'avança vers lui et lui dit que Tanneau placé à son doigt les avait flancés, et qu'il lui appartenait désormais comme époux légitime. En vain le chevalier se défendit contre cette singulière assertion : la femme païenne se plaça entre lui et celle qu'il avait épousée^ toutes les fois qu'il voulut approcher de cette dernière, en sorte qu'il dut cette nuitlà renoncer à toutes les joies nuptiales. Il en fllt de même pour la seconde et la troisième nuit. Le chevalier devint

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profondément soucieux. Personne ne put lui venir en aide y et les plus dévots eux-mêmes hochèrent la tête ; enfin il entendit parler d'un prêtre nommé Palumnus y qui avait maintes fois déjà rendu de bons services contre les maléfices des démons. Il alla donc le trouver] mais le prêtre se fit prier longtemps avant de lui promettre assistance , parce que , prétendait-il , il exposerait sa propre personne aux plus grands dangers. îl finit cependant par tracer quelques caractères inconnus sur un petit morceau de parchemin ^ et par donner les instructions nécessaires à notre ensorcelé. D'après celles-ci^ le chevalier devait se placer à minuit dans un certain carrefour, aux environs de Rome, où îl verrait passer les plus bizarres apparitions; mais il devait rester impassible et ne pas se laisser efifrayer de ce qu'il pourrait voir ou entendre. Seulement, au moment où il apercevrait la femme au doigt de laquelle il avait placé son anneau, il aurait & s^avancer vers elle et à lui présenter le morceau de parchemin. Le chevalier se soumit à ces ordres. Son cœur battait avec force , lorsqu'à minuit sonnant il se trouva au carrefour désigné, et qu'il vit défiler Tétrange cortège. C'étaient des hommes et des femmes pâles, magnifiquement vêtus d*habits de fête de Vépoque païenne; les uns portaient des couronner d'or, les autres des couronnes de laurier sur un front tristement incliné vers la poitrine; on en voyait aussi marchant avec inquiétude, chargés, de toutes sortes de vases d^argent et d'autres ustensiles qui appartenaient aux sacrifices dans

les anciens temples. Au milieu de cette foule se drcs* salent d'énormes taureaux aux cornes d'or, ornés de guirlandes de fleurs , et puis , sur un magnifique char triomphal, chamarrée de pourpre et couronnée de roses, s'avançait une déesse haute de stature et éblouissante de beauté. Le chevalier s'approcha d'elle , et lui présenta le parchemin du prêtre Palumnus , car il venait de la reconnaître pour celle qui possédait son anneau. La déesse eut à peine entrevu les caractères tracés sur le parchemin y que, levant les mains au ciel, elle poussa un cri lamentable. Des larmes s'échappèrent de ses yeux, et elle s'écria avec désespoir : a Cruel prêtre Palumnus ! tu n*es donc pas encore satisfait des maux que tu nous as précédemment infligés ! Mais tes persécutions auront bientôt un terme, cruel prêtre Palumnus ! » Et elle rendit Tanneau au chevalier, qui, la nuit suivante, ne rencontra plus d'obstacles à son union nuptiale. Quant au prêtre Palumnus, il mourut trois jours après cet événement. J'ai lu cette histoire pour la première fois dans le Mons Veneris de Kornmann. Il y a peu de temps, je Tai retrouvée citée dans un livre absurde sur la sorcellerie, par Delrio, qui Ta extraite d'un ouvrage espagnol ; elle est probablement d'origine ibérique. L'ouvrage de Kornmann est la source la plus importante à consulter pour le sujet que je traite. Il y a bien longtemps qu'il ne m'est tombé sous la main, et je n'en peux parler que par sou* venir; mais cet opuscule d'à peu près deux cents à deux cent cinquante pages, avec ses vieux et charmants carac*

