‹ De l'Allemagne (volume 2)Chapitre 27 sur 32 · II · texte numérisé non relu

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route pour le couvent, et bientôt, les yeux humblement baissés , il se trouva devant sa révérence le prieur, qui, revêtu du froc et le capuchon baissé sur le visage , était assis dans son grand fauteuil de bois sculpté. Le juge ecclésiastique resta dans son attitude méditative pendant que le batelier lui fit le récit de sa terrible histoire; quand il eut fini^ il releva la tête; par ce brusque mouvement^ son capuchon tomba en arrière , et le pêcheur vit avec stupéfaction que sa révérence était l'un des trois moines qui traversaient tous les ans le lac. Il re~ connut précisément celui qu'il avait vu la veille , sous la forme d'un démon païen , sur le char de victoire attelé de deux lions; c'était le même visage pûle, les mêmes traits d'une beauté régulière , les mêmes lèvres tendrement arrondies. Un bienveillant sourire se jouait autour de cette bouche, et bientôt en coulèrent avec l'accent le plus mélodieux ces paroles d'onction : a Très-cher fils en Jésus-Christ, nous sommes tout disposé à croire que vous avez passé la nuit dernière en société avec le dieu Bacchus ; votre fantastique vision en est une preuve suffisante. Nous nous garderons bien de dire du mal de ce dieu , bien des fois il nous*fait oublier nos soucis, et il réjouit le cœur de Thomme; mais les dons que la bonté divine accorde aux humains sont différents : beaucoup sont appelés, et peu sont élus. Il y a des hommes qu'une douzaine de bouteilles ne sauraient abattre. En toute humilité chrétienne, j'avoue que je suis un de ces êtres d'élite, et j'en rends grâces au Seigneur. Il y a aussi des

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natures incomplètes et faibles qu'une seule chopinè peut renverser, et il parait , mon cher fils en Jésus^ Christ, que vous êtes de ce nombre. Nous vous conseillons donc de n'absorber qu'avec mesure le jus doré de la treille , et de ne plus venir importuner les autorités ecclésiastiques avec les hallucinations d'un apprenti ivrogne. Nous vous conseillons en outre de ne point ébruiter l'histoire de votre dernière équipée, de bien tenir votre langue ; au cas contraire, le saint office vous fera administrer par le bras séculier vingt-cinq coups de fouet bien comptés. Pour l'instant , mon très-cher fils en Jésus-Christ , allez à la cuisine du couvent , où le frère ceUérier et le frère cuisinier vous feront servir la collation du matin, o Là-dessus, sa révérence donna sa bénédiction au pécheur, qui se dirigea tout abasourdi vers la cuisine. A la vue du frère ceUérier et du tière cuisinier^ il faillit tomber à la renverse : en effet c'étaient les deux compagnons nocturnes du prieur, les deux moines qui avaient traversé le lac avec lui i le pécheur reconnut la bedaine et la tête pelée de l'un, ainsi que la figure de l'autre , aux traits lascifs et lubriques , aux oreilIes.de bouc. Toutefois il ne souffla mot, et ce ne fut que longtemps après, quand ses cheveux avaient blanchi , qu'il raconta cette histoire à sa progéniture , groupée autour de lui au coin du feu.

De vieilles chroniques, qui racontent une légende ana* logue , placent le lieu de la scène à Spire, sur le Rhin. On y reconnaît des réminiscences païennes touchant la

traversée des morts ^ qui s'opérait là aussi dans une barque funèbre. C'est dans une tradition répandue sur les côtes de la Frise orientale ique les idées anciennes relatives au passage des trépassés dans le royaume des ombres sont le plus nettement accusées. Nulle part, à la vérité, on ne parle d'un nautonier nommé Garon. En général , cette étrange figure a disparu de la tradition populaire, et ne s*est conservée qu'aux théâtres. de marionnettes; mais la tradition de la Frise nous fait reconnaître un personnage mythologique bien autrement important dans le négociant hollandais qui se charge du soin de faire passer les morts au lieu de leur destination posthume, et qui paie le droit de péage ordinaire au batelier ou pécheur qui a remplacé Garon. A travers son déguisement baroque, nous ne tarderons pas à découvrir le véritable nom de ce personnage; je vais donc rapporter la tradition même aussi fidèlement que possible.

