II
SS4 ŒUVEEI DB BBNRl HEINE.
sons de correction, nos bouges de prostitution, nos caser* nés y etc. ^ En lisant son livre , on croirait que chaque Allemand mérite le prix Montbyon — et tout cela dans la seule intention de vexer Tempereur, dont nous étions h cette époque les ennemis.
La haine contre Tempereur est l'âme de ce livre de F Allemagne , et quoique Napoléon n'y soit nulle part nommé expressément , on voit pourtant qu'à chaque ligne qu'elle écrit, madame de Staël jette un regard fm^ tif vers les Tuileries. Je ne doute pas que ce livre n'ait contrarié l'empereur bien plus fortement que n'aurait pu le faire l'attaque la plus directe ; car rien ne nous blesse autant que ces petites piqûres d'épingle de la main d'une femme qui a assez étudié Tanatomie de l'homme pour connaître nos endroits vulnérables.
Oh les femmes I Nous devons leur pardonner beau* coup, car elles ont beaucoup aimé. Leur haine n'est au fond qu'un amour qui a tourné casaque. Parfois aussi elles cherchent à nous faire du mal, parce qu'elles croient par-là faire du bien à un autre. Quand elles écrivent, elles ont toujours un œil dirigé sur le papier, et l'autre sur un homme quelconque ; et ceci s'applique à toutes les femmes auteurs, à l'exception de la comtesse Hahn* Hahn, qui n'a qu'un seul œil. Nous autres hommes au« teurs, nous avons également nos prédilections, nos sym* pathies préconçues, et nous écrivons pour ou contre une cause, pour ou contre une idée, pour ou contre un parti; mais les femmes écrivent toujours pour ou contre un
PB l'Allemagne. 255
seul homme, ou, pour mieux dire, à cause d'un seul homme. Ce qui les caractérise, c'est un certain cancan, qu'elles transportent aussi dans la littérature, et qui m'est plus insupportable que les plus grossières calomnies des écrivains de mon sexe. Nous autres hommes, nous mentons quelquefois, et nos mensonges sont peu délicats. Les femmes, comme toutes les natures passives, savent rarement inventer ; mais elles ont le talent de défigurer les faits existants d'une manière si perfide, que ces falsifications raffinées sont plus nuisibles que les inventions grossières des hommes. Je crois que feu mon ami Balzac avait véritablement raison, quand il me dit un jour d'un ton très-affligé : La femme est un être dangereux.
Oui, les femmes sont dangereuses; je dois pourtant ajouter que les jolies femmes ne sont pas aussi dangereuses que celles dont les qualités reposent plutôt dans leur esprit que dans leur physique. Car ces dernières sont moins indolentes, elles vont au-devant de Pamourpropre masculin, et s'attachent un plus grand nombre de courtisans par la glu de la flatterie. Je suis loin de vouloir donner à entendre par là que madame de Staël ait été laide, — nulle femme n'est laide; — mais je suis en droit d'avancer que, si la belle Hélène de Sparte avait eu sa mine, toute la fameuse guerre de Troie n'aurait pas éclaté, la fière cité de Priam ne serait pas devenue la proie des flammes, et Homère n'aurait jamais chanté la colère d'Achille, fils de Pelée et de Thétis aux pieds d'argent.
