‹ De l'Allemagne (volume 2)Chapitre 31 sur 32 · II. lô · texte numérisé non relu

II. lô

circonstanciée que je ne pourrais le faire ici, comment, après la révolution de Juillet^ je rompis mon ban et allai m'établîr à Paris, où je vis depuis, tranquille et content, en Prussien libéré. Ce que j'ai fait et souffert pendant la Restauration, je le dirai aussi dans une publication qui paraîtra à une époque où les intentions désintéressées de pareilles communications ne pourront plus faire Fobjet d'un doute ou d'une mauvaise interprétation. J'avais beaucoup fait et beaucoup souffert, et lorsque le soleil de juillet se leva sur la France, j'étais devenu à là longue très-fatigué , et j'avais grand besoin de quelque délassement. L'air natal aussi devint de jour en jour plus malsain pour moi , et je dus songer sérieusement à un changement de climat. J'avais des visions ; je regardais les nuages qui m'effrayaient en me faisant dans leur cours aérien toutes sortes de grimaces. H me semblait parfois que le soleil était une cocarde prussienne ; la nuit je révais d'un affreux vautour noir qui déchirait ma poitrine et dévorait mon foie^ j'étais très-triste. Ma mé* lancolie s'ftccrut encore par mes entretiens avec une nouvelle connaissance que je fis alors ^ c'était un vieux conseiller de justice de Berlin qui avait vécu longtempS| en qualité de prisonnier d'État, dans la forteresse de Spandau, et qui me racontait combien c'était désagréable de porter des fers en hiver. Je trouvai en effet très-peu charitable qu'on ne chauif&t pas un peu les fers de ces pauvres gens. Quand on chauffe nos chaînes elles ne causent pas un frisson si désagréable ; aussi ai-je vu

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dans d*autpes pays que même les natures les plus frileuses supportaient au mieux les fers quand on avait eu soin préalablement de les chauffer un peu. Il ne serait môme pas mal de les parfumer encore avec de Tessence de rose ou de laurier. Je demandai à mon conseiller de justice sll avait souvent eu à manger des huîtres à Spandau?Il me dit que tion^ attendu que Spandau était trop éloigné de la mer. Le ci-devant pensionnaire de Spandau se plaignait même de ce qu'il n'y avait pas toujours de la viande ; seulement, disait-il , une mouche tombait quelquefois dans notre soupe y et on nous disait que c'était de la volaille. En même temps je fis la connaissance d*un Français, commis voyageur en vins, qui ne sut pas assez me répéter combien on s^amusait maintenant à Paris i il me racontait qu'on y vivait comme au pays de Cocagne^ qu'on y chantait du matin au soir la Marseillaise et a En avant , marchons I » et a Lafayette aux cheveux blancs I d et que sur tous les coins de rue on Voyait écrit en grandes lettres : Liberté , égalité , fraternité ! Il exaltait aussi le Champagne de sa maison ^ dont il me donna un grand nombre de cattes d'adresse, et il me pourvut aussi de lettres de recommandation pour les meilleurs restaurants de Paris ^ en cas que je vou* lusse visiter la capitale de l'univers pour me procurer une distraction. Comme j'avais réellenient besoin de m'égayer un peu, et que Spandau est trop éloigné de la mer pour y manger des huîtres , qu'en outre les chaînes prussiennes sont très-froides en hiver, et que je ne vou^

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lais pas goûter de la volaille de S. M. le roi de Prusse^ je me décidai à faire un voyage à Paris, dans la patrie du Champagne et de la Marseillaise ^ afin d*y boire ce premier et d'entendre chanter cette dernière avec : % En avant 9 marchons!» et «Lafayette aux cheveux blancs I d

Le 1*' mai 1831 je passai le Rhin. Je ne tîs pas le vieux dieu 9 le père Rhénus^ei je me bornai à lui jeter ma carte de visite dans le fleuve. D'après ce qu'on me dit, il était assis au fond de Teau, occupé à étudier de nouveau la grammaire française de Meidinger ^ pendant la domination prussienne il n'avait guère fait de progrès en français , et il voulait un peu rafraîchir ses connaissances en cette langue pour ne pas être pris au dépourvu en certains cas. Je crus Tentendre conjuguer dans les flofs : j'aime, tu aimes, il aime, nous aimons.—- Mais qu'est-ce qu'il aime? A coup sûr, pas les Prus-» siens. Je n'aperçus que de loin la cathédrale de Strasbourg; elle hochait la tête, comme le vieux et fidèle chevalier Eckart, quand il voit un jeune freluquet se rendre dans la montagne de Vénus.

A Saint-Denis je m'éveillai d'un doux somme matinal, et j'entendis pour la première fois le cri des conducteurs de coucou : Paris ! Paris ! accompagné du son des clochettes d'un marchand de coco. Dans cette bourgade Ton respire déjà Tair de la capitale qu'on voit poindre à l'horizon. Lorsque je descendis dé voiture, un vieillard sec et râpé s'empara de moi, et voulut m'engager à

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visiter les tombeaux des rois ; mais je n'étais pas venu en France pour voir des rois morts; et je me bornai à me faire raconter par mon vieux drôle de cicérone la légende du glorieux saint Denis que le méchant roi des païens avait fait décapiter, ce qui ne l'empêcha pas de courir, avec sa tête dans sa main, de Paris à Saint-Denis, pour s'y faire enterrer et donner son nom à cet endroit, a Si Ton réfléchit à la distance , dit mon narrateur, il faut s'étonner du miracle que quelqu'un ait pu aller si loin à pied sans tête ; — mais , ajouta-t-il avec un singulier sourire, dans des cas pareils il n'y a que le premier pas qui coule. » Ce vieux bon mot valait bien les deux francs que je lui donnai pour l'amour de Voltaire dont je rencontrai déjà ici le ricanement. En vingt minutes je fus à Paris, et j'y entrai par la porte monumentale du boulevard Saint-Denis, arc de triomphe érigé primitivement en l'honneur de Louis XIV, mais qui dut servir ce jourlà à glorifier la joyeuse entrée d'un poète allemand dans Paris. Je fus vraiment surpris de la foule de gens parés qui se pressaient dans les rues, tous habillés avec tant de goût qu'ils ressemblaient aux figures d'un journal de modes. Ce qui m'imposait encore plus, c'est que tout le monde parlait français, cette langue qui est chez nous la marque distinctive des gens de qualité; ici le peuple entier est donc d'aussi bonne compagnie que chez nous la noblesse. L'urbanité et la bienveillance- se lisaient sur tous les visages. Que ces hommes étaient polis, que ces jolies femmes étaient souriantes ! Si quelqu'un me

bousculait par inadvertance sans me demander pardon aussitôt, je pouvais parier que c'était un de mes compa* triotes; et si quelque belle montrait une mine rechignée et aigrelette, j'étais sûr qu'elle. avait bu du vinaigre ou qu'elle savait lire Klopstock en original. Je trouvais tout on ne peut plus amusant. Le ciel était si bleu , l'air si doux, si généreux! et avec cela brillaient encore par ci par là les feux du soleil du juillet. Les joues de la ma-* gnifique et voluptueuse Lutëce étaient encore rouges des baisers de flamme de ce soleil , et sur la poitrine de marbre de la belle cité le bouquet de fiancée n'était pas encore tout à fait flétri. Il est vrai que çà et là , sur les coins de rue, la devise nuptiale : Liberté, égalité, fraternité était déjà effacée. Les jours de noces passent si vitel

Je me hâtai de visiter les restaurants auxquels j'étais recommandé; ces messieurs m'assurèrent que même sans lettres de recommandation ils m'auraient fait bon accueil^ et qu'on me recevrait bien partout, à cause de ma mine honnête et distinguée. Jamais gargotier allemand ne m^avait dit pareille chose > tout en pensant peut-être de même; un tel rustre s'imagine devoir se taire sur les choses agréables , et en revanche il se croit obligé de nous dire en face tout ce qui est déplaisant, afin de montrer sa franchise allemande. Dans les mœurs des Français, autant que dans leur langue, abonde cette flatterie délicieuse qui leur coûte si peu et qu'on savoure pourtant avec tant de plaisir. Dieu nous a donné la

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langue pour que nous puissions dire des choses charmantes à nos amis et de dures vérités à nos ennemis. J* avais d'abord assez de difSculté pour m'exprimer en langue française ; mais après une demi-heure d'entretien avec une petite bouquetière au passage des Panoramas^ tnon français, qui s'était un peu rouillé depuis la bataille de Waterloo, redevint coulant, je retrouvai peu à peu les conjugaisons des verbes les plus galantS) et j'expliquai assez intelligiblement à la petite bouquetière le système de Linné qui fait classer led fleurs selon leurs éta* mines ; la petite suivait une autre méthode , et comme elle me le disait, elle rangeait les fleurs en deux classes, celles qui sentent bon et celles qui puent. Je crois qu'elle observait la même classification chez les hommes, et c'est toujours plus raisonnable que de les ranger selon les étamines, comme Linné. Elle fut étonnée que, malgré ma jeunesse, je fusse si savant, et elle célébra et trompeta ma grande érudition dans tout le passage des Panoramas. Je humais avec délices Tencens de ces compliments aussi odoriférants que les fleurs de la petite flatteuse 3 je me sentais de plus en plus ravi de Paris et des Parisiens.

Je me promenais au milieu des enchantements les plus surprenants , et maint pigeon rôti vint voler dans ma bouche béantCé Que de choses divertissantes ne vis-je pas ici dès mon arrivée 1 je vis toutes les sommités du plaisir public et toutes les caricatures notables de la Capitale. Les Français sérieux et graves étaient les pluâ

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amusants. Je vis Arnal , Bouffé , Déjazet^ Deburcau , mademoiselle Georges , la marmite colossale au palais des Invalides, l'exposition des morts à la Morgue et TAcadémie Française. Celle-ci, c'est-à-dire TAcadémie, est une crèche pour de vieux littérateurs retombés en enfance 9 établissement vraiment philanthropique, et dont ridée se trouve aussi chez les Hindous qui fondent des hôpitaux pour des singes ftgés et décrépits ; la toiture de rédifice qui abrite les vénérables têtes des membres de rétablissement, — je parle de TAcadémie Française et non pas d'un hospice indien,— est une vaste coupole qui ressemble à une énorme perruque de marbre. Je ne pus regarder cette pauvre vieille perruque sans penser aux épigrammes de tant d'hommes d*esprit qui se sont fait des gorges chaudes aux dépens de cette Académie qui n*a pour cela discontinué de vivre. On dit à tort que le ridicule tue en France. Il va sans dire que je visitai aussi la nécropole du Luxembourg où se trouvait une collection complète de toutes les momies du parjure, si bien embaumées qu*on voyait encore sur leurs figures les faux serments qu'elles ont prêtés à toutes les dynasties des Pharaons de France. Au Jardin des Plantes, je vis le palais des véritables singes, le bouc aux trois pattes et la girafe qui m'amusèrent tout particulièrement. Je m'abstins de voir le grand Opéra, parce que j'étais venu à Paris pour m* amuser. Je visitai la Bibliothèque royale, et j'y pus voir le conservateur des médailles qui venaient d'être volées; j'y remarquai en-

core, relégué dans un corridor désert, le zodiaque de Dendérab qui avait fait autrefois tant de bruit. Le même jour je vis aussi madame Récamier, la beauté la plus célèbre du temps des Mérovingiens, ainsi que M. BaN lanche, que cette uitra-vestale traînait partout à sa suite comme pièce justificative de sa vertu : le bon et excellent Ballanche que tout le monde loue et que personne ne lit y était veiiii au monde avec un visage où manquait la joue droite , et plus tard il perdit la joue gauche par une amputation. A mon grand regret je ne vis pas M. de Chateaubriand, qui m'aurait certainement amusé. Je ne vis pas non plus M. Villemain; sa femme de ménage me dit qu'il n'était pas visible , parce que c'était un jeudi , le jour où il se lave. En descendant Tescalier, je vis en bas un écriteau avec Tinscription : a Parlez au concierge, » et je m'empressai d'adresser quelques paroles obligeantes à ce brave homme ; je lui fis mon compliment sur la propreté de son illustre loca-* taire qui se lave tous les jeudis, a Voyez- vous, lui dis-je, la propreté est une chose très-rare chez les savants^ et , par exemple, le célèbre Casaubonus ne se lavait qu'une fois par an , le mardi gras, peut-être pour se déguiser.» Le Pipelet me fit une profonde révérence, et d'une voix soupirante il me répondit : « Vous êtes très-honnête y monsieur, je dois vous détromper. L'illustre individu que je m'honore de compter parmi mes locataires ne fait pas une trop grande consommation d'eau de Seine, il n'enrichit pas les Auvergnats, et, sous le rapport de la

propreté ^ il est un peu Casaubonus. » A ces mots il se mit à rire, et moi je m'en allai en riant également sans savoir pourquoi. Pour me donner des allures françaises je me dandinais et je fredonnais l'air : a Où allez-vous , monsieur Tabbé? vous allez vous casser le nez^t) lorsque sur mon chemin je vis surgir un grand édifice que Ton me dit être le Panthéon. Il y avait là également une inscription, mais en marbre^ et au lieu d'un a Parlez au portier, d on y lisait : a Aux grands hommes la patrie reconnaissante. » En entrant je ne vis qu'un énorme édifice plein de vide, une espèce de ballon en pierre, dans le milieu duquel se promenait tout seul un long et sec Anglais, ayant son Guide de Paris dans la bouche et les pouces de ses mains accrochés aux échancrures de son gilet. Je m'approchai de lui très-poliment et lui dis : n A veryfine exhibition 1 d j'ajoutai même et veryftne indeed / » car j'espérais qu'en me répondant il laisserait son Guide tomber de sa bouche , comme dans la fable le corbeau laissa tomber de son bec le fromage. Mais le Guide dont je voulais m'emparer pour y chercher quelques renseignements ne tomba pas; le corbeau anglais tint ses dents serrées, et, sans faire la moindre attention à moi, il sortit. J'en fis de même, le suivant de près jusqu'au portique. Là , devant le péristyle , je remarquai la figure joufflue d'une grosse commère, d'une femme aux grandes mamelles, comme on repré* sentait alors la déesse de la liberté. C^était probablement la portière du Panthéon. Il me sembla que la vue du fils