Dans la Frise orientale , sur les cotes de la mer du Nord, il y a des baies qui forment des espèces de ports . peu étendus et qu'on nomme des Siehl. Sur un des points les plus avancés de ces anses s'élève la maison solitaire d'un pécheur qui vit là, avec sa famille, content et heureux. La nature est triste dans ces contrées; nul oiseau n*y chante , on n'y entend que les mouettes qui de temps à autre s*élancent de leurs nids cachés dans le sable , et annoncent la tempête par leurs cris aigus et plaintifs. Parfois aussi on voit un goëlanrl , oiseau de

mauvais augure qui voltige sur la nier en déployant ses blanches ailes de spectre. Le clapotement monotone des vagues qui se brisent sur la plage ou contre les dunes s'accorde très-bien avec les sombres files de nuages qui traversent le ciel. Les hommes n'y chantent pas non plus. Sur cette côte mélancolique ne retentit jamais le refrain d'une chanson populaire. Les habitants de la Frise sont graves, probes^ raisonnables plutôt que religieux, et bien qu'ils aient perdu leurs institutions démocratiques d'autrefois 9 ils n'en ont pas moins gardé unesprit d*indépendance y héritage de leurs intrépides ' aïeux , qui avaient combattu avec héroïsme contre les envahissements de Tocéan et des princes du Nord. De pareilles gens ne s'abandonnent point aux rêveries mystiques^ et ne sont guère troublés non plus par la tour« pente de la pensée. Pour le pécheur qui habite le Siehl solitaire, l'essentiel c'est la pèche, et de temps à autre le péage que lui paient les voyageurs qui se font transporter dans yne des iles voisines.

A une certaine époque de l'année, dit-on^ précisément à l'heure de midi, au moment où le pécheur est à table et dîne avec sa famille dans la grande chambre, un étranger arrive et prie le maître de la maison de lui accorder quelques moments pour parler d'affaires. Le pêcheur, après avoir vainement invité l'étranger à partager son modeste repas, finit par accéder à sa demande, et tous deux vont s'attabler, à l'écart de la famille, dans la niche d'une fenêtre. Je ne décrirai point Textérieur du

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voyageur avec des détails oiseux, à l'instar de nos romanciers du jour. Pour la tâche que je me suis imposée, il suffira de donner son signalement. Le voici en peu de mots. L'étranger est un petit homme déjà avancé en ftgc, mais encore vert, en un mot un vieillard juvénile^ ayant de l'embonpoint sans être obèse , de petites joues potelées et rouges comme des pommes d'api, des yeux scrutateurs clignotant avec vivacité de côté et d'autre, et une petite tête poudrée et coiffée d'un petit chapeau à trois cornes. Sous une houppelande d'un jaune clair, garnie d'une infinité de petits collets, notre homme porte le costume suranné que nous voyous sur les vieux portraits de négociants hollandais , et qui dénote une certaine aisance : un habit en soie vert-pomme, un gilet brodé de fleurs, des culottes de satin noir, des bas rayés et des souliers à boucles d'acier. Sa chaussure est si propre et luisante, qu'on ne comprend pas comment il a fait pour traverser à pied les chemins marécageux du Siehl sans se crotter. Sa voix asthmatique a un filet aigu et devient par moments glapissante; toutefois le petit bonhomme affecte un langage et des mouvements graves et mesurés tels qu'ils conviennent à un négociant hollandais. Sa qualité de négociant se révèle non-seulement par son costume , mais aussi par l'exactitude et la circonspection mercantile avec lesquelles il cherche à conclure l'affaire de la manière la plus avantageuse pour son commettant. Il s'annonce en effet comme un commissionnaire-expéditeur qu'on a chargé de trouver sur

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la côte orientale de la Frise un batelier qui voulût bien transporter à Tile Blanche une certaine quantité d'âmes^ c'est-à-dire autant que pourrait en contenir sa barque. Or, à cette fin^ poursuit le Hollandais, il voudrait savoir si le pécheur serait dispo'sé à transporter cette nuit ladite cargaison d'ftmes à ladite île ; dans ce cas , il serait prêt à lui payer d'avance la traversée, tout convaincu qu'en honnête chrétien le batelier lui ferait le plus bas prix possible. Le négociant hollandais, —-ce qui est un pléonasme, vu que tout Hollandais est négociant, — fait cette proposition avec un nonchalante tranquillité, tout comme s'il s'agissait d'une cargaison de fromages et non pas d'âmes de morts. Ce mot âmes fait au premier moment une certaine impression sur l'esprit du pêcheur; il sent un frisson lui courir dans le dos, car il comprend tout d'abord qu'il est question d'âmes de trépassés , et qu'il a devant lui le fabuleux Hollandais dont ses collègues marins lui avaient souvent parlé , ce vieillard qui avait quelquefois frété leur barque pour transporter à nie Blanche les âmes des morts, et qui les avait toujours très-bien payés. Mais, ainsi que je. l'ai fait remarquer plus haut, les habitants de ces côtes sont courageux, sains de corps, raisonnables, sans imagination, et partant peu accessibles aux terreurs vagues que nous inspire le monde des esprits. Aussi la secrète frayeur, le tressaillement subit du pêcheur frison, ne durent que quelques moments; il ne tarde pas à se remettre, et d'un air de complète indifférence il ne songe plus qu'à obtenir le

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plus haut prix possiMe pour la traversée. Après avoir marchandé quelque temps, les deux parties tombent d*accord; le marché est condo^ et Ton se doime la poignée de main usitée. Le Hollandais tire aussitôt de sa poche une bourse en cuir toute 'graisseuse , remplie de petites pièces d'ai^ent, les plus petites qui aient jamais été frappées en Hollande, et il paie le montant du prix de la traversée tout entier en cette monnaie lilliputienne. Après avour enjoint au pécheur de se trouver vers minuit, à Theure où la pleine lune parait, avec sa barque à certain endroit de la côte pour recevoir sa cargaison d'âmes, le Hollandais prend congé de toute la famille , qui l'a derechef vainement invité à dîner avec elle; puis il s^éloigne d'un pas leste et sautillant qui contraste singulièrement avec Tair de gravité et de componction néerlandaise qu'il avait cherché à se donner.

