‹ De l'Allemagne (volume 2)Chapitre 32 sur 32 · II. le · texte numérisé non relu

II. le

jeune assaillant va encore se rompre le cou contre ses créneaux. Comme penseur je n'ai jamais pu refuser mon admiration à Tenchaînement ingénieux et conséquent de tout ce système religieux et moral qu'on nomme TÉglise catholique^ apostolique et romaine ; aussi puis-je me vanter de n* avoir jamais, par la raillerie et le persiflage, attaqué ni son dogme ni son culte, et l'on m*a fait à la fois trop d'honneur et trop de déshonneur en m'appelant un parent de Voltaire par l'esprit. Je fus toujours poète , ()oête véritable , et c'est pourquoi la poésie qui fleurit et brille dans les symboles'du dogme et du culte catholiques a dû se révéler à moi bien plus profondétnent qu'à d* autres. De la sorte j'étais souvent, moi aussi , dans ma jeunesse , enivré par la douceur intime et infinie de la poésie spiritualiste du catholicisme, et la délirante joie sépulcrale^ la volupté de la mort, qui y domine, me faisait souvent frissonner d'ineffables délices. Moi aussi, je m'^exaltais alors pour la sainte Vierge, la reine des anges, la Vénus immaculée des cieux, je mettais en vers coquets les légendes de sa grâce divine et de sa miséricorde sans bornes; et mon premier recueil de poésies contient de cette belle époque maintes traces enthousiastes de mon adoration pour la madone que j'ai eflfacées toujours avec un soin mesquin dans les recueils suivants.

Les années de la vanité sont passées, et je permets à chacun de sourire de ces aveux.

Je n'ai sans doute pas besoin de du*e expressément

qne, de même quMl ne régnait en moi aucune haine aveugle contre Téglise romaine, de même aucune petite rancune contre ses prêtres ne pouvait nicher dans mon ftme : ceux qui connaissent mes dons satiriques et les besoins de mon humour^ qui m* entraînaient souvent irrésistiblement vers la caricature, me donneront à coup sûr le témoignage d'avoir toujours ménagé les faiblesses humaines du clergé. Et pourtant je fus bien des fois^ à une certaine époque, excité à d'amëres représailles par ces rats cagots et venimeux qui s'agitent dans les sacristies de la Bavière et de T Autriche, et qui , s'ils ne font pas grand mal par leurs morsures, en font d'autant plus par les nausées que vous donne leur puanteur. Cependant, même dans mon dégoût le plus violent^ je gardai toujours ma vénération pour les véritables représentants du sacerdoce, parce qu'en reportant mes regards dans le passé, je me souvenais à quel point des prêtres ca^ tholiques avaient autrefois bien mérité de moi. C'étaient en effet des pi;êtres catholiques à qui j'avais dû, dans mon enfance, ma première instruction; c'étaient eux qui avaient guidé les premiers pas de mon esprit dans leur école primaire. A l'école secondaire, que je visitais plus tard à Dusseldorf , et qui , sous le gouvernement français, s'appelait lycée, les professeurs étaient encore presque tous des prêtres catholiques, et ils s'occupèrent avec un zèle bien charitable de la culture de mon intelligence. Depuis l'invasion prussienne, où cette école reçut le nom gréco-prussien de nitmnasej ces ecclésias-