tères gothiques, est toujours présent à mon esprit. Il peut avoir été imprimé vers le milieu du xvn* siècle. Le chapitre des Esprits élémentaires y est traité de la manière la plus approfondie, et Fauteur y a rattaché des récits merveilleux sur la montagne de Vénus. A l'exemple de Kornmann, j'ai dû, au sujet des esprits élémentaires, parler également de la transformation des anciennes divinités. Non, ces dernières ne sont point de simples spectres ! car , comme je l'ai proclamé plus d'une fois , ces dieux ne sont pas morts ^ ce sont des êtres incréés, immortels, qui, après le triomphe du Christ, ont été forcés de se retirer dans les ténèbres souterraines. La tradition allemand^ relative à Vénus , comme déesse de la beauté et de Tamour , présente un caractère tout parti* culier; c'est du romanesque classique. Suivant les légendes germaniques, Vénus, après la destruction de ses temples, se serait réfugiée au fond d'une montagne mystérieuse , où elle mène joyeuse vie en compagnie des sylvains et des sylphides les plus lestes, des dryades et des hamadryades les plus avenantes , et de maints héros célèbres qui ont disparu de la scène du monde d'une manière mystérieuse. D'aussi loin que vous approchez de ce séjour de Vénus , vous entendez des rires bruyants et des sons de guitare qui, semblables à des filets invisibles, enlacent votre cœur et vous attirent vers la montagne enchantée. Par bonheur pour vous, un vieux chevalier , nommé le fidèle Ëckart , fait bonne faction à l'entrée de la montagne. Immobile comme une

Statue, il est appuyé sur son grand sabre de bataille ; mais sa tête blanche comme la neige tremblote toujours, et vous avertit tristement des dangers voluptueux qui vous attendent. Il y en a qui s'en étaient à temps; d^autres n'écoutent point la voix chevrotante du fidèle Eckart, et se précipitent éperdument dans Tablme des joies damnées. Pendant quelque temps, tout marche à souhait ; mais Phomme n'aime pas toujours à rire : parfois il devient silencieux et grave, et pense au temps passé, car le passé est la patrie de son ftme. Il se prend à regretter cette patrie, il voudrait de nouveau éprouver les sentiments d'autrefois , ne fût-ce que des sentiments de douleur. Voilà ce qui arriva au Tannhâeuser, au rapport d'une chanson qui est un des monuments linguistiques les plus curieux que la tradition ait conservés dans la bouche du peuple allemand. J'ai lu cette chanson pour la première fois dans l'ouvrage de Kornmann. Prétorius la lui a empruntée presque littéralement, et c'est d'après lui que les compilateurs du Wunderhorn l'ont réimpri* mée. Il est difficile de fixer d'une manière positive l'époque à laquelle remonte la tradition du Tannhaeuser. On la retrouve déjà sur des pages volantes des plus ancienne^ ment imprimées. Il en existe une version moderne, qui n'a de commun avec le poème original qu'une certaine vérité de sentiment. Comme j'en possède sans nul doute le seul exemplaire, je vais publier ici ce Tann^ hœuêer modernisé :

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« Bons chrétiens, ne vous laissez pas envelopper dans les filets de Satan; c'est pour édifier Yotré âme que* j'entonne la chanson du Tannhaeuser.

(( Le nohle Tannhœuser^ ce brave chevalier, voulait goûter amours et plaisirs, et il se rendit à la montagne de Vénus ^ où il resta sept ans durant.

« 0 Vénus j ma belle dame^ je te fais mes adieux. Ma gracieuse mie, je ne veux plus demeurer avec toi; tu vas me' laisser partir.

({— Tannhaeuser^ mon brave chevalier, ta ne m'as pas embrassée aujourd'hui. Allons, viens vite m'embrasser, et dis-moi oe dont tu as à te plaindre.

« N'ai-je pas versé chaque jour dans ta coupe les vins les plus exquis, et n'ai-je pas chaque jour couronné ta tète de roses ?

« ~ 0 Vénus, ma belle dame, les vins exquis et les tendres bai» jsers ont rassasié mon cœur ; j'ai soif de soufiTrances.

« Nous avons trop plaisanté^ trop ri ensemble; les larmes me font envie maintenant, et c'est d'épines et non de roses que je voudrais voir couronner ma tète.

« — Tannhaeuser, mon brave chevalier, tu me cherches noise; ta m'as pourtant juré plus de mille fois de ne jamais me quitter.

«Viens, passons dans ma ohambrette; là nous nous livrerons à d'amoureux ébats. Mon beau corps blanc comme le lis égaiera ta tristesse.