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d* Albion Tavait mise en très-bonno humeur. En me faisant un signe (Inintelligence ^ avec ses petits yeux qui pétillaient dans sa grosse face comme des vers luisants^ elle se gaussa du pauvre Anglais ^ et j*entendis pour la première fois ce gros rire gaulois qu'on ne connaît pas che2 nousy et qui est très-bonasse et très*moquettr à la fois^ comme le vin généreux de France ou un chapitre de Rabelais. Rien n'est plus éontagieux qu'une pareille hilarité ^ et moi-même je me mis à rire de bon cœur, comme Je n'avais jamais ri dans mon pays. Pour entamei^ une conversation avec cette gaillarde et amusante personne , il me vint Tidée de lui demander où étaient les grands hommes dont parlait Pmscription de cet hôtel de la reconnaissance nationale. A cette question la bonne rieuse éclata d'un rire encore plus étourdissant ^ les larmes lui vinrent aux yeux^ elle dut se tenir le ventre pour ne pas étouffer, et prenant haleine à chaque mot^ elle répondit : a Ah 1 vous venez ici dans un mauvais moment. A l'heure qu'il est les grands hommes sont très-rares chez nous : ils n'ont pas donné à la der*^ nière récolte; mais nous espérons que la prochaine sera bien meilleure ; nos grands hommes en herbe poussent d'une manière prodigieuse et promettent beaucoup. Si vous voulez voir ces grands hommes futurs ^ qui sont encore infiniment petits dans ce moment , vous n'avez qu'à vous rendre à un établissement situé tout près d'ici^ sur le boulevard Mont-Parnasse, et qu'on nomme la Grande-Chaumière. Là est la pépinière dansante de ces

petits grands hommes, de ces marmousets de la gloire qui seront un jour l'orgueil de la France et la joie du genre humain ; vous tombez bien^ car c'est aujourd'hui un jeudi. .. » La folle rieuse n'en pouvait plus, et lorsque je pris congé d'elle pour m'a.cheminer vers l'endroit indiqué,, j'entendis encore longtemps l'écho de sa gaieté.

En quelques minutes j'arrivai à ce Panthéon provisoùe des futurs grands hommes de France , qu'on appelle la Grande-Chaumière. C'est un nom auquel la pensée républicaine attache probablement une signification occulte, car le chaume est l'emblème de la vie frugale et laborieuse , et il devient le symbole de ces prolétaires qui démoliront les superbes palais de l'orgueil et du vice aristocratiques , pour élever à leur place le foyer des bonnes mœurs et de la vertu, la Grande-Chaumière du peuple* J'entrai dans le sanctuaire de l'établissement qui porte le nom symbolique, et je ne regrette guère les dix sous payés à l'entrée. J'y vis en effet les grands hommes futurs de la France, ces petits grands hommes dont le front reflétait déjà l'aurore de leur gloire , je vis ces héros de l'avenir dont la vie et les hauts faits plus ou moins mirobolants seront décrits par un Plutarque qui est encore à naître, ou qui suce dans ce moment à la mamelle de sa mère, s'il n'est par hasard nourri au biberoti. Tous ces personnages appartenaient à la cause républicaine, et portaient le costume d'une forte conviction, c'est-à-dire un énorme feutre et un gilet à la Robes-

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pierre avec des revers d'une largeur démesurée et aussi blanc que la conscience de Flncorruptible 1 Chacun y était avec sa chacune , et les jeunes Jacobins dansaient avec leurs jeunes Jacobines. Il y avait des Gâtons en droit et des Brutus en médecine ; il y avait des Sempronia exerçant la couture et des Portia gileUères ou culottières, enfin la fine fleur du quartier des écoles. Ces grisettes citoyennes étaient très-jolies et aussi vertueuses que permet de rétre le climat du pays latin ; toutes sans exception étaient des républicaines enragées : on dit qu'elles changent souvent leurs amants, mais jamais leurs opinions. J'étais bien tombé, car ce jour-là le père La Hire, le directeur de l'établissement , pour ainsi dire le garde champêtre de celte grande Chaumière, était b colère, comme on disait au temps du père Duchéne. Cet individu d*une force athlétique , et rageur par nature , m'amusa beaucoup par la brutalité naïve avec laquelle il surveillait la décence de son public. Une pauvre petite, dont le fichu s'était un peu dérangé dans la ferveur d'une contredanse, se sauva toute tremblante , à son seul regard menaçant. Il chassa honteusement une autre petite citoyenne, qu'il trouvait également trop décolletée. Ce monstre ignorait qu'à Sparte les jeunes filles dansaient nues avec les jeunes gars lacédémoniens^ sans que jamais la chasteté ait couru grand risque dans la ville de Lycurgue. C'est que la pudeur d'une femme est un rempart pour sa vertu, plus sûr que toutes les robes du monde, quelque peu échancrées qu'elles soient au-dessus

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de la gorge, Le père La Hire est la terreur en personne pour les danseurs qui outre-passent les bornes d'un cancan lionnôte, Il empoigna deux néo-Robespierre par leur» collets , et tenant avec ses longues mains chacun d'eux suspendu au-dessus du sol, comme jadis Hercule fit avec AntéCi il les porta ainsi jusqu'au delà de la porte ; il jeta après eux un petit Saint-Just , qui avait marronne à la vue de cet acte de tyrannie. Celui-ci se releva , décrotta sa redingote y redressa sa baute cravate , et protesta contre cette violation des droits de Thomme, en nommant le père La Hire un Polignac. L'orchestre jouait dans ce moment la Marseillaise.

Je dus h cet incident la connaissance d*une jeune per« sonne qui se trouvait à c6té de moi, et que je protégeais contre la foule curieuse. Elle était très«rmignonne ^ sa boQcbe était en cœur, ses yeux noirs étaient presque trop grands i et il y avait quelque chose de mutin dans la coupe de son nez retroussé y dont les narines finement ciselées se gonflaient de plaisir à chaque fanfare de la musique. On l'appelait mademoiselle Joséphine, ou Joséphine et même Fifine tout court. Lorsqu'elle apprit que j'étais Allemand, elle fut très-contente, et me pria de lui fiiire cadeau d'une peau d'ours , car depuis des années , disait-elle , elle désirait posséder une peau d'ours pour en faire une descente de lit; que c'était son rêve I Elle me croyait plus septentrional que je ne l'étais , et probablement ces dames s'imaginent que dans mon pays on n'a qu'à étendre la main pour saisir un ours au collet et

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faire bonne prise de sa peau. Elle était si insouciante , son sourire était si caressant, son petit parler était si doux, son gazouillement résonnait si délicieusement dans mon cœur, que j'aurais très-volontiers, quelque bon patriote que je sois , sacrifié les peaux de tous les ours d'Allemagne pour plaire à cette enchanteresse française. Je notai tout de suite sa demande sur mon carnet , et en prenant son adresse je lui promis qu'elle me verrait bientôt arriver chez elle avec ma peau d*ours allemande. En attendant je la priai de me faire Thonneur d'accepter do moi un fruit plus méridional, c*est-à-dire une orange. Elle accepta sans cérémonie, en disant qu'après les pieds de cochon à la sainte Ménéhould, ce qu'elle aimait le plus, c'étaient les oranges. «Mais pour ceux-là, les pieds de' cochon, ajouta-t-elle, je les adore, je les idolâtre, et pour ce plat je ferais des bassesses.» Pendant que mademoiselle Joséphine mangeait et savourait son orange, ou pour employer sa propre locution, pendant qu'elle s'identifiait avec elle , je tâchai de Tenf retenir d'une manière aussi agréable qu'instructive. A propos des peaux d'ours je lui pariai zoologie, j'abordai même la question la plus scabreuse de l'anatomie comparée, la question de la queue , à savoir si l'homme primitif a été doué d'une queue comme les singes, et si la' race humaine a plus tard perdu cet ornement antédiluvien par quelque maladie plus ou moins honorable ? mademoiselle Joséphine fut émerveillée de ma grande érudition, et à plusieurs reprises elle me dit : «Monsieur, vous irez loin l» Je ne

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doute pas qu'elle ne m*ait donné un bon coup d'épaule ^ en faisant la propagande de mes talents dans tout le faubourg Saint-Jacques et les rues adjacentes. C'est par les femmes que les réputations se font à Paris.

Quelque grande que soit ma gratitude envers elle, je suis pourtant forcé d'avouer avec franchise que dans mon entretien avec mademoiselle Joséphine je m'aperçus que la pauvre fille était très-ignorante, et qu*elle ne connaissait même pas les notions ethnographiques les plus élémentaires. Elle ignorait^ par exemple, que la ville de Hambourg est une république comme autrefois Athènes, et qu'elle est située près d'Âltona, où se trouve le tombeau de Klopstock. Elle ne savait guère non plus quelle différence il y a entre les Prussiens et les Russes, entre la schlague et le knout. Elle s'imaginait que l'astronomie était une invention de M. Ârago, et quand je lui appris que la terre, le globe que nous habitons, tourne continuellement autour du soleil, elle s'écria: a Quelle horreur ! la seule idée d'un tel tournoiement me donne le vertige ! » Son corps grêle et délicat frémit comme un tremble, et elle reprit : a Qui vous a donc dit que la terre tourne autour du soleil?» Quand je répondis que c'était un Polonais nommé Kopernic , elle haussa les épaules et s'écria : « Un Polonais? alors je n'en crois pas un mot. Il faut toujours se méfier de ce que disent les Polonais ; ils n'ont pas inventé la vérité. Vous autres Allemands , avec votre profond savoir, vous êtes trop crédules. Est-ce que chez vous les femmes aussi croient

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à ces billevesées d'un tournoiement de la terre qui font en même temps tourner le cœur? alors elles sont pro* bablement moins nerveuses que nous^ Françaises, et elles peuvent aussi, pour cette raison, supporter des études plus fortes; on m'a dit que les Allemandes sont mille fois plus instruites que nous^ et qu'elles savent par cœur toutes les momies d'Egypte. En vérité, nous autres jeunes personnes en France sommes mal éduquées, nous n'apprenons rien du tout, et moi qui vous parle, voyez-vous, je n*ai reçu aucune instruction : tout ce que je sais de l'histoire naturelle je l'ai appris de moimême. »

En flatteur galant je taxai d'exagération ces aveux d'ignorance nationale, et j^allai même jusqu'à rabaisser un peu outre mesure l'instruction des demoiselles allemandes. Je soutins qu'elle n'était pas aussi parfaite qu'on se le figure à l'étranger, qu'elle était même très* défectueuse, et que, par exemple, j'avais vu dans ma patrie des jeunes filles soi-disant bien élevées qui ne savaient pas chanter les chansons grivoises de Béran* gor! a C'est impossible! j> s'écria mademoiselle Jo-* séphine.