Madame de Staël, comme je Tai dit tout à rheore, s'était déclarée contre Tempereur , et elle lui faisait la guerre. Mais elle ne se bornait pas à écrire des livres contre lui, elle cherchait encore à le combattre autrement que par les armes littéraires : elle fut pendant quelque temps l'âme de toutes ces intrigues oligarchiques et jésuitiques, qui précédèrent la collision des rois et roiteiets d'Europe contre Napoléon. Comme une vraie sor» cière elle était accroupie près de la fatale chaudière , dans laquelle tous les empoisonneurs diplomatiques, surtout ses amis Talleyrand^ Metternich, Pozzo diBorgo, Castlereagh, etc., cuisaient les maléfices qui devaient faire périr l'empereur. La malheureuse femme» aveuglée par une haine personnelle, mettait sa plus grande activité à remuer dans cette fatale chaudière, où ne bouillonnait pas seulement la ruine de l'empereur, mais aussi celle du monde entier, le malheur de tout le genre bumain. Quand l'empereur succomba, madame de Staël entra triomphante dans Paris, avec son livre de FAUe^ magnei et accompagnée de quelques cent mille Allemands, qu'elle amenait pour ainsi dire comme une vivante illustration de son livre. Cette illustration vivante, mangeante, buvante, jurante et fumante, avec toutes ses odeurs exotiques, devait naturellement rehausser beaucoup l'authenticité de Touvrage, car le public français pouvait à présent se convaincre par ses propres yeux de la fidélité parfaite avec laquelle Fauteur nous avait dépeints, nous autres Allemands, nous et nos vertus
DE l'alleuagne. 257
germaniques. Quel précieux frontispice ne fut pas ce vieux Blûcher, ce pilier des tripots, qui avait toujours les cartes à la main et la pipe à la bouche, et dont la verve ordurière se plaisait à parodier les paroles sublimes des harangues napoléoniennes! Dans un de ses ordres du jour, cet animal se fit fort, pour le cas où l'empereur tomberait vivant entre ses mains, de lui faire donner le fouet ou des coups de bâton. — • Aushauen lassen est le mot dont il se servit, et pour Thonneur de mon pays, je dois présumer que notre père Blûcher était ivre lorsqu'il publia cet infâme ordre du jour.
Au nombre des figures curieuses qui formèrent TiHustration du livre de l'Allemagne^ se trouvait également, comme il va sans dire, le savantissime Auguste Guillaume de Schlegel, ce chevalier pédant, qui se posait lui aussi en pourfendeurde géants, et qui voulait infliger la férule à Molière et à Racine. Madame de Staël le prônait comme un prototype de force héroïque et de naïveté allemande. Il y avait encore son ami Zacharie Werner, ce modèle de propreté slavo-prussienne, que poursuivirent en riant les beautés décolletées du Palais-Royal. Paris se réjouissait alors aussi de l'arrivée de Joseph Goerres, de Maurice Arndt et de Tignoble Jahn, les plus fameux gallophobes d*alors, espèce de bouledogues toute particulière, à laquelle le défunt Boerne avait donné le nom de mangeurs de Français, dans son livre intitulé Menzel der Fransosenfresser. M. Menzel, pauvre chien oublié depuis, était le plus vorace de ces man-*
2o8 ŒUVRES DE HEMRI HEINE.
geurs de Français, et à Tépoque de ses dénonciations contre la jeune Allemagne , il croquait tous les jours au moins une demi-douzaine de Français et finissait ce repas en mangeant un juif pour se faire la bonne bouche. Il y a longtemps qu'il n'aboie plus; édenté et pelé, il se traîne maintenant dans le coin obscur de quelque boutique de libraire à Stuttgard. Parmi les Allemands qui aiv rivèrent alors à Paris, se trouvait aussi Frédéric Schlegel^ avec sa bien-aimée Dorothée, fille du célèbre Mo!se Mendelsobn^ cette Hélène de la laideur, que le gros Paris tudesque venait d'enlever au pauvre docteur Veit; ce mari trompé se montrait plus indulgent que le roi Ménélas, dont Homère ne nous rapporte pas qu'il ait payé une pension viagère à son épouse échappée. Je ne dois pas passer sous silence une autre illustration de ce genre, un ami et disciple de Frédéric Schlegel, qui vint à Paris à la même époque, et qui y est resté jusque au^ jourd'hui. C'était Un baron allemand qui avait la prétention de représenter la science de mon pays. H était originaire d'Altona, et il appartenait à une des familles Israélites les plus considérées de cette ville située à quelques pas de Hamboui*g sur FElbe. Sa généalogie, qui remontait jusqu'à Abraham, aïeul de David , roi de Juda et d'Israël, lui donnait bien le droit de se db*e gentil^ homme; comme il avait renié la synagogue et plus tard déserté la foi protestante pour embrasser le catholicisme, il avait aussi le droit de se nommer gentilhomme caiholique. Dans cette qualité, pour soutenir les intérêts
féodaux et cléricaux, il fonda à Paris un journal nommé le Catholiqve, Son érudition était très-éqûivoque i mais il était très-ennuyeux^ ce qui éblouit toujours les Français. Non-seulement dans son journal, mais aussi dans les salons de quelques douairières dévotes du noble fau« bourgs le savant gentilhomme parlait sans cesse de Bouddha, et d'un ton sacerdotal et quelque peu syna* gogical^ il prouvait aux Français quil y avait eu deux Btmddha^ ce que ceux-ci croyaient volontiers; il démontrait que le dogine de la Trinité était déjà dans la M-» fnUrtisinAiennèi il citait le Ramayana^le Mahabaratha, les Eddas Scandinaves et bien des fossiles antédiluviens non encore découverts; et comme il revenait continuel* lement à Bouddha et encore à Bouddha, ces frivoles Français finirent par l'appeler le baron Bouddha. C'est sous ce nom que je le retrouvai en 1831 à Paris, et quaud je lui entendais débiter avec gravité et componc* tion sa kyrielle savante, il me rappelait un amusant per» sonnage du Viear of Wakefield de Goldsmidt, cet excel* lent chevalier d'industrie M. Jenkinson , qui cite sans cesse Ittanétho, Sanchuniathon et Bérose; le sanscrit n'était pas encore inventé alors.
