II
jusqu^au ciel et se reflètent avec magnificence dans les flots azurés. Des bruits si mystérieux sortent des eaux et des bois, qu'on est étrangement ému lorsqu'on se promène seul dans ces lieux. Sur le bord d'un de ces lacs se trouvait la cabane d'un jeune homme.qui vivait du produit de la poche et qui exerçait en outre le métier de batelier, lorsqu'un voyageur voulait traverser le lac. Il avait une grande barque amarrée à un vieux tronc d'arbtey non loin de sa demeure. Un jour, au temps de réquinoxe d'automne , il entendit, vers minuit, frapper à sa fenêtre. Quand il eut franchi le seuil de sa porte , il aperçut trois moines qui avaient le capuchon rabattu sur la tète et qui paraissaient être très-pressés. L'un d'eux le pria en toute bftte de leur prêter sa barque, et lui promit de la lui ramener au bout de quelques heures au même endroit. Les moines étaient à trois; le pêcheur, qui, en de telles circonstances, ne pouvait guère hésiter, démarra sa barque, et lorsque les trois voyageurs qui y étaient montés voguèrent sur le lac, il rentra dans sa cabane, où il se recoucha. Jeune comme il était , il ne tai'da pas à se rendormir ; mais quelques heures après il fut réveillé par les moines^ qui étaient de retour. Quand il les eut rejoints^ l'un d'eux lui mit dans la main une pièce d'argent pour lui payer la traversée, ensuite tous les trois s'éloignèrent en toute hâte» Le pêcheur alla visiter sa barque, qu'il trouva solidement amarrée, et il se secoua fortement, comme on fait en hiver pour se réchaufler les membres engourdis, car il se sentait pris
d'un frisson^ mais ce n'était pas par Finfluence de l'air frais de la nuit. Une étrange sensation de froid lui avait couru par tout le corps et lui avait presque transi le cœur au moment où le moine lui avait touché la main en lui remettant la pièce de monnaie : les doigts du moine étaient froids comme la glace. Pendant longtemps^ le pécheur se rappela cette circonstance; mais la jeunesse finit toujours par se débarrasser des souvenirs sinistres, et le pécheur ne pensait plus à cet événement^ lorsque Tannée suivante, au même jour de l'équinoxe, on heurta de nouveau vers minuit à la fenêtre de sa cabane. C'étaient les moines de Tannée dernière, et qui étaient tout aussi pressés qu'alors. Us requirent de nouveau la barque, et le jeune homme la leur confia cette fois avec avec moins d'hésitation. Lorsqu'au bout de quelques heures les voyageurs furent de retour et que Tun d*euX| pour payer le péage au pécheur, lui mit dans la main une pièce d'argent, celui-ci sentit de nouveau avec, effi^oi les doigts glacés du moine, et le même (événement se re* nouvela tous les ans au même équinoxe^
La septième année, aux approches de cette époque, le jeune pêcheur éprouva le plus vif désir de pénétrer le mystère qui se cachait sous les trois frocs, et il voulut à tout prix satisfaire sa curiosité. Il déposa au fond de la barque un amas de filets pour s'en faire une cachette où il pût se glisser pendant que les moines monteraient à bord. Les trois mystérieux voyageurs arrivèrent en effet à Tbeure où ils étaient attendus, et notre pécheur
312 ŒUVRBS DB HBNRI REINE.
