POETES ROMANTIQUES
La sincérité consciencieuse que je me suis rigoureusement imposée me force de dire que plusieurs Français m'ont reproché d'avoir parlé des Schlegel , et particulièrement de M. Auguste^uillaume Schlegel, en termes par trop durs. Je crois que de pareils reproches ne ni*aoraient pas été adressés , si on était mieux instruit en France sur Thistoire littéraire de l'Allemagne. On ne connaît guère ici M. Auguste-Guillaume Schlegel que par les écrits de sa noble protectrice, madame de Staël. Un grand nombre de personnes ne connaissent que son nom : ce nom leur sonne à la mémoire comme quelque chose de vénérable et d'illustre , comme qui dirait le nom d'Osiris, dont ils ne savent aussi rien autre chose ,
sinon que c'était un merveilleux petit bonhomme de dieu qui fut adoré en Egypte. Us ne connaissent pas mieux l'un que l'autre, et ils ne se doutent pas de la ressemblance qui se trouve entre eux.
Bien qu'il existe aujourd'hui un grand nombre d'écri*vains allemands qui méritent, bien plus que les Schlegel, une mention étendue y je me vois obligé de consacrer encore quelques lignes à ces derniers pour répondre au reproche de dureté qui m'a été adressé. Malheureusement, ces nouvelles réflexions ne ressembleront pas non plus à un panégyrique.
Comme j'ai fait autrefois partie , en quelque sorte , des disciples académiques du plus ftgé des Schelgel, il se pourrait qu'on' me crût obligé de montrer quelque clémence à son égard. Mais M. Auguste -Guillaume Schlegel a-t-il épargné le vieux Burger, son maître, son père littéraire ? Nullement; car, dans la littérature comme dans les forêts des sauvages de l'Amérique septentrionale, les fils assomment leurs pères dès qu'ils sont devenus vieux et débiles.
J*ai déjà remarqué que Frédéric Schlegel était un esprit plus considérable que M. Auguste-Guillaume ; et , en effet , ce dernier ne subsistait que des idées de son frère , qu'il s'entendait à élaborer artistement. Frédéric Schlegel était un profond penseur; il reconnaissait toutes les magnificences du passé, et il sentait toutes les douleurs du présent; mais il ne comprenait pas la sainteté de ces douleurs et leur nécessité pour le salut futur du
monde. 0 voyait 8e coucher le soleil , et il contemplait "aélaDcoliquement la place où il avait disparu , se plai^ gnazH des ténèbres qu'il voyait s'amonceler à Thorizon ; et il ne songeait pas que , du côté opposé , éclataient déjà les feux d'une nouvelle aurore. Frédéric Schlegel nommait un jour Thistorien un prophète à rebours. Ce mot est la meilleure désignation qui puisse lui convenir à lui-même. Le présent lui était odieux ; il était effrayé de Taveuir : ce n'était que dans le passé qui lui était si cher, que se portaient ses longs regards de voyant, et là seulement il reconnaissait l'héroïsme et le bonheur. Mais, dans les douleurs de notre flge, le pauvre Frédéric Schlegel ne devinait pas les douleurs d'un enfantement et d'une résurrection ; il ne voyait que Tagonie et les gémissements de la mort , il ne se doutait pas pourquoi 8e déchirait le rideau du temple, pourquoi la terre tremblait et les rochers s'écroulaient ; et la crainte de mourir loi fit prendre la fuite , et l'obligea de se réfugier au milieu des ruines tremblantes de l'église. L'auteur de
Lueinde trouva ce lieu approprié à la disposition de son
âme. n avait dépensé dans sa vie un excès de présomption et de gaieté qu'il trouvait coupable , et il se sentait le besoin d'expier ces péchés de sa jeunesse et de son âge mûr. 11 se fit catholique.
Lueinde est un roman. C'est, avec quelques poésies et le drame û'Alareos imité de l'espagnol, la seule composition originale qui ait été laissée par Frédéric Schlegel. Dans le temps, les louanges ne manquèrent pas au
roman ; alors lo révérend M. Schleyerniacher écrivit et publia des lettres remplies d'enthousiasme sur la Ludnile. Des critiques s'avancèrent jusqu'à dire que cette production était un véritable chef-d'œuvre, et ils ne craignirent pas de prophétiser que le roman de Lucinde ^rait regardé un jour comme le meilleur livre de la littérature allemande. Les autorités auraient dû faire justice de ces gens-là, comme on fait en Russie pour les prophètes qui annoncent un malheur public» et qu'on enferme jusqu'à ce que leur prédiction soit a(KK)mplie. Non, les dieux ont préservé notre littérature de cette grande calamité : le roman de Schlegel fut bientôt repoussé à cause de sa nullité efténée, et maintenant son retentissement s'est tout à fait évanoui. Lucinde est le nom de l'héroïne du roman ; c'est une femme composée . de saillies et de sensualités. Les défauts du roman viennent de ce qu^elle n'est pas femme , mais une composition mal combinée des deux abstractions : l'esprit et la sensualité. La mère de Dieu pardonnera peut-être à l'auteur de ce livre ; mais les muses ne lui pardonneront jamais. Un roman semblable, nommé Florentin, fut attribué par erreur au défunt Schlegel. Ce livre est, diton , l'ouvrage de sa femme , fille du célèbre Moïse Hendelsohn qu'il avait enlevée à son premier mari , et qui passa avec lui dans le sein de l'église catholique.
Je crois que Frédéric Schlegel en agit sérieusement avec le catholicisme. Je le crois de lui ; de beaucoup de ses amis, je n'en crois rien. £n pareille circonstance, il
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est assez difficile de s'assarer de la vérité. L*hypocrisie est la sœur jumelle de la religion, et elles se ressemblent tant toutes les deux y qu'il est quelquefois impossible de les distinguer. C'est la même figure , le même costume , le même langage. L*une est cependapt plus molle dans son parler y et ce mot amour vient plus souvent sur ses lèvres. Ici , en France, Tune de ces sœurs est morte, et l'autre en porte le deuil.
Depuis l'apparition du livre de madame de Staël sur TAUemagne , Frédéric Schlegel a encore gratifié le pu* blic de deux grands ouvrages qui sont peut-être ses meilleures productions , et qui méritent en tous cas la mention la plus favorable. Ce sont : la Sagesse el la langue des Indiens , et ses Leçons sur l'histoire de la liUéralure. Par le premier de ces ouvrages ^ il n'a pas seulement introduit parmi nous Tétude du sanskrit, mais encore il l'a fondée. Il devint pour TAllemagne ce que Williams Jones avait été pour TAngleterre. U avait appris le sanskrit de la manière la plus originale , et lo petit nombre de fragments qu'il a donnés dans ce livre sont traduits admirablement. Grâce à la puissance d'observation dont il était doué, il comprit toute la signification de la versification épique des Indiens, de la Sloka, qui coule aussi largement dans leur poésie que le Gange, le fleuve aux eaux saintes et limpides. Je puis m'épargtier les louanges , car l'ouvrage de Frédéric Schlegel finr rinde est assurément traduit en français, je ne trouve à blftnicr que rarrière-pensée du Uvre. U est écrit
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dans l'intérêt de rultramontanisme. Ces braves gens avaient retrouvé , dans les poésies indiennes « non pas seulement les mystères du sacerdoce romain, mais toute sa hiérarchie et toutes ses luttes avec la puissance tem* porelle. Dans le Mahabarata et le Ramayana, ils voyaient un moyen Age aux formes d'éléphant. En effet , dans cette dernière épopée , quand le roi Wiswamitra lutte avec le prêtre Wasischta, cette lutte comporte les mêmes intérêts que ceux qui excitèrent Tun contre Tautre l'empereur et le pape, bien que l'objet de la querelle soit nommé ici , en Europe , l'investiture, et là-bas , dans l'Inde ; la vache Sabala.
On peut élever le même reproche au sujet des leçons sur la littérature. Frédéric Schlegely examine tontes les littératures d'un point de vue élevé y mais cette position élevée est toujours la cime du clocher d'une église gothique. Et à tout ce que dit Schlegel on entend sans cesse les cloches sonner , parfois aussi le croassement des corbeaux qui voltigent autour des ais de la vieille flèche. Pour moi, Tencens de la mîesse me monte au nez dès que j'ouvre ce livre, et aux meilleurs passages il me semble que je vois s'élever tout à coup de longues files de pensées tonsurées. Cependant je ne connais pas de meilleur livre en ce genre; et il n'y a que les travaux du môme genre de Herder, qui pourraient nous procurer un .pareil aperçu sur la littérature de tous les peuples. Mais Herder ne se mettait pas, comme un grand inquisiteur, sur un siège, pour juger les différentes
Dations, et les condamner ou les absoudre selon le degré de leur croyance. Non, Herder regardait toute Thumanité comme une harpe dans la main d'un grand maître^ chaque peuple lui semblait une corde particulière de cet instrument, et il comprenait Tharmonie universelle qui résultait de ces accords différents.
Frédéric Schlegel mourut il y a cinq ans, par suite d'un excès gastronomique , dit-on. Il était ftgé de cin-. quante-ax ans. Sa mort occasionna un des plusrepous- MDts scandales littéraires. Ses amis, le parti cagot, qui tient son quartier général à Munich, furent enragés de h manière détachée dont la presse libérale parla de cette mort; ils outragèrent et injurièrent de mille façons les libéraux allemands; mais toutefois, d'aucun d'eux ils ne purent dire qu'il avait enlevé la femme de son hôte , et qu'il avait, longtemps après, vécu des aumânes de ce mari outragé.
Haintenaat je dois, puisqu^on le veut, parler de son ftère atné, M. Auguste-Guillaume Schlegel. Si c'était en AOemagne que je voulusse encore parler de lui , on me regarderait avec surprise.
Qui parle encore à Paris de la girafe t
M. Auguste-Guillaume Schlegel est né à Hanovre, le 3 septembre 1767. Ce n'est pas de lui que je tiens cette particularité. Je n'ai jamais été si peu poli que de m'informer de son &ge. Si je ne me trompe, j'ai trouvé cette date dans les biographies des femmes savantes de l'Allemagne par Spindler. M. A.-G. Schlegel est donc ftgé
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de soixante-sept ans. M. Alexandre de Humboldt et quelques naturalistes prétendent qu'il est plus âgé. Ckampollion était aussi de cette opinion. En parlant de ses * services littéraires , je dois aussi revenir sur ses traductions : là ^ il rendit réellement de grands services. Sa traduction de Shakspeare est surtout un chef-d'œuvre incomparable. Peut-être^ à Texceptiou de M. Gries et de M. le comte de Platen, M. A.-G. Schlegel est-il le plus grand métrique de T Allemagne. Dans tousses autres travaux, on ne saurait lui accorder que la seconde, ou même la troisième place. Dans la critique esthétique, il lui manque, comme je Tai dit, la base d'une philosophie, et d'autres contemporains le dépassent beaucoup en ce genre , particulièrement Solger. Dans l'étude du vieux langage allemand , M. Schlegel est fort au-dessous de M. Jacob Grimm^ qui, par sa grammaire^* a mis fin à ces vues superficielles avec lesquelles on expliquait, à rexemple des deux frères Schlegel, les monuments de notre langue. M. Schlegel aurait peut-être pcMrté loin l'étude du vieux langage , s'il ne s'était élancé dans le sanskrit. Mais la vieille langue allemande n'était plus de mode, et le sanskrit pouvait exciter une nouvelle sensation. Mais aussi dans cette élude il resta en quelque sorte dilettante: l'initiative de ses pensées appartient encore à son frère Frédéric; et ce qu'il y a de réel, de scientifique dans ses inductions sanskrites est l'œuvre, chacun le sait, de son savant collaborateur M. Lassen. M. Franz Bopp, à Berlin, est, en Allemagne, le véritable érudit sanskrit, et te
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premier de tous. Dans la science historique^ M. Schlegel Toulal une fois se cramponnera larenommée de Niebuhr qu'il attaqua^ mais si on le compare a ce grand critique, oaà un Jean de Muller, à un Heercn et à d'autres histo* riens, on ne peut s'empêcher de sourire. Mais quel est son rang comme poète ? Ceci est difficile à déterminer.
Le joueur de violon Solomons, qui donnait des leçons au roi d'Angleterre George III , disait un jour à son au* guste écolier : «Les joueurs de violon peuvent se diviser en trois classes. A la première appartiennent ceux qui ne savent pas jouer du tout ; à la seconde, ceqx qui joaent mal ; et à la troisième ceux quijouent bien. Votre Majesté s'est déjà élevée jusqu'à la seconde classe. »
M. Schlegel appartient- il à la première ou à la seconde classe des poètes? Les uns disent qu'il n'est pas poète du tout; les autres disent qu'il est un mauvais poète. Tout ce que je sais, c'est qu'il n'est pas un Paganini.