tiques furent peu à peu remplacés par des professeurs laïques. Avec eux on écarta aussi leurs livres de classe, ces manuels et ces chrestomathies de peu de volume et écrits en latin , qui dataient encore des écoles de jésuites. Ces vieux livres furent également remplacés par des grammaires nouvelles et des chrestomathies plus volumineuses , écrites en un idiome allemand ou plutôt prussien, pédantesque jargon fort scientifique, fort abstrait et bien moins intelligible pour les jeunes tètes que ne l'avait été le latin des jésuites, cette langue facile , saine et naturelle. De quelque &çon qu'on juge les jésuites, on est forcé de convenir qu'ils ont toujours fait preuve de beaucoup de sens pratique dans l'enseignement. Si, guidés par le système que vous savez, ils ont souvent mutilé dans leurs leçons les idées et la pensée de Tantiquité , du moins ils ont beaucoup répandu parmi des auditeurs de toute condition cette connaissance mutilée de l'antiquité, ils ont vulgarisé cette connaissance, ils l'ont pour ainsi dire démocratisée en la faisant entrer dans le peuple. Tout au contraire, avec la méthode prussienne d'aujourd'hui, le savant isolé ^ raristocrate de l'esprit, apprend mieux à connaître l'antiquité et les anciens; mais la grande masse de la population allemande ne g^rde plus que fort rarement dans sa mémoire quelque bribe classique, quelque lambeau d'Hérodote, quelque fable d'Ésope ou un vers d'Horace, comme cela avait lieu autrefois , où les pauvres gens avaient encore pour le reste de leurs jours à grignoter

après les anciennes croûtes des tartines quotidiennes de l'école. c( Combien un petit bout de latin orne tout rhomme ! » me dit un jour un vieux cordonnier qui avait retenu , du temps où il allait avec son petit manteau noir au collège des jésuites, plus d*un beau passage cicéronien des discours contre Gatilina • morceaux qu'il citait avec plaisir et avec bonheur contre les démagogues du jour. L'éducation , la pédagogie , étaient la spécialité des jésuites; et quoiqu'ils aient voulu la faire dans rintérét de leur ordre , il arrivait souvent que la passion popr la pédagogie en elle-même, Tunique passion humaine qui leur fût restée, gagnait le dessus^ dé sorte qu'ils oubliaient leur but, la suppression de la raison en faveur de la foi, et qu'au lieu de transformer les hommes en ehfants, selon les devoirs de leur ordre, ils transformaient plutôt par Tinstruction les enfants en hommes. Les plus formidables héros de la révolution sont sortis des écoles de jésuites, et sans 1q discipline de ces dernières, le grand mouvement des esprits n'aurait peut-être éclaté qu'un siècle plus tard.

Pauvres pères de la compagnie de Jésus! vous êtes devenus Tépouvantail et le bouc émissaire du parti libéral , mais on a compris seulement ce qu'il y avait de dangereux en vous, et l'on ne vous a pas tenu compte de vos mérites. Quant à moi, je n'ai jamais voulu mêler ma voix aux cris, d'alarme de mes confrères qui se prenaient toujours de fureur au seul nom de Loyola , comme des taureaux à qui l'on présente un chiffon de

drap rouge! et puis, tout en combattant sans relâche pour les véritables intérêts de mon parti, je n*ai parfois, dans le calme de mon âme, pu m'empécher d'avouer à moi-même, combien il a dépendu souvent des plus petites circonstances du hasard que nous ayons suivi tel parti au lieu de tel autre , et qUe nous ne nous trou*vions pas maintenant dans un camp tout à fait opposé à celui où nous sommes engagés. Sous ce rapport, il me vient souvent à la mémoire une conversation que j'eus avec ma mère^ il y a huit ans, lorsque je visitai à Hambourg la bonne et vénérable vieille femme qui était à cette époque déjà octogénaire. Je fus frappé d*une parole qui lui échappa, quand nous nous entretînmes des écoles où j'avais passé mon enfance, et de mes premiers maîtres qui avaient été presque tous des prêtres catholiques, et parmi lesquels, comme ma mère me l'apprit alors , s'était trouvé plus d'un ancien membre de la compagnie de Jésus. Nous parlâmes beaucoup de notre bon vieux recteur du nom de Schallmeyer, à qui Ton avait conâé, pendant Tépoque française^ la direction du lycée, et qui faisait en même temps un cours de philosophie pour les élèves de la première classe* Dans ce cours il exposait franchement les systèmes grecs même les plus libres et les plus hasardés, dont le scepticisme était effroyablement opposé aux dogmes orthodoxes de la religion catholique. Et il était pourtant le prêtre de cette religion , et il fonctionnait parfois en cette qualité devant Tautel de Féglise, revêtu de Fétole