réussit à se cacher lestement sous les filets et à prendre part à la traversée. A son grand étonnement^ celle-ci dura fort peu de temps^ tandis que d'ordinaire il lui fallait plus d'une heure pour arriver au rivage opposé du lac. Son étonnement redoubla lorsque^ dans cette contrée qui lui était parfaitement connue, il aperçut une clairière qu'il n'avait jamais vue auparavant, et qui était entourée d'arbres dont l'espèce paraissait appartenir à une végétation étrangère. Des lampes innombrables étaient suspendues aux branches de ces arbres : sur des socles élevés étaient placés des vases oii flamboyait la résine des bois ; de plus, la lune jetait une clarté si vive, que le jeune homme put voir aussi distinctement qu'en plein jour la foule qui s'était réunie en ces lieux. II y avait là quelques centaines de jeunes hommes et de jeunes femmes, tous d'une beauté remarquable, quoique leurs visages eussent la blancheur du marbre. Cette circonstance, jointe au choix des vêtements, -— c^étaient des tuniques blanches relevées très-haut, avec une bordure de pourpre, — leur donnait Taspect de statues ambulantes. Les femmes avaient orné leur tête de pampre naturel ou fabriqué avec du fil d'argent ; leurs cheveux, tressés en forme de couronne, laissaient retomber un flot de boucles ondoyant sur leurs épaules. Les jeunes gens avaient également le iront ceint de pampre. Des hommes et des femmes, agitant des bfttons dorés, autour desquels s'enroulaient des ceps de vigne, accoururent pour donner la bienvenue aux nouveaux arrivés. Un de
DE l'allbuàgne. 213
ceux-ci rejeta son capuchon et son froc, et Ton vit paraître un personnage grotesque, dont la face hideuse* ment lubrique et lascive grimaçait entre deux oreilles pointues, semblables à celles d'un bouc, tandis que son corps montrait une exagération de virilité aussi risible que repoussante. Le second moine se dépouilla également de son habit monacal, et Ton vit un gros homme dont Tobésité énorme excita Thilarité des femmes» qui posèrent en riant une couronne de roses sur sa tête chauve. Les figures des deux moines étaient d'un blanc de marbre, comme celles des autres assistants , et l'on remarqua la même blancheur sur le visage du troisième moine, lorsqu'il souleva son capuchon d'un airgoguC'nard. Quand il eut dénoué la vilaine corde qui lui servait de ceinture, et qu'il eut jeté loin de lui, avec un mouvement de dégoût, son pieux et sale vêtement de capucin, ainsi que le rosaire et le crucifix qui y étaient attachés, alors on vit paraître, à demi couvert d'une tunique étincelante de diamants, un beau jeune homme aux plus belles formes : seulement ses hanches arrondies et sa taille trop grêle avaient quelque chose de féminin. Des lèvres légèrement bombées et des traits d'une mollesse indécise donnaient aussi au jeune homme une expression féminine ; mais en même temps son visage portait l'empreinte d'une intrépidité hautaine, d'une ftme mâle et héroïque. Dans la frénésie de leur enthousiasme, les femmes lui prodiguèrent des caresses, lui posèrent sur la tête une couronne de lierre, et lui jetèrent
sur les épaules une magnifique peau de léopard. Au même instant arriva un char de triomphe en or, à deux roues et attelé de deux lions; le jeune homme y monta avec la majesté d'un roi, mais toujours le regard serein et insouciant. Il conduisait le féroce attelage avec des rênes d'or. A la droite du char marchait Tun de ses compagnons défroqués, celui à la face lubrique et lascive avec des oreilles de bouc, tandis qu'à gauche chevauchait le gros ventru à tête chauve » que les femmes, dans leur verve moqueuse, avaient placé sur un âne ; il tenait à la main une coupe d'or qu'on lui remplissait constamment de vin. Le char s'avançait lentement ; derrière tourbillonnaient les chœurs des hommes et des femmes, couronnés de pampre et se livrant au délire de la danse. Le char du triomphateur était i»'écédé de sa chapelle : on y voyait un beau jouvenceau aux joues rebondies, soufflant dans la double flûte; une jeune fille vêtue d'une tunique hardiment relevée jusqu'au-dessus des genoux, et frappant la peau du tambourin avec le revers de sa main; une autre,. tout aussi gracieuse, tout aussi décolletée, qui faisait résonner le triangle; puis les trompettes, joyeux gaillards aux pieds fourchus , d'une figure avenante, mais impudique, sonnant leurs fanfares sur de bizarres cornes de bétes ou sur des conques marines ; ensuite les joueurs de luth...
