‹ De l'Allemagne (volume 2)Chapitre 29 sur 32 · II · texte numérisé non relu

II

Thérèse Levasseur. Déjà il y a trente ans , à Berlin , un des plus grands psychologues allemands appela mon attention sur un passage des Confessions, d'où il résultait claii'ement que Rousseau ne pouvait être le père de ces enfants; ce misanthrope grognard aimait mieux ^ par vanité, paraître un père barbare que d*étre soupçonné d'avoir été incapable de toute paternité. Mais lui qui f dans sa propre personne , calomniait la nature humaine , restait cependant fidèle à cette nature sous le rapport de notre faiblesse héréditaire qui consiste en ce que nous voulons toujours paraître aux yeux du monde autres que nous ne sommes en réalité. Le portrait qu'il a fait de Ini-même est un mensonge^ exécuté d'une ma« nière admirable, mais un brillant niensonge. En fait de sincérité^ Rousseau est bien inférieur à ce roi nègre , souverain absolu des Ashantees, dont j'ai appris dernièl*ement bien des choses divertissantes par une relation de voyage de M. Bowditch. Dans une des paroles ingénues de ce prince africain se résume d^ine manière s( plaisante la faiblesse humaine dont je viens de parler, que je suis tenté de citer ce mot naïf selon la relation du major Bowditch. Lorsque cet oflScier fut envoyé par le gouverneur anglais du cap de Bonne-Espérance, en qualité de ministre résident auprès du roi des Ashantees, le monarque le plus puissant de l'Afrique méridionale, il voulut gagner 1â faveur des courtisans noirs du roi et des ddmed d'atour de la reine, dont plusieurs, malgré leur teint d'ébène^ étaient d'une beauté extraordinaire. Pour les

amuser, le major fit leurs portraits, et le roi, qui admira la ressemblance frappante, demanda à être peint à son tour. II avait déjà consacré au peintre plusieurs séances pendant lesquelles il s'était souvent levé pour regarder les progrès du tableau, lorsque M. Bowditch crut remarquer dans la figure du roi une certaine inquiétude et l'embarras grimaçant d'un homme qui désire quelque chose , mais qui ne saurait trouver les mots pour fah*e deviner sa pensée. — Le peintre insistant auprès de sa majesté pour qu'elle daignât lui faire connaître son auguste désir, le pauvre roi nègre mit fin à ses hésitations, et lui demanda s'il n'y avait pas moyen de le ]peindre en blanc. C'est cela. Le roi nègre veut être peint en blanc. Mais ne riez pas du pauvre Africain , — tout homme est un roi nègre , et chacun de nous voudrait paraître devant le public sous une autre couleur que celle dont la fatalité Ta barbouillée Je sais cela , Dieu merci ! et je me garderai bien de compléter dans ce livre la collection de portraits d'auteurs romantiques en y ajoutant le mien. Mais j'aurai soin de combler en quelque sorte cette lacune par les pages suivantes, oti je ne manquerai pas d'occasions de faire ressortir ma propre personne avec une franchise nonchalante que la prudence n'ap* prouverait guère. C'est que je me suis imposé la tâche d'écrire aujourd'hui la formation de ce livre de VAUe-fnagne^ ainsi que les variations philosophiques et religieuses qui sont survehues depuis sa publication dans la pensée de l'auteur.

N'ayez pas peur, je ne me peindrai pas trop en blanc, et je ne noircirai pas trop mes prochains. J'indiquerai toujours sincèrement ma couleur, afin qu'on sache jusqu'à quel point on peut se fier à mon jugement quand je parle de personnes d'une couleur différente.

J'ai donné à mon livre le même titre sous lequel madame de Staël a fait paraître son célèbre ouvrage traitant le même sujet, iBt je l'ai fait dans une intention polémique. Que j*aie été guidé par une intention pa-* reille, c'est ce que je ne nie aucunement; mais en déclarant d'avance avoir donné un écrit de parti , je rends peut-être un meilleur service à l'ami de la vérité, que si je feignais une certaine impartialité tiède, qui est toujours un mensonge, et qui est plus nuisible à Fauteur attaqué que ne saurait l'être Tinimitié la plus pronon» cée. Ck>mme madame de Staël est un écrivain de génie, qui a même émis un jour Topinion que le génie n'avait pas de sexe, je puis aussi à son égard me dispenser de ces ménagements galants dont nous usons ordinaire^ ment vis^à-vis des dames auteurs, et qui ne sont au fond qu'un certificat compatissant de leur faiblesse.