sacerdotale. Je constate ce fait, car je pense qu'un jouTi devant les assises du jugement dernier dans la vallée de Josaphat, il. se pourrait bien qu'on me comptât comme une circonstance atténuante, d'avpir été admis déjà dans mon ftge le plus tendre aux leçons philosophiques dont je viens de parler. Je jouissais de cette faveur perni* cieuse à cause des liens d'amitié qui existaient entre le recteur Schallmeyer et notre famille; il s'intéressait particulièrement à moi par le souvenir d'un de mes oncles qui avait été son Pylada , du temps qu'ils étudiaient ensemble à l'université de Bonn. Le brave homme n'oubliait pas non plus que mon grand*pèrei le fameux docteur Gottschalk de Geldern ^ l'avait sauvé autrefois d'une maladie mortelle $ et il venait souvent chez nous pour conférer avec ma mère sur rnop éduca^ tioQ et ma carrière future. C'est dans une de cas oonfé** renceSy comme ma mère me j'a raconté plus tard à Hambourg, qu'il lui douna le conseil de me destiner à TËglise et de m'envoyer à Rome pour étudier la ih6o^ logie catholique dans un séminaire de cette ville. Par riufluence des amis que le recteur Schallmeyer posfué^ dait parmi les prélats du plus haut rang à Ron^e , il affirmait être en état de me faire parvenir h une place ecclésiastique des plus importantes. Quand ma mère me raconta cette circonstance, elle exprima ses vifs regrets de n'avoir pas suivi le conseil de ce vieil ami plein de sagacité^ qui avait pénétré de bonne heure les penchants de mon caractère ^ et qui avait bien compris

quelle température spirituelle et physique était la mieux adaptée et la plus salutaire à ma nature. Ma vieille mère s'était souvent reproché depuis d'avoir décliné une proposition aussi raisonnable ; mais à' cette époque elle avait rêvé pour moi des dignités mondaines des plus superbes et des plus brillantes. Ensuite elle avait été dès sa première jeunesse une élève de Técole de Rousseau, dont le déisme rationnel allait bien à son caractère rigide et presque puritain; et encore pour d'autres raisons elle ne pouvait se faire à l'idée que son fils atné endosserait cette soutane disgracieuse et mal cousue dont elle voyait affublés les ecclésiastiques de mon pays. Elle ne savait pas qu'un abbate romain porte ce vêtement tout autrement que les prêtres de TAUemagne , braves gens sans doute y mais pour la plupart quelque peu mal léchés et d'une propreté équivoque , qui prouve bien qu'ils na veulent plaire qu'au bon Dieu* Ma mère n'avait jamais vu un signore abbate se draper d'une façon coquette et séduisante dans son petit manteau noir, qui est Tuniforme sacré du muscadin tonsuré et du bel esprit à l'eau bénite dans cette ville de Rome, capitale étemelle de la beauté et de la galanterie. Un abbate romain ne sert pas seulement l'Église du Christ, mais aussi Apollon et les Muses. Il est leur mignon, et les Grâces lui tiennent l'écritoire quand il compose ses sonnets qu'il récite avec des intonations harmonieuses à l'académie des Arcadiens. Il est connaisseur des arts, et il n'a besoin que de tàter le cou d'une jeune cantatrice