M. A. -G. Schlegel ne dut sa célébrité qu'à l'assurance inouïe avec laquelle il attaqua les autorités littéraires qui existaient alors. Il arracha les couronnes de laurier qui couvraient de vieilles perruques; et à cette occasion il fit voler beaucoup de poudre aux yeux de son public. Sa renommée est une fille naturelle du scandale.
Je l'ai déjà fait observer plusieurs fois, la critique à l'aide de laquelle M. Schlegel attaqua les autorités ne repose pas sur une philosophie arrêtée. Quand nous revînmes de Tétonnement oii nous avait jetés cette assurance, nous reconnûmes bientôt le vide absolu de la
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critique de M. Schiegel. Ainsi, lorsqu'il veat rabûsser le poète Bui^er, il compare ses ballades aux vieilles ballades anglaises rassemUées par Tévèque Percy, et il montre combien celles-ci sont plus simples, plus naïves, plus gothiques, et par conséquent aussi plus empreintes de poésie. M. Schiegel a suffisamment compris Tesprit du passé, surtout celui du moyen âge, et il réussit fort bien à indiquer cet esprit dans les anciens monuments, et à expliquer leurs beautés sous ce point de vue. Mais tout ce qui appartient au présent, il ne saurait le com* prendre ; tout au plus saisiMl quelques traits extérieurs, quelque chose de la physionomie du temps présent, ordinairement la partie la moins belle ; et conmie il ne comjNrend pas l'esprit qui Tanirne, il ne voit dans toute notre vie moderne qu'une tiède prose. En général, il n'appar^ tient qu'à un grand poète de saisir la poésie de la pensée d'un temps présent ; la poésie d'un temps passé se devine plus facilement, et il est plus facile de la faire sentir aux autres. Ainsi M. Schiegel réussit à relever aujurès de la multitude les poésies où repose le passé aux dép^s de celles où respire et vit notre époque moderne. Les réUai^ ancient poetry rassemblées par Percy expriment Tesprit de leur temps comme les poésies de Burger expriment Vesprit du ndire. Si M. Schiegel avait compris cet esprit il n'eût pas pris la fougue avec laquelle il éclate dans les poésies de Burger pour le cri rauque d'un grossier ma* gister, mais bien pour le puissant cri de douleur d'un Titan qui fut martyrisé par raristocratie des gentillàtres
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et des pédants académiques du Hanovre. Tel éU'^it le supplice dn pauvre auteur de Lenore^ et de maint autre homme de génie qui végétait péniblement à Goetlingue dans les fonctions de ehétif professeur, et qui mon* rait dans la mis&re. Comment le magnifique chevalier A.-G. de Schlegel, protégé par de superbes patrons, appointé, baronisé, enrubané, aurait-il pu comprendre ces vers où Bu^er s'écrie avec rage : « Un homme d'honneur, plutôt que de mendier les faveurs desgrands^ doit se faire arracher de ce monde par la faim 1 a
Le nom de Burger signifie, en allemand, citoyen.
Ce qui aiigaienta encore beaucoup la réputation de M. Schlegel, ce fut la sensation qu'il produisit lorsque plus tard ici, en France, il s'attaqua aux autorités litténiies des Français. Nous vîmes avec joie et orgueil notre belliqueux compatriote démontrer aux Français que toute leur littérature classique ne vaut rien; que Molière est un bouffon et un farceur, et non pas un poète; que Bacine a également bien peu de valeur, etqa'eti revanche nous autres Allemands, nous sonrunes incontestablement les dieux du Parnasse. Son refrain était toujours que les Français sont le peuple le plus prosaiqQe du monde, et qu'il n'y a pas du tout de poésie en France. Ces choses-là, Thomme les disait dans un temps oh, devant ses yeux, s'offraient encore journelle* taent maint et maint coryphée de la Convention, où il voyait passer devant lui, en chair et en os, les derniers «cteurs de cette tragédie de géants, dans un temps où
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Napoléon improvisait chaque jour une sublime épopée, lorsque Paris fourmillait de dieux, de héros et de rois... Mais M. Schlegel ne vit rien de ces choses. Lorsqu'il était ici, il ne voyait que lui-même, il ne regardait que sa figure dans un miroir, et de la sorte il est facile de comprendre qu'il n'ait pas aperçu d^ poésie en France. Mais, je le répète^ M. Schlegel n'a jamais pu cornprendre que la poésie du passé. Celle du temps présent lui , échappe* Tout ce qui est vie moderne lui semble excessivement prosafque, et il n'a pu concevoir la poé^ sie de la France, ce sol maternel de la société et de la poésie modernes. Racine dut être aussi le premier poêle que M. Schlegel ne put comprendre, car ce grand poète se présente déjà comme le héraut des temps modernes près du grand roi avec qui commencent les temps noa* veaux. Racine est le premier poète moderne, comme Louis XrV fut le premier roi moderne. Dans Corneille refr pire encore le moyen âge. En lui et dans la fronde rftle la voix de la vieille chevalerie qui pousse son dernier soupir ? aussi le désigne-t-on quelquefois comme un poète romantique. Mais, dans Racine, les sentiments et les poésies du moyen âge sont complètement éteints : il w réveille que des idées nouvelles; c'est Torgane d*une société neuve. On voit éclore dans son sein les premières violettes du printemps qui ouvre notre jeune âge ^ on y voit même les bourgeons des lauriers qui s'épanouissent plus tard si largement. Qui sait combien d'actions d'éclat jaillirent des vers tendres de Racine? Les héro«
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flunçais qui gisent enterrés aux PyramideS) à MarengOy à Aiisterlitz^ à léna, à Moscou, avaient entendu les vers de Racine^ et leur empereur les avait écoutés de la bouche de Talma. Qui sait combien de quintaux de renommée reviennent à Racine sur la colonne de la place Vendôme? Euripide est-il un plus grand poète que Racine? c'est ce que j'ignore ; mais je sais que ce dernier fut une source vivante d'enthousiasme, qu'il a enflammé le courage par le feu de Tamour, et qu'il a eoivré, ravi et ennobli tout un peuple. Qu'exigez-vous de plus d'un poète? Nous sommes tous mortels; nous descendons dans le tombeau, et nous laissons derrière DOQS notre parole; et quand cette parole a rempli sa mission, alors elle retourne dans le sein de Dieu, ce lefuge de toutes les paroles de poète, cette patrie de toutes les harmonies.
Si M. Schlegel s'était borné à dire que la mission de la parole de Racine était accomplie, et que le temps qui s'avançait toujours exigeait d'autres poètes, ses attaques auraient eu quelque base; mais elles se trouvèrent sans fondement lorsqu'il voulut démontrer la faiblesse de Racine en le comparant à des poètes plus anciens. Non* seulement M. Schlegel n'a rien deviné de la grâce infinie, de la douce finesse , du charme profond qu'il y a dans cette pensée de Racine qui a revêtu de costumes antiques ses héros français modernes, mêlant ainsi à l'intérêt des passions modernes l'intérêt d'une piquante mascarade, mais il a encore été assez gauche pour pren-
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dre tous ces délicieux travestiBsenients au sérieux^ pour juger les Gi^ecs de Versailles d'aprèsles Grecs d'Athènes, et comparer la Phèdre de Racine avec la Phèdre d'Euripide 1 Cette manière déjuger le présent à la mesure du passé est si fortement enracinée dans M. Schlegel, que c'est toujours avec le laurier des vieux poètes qu'il fustige les jeunes^ et que, pour rabaisser Euripide à son tour, il n*a rien su trouver de mieux que de le comparer au vieux Sophocle, ou même à Eschyle.
Je serais conduit trop loin si je voulais montrer en détail comment M. Schlegel, voulant déprécier Euripide en se servant de cette méthode, s'est montré aussi aigre et aussi injuste envers lui que le fut jadis Aristophane. Ce dernier se trouvait placé, sous ce rapport^ à un point de vue qui offre une grande ressemblance avec le point de vue de Técole romantique. Sa polémique est fondée sur de semblables sensations et sur des tendances pareilles; et si Ton a nommé M. Tieck un Aristophane romantique, on pourrait avec raison nommer le paro* diste d'Euripide et de Socrate un Tieck classique. Ainsi que M. Tieck et les Schlegel, en dépit de leur incrédulité, ont cependant gémi sur la chute du catholicisme; ainsi qu'ils ont désiré restaurer cette croyance dans la multitude ; ainsi quHls ont bafoué dans ce dessein et chargé d'accusati(ms les rationalistes et les humanistes; ainsi qu'ils ont exprimé la répugnance la plus amère pour les hommes qui répandaient dans la vie et la littérature une honnête pensée bouigeoise; ainsi qu'ils ont sifflé cet
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esprit de bourgeoisie comme des misères d'épiciers, lui opposaot dans leur but la grande vie chevaleresque du moyen Âge : de même Aristophane, qui se raillait des dieux, a-t-il cependant attaqué les philosophes qui piéparaient la chute de tout l'Olympe ; de même haissait-il le rationaliste Socrate qui prêchait une meilleure morale; de même halssait-il les poètes qui annonçaient déjà et exprinuiient une vie moderne aussi différente de TancieDDé période des dieux, des héros et des rois de la Grèce, que notre temps actuel diffère de la période féodale du moyen ftge; de même il haïssait Euripide^ qui n'était pas enivré du naoyen Age de la Grèce comme Tétaient Eschyle et Sophocle, mais qui se rapprochait d^à de la tragédie bourgeoise. Je doute que M. Schlegel sache le véritable motif qui l'a porté à mettre Euripide ù bas, en le comparant si défavorablement à Eschyle et à Sophocle ', mais je pense qu'un sentiment ignoré de lui-même guidait sa {dume, et qu'il sentait dans le vieux tragique l'élément moderne, la bourgeoisie et le protestantisme, qui jadis étaient déjà si en haine au catholiquepaïen, au mai^iUier alhénîen Aristophane*
Mais je fais peut-être à M. Schlegel un honneur qu*il n'a pas mérité, en lui prêtant des synq[>athies et des antipathies : il se peut qu'il n'en ait aucune. Dans sa jeunesse il fut un helléniste ; et, dans un âge plus avancé, il devint un romantique. Il se fit le coryphée de la nou* velle école ; elle reçut son nom et celui de son frère, et, de tous ceux de cette école, il fut peut-être Celui qui la
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prit le moins au sérieux. Il lasoutint de ses talents: il la seconda par ses études, se réjouit tant que la chose alla bien; ei lorsque l'école prit une mauvaise fin^ il poussa ses études dans une autre voie.
Bien que Técole soit tombée en ruines , les efforts de M. Schlegel ont eu cependant de bons résultais pour notre littérature. U avait surtout montré comment on pouvait traiter des objets scientifiques dans un langage élégant. Auparavant , nul écrivain allemand n*osait écrire un livre scientifique dans un style clair et agréable :' on écrivait dans un langage sec et diffus, qui sentait affreusement le tabac et la chandelle. M. Schlegel est du petit nombre des Allemands qui ne fument pas de tabac, vertu qu'il doit à la société de madame de Staël. En effet, il doit à cette dame ce poli extérieur qu'il a pu faire valoir en Allemagne, avec tant d'avantages. Sous ce point de vue, la mort de l'admirable madame de StaOl fut une grande perte pour ce savant Allemand, qui trouvait, dans son salon, tant d'occasions de connaître les modes nouvelles, et qui, en sa qualité de son accompagnateur dans toutes les capitales de l'Europe, pouvait voir le beau monde et s'approprier les plus belles manières. Ces habitudes de société lui étaient devenues si nécessaires, qu'après la mort de sa noble protectrice, il ne fut pas éloigné de s'offrir à la célèbre Catalani pour raccompagner dans ses voyages.
Comme je l'ai dit, la propagation de l'élégance est le principal mérite de M. Schlegel; et, grâce à lui, il se
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glissa un pea de civilisation dans la vie des poètes de rAUemagne. Goethe avait déjà donné un exemple plein d'influence ; il avait montré qu'on peut être poète aile* mand, et cependant être un homme de bonne compagnie. Autrefois^ nos poètes allemands méprisaient toutes les formes conventionnelles; et le nom de poète allemand, ou le mot de génie poétique, avait la plus ignoble signification. Un poète allemand était alors un homme qui portait un habit râpé et en lambeaux ; qui confectionnait pour un écu des pièces de vers à Toccasion des mariages et des baptêmes ; qui s'enivrait loin de la bonne compagnie où il n'était pas admis, et qu'on trouvait quelquefois, le soir, étendu sur les dalles de la rue, sentimentalement caressé par les rayons amoureux de Phébé. Quand ces gens-là devenaient vieux, ils avaient coutume de se plonger encore plus profondément dans leur mi* sèie. n est vrai que c'était une misère sans souci, ou accompagnée d'un seul souci, à savoir où l'on buvait le plus de schnaps pour le moins d'argent.