Es^-elle vraie, Tanecdote banale qu'on raconte à propos de ce mot de madame de Staël que je viens de mentionner et que j'appris déjà dans mon enfance, parmi d'autres bons mots de TEmpire? D'après ce qu'on dit, madame de Staël se serait un jour rendue à Thabitalion de Napoléon Bonaparte pour lui faire visite, du temps qu'il fut encore premier consul. Mais quoique

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riluissier de service l'eût assurée ne pouvoir iniroduire personne, d'après un ordre exprès reçu à ce sujet, madame de Staël aurait insisté ^ d'une manière inébranlable, pour être annoncée immédiatement au glorieux mattre de la maison. Ce dernier ayant fait exprimer ses regrets d'être hors d'état de recevoir Thonorable dame, attendu qu'il se trouvait justement dans le bain, tnadame de Staël lui aurait fait dire cette fameuse réponse ; a Ce n'est pas là un obstacle, car le génie n'a pas de sexe. » Je ne garantis pas la vérité de cette histoire; ne fùt-elle même pas vraie , elle serait du moins bien inventée. Elle peint Timportunité avec laquelle Tardent auteur de Corinne poursuivait Tempereur. Il n'était nulle part à Tabri de son adulation' Madame de Staël s'était mis dans la tête que le plus grand homme de son siècle devait nécessairement former une alliance plus ou moins idéale avec la plus grande femme contemporaine; mais lorsqu'un jour elle demanda à Napoléon a quelle femme il regardait comme la plus grande de son temps? » celui-ci répondit : a Celle qui a mis au monde le plus grand nombre d'enfants. » Ce n'était pas une réponse galante ; et il faut reconnaître que l'empereur ne ' prodiguait pas aux femmes ces prévenances et ces attentions délicates qui plaisent tant aux Françaises. Mais aussi celles-ci ne s'attireront jamais des propos désagréables par un manque de tact ou par une maladresse quelconque , comme l'avait fait la célèbre Genevoise , qui prouva à cette occasion qu'en dépit de sa vivacité

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physique elle possédait encore une certaine gaucherie ou raideur qui était bien de son pays et de son culte. . Quand la belle dame s'aperçut qu'avec ses importunités elle en était pour ses frais y elle fit ce que font les femmes en pareil cas ; elle se jeta corps et âme dans l'opposition , déclama contre l'empereur , contre sa domination brutale et peu galante, et pérora tant et si haut que la policQ finit par lui envoyer ses passe-ports. Elle se réfugia alors chez nous en Allemagne^ où elle se mit à rassembler des matériaux pour ce livre fameux qui devait célébrer le spiritualisme allemand comme Tidéal de toate magnificence , par opposition au matérialisme français , qui se résumait dans le chef de TEmpire.. Ches nous^ en Allemagne , elle fit d'abord une grande trouvaille : elle rencontra un savant du nom d'Auguste-Gaillaume SchlegcL C'était là le génie sans sexe. Celui-ci devint son fidèle cicérone, et il raccompagna, pendant son voyage, dans toutes les mansardes de la littérature allemande* Elle s'était affublée d'un énorme turban, et cette coiffure devait l'annoncer comme la sultane de la pensée. Elle passa nos savants pour ainsi dire en revue, parodiant ainsi le grand sultan de la matière ; et comme celui^i abordait les gens avec ces questions brèves et sou* daines : «quel âge avez-vous? étefr-vous marié? combien d'enfants avez-vous? combien d'années de service? etc.,D de même madame de Staël demandait brusquement à nos savants : «quel c^ge avez-vous? ôtes-vous kantien ou fichtéen? qu'est-ce que vous pensez des monades de