DE l'alleuagne. 333

pour pouvoir prédire avec assurance si elle sera uiï jour

une diva, une celeberrima caniatricey une de ces prima

donna qui remuent l'univers. Il se connaît aussi en an* ,

tiquités, et le torse déterré d'une bacchante grecque lui

fournit la matière d'un traité savant, qu'il écrit| en langue

latine avec des tournures et des cadences cicéroniennes

des plus élégantes , et qu'il dédie respectueusement au

chef suprême de la chrétienté , au pontifeno maximtis,

comme il s'évertue de l'appeler pour ne pas sortir du

style classique, Et surtout quel amateur de tableaux

est le signore abbate^ qui visite les peintres dans leurs

ateliers, et qui leur communique sur leurs ruodèlea

féminins les plus fmes observations auatomiques 1 L'au^

teur de ces aveux aurait été précisément du bois dont

on peut tailler de tels abbate. J'aurais fl&né avec le plus

ravissant dolcefar niente à travers les bibliothèques, le^

galeries, las basiliques et les ruines de h ville étemellei

étudiant au milieu des jouissances et jouissant au milieu

des études > ei j'aurais lu la messe devant l'auditoire |a

plus distingué ; je serais aussi monté en chaire, pend^

le carême, pour prêcha la sévérité des mœurs , saofl

eependant devenir jamais fastidieux par des paroles trop

austères, et sans blesser jamais les oreilles et les cou^

sciences délicates **- j'aurais surtout édifié les dames

romaines, et grâce à leur patronat et à mes mérites, je

serais peut-être parveuu aux plus hauts grades dans la

hiérarchie de l'Église , je serais peut-être dev^u m

momignore, un bas-viotel, même le chapeau rouge eût

Il 19-

pu me tomber sur ia tête — et comme , d'après le proverbe, a il n*est pas de tout petit prètrillon qui ne voudrait devenir un tout petit pape, » je serais à la fin peut-être arrivé au faite même du pouvoir souverain du Vatican — • car, bien que je ne sois pas ambitieux de mon natu^ rel , je n'aurais cependant pu refuser d'accepter le pontificat, si le choix du conclave était tombé sur moi. La dignité papale est en tout cas un emploi très-honorable et en même temps très-lucratif, et je suis sûr qu'élu par le sacré collège, j'aurais assez bien su m*acquitter des fonctions de mon nouveau rôle. Je me serais noncha* lamment assis sur le siège de Saint-Pierre, tendant ma jambe pour le baise-pied à tous les pieux chrétiens, autant clercs que laïques. Je me serais également, avec le plus parfait sang-froid ^ fait porter en triomphe à travers les arcades de la grande basilique, et seulement dans le cas le plus chancelant je me serais tant soit peu cram^ionné aux bras du fauteuil d*or, que six camériers vigoureux portent sur leurs épaules; à mes deux côtés auraient marché des capucins avec des^cierges allumés, et des laquais galonnés tenant en Tair d'énormes plumeaux de paon pour éventer ma tête couronnée de la tiare — tout à fait comme cela se voit dans le fameux tableau de la Procession papale d'Horace Vemet. Avec la niême componction sacerdotale, avec le même sérieux absolu — car je puis-ctre très-sérieux , quand c'est absolument nécessaire — j'aurais aussi donné-dn haut du Latran la bénédiction annuelle à toute la chrétienté.

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Revêtu de tous les ornements pontificaux, la triple couronne sur le front et entouré d'un état- major de chapeaux rouges et de mitres d'évéque^ de chasubles étincelantes d'or et de pierreries, et de frocs de moines de toutes les couleurs, ma Sainteté, debout sur un balcon richement orné de tapis de Perse, se serait montrée à la foule innombrable prosternée à genoux , la tète baissée, bien en bas sous mes pieds, et fourmillant au loin, à perte de vue— et j'aurais tranquillement étendu mes deux mains et donné la bénédiction à la cité de Rome et au globe entier, Vrbi et orbi.