Je me souviens aujourd'hui , à propos de cette excellente personne^ des paroles de Méphistophélès qui, en faisant boire à Faust de la coupe enchantée, lui dit: a Avec ce breuvage dans le ventre, tu prendras chaque cotillon pour une Hélène, d La nouveauté du genre est le philtre qui opère le même charme sur tout Allemand II. 16

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nouveau débarqué à Paris. Il raffole du minois de la première gri^ette venue, comme il est ravi de la cuisine du plus mauvais gargotier du Palais-Royal ob Ton dîne iL 2 francs par tête. Mais ce sont pour lui de nouveaux mets avçc des sauces étrangères. Plus tard on a des nausées en se rappelant d'avoir avalé cette ratatouille équivoque et ultra-épicée ; car nous avons diné depuis dans des restaurants de bonne compagnie , avec des dames de bonne compagnie , et nous y avons appris à apprécier ces plats à |a fois piquants et simples qui sont cuits à point, arrangés avec art, parfois un peu faisandés^ mais toujours d'un goût exquis.

Le soir du même jour que j'avais visité la Grande- Chaumière, où je vis les grands hommes de France encore dans l'état embryonique, un de mes compatriotes qui était déjà répandu dans le monde, m'intro* duisit dans un local qui avait quelque analogie avec celui dont je viens de parler. Le sexe féminin y était en majorité. C'est là que je fis la connaissance d*un grand homme qui alors était arrivé à Tapogée de sa grandeur. Depuis, sa célébrité à baissé, mais en France rien n*est stable, et les grands hommes s'éclipsent bien vite ; ils arrivent pour disparaître. Le grand homme dont je parle était le fameux Chicard, corroyeur- chorégraphe, d'une carrure fortement sculptée , et dont la face rubiconde contrastait à merveille avec sa cravate d'une blancheur éblouissante ; dans sa grave componction il ressemblait à un adjoint de mairie qui s'apprête à cou-

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ronner une rosière. J'admirai beaucoup sa danse , et lorsque j'eus l'honneur de lui présenter mes hommages, je lui fis remarquer que sa manière de danser ressemblait au plus haut degré à Tantique danse appelée le SélénoSy danse qu'on exécutait aux fêtes Dionysiades de la Grèce, et qui avait reçu son nom de Sélène, le digne nourricier de Bacchus< M. Chtcard me fit de grands compliments sur mon érudition, et me présenta à quelques dames de sa connaissance qui, à leur tour, ne manquèrent pas de me dire des choses agréables et de prôner en tous lieux mon profond savoir, de sorte que ma réputation se répandit bientôt dans tout Paris, et que des directeurs de journaux vinrent me trouveir pour obtenir ma collaboration*

Parmi ceux-ci^ se trouvait aussi M. Victor fiohain , et je me souviens avec un véritable plaisir de cette figure joviale et spirituelle, qui^ par d'aimables incitations^ contribua beaucoup à dérider le front du rêveur allemand, n venait de fonder V Europe littéraire^ et en sa qualité de directeur çn chef, il vint me trouver pour m'inviter à écrire pour son journal quelques articles sur TAUemagne, dans le genre du livre de madame de Staël, comme il disait. Je lui promis de fournir ces articles, mais je lui fis observei* expressément que je les écrirais dans un genre tout à fait différent de celui qu'il me dé^ signait, a Cela m^est égal, répondit-il en riant, j'admets a comme "Voltaire tous les genres, excepté le genre en» a nuyeux. » Par précaution, afin que le pauvre liltéra-

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leur allemand ne fût pas exposé à tomber dans le genre ennuyeux^ Tami Bobain m'invitait souvent à dîner et arrosait mon esprit de vin de Cbampagne. Personne ne savait mieux que lui ordonner un dîner où Ton ne goûtait pas seulement les merveilles de l'art culinaire, mais aussi la conversation la plus délicieuse; personne ne savait mieux que lui faire les honneurs d'une maison, personne ne savait mieux représenter que Victor Bobain — aussi est-ce indubitablement à juste titre qu'il a compté aux actionnaires de son Europe liltéraire à peu près 100,000 francs de frais de représentation. Sa fenune était très-jolie, et elle possédait une gentille levrette, qu'on appelait Ji-Ji, en l'honneur de son précédent maître, le spirituel critique du Journal des Débats. Ce qui contribuait parfois à donner à notre excellent hôte Tair le plus enjoué qu'on puisse s'imaginer, c'était sa jambe de bois ; et quand il versait le Champagne à ses convives, il clochait autour de la table, d'une façon si charmante qu'il rappelait Vulcain au banquet de TOlympe, lorsque le fils boiteux de Junon usurpait les fonctions d'Hébé et produisait cette grande hilarité des Dieux, dont le fou rire était inextinguible, conune le dit Homère. Qu'est-il devenu, l'ingénieux Bobain? H y a longtemps que je n*ai pas eu de ses nouvelles. Je le vis pour la dernière fois, il y a dix ans, dans l'hôtel de la Couronne à Granville. Il s'était établi alors à Londres, pour étudier la dette nationale anglaise, dont il admirait les proportions colossales; peut-être aussi oubliait-il

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dans cette occupation les ennuis de petites dettes pri* vces. C'est d'Angleterre que pour humer Fair français il était venu passer un jour dans ce petit port de la Basse- Normandie , nommé Granville. Je Ty trouvai attablé à côté d'une bouteille de Champagne et d'un bon bourgeois au gros ventre, au front déprimé et à la bouche béante, à qui il expliquait le projet d'une affaire dans laquelle on pouvait compter sur un million jde bénéfice, comme le prouvaient les chifires les plus positifs. Victor Bohain avait toujours un grand talent pour les spéculationsy non pas métaphysiques mais industrielles, et quand il imaginait une affaire, il y avait toujours à gagner un mil* lion, jamais moins d*un million. Ses amis l'appelaient pour cette raison Me$$er Millione^ comme fut nommé autrefois Marco Paulo à Venise, lorsque après son retour de rOrient il racontait, sous les arcades de Saint-Marc, à ses compatriotes ébahis, combien de cent millions et encore de cent millions d'habitants il avait rencontrés dans les pays lointains où il avait voyagé, en Chine, dans la Mongolie, dans l'Inde, etc., etc. La géographie la plus moderne a réhabilité la mémoire de l'illustre Vénitien qu'on avait regardé pendant longtemps comme un charlatan; et nous pouvons soutenir également au sujet de notre Messer Millione de Paris, que ses projets industriels étaient toujours conçus et combinés d'une manière ingénieuse, et que ce n'est que par d'incalculables vicissitudes du hasard qu'ils ont parfois mal réussi; plus d'un de ces projets a rapporté des bénéfices consi«

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dérables, après être tombé entre les mains d'honunes d'aifaires d'une capacité moins grandiose, mais qui avaient l*avantage de ne pas savoir aussi bien faire les honneurs d'une entreprise, ni représenter aussi magni* ficfuement que Victor Bohain. V Europe littéraire aussi était une conception parfaite, le succès en semblait as» sure, et je n*en ai jamais pu comprendre la chute. En* core la veille même du jour où commença la stagnation, Victor Bohain donna dans les salles de rédaction de son journal un bal splendide, où il dansa avec ses trois cents actionnaires, aussi courageusement que jadis, à la veille du jour de la bataille des Thermopyles, Léonidas dansa avec ses trois cents Spartiates. Toutes les fois que je vois dans la galerie du Louvre le tableau de Uavid, qui représente cette scène héroïque, je songe à la dernière danse de Victor Bohain ; il se tenait sur une jambe, absolument de même que le roi de Lacédémone sur la toile classique de David. -^ Voyageur I quand tu descends à Paris la Chaussée d'Antin pour prendre lés boulevards, et qu*à la fin tu an*ives près d'un défilé boueui^, appelé la rue Basse-du-Rempart, sache que tu te trouves ici auprès des Thermopyles de t Europe littéraire^ où Victor Bohain tomba héroïquement avec ses trois cents actionnaires I

Les articles que j'eus à écrire pour ce journal éphé* mère, et que j'y fis imprimer, me donnèrent l'idée de parier plus amplement sur ^Allemagne, et j'accueillis avec plaisir la demande que me fit le directeur de la

Bévue des Deux Mondes, d'écrire pour sa revue une série . d'articles sur le développement intellectuel de mon pays. Ce directeur n^était rien moins qu'un joyeux compagnon comme Messer MilUone^ il péchait plutôt par un exbès de sérieux. Depuis, par un labeur consciencieux et bon* néte, il a réussi à faire de son journal une véritable re* Vue des deux mondes, c'est-à-dire une revue répandue dans tous les pays civilisés, où elle représente le génie et la grandeur delà littérature française. C'est donc dans cette revue que je publiai mes nouvelles élucubrations sur l'histoire intellectuelle et sociale de ma patrie ; mademoiselle Joséphine avait bien raison de prédire que j'irais loin. Le grand reientissement qu'eurent ces travaux me donna le courage de les rassembler, de les compléter, et c'est ainsi, cher lecteur, que se forma le livre de t Allemagne que tu tiens dans tes mains.

J'ai voulu révéler ici non-seulement le but de ce livre, sa tendance et ses intentions polémiques, mais aussi de quelle manière il prit naissance, j'ai voulu donner toute sa genèse, afin que le lecteur pût apprécier le degré dd foi et de confiance qu'il peut accorder âmes jugements* Je n'ai pas écrit dans le genre de madame de Staël, et bien que je me sois efforcé d'être aussi peu ennuyeux que possible , j%i cependant renoncé d'avance à tous ces effets de style et de phrase , qu'on rencontre chez madame de Staël, Cet écrivain le plus grand de France pendant l'empire. Oui> Fauteur de Corinne surpasse, à inon sensj tous ses Contemporains français, et je ne puis

assez admirer le brillant feu d'artifice de sa diction; mais ces fusées spirituelles laissent malheureusement derrière elles une obscurité très-nauséabonde. Nous sommes aussi forcé d*avouer que son génie^ loin d'être sans sexe^ comme il aurait dû l'être selon sa propre définition, est essentiellement féminin. Hélas ! son génie est femme, il en possède toutes les infirmités et tous les caprices, et je ne saurais assez répéter que c'était bien mon devoir de contredire le magnifique commérage du génie cotillon de madame de Staël. C'était d'autant plus nécessaire, que les objets traités par elle dans le livre de r Allemagne étaient inconnus aux Français et possédaient pour eux le charme dangereux de la nouveauté, comme par exemple tout ce qui a rapport à la philosophie allemande et à notre école romantique. Je crois avoir donné dans mon livre, sur ces deux sujets, les éclaircissements les plus sincères, et le temps a confirmé ce qui, à l'époque où je l'avançais, paraissait inou! et impossible.

Oui, pour ce qui regarde la philosophie allemande, j'avais divulgué sans retenue le secret de Técole; enveloppé dans des formules scolastiques, il n'était connu qu'aux initiés de première classe. Mes révélations excitèrent en France le plus grand étonnement, et je me rappelle que d'éminents penseurs doi, ce pays m'ont avoué avec naïveté qu'ils avaient toujours pris la philo* Sophie allemande pour un certain brouillard mystique, dans lequel la divinité était cachée comme dans un sanc* tuaire de nuages^ et que les philosophes allemands leur

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avaient toujours paru être des visionnaires extasiés, qui ne respiraient que la piété et la crainte de Dieu. Ce n'est pas de ma faute s'il n'en a jamais été mnsi^ mais que la philosophie allemande est justement le contraire de ce qu'on avait l'habitude de nommer jusqu'à présent piété et crainte de Dieu. Le plus conséquent de ces enfants terribles de la philosophie^ notre moderne PorphyriuS qui porte réellement le nom de Fleuve-de-^feu (Feuer« bach), proclama, de concert avec ses amis, le plus radi* cal athéisme comme le dernier mot de notre métaphysique. Avec une frénésie de bacchantes, ces zélateurs impies arrachèrent le voile bien du ciel allemand, en s'écriant : Voyez, toutes les divinités se sont enfuies, et là-haut ne réside plus qu*une vieille femme aux mains de fer et au cœur désolé : la Nécessité.