C'est ainsi que je m'étais toujours représenté un poète allemand. Que je fus donc agréablement surpris, lorsqu'en l'année 1819, tout jeune encore et visitant l'université de Bonn , j'eus l'honneur de voir face à face le génie poétique dans la personne de M. Auguste-Guillaume Schlegel ! Après Napoléon , c'était le premier grand homme que je voyais, et je n'oublierai jamais cette vue ineffable. J'éprouve encore aujourd'hui la sainte terreur qui pénétra mon ftmc quand je me trouvai
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devant sa chaire, et que je Pentendis parler. Je portais alors une redingote de bure blanche, une toque rouge, de longs cheveux blonds, et je n'avais pas de gants. Mais M. Auguste-Guillaume Schlegel avait des gants glacés, et il était entièrement habillé d'après la nouvelle mode parisienne ; il était encore tout odorant du parfum de la bonne compagnie et de Teau de mille-fleurs qu'il ne s'était pas épargnée : c'étaient Félégance et la gentillesse en personne ; et, lorsqu'il parla du grand chancelier d'Angleterre, il ajouta mon amt, et près de lui se tenait un laquais sous la livrée baroniale de la maison de Schlegel, qui avait soiir des bougies placées dans des flambeaux d'argent; et, sur la chaire, à son côté, brillait un verre d'eau sucrée sur une soucoupe de cristal. Un laquais en livrée ! des bougies 1 des flambeaux d'argent l mon ami le grand chancelier d'Angleterre! des gants glacés! de l'eau sucrée 1 quelles choses inouïes dans la classe d'un professeur allemand 1 Tout cet éclat ne nous éblouit pas peu, nous autres jeunes gens, et moi sur^ tout ; et je fis alors sur M. Schlegel trois odes, et chacune de ces odes , commençait par ces paroles : < 0 toi qui, etc. ; » mais ce n'était que dans la poésie que j V sais tutoyer un honune si distingué. Son extérieur était réellement très-^imposant : sur sa petite tète mince ne brillaient plus qu'un petit nombre de cheveux gris, et son corps était si chétif, si consumé, si transparent, qu'il semblait tout esprit, et qu'il avait l'air d'un symbole du spiritualisme.
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Cependant il venait de se marier, et loi, le chef des romantiques, il avait épousé la fille du conseiller do consistoire Paulus, à Heidelberg, le chef des rationalistes allemands. C'était une union symbolique ; le ro* manlisme se mariait en même temps au rationalisme; mais cet accouplement monstrueux ne produisit pas de fruits. Au contraire, la séparation n'en devint que plus grande. Déjà, le lendemain de la nuit des noces, le rationalisme s'en retourna, en fuyant à sa maison, et ne ?ottlot avoir plus rien à faire avec le romantisme ; car le rationalisme, raisonnable comme il est toujours, ne voulait pas être marié d^une façon purement symbolique ; et dès qu'il reconnut la nullité intérieure du ro* mantisme^ il s'en alla. Je sens que tout ceci est un peu obscur. Je vais m'expliquer plus clairement.
Thyphon, le méchant Thy phon , haïssait Osiris (qui était trndieu égyptien, comme vous le savez), et lorsqu'il le fint en sa puissance, il le mit en pièces, bis, la pauvre isis, la femme d'Osiris, chercha péniblement à rapprocher ces morceaux, les cousut ensemble, et réussit à restaurer intégralement son époux déchvé. Intégralement? Hélas! non, il manquait un fragment capital, que la pauvre déesse n'avait pu retrouver. Pauvre Isis I elle fut obligée de se contenter d'un complément en bois. Pauvre Us! De là vint un. grand culte en Egypte, et à Heidel* berg un grand scandale.
C'est un vieux mythe qui, dans son temps, a produit une joyeuse sensation. Depuis ce temps on perdit entiè-
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rement de vue M. A.-G. Scblegel ; il s*étaU évanoai. Le mécontentement que lui causait un pareil oubli le poussa enfin, après longues années d'absence, vers Be^ lin, l'ancienne capitale de sa grandeur littéraire. 0 y viat faire quelques leçons publiques sur Testhétique; mais il n'avait appris rien de nouveau pendant (out cet inter* valle^ et il parlait alors devant un public qui avait reça de Hegel une philosophie de l'art et une science de l'esthétique. On railla et on haussa les épaules. Il lui arriva, comme à une vieille comédienne qui remonte, après vingt ans d'absence^ sur le théâtre de ses anciens succès, et qui ne comprend pas pourquoi le pubUc rit au lieu d'applaudir. L*homme avait effroyablement changé^ et il réjouit Berlin, quatre semaines durant, par fétalage de ses ridicules. C'était un fat vieilli qui se faisait bafouer partout; on en raconte d'incroyables choses*
Ici, à Paris, j'eu^ la douleur de revoir M. A.-G. Schlegel en personne. Je n'avais jamais pu me figurer qu un pareil changement fCit possible. Ce fut peu de temps après mon arrivée. J'allais visiter la maison qui fut habitée par Molière -, car j'honore les grands poètes, et je cherche partout avec un esprit religieux les traces de leur passage terrestre : c'est un culte. Sur mon chemin^ aux piliers de la halle, non loin de cette sainte maison, j'aperçus un personnage dont les traits indécis me parurent ofirir quelque ressemblance avec le. Guillaume Schlogel d'autrefois. Je crus voir son esprit; mais ce n'était que son corps. L'esprit est mort; c'est le corps
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qui revient sur la (erre. Ce corps avait passablement engraissé ; la chair s'était rattachée à ces minces jamhes spiritualislesy et on apercevait même un ventre prépondéranty au-dessus duquel pendait une grande quantité de rubans d^ordres. La petite tête, jadis si grise et si argentée, portait une joyeuse perruque Monde. L'homme était habillé à la mode de Tannée 1818, dans laquelle mourut madame de Staël. H souriait gaiement» et s'agitait avec une coquetterie juvénile ; il s'était réellement opéré en lui un rajeunissement merveilleux : c'était une plaisante seconde édition de sa jeunesse ; il semblait revenir en fleur ; et je soupçoune même que le vermillon de ses joues n'était pas emprunté à l'art, mais à une saine ironie de la nature.
En ce moment, il me sembla voir le défunt Poquelin à sa fenêtre , me jetant un sourire en désignant du doigt cette joviale et mélancolique apparition. Son côté ridicule m'appanit alors dans un vif éclat ; je compris toute la profondeur et la portée de la bouffonnerie qui s'y trouvait imprimée, et j'aperçus dans tout son jour le caractère de comédie de ce personnage, qui, malheureusement, n'a pas trouvé de grand comique pour le mettre sur la scène. Molière seul eût été l'homme capable de transporter une pareille figure sur le Théâtre- Français; lui seul avait le talent nécessaire pour une telle entreprise. C'est ce que soupçonna de bonne heure M. A.-G. Schlegel; et il prit Molière en aversion, comme Napoléon prit en aversion Tacite. M. Schlegel , le fin
S74 ŒUVRES DB HBRRI HBINE.
crilique^ avait, dès longtemps» presseDti qu'il n'eût pas échappé à Molière, ce grand comique, s'il eût encore vécu. Napoléon, le César français , disait de Tacite qu'il avait calomnié les empereurs romains. M. Schl^el, l'Osiris allemand, dit de Molière qu'il n'était pas un poète, mais simplement un bouffon.
^ M. Auguste-Guillaume Schlegel quitta bientAt Parte, après avoir été décoré de Tordre de la Légion d'honneur. Le Moniteur a hésité jusqu'à ce jour de donner officiellement cette nouvelle; mais Thalie, la muse de la comédie. Ta vivement inscrite sur ses joyeuses taUettes.
Après les Schlegel, M. Louis Tieck fut un des écrivains les plus actifs de l'école romantique. Il combattit et il composa pour elle. Ce fut un poete^ nom que ne mérita aucun des deux Schlegel. Ce fut un fils véritable de Pbœbas Apollo, et, comme le dieu éternellement ado* lescent, il ne porta pas seulement la lyre, mais Tare et .le carquois rempli de flèches retentissantes. Il était ivre f enthûQsiasme lyrique et de cruauté critique, comme son père le Delphien. Comme celui-ci, dès qu'il avait impitoyablement écorché quelque Marsyas littéraire , ses doigts sanglants se portaient joyeusement sur les cordes d'or de sa lyre, et il se mettait à chanter une douce chanson de troubadour.
La polémique qu'il soutint, sous une forme dramatique, contre les adversaires de Técole, est une des plus curieuses apparitions de notre littérature ; ce sont des drames satiriques que Ton compare ordinairement aux comédies d'Aristophane, mais ils en diffèrent autant qu'une tragédie de Sophocle diffère d'une tragédie de Shakspeare. Les comédies antiques avaient toute l'unité d'action, la marche rigoureuse et la langue élégamment
mélrique de la tragédie antique dont elles éialcnt la parodie. Les satires dramatiques de M. Tieck sont coupées d*une façon aussi aventureuse , et elles sont aussi irrégulièresy conçues dans un langage aussi capricieux que les tragédies de Shakspeare. Cette forme était-elle une nouvelle invention de M. Tieck? Non; elle existait déjà parmi le peuple^ et particulièrement en Italie. Ceux qui comprennent l'italien peuvent se faire une juste idée des drames de M. Tieck, en ajoutant quelques rêveries de clair de lune allemandes aux comédies fantastiques, merveilleuses et bariolées du vénitien Goni. M. Tieck a même emprunté aux joyeux enfants des Lagunes la plupart de ses masques. A son exemple, beaucoup de poètes allemands s'emparèrent de cette forme, et nous eûmes des comédies dont Teffet n'était pas produit par un caractère plaisant ou par une bouffonne intrigue, mais où l'on nous introduisait immédiatement dans un monde fabuleux où les animaux parlent et agissent comme des hommes, et où le hasard et le caprice prennent la place de Tordre naturel des choses. C'est ce que nous voyons aussi dans Aristophane. Seulement le dernier a pris cette forme pour dramatiser toute la profondeur de ses vues sur la société, comme dans les Oiseaux, où les manies insensées des hommes, leur goût de bâtir des chimères dans Tespace, leur audace à braver les dieux éternels, et la vanité de leurs triomphes, sont représentés sous les masques les {^us burlesques. C'est ce qui fait la grandeur d'Aristo-
BB l'allbmacne. 277
phaoc. Ses vues sont immenses; elles sont plus grandes, plus tragiques même que celles des tragiques; ses comédies sont réellemeat des tragédies rieuses. Voyez son Paisteteros. Un poète moderne l'eût montré, à la fin de la pièce, dans sa nullité ridicule. Là, au contraire, il gagne Basilea, la belle, la puissante Basilea; il s'élève dans sa ville de nuées avec sa divine épouse, les dieux sont fdrcés de se conformer à sa volonté , la folie célèbre son union avec la puissance, et la pièce se termine par de joyeux chants d'hyménée. Esi*il, pour un homme raisonnable, quelque chose de plus terriblement tragique que cette victoire et que ce triomphe des fous? Nos Âristophanes allemands ne s'élèvent pas si haut : ils se sont interdit toute haute pensée , toute vaste contemplation du monde ; sur les deux plus importantes choses humaines, la politique et la religion, ils ont gardé un très-modeste silence, et ils ne se sont hasardés à traiter que le thème choisi par Aristophane , dans h$ Grenouilles. Pour objet principal de leurs satires, ils ont choisi le tbé&tre lui-même, et ils se sont moqués, avec plus ou moins de verve, des défauts de notre scène. Mais il faut avoir égard à l'état politique de TAllemagne. Nos satiriques , forcés de détourner leurs traits loin de tous les princes véritables, voulurent se dédommager de cette contrainte sur les rois de théâtre et les princes de coulisses. Nous qui ne possédions presqtie pas de journaux politiques discutants , nous avons toujours été comblés d'une foule de feuilles esthétiques,
qui ne contiennent que des contes oiseux et des articles de théâtre ; de sorte qu'en voyant nos publications périodiques, on serait tenté de croire que toute la nation allemande ne se compose que de bavardes nourrices et de critiques de théâtre. Mais on nous eût mal jugés. Après la révolution de juillet, dès qu'il fut permis de prononcer une parole libre dans notre chère patrie , on vit combien peu ces piteuses écrivasseries nous contentaient. Il s'éleva tout à coup des feuilles ht Ton jugea le jeu, bon ou mauvais, des rois véritables, et plus d*un d'entre eux, qui avait oublié son rôle, fut sifflé dans sa propre capitale. Nos Schéhérazades littéraires , qui avaient coutume d'endormir, par leurs contes, le public, ce lourd sultan, furent obligés de se taire, et lescbmédiens virent avec étonnement que leur parterre était vide le jour où ils jouaient le plus divinement. La cage des terribles critiques restait même souvent déserte. I^ bons héros de théAtre s'étaient souvent plaints d'être sans cesse l'objet de toutes les conversations et de tous les écrits, et de ce que leurs vertus domestiques servissent de pâture aux gazettes. Quel fut leur effroi en voyant que les choses prenaient une telle marche qu'il ne serait bientôt plus du tout question de leurs personnes I
En effet , quand le soleil de juillet nous éclaira, le théâtre, la critique et les contes prirent subitement fin en Allemagne, et les comédiens, les critiques et les con* teurs tremblèrent et s'écrièrent que l'art touchait à sa ruine. Mais cette grande catastrophe qui menaçait notre
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patrie a été heureusement détournée par la sagesse et la force de la diète de Francfort. Une révolution n'éclatera pas en Allemagne, on doit Tespérer; nous sommes préservés de la guillotine et de toutes les horreurs de la liberté de la presse; les chambres des députés, dont la concurrence faisait tant de tort aux théâtres, qui ont cependant des privilèges concédés antérieurement, se* root supprimées, et Tart est sauvé. On fait en ce moment^ en Allemagne et particulièrement en Prusse, tout ce qu'il est possible de faire pour Tart. Les musées rayonnent de toutes les couleurs de Tiris , les orchestres retentissent, les danseuses exécutent leurs plus voluptueux entrechats^ le public est distrait et réjoui par mille et un contes, et la critique de théâtre fleurit plus que jamais !