« — 0 Vénus, ma belle dame, tes charmes resteront étemelle* ment jeunes; il brûlera autant de cœurs pour toi qu'il en a déjà brûlé.

a Mais lorsque je songe à tous ces dieux et à tous ces héros que tes appas ont charmés, alors ton beau corps blano comme le lis commence à me répugner.

« Ton beau corps blanc comme le lis m'inspire presque du dégoût, quand je songe combien d'autres s'en réjouiront encore.

(( ^ Tannhaeuser, mon brave chevalier, tu ne devrais pas me parler de la sorte; j'aimerais mieux te voir me battre, comme tu l'as fait maintes fois.

« Oui, j'aimerais mieux te voir me battre, chrétien froid et ingrat.

que de m'entendre jeter à la face des insultes qui humilient mon orgueil et me brisent le cœur.

« C'est pour t'avoir trop aimé que tu me tiens sans doute de tels propos. Adieu, pars donc, je te le permets; je vais moi-même t'ouvrir la porte. »

« A Rome^ à Rome^ dans la sainte ville^ Ton chante et l'on sonne les cloches; la procession s'avance solennellement^ et le pape marche au milieu.

« G*est Urbain^ le pieux pontife; il porte la tiare^ et la queue de son manteau de pourpre est portée par de fiers barons.

« — 0 saint-père ! pape Urbain, tu ne quitteras pas cette place sans avoir entendu ma confession et m'avoir sauvé de l'enfer.

« La foule élargit son cercle; les chants religieux cessent. Quel est ce pèlerin pâle et effaré, agenouillé devant le pape ?

« — 0 saint-père ! pape Urbain, toi qui peux lier et délier, sonstrais-moi aux tourments de Tenfer et au pouvoir de l'esprit malin.

« Je me nomme le noble Tannhœuser. Je voulais goûter amours et plaisirs, et je me rendis à la montagne de Vénus, où je restai sept ans durant.

« Dame Vénus est une belle femme, pleine de grâces et de charmes; sa voix est suave comme le parfum des fleurs.

« Ainsi qu'un papillon qui voltige autour d'une fleur pour en aspirer les doux parfums, mon âme voltigeait autour de ses lèvres roses.

« Les boucles de ses cheveux noirs et sauvages tombaient sur sa douce figure; et lorsque ses grands yeux me regardaient, ma respiration s'arrêtait.

<f Lorsque ses grands yeux me regardaient, je restais comme en* chaîné, et c'est à grand'peine que je me suis échappé de la montagne.

a Je me suis échappé de la montagne; mais les regards de la belle dame me poursuivent partout ; ils me disent : Reviens, reviens !

« Le jour, je suis semblable à un pauvre spectre ; la nuit, ma vie se réveille, monjève me ramène auprès de ma belle dame; elle est assise près de moi, et elle rit.

« Elle ritj 8i heureuse et si folle^ et avec des dents si blanches ! Oh! quand je songe à ce rire^ mes larmes coulent aussitôt.

« Je Taime d'un amour sans bornes. Il n'est pas de frein à cet amour; c'est comme la chute d'un torrent dont on ne peut arrêter les flots.

« 11 tombe de roche en roche ^ mu^ssant et écumant^ et il se romprait mille fois le cou plutôt que de ralentir sa course.

« Si je possédais le ciel entier, je le donnerais à ma dame Vénus; je lui donnerais le soleil, je lui donnerais la lune, je lui donnerais toutes les étoiles.

a Mon amour me consume, et ses flammes sont ef&ènées. Seraientce là déjà le feu de Tenfer et les peines brûlantes des damnés?

« 0 saint-père ! pape Urbain, toi qui peux lier et délier, soustraismoi aux tourments de l'enfer et au pouvoir de l'esprit malin ! »

« Le pape lève les mains aux ciel et dit en soupirant : — Infortuné Tannhseuser, le charme dont tu es possédé ne peut être rompu.

« Lç diable qui a nom Vénus est le pire de tous les diables, et je ne pourrai jamais f arracher à ses griffes séduisantes.

c< C'est avec ton àme qu'il faut racheter maintenant les plaisirs de la chair. Tu es réprouvé désormais et condanmé aux tourments étemels. »

<c Le noble chevalier Tannhaeuser marche vite, si vite qu'il en a les pieds écorchés, et il rentre à la montagne de Vénus vers minuit.