Ah 1 ce qui semblait naguère si étrange, se prêche maintenant sur tous les toits au delà du Rhin , et l'ar-^ deur fanatique de beaucoup de ces prédicants est épou« vantable 1 Nous avons maintenant des moines de Tim-* piété, des Torquemada de Tathéisme qui feraient brûler M. Arouet de Voltaire, parce qu'au fond du cœur le seigneur de Ferney n'était qu'un déiste endurci. Tant que de semblables doctrines étaient restées le privilège secret d'une aristocratie de gens lettrés ou d'hommes d'esprit, et qu'elles se discutaient en un langage de coterie savante, que n'entendaient pas les domestiques placés derrière nous pour nous servir, pendant que nous blasphémions dans nos petits soupers philosophiques;

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tant qu'il en était ainsi « j'appartenais , moi aussi , à ces frivoles esprits forts dont la plupart ressemblaient aux grands seigneurs libéraux qui^ avant la révolution^ cherchaient à désennuyer leur monotone vie de cour par le charme des nouvelles idées subversives. Mais quand je {n*aperçus que le populaire se prenait également à discuter les mêmes thèmes dans ses sympoâons crapuleux où la chandelle ou le quinquet remplaçait les bougies ou les girandoles; quand je vis Texistence de Dieu niée par de sales savetiers et des garçons tailleurs décousus , quand l'athéisme commença à sentir le suif ^ Teau-devie de schnaps et le tabac^ — alors mes yeux se dessillèrent f je compris par les nausées du dégoût ce que je li*avais pu comprendre par la raison^ et je fis mes adieux % Tathéisme.

A vrai dire ce n'était pas seulement le dégoût qui me fit reculer et me poussa à déserter les opinions irréligieuses. La peur y était pour quelque chose , car j'avais vu Tathéisme former une alliance plus ou moins occulte avec le socialisme le plus avancé , ou ^ pour laisser de côté toute hypocrisie de dénomination, avec le communisme* Cette peur n'était pas celle d'un richard qui tremble pour ses capitaux , mais bien la terreur secrète de l'artiste et du savant qui voit menacée toute notre civilisation humaniste^ ce fruit d'un labeur de trois i^iècles et le véritable élément de notre vie moderne. Or, cette civilisation sera détruite un jour par les coomiunistes^ et quoiqu'en théorie un généreux entraînement

puisse me porter à sacrifier les intérêts de Tartiste et du savant aux besoins des masses sout&antes, déshéritées et exploitées^ néanmoins, dans le domaine des faits. J'ai horreur de tout ce qui se fait par la multitude, et je n'en peux pas supporter le moindre attouchement. J'aime le peuple, mais je Taime à distance; j'ai toujours combattu pour l'émancipation du peuple , c'était la grande affaira de ma vie; cependant, dans les plus chaleureux moments de mes luttes , j'évitais le moindre contact aveo les masses. Je ne leur ai jamais prodigué des poignées de main. Un démocrate enragé de mon pays me dit un jour qu'il tiendrait sa main sur le feu pour la purifier, s'il avait eu le malheur de toucher celle d'un ro! ; moi je répondis que si sa majesté le peuple, le souverain en qui réside tout pouvoir légitime , avait serré ma main , je la laverais. Le peuple, ce pauvre roi en haillons, a trouvé des flagorneurs, des courtisans plus effi*ontés que en furent jamais ceux de Byzance ou de Versailles. Ils le flânent continuellement en s'extasiant sur ses perfec*» tiens et ses vertus. Ils s'écrient : a Ah ! que le peuple est beau ! que le peuple est bon ! et qu'il est intelligent, ce beau et bon peuple ! » Non, le peuple n'est pas beau, au contraire il est laid; mais sa laideur vient de la saleté, et elle disparaîtra aussitôt qu'on aura institué des étuves publiques où sa majesté le peuple pourra se baigner gratuitement. Le peuple n'est pas bon non plus, il est plutôt très-méchant, mais il mord parce qu'il a faim ; il faut lui donner à manger, et alors le vilain grand mar-

mot sera très^entO et gracieux^ et il sourira comme foDt tous les rois qaand Us ont bien dtné. Le peuple n'est pas non plus intelligent , il est aussi stupide qu'il est permis de l'être à un monarque ; il est parfds aussi brute que ces Brutus dont il fait ses mandataires quand il s'empare pour un moment du pouvoir absolu; — il se lie seule* ment aux ambitieux qui parlent le jargon de ses passions f et il déteste l'homme de bien qui s'évertue à réclairer sur ses véritables intérêts. Permettez au peuple de choisir entre le juste des justes et le plus fiefiK bri* gand , il s'écriera toujours : « Nous voulons Barrabas ! vive Barrabas ! » A Paris comme à Jérusalem , toujours le même cri l Pour faire cesser cette ignorance pc^laire , il faut , après avoir donné à manger au peuple (car la mangeaille est la chose principale}^ il faut, dis-je, établir des écoles gratuites où le peuple soit instruit, où il reçoive ausû la nourriture de l'esprit , et alors vous verrez comme ces animaux féroces s'humaniseront^ comme ils deviendront intelligents , peut-être même aussi spirituels que nous autres le sommes. Vous en verrez surgir plus d'un qui fera des vers comme le perruquier savant Jasmin y ou des livres en prose comme mon compatriote le garçon tailleur Weitling.

Je ne puis penser à ce fameux tailleur Weitling sans me rappeler la ringulière impression quMl fit sur moi lors de notre rencontre dans la boutique du libraire Campé à Hambourg. Le bon Dieu au haut du ciel doit avoir bien ri de la mine que je fis soudain quand cet

illustre tailleur vint à ma rencontre et se présenta à moi comme un collègue professant les mêmes doctrines de destruction sociale et d'athéisme. J'aurais bien désiré dans ce moment-là qu'il n'existât pas de Dieu, afin qu'il ne fût pas témoin de la confusion et de la honte que j'éprouvais d'appartenir à un tel compagnonnage ! Le bon Dieu qui est la bonté méme^ comme dit la chanson, me pardonnera volontiers mes anciens torts en me tenant compte de l'humiliation que m'a value mon en* trevue avec Weitling. Ce qui blessa surtout mon orgueil^ ce fut le peu de déférence que le drôle me témoigna en me parlant. La casquette sur sa tète, il était assis sur un escabeau, se frottant avec la main au-dessus de la che<ville de sa jambe droite , qu'il tenait élevée en l'air, de façon que son genou lui touchait au menton. J'attribuais cette singulière position aux habitudes de métier du .tailleur, sans pouvoir toutefois m'expliquer pourquoi il se frottait continuellement la jambe. Lorsque je lui en demandai la cause, il me dit d'un ton tout à fait insouciant, comme si c'était la chose la plus simple du monde , que pendant sa résidence dans les différents cachots de la confédération germanique on lui avait souvent mis les fers aux pieds, et que sa jambe se ressentait toujours de ]a douleur que lui avait causée la pres^ sion de quelques anneaux trop étroits. --- A cet aveu naïf, je dois avoir fait la même grimace que celle du loup dans la fable, au moment qu'il s'aperçut du poil ras au cou de son camarade le chien , et que celui-ci lui II. 17

expliqua cette circonstance en disant : a Dans la nuit on m*attache à la chatne. n Je crois que j'ai reculé de plusieurs pas quand , avec le geste familier d'un bohémien s'adressant à un gueux initié dans les habitudes extralégales de la confrérie vagabonde , Weitling me révéla cet incident qu'il portait quelquefois des chaînes, non des chaînes métaphoriques comme tout le monde en porte de nos jours, mais de véritables chaînes forgées de fer et rivées au cou ou à la jambe.— Vraiment cela n'est guère comme il faut, et un homme de bonne compagnie ne doit pas s'encanailler avec des individus ferrés de cette espèce. Ce qui me fit reculer, ce ne fut cependant pas la crainte de partager le sort de pareils compagnons, mais bien la contrariété d'avoir à siibir leur affl*euse société, •— Singulières contradictions dans les sentiments du cœur humain ! Moi qui avais un jour, à Munster, baisé avec des lèvres brûlantes les reliques du tailleur Jean de Leyde, ainsi que les chaînes qu'il avait portées, et les tenailles avec lesquelles on Tavait torturé, et qui sont conservées. dans une niche devant Thôtel de ville de Munster, — moi qui avait voué un culte fervent au tailleur mort, je sentis une invincible aversion à rapproche du tailleur vivant, de cet homme qui était pourtant Tapôtre et le martyr de la même cause pour laquelle avait souffert Jean de Leyde, le roi de Sion de glorieuse mémoire. Je ne peux pas expliquer ce phénomène, cet égarement de l'esprit humain, et je me borne h le constater ici , quelque défavorables et dures

DE LALLEHAGNE. 291

que puissent être les interprétations qu*un tel aveu pourra rencontrer.

Du reste, ce Weitling était un homme de talent, il n'était pas dépourvu d'idées , et son petit livre intitulé les Garanties de la Société fut alors le catéchisme des communistes allemands. Le nombre de ceux-ci s'est accru depuis d'une manière formidable, et leur parti est sans contredit à cette heure le plus fort de tous au delà du Rhin. Les^ ouvriers allemands forment le noyau d'une armée de prolétaires très-bien endoctrinée sinon disciplinée. Ces ouvriers allemands professent presque tous l'athéisme , et pour dire la vérité ils ne peuvent se dispenser de cette négation complète des idées religieuses du passé sans se trouver en contradiction avec leur principe, et dès lors sans tomber dans Timpuisâance. Ces cohortes de la destruction , ces démolisseurs e&oyables, qui menacent toute notre vieille société décrépite, sont de beaucoup supérieurs aux chartistes d'Angleterre et aux nivèleurs et égalitaires des autres pays. Les chartistes anglais sont seulement poussés par la faim et non pas par une idée , et aussitôt qu'ils se seront rassasiés de rostbeafei de plumpudding et désaltérés de bonne ale^ ils ne seront plus dangereux: affamés, ils sont forts; repus, ils tomberont à terre comme les sangsues. Les chefs plus ou moins occultes des communistes allemands sont de grands logiciens dont les plus forts sont sortis de l'école de Hegel , et ils sont sans nul doute les tètes les plus capables et les carac-

tères les plus énergiques de TAIlemagne. Ces docteurs en révolution et leurs disciples impitoyablement déterminés sont les seuls hommes en Allemagne qui aient vie, et c'est à eux qu'appartient l'avenir. Tous les autres partis et leurs représentants tudesques sont morts, archimorts et bien enterrés sous la voûte de Téglise de Saint-Paul à Francfort. Je n'exprime pas ici des vœux ni des regrets; je relate des faits et je dis la vérité.

On ne doit pas attribuer à un irop grand don prophétique le mérite que j'ai d'avoir annoncé depuis longtemps dans mon livre de l* Allemagne les terribles symptômes des événements qui ne se sont accomplis que plus tard. Moi qui avais vu couver les œufs d'où sortirent les nouveaux oiseaux y j'ai pu facilement prédire quelles chansons nouvelles on fredonnerait et sifflerait et gazouillerait plus tard en Allemagne. J'avais vu Hegel assis avec sa triste mine de poule couveuse sur les œufs funestes, et j'avais entendu son gloussement. Pour dire la vérité, j'ai rarement compris ce pauvre Hegel , et ce n'est que par des réflexions arrivées après coup que je parvins à saisir le sens de ses paroles. Je crois même qu'il ne voulait pas être compris du tout, et que c'est pour cela qu'il avait adopté un langage si morose et si entortillé; la môme cause nous explique peut-être aussi sa prédilection pour des personnes dont il était sûr qu'elles ne le comprenaient point, et qu'il pouvait donc avec toute sécurité honorer de son intimité. Leur médiocrité était une garantie de discrétion. C'est ainsi que nous ne pou*

vions comprendre la grande amitié qui existait entre le profond philosophe Hegel et l'idiot Henri Béer; frère défunt de M. Giacomo Meyerbeer, le grand homme que vous savez; ils étaient inséparables, ei le spirituel Félix Mendelsohn expliquait ce phénomène par la malicieuse remarque que Hegel ne comprenait pas ce M. Henri Béer. Mais je pense maintenant que la vraie cause de cette intimité était chez Hegel la conviction parfaite de n'être compris par Henri Béer en rien de ce qu'il disait y et de pouvoir donc sans gène se livrer en sa présence à tous ses épanchemenis du moment. D'ailleurs la conversation de Hegel n'était jamais autre chose qu'une espèce de monologue. Il semblait toujours se parler à lui-même avec le ton sépulcral de sa voix sans timbre qui allait très-bien à sa pensée. Parfois je fus frappé de la vulgarité baroque de ses images dont beaucoup me sont restées daguerréotypées dans la mémoire. Un soir^ dans sa maison, prenant le café après le dîner, je me trouvais à côté de lui dans Tembrasure d'une fenêtre^ e^t moi^ jeune homme de vingt ans, je regardais avec extase le ciel étoile , et j'appelais les astres le séjour des bienheureux. Mais le maître grommela en lui-même : «Les étoiles; hum! hum! les étoiles ne sont qu'une lèpre luisante sur la face du ciel. » — « Au nom de Dieu ! m'écriai-je, il n'y a donc pas là haut un local de béatitude pour récompenser la vertu après la mort? » Mais Hegel, me regardant fixement de ses yeux blêmes, me dit d'un ton sec : ^ Vous réclamez donc à la tin encore

un bon pourboire pour avoir soigné madame votre mère pendant sa maladie ou pour n*avoir pas empoisomié monsieur votre frère! b A ces mots il se retourna tout craintif, mais parut aussitôt rassuré en voyant que ses paroles n'avaient été entendues par personne autre que Henri Béer, qui s'était approché de lui pour l'inviter à une partie de whist.