A rheure dite , le batelier se trouve au rendez-vous avec sa barque. Celle-ci est d'abord ballottée par les vagues; mais, aussitôt que la pleine lune s'épanouit, le batelier remarque que son embarcation se meut moins facilement et s'enfonce par degrés , si bien qu'à la fin elle ne sort plus des eaux que de la largeur d'une main. Cette circonstance lui fait comprendre que ses passagers, c'est-à-dire les ftmes, doivent se trouver à bord, et il s'empresse de mettre à la voile, li a beau se fatiguer les yeux à regarder, il n'aperçoit dans sa barque que quelques flocons de brouillard qui se meuvent et s'entre* mêlent sans pouvoir prendre une furme déterminée. C'est

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en vain qu'il écoute de toutes ses oreilles, il n'entend qu'un grésillement et un pétillement presque imperceptibles. Seulement, par intervalles, une mouette passe au-dessus de sa tête en poussant ses cris lugubres, ou bien à ses côtés un poisson sort sa tête des flots et fixe sur lui ses gros yeux craintifs. La nuit bâille , et la bise devient froide. Partout est la mer, le clair de lune et le silence. Muet comme tout ce qui l'entoure, le batelier finit par atteindre l'île Blanche, où il arrête sa barque* Sur la côte , il n'aperçoit personne , mais il entend une voix haletante, aux glapissements asthmatiques , dans laquelle il reconnaît celle du Hollandais. Ce personnage invisible paraît lire une liste de noms propres , avec le débit monotone d'un contrôleur qui fait un appel nominal. Plusieurs de ces noms sont connus du pécheur comme appartenant à des personnes décédées dans le courant de l'année. Pendant la lecture de cette liste de Doms propres, la barque s'allège peu à peu. Tout à l'heure elle était engravée dans les sables de la plage, et la voilà qui remonte à mesure que la nomenclature est épuisée. C'est un avertissement pour le batelier que sa cargaison est arrivée à bon port , et il s'en retourne paisiblement auprès de sa femme et de ses enfants, dans sa chère maisonnette sur le SiehL

C'est de la même manière que s'effectue chaque fois le passage des âmes dans l'île Blanche. Une circonstance particulière frappa un jour un batelier qui faisait ce trajet. Le personnage invisible qui sur le rivage donnait II. 13.

lecture de la liste de noms propres s'interrompit tout à coup et s'écria : a Où donc est Pltter Jansen ? Ce n'est pas là Pitter Jansen 1 » A quoi une petite voix flûtée répondit : a Je suis la femme de Pitter Jansen , et je me suis fait inscrire sous le nom de mon mari, d

Tout à rheure je me suis fait fort de démêler, à travers les ruses de son déguisement , Timportant personnage mythologique qui figure dans cette légende. Ce n'est autre que le dieu Mercure, jadis le conducteur des ftmes, et qu'on nomma , à cause de cette spécialité , Hermès Psychopompos. Oui , sous cette humble houppelande , sous cette piètre figure d'épicier , se cache un des plus superbes et des plus brillants dieux païens , le noble fils de Maïa. A ce petit tricorne ne flotte pas le moindre plu* met qui puisse rappeler les ailes de la divine coiffure, et dans ces souliers à boucles d'acier on ne trouve pas la moindre trace de sandales ailées . Ce plomb néerlandais diffère complètement du mobile vif-argent', auquel le dieu a donné son propre nom ; mais le contraste même décèle rintention du dieu rusé : il choisit ce masque pour être d'autant plus sûr de ne pas être reconnu. Et ce ne fut point au hasard, ni par caprice, qu'il fit choix de ce travestissement. Mercure était, comme vous savez ^ le dieu des voleurs et des marchands, et il exerçait ces deux industries avec succès. Il était donc tout naturel que, dans le choix du déguisement sous lequel il cherchait à se cacher et de l'état qui devait le faire vivre , il tînt compte de ses antécédents et de ses talents. U n'avait

qu'à calculer lequel de ces métiers , qui ne diffèrent que par des nuances, lui offrait le plus de chances de réussite. Il se disait que le vol , par des préjugés séculaires , était flétri dans Topinion publique , que les philosophes n'avaient pas encore réussi à le réhabiliter en Tassiinilant à la propriété , qu'il était mal vu de la police et des gen. darmes , et que , pour prix de tout son déploiement de éourage et d'habileté , le voleur était quelquefois envoyé aux galères, sinon à la potence ; qu'au contraire le négoce jouissait de la plus grande impunité , qu'il était honoré du public et protégé par les lois, que les négociants étaient décorés, qu'ils allaient à la cour, et qu'on en faisait même des présidents du conseil. Par conséquent , le plus rusé des dieux se décida pour Tétat le plus lucratif et le moins dangereux, le commerce, et, pour être négo* ciant par excellence, il se fit négociant hollandais. Noug le voyons donc , dans cette qualité , s'adonner à l'expédition des âmes pour Fempire de Pluton , et il était particulièrement apte à cette partie > lui, l'ancien Hermès Psychopompos*