Mais, cher lecteur, j'oublie que vous avez fait vos classes et que vous êtes parfaitement instruit; vous avez donc compris dès les premières lignes qu'il est question
ici d'une bacchanale , d'une fête de Dionysos. Sup des bas-reliefs ou dans des gravures d'ouvrages archéologiquesy vous avez vu assez souvent le pompeux cortège qui suit ce dieu païen. Versé comme vous l'êtes dans Tantiquité classique, vous ne seriez pas trop effrayé, si à minuit, au milieu de la^solitude d'une forêt, la magni-fique et fantasque apparition d'une marche triomphale de Bacchus se présentait tout à coup à vos regards, et que vous entendissiez le vacarme de cette cohue de spectres en goguettes. Tout au plus éprouveriez^^vous une espèce de saisissement voluptueux, un frisson es-* tbétique, à l'aspect de ces gracieux fantômes sortis de leurs sarcophages séculaires et de dessous les ruines de leurs temples pour célébrer encore une fois les saints mystères du culte des plaisirs ! Oui, c'est une orgie posthume ; ces revenants gaillards, encore une fois, veulent fêter par des jeux et des chants la bienheureuse venue du fils de Sémélé, le rédempteur de la joie ; encore une fois, ils veulent danser les danses des anciens temps, la polka du paganisme, le cancan de l'antiquité, ces danses riantes qu'on dansait sans jupon hypocrite, sans le con^ tr6Ie d'un sergent de ville de la vertu publique , et où l'on s'abandonnait à l'ivresse divine , à toute la fougue échevelée, désespérée, frénétique: Evoe Baechef Comme je l'ai dit, mon cher lecteur, vous êtes un homme instruit et éclairé qu'une apparition nocturne de ce genre ne saurait épouvanter, pas plus que si c'était une fantasmagorie de l'Académie impériale de musique,
216 ŒUVRB8 DB HENRI BEINB.
évoquée par le génie poétique de H. Eugène Scribe, en collaboration avec le génie musical du célèbre maestro Giacomo Meyerbeer. Mus, hélas ! notre pauvre batelier du Tyrol ne savait pas un mot de mythologie, il n*avait point fait la moindre étude classique ; aussi fot-il saisi d'effiroi et de terreur quand il eut aperçu le beau trioaiphateur sur son char doré avec ses singuliers acolyles : il frémit à la vue des gestes indécents, des bonds dévergondés des bacchantes, des faunes et des satyres, à qui le pied fourchu et les cornes donnaient particulièrement un air diabolique. Toute la blafarde assemblée ne lui parut qu'un congrès de vampires et de démons dont les maléfices tramaient la perte des chrétiens. Sa stupeur s'accrut quand il vit les ménades dans leurs postures impossibles et qui tiennent de la sorcellerie, lorsque, les cheveux épars , elles rejettent la tète en arrière , ne se maintenant en équilibre qu*à l'aide du thyrse. Le pauvre pécheur fut pris d'un vertige quand il vit Textase sinistre des corybantes qui se blessaient eux-mêmes avec leurs petites épées, cherchant la volupté dans la douleur de la chair. L'effroi du jeune homme devint de la stupéfaction lorsqu'il aperçut une bande de sylvains, de faunes et de satyres avinés , à la tête desquels s'avança une jeune femme débraillée et brillante de luxure qui portait sur une haute perche le fameux symbole égyptien que vous savez ; ce symbole ou plutôt cette hyperbole était cou* ronnée de fleurs , et la belle déveq[ondée l'agitait avec des gestes impudiques, en psalmodiant à tue-téte un
DB l'alleïiagne. 2I7
infâme cantique, auquel faisaient chorus ses compagnons velus avec leur gros rire et leurs gambades burlesques. En même temps les accords de la musique de la procession triomphale , accords mollement tendres et désesyévés à la fois, pénétrèrent dans le cœur du pauvre jeune homme comme autant de brandons enflammés; — il se crut déjà embrasé du feu infernal, et il courut à toutes jambes vers sa barque , où il se blottit sous les filets. Ses dents claquaient, et il tremblait de tous ses membres, comme si Satan le tenait déjà par une jambe. Peu de temps après, les trois moines vinrent rejoindre la nacelle et poussèrent au large. Quand, arrivés à la rive opposée, ils descendirent à terre , le pécheur sut se glisser avec tant d'agilité hors de sa cachette, que les moines s'imaginèrent qu'il les avait attendus derrière les saules 5 l'un d'eux, de ses doigts glacés, lui mit comme d'habitude une pièce d'argent dans la main, et tous les trois partirent en toute hftte.
Pai» le soin de son propre salut qu'il croyait compromis, au^si bien que par sa sollicitude pour tous les bons chrétiens qu'il voulait préserver du danger, notre pécheur se crut obligé de dénoncer cette mystérieuse histoire aux tribunaux ecclésiastiques. Le prieur d'un couvent de franciscains, dans le voisinage, jouissait d'une grande considération comme président d'un de ces tribunaux, et surtout comme savant exorciste. Le pêcheur prit la résolution de se rendre immédiatement auprès dé ce digne homme. De grand matin, le soleil le vit en