Combien il est difficile de comprendre les écrits de Hegel 9 combien on s'y trompe facilement en croyant comprendre tout en n'ayant appris qu'à construire des formules dialectiques^ c'est ce dont je ne m'aperçus que bien des années plus tard^ ici à Paris, quand je me mis à dépouiller les idées hégéliennes de 4eur idiome abstrait et diffus , et à les traduire dans la langue ma* temelle du bon sens et de rintelligibilité universelle , c'est-à-dire en français. Dans la langue française il faut savoir exactement ce qu'on a à dire , et l'idée la plus bégueule est forcée de laisser tomber ses jupes mys^ tiques et de se montrer dans toute sa nudité* C'est que J^avais ^intention d'écrire une exposition de la philoso* phie de Hegel à la portée de tout le monde ^ et je vou<* lais la Joindre à une nouvelle édition de F Allemagne comme un complément de mon livre. Je me suis occupé de ce travail pendant deux ans, et j'avais réussi^ à force de peine et d'efforts^ à maîtriser cette matière rebelle et à formuler aussi claires que possible les pensées même les plus embrouillées de cette philosophiCé Mais quand mon ouvrage fut enfin terminé^ je fus saisi à son aspect

d'un frisson singulier, et il me sembla que le manuscrit me regardait d'un œil étranger^ moqueur et même mé-* prisant. J'étais tombé dans une singulière perplexité. L'auteur et son œuvre ne concordaient plus ensemble* • C'est qu'à cette époque l'aversion pour l'athéisme^ dont j'ai parlé tout à riieurc; s'était déjà emparée de mon âme, et comme je fus forcé de m'avouer que cette impiété avait trouvé son initiative et son principal soutien dans la philosophie de Hegel ^ celle-ci commença à me peser.

C'est ici l'endroit de faire un aveu qui expliquera me$ embarras d'alors.

Je n'avais jamais senti un trop grand engouement pour la philosophie de Hegel, et, quant à une conviction de la vérité véritable de ciette philosophie > je n'en pouvais pas avoir du tout. Je ne fus jaqiai» uii grand rnéta^ physicien, et j'avais accepté sans examen la synthèse de la philosophie hégélienne dont les conséquences chatouillaient ma vanité. J'étais jeune et superbe f et mon orgueil ne fut pas médiocrement flatté par l'idée que j'étais un dieu. Je n'avais jamais voulu croire que Dieu était devenu homme , je taxais de superstition ce dogme sublime^ et plus tard j'en crus Hegel sur parole quand je lui entendis dire que l'homme était Dieu. Une telle idée me sourit, je la pris au sérieux^ et je soUtinA mon rôle divin aussi honorablement que possible. Cet absurde orgueil , loin de détériorer mes sentiments f les exalta jusqu^à l'héroïsme^ et mes actions devinrent plus

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brillantes et plus généreuses que celles de ces pauvres hères vertueux qui agissent seulement pour satisfaire aux commandements du devoir et de la morale. J'étais moi-même la loi vivante de la morale » j*étais impeccable, j'étais la pureté incamée; les Madeleines les plus compromises furent purifiées par les flânâmes de mes ardeurs, et redevinrent viciées dans mes bras. Ces restaurations de virginités faillirent parfois^ il est vrai, épuiser mes saintes forces. J'étais tout amour et tout exempt de haine. Je ne me vengeais plus de mes ennemis ; car je n'admettais pas d'ennemis vis-à-vis de ma divine personne, mais seulement des mécréants ; et le tort qu'ils me faisaient était un sacrilège, comme les injures qu'ils me disaient étaieiit autant de blasphèmes. Il fallait bien de temps en temps punir dé telles impiétés, mais c'était un châtiment divin qui frappait le pécheur, et non une vengeance par rancune humaine. Je ne reconnaissais pas non plus à mon égard des amis, mais bien des fidèles, des croyants, et je leur faisais beaucoup de bien. Les frais de représentation d'un dieu qui ne saurait être chiche, et qui ne ménage ni sa bourse ni son corps, sont énormes; pour faire ce métier superbe, il faut avant tout être doté de beaucoup d'argent et de beaucoup de santé. Or, un beau matin, — c'était à la fin du mois de février 1848, — ces deux choses me firent défaut, et ma divinité en fut tellement ébranlée qu'elle s'écroula misérablement. Les événements de ces folles journées de Février, où Ton vit la sagesse humaine aux

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abois et les élus du crétinisme portés en triomphe, furent si inouïs y si fabuleux , qu'ils renversèrent les choses et les idées: si j'avais été un homme sensé, mon intelligence aurait succombé, mais fou comme j'étais, le contraire eut lieu, et^ chose curieuse ! ce fut précisément à une époque de démence générale que moi je revins à la raison. Comme beaucoup d'autres dieux déconfits par la révolution de Février, je dus abdiquer ma divinité, et je redescendis à Tétat de simple mortel. C'était en etTet ce que j'avais de mieux à faire. Je rentrai dans le bercail de la foi, et je reconnus volontiers la toute-puissance de rÊtre suprême qui règle seul les destinées du monde, et à qui depuis j'ai confié aussi l'administration de mes propres affaires, fort embrouillées alors que je les gérais moi-même. J*ai à présent moins de soucis en me reposant sur la providence de mon intendant céleste, et l'existence d'un Dieu est pour moi un grand bonheur; je puise dans cette croyance les plus grandes consolations, et elle m'est en même temps aussi commode qu'économique. Je ne m'occupe plus de fastidieuses comptabilités ; en vrai dévot je n'empiète plus sur les attributions du bon Dieu, et je ne donne plus rien aux pauvres gens à qui j'ai autrefois distribué des secours. J'ai pieusement annoncé à ces infortunés que je ne suis plus pour rien dans le gouvernement du monde, et qu'ils doivent dorénavant réclamer l'aide du Seigneur qui réside dans les cieux , et dont le budget est aussi infini que sa miséricorde, tandis que moi, pour suffire n. 17.

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jadis à mes penchants divins, j'étais parfois obligé de tirer le diable par la queue, chose bien dure pour un Dieu. Ce n'est pas moi qui ferai désormais la propagande de Tathéisme; outre ma décadence financière, je ne jouis plus non plus d'une santé brillante , je suis même affecté d'une indisposition, à la vérité très-légère au dire de. mes médecins, mais qui me rétient déjà depuis plus de six ans au Ut Dans une telle position, c*esl pour moi un grand soulagement d'avoir quelqu'un dans le ciel , è qui je puisse adresser mes gémissements et mes lamentations pendant la nuit, après que ma femme s'est couchée. QueDe terrible chose que d'être malade et seul, sans personne qu'on puisse importuner de fai kyrielle de ses doléances ! Qu'ils sont donc sots et cmels ces philosophes athées , ces dialecticiens froids et Men portants, qui s'évertuent à enlever aux hommes souffrants leur consolation divine, le seul calmant qui leur reste. On a dit que l'humanité est malade, que le monde est un grand hôpital. Ce sera encore plus eflroyable quand on devra dire que le monde est un grand Hôtel- Dieu sans Dieu*

Les aveux qui précèdent feront eotnp^ndre au lecteur bénévole pourquoi je sentis de réIoignement> et bientôt même une aversion complète pour mon travail sur la philosophie de Hegel. J'avais reconnu que nm^ pression d'un tel écrit ne pouvait être sahitaire m au public ni à son anteur. — » Et un jour que le feu pétillait bien gaiement dans mon foyer, je jetai mon manuscrit

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dans les flammes^ comme avait fait jadis mon ami Kitzier en pareille occasion; et quand ces feuilles, fruit de tant de labeur, s*envolèrent en fumée, j'entendis dans la cheminée un sifflement Ticaneur comme le rire d'un démon.

Ah ! si je pouvais anéantir de la même manière tout ce que j'ai jamais fait imprimer sur la philosophie aile** mande 1 mais cela est impossible, et comme je ne puid pas même empêcher la réimpression d'ouvrages déjà écoulés, il ne me reste qu'à confesser publiquement led variations qui se sont opérées depuis dans( ma pensée^ et à rectifier les erreurs que contient mon expositiod des systèmes de philosophie allemande développés dmÊ les trois pfemières parties de mon livre de t Allemagne. j'avais fait imprimer à part ces trois parties, en version allemande, pour le public de mon pays; comme' la dernière édition de cet ouvrage était épuisée il y a uii an , et que mon libraire avait le droit d'en publier une nouvelle, j'ai accompagné cette réimpression d'une préface explicative dont je communique ici un passage pour me dispenser de la triste besogne de répéter les mêmes avertissements :

G Pour l'avouer avec sincérité > j'aimerais à pouvoir me dispenser tout à fait de réimprimer ce livre. C'est que, depuis sa publication, mes idées sur bien des choses, et principalement sur les choses divines, ont subi une grande transformation, et plus d^une des opinions que j'émis alors a fait place dans mon esprit à

des convictions contraires que je crois meilleures. Mais la flèche n^appartient plus à Farcher, dès qu^elle est partie de la corde de l'arc, et la parole ne nous appartient plus dès qu'elle a quitté nos lèvres et qu'elle a même été multipliée par la presse. En outre, des droits d'éditeur élèveraient contre moi des objections irrécu* sables si je .voulais ne plus réimprimer ce livre et le retirer de la collection complète de mes ouvrages. Il est vrai que je pourrais employer la ressource usitée en pareil cas, d'adoucir mes expressions et de voiler leur e&ayante nudité par des phrases, par des feuilles de vigne hypocrites; mais je hais du fond de mon âme toute duplicité de langage, toute parole équivoque, tous les expédients de la lâcheté littéraire. Cependant il reste à rhonnéte homme, dans toutes les circonstances , le droit imprescriptible d'avouer franchement ses erreurs, et c'est de ce droit que j'userai ici sans crainte ni jactance. Je confesse donc ouvertement et franchement que tout ce qui a rapport dans ce livre à la grande question divine est aussi faux qu'irréfléchi. Aussi irréfléchi que faux est le jugement que j'avais répété, d'après mes maîtres des dififérentes écoles philosophiques, que le déisme , détruit en théorie par la logique , ne subsiste plus que piteusement dans le domaine d'une foi agonisante. Non, il n'est pas vrai que la critique de la raison par Kant, qui a anéanti les preuves de l'existence de Dieu, telles que nous les connaissions depuis Anselme de Cantorbury, ait anéanti en même temps l'idée même

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de l'existence de Dieu. Le déisme vit, il vit de sa vie la plus véritable, la plus éternelle ; il n'a pas expiré, et il n'a pas été le moins du monde frappé à mort par la nouvelle philosophie allemande. Dans les toiles d'araignée de la dialectique berlinoise, une mouche même ne trouverait pas la, mort, et d'autant moins un Dieu. J'ai éprouvé en ma propre personne combien cette dialectique de mes amis de Berlin est peu dangereuse ; elle tue toujours, mais les gens n'en restent pas moins en vie. Le portier de l'École de Hegel, le formidable Ruge, prétendit un jour avec Taplomb le plus sérieux et le plus pesant qu'il m'avait assommé avec son bâton de concierge dans les Annales de Halle, et cependant à la même époque je me promenais sur les boulevards de Paris, frais et dispos, et plus immortel que jamais. Le brave et bon Ruge ! plus tard il ne put s'empêcher lui-même de rire à pleins poumons, quand ici à Paris je lui fis l'aveu que je n'avais même jamais vu ces terribles feuilles assommantes qui devaient me tuer. Mes joues pleines et j'ubicondes, autant que le bon appétit avec lequel je mangeais les huîtres dont il me régalait, le convainquirent combien peu je méritais la qualification de mort. En effet, j'étais à cette époque encore gros et gras, je me trouvais à l'apogée de mon embonpoint, et j'étais aussi présomptueux que le roi Nabuchodonosor avant sa chute.