Justin rapporte dans ses histoires que Cyrus , ayant apaisé la révolte des Lydiens , sut réfréner Tesprit turbulent de ce peuple courageux , en le forçant de s'occuper des beaux-arts et d'autres choses joyeuses. Depuis ce temps, il ne fîit plus question des émeutes lydiennes; les restaurateurs lydiens, les danseuses et les artistes du pays, n'en furent que plus célèbres.
Nous avons maintenant du repos en Allemagne; la critique du théâtre et les contes y sont de nouveau l'af- £iire principale, et comme M. Tieck excelle dans ces deux branches y tous les amis de Tart lui paient le tribut d'admiration qui lui est dû. C'est, en effet, le meilleur écrivain de nouvelles de TAUemagne. Ses écrits ne sont
pas toutefois de la même espèce et de la même valeur. Gomme chez les peintres, on peut distinguer dans M. Tieck plusieurs manières. Sa première manière appartient encore entièrement à l'ancienne école ; il n'écrivait alors que sur la demande et la commande d*un libraire; et ce libraire n'était autre que Nicola! en personne, le champion le plus opiniâtre des lumières et de la philanthropie j le plus grand ennemi de la superstition, da mysticisme et du romantisme. Nicola! était un mauvais écrivain , une perruque prosaïque , qui s'est rendu sou- , vent fort ridicule avec son nez sans cesse braqué sur les jésuites; mais nous qui sommes nés plus tard, nous devons avouer que le vieux Nicolaî était un homme plein de droiture; qu*il parla avec loyauté au peuple allemand^ et que, par amour pour la sainte cause de la vérité , il ne recula pas devant le plus cruel de tous les martyres , devant le ridicule. On m'a conté , à Berlin , que H. Tieck habitait autrefois la maison de ce brave homme ; il demeurait à un étage au-dessus de Nicolaî; le temps nouveau marchait déjà sur la tête du vieux temps.
Les ouvrages que M. Tieck écrivit dans sa première manière, des contes et de longs romans pour la plupart, comme William Lowel , le meilleur de tons , sont fort insignifiants. Il semble que cette opulente et poétique nature ait été avare dans sa jeunesse , et qu'elle ait conservé ses trésors pour des temps plus éloignés; on peut-être M. Tieck ne connaissait-il pas lui-même les
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richesses qiie renfermait sa poitrine, et les Schlegel furent-ils forcés de les découvrir à l'aide de la magique baguette de cou(|rier. Dès que M. Tieck se trouva en contact avec les Schlegel y tous les trésors de son imagî* nation ) de son ftme et de son esprit s'ouvrirent: les diamants étincelèrent 9 les perles les plus pures tombèrent par flots y et 9 par-dessus tout, éclata Fescarboucle, ce jojaa fobuleux , dont les poètes romantiques parlaient tant alors 9 et qu'ils ont tant chanté. Cette riche poitrine fot la véritable trésorerie où puisèrent les Schlegel pour rabvenir aux frais de leurs campagnes littéraires. H. Tieck dut écrire pour Fécole les comédies satiriques dontj'ai parlé, et confectionner en même temps, d'après lanoavelle recette esthétique, une foule de poésies à la dernière façon. Cest là la seconde manière de M. Tieck. Ses productions dramatiques les plus remarquables dans cette manière sont : f Empereur Octavien^ Sainte Ge* neviève et Fortunatus , trois drames composés d'après les livres populaires du même nom. Ces vieilles légendes que le peuple allemand conserve toujours précieusement, le poète les a revélues d'un i^iche et nouveau vêtement. Mais, pour moi , j'en conviens, je les préfère ' dans leur vieille forme simple et naïve. Quelque belle que «oit la Geneviève de M. Tieck, j'aime mieux le livre populaire, mal imprimé à Cologne sur le Rhin, avec de niauvaises gravures en bois, où l'on a représenté d'une feçon touchante la pauvre princesse palatine toute nue , chastement couvei'te de ses longs cheveux, et fai-
sant allaiter son enfant par une biche compatissante. Les nouvelles que M. Tieck a écriles dans sa seconde manière sont beaucoup plus précieuses que ces drames; elles sont aussi , pour la plupart^ imitées des vieilles légendes populaires. Les plus excellentes sont U hlofki Eckbert et le Runenberg. Dans sies poésies ^ on sent une intimité mystérieuse, un accord singulier avec la naturel mais surtout avec Tempire des plantes et des pierres. Le lecteur se sent comme transporté dans une forêt en* chantée; il entend les sources souterraines ruisseler mélodieusement. Il croit entendre quelquefois son propre nom prononcé dans les murmures du feuillage. Des plantes aux larges feuillet, qui semblent animées, en* lacent ses pieds et entravent sa marche ; des fleurs me^ veilleuses et inconnues ouvrent , pour le contempler, de grands yeux diaprés de mille couleurs ; des lèvres loW* sibles pressent son front; de hauts champignons dorés, s'agitent au pied des arbres , et résonnent douceinent comme des clochettes ; de grands oiseaux silencieux se balancent sur les branches , et baissent vers lui leurs
longs becs pensifs Tout respire ; tout est frémissant
et plein d'attente.... Tout à coup le cor résonne; une image de femme aux plumes flottantes , le faucon au poing , passe sur une blanche haquenée ; et elle est si belle, si blonde; ses yeux sont si bleus, si riants et à is fois si sérieux, si sincères et en même temps si ironiques, si chastes et en même temps si voluptueux, que l'oncro** voir rimaginalion de notre excellent Louis Tieck en
DB l'allkhaoivb* 283
penomie. Oui , son imagination eat une courtoise damoîseUe, qui poursuit dans une forêt enchantée des animaux fabuleux , peut-être la rare licorne , qui ne se Us» prends que par une vierge.
Une singulière modification s'opère à présent chez
IL Tieck; elle annonce sa troisième manière. Après avoir
quelque temps gardé le silence au temps de la décadence
des Sdilegel , il reparut en public , et de la façon à la*
quelle on s'attendait le moins. Uancien enthousiaste ,
qui s'était jeté dans le sein de l'église catholique avec un
zèle de néophyte , qui avait combattu si puissamment la
philanthropie et le protestantisme , qui ne respirait que
pour la féodalité et le moyen ftge ^ qui n'aimait l'art que
dans les expansions d'un cœur nalf^ se présenta dès lore
comme adversaire de l'extravagance, comme peintre de
la moderne vie bourgeoise , comme artiste qui demande
la clarté de la conscience dans l'art; en un mot, comme
nn homme de bon sens. C'est ainsi qu'il se montre dans
une série de nouvelles nouvelles , dont quelques-unes
8ont connues en Firance. L'étude de Goêlhe y est visible,
et, en général, dans sa troisième manière, M. Tieck
apparaît comme un disciple de Goethe. C'est la même
clarté artistique, la même sérénité , le même calme et la
même Ironie. L'école des Schlegel n'avait pas réussi
jadis à attirer Goethe, nous voyons à présent cette école,
représentée par M. Loiûs Tieck, passer dans le camp de
Goethe. Ceci fait souvenir d'une légende musulmane.
Le prophète avait dit à la montagne : s Montagne , viens
â84f ŒUVRBS DB HENRI IIEIHK.
à moi. 0 Mais la montagne ne vint pas. Et, voyez-vous » un plus grand miracle s'accomplit : le prophète alla à la montagne.
M. Tîeck est né à Berlin, le 31 mai I773, Depuis une longue suite d'années, cet auteur s'est établi à Dresde, 011 il s'occupe particulièrement du tbéàtre; et lui qui dans ses écrits a sans cesse persiflé les conseillers auliques comme le type du ridicule, il est maintenant devenu conseiller aulique de S. M. le roi de Saxe, il faat C(5nvenir que le bon Dieu est un satirique encore plus grand que M. Tieck.
• Il s'est élevé aujourd'hui une singulière mésintelligence entre la raison et l'imagination de M. Tieck. La première, la raison de M. Tieck, est un honnête bourgeois bien sobre , qui honore l'économie et Tordre, et qui ne veut pas entendre parler d'enthousiasme ; mais l'autre, son imagination , est toujours cette femme chevaleresque aux plumes flottantes, et le faucon au poing* Ces deux créatures forment une curieuse union, et il est quelquefois affligeant de voir la pauvre noble dame forcée de servir son époux bourgeois dans son ménage, et d'aller dans sa boutique l'aider à vendre du beurre et du fromage. Mais quelquefois, la nuit, quand ïboDnêle homme ronfle paisiblement, la tête plongée dans son bonnet de coton, la noble dame se lève furtivement de son lit de misère conjugale, elle monte son blanc palefroi, et court chasser joyeusement, comme jadis, danslJ» forêt enchantée du romantisme.
DE LALLBHÀGRB. S85
Je ne saurais passer sous silence que la raison de M. Tîeck est devenue plus raidc que jamais dans ses dernières nouvelles, que son imagination fait de plus en plus pénitence pour son tempérament romantique, et que même, dans les nuits froides, elle reste, en bâillant avec satisfaction, dans la couche conjugale, où elle se rapproche presque avec amour de son maigre époux.
Cepebdant M. Tieck est toujours un grand poêle, car il peut créer des êtres animés, et de son cœur s'échappent des paroles qui ont le pouvoir d'agiter nos cœurs. Une nature molle, quelque chose d'indécis, d'incertain, wne faiblesse extrême, ce sont là les qualités qu'on ne troore pas seulement aujourd'hui, mais qu'on a toujours vantées en lui. Ce manque de force et de résolution se fait trop sentir dans tout ce qu'il fait et dans tout cô qu'A écrit. Il ne se montre jamais prime-sautier. Sa preniière manière ne le dénonce pas du tout; la seconde le présente comme un fidèle écuyer, portant Técu, la lance cl le heaume des Schlegelj et sa troisième manière indique un imitateur de Goethe. Ses critiques de théâtre qu'î) a rassemblées sous le titre de FeuilUê dramalur- 9i9^eSf sont encore ce qu'il a fait de plus original ; mais ce sont des critiques de théâtre.
Poar peindre tout à fait Hamlet comme un honi'me faible, Shakspeare le fait lier conversation avec des (comédiens, et apparaître comme un bon critique de théâtre.
M. Tieck ne s'est jamais soumis à une discipline sé^
vère. n n*a étudié que les langues modernes et les vieux documents de notre poésie teutonique. Il parait qu*il est resté toujours étranger aux études anciennes, comme un véritable romantique. Jamais il ne s*est occupé de philosophie; cette branche de savoir semble même lui répugner. Dans les champs de la science, M. Tieck n^a cueilli que des fleurs et des branches légères, pour régaler avec les premières le nez de ses amis, et avec les dernières le dos de ses adversaires. Ses écrits sont des bouquets ou des faisceaux de verges. Nulle part une gerbe avec des épis.