L'île Blanche est aussi appelée quelquefois Bréa ou Brttinia. Son nom ferait-il allusion à la blanche Albion, aux roches calcaires de la c6te anglaise ? Ce serait vraiment une idée spleenique que de faire de l'Angleterre le pays des morts, Tempire de Pluton, Tenfer. Il est bien possible, en effet, que la Grande-Bretagne se présente sous cet aspect à plus d'un étranger.

Dans mon étude sur la légende de Faust, j'ai parlé tout

au loDg de Tempire de Pluton et des croyances populaires qui s'y rattachent : j*y ai montré comment le royaume des ombres est devenu un enfer complètement organisé y et comment on a tout à fait assihiilé à Satan le vieux monarque des ténèbres ; mais ce n'est que le style officiel de TÉglise qui gratifie les anciennes divinités de noms si effrayants. Malgré cet anathème, la position de Pluton resta la même dans le fond. Pluton, 1^ dieu du monde souterrain y et son frère Neptune, le dieu des mers, n'ont pas émigré comme leurs parents, les autres dieux : même après la victoire du Christ , ils restèrent tous les deux dans leur domaine, dans leur élément. Sur terre , on avait beau débiter les fables les plus absurdes sur son compte : le vieux Pluton était chaudement assis, là-bas , auprès de sa belle Proserpine. Neptune est le dieu qui eut à supporter le moins d'avanies : ni les sons des cloches, ni les accords de Torgue ne pouvaient offenser son oreille au fond de son océan , où il résidait en paix auprès d'Amphitrite, sat)onne femme, et entouré de blanches néréides et de joufflus tritons. De temps à autre seulement, lorsque quelque jeune marin passait la ligne pour la première fois , le dieu sortait du sein des flots, le trident à la main, la tête couronnée de roseaux et sa longue barbe descendant en flots argentés jusqu'à son nombril. Alors il donnait au néophyte le terrible baptême de Teau de mer ; en même temps il prononçait un long discours rempli de plaisanteries de marin, et dont il crachait plutôt qu'il ne prononçait les paroles, saucées

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du jus acre et jaune de la chique^ h la grande joie de ses auditeurs goudronnés. Un de mes amis, qui m'a raconté comment on célèbre à bord des navires ce mystère océanique^ m'a assuré que les maletots^ qui riaient avec la plus grande hilarité à Taspect de cette burlesque figure de carnaval représentant Neptune , n'avaient au fond du cœur pas le moindre doute sur Texistence de ce dieu , dont ils invoquaient même parfois l'assistance dans les grands dangers.

Neptune resta donc le souverain de l'empire des mers, de même que Pluton, malgré sa métamorphose diabolique^ conserva le trône du Tartare. Ils furent tous deux plus heureux que leur frère Jupiter, qui dut souffrir tout particulièrement des viscissitudes du sort. Ce troisième fils de Saturne, qui, après la chute de son père, s'était arrogé la souveraineté des cieux. trôna pendant une longue suite de siScles au sommet de l'Olympe, entom*é d'une cour riante de hauts et de très- hauts dieux et demi-dieux, ainsi que de hautes et de très-hautes déesses et de nymphes, leurs célestes dames d'atour et filles d'honneur, qui tous menaient joyeuse vie, repus d'am« broisie et de nectar, méprisant les manants attachés icibas à la glèbe, et n'ayant aucun souci du lendemain. Hélas ! quand fut proclamé le règne de la croix, de la souffrance, le grand Chronide émigra et disparut au milieu du tumulte des peuples barbares qui envahirent le monde romain. On perdit les traces de l'ex-dieu, et c'est en vain que j'ai interrogé les vieilles chroniques et les

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vieilles femmes : personne n'a pu mè fournir des ren* seignements sur sa destinée. J*ai fouillé dans beaucoup de bibliothèques, où je me fis montrer les codex les plus magniâques, enrichis d'or et de pierreries, véritables odalisques dans le harem de la science, et selon l'usage je fais ici mes remerciements publics aux eunuques érudits qui, sans trop grogner et parfois même avec affabilité, m*ont rendu accessibles ces lumineux trésors con* fiés à leur garde. Je me suis persuadé que le moyen âge ne nous a point légué de traditions sur le sort de Jupiter depuis la chute du paganisme. Tout ce que j'ai pu déterrer ayant quelque rapport à ce sujet, c*est l'histoire que me raconta jadis mon ami Niels Andersen.