« Hélas ! quelques années plus tard s'accomplit en moi un changement et corporel et intellectueL Combien de

fois depuis je pense à l'histoire de ce roi babylonien, qui sMmaginait être lui-même 1^ bon Dieu, mais qui fut misérablement précipité de la hauteur de son orgueil, et rampa sur le sol comme une bête des champs, en man« géant de Therbe (o'était sans doute de la salade). C'est dans le livre magnifique et grandiose du prophète Da« nicl que se trouve cette légende de NabuchodonosoV que je recommande, comme un sujet de méditation édifiante, non-seulement au bon Ruge, mais aussi à mon ami Marx, qtii est encore plus endurci que lui, et de même aux sires Feuerbach, Daumer, Bruno Bauer, Stirner, Hengstenberg, etc. Il y a dans les saintes Écritures encore beaucoup de narrations aussi belles que remarquables, qui mériteraient également Tattention de ces dieux bipèdes, que je viens de nommer; il y a, par exemple, tout au début de la Genèse, l'histoire du Paradis avec Tarbre défendu et le iserpent, ce docteur subtil, qui déjà six mille ans avant la naissance de Hegel, fit un cours complet sur la doctrine hégélienne. En effet, le métaphysicien tentateur du jardin d'Eden y développa avec beaucoup^ de finesse que l'absolu consiste dans l'identité d'être et de savoir, que l'homme devient dieu par la science, ou, ce qui est la même bhose, que Dieu arrive dans l'homme à la conscience de lui-môme. — Cette formule de la philosophie hégélienne n'est pas aussi naïve que les paroles rapportées par la Bible : Quand vous aurez mangé du fruit de Tarbre de la science, vous serez comme Dieu ! Madame

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Eve ne comprit de toute cette démonstration qu'une seule chose^ que le frui^ était défendu ^ et parce qu*îl était défendu elle en mangea, la bonne femme. Mais'à peine eut-elle mangé de la pomme prohibée, qu'elle perdit son innocence , son ingénuité naturelle t elle trouva qu*elle était bien trop nue pour une personne de son rang, elle, la future aïeule de tant d^illustres rois et empereurs, et elle demanda une robe. Il est vrai qu^elIe se contenta d'une robe de feuilles de figuier, mais alors il n'y avait pas d'étoCFes de soie, les fabricants de Lyon n'étaient pas encore créés^ et il n'eiistait pas de mar« chaudes de modes ni de couturières dans le paradis — Ah î que ce paradis doit avoir été beau I C'est i(mjours une chose curieuse à constater qu^aussitôt que la femme arrive à la conscience d'elle-même, que son intelligence se réveDIe^ sa première pensée est une robe.

«Ce passage de la Bible ne me sort pas de Tesprit, et j'aurais bien envie d'écrire les paroles du serpent, en guise d'épigraphe, sur le titre de Ce livre^ comme un avertissement au public^ semblable à celui qu'on voit parfois sur des écriteaux suSpettdus aux grilles d^ud parc seigneurial : oc Ici se trouvent des chaussé-trapes et des pièges à loup, s —

Les pages que je viens de citer sont SulWes d*ateux qui expliquent l'influence que la lecture de la Bible a exercée sur l'évolution ultérieure de ma pensée ; c'est â ce saint livre que je dois la résurrection de mes sentiments religieux, et il devint dès lors pour moi une

source de salut aussi bien qu'une merveille digne de ma plus haute admiration. Clyose curieuse! après avoir passé tant de folles années de ma vie à courir tous les bastringues de la philosophie^ après m'ôtre livré à toutes les cabrioles de Tesprit et avoir dansé et papillonné avec tous les systèmes possibles, sans y trouver ma satisfaction, pas plus que Messaline dans une de ces nuits de débauche, d'où elle sortait a fatiguée mais non assouvie I j» — après toutes ces orgies de la raison, je me trouve tout à coup^ comme par enchantement, placé côte à côte avec Toncle Tom, le nègre dévot, et, animé d'une égale ferveur religieuse , je m'agenouille avec ce bon homme noir devant la Bible. — - Quelle humiliation ! avec toute ma science je ne suis pas arrivé à un meilleur résultat que le pauvre esclave ignorant qui avait à peine appris à épeler les mots des saintes Écritures ! L'oncle Tom parait à la vérité voir dans la Bible encore bien d'autres choses que moi, pour qui surtout la dernière partie de ce livre n'est pas encore tout à fait claire. Tom la comprend peut-être mieux, parce qu'il y a plus de coups de fouet, choses peu esthétiques qui ont répugné parfois à mon bon goût, quand je lisais les Évangiles et les Actes des apôtres. Un malheureux noir comme l'oncle Tom lit en môme temps avec son dos, et c'est pourquoi il comprend souvent bien mieux que nous. En revanche, je crois pouvoir me flatter d'avoir saisi mieux que lui le caractère de Moïse dans la première partie du saint livre. Cette grande figure de Moïse

t)E L^ALLEMAGNE. dOo

ne m'a pas peu imposé. Quel personnage gigantesque ! Je ne puis me figurer qu'Og, roi de Basan^ ait été plus grand. Comme le Sinaî semble petit, quand Moïse se tient sur son sommet ! Ce mont Sinaï n*est que le piédestal où posent les pieds du grand homme^ tandis que sa tète atteint le ciel où il parle avec Dieu. — Que le bon Dieu me pardonne ce péché , mais souvent il m'a paru loi-méme n'être que le reflet rayonnant de Moïse à qui il ressemble à s*y méprendre , autant dans sa colère que dans son amour. Ce serait sans doute un grand péché, ce serait de l'anthropomorphisme p^ïen de vouloir admettre une pareille identité du Dieu avec son prophète; — mais leur ressemblance est vraiment frappante.

Je n'avais auparavant pas beaucoup aimé Moïse, probablement à cause de l'esprit hellénique qui prédominait en moi, et parce que je ne pardonnais pas au législateur des Juifs sa haine contre tout ce qui est image , contre toute représentation plastique, enfin contre Tart. Je ne voyais pas que Moïse, malgré son inimitié iconoclaste contire Tart, était pourtant lui-même un ^rand artiste et possédait le vrai génie artistique. Seulement le génie artistique de Moïse , comme celui de ses compatriotes les Égyptiens, était dirigé de préférence vers le colossal et Tindestructible. Mais ce génie de Moïse différait du génie égyptien en ce qu'il ne formait pas ses œuvres d'art de tuiles et de granit; non , s1I construirait, lui aussi, des pyramides, c'étaient des pyramides

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d'hommes, il ciselait des obélisques humains^ il prit une pauvre tribu de bergers, la pétrit entre ses mains et en forma un peuple capable de braver également les siècles, un peuple grand et saint et éternel , un peuple de Dieu propre à servir de modèle à tous les autres peuples et à devenir même le prototype de l'humanité entière : il créa Israël 1 Â bien plus juste titre que le poète romain 9 cet artiste, fils d'Âmram et de la sagefemme locbevit, peut se vanter d'avoir élevé un menu* ment fait pour survivre à toutes les créations d'airain 1 De même que le maître, son œuvre aussi , le peuple hébreu, n'a jamais été traité par moi avec assez de .vénération, et cela sans doute, encore à cause de ma nature gréco-paienne, je dirais la partialité de mon es* prit athénien qiii abhorrait Fascétisme de la Judée. Ha prédilection pour le monde hellénique a diminué depuis. Je vois à présent que les Grecs n'ont été que de beaux adolescents, tandis que les Juifs ont toujours été hommes, et des hommes puissants et indomptables, non*seulement jadis, dans l'antiquité, mais encore jusqu'à nos jours, malgré dix-huit siècles de persécution et de misère. J'ai appris depuis à mieux les apprécier, et si tout orgueil de naissance n'était pas une contradiction saugrenue dans la bouche du champion des principes démocratiques de la Révolution, l'auteur de ce livre pourrait se glorifier d'avoir eu des ancêtres appartenant à la noble maison d'Israël , d'être un descendant de ces martyrs qui ont donné au monde un Dieu , qui

ont promulgué le code éternel de la morale^ et qui ont vaillamment combattu sur tous les champs de bataille de la pensée.

L'histoire du moyen âge et même celle des temps modernes ont rarement noté dans leurs annales les noms de ces chevaliers de Dieu, car ceux-ci combattaient d*ordinaire la visière baissée* Pas plus que les hauts faits des Juifs, leur véritable caractère n'est connu du monde. On croit les connaître, parce qu'on a va leurs barbes, mais jamais on n'en a aperçu davantage, et, comme au moyen âge, ils sont encore aux temps mo* demes un mystère ambulant. Ce mystère sera dévoilé le jour oii il n!y aura plud , selon la prédiction du pro^ phète f qa'un seul berger et un seul troupeau , et où le Juste qui a soufiert pour lé salut de Fhumanité recevra sa palme glorieuse.

On le voit, moi qui avais autrefois Thabitude de citer Homère, je cite maintenant la Bible, comme l'oncle Tom. En effet, je dois beaucoup à ce saint livre. 11 a ré* veillé en moi, comme je Tai dit plus haut, le sentiment religieux. Cette renaissance du sentiment religieux put suffire au poète qui est peut-être plus que d'autres mor* tels en état de se passer de dogmes positifs : car lui, le poète, possède la grâce, et devant son esprit se dévoilent tous les symboles et s'ouvrent toutes les portes du cieh Pour y entrer, je me plais à le dire, il n'a besoin ni de la clef de saint Pierre ni de celle d'aucun autre concierge des différentes églises* Je ne saurais proclamer asse2

haut devant le public, que mes prétentions à ce privilège de poète sont restées toujours les mémes^ quoique sous ce rapport dans les derniers temps les bruits les plus contradictoires aient couru sur mon compte. Je dois faire mention ici de ces bruits contradictoires, dont je me serais peu préoccupé à une ^utre époque, où le sourire de Tindifférence se jouait encore sur mes lèvres. Oui, des hommes très-charitables^ mais non pas très* sagaces, de TAllemagne protestante, m'ont demandé avec instance si la religion évangélique luthérienne, que j'avais professée jusqu'alors avec une tiédeur peu édifiante, avait trouvé en moi une sympathie plus grande maintenant que j*étais devenu malade et pieux? Non, mes chers amis, à cet égard aucun changement ne s*est opéré en moi, et si je continue d'appartenir pour ainsi dire ofiicieliement à la croyance protestante et évangélique, c'est parce qu*elle ne me gêne pas du tout, comme elle ne me gênait pas trop non plus autrefois. Il est vrai, et je le confesse sincèrement, lorsque je me trouvai en Prusse et surtout à Berlin, j'aurais volontiers renoncé définitivement, comme beaucoup de mes amis, à tout lien d'église quel qu'il fût, et si je ne l'ai pas fait, c'est uniquement parce que les autorités du pays défendaient le séjour de la Prusse^ et surtout celui de Berlin, à quiconque n'était pas membre d'une des religions positives reconnues et privilégiées par TÉtat. Comme Henri IV, de goguenarde mémoire, avait dit jadis : Paris vaut bien une messe I je pouvais bien dire à mon

DE l'ailebjagne. 309

ioiir : Berlin vaut bien un prêche! et je pouvais comme auparavant subir gaiement ce cbristiaiiismo éclairé, flltré «t épuré de toute superstition, qu*on débitait alors dans les églises de Berlin, et où la divinité du Christ n'était pas même de rigueur, de sorte qu'on pouvait s'en passer comme on peut se passer de tortue dans une soupe à la tortue; c'était simple affaire dégoût. Â cette époque j'étais encore moi-même un Dieu, et aucune des religions positives n'avait pour moi plus de prix que les autres; je pouvais par courtoisie porter Tuniforme de telle ou telle religion, de même que par exemple Tempe* reur de Russie se travestit en officier de la garde prussienne, quand il fait au roi de Prusse l'honneur d'assister à une revue de grande parade à Postdam.