Après Goethe, c'est Cervantes que M. Tieck a le plus imité. L'ironie humoristique, je pourrais dire l'humeur ironique de ces deux écrivains, répand aussi son parfum dans les nouvelles qui appartiennent à la troisième manière de M. Tieck. L'ironie et VAumour y sont tellement fondues qu'elles sont une. Il est beaucoup question chez nous de cette ironie humoristique ; Técole de Goethe Fa prise comme une des plus grandes qualités du maître, et elle joue en ce moment un rôle important dans la littérature allemande. Mais elle n'est qu'un signa de notre servitude politique, et comme Cervantes, écrivant du temps de l'inquisition, dut chercher un refuge dans l'ironie de bonne humeur pour ne pas donner prise aux familiers du saint office , Goethe prit Thabitude de dire avec ce mémo ton d'ironie tout ce qu'il ne pouvait dire nettement, lui ministre d'État, lui courtisan. Goethe na jamais tu la vérité : seulement, quand il n'a pu la mon-
DE l'allbmagre. 287
im une, il l'a habillée dironie et d'humour. Les honnêtes Allemands ^ qui plient sous la censure et les en* trares de toute espèce, et qui ne peuvent cependant jamais renfermer leurs opinions, sont particulièrement réduits à la forme ironique et hnnaorislique. C'est le seul moyen d*évasioD qui reste encore à leur droiture, et dus cette forme leur honnêteté se montre encore de la Bttoière la plus touchante. Ceci me ramène de nouveau ï Hamlet, prince de Danemark. Hamlet est la plus hon« Dête peau de mortel qui soit au monde. Sa dissimulation œ sert qa*à cacher les dehors. U est fantasque, parce qo'iiD e^t fantasque choque moins l'étiquette de cour qn'ime franchise vigoureuse. Dans toutes ses saillies îraniqaes, il laisse toujours voir qu'il se manière à dessein; son opinion véritable se décèle dans tout ce qu*il At et ce qu'il fait, à tout homme qui s'entend à voir quelque chose, et même au roi à qui il ne peut dire ou* vertement la vérité (il est trop faible pour cela), mais ^iHiuel il ne prétend la cacher d'aucune façon. Hamlet est parfaitement loyal; l'homme le plus loyal pouvait teal^ : a Noos sommes tous des fotu'bes. » En jouant le foa il ne veut pas non plus nous tromper, il sent bien M-même qu'il est fou.
^^ encore à louer deux ouvrages de M. Tieck, par lesquels il s'est acquis tout particuSèrement des droits à l&f^ooonaissance du public allemand. Ce sont sa traduo- ^on d'one suite de drames anglais antérieurs à Shaks- V^j et sa traduction du Don Quixote.
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Parmi ces drames il en est quelques-uns qui portent le même nom et traitent le même sujet que des pièces de Shakspeare. Nous y trouvons encore la même intrigue, le même développement scénique, enRn toute h tragédie de Shakspeare, moins la poésie. Quelques commentateurs se sont imaginé que c'étaient les ébauches du grand poète, pour ainsi dire ses cartons draouH tiques, et, si je ne me trompe , M. Tieck lui-même a soutenu que le Roi Jean, qui fait partie de ces vieilles pièces, était un ouvrage de Shakspeare, par lequel il aurait préludé au grand chef-d'œuvre que nous coimaissons sous ce titre: mais c'est une erreur. Ces tragédies ne sont que les pièces surannées que nous savons avoir été refaites complètement ou en partie par Shakspeare, selon les besoins des directeurs de théâtre, qui lui ont payé douze à seize schellings pour un tel travail . C'était on pauvre an*angeur qui valait bien les plus superbes royautés littéraires d'aujourd'hui. L'autre grand poète, Migud Cervantes, ne jouait pas un r6le moins humble dans le monde réel. Ces deux hommes, l'auteur de HanUei el Fauteur de Don Quixote, sont les plus grands poètes qu'ait produits le temps moderne. Mais Cervantes, encore plus que le doux William , exerce sur moi un charme indéfinissable. Je l'aime jusqu'aux larmes* Cet aoDOur date de très-longtemps.
a La vie et les actions de l'ingénieux hidalgo dott Quixote de la Mancha, écrites par Miguel de Cervantes Saavedra. b C'est là le premier livre que j'ai lu, apr^
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avoir appris à prononcer assez couramment les letti-cj!. Je me ressouviens encore parfaitement de ce petit tempa où je m'échappais de bon matin de la maison paternelle et ou j'allais courir au jardin de la cour, pour lire, sans être troublé, le Don Quixote. C'était par une belle matinée de mai ; le printemps, qui commençait, brillait déjà dans une paisible aurore, et il se faisait louer par le rossignol , son doux flatteur, et celui-ci chantait ses louanges d'une voix si molle et si caressante, que les roses les plus pudiques ouvraient leurs boutons, et que les gazons amoureux et les rayons du soleil se donnaient de tendres et vifs baisers, et que les arbres et les fleurs frémissaient de ravissement. Moi, je m'assis sur un vieux banc de jHerre bordé de mousse, dans Fallée qu'on nom* mait TAUée des Soupirs, non loin du jet d'eau, et mon jeune cœur se réjouit des grandes aventures du hardi chevalier. Dans ma probité enfantine, je prenais tout au plus sérieux. De quelque manière que le pauvre héros At ballotté par le sort, je me disais qu'il devait en être ainsi, que c'était le lot des héros d'être honnis aussi bien que d'être battus , et cela m'affligeait fort. *J'étais ur enfant, et je ne connaissais pas l'ironie que Dieu a créârdans son univers, et que le grand poète a imitée dam le sien; et je pouvais répandre les larmes les plus amères quand le noble chevalier ne recueillait que de l'ingratitude et des horions pour sa grandeur d'âme, et comme, peu exercé dans la lecture,, je prononc^iis chaque mot à haute voix, les oiseaux et les arbres poii- I. n
yaient m'entendre. Comme moi, ces innocents êtres de Ja nature n'entendaient rien à Tironie, eux aussi prenaient tout au sérieux y et ils pleuraient des douleurs du pauvre chevalier. Je crus du moins voir gémir un vieux chêne, et le grave jet d'eau secouer plus violemment sa barbe ondoyante pour gémir sur la dureté des hommes. Nous trouvâmes que Thérolsme du chevalier ne méritait pas moins d'admiration quand le lion, peo en train de combattre, lui tounia le dos, et que ses actions étaient d'autant plus glorieuses et méritoires, que son corps était chélif et desséché , que Tarmure qui le protégeait était vermoulue, et que la rosse qui le portait était décharnée. Nous méprisâmes la basse populace qui -attaquait lâchement le héros à coups de bâton, mais plus encore la haute populace, qui, parée d'habits de soie, de belles phrases distinguées et d'un titre ducal, se moquait d'un liomme qui la surpassait tant en noblesse et en esprit. Le chevalier de Dulcinée s'élevait de plus en plus dans mon estime, et il gagnait de plus en .plus mon affection â mesure que je lisais dans ce livre merveilleux, ce qui arriva tous les jours dans ce jardîQ jusqu'à la fin de l'automne, où j'atteignis la fin de l'histoire; mais jamais je n'oublierai le jour où je lus le récit de ce malheureux combat où le chevalier fut si tristement vaincu.
Tétait un triste jour : de laids nuages gris couvraient un ciel gris; les feuilles jaunies se détachaient douloureusement de& arbres; de lourdes larmes de pluie étaient
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suspendues aux dernières fleurs, qui inclinaient méiaucoliquement leurs létes mourantes. Les rossignols avaient depuis longtemps cessé dexbanter; Timage de la décadence de toutes choses m'environnait de toutes parts, et mon cœur faillit se briser lorsque je lus comment .le noble chevalier se trouva étendu tout poudreux et tout meurtri sur le sol, et comme sans lever sa visière, élevant vers son vainqueur une voix creuse et affaiblie qui semblait sortir du fond d'une tombe, il lui dit : c Dulcinée est la plus belle dame de runivers, et moi le plus malheureux des chevaliers du monde entier; mais il ne convient pas que ma faiblesse me fasse nier cette vérité... Percez^moi de votre lance, chevalier 1 n . Hélas! cet éclatant paladin du croissant d'argent, qui vamquit le plus vaillant et le plus noble des chevalierSi c'était un barbier déguisé.
Je crus que je ne me consolerais jamais ; mais le temps console de tout.
Revenons à M« Tieck. Sa traduction loi a parfaitement réussi. Personne n'a mieux comprb la folle grandezza de l'ingénieux hidalgo de la Mancha ; personne ne Ta si Bdèleraent rendue que notre excellent Tieck. Ce livre se fait lire en allemand comme dans l'original ; et avec Hamkt et Faust ^ c'est peut-être la poésie favorite dea Allemands. C'est que , dans ces deux étonnants et pro< fonds ouvrages, comme dans le Don Quixoie^ nous avons retrouvé la tragédie do notre propre néant. Les jeunes gens allemands aiment Hamlei, parce qu'ils
sentent « que le temps est sorti de ses gonds. » Ils sonpirent également de ce qu'ils sont appelés à le rétablir; ils sentent en même temps leur incroyable faiblesse, et déclament sur a être ou n'être pas. > Les hommes mûrs aiment au contraire davantage le Faust. La disposition de leur âme les entraîne vers ce hardi investigateur, qui forme un pacte avec le monde des esprits et ne craint pas le diable. Mais ceux qui ont reconnu que tout est vanité, que tous les efforts humains sont vains, préfèrent le roman de Cervantes; ils y voient un persiflage de tout enthousiasme, et tous nos chevaliers actuels qui combattent pour une idée leur semblent autant de Don Quixote. Miguel de Cervantes a-t-il soupçonné Tapplication qu'un temps moderne ferait de son ouvrage ? a-t-il réellement parodié l'enthousiasme idéal dans son long et sec chevalier, et la raison positive dans son épais écuyer? Toujours estait que la dernière joue le r6le le plus ridicule , car la raison , avec tous ses proverbes sensés et usuels, n*est pas moins forcée de trotter « sur un Ane paisible, derrière l'enthousiasme; en dépit de ses meilleures vues , elle et son âne ne sont pas moins forcés de partager toutes les disgrâces qui arrivent si fréquemment au noble chevalier et à sa noble Rossinante : car Feuthousiasme idéal est une nature si puissamment entraînante, que la positive raison, avec ses ânes, est toujours involontairement forcée de le suivre.
Ou bien le profond penseur espagnol a-t-il voulu pins vivement persiflor la nature humaine ? a-t-il reprëseof^
DE l'alleiiacxb. 293
notre ftnie soiis la forme de don Quixote, et notre corps 8oas la forme de Sancho Pança T Cette longue histoire serait alors an grand niystère où la question de Tesprit et de la matière sérail discutée dans sa plus affreuse vérité. Tout ce que je vois dans ce livre , c'est que le ptnvre matériel Sancho souffre beaucoup pour les don* quixoterîes spiritoalistes ; il reçoit sans cesse des coups igoobies pour les plus nobles vues de son maître , et il est [dus intelligent que lui , car il sait que les coups sont très-Iàcheux et les alla podrida très-agréables. Vraiment le corps semble souvent plus clairvoyant que l'esprit^ et rhomme pense souvent mieux avec son dos et son estomac qu'avec sa tête.
Mais si le vieux Cervantes n'a voulu peindre dans son Dan Quixoie que les fous qui se sont imaginé de restaurer un passé éteint, et particulièrement la chevalerie du moyen ftge^ ce serait une ironie du hasard que l'école des Schlegel nous eût donné la meilleure traduction d*an livre qui est le plus réjouissant miroir de sa propre folie.
Parmi toutes les folies de Fécole romantique en Ailenmgne, la constance avec laquelle on loua et vanta Jacob Bo^hm, le cordonnier de Vôrlitz, mérite une mention particulière. Ce nom était conmie le schiboletk de ces gens-là. Quand ils prononçaient le nom de Jacob Boehm , ils faisaient leurs plus sérieuses grimaces. Je ne pourrais dire si ce singulier cordonnier fut un philosophe aussi distingué que beaucoup de mystiques allemands rassurent y car je n*ai jamais rien lu de lui ; mais je suis persuadé qu'il ne faisait pas d'aussi bonnes bottes que M. Sakoski. En général , les cordonniers jouent un certain rôle dans notre littérature , et Hans Sachs , un cordonnier qui vivait en 1454 à Nuremberg , est regardé, par Técole romantique, comme un de nos meilleurs poëtes. Celui-là 9 je Fai lu^ et je dois avouer que je doute que M. Sakoski ait jamais fait d'aussi bons vers que notre vieux et laborieux Hans Sachs.