Un baron allemand d'une espèce plus idéale que ce baron Bouddha, fut .mon pauvre ami Frédéric de La Motte-Fouqué , qui appartenait également à la collection de madame de Staël , et qui entra alors à Paris sur sa maigre rossinante; c'était un don Quichotte de pied
260 ŒUVRES DE HENni HEINE.
en cap; chaque fois qu'on lisait ses ouvrages ^ on admir rait — Cervantes. i
Mais parmi les paladins français de madame de Staël se trouvait maint don Quichotte gaulois qui ne le cédait en rien , pour la folie , à nos chevaliers germaniques ; comme 9 par exemple , son illustre ami, le vicomte de Chateaubriand, ce fou lugubre qui, à Tépoque de la victoire du romantisme littéraire et politique , revenait de son pieux pèlerinage à Jérusalem. Il rapporta à Paris une immense cruche d'eau du Jourdain, et puisque ses compatriotes en France étaient redevenus païens dans le cours de la révolution, il les baptisa de nouveau avec Feau lustrale de la terre sainte. Arrosés ainsi, les Français redevinrent de vrais chrétiens; ils renoncèrent à Satan et à ses pompes, et ils reçurent dans Tempire du ciel des compensations pour les conquêtes qu'ils perdirent sur terre^ par exemple les provinces rhénanesj et à cette occasion je devins Prussien*
Je ne sais si Ton a raison de soutenir que madame de Staël, pendant les Cent-Jours, a fait l'oflBre à l'empereur de lui prêter le concours de sa plume, à la condition qu'il lui paierait deux millions pour lesquels la France serait restée débitrice envers son père. L'empereur qui connaissait bien les Français, et qui pour cette raison était toujours plus économe de leur argent que de leur sang , n'entra pas dans ce marché, et la fille des Alpes ne démentit pas le dicton : Point d'argent, point de
DE l'allehâgne. 2G1
Suisses. D'ailleurs Tassistance de ce grand talent aurait alors été peu utile à Tempereur; car bientôt après arriva la bataille de Waterloo.
J'ai mentionné tout à Theure à quelle triste occasion je suis devenu Prussien, ie naquis dans la dernière année du siècle passé , à Dusseldorf , capitale du duché de Berg qui appartenait alors aux princes-électeurs du Palatinat. Lorsque le Palatinat échut à la nnaison de Bavière , et que le prince bavarois Maximilien-Joseph fiit élevé par l'empereur Napoléon à la dignité de roi de Bavière, les États de ce dernier furent agrandis par une partie du Tyrol et d'autres pays adjacents. En échange, le roi de Bavière renonça au duché de Berg , en faveur de Joachim Murât , beau-frère de l'empereur, et Napo*léon nomma celui-ci grand-duc de Berg, en ajoutant au duché plusieurs provinces limitrophes. Dans ces tempslà l'avancement était très-rapide, et bientôt après l'empereur nomma son beau-frère Murât roi de Naples; celui-ci céda alors la souveraineté du grand-duché de Berg au prince Napoléon-Louis, neveu de l'empereur et fils aîné du roi de Hollande et de la belle reine Hortense. Ce prince n'ayant jamais abdiqué, et sa principauté, qui fut occupée par les Prussiens, étant échue de droit, après sa mort, au fils cadet du roi de Hollande, le prince Louis-Napoléon Bonaparte, ce dernier, qui est à présent aussi empereur des Français, se trouve être mon légitime souverain.
A un autre endroit je raconterai d'une manière plus