Maintenant que par le réveil de mes sentiments religieux, ainsi que par mes souffrances corporelles, bien des changements se sont opérés en moi,—- est-ce que maintenant Tuniforme de courtoisie que j'endossais dans les parades de Téglise protestante répond en quelque sorte à ma pensée intime? Est-ce que ma croyance officielle est devenue pour moi plus ou moins une vérité? C'est une question mal posée^ à laquelle je ne saurais répon« dre ici d'une manière complète; cependant elle me four* nira l'occasion de faire remarquer jusqu'à quel point^ selon ma conviction d'aujourd'hui, le protestantisme a bien mérité du salut du monde, et l'on comprendra alors facilement quel est le degré de sympathie qui lui est désormais acquis de ma part. Autrefois , où je portais un

3iO ŒUVRES DE HEIfRI REINE.

intérêt prépondérant à la philosophie, je ne savais apprécier le protestantisme que pour les services qu'il a rendus à l'afifranchissement spirituel de Thomme, à la conquête de la liberté de penser ; car c*est sur le sol de cette con« quête que purent 8*avancer plus tard Leibnitz, Kant et Hegely — Luther, ce puissant sapeur à la hache formi* dable, dut précéder ces champions de la pensée et leur frayer le chemin. Sous ce rapport aussi j'avais représenté la réformé comme le point de départ de la philosophie allemande, et j'avais justifié ainsi le parti guerroyant que je pris pour les intérêts du protestantisme. A présent, dans mes années avancées, où le sentiment reli* gieux longtemps comprimé déborde de nouveau en moi, et où le métaphysicien naufragé s'accroche à la Bible : à présent j'apprécie le protestantisme tout particuUèrement à cause de ses mérites pour la découverte et la propagation de TËcriture sainte. Je dis la découverte, car les Juifs qui avaient sauvé la Bible lors du grand in« cendie du second temple, et qui, pourchassés d'un pays à l'autre durant tout le moyen ftge, l'avaient transportée avec eux dans toutes les pérégrinations de l'exil, pour ainsi dire comme une patrie portative, — ils tenaient ce trésor soigneusement caché dans leur ghetto, où les savants allemands, précurseurs de la réforme, se'glissaient furtivement pour apprendre Thébreu qui était la clef du bahut renfermant les véritables richesses d'Israël. Un de ces savants, et le plus illustre, était le docteur Reuchlinus, et ses ennemis, la clique desHochstraatenàCkilogne,

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qu^on faisait passer pour d'imbéciles obscuri viri, n'étaient nullement des idiots^ mais au contraire des inquisiteurs pleins de perspicacité, qui prévoyaient très-bien le malheur qu'apporteraient à TÉglise la connaissance et la vulgarisation des saintes^ Écritures : c*est de là que vint leur rage de persécution contre tous les livres hébreux, qu'ils conseillaient de brûler sans exception, tandis qu'ils cherchaient à faire exterminer par une po« pulace fanatisée les receleurs de ces livres, les drogmans de la langue sacrée, les Juifs. Maintenant que les causes de ces conflits ont été làises à jour par l'histoire, on voit combien chacun avait raison au fond. Les obscuri viri croyaient que le salut du monde était en péril, et tous les moyens, le mensonge et le meurtre, leur semblaient permis, surtout à l'endroit des Juifs. C'était chose facile que de lâcher contre eux le pauvre peuple, ces enfants d'une misère héréditaire, qui baissaient déjà suffisamment les Juifs à cause de leurs richesses amassées ; car, remarquez-le bien, ce qui est appelé aujourd'hui la haine des prolétaires contre les riches, s'appelait autrefois la haine contre les Juifs. En effet, ces derniers étant exclus de toute possession territoriale et de tous les métiers et corporations industriels, et n'ayant par conséquent que la ressource du commerce et dés affaires d'argent, que l'Église réprouvait et interdisait à ses fidèles, les Juifs étaient légalement condamnés à devenir riches, haïs et assassinés. Ces assassinats, il est vrai, étaient dans ces temps naïfs encore couverts d'un manteau re-

ligieux, et Ton disait qu'il fallait extenniner ceux qui avaient jadis crucifié Notre Seigneur. Chose étrange ! justement le peuple qui avait donné un Dieu au monde^ et dont toute la vie ne respirait que la crainte de Dieu, fut décrié comme déicide ! Nous yîmes la parodie sanglante d'une telle démence, alors qu'éclata la révolution de Saint-Domingue^ où une bande de nègres qui saccagea les plantations et massacra les créoles, avait à sa tête un fanatique noir, qui portait un immense crucifix et hurlait comme un forcené : Les blancs ont tué le Christ, allons tuer tous les blancs!

Ouij c'est à ces mêmes Juifs, auxquels le monde doit son Dieu, qu'il est aussi redevable de la parole divine, de la Bible: de même qu'ils la sauvèrent du sac de Jérusalem, ils surent la sauver aussi plus tard, lorsque éclata la grande débâcle, je dirais la banqueroute de l'empire romain, et que les peuples du Nord, se ruant sur l'ancien monde païen, le détruisirent et fondèrent sur ses ruines un nouveau monde, aussi barbare qu'eux-mêmes. ^ Durant toute cette période tumultueuse, que nous nommons celle de la migration des peuples, et pendant tout le moyen âge, siècles de superstitions et de rapine, les Juifs, quoique harcelés sans relâche et vivant dans la tourmente d'une fuite continuelle, conservèrent pourtant intact leur précieux dépôt, les saints livres, jus» qu'âu jour où le protestantisme parut et vint les chercher chez eux, pour les traduire dans les langues de tous les pays et pour les répandre par tout l'univers. Cette

' DE 1*ALLBBIAGNE. . 3\*ï

propagation a porté les fruits les plus bienfaisants, et elle dqre encore jusqu'à ce jour, où la propagande delà Société Biblique remplit une mission vraiment providen* ttelle. Cette mission est plus importante qu'on ne pense, et elle aura en tout cas des conséquences bien différentes de celles que se figurent les pieux patrons de cette So« ciété d'exportation de christianisme britannique. Ces gentlemen croient établir la domination d'un étroit et mesquin dogmatisme anglais, propre à leur procurer le monopole du ciel, qui deviendrait un domaine de Té* glise anglicane, comme l'océan est déjà inféodé à leur puissance maritime — Mais au lieu de faire de bonnes affaires dans une telle spéculation, les commissionnaires et expéditeurs des saintes Écritures avancent à leur insu la ruine de toutes les sectes protestantes, qui sans exception vivent de la vie de la Bible, mais qui sans exception aussi seront absorbées par elle, et s'engloutiront dans une autocratie biblique, je pourrais dire dans Tempire absolu et universel de la Bible. Cet empire, que l'aveugle dévotion anglaise ou anglomane avance à son insu, est précisément la grande démocratie future où tout homme doit être évoque et roi dans sa propre maison, qui sera à la fois son église et son château — Oui, en répandant la Bible sur tout le globe, en la glissant pour ainsi dire dans lès mains de l'humanité entière, par toutes sortes de ruses mercantiles, par la contrebande et le troc, et en la livrant ainsi à Texégèse de la raison individuelle, ces propagateurs malavisés fon-

314 CBUYRKS DK BBNRI HEIffE.

dent le règne du pur sentiment religieux, de Pamour du prochain, de la vraie moralité enfin, qui ne peut être enseignée par dejs formules scolastico-dogmatiques, mais seulement par des images et des exemples, tels qu'il s'en trouve dans ce saint et beau livre d'éducation, écrit pour des enfants de tout âge, et que nous appelons la Bible.

C'est un spectacle merveilleux, que de regarder les pays où la Bible a déjà exercé, depuis la rëformation, son influence salutaire sur les habitants, en imprimant à leurs mœurs, à leur manière de penser et à leurs senti* ments, ce cachet de la vie de Palestine qui se manifeste dans l'Ancien et dans le Nouveau Testament. Au nord de l'Europe et de ^Amérique, notamment dans les pays Scandinaves et anglo-saxons, en général chez les peuples d'origine germanique, et en quelque sorte aussi chez les descendants des anciens Celtes, cette renaissance de la vie de Palestine est tellement prononcée, que dans ces contrées on se croirait transporté au milieu de véritables Juifs. Par exemple, les Écossais protestants, ne sont'^e pas des Hébreux dont les noms mêmes sont partout bibliques, et dont le jargon onctueusement parabolique et le cant peu charitable rappellent parfois la Jérusalem des Pharisiens? On pourrait dire que la religion de cette Ecosse dévote n'est qu'un judaïsme qui mange du porc. Il en est de même dans plusieurs provinces de l'Aile* magne septentrionale, dans le Danemark et dans la Suède; sans parler de bien des nouvelles communes

. DE l'all-ehagne. 315

néo-hébraïques des États-Unis, où l'on singe d'une façon pédantesque les mœurs patriarcales de TAncien Testamment. La vie de Palestine y parait comme daguerréotypée, les contours en sont scrupuleusement justes^ mais le tout a une leinte gris terne^ et il y manque le coloris chaud et brillant de la Terre promise. Mais la caricature disparaîtra un jour, et ce qui est vrai et impérissable, les bonnes mœurs; la vie chaste et probe de Tancien judaïsme, s'épanouira et fleurira dans ces pays d'une manière aussi saintement belle que jadis aux bords bénis du Jourdain et sur les hauteurs sacrées du Liban. On n'a pas besoin de palmiers et de chameaux pour être honnête et bon*

Peut-être ce n'est pas seulement la perfectibilité des peuples que je viens de mentionner, qui leur a fait adopter si facilement la vie judaïque dans leurs mœurs et dans leur façon de penser. La raison de ce phénomène se trouve peut-être aussi dans le caractère du peuple juif, qui à toujours eu une très-grande affinité avec.le caractère de la race germanique et plus ou moins aussi avec le génie des Celtes. La Judée m'est toujours apparue comme un fragment de l'Occident perdu au milieu de rOrient. En effet, avec sa croyance spiritualiste, avec ses mœurs austères et parfois ascétiques , avec sa vie sérieuse, contemplative et presque abstraite^^ ce pays et ses habitants formèrent toujours le contraste le plus singulier avec les pays et les peuples qui les environnaient et qui, voués au culte le plus ardent, le plus eo*

loré et le plas luxuriant de la nature idolâtrée^ passaient leur existence dans la joyeuse ivresse des sens. Israël était assis pieusement sous son figuier^ chantant la louange du Dieu invisible, et vivant de la vertueuse vie des justes, tandis qu'alentour les temples de Babylone, de Ninive, de Sidon et de Tyrus retentissaient du bruit des tambours et des cymbales dans ces fêtes monstrueuses et infâmes, danâ ces orgies sanglantes et lubriques, dont la description nous fait encore aujourd'hui dresser les cheveux d'épouvante. — Si l'on considère cet entourage impie, on ne peut pas assez admirer la grandeur précoce du peuple juif. Quant à l'amour de la liberté qui régnait au sein de ce peuple, tandis que nonseulement dans son voisinage, mais chez toutes les nations de l'antiquité et même chez les Grecs philosophes, l'esclavage était justifié et florissant, —je ne veux pas parler ici de cet amour de la liberté chez les Juifs pour ne pas compromettre TÂncien et le Nouveau Testament auprès des puissants du jour. Jamais, non jamais il n'y a eu de socialiste plus audacieux que notre maître et Seigneur Jésus-Christ, et déjà Moïse donnait, lui aussi, dans le communisme, quoiqu'en homme pratique et sensé il ait seulement cherché à transformer les usages existants par rapport à la propriété. Oui, au lieu de lutter avec rimpossible, au lieu de décréter par un coup de tète Tabolition de la propriété, il ne s'efforça que de la moraliser, il chercha à mettre la propriété en harmonie avec réquité et le véritable droit de la raison, à la mo-

difier selon les vrais besoins de rhumanité ; et c'est ce qu'il opéra par rétablissement du jubilé^ où tout héritage aliéné, qui chez un peuple agricole consiste toujours enterres, retombait en la possession du propriétaiï'e primitif, de quelque manière quMl fût sorti de ses mains. Cette institution du jubilé forme le contraste le plus tranché avec \eL prescription chez les Romains, où après l'écoulement d*un certain laps de temps, celui qui était de fait possesseur d'un bien, ne pouvait plus être forcé à le restituer au propriétaire légitime, si celui-ci n'était pas à même de prouver que pendant ce temps déterminé il en avait exigé la restitution en due forme. Cette dernière condition laissait libre jeu à la chicane, surtout dans un État où fleurissaient le despotisme et la jurisprudence, et où Fusurpateur riche avait à sa disposition tous les moyens d'intimidation, principalement vis-à-vis du pauvre, qui ne pouvait pas acheter de témoins et faire face aiix exigences de la procédure. Le Romain était à la fois soldat et jurisconsulte, et il savait légaliser par sa faconde et les ruses du barreau le butin qu'il avait conquis par la force brutale de Tépée. Il n'y avait qu'un peuplade brigands et d'avocats casuistes qui fût capable d'inventer la prescription et de la consacrer dans le code civil du droit romain, dans ce livre inique, cruel et infernal, .qu'on serait tenté d'appeler la Bible de Satan.