J'ai encore à indiquer l'influence de M. Joseph Schelling sur l'école romantique. Il résidait alors à Jéna, qui était le quartier général de l'école. M. J. Schelling , ce que le public ignore , a aussi écrit des poésies sous le
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oom de Bonaventora ; entre autres une pièce intitulée : les Dernières paroles du pasteur de Droniheim. Cette pèce n'est pas mal; elle est mystérieuse , sinistre et saisissante. C'est l'histoire d'un ministre protestant qui est' enlevé à minuit de chez lui par des cavaliers masqués; il estconduity les yeux bandés, dans une vieille église, oii 00 lui commande de donner la bénédiction nuptiale à deux jeunes gens qui sont agenouillés devant Fautel. La fiancée est d'une rare beauté, mais triste et pâle comme la mort. Aussi, à peine la cérémonie est-elle finie que les cavaliers masqués lui tranchent la tète. Le pasteur est reconduit chez lui après avoir prêté serment de ne jamais dévoiler ce qu'il a vu \ aussi n'a*t-il divulgué ce secret qu'à son lit de mort.
J'ai déjà parlé de l'importance philosophique de M. Schelling; j'ai montré sa splendeur d'autrefois, et j'avais, hélas ! k rapporter aussi son état actuel, sa déplorable aUiance avec le parti du passée la déchéance de cette royauté philosophique.
La haine et l'envie ont causé la chute des anges, et il est malheureusement trop certain que le dépit de voir Hegel grandir toujours en considération a conduit le pauvre H. Schelling où nous le voyons maintenant, c'esi^-dire dans les rets de cette triste propagande dont le quartier général est à Munich. M. Schelling a trahi la philosophie et Ta livrée à la religion. Tous les témoignages s'accordent là-dessus, et on pouvait prévoir depuis longtemps qu'il en viendrait là. J*avais souvent
entendu, de la bouche de quelques puissants de Munich, ces mémorables paroles : a II faut allier la foi au savoir. > Cette phrase était innocente comme la fleuri mais sous la fleur se cachait le serpent. Maintenant je sais ce que vous avez voulut M. Scbelling est aujourd'hui contraint d'employer toutes les forces de son esprit à soutenir la religion, et tout ce qu'il nous enseigne sous le nom de philosophie n'est rien autre chose qu'une justi6catioa de la foi. En même temps on spéculait sur l'avantage secondaire d'attirer à Munich, à Faide de ce nom célèbre^ une jeunesse avide des leçons de la sagesse, et de lui glisser plus facilement le mensonge jésuitique sous le manteau de la philosophie. Cette jeunesse s'agenouille pieusement devant rhomme qu'elle regarde conune le grand prêtre de la vérité, et elle reçoit sans défiance, doses mains, une hostie empoisonnée !
Parmi les disciples de M. Schelling, l'Allemagne nomme avec beaucoup de louanges M. Steffens, qui professe en ce moment la philosophie à Berlin. Il vivait à Jéna, lorsque les Schlegel y faisaient leurs mani-gances , et son nom se trouve souvent dans les fastes de l'école romantique. Plus tard il a écrit aussi quelques nouvelles, où l'on trouve beaucoup de sens et peu de poésie. Ses ouvrages scientifiques sont plus importants^ particulièrement son Anthropologie, qui est remplie d'idées originales. Sous ce rapport, on lui a rendu moins de justice qu'il ne mérite. D'autres ont eu l'art de travailler SCS idées, et de les livrer au public comme les
leurs. H. Steffeus a^ plus qu'un autre, droit de se I^aindre du déloumement de ses idées; mais, parmi ses idéesy il en est une que personne ne s*est appropriée, et G*est son idée principale. Cette précieuse idée est que Henri Steffens, né le 3 mai i 773, à Stavanger, en Norvège ^ est aujourd'hui le plus grand homme de son siècle.
Dans ces derniers temps, cet homme est tombé dans les mains des piétistes, et sa philosophie n'est plus qu'un piétisme pleureur et à Teau tiède.
M. Joseph Goerres est un esprit semblable. J'ai déjà parlé plusieurs fois de lui. Il appartient à l'école do M. Schelling. On le connaît, en Allemagne, sous le nom du quatrième allié. C'est ainsi que le nomma, en 18U, un journaliste français^ lorsque, sur Tordre de la saintealliance, il prêchait une haine violente contre la France. M. Goerres a vécu sur ce compliment jusqu'à ce jour. Mais, en effet^ personne ne savait si puissamment animer ses compatriotes de haine contre les Français, à Taide de nos souvenirs nationaux; et le journal qu'il écrivit dans cette vue, intitulé le Mercure du Rhin, est plein de formules d'évocation qui auraient encore une grande influence si la guerre s'allumait de nouveau. Depuis, M. Goerres tomba presque dans Toubli. Les princes, n'ayant plus besoin de lui, l'envoyèrent promener; et, lorsqu'il se mit à gronder^ ils le persécutèrent. On agit avec lui comme les Espagnols de Cuba qui, dans les guerres avec les Indiens, avaient dressé leurs grands
chiens à déchirer les sauvages; mais lorsque la gueiie fut finie, et que les chiens^ ayant pris goût au sang hômain, commencèrent à mordre leurs maîtres aux jambes, ceux-ci furent obligés de se débarrasser violemment de ces dogues sanguinaires. Quand M. Goerres , délaissé par les princes, n'eut plus rien à mettre sous la dent, il se jeta dans les bras des jésuites. Il les sert encore à cette heure, et il est un des principaux soutiens de la propagande de Munich. Je le vis là, il y a plusieurs années ; je le vis dans tout l'éclat de son abaissement. Il faisait des lectures sur Thistoire universelle devant dd auditoire qui était principalement composé de séminaristes ; et il en était arrivé à la chute de Thomme et an péché originel: Quelle affreuse destinée est celle des ennemis de la France ! Le quatrième allié est condamné à réciter, tout le long de Tannée, à des séminariste^ l'histoire du péché originel I Dans le débit de cet homme, comme dans ses livres, régnaient la plus grande confusion, le plus grand désordre de langage et d'idées, êl ce n'est pas sans raison qu'on l'a souvent comparé à la tour de Babel. Il ressemble véritablement à une toar immense, où cent mille pensées fermenteraient, jailli' raient^ s'interpelleraient, se querelleraient, sans que l'une pût jamais comprendre l'autre. Quelquefois le tapage semblait s'apaiser un moment dans sa tête , et il parlait alors longuement, lentement et ennuyeusemen^ et de ses lèvres mécontentes tombaient des paroles monotones, comme des gouttes de pluie d'une gouttière *
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plomb. Quand quelquefois la vieille sauvagerie démagogique se réveillait en lui, et contrastait d'une manière repoussante avec ses humbles phrases d^humilité monacale; quand il pérorait d'un ton de charité chrétienne^ tout en sautant de côté et d'autre d'un air de rage et dé férocité, alors on croyait voir dans cette chaire une hyène tonsurée s'agitant dans une cage.
M. Goerres est né à Coblentz, le 25 janvier 1776.
Je demande la permission de ne pas toucher aux autres particularités de sa vie^ ainsi qu*à celles de son maître et d'un grand nombre de ses compagnons d*école. Déjà, dans le jugement des deux Scblegel^ j*ai peut-être dépassé les bornes de la critique -, mais hélas ! il est bien douloureux de contempler de près les astres de notre littérature é Les étoiles du ciel ne nous apparaissent peutélre si belles et si pures que parce qu'elles sont éloignées^ et que nous ignorons leur vie privée. Il y a certainement là haut des étoiles qui mendient et des étoiles qui trom-* pent^ des étoiles hypocrites et des étoiles qui sont forcées de faire toutes sortes de bassesses, des étoiles qui flattent leurs ennemis, et, ce qui est encore plus triste» qui flattent leurs amis, comme nous faisons ici-bas. Les tomètes qu'on voit quelquefois errer dans l'espace, les cheveux étincelants et épars, comme des ménades cé« lestes, ce sont peut-être des étoiles libertines qui se retirent ensuite avec repentir dans un coin obscur du ciel| éthaîsseni le soleil.
Je n'ai parlé ici que des deux disciples de M. Schelling
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qui se sont distingués dans ce mouvemeut du romantisme ; mais ce ne sont nullement les lêtes les plus éminentes de l'école du ci-devant Schelling. Pour écarter toute erreur, il me faut indiquer, en passant, que MM. Oken et François Baader sont supérieurs à tous leurs condisciples vivants. Le premier, Tiliustre Oken, est resté fidèle à la doctrine primitive de son maître ; l'autre, M. Baader, a malheureusement trop donné dans le mysticisme ; mais je doute qu'il se soit profondément abîmé dans l'intrigue ultraraontaine , comme on le prétend, n se tient encore un peu séparé de cette pieuse confrérie de Munich, qui s'est proposé de sauver la religion par la philosophie.
Tout comme jadis, les philosophes de l'école d'Alexandrie employaient toute leur sagacité à préserver d'une ruine totale, par leurs déductions allégoriques, le culte chancelant de Jupiter, ainsi nos philosophes allemands tentent quelque chose de semblable pour notre religion moderne. Il nous semble peu nécessaire de rechercher si ces philosophes ont un but intéressé ou désintéressé ; mais, en les voyant liés avec le parti des prêtres, dont les intérêts matériels reposent sur la religion, nous les nommerons jésuites. Cependant ils ne doivent pas espérer que nous les confondrons avec les anciens jésuites : ceux-là étaient de gràhds et puissants esprits, pleins de sagesse, de force, de volonté. Et vous, faibles que vous êtes, vous pensez que vous triompherez des obstacles qui ont fait trébucher ces noirs géants I Jamais l'esprit
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hamain n'a trouvé de plus hautes combinaisons qucccll(*s à Taide desquelles les anciens jésuites ont cherché à sou* tenir le catholicisme. Ils ne purent réussir, parce qu'ils étaient animés de zèle, non pas pour le catholicisme lui-même^ mais pour sa conservjEition. Quant à la religion en elle-même^ ils y tenaient fort peu : aussi profanaientils souvent le principe catholique pour assurer sa domination : ils s'entendaient dans Toccasion avec les païens, avec les puissants de la terre; ils servaient leurs goûts et leurs vices ; ils se faisaient assassins et marchands ; et là où. il était besoin, ils se montraient même athées. Mais c'est en vain que leurs confesseurs accordèrent les plus joyeuses absolutions, et que leurs casuistes se mirent à Tœuvre pour innocenter chaque faute et chaque crime; en vain luttèrent-ils avec les laïques dans les arts et dans les sciences pour en faire des moyens de succès, leur impuissance se révéla visiblement. Us se montrélent jaloux de tous les grands savants et de tous les artistes habiles, et ne purent rien créer ni rien produire de sublime. Us ont composé des hymnes pieux et construit desdAmes; mais, dans leurs poésies, gémit l'obéissance tremblante devant les chefs de Tordre ; et, dans leurs édifices on reconnaît un esprit inquiet de servitude; leurs pierres semblent avoir la docilité et la souplesse de ceux qui les ont assemblées. M. Barrault disait un jour avec raison : a Leî jésuites> ne pouvant élever la terre jusqu'au ciel, ont abaissé le ciel jusqu'à la terre. » Tous bars efforts et tous -leurs travaux furent sans fruit : la
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vérité ne peut naître du mensonge, et Dieu ne saurait être sauvé par le démon.
Laissons les jésuites reposer dans leurs lombes, et haussons les épaules avec pitié à la vue des jésuites nouveaux. Ceux-là sont morts, et ceux-ci ne sont que les vers qui s*échappent en rampant de leurs cadavres. Os ressemblent aussi peu aux anciens jésuites, que M. Schel* ling d'aujourd'hui ressemble au Schelling d'autrefois.
J'ai eu peu d'indications à donner sur les rapports de M. Schelling avec l'école romantique. Son influence a été presque entièrement personnelle; mais il faut dire aussi que l'élan imprimé par sa philosophie donna de {dus vives idées aux poètes, et les porta à jeter un coup d'osil plus profond sur la nature. Quelques-uns se plongèrent dans cette contemplation avec toutes les forces de leur ftme; d'autres retinrent quelques formules d'enchantement, à l'aide desquelles on pouvait faire sortir de la nature des sentiments et un langage plus humains qu'on ne l'avait fait jusqu'alors. Les premiers de ces poètes lurent les mystiques proprement dits, Bssei sent* blables, sous beaucoup de rapports, aux religionnaires de rinde, qui s'inspirent de la nature et s'identifient avec elle. Les autres étaient plutôt des conjureurs qui appellent à volonté les malins esprits ; ils ressemblaient aux sorciers arabes qui donnent la vie aux pierres et pétrifient les êtres animés. .