Je viens de nommer Niels Andersen^ et cette bonne figure, si drôle et si aimable à la fois, surgit toute riante dans ma mémoire. Je veux lui consacrer ici quelques lignes. J'aime d'ailleurs à indiquer mes sources et à montrer leurs bonnes ou mauvaises qualités, afin que le lecteur soit en état de juger par lui-même jusqu'à quel point ces sources méritent sa confiance. ' Niels Andersen, né à Dronthelm en Norvège, était un des plus habiles et des plus intrépides baleiniers que j'aie connus. C'est à lui que je dois mes connaissances concernant la pêche de la baleine. Il me mit dans la confidence de toutes les ruses du métier, il me fit connaître tous les stratagèmes, toutes les feintes que l'intelligent animal emploie pour déjouer ces ruses et pour échapper au chasseur. C'est Niels Andersen qui m'enseigna le ma-

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niement du harpon; il me montra comment avec le genou de ht jambe droite il faut s'appuyer au bord de la barque au moment où on lance le harpon^ et comment de la jambe gauche on lance un bon coup de pied à rimbécile matelot qui ne fait pas filer assez prestement la corde attachée au harpon. Je lui dois tout, et si je ne suis point devenu un célèbre baleinier , la faute n'en est ni à Niels Andersen nil moi, mais à ma mauvaise étoile, qui ne m'a pas permis de rencontrer,* dans les courses de ma vie, une baleine quelconque avec laquelle j'eusse pu dignement soutenir une lutte. Je h*ai rencontré que des stockfischs vulgaires et de misérables harengs. Â quoi sert le meilleur harpon quand on a âffabe à un hareng? Aujourd'hui que mes jambes sont paralysées» je dois fenoncer pour tout jamais à la chasse de la baleine. Lorsqu'à Ritzebuttel, près de Cuxhaven, je fis la connaissance de Niels Andersen, 11 n'était guère plus ingambe lui-même, car, sur la c6te du Sénégal, un jeune requin qui avait sans doute pris sa jambe droite pour un bâton de sucre d'orge la lui avait coupée d'un coup de dents : depuis lors, le pauvre Niels Andersen marchait clopin dopant sur une jambe artificielle fabriquée d'un sapin de son pays, et qu'il vantait comme un chefd'oeuvre delà charpenterie norvégienne. Son plus grand plaisir à cette époque, c'était de se percher au haut d'un gros tonneau vide, sur le ventre duquel il tambourinait avec sa jambe de bois. Je Taidais souvent à grimper sur la tonne; mais parfois, quand il voulait en descendrci

je ne lui accordais mon assistance qu'à la condition de me raconter une de ses curieuses traditions de la mer du Nord.

De même que Mahomet -Ebn-Mansour commence toutes ses poésies par un éloge du cheval, de même Niels Andersen faisait précéder tous ses récits d'une énumération louangeuse des qualités de la baleine. Il commença également par un tel panégyrique la légende que nous rapportons ici.

— La baleine, disait-il, n'était pas seulement le plus grand, mais aussi le plus magnifique des animaux ', les deux jets d*eau jaillissant de ses narines placées au sommet de sa tête lui donnaient l'air d'une fontaine et produisaient un efiel magique, surtout la nuit, au clair de lune. En outre cette béte était sympathique, elle avait un bon caractèi*e et beaucoup de goût poiu* la vie conjugale. — C'est un spectacle touchant, ajoutait-il, de voir une famille de baleines groupée autour de son vénérable chef et couchée sur un énorme glaçon pour se chauffer au soleil. Quelquefois la jeune progéniture se met à jouer et à folâtrer, et à la fin toutes se jettent à la mer pour jouer à cache-cache au milieu des immenses blocs de glace. La pureté de mœurs et la chasteté des baleines doivent être attribuées moins à des principes de morale qu'à Teau glacée .où elles frétillent continuellement. On ne peut pas malheureusement nier non plus, continua Niel; Andersen, qu'elles n'ont aucun sentiment pieux, qu'elles sont totalement dépourvues de religion. ••

— Je crois que ceci est une erreui», m'écriai-je en interrompant mon ami. J'ai lu dernièrement le rapport d'un missionnaire hollandais dans lequel il décrit la magnificence de la création, qui, selon lui, se manifeste même dans les régions polaires à Theure où le soleil vient de se lever, et quand les rayons du jour, éclairant les gigantesques rochers de glace, les font ressembler à

ces châteaux de diamants que nous trouvons dans les contes de fées. Toute cette beauté de la création est, au dire du bon domine^ une preuve de la puissance de Dieu qui agit sur tout être animé, de sorte que non-seulement rhomme, mais aussi une grosse brute de poisson, ravie par ce spectacle, adore le Créateur et lui adresse ses prièi-es. Le domine assure qu'il a vu de ses propres yeux une baleine qui se tenait debout contre la paroi d'un bloc de glace, et balançait la partie supérieure de sou corps à la façon des hommes qui prient.