J'ai parlé tout à l'heure de la parenté morale, de l'af* finité élective qui existe entre les Juifs et les Germains,

et sous ce rapport je note ici, comme un trait remar- II. 18,

quable, la juste répugnance avec laquelle le vieux droit germanique stigmatise la prescription ; dans la bouche du paysan bas-saxon vit encore de nos jours ce bel et touchant dicton : a Cent ans d'usurpation ne font pas un an de droit. » (Hundert Jahr Vnreeht maehen nichi ein Jahr Recht). La législation de Moïse protesta d'une manière encore plus décidée contre cette abominable loi de la prescription^ en instituant le jubilé. Moïse ne von» lait pas abolir la propriété, il voulait plutôt que chacua en possédât) afin que personne ne devint par la pauvreté un valet) un serf, avec des sentiments serviles. La liberté fut toiyours la pensée fondamentale de ce généreux li« bérateur, et c'est cette pensée qui respire et brûle dans toutes ses lois concernant le paupérisme^ U baissait l'es* clavage presque avec fureur» mais il ne pouvait pas anéantir complètement cette monstruosité par trop enracinée dans la vie domestique d'un Age primitif^ et il devait borner ses efforts à adoucir légakHment le sort des esclaves, à leur faciliter le rachat et à restreindi^ la do* rée du service. Mais lorsqu'un esdave, que la loi affian^ chissait enfin, ne voulait absolunoeai pas quitter la maison de son mattre, alors, d'après la loi de Moïse, ce gueux d'un servilisme incorrigible était doué pai^ l'o^ reille h la porte de rbabitation du mattre, et après celte exposition ignominieuse, Tesdave était légalement condamné à servir tout le reste de sa vie, 0 Moïse, grand émancipateur, vaillant rabbin de la liberté, adversaire terrible de toute servitude 1 tends-moi tonmartean el tes

DE L^ALLEMAGNB. 319

clous, afin que j'applique ta loi à cette valetaille sentimentale, à ces laquais à la livrée noire, rouge et or, et qui chantent les délices de Tesclavage — C'est par leurs longues oreilles que je les attacherai au portaQ du château de leur mattre, S. M. le roi de Prusse f

Je quitte Tocéan des considérations générales sur la religion^ la morale et Thistoire, pour ramena modeste- % ment Tesquif de mes pensées dans ces eaux douces et pï^sibles, où Fauteur pourra, avec une indolence ré« veuse, faire se refléter sa propre image.

J'ai déjà dit un mot de la naïve supposition émise d'une façon assez indiscrète par plusieurs de mes compatriotes qui semblaient s'imaginer qu'avec le réveil de mes sentiments religieux mon intérêt pour TÉglise se serait sans doute accru en même temps. Je ne crois avoir laissé nulle part entrevoir dans mes écrits une prédilection pour ime des différentes religions positives, et Ton a pu facilement s'apercevoir que je ne fus jamais extraordinairement épris ni d'aucun dogme ni d'aucun culte; or^ pour ne pas laisser de doute à ce sujet, je dois avouer que je n'ai pas changé sous ce rapport, et que je suis resté complètement le même. En m'empressant aujourd'hui de formuler cet aveu aussi nettement que possible, j'ai en même temps en vue quelques membres trop zélés de l'église catholico-romaine que je voudrais fhire sortir d'une erreur dans laquelle ils sont pareille-» ment tombés à mon égard. Chose étrange ! à la même époque où le protestantisme en Allemagne me fit rhon-

neur non mérité de se figurer que j'étais devenu un des croyants les plus illuminés, un des élus les plus fervents de l'église évangélique, moi qui étais auparavant un de ses membres les plus tièdes, il se répandit aussi le bruit que j'avais embrassé la foi catholique^ bien des bonnes Ames assuraient même que cette conversion avait déjà eu lieu il y a de longues années, et elle^ appuyaient leur dire par Tindication des détails les plus circonstanciés : elles précisaient la date et désignaient par son nom réglise où j'aurais abjuré l'hérésie du protestantisme et où je serais entré dans le giron de l'église ca* tholique, apostolique.et romaine. Il ne manquait à leurs récits que l'indication du grand nombre de coups de cloche dont le sacristain m'aurait gratifié à cettç solennité. Combien ce conte édifiant avait gagné de consistance, c'est ce que je vois par des journaux et des lettres qui me parviennent de mon pays^ et Je ne saurais exprimer l'embarras tragi-comique où je me trouve parfois ^n voyant quelle affectueuse et béate joie , quelle touchante charité la prétendue bonne nouvelle fait éclater dans plus d'une des missives qu'on m'adresse. Plusieurs voyageurs m*ont raconté que ma conversion niiraculeuse fournit même en quelques endroits matière à l'éloquence de la chaire. Des séminaristes de talent désirent mettre sous mon patronage leurs premiers essais d'homélies , leurs poésies sacrées et leurs élucubrationssur l'histoire ecclésiastique. On voit en moi une future lumière de l'Église. Je ne saurais me moquer de

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cette pieuse illusion , car l'intention qui raccompagne est on ne peut plus honnête, — et quelque blâme qu'on puisse déverser sur lés zélateurs du catholicisme, une chose au moins est certaine : c'est qu'ils ne sont pas des égoistes, ils s'occupent de leur prochain; malheureusement parfois un peu trop.

. Ces faux bruits ne peuvent être attribués à aucune malignité; je n'y reconnais qu'une erreur, et c'est sans doute le hasard qui a défiguré en cette occurrence les faits les plus innocents. Oui, c'est sur des faits réels que repose l'indication de temps et de lieu dont je viens de parler; j'ai été en effet, au jour désigné, dans l'église désignée, qui était même autrefois une église de jésuites et qui s'appelle Saint-Sulpice; je m'y suis aussi soumis à un acte religieux , — seulement cet acte n'était pas une odieuse abjuration , mm un serment de fidélité conjugale très-bourgeoisement édifiant; -—j'y ai fait bénir par l'Église, après le mariage civil, mon union avec ma bien-aimée épouse, parce que celle-ci, issue d'une famille catholique très-orthodoxe, ne se serait pas crue assez mariée sans une telle cérémonie. En la supprimant j'aurais pu jeter le trouble dans une âme pieuse , qui devait peur son bonheur rester fidèle aux traditions religieuses de ses ancêtres. D'ailleurs il est bon pour bien des raisons qu'une femme soit attachée à une religion positive. Trouve-t-on chez les femmes de la confession protestante plus de fidélité que chez celles de la croyance catholique? C'est un point trop scabreux à

discuter. En tout cas, le catholicisme d'une épouse est une chose très-salutaire pour le mari. Quand les femmes catholiques ont commis une faute, elles n*en gardent pas longtemps les regrets; aussitôt qu'elles ont reçu Fabsolution par leur confesseur, elles en ont la con* science nette et se. prennent de nouveau à gazouiller et à rire, et elles ne gâtent pas à leurs maris la bonne humeur ou la soupe^ par le marasme que donnent aux femmes les tristes réflexions sur le passé. La pauvre épouse protestante au contraire, quand elle a commis un péché véniel , dont aucun prêtre ne soulage sa conscience , y pense toujours* et se croit obligée de Texpier jusqu'à la fin de sa vie par une pruderie acariâtre et morose, par une vertu rébarbative et haineuse qui gronde sans relâche. Sous un autre rapport encore, la confession est très-utile, et c'est un véritable bienfait pour l'époux que la pécheresse catholique n*ait pas la mémoire longtemps chargée du terrible secret de son délit ; car, puisque les femmes sont forcées par leur nature de tout dire à la fin, il vaut mieux qu'elles b^avouent certaines choses qu'à leur confesseur au lieu de courir le risque d'être subitement entraînées par les angoisses d*un remords ou par accès malencontreux de tendresse, ou enfin par un débordement de leur babil intarissable, à faire au pauvre mari leur fatal aveu !

Oui , l'impiété est en tout cas très-dangereuse dans runion conjugale, et quelque vertement que je me sois montré moi-même esprit fort dans mes écrits, je n'ai

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jamais permis qu'on. prononçât dans ma maisoaun seul mot peu canonique. Aussi j*ai vécu comme un honnête épicier dans mon intérieur, au milieu de Paris, la Babylone moderne, et c*est pourquoi, lorsque je pris femme, je voulus ne pas me priver de la bénédiction de TÉglise, quoique dans ce pays éclairé de France le mariage civil, institué par les lois, soit suffisamment sanctionné par la société. Mes amis du parti radical, autant que ceux du parti protestant, m'en ont voulu beaucoup et m'ont reproché d'avoir fait de trop grandes concessions à la pré" traille. Leurs sarcasmes sur ma faiblesse auraient été bien plus méchants encore, s'ils avaient su quelles autres et plus grandes concessions j'ai faites alors au clergé qu'ils abhorrent et qu'ils appellent l'ogre de Rome. En ma qualité de protestant qui voulais épouser une catholique, j'avais besoin, pour faire bénir cette union par un prêtre de son culte, j'avais besoin, dis-je, d'une dispense spéciale de Tarchevéque ; mais ce dernier ne donne cette dispense qu'à la condition expresse que le futur époux s'engage par écrit à faire élever dans la religion de leur mère les enfants qu'il pourrait procréer. Cette promesse est consignée dans un acte formel, et quels que soient les cris qu'on élève dans le monde protestant sur une pareille contrainte, il me semble que le clergé catholique est ici parfaitement dans son droit, car celui qui requiert de l'Église la garantie de sa bénédiction, doit se conformer aux conditions qu'elle met à la donner. Je m'y suis donc conformé tout à fait de bonne foi, et j'aurais cer-

tainement rempli mes obligations s'il y avait eu lieu. Mais, soit dit eotre nous, comme je ne me connaissais pas une vocation trop prononcée pour la paternité, j'ai pu souscrire d'autant plus consciencieusement à l'engagement en question ; et lorsque je déposai ma plume après la signature, j'entendis ricaner dans ma mémoire les paroles de la belle Ninon : Oh , le beau billet qu*à Lachastre !

Pour compléter mes aveux, j'ajoute qu'à cette époque, pour obtenir la dispense de Tarchevéque, j'aurais été capable de donner à l'église catholique non-seulement mes enfants, mais encore moi-même par-dessus le mai^ ché, tant j'y mettais peu d'importance alors. Toutefois, VOgre de Rome qui, pareil au monstre dans les contes de fées, se réserve les naissances futures pour prix de ses services, ce pauvre ogre ne pensa pas à me dévorer moi, mais se contenta de cette progéniture qui a toujours tardé à venir, et c'est ainsi que je suis resté protestant, tel que je l'étais, et en ma qualité de protestant je proteste contre des bruits qui, sans être injurieux, peuvent cependant être exploités au préjudice de ma réputation.

En effet, moi qui laissai toujours passer sans m'en soucier les propos même les plus absurdes àur mon compte, je me suis cru obligé de faire cette rectification pour ne pas offrir au parti mal léché des Atta-Troll allemands l'occasion de grommeler sur ma. légèreté et mon inconstance en toute chose, et de faire ressortir en

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même temps leur chaste et pieuse invariabilité, cousue dans une peau d'ours des plus imperméables. Cette réclamation est donc dirigée contre de véritables bétes et non pas contre Xogre de Rome. J'ai déjà, il y a long^ temps y renoncé complètement à faire la guerre au catholicisme romain y et je laisse depuis des années reposer dans le fourreau le glaive ^ue j*avais tiré jadis au service d'une idée, et non d'une passion personnelle. En effet, je n'étais dans ce combat pour ainsi dire qu'un officier de fortune qui se bat bravement, mais qui, après la bataille ou J'escarmourche, ne garde aucune goutte de fiel dans son cœur, ni pour la chose combattue » ni pour ceux qui la défendent. Une inimitié fanatique contre la papauté romaine ne pouvait exister en moi, parce que je manque de cet esprit borné qui est nécessaire pour une telle animosité. Je connais trop bien ma taille intellectuelle pour ne pas savoir que je n'aurais guère y même par les plus furieux assauts y pu faire la moindre brèche à un colosse tel que l'église de Saint-Pierre ; je pouvais tout au plus être un modeste manœuvre dans sa lente démolition qui pourra durer encore bien dés siècles. J'étais trop versé dans l'histoire pour n'avoir pas reconnu les proportions gigantesques de cet édifice merveilleux; — nommez-le toujours la bastille de l'esprit, soutenez toujours que cette forteresse n'est plus défendue aujourd'hui que par des invalides : il n'en est pas moins vrai que cette bastille ne serait pas non plus facile à enlever, et certes ! plus d'un

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