Novalis appartenait tout particulièrement ft la pre* mière de ces deux classes, et Hoffmann tenait essentiel-
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iement de la seconde. Novalis voyait partout des miracles, et de gracieux miracles ; il surprenait le lan* gage des fleurs, il savait le secret de diaque jeune rose, il s*identifiait parfaitement avec toute la nature; et, tesqae vint Tantomne et que les feuilles tombèrent , il mourut. Hoffmann, au contraire, ne voyait partout que des spectres; ils lui faisaient des grimaces da fond de chaque théière chinoise et de dessous chaque perruque deBerlin; o*était un enchanteur qui changeait les hommes en béies , et ces hètes en conseillers auliques prussiens et en conseillers des finances. Il savait évoquer les morts et les ftire sortir du tombeau; mais la vie le repoussait tomme mie triste apparition. Il le sentit lui-même; il sentit qu'il était devenu un fantôme : la nature entière loi sembla un miroir trouble et mal taillé, dans lequel il se voyait partagé en mille fragments, à travers un nuage, défait comme un visage de mort , et ses ouvrages ne furent autre chose qu*un effroyable cri d'arigoisse en vingt volumes. Hoffmann n'appartient pas à Técole romantique, n ne fut pas en contact avec les Schlegel et encore moins avec leurs tendances. Je ne le mentionne ici que par opposition à Novalis qui était tout à fait un poète de eetle école. Ce dernier est moins connu ici que Hoffmann, que Loève-Veimars et Eugène Renduel ont mené par la main devant le public français, et qu*ils ont fait parvenir en France à une immense réputation. Chez nous, en Allemagne, Hoffmann n^est nullement en vogue aujourd'hui; mais il Ta été autrefois. Dans son temps, il fut
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beaucoup lu , mais seulement par les personnes dont les nerfs étaient trop vigoureux ou trop faibles pour être affectés par de doux accords. Les véritables penseurs et les natures poétiqlies ne voulurent pas entendre parler de lui. Cependant ^ il faut en convenir, comme poète 9 Hoffmann est beaucoup plus considérable qae Novalis. Le dernier, avec ses images idéales, flotte toujours dans les nuage$, tandis que Hoffmann, avec ses masques bizarres, se cramponne toujours à la réalité. Gomme le géant Antée devenait plus vigoureux et invincible quand il touchait du pied la terre, sa mèrej tandis qu'il perdait ses forces quand Hercule le soulevait en l'air, ainsi le poète est puissant tant qu'il n'abandonne pas le terrain de la réalité , et devient faible dès qu'il s'élève en rêvant dans l'espace.
La grande ressemblance qui existe entre ces deux poètes, c'est que leur poésie est une maladie. Aussi a4-on dit qu'il appartient plus aux médecins qu'aux critiques de juger leurs écrits. La nuance rose qui domine dans les écrits de Novalis n^'est pas la couleur de la santé, mais l'éclat menteur de la phthisie; et la teinte de pourpre qui anime les contes fantastiques d'Hoffmann n'est pas la flanmie du génie , mais bien le feu de la fièvre.
Mais avons-nous bien le droit de faire de teUes car tiques, nous qui ne sommes pas comblés d'un excès de santé? Et maintenant surtout lorsque la littérature ressemble à un vaste lazaret ? A moins que la poésie ne
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soit elle-même une maladie , comme la perle qui n'est qu'une infirmité dont souffre le pauvre animal nommé rhuttre.
Novalis naquit^ en 1772 /le 2 mai 3 il mourut à vingtneuf ans. Son véritable nom était Hardenberg. Il aima une jeune dame qui était attemte de phthisie , et qui mourut de ce mal. Cette triste histoire plane sur tout ce qu'il écrit; sa vie ne fut plus qu'une rêveuse agonie ^ et fl mourut lai-même, en 1801 y d'une maladie de poitrine^ avant d'avoir achevé son roman. Ce roman , tel qu'il est resté, n*e8t qu'un fragment d'un grand poème allégorique qui devait , comme la Divine Comédie du Dante, célébrer toutes les choses du ciel et de la terre. Henri de Ofterdingen , célèbre poète , est le héros de ce roman. Nous le voyons jeune homme, à Ëisenach , charmante petite ville située au pied de cette vieille Wartbourg oh se sont accomplies les plus grandes choses , mais aussi les plus stupides , où Luther a traduit sa Bible y et où quelques imbéciles teutomanes ont brûlé le Gode de gendarmerie du sieur Kamptz. Dans ce chfttean eut aussi lieu jadis la fameuse lutte des. chanteurs où, entre autres poètes, Henri de Ofterdingen soutint, contre Klingsohr de Hongrie, ce dangereux combat poétique dont le chevalier de Manesse nous a conservé le souvenir dans sa collection d'antiquités. Le bourreau devait faire tomber la tête du vaincu, et le landgrave de Thuringe était juge du camp. Le château de la Wart* bourg, le théâtre de la renommée de Henri de Ofterdin-
gen , s'élève majestueusement sur son berceau , et le début du roman de Novalis nous montre son héros à Eisenachy danslamaisou paternelle. Les vieux parents sont déjà couchés, et dorment; Thorloge rustique fait entendre son tic-tac monotone; le vent siffle à travers les petites fenêtres rondes, et la chambre s'éclaire de temps en temps des rayons de la lune.
a Le jeune homme s'agitait péniblement sur sa couche, songeant à l'étranger et à ses récits. Ce ne soot pas ses trésors qui ont éveillé dans mon âme de si a^ dents désirs , se disait-il ; loin de moi Tavidité et Tavarice 1 mais je brûle de voir cette fleur d'azur dont il m*a parlé. Elle occupe sans relâche toute ma pensée, et je ne puis rêver à autre chose. Jamais je n'éprouvai une semblable sensation; il me semble que jusqu'à ce jour ma vie ait été un rêve, et que je me sois endçnni dsm un autre monde, et qu'à cette heure je me réveille* Dans le monde où je vis d'ordinaire , qui se serait oo* cupé d'une fleur? qui a jamais entendu dire qu'une fleur ait inspiré uûe si vive passion T s
Henri de Ofterdingen débute par ces paroles, et dans tout ce roman respire le parfum et brille l'éclat de la fleur d'azur. Il est singulièrement remarquable que les personnages les plus fabuleux de ce livre aient pour nous un air de connaissance et de parenté; il semble que nous les ayons vus ailleurs, et qu'ils aient vécd familièrement avec nous en des temps reculés. On sent se réveiller de vieux souvenirs ; Sophie elle-même pof^^
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un visage qui nous est connu , et nous retrouvons à certaines pages de grandes allées de bouleaux où nous nous sommes promenés et où nous avons devisé avec elle. Mais toutes ces choses sont vues à une faible lueur de crépuscule; c'est un songe à demi oublié.
La muse de Novalis était une fille blanche et élancée, aux yeux bleus et sérieux, aux cheveux blonds dorés, aux lèvres riantes, et avec un petit signe maternel, couleur de fraise, sur le côté gauche du menton. CVst que je me représente comme la muse de la poésie de Novalis la jeune fille même qui me fit connaître Novalis, et dans les belles mains de qui je trouvai le livre de maroquin rouge à tranches dorées qui renfermait le roman de Ofterdingen. Elle portait toujours une robe bleue, et elle se nommait Sophie. Elle vivait à quelques lieues de Goettingue, chez sa sœur, qui était maîtresse de poste , grosse femme joviale, aux joues vermeilles et au sein prépondérant, que les raides dentelles dont il était garni feisaient ressembler à une forteresse, mais cette forteresse était imprenable \ car cette femme était un Gibraltar de la vertu. C'était une femme active, toute pratique, toute ménagère , et cependant tou^ ses plaisirs consistaient à lire les romans d^Hoffmann. Dans Hoffmann elle trouvait rhomme qui s'entendait à secouer sa rude nature, et à lui imprimer d'agréables mouvements. Quant à sa pftle et tendre sœur, la vue seule d'un livre d'Hoffmann
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lui causait une impression désagréable; et si elle en touchait un par méprise ^ elle se retirait en elle-même involontairement. Elle était délicate comme une sensitive, et ses paroles étaient si parfumées, ^i harmonieuses! Quand on les mettait ensemble, elles devenaient tout naturellement des vers. J'ai noté plusieurs choses qu'elle m'a dites : ce sont de singulières poésies tout à fait à la manière de Novalis , mais encore plus spiritualisées et plus éclatantes. Une de ces poésies, qu^elle me disait lorsque je lui fis mes adieux en partant pour ritalie , m'est particulièrement chère. Une nuit d'automne , dans un jardin où une fête s'était terminée par une illumination , on entend un colloque entre le dernier lampion , la dernière rose et un cygne sauvage. Les brouillards du matin s'élèvent , la dernière lampe s'éteint, la rose s'effeuille, et le cygne, ouvrant ses ailes blanches, s'envole vers le sud.
Dans le pays d'Hanovre , il se trouve en effet beaucoup de cygnes sauvages qui partent dans Tautomoe pour les contrées méridionales , et qui nous reviennent dans la saison chaude. Ils passent sans doute Thiver dans le pays d'Afrique; car nous trouvâmes une fois, dans le sein d'un cygne mert, une flèche que le professeur Blumenbach reconnut pour une arme africaine. Le pauvre oiseau était revenu, la flèche dans sa poitrine, à son nid du Nord pour y mourir. Maint autre cygo^ n'a peut-être pas eu la force d'accomplir son voyage;
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et il est peut-être resté à languir dans un désert de sable brûlant, ou bien est^l perché en ce momeni , avec ses ailes affaiblies^ sur quelque pyramide égyptienne, jetant des regards douloureux du côté du Nord, vers sa fraîche retraite d'été, dans le pays d'Hanovre.
Lorsque, vers la fin de l'automne de i828, je revins du sud (et moi aussi , la flèche brûlante dans le sein ), ma route me conduisit dans les environs de Goettingue, et je m*arrétai , pour changer de chevaux , chez ma grosse amie , la maltresse de poste. Je ne Favais pas vue depuis plus d*une année, et la bonne femme me parut très^hangée. Sa gorge ressemblait toujours à une place forte , mais à une place saccagée. Les bastions étaient rasés; les deux tours principales n'étaient plus que des ruines chancelantes; nulle sentinelle ne gardait le rempart, et la citadelle, le cœur, était brisée. Ainsi que me le dit le postilion Piper, elle avait même perdu son goût pour les romans d'Hoffmann , mais elle n*en buvait que plus de brandevin avant de se coucher. Cela était aussi plus simple, car ces braves gens trouvaient le brandevin dans leur logis , tandis qu'ils étaient obli* gés d*aller chercher les romans d'Hoffmann à quatre heures de chemin de là , dans le cabinet de lecture de Dauerlich , à Goettingue. Le postillon Piper était un petit homme aigre et raccourci comme s'il avait bu du vinaigre. Lorsque je m'informai à lui de la sœur de la matlresse de poste , il me répondit : a Mademoiselle
Sophie mourra bieutôt, et elle est déjà un ange, s Quelle admirable créature que celle dont l'aigre postillon Piper me disait : a C^est un ange !» et il parlait ainsi en eognant les volailles de la cour avec ses gros pieds armés de grosses bottes. La maison de poste , autrefois si riante et si blanche, était changée comme l'hôtesse; elle était devenue d'une teinte jaune maladive , et les murailles elles-mêmes avaient de profondes rides. Dans la cour étaient étendues -des voitures brisées , et sur un bâton était suspendu, pour sécher, un manteau de postillon de couleur écariate, humide et déchiré. Mademoiselle Sophie était à la fenêtre et lisait; et lorsque je montai vers elle, je retrouvai dans ses mains le volume de maroquin rouge à tranches dorées, le roman d*Ofterdingen de Novalis. Elle avait toujours lu et sans cesse dans ce livre : aussi elle ressemblait à une ombre. Sa beauté était toute céleste, et sa vue excitait une douc-e douleur. Je pris ses deux mains pfties et amaigries dans les miennes, et je lui demandai : a Mademoiselle Sophie, comment vous portez-vous? — Je suis bien, répondit-elle, et bientôt je serai mieux encore ! s Et elle me montra par la fenêtre, dans le nouveau cimetière, un petit monticule peu éloigné de la maison. Sur celte éminence chenue s'élevait un petit peuplier mince et desséché; on n'y voyait que quelques feuilles qui tremblo* taient au souffle du vent d'automne. Ce n'était pas un arbre : c'était le fantôme d'un arbre.