Niels Andersen convenait qu'il avait vu lui-même des baleines qui, se dressant contre un rocher de glace^ se livraient à des mouvements assez semblables à ceux que nous remarquons dans les oratoires des différentes sectes religieuses; mais il soutenait que la dévotion n'y était pour rien. Il expliqua la chose par des raisons physiologiques : il me fit remarquer que la baleine, ce Chimborazo des animaux, avait sous sa peau des gisements de graisse d'une profondeur si prodigieuse, qu'une seule baleine fournissait souvent cent à cent cinquante barils de suif et d'huile. Ces couches de graisse ont une telle

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épaisseur^ que pendant que le colosse dort^ étendu tout de son long sur un glaçon^ des centaines de rats d'eau peuvent venir s'y nicher. Ces convives, infiniment plus gros et plus voraces que les rats du continent, mènent joyeuse vie sous la peau de la baleine, où jour et nuit ils se gorgent de la graisse la plus exquise, sans môme avoir besoin de quitter leur nid. Ces ripailles de vermine finissent par importuner leur hôte involontah^, et elles lui causent même des douleurs excessives. N'ayant pas de mldns comme l'homme, qui. Dieu merci, peut se gratter quand il se sent des démangeaisons, la baleine cherche à soulager ses souffrances en se plaçant contre les angles saillants et tranchants d'un rocher de glace, et en s'y frottant le dos avec une vraie ferveur et avec force mouvements ascendants et descendants, comme nous en voyons faire aux chiens, qui s'écorchent la peau contre un bois de lit quand les puces les rongent par trop. Or dans ces balancements, le bon domine avait cru voir l'acte édifiant de la prière, et il attribuait à la dévotion les soubresauts qu'occasionnaient les orgies des rats. Quelque énorme que soit la quantité d'huile que contient la baleine, elle n'a pas le moindre .sentiment religieux. Ce n'est que parmi les animaux de stature médiocre qu'on trouve de la religion ; les tout grands, ces créatures gigantesques comme la baleine, ne sont pas doués de cette qualité. Quelle en est la raison? Est-ce qu'ils ne trouvent pas d'église assez spacieuse pour qu'ils puissent entrer dans son giron) Les baleines n'ont pas non

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plus de goût pour les prophètes, et celle qui avait avalé Jonas n*a pas pu digérer ce grand prédicateur; prise de nausées, elle le vomit après trois jours. A coup sAr, cela pleuve Tabsence de tout sentiment religieux dans ces monstres. Ce ne sera donc pas la baleine qui choisira un glaçon pour prie-Dieu^ et fera en ise balançant des si* magrées de dévotion. Elle adore aussi peu le vrai Dieu qui réside là-haut dans le ciel que le faux dieu païen qui demeure près du pôle arctique, dans Tile des Lapins, où la chère béte va quelquefois lui rendre visite.

— Qu'est-ce que Vile des Lapins ? demandai»je à Niels Andersen. Celui-ci» en tambourinant sur la tonne avec sa jambe de bois, me répondit : a C*est précisément dans cette lie que se passe Thistoire que je dois vous raconter. Je ne puis vous indiquer exactement sa position géographique. Depuis qu'elle a été découverte, personne n'a pu y retourner; les énormes montagnes de glace qui sont entassées autour de File en défendent les abords. Seulement l'équipage d'un baleinier russe, que la tem^* pète javait jeté dans ces parages septentrionaux , a pu la visiter, et plus de cent ans se sont écoulés depuis. Lorsque ces marins y abordèrent avec leur barque, ils trouvèrent le pays désert et inculte. De chétives tiges de genêts se balançaient tristement sur Jes sables mouvants ; çà et là étaient disséminés quelques arbustes nains et des sapins rabougris rampant sur un sol stérile. Des lapins couraient de tous côtés en grand nombre; c'est pourquoi les voyageurs donnèrent à cet tlot le nom

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AHle de§ Lapins. Une cabane, la seule qui 8*y trouvât^ annonçait la présence d'un être humain. Quand les marins furent entrés dans cette hutte j ils virent un vieillard arrivé à la pluS' haute décrépitude et misérablement affublé de peaux de lapin; il était assis sur un siège de pien^e, et chauffait ses mains amaigries, ses genoux tremblotants devant le foyer où flambaient quelques broussailles. Â sa droite se tenait un oiseau d'une grandeur démesurée, et qui avait l'ab d'un aigle, mais que la mue du temps avait si cruellement dépouillé, qu'il n*avait conservé que les grandes plumes raides de ses ailes, ce qui donnait à cet animal nu un aspect rjsible et horriblement laid en même temps. A gauche du vieillard était couchée par terre une vieille chèvre au poil ras, mais d'un air bonasse, et qui, malgré son grand Age, avait conservé des pis tout gonflés de lait, avec des tétines fraîches et roses.