Mais, comme tu le sais bien, cher lecteur, je ne suis pas devenu pape ni cardinal non plus, pas même un tout petit chanoine, et de même que dans la hiérarchie du monde je n'ai gagné dans celle de FÉglise ni places ni dignités. Je ne suis, comme disent les gens, arrivé à rien sur cette belle terre; je ne suis devenu rien, rien qu'un poète. Mais non, je ne veux pas m'abandonner à une humilité hypocrite et déprécier ce beau nom de poète. On est beaucoup quand on est poète, et surtout quand on est un grand poète lyrique en Allemagne , parmi ce peuple qui en deux choses, la philosophie et la poésie lyrique^ a surpassé foutes les autres nations. Je ne veux pas , avec la fausse modestie inventée par les gueux , renier ma gloire. Aucun de mes collègues n'a conquis le laurier de poète à un âge aussi jeune que moi, et si mon compatriote Wolfgang Goethe chante avec complaisance « a que le Chinois I d'une main tremblante, peint

sur verre Werther et Charlotte, p je puis de mon câté, pour continuer sur la même gamme ethnographique » opposer à cette réputation chinoise une plus fabuleuse encore y c'est-à-dire une réputation japonaise. Lorsqu'il y a douze ans je me trouvais un jour ici à Paris, à l'hôtel des Princes , auprès de mon ami Henri Wœbrmaon de Riga f celui-ci me présenta un Hollandais qui revenait justement du Japon après y avoir passé trente ans dans la ville de Nangasaki , et qui désirait vivement de faire ma connaissance. C'était le docteur Burger, qui publie maintenant i Leyden, avec le savait Seybold, le grand ouvrage sur le Japon. Ce Hollandais me raconta qu'il avait appris l'allemand à un jeune Japonais qui , plua tard f avait fait imprimer mes poésies en traduction japonaise, et que c'avait été le premier livre européen qui eût paru dans la langue du Japon . *- Le brave Néer* landais ajoutait que je trouverais du reste sur cette curieuse traduction un long article dans la Revue an«glaise de Calcutta* J'envoyai aussit^ dans phisieurs cabinets de lecture « mais aueuiOie des savantes direc« trices de ces éiablissements ne put nie piocurer la Revue de Calcutta , et je me suis aussi adressé vainement dans ce but à M. 7ulien et à M, PauUier» ces antagoniçtei érudits qui ont enrichi la science de deux: grandes dé* couvertes : M. Julien le fameux sinologue a découvert que H. Paultiet ne sait pas le chinois, tandis que M. Paultier le grand indianiste a découvert que M. Julien ne sait pas le stfnscrit; ils ont publié beaucoup do

livres sur ce sujet à ia fois très-important et très-iatéressant pour le public.

Depuis iors, je n'ai pas Tait d'autres recherches sur ma gloire japonaise. Dans ce moment elle m'est aussi indifférente que, par exemple, la gloire que je possède dans les ifes de Finlande. Hélas! la gloire , cette manne sucrée ; douce comme Tananas et la flatterie , elle s'est changée en amertume pour moi depuis bien longtemps, et elle me semble maintenant amère comme l'absinthe. Je puis dire comme Roméo : «c Je suis le fou de la Fortune. » Je me trouve à présent devant la grande marmite, mais je manque de cuillère. A quoi cela me sert-il qu'on boive à ma santé au milieu des festins, dans des coupes d'or et avec les vins les plus exquis, si pendant ces ovations, loin et isolé de tous les plaisirs du monde, je ne puis humecter mes lèvres qu'avec une fade tisane ! A quoi cela me sert-il que toutes les roi^es de Schiras s^épanouissent et brûlent pour moi , éclatantes de tendresse — hélas ! Schiras est situé à deux mille lieues de cette triste chambre de malade que j'occupe depuis si longtemps, et où je ne sens d'autres parfums que par hasard ceux de serviettes chauffées. Hélas ! la moquerie de Dieu pèse Sur moi. Le grand auteur de l'univers , l'Aristophane du ciel, a voulu faû*e sentir vivement au petit auteur terrestre , au soi-disant Aristophane ailemand, à quel point ses sarcasmes les plus spirituels n'ont été au fond que de pitoyables piqûres d'épingle , en comparaison des coups de foudre de la satire , que