« Dame Vénus se réveille en sursaut , sort promptement de sa couche, et bientôt enlace dans ses bras son bien-aimé.

« Le sang sort de ses narines, ses yeux versent des larmes, et elle couvre de sang et de larmes le visage de son bien-aimé.

« Le chevalier se met au lit sans mot dire, et dame Vénus se rend à la cuisine pour lui faire la soupe.

« Elle lui sert la soupe, elle lui sert le pain, elle lave ses pieds blessés, elle peigne ses cheveux hérissés, et se met doucement à rire.

« — Tannhaeuser, mon brave chevalier, tu es resté longtemps absent. Dis-moi quels sont les pays que tu as parcourus?

« — Dame Vénus, ma belle mie, j'ai visité l'Italie; j'avais des

affaires à Rome, j'y suis allé, et puis je suis revenu en hdte auprès de toi.

a Borne est bâtie sur sept collines; il y coule un fleuve qui s'appelle le Tibre. A Eome, je vis le pape^ le pape te fait dire bien des choses.

a Pour revenir de Rome^ j*ai passé par Florence; j'ai traversé Milan et escaladé hardiment les Alpes.

a Pendant que je traversai les Alpes, la neige tombait, les lacs bleus me souriaient, les aigles croassaient.

« Du haut du Saint-Gothard j'entendis ronfler la bonne Aile* magne; elle dormait là-bas du sommeil du juste, et sous la sainte et digne garde de ses cbers roitelets.

« J'avais hâte de revenir auprès de toi, dame Vénus, ma mie. On est bien ici, et je ne quitterai plus Jamais ta montagne. »

Je ne veux en imposer au public ni en vers ni en prose, et j'avoue franchement que le poème qu'on vient de lire est de mon propre cru , et qu'il n'appartient pas à quelque Minnesinger du moyen âge. Cependant je suis tenté de faire suivre ici le poème primitif dans lequel le vieux poète a traité le même sujet. Ce rapprochement sera très-intéressant et très-instructif pour le critique qui voudrait voir de quelle manière différente deux poètes de deux époques tout à fait opposées ont traité la même légende, tout en conservant la même facture, le même rhythme et presque le même cadre* L'esprit des deux époques doit distinctement ressortir d'un pareil rapprochement, et ce serait pour ainsi dire de l'anatomie comparée en littérature. En effet, enlisant en même temps ces deux versions, on voit combien chez Tancien poète prédomine la foi antique, tandis

que chez le poète moderne , né au commencement du x\x^ siècle, se révèle le scepticisme de son époque; Ton voit combien ce dernier, qui n'est dompté par aucune autorité, donne un libre essor h sa fantaisie , et n'a en chantant aucun autre but que de bien exprimer dans ses vers des sentiments purement humains. Le vieux poète , au contraire , reste sous le joug de l'autorité cléricale ; il a un but didactique , il veut illustrer uri dogme religieux, il prêche la vertu de la charité, et le dernier mot de son poëme , c'est de démontrer Tefflcacité du repentir pour la rémission de tout péché; le pape lui*méme est blftmé pour avoir oublié cette haute vérité chrétienne , et par le bâton desséché qui reverdit entre ses mains, il reconnaît, mais trop tard, Tincommensurable profondeur de la miséricorde divine. Voici les paroles du vieux poëte :

a Mais à présent Je veux commencer; nous voulons chanter le Tannhœuser et ce qui lui est arrivé de merveilleux avec la dame Vénus.

« Le Tannhfleuser était un bon chevalier; il voulait voir de grandes merveilles ; alors il alla dans la montagne de Vénus , où il y avait de belles femmes.

« — Tannhœuser, mon bon chevalier, je vous aime, vous ne devez pas Toublier; vous m'avez juré de ne jamais me quitter.

« — Vénus, ma belle dame, je ne Tai pas fait, il faut que j'y contredise; car personne que vous ne le dit, aussi vrai que Dieu me soit en aide.

«— Tannhœuser, mou bon chevalier, qu'est-ce que vous me dites? Vous devez rester avec nous; je vous donnerai une de mes compagnes pour votre épouse.