Parmi les marins qui avaient abordé à Tlle des Lapins, il y avait quelques Grecs; l'un de ceux-ci, croyant que le maître de la cabane ne comprenait pas son idiome, dit à ses camarades en langue grecque : a Ce vieux drôle doit être un revenant ou un méchant démon. » A ces paroles , le vieillard tressaillit, se leva brusquement de .son siège, et les niarins virent, à leur grand étonnement, une haute et imposante figure qui, avec une dignité impérieuse et même majestueuse, se tenait droite malgré le poids des années , de sorte que la tétc atteignait aux poutres du plafond. Ses traits,

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quoique ravagés et délabrés, conservaient des traces d'une ancienne beauté ; ils étaient nobles et d'une régularité parfaite. De rares mèches de cheveux argentés retombaient sur un front ridé par l'orgueil et par Tftge ; ses yeux, quoique fixes et ternes, lançaient des regards acérés, et sa bouche fortement arquée prononça en langue grecque, mêlée de beaucoup d'archaïsmes, ces mots sonores et harmonieux : — a Vous vous trompez, jeune homme, je ne suis ni un fantôme ni un malin esprit ; je suis un infortuné qui a vu de meilleurs jours. Mais vous, qui étes-vousf »

A cette demande, les marins mirent leur hôte au fait du sinistre qui les avait écartés de leur route, et ils le prièrent de leur donner des renseignements sur tout ce qui concernait Ftle; mais le vieillard ne put guère satisfaire à leurs désirs* Il leur dit que de temps immémorial il habitait cette tle, dont les remparts de glace lui offraient un asile sûr contre ses implacables ennemis, qui avaient usurpé ses droits légitimes; qu'il vivait principalement du produit de la chasse aux lapins dont l'île regorgeait ; que tous les ans, à l'époque où les glaces flottantes formaient une masse compacte , arrivaient chez lui en traîneaux des troupes de sauvages auxquels il vendait ses peaux de lapin, et qui lui donnaient en échange toutes sortes d'objets de première nécessité, Les baleines, disait-il, qui de temps en temps se dirigeaient vers son lie, étaient sa société de prédilection. Cependant il ajouta qu'il jprenait beaucoup de plaisir en ce moment

à parler sa langue natale^ étant Grec de naissance. Il pria ses compatriotes de lui donner quelques nouvelles sur Tétat actuel de la Grèce. Il apprit avec une joie maligne mal dissimulée que Ton avait brisé la croix qui surmontait les tours des villes helléniques; il éprouva moins de satisfaction quand on lui dit que ce symbole chrétien avait été remplacé par le croissant. Ce qu'il y avait de singulier, c'est qu'aucun des marins ne connaissait les noms des villes dont il s'informait auprès d'eux, et qui, à ce qu'il disait, avaient été florissantes de son temps. Par contre, les noms sous lesquels les matelots désignaient les villes et les bourgades de la Grèce d'aujourd'hui lui étaient complètement étrangers; aussi le vieillard secouait-il souvent la tête d'un air d'accablément, et les marins se regardaient avec surprise; ils voyaient bien que le vieux connaissait parfaitement les localités du pays« même dans leurs détails les plus minimes, car il décrivait d'une manière nette et exacte les golfes, les langues de terre, les caps, souvent même les plus petites collines et quelques groupes isolés de rochers : son ignorance à l'égard des noms topographiques les plus communs ne les en laissait que plus ébahis.

Le vieillard s'enquit avec le plus vif intérêt et même avec une certaine anxiété d'un ancien temple qui, disaitil, avait été jadis le plus beau de toute la Grèce. Aucun de ses auditeurs n'en connaissait' le nom, qu'il prononçait avec une tendre émotion; enfin, lorsqu'il eut minutieusement décrit l'endroit où se devait trouver ce monu-

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ment^ un jeune matelot reconnut tout à coup le lieu en question. — Le village où je suis né, s'écria-t-il , est situé précisément à cet endroit ; pendant mon enfance, j'y ai gardé longtemps les cochons de mon père. Sur cet emplacement se trouvent en effet des débris de constructions fort anciennes, qui témoignent d'une magnificence inouïe ; çà et là, on voit encore quelques colonnes qui sont restées debout; elles sont isolées ou liées entre elles par des fragments de toiture, d'où pendent des banderoles de chèvrefeuille et de lianes rouges. D'autres colonnes, dont quelques-unes en marbre rose, gisent fracturées dans Fherbe. Le lierre a envahi leurs superbes chapiteaux, formés de fleurs et de feuillages délicatement ciselés. Deux grandes dalles de marbre, des frag* ments de mur carrés et des débris de toiture à forme triangulaire y sont répandus, à moitié enfoncés dans le sol. J'ai passé, continua le jeune homme, souvent bien des heures à examiner les combats et les jeux, les danses et les processions, les belles et bouffonnes figures qui y sont sculptées; malheureusement ces sculptures sont fortement endommagées par le temps et recouvertes de mousse et de plantes grimpantes. Mon père^ à qui je demandai un jour ce que signifiaient ces ruines, me répondit que c.*étaient les restes d'un ancien temple où avait résidé jadis un dieu païen, qui non-seulement s'était livré aux débauches les plus crapuleuses , mais qui de plus s'était souillé par l'inceste et des vices infâmes; que dans leur aveuglement les idolâtres n'en avaient pas

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moins immolé des bœufs, souvent par centaines, au pied de son autel. Mon père m'assurait qu'on y voyait encore la cuve de marbre où Ton avait recueilli le sang des victimes, et que c'était précisément Tauge où je faisais boire souvent à mes cochons Teau de pluie qui s'y était amassée, et où je conservais aussi les épluchures que mes animaux dévoraient avec tant d'appétit.