V humour divin sait lancer sur les chétifs mortels.— Oui, l'amer flot de railleries, que le grand mattre déverse sur moi, est terrible, et ses épigrammes sont cruelles à faire frémir. Je reconnais humblement sa supériorité, et je me prosterne devant lui dans la poussière. Cependant « quelque faible que soit ma verve créatrice, en la comparant à celle du grand créateur, il n'en brille pas moins dans ma tête là rsdson éternelle , et j'ai le droit de citer devant le tribunal de cette raison et de soumettre à sa critique respectueuse la plaisanterie de Dieu , mon Seigneur et maître. C'est ainsi que tout humblement j'ose faire observer d'abord que la plaisanterie atroce qu'il m'inflige, me semble se prolonger un peu trop ; voilà plus de six ans qu'elle dure, ce qui finit par devenir ennuyeux. Puis je voudras aussi faire remarquer en toute humilité que cette plaisanterie n'est pas neuve , que le grand Aristophane du ciel s'en est déjà servi à mainte autre occasion ^ et qu'il a covaaà» ainsi un plagiat sur ses propres œuvres» A Tappui de ce que je viens d'avancer, je citerai un passage de la Chronique de Limbourg, C'est un livre très-intéressant pour ceux qui veulent s'instruke sur les mœurs et les coutumes de l'Allemagne du moyen âge. Cette cbro* nique décrit^ comme un journal de modes, les costumes et d'hommtes et de femmes qui étaient en vogue à chaque période ) elle donne aussi des renseignements sur les aira nouveaux qu'on chantait chaque année, et elle reproduit quelquefois 1|9 commencement de la chanson* Par

exemple, elle rapporte de l'année 1480 qu'on tambouruiait et chantonnait alors dans toute l'Allemagne des chansons plus douces et plus charmantes que toutes celles dont on avait eu connaissance auparavant dans les pays germaniques^ et que jeunes et vieux, surtout les femmes , en raffolaient jusqu'au délire , de sorte que du matin au soir on les entendait résonner* Mais ces chansons; ajoute la chronique, avaient été composées par un jeune clerc atteint de la lèpre et vivant à l'écart de tout le noonde» dans quelque endroit désert» Tù n'ignores pas, cher lecteur, quelle maladie affreuse c'était que la lèpre au moyen âge, et que les pauvres gens affligés de ce mal incurable étaient repoussés de toute société et devaient se tenir à distance de tout être humain. Des morts vivants, enveloppés jusqu'aux pieds d'un froc gris et le capuchon rabattu sur le visage, se promenaient portant à la main une énorme cliquette, appelée cliquette de saint Lazare, avec laquelle ils annonçaient leur approche, afin que chacun pût à temps les éviter. Le pauvre clerc, dont la susdite Chronique de Limbourg * rapporte la gloire qu'il s'était acquise comme chansonnier, était donc un tel lépreux , et il se morfondait dans les tristes solitudes de sa misère, tandis que, joyeuse et chantante, toute l'Allemagne applaudissait à ses poésies. Oh 1 cette gloire aussi était la moquerie de Dieu , la cruelle moquerie qui, au fond, est toujours la même, quoiqu'elle ait paru alors sous le costume plus romantique du moyen âge. Le roi blasé d'Israël et de Juda

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disait avec raison : a II n*y a rien de nouveau sous le soleil.» — Peut-être ce soleil lui-même n'est-il qu'une vieille plaisanterie réchauffée ^ une redite brillante qui, rapiécée de nouveaux rayons ^ étincelle maintenant làhaut d'une façon si éblouissante!

Parfois, dans mes sombres visions nocturnes, je crois voir devant moi le pauvre clerc lépreux de la Chronique de Limbourg^ mon frère en Apollon, et à travers le capuchon gris ses yeux souffrants me regardent d'un air fixe et étrange; mais au même moment il disparaît, et j'entends se perdre au loin, comme Técho d'un rêve, le craquement sourd de la cliquette de saint Lazare.

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