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Leibnitz?» et autres choses pareilles, sans même attendre les réponses, tandis que son fidèle mameluk, son Bustan, Auguste Guillaume Sohlegel, les notait à la hâte dans ses tablettes. De même que Napoléon avait désigné comme la plus grande des femmes celle qui avait mis au monde le plus d'enfants, de môme madame de Staël désignait coaune le plus grand des hommes celui qui avait écrit le plus de livres, On ne se fait pas une idée du vacarme que cette illustre touriste excita chez nous en Allemagne} les écrits d'alors et môme quelques-uns qui n'ont paru que dans ces derniers temps, comme les mé* moires de Caroline Picbler, les lettres de Rahel de Varnhagen, de* Schiller, d'Ecfcermann et de Bettina Arnlm, dépeignent d'une façon plaisante l'embarras que nous donna la sultane de la pensée , à une époque où le sultan de la matière nous causait déjà assez de tribulations. Ce bas-bleu était un fléau pire que ceux de la guerre. Elle poursuivait nos savants jusque dans le sanctuaire de leur méditation , et plus d'un qui aurait tenu tète à Napoléon, prit la fuite devant la terrible voyageuse. Il y avait des hommes de lettres , qui lui plurent particulièrement, tant par le tour de leur esprit que par la coupe de leur nez ou la couleur de leurs yeux, et h ceux-ci elle exprimait son haut contentement, tandis que .le mameluk' Auguste-Guillaume Schlegel inscrivit leurs noms dans la liste des élus qui seraient décorés de quelque citation louangeuse, pour ainsi dire d'une croix d'honneur littéraire dans le livre de l'Allemagne. Dans

ce livre, qui fait toujours sur moi une impression aussi comique que fâcheuse, je vois la femme passionnée s*agiter avec toute sa fougue impétueuse , je vois cette tempête en jupons tourbillonner à travers notre tranquille Allemagne, en s'écriant partout avec ravissement : 6, quelle douce paix je respire ici ! — £Ue s'était échauffée en France, et elle vint chez dbus pour se rafraîchir. Le chaste souffle de nos poètes fit tant de bien à son cœur bouillant et embrasé ! Elle regardait nos philosophes comme autant de sortes de glaces , elle humait Kant en sorbet à la vanille j et Fichte en pistache ! — Oh , quelle charmante fraîcheur règne dans vos bois ! — s'écriait-elle constamment; — quelle ravissante odeur de violettes ! comme les serins gazouillent paisiblement dans leurs petits nids allemands ! Vous êtes un bon et vertueux peuple, et vous n'avez pas encore d'idée de la corruption de mœurs qui règne chez nous en France, dans la rue du Bac !

Madame de Staël ne voyait au delà du Rhin que <2e qu'elle voulait voir: un nébuleux pays d'esprits, où des hommes sans corps et tout vertu se promènent sur des champs de neige , ne s'entretenant que de morale et de métaphysique ! Elle ne voyait chez nous que ce qu'elle désirait voir, et elle n'entendait que ce qu'elle désirait entendre, pour le raconter à son retour; — et avec cela elle n'entendait que peu de chose, et jamais le vrai, d'abord parce qu'elle parlait sans cesse elle-même, et ensuite parce que ses questions et ses transitions brusques trou*

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blaient et étourdissaient nos modestes savants^ quand elle discutait avec eux, — «Qu'est ce que l'esprit?» demanda-t-elle au timide professeur Bouterweck à Goettingue, en posant sa jambe charnue sur les cuisses minces et tremblantes du pauvre professeur, a Ah! écrivit-elle alors: que ceBouterweck est intéressant! Avec quelle modestie cet homme baisse les yeux ! Cehi ne m'est jamais arrivé avec mes interlocuteurs à Paris, dans la rue du Bac !» — C'est Schiller qui plus que tout autre eut à soufirir par les conversations dont l'honorait madame de StaêL Lui qui était si nerveux , il ne pouvait supporter la vue agaçante de cette petite tige ou de ce cornet de papier que Corinne roulait continuellement entre ses doigts ; quand il parlait avec elle y le pauvre homme en eut quelquefois le vertige; il regardait alors d'un air effaré la belle main de son interlocutrice , dont la vanité féminine se méprit sur le trouble du poète. Aussi étàit-elle enchantée de Schiller ^ dont elle sut apprécier le cœur chaleureux , tandis que la froideur de Goethe lui déplut. De la même manière, tous les jugements que portait sur nous madame de Staël , avaient leur source dans ses impressions personnelles, quand ils n'étaient pas dictés par un parti pris, par l'esprit d'opposition. Comme je l'ai dit , elle ne voyait en Allemagne que ce qu'il lui conve-* nait de voir dans un but polémique. Partout elle y voit du spiritualisme et encore du spiritualisme, elle vante notre honnêteté , notre probité , notre moralité, notre culture d'esprit et de cœur — elle ne voit pas nos mai-

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