Quand le jeune marin eut parlé ainsi, le vieillard poussa un profond soupir qui trahissait la plus poignante douleur ; il s'affaissa et retomba sur son siège de pierre, et, se cachant le visage dans ses deux mains, ii se mit à pleurer comme un enfant. L'oiseau à son côté poussa des cris terribles, déploya ses ailes énormes, et menaça les étrangers de ses serres et de son bec. La vieille chèvre fit entendre des gémissements et lécha les mains de son maître, dont elle semblait vouloir apaiser les chagrins par ses humbles caresses. Âcet aspect, un singulier serrement de cœur s'empara des marins; ils quittèrent la cabane en toute hâte , et ne se sentirent à l'aise que lorsqu'ils n'entendirent plus les sanglots du vieillard , les croassements du vilaui oiseau et les bêlements de la vieille chèvre. Quand ils furent de retour à bord de leur vaisseau, ils y racontèrent leur aventure. Parmi l'équi* page se trouvait un savant qui déclara que c'était là un événement de la plus haute importance. Posant d'un air sagace l'index de sa main droite à l'une de ses narines, il assura les marins que le vieillard de l'île des Lapins était, sans aucun doute, l'ancien dieu Jupiter, fils de

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Saturne et deRhéa, autrefois souverain maître des dieux; que l'oiseau qu'ils avaient vu à ses côtés était évidemment le fameux aigle qui avait porté la foudre dans ses serres , et que , selon toute apparence , la chèvre était la vieille nourrice Amalthée qui avait autrefois allaité le dieu dans File de Crète , et qui maintenant continuait à le nourrir de son lait dans l'ile des Lapins.

Tel fut le récit de Niels Andersen , et j'en eus le cœur navré. Je ne m'en cache pas; déjà ses révélations au sujet des secrètes souffrances de la baleine m'avaient attristé de la manière la plus profonde. Pauvre animal ! contre cette canaille de rats^ qui vient se nicher dans ton corps et te ronge incessamment , il n'y a point de remède, et tu les traînes avec toi jusqu'à la fin de tes jours ; tu as beau félancer du nord au sud et te frotter contre les glaçons des deux pôles : tu ne peux te débarrasser de ces vilains rats ! Mais quelque peiné que je fusse de l'avanie des pauvres baleines^ mon âme fut bien autrement émue par le sort tragique de ce vieillard qui , selon rhypothèse mythologique du savant russe, était le ci-devant roi des dieux, Jupiter le Chronide. Oui, lui aussi, fut soumis à la fatalité du destin, à laquelle les immortels même ne purent échapper, et le spectacle de pareilles calamités nous effraie , en nous remplissant de "pitié et d'amertume. Soyez donc Jupiter, soyez le souverain maître du monde, qui en fronçant son sourcil faisait trembler Funivers, soyez chanté par Homère et sculpté par Phidias, en or et en ivoire; soyez adoré par ir. 14

cent peuples pendant de longs siècles , soyez Tamant de Sémélé y de Danaê , d'Europe , d'AIcmène , de Léto y de lo , de Léda ; de Galisto 1 -—de tout cela il ne restera à la fin qu'un vieillard décrépit, qui, pour gagner sa misérable vie y se voit obligé de se faire marchand de peaux de lapin, comme un pauvre Savoyard. Un pareS spectacle fera sans doute plaisir à la vile multitude , qui insulte le lendemain ce qu'elle a adoré la veillé. Peut-être panni ces bonnes gens se trouvent les descendants de ces malheureux bœufs qui furent jadis immolés en hécatombes sur Tautel de Jupiter : qu*ils se réjouissent de sa chute , qu'ils le bafouent à leur aise pour venger le sang de leurs ancêtres, victimes de l'idol&trie -, quant à moi, mon âme est singulièrement émue , et je suis saisi d*une doulou* reuse commisération à la vue de cette auguste infortune. Cet attendrissement m'a peut^être empêché d'atteindre, dans mon récit , à cette sérénité sérieuse qui sied si bien à rbistorien , ef à cette gravité austère qu'on n'acquiert qu'en France. Aussi j'avoue avec modestie toute mon infériorité vis^vis des grands maîtres de ce genrci et en recommandant mon œuvre à l'indulgence du bénévole lecteur , pour lequel j'ai toujours professé le plus grand respect, je termine ici la première partie de mon histoire des Dieuw $n exil*

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