« — Si je prends une antre femme que celle que je porte dans mon cœur^ il me faudra brûler éternellement dans le feu de l'enfer.

a — Tu me parles beaucoup du feu de Tenfer^ cependant tu ne Tas pas éprouvé. Pense à ma bouche rose qui rit à toute heure.

« — De quel avantage peut m'étre ta bouche rose? elle m'est trèsdangeréuse. Donne-moi donc congés ô Yénus^ ma tendre dame! Je t'en conjure par l'honneur de toutes les femmes.

« — Tannhaeuser^ mon bon chevalier^ si vous voulez avoir congés je ne veux pas vous le donner. Oh! restez^ noble et doux chevalier, et rafraîchissez votre âme.

a — Mon âme est devenue malade. Je ne veux pas rester plus longtemps. Donnez-moi congés ô tendre dame! donnez-moi congé de votre corps superbe.

« — Tannhaeuser, mon bon chevalier, ne parlez pas ainsi ^ vous n'êtes pas dans votre bon sens. Allons dans ma chambrette nous adonner aux jeux intimes de l'amour.

tt — Votre amour m'est devenu pénible. J'ai dans l'idée, 6 Vénus^ ma noble et tendre damoiselle^ que vous êtes une diablesse.

a— Tannhâeuser^ ah! pourquoi parlez-vous ainsi ? tenez-vous à m'injurier? Si vous devez rester plus longtemps avec nous, vous aurez à payer cette parole.

u Tannhsuser, si vous voulez avoir votre congé, prenez congé de mes chevaliers, et partout où vous irez dans le pays, vous devez célébrer ma louange .

u Le Tannhsuser sortit de la montagne plein de chagrin et de repentir : — Je veux aller à Rome, la ville pieuse, et me confier entièrement dans le pape.

« Je me mets joyeusement en route, à la garde de Dieu, pour aller trouver un pape qui s'appelle Urbain, et pour voir s'il voudra me prendre sous sa sainte protection.

« 0 saint pape Urbain, mon père spirituel, je m'accuse envers vous des péchés que j'ai commis, comme je vais vous l'énoncer.

« J'ai été pendant une année entière chez Vénus, la belle dame; maintenant je veux me confesser et faire pénitence, pour recouvrer les bonnes grâces de Dieu.

0 Le pape avait un bâton blanc fait d'une branche sèche : —

DE l'allehagne. 205

Quand ce Mton portera des feuilles^ tes péchés te seront pardonnes.

« —- Si je ne devais plus vivre qu'un an ^ un an sur cette terre , je voudrais me repentir et faire pénitence pour recouvrer les bonnes grâces de Dieu.

« Le chevalier repartit de la ville plein de chagrin et de souffrances: — Marie 9 6 sainte mère, vierge immaculée^ s'il faut me séparer de toi^

« Je vais rentrer dans la montagne^ à tout jamais et sans fin, auprès de Vénus, ma tendre dame, où Dieu m'envoie.

a — Soyez le bienvenu, mon bon Tanubsuser ; je vous ai regretté bien longtemps; soyez le bienvenu, mon bien-aimé chevalier, mon héros qui m'êtes si fidèlement revenu.

a Bientôt après, an troisième jour , le bâton du pape commença à reverdir; alors on envoya des messagers dans tous les pays où le Tannhœuser était venu.

« Il était rentré dans la montagne, où il doit rester maintenant jusqu'au jugement dernier, quand Dieu l'appellera.

« C'est ce que jamais prêtre ne doit faire, — plonger un bomme dans la désolation; quand il veut se repentir et faire pénitence, ses péchés doivent lui être pardonnes. »

Comme cela est magnifique ! Déjà au début du poème nous trouvons un effet merveilleux. Le poète nous donne la réponse de la dame Vénus , sans avoir rap« porté auparavant la demande du Tannhseuser, laquelle provoque cette réponse. Par cette ellipse^ notre imagination gagne un champ pluslibre, et nous suggère tout ce que Tannhseuser aurait pu dire^ et ce qui était peutêtre très-difficile à résumer en quelques mots. Malgré sa candeur et sa piété du moyen âge , l'ancien poète a su peindre les séductions fatales et les allures dévergondées de la dame Vénus. Un auteur moderne et perverti n'aurait pas mieux dessiné la physionomie de cette

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