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Soas ce peuplier repose maintenant mademoiselle Sophie, et le souvenir qu'elle m'a laissé ^ le livre de maroquin rouge aux tranches dorées où se trouve le loaum de Henri d'Ofterdingen de Novalis, est placé en ce moment sur ma table , et je m*en suis servi pour composer ces pages.
Connaissez-vous la Chine , la patrie du dragon volant et des théières de porcelaine? Tout le pays est un cabinet de raretés , environné d'une immense «t inlerminable muraille et de cent mille sentinelles tarlares. Hais les oiseaux et les pensées des savants de TEurope voleut par delà, et lorsqu'ils ont tout vu à satiété, ils reviennent nous conter des merveilles de cette curieuse contrée et de ce curieux peuple. La nature avec ses apparitions grêles et contournées , ses fleurs gigantesquement fantasques, ses arbres nains, ses montagnes découpées, ses fruits voluptueusement baroques , ses oiseaux parcs et bariolés, est là-bas une caricature aussi fabuleuse que rbomme avec sa télé pointue et couronnée d'une flamme chevelue^ ses révérences, ses ongles démesurés^ sa vieille et intelligente gravité, et sa langue enfantine composée de monosyllabes. En ce pays , la nature et rhomme ne peuvent se regarder sans rire. Mais ils ne rient pas hautement , parce qu'ils sont tous deux trop civilisés et trop polis, et pour se contenir ils font les grimaces les plus bizarres. Là , on ne trouve ni ombre ni perspective , et sur les maisons aux mille couleurs
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s*élèvent i'im sur Tantre des toits tendus comme des paraplniesy garnis de cloches de métal retentissant , de sorte que le vent lui-même produit un son comique et devient ridicule en passant en ce lieu.
Dans une de ces musons à clochettes, demeurait jadis une princesse dont les petits pieds étaient encore plus petits que les pieds des autres Chinoises, dont les petits yeux obliques étaient encore plus doux et plus rêveurs que les petits yeux obliques des autres dames de Tempire céleste , et dont le petit cœur palpitant renfermait l'humeur la plus folle et les caprices les plus désordonnés. Sa joie la plus grande était de pouvoir déchirer les plus somptueuses étoffes d*or et de soie. Quand elle les entendait gémir et craquer sous ses doigts , elle se pftmaitde ravissement. Enthi, quand elle eut sacrifié toute sa fortune à ce goût , lorsqu'elle eut déchiré tous ses biens et ses domaines, elle fut déclarée^ de Tavisde ' tous les mandarins^ incapable de se gouverner, reconnue pour une insensée incurable, et renfermée dans une tour ronde.
Cette princesse chinoise , le caprice personnifié , est en même temps la personnification de la muse d'un poète allemand dont on ne saurait se dispenser de parler dans une histoire de la poésie romantique. C'est la muse qui nous sourit d^un air si égaré du fond des poésies de M. Clément Brentano. Elle décUre les plus brillantes étoffes de satin , les brocards d'or les plus éclatants , et son aimable esprit de destruction , sa joyousc et floris-
santé folie remplissent l'àme d'un ravissement funeste et d'une gaillarde angoisse. Depuis quinze ans^ M^ Brentano vit éloigné du monde et dans la réclusion, muré en quelque sorte dans son catholicisme; il ne lui restait plus rien de précieux à déchirer ! Il a même, dit*0D, déchiré les cœurs qui Faimaient, et chacun de ses amis se plaint de quelque folle injure; maia c'est particulièrement sur lui-môme et sur son talent poétique qu'il a exercé son humeur destructive.
J'appelle surtout l'attention sur une comédie de oe poète intitulée Ponce de Léon. Il n'est rien au monde de plus en lambeaux que cet ouvrage, autant sous le rapport des pensées que sous le rapport du langage. Mais tous ces lambeaux vivent et s'agitent joyeusement: on croit assister à un bal masqué de paroles ^ d'images. Tout cela bourdonne dans un charmant désordre 9 et la démence qui domine produit seule uœ certaine unité. De fous calembours courent dans toute la pièce comme de souples arlequins, et frappent de tous côtés de leurs battes légères. Quelquefois s'avance une idée sérieuse « mais elle trébuche comme le Doiio^ bolonais. De grandes phrases blafardes s'allongeot comme un blanc pierrot avec ses manches pendantes et ses immenses boutons ; on voit sautiller de petites épigrammes courbées, à courtes jambes, informes et boujQTonnes comme Polichinelle; des sentiments tendres voltigent çà et là comme d'agaçantes Ck>lombine8;et tout danse , pirouette et s'élance et cliquette avec u^
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incroyable gaieté y que domine le son retentissant des trompettes de l'esprit de destruction.
. rieuTTe la plus remarquable de ce poète est une tragédie : la Fondation de Prague. U s'y trouve des scènes oii l'on se sent saisi de l'effroi mystérieux que causent les légendes séculaires. On entend frémir les sombres forâts de la Bohème y que parcourent encore les colériques divinités des Slaves ; on entend le gazouillement des rossignols païens ; mais la cime des arbres est déjà éclairée par la douce aurore du christianisme. M. Brentmo a écrit aussi quelques bons récits, entre autres THietoire du brave Gaspard et de la belle Nanette. Lorsque la belle Nanette était encore un enfant, et comme elle était allée , avec sa grand*mère , chez le bourreau , pour lui acheter, comme fait le bas peuple en Allemagne , quelques drogues efficaces, tout à coup quelque chose remua dans l'armoire devant laquelle se trouvait la belle Nanette^ et Tenfant s'écria avec effroi : < Uae souris ! une souris 1 » Mais le bourreau s'effraya encore davantage, devint triste comme un mort et dit à la grand'mère : o Ma chère femme , dans cette armoire est suspendu le sabre avec lequel j'exécute , et ce sabre s'agite de lui-même chaque fois que quelqu'un qui doit être décapité s'en approche. Mon sabre a soif du sang de cet enfant. Permettez que je m'en serve pour égratigner seulement un peu le cou de cette petite. Le sabre sera satisfait d'une seule goutte de ce sang, et il ne consenera pas le désir de répandre le reste. » Muis la
grand'mère ne préla pas Toreilie à ce raisonnable aviS; et elle eut plus tard à s'en repentir, lorsque h belle Nanette fut réellement décapitée par le glaive* du bourreau.
H. Clément Brentano peut avoir aujourd'hui doquante-sept ans. Il vit à Francfort dans une solitude d'ermite. Il est membre correspondant de la propagande calholique. Son nom s'est presque éteint dans ces derniers temps, et l'on ne s'en souvient que quelquefois à l'occasion des chansons populaires qu'il a publiées avec son ami Amim. Ils ont donné tous deux, sous le titre: TEnfant au cor merveilleux {des Knaben Wunderhom]^ une collection de chants qu'ils ont recueillis en partie de la bouche du peuple, et en partie de feuilles volantes et de vieux bouquins. Je ne saurais trop louer ce livre ', il renferme les fleurs les plus délicates de l'esprit alle^ mand ; et quiconque voudra connaître le peuple allemand sons un aspect aimable, que celui-là lise ce livre. Ce livre est ouvert devant moi en ce moment , et il me semble qu'il me parfume de l'odeur de nos tilleuls dn Nord. Le tilleul joue en effet un grand rôle dans ces chansons; les amants devisent le soir sous son ombrage, c'est leur arbre favori; sans doute parce que la teviUe du tilleul a la forme d'un cœur. Cette remarque fut faite un jour par un poète allemand que j'aime par-^essas tous les autres, à savoir par moi-même. Sur le frontis' pice du livre est un enfant qui soufiie dans un cor, t:^ quand un pauvre Allemand jeté en pays étranger cou-
DE L*ALLEUAGNE. 317
temple longtemps celte image^ il croit entendre les sons de ce cor, qui lui sont bien connus , et il pourrait en preiMire le mal du pays , comme le lansquenet suisse placé jadis en sentinelle sur un bastion de Strasbourg, qui, entendant de loin le ranz des vaches, jeta sa pique passa le Rhin à la nage, mais fut bientôt repris et fusillé eooune déserteur. L'enfant au cor merveilleux a recueilli une touchante chanson à ce sujet :
Sot le rempart, à Strasboorg,
Ce fut un triste jour.
J'entendis le cor, le cor des Alpes retentir,
Alors jusqu'au pays je voulus nager, m'en aller.
Hélas ! je ne pus fuir.
A une heure dans la nuit,
Ne m'ont-ils pas arrêté.
Arrêté et conduit devant mon capitaine, en son réduit
Ah \ mon Dieu ! dans les vagues bleues, il m'ont péché;
Hélas! de moi c'est fini.
Demain matin, quand six heures sonneront. Devant le front du régiment ils me mèneront; Là il me faudra demander pardon Et recevoir ma dernière permission; Hélas I je sais cela déjà.
Mes frères, me voilà.
Vous me voyez pour la dernière fois.
Le petit pâtre est cause de tout mon embarras.
C'est le cor des Alpes qui a fait tous mes chagrins.
Et je m'en plains.
n règne un charme singulier dans cette chanson populaire. Les poètes artistes s'efforcent dUmiter ces pro-
ductions de nature, à peu près comme on fait des minéraux factices; mais, quand ils ont composé les parties intégrantes au moyen de procédés chimiques , la chose principale leur échappe encore , ils ne peuvent remplacer l'énergie sympathique de cette œuvre. Dans ces chansons, on sent les battements de cœur du peuple allemand. Là, se révèle sa mélancolique sérénité, sa folle raison ; on entend les roulements de la colère alle> mande, les sifflements de la raillerie allemande; ici, Tamour allemand a déposé ses baisers; dans ce livre, on trouve les pleurs de la sensibilité allemande. Un savant «analyste trouverait du sel et du fer dans ces pleurs ! Quelle naïveté dans la fidélité de ce peuple : que de loyauté dans ses trahisons! quel honnête garçon est le pauvre Schwartenhals, quoiqu'il vole sur les grandes routes ! Écoutez ce qu'il dit de lui-même :
Je vins trouver Thôtesse dans sa maisonj
Elle me demanda mon nom.
Je sois un pauvre garçon^
Qui boit et mange en toute saison.
On me mena dans une salle peinte^ Où l'on m'offrit une grande pinte.
On avait beau remplir mon verre»
Je le laissai tomber à terre.
On me mit à la place d'honneur, Pour me traiter en grand seigneur; Quand il fallut payer Técot, Rien ne sonna dans mon sarroi.
La nult^ quand je voulus aller doimiri
DB LALLBMÀGNB, 31P
Oq me montra la gnmge.
Je n'eus plus envie de rire ;
On me traitait d'nne façon étrange*
Et qnand je fus dans ma cage, £t que je Tonlns faire mon nid^ Je fns piqné par les épis Et par les chardons saaragea.
Le matin^ en me réveillant, La gelée couvrait la toiture, Et je m'en allai en riant.
En riant de ma mésaventure.
Je pris ibon épée i la main Et l'attachai sur ma hanche.
II me fallut aller h. pied, N'ajant pas de quoi chevaucher.
Je m'en allai bien doucement, Tbant le long du chemin, Quand vint un fils de Tnaw>h^T)^ Qui me laissa tout son argent.
Ce pauvre Schwaitenhak est un véritable caractère allemand. Il règne une grande énergie dans cette chanson ; mais celle de Marguerite mérite aussi d'être connue. C'est une fille encore que j'aime beaucoup. Uans dit à Gretel ou Marguerite :
« Mets tes beaux habits, Gretline, mets tes beaux habits, Allons-nous-en tous diner; Les blés sont coupés, Le vin est versé* »
Ah ! Hanslin, cher Hanslin, Restons toujours ensemble.
320 ŒUVRES DE HBNRl HEINE.
La semaine on travaille daiis les champs. Et les fêtes à Tauberge à boire.
11 la prit par la main.
Par sa main blanche ;
Il la mena an bont dn chemin,
Jusqu'à Tanberge la plus proche.
« Hôtesse, chère hôtesse, Donnez-nous du vin frais.
Les habits de cette Gretline, Nous allons les dépenser. »
Marguerite se mit à pleurer, Et son chagrin devint si gros.
Que le long de ses joues vermeilles.
Coulèrent deux blancs ruisseaux.
c Ah ! Hanslin, cher Hanslin, Ne parle pas ainsi.
Toi avec qui en secret j'ai fui De la ferme de mon père. »
Il la prit par la main.
Par sa main blanche,
Et il la mena au bout du chemin,
Jusqu'au plus proche jardin.
« Ah! Gretline, chère Gretline, Pourquoi pleurer si fort?
Te repcns-tu de ton courage, Ou regrettes-tu ton honneur? »
« Je ne me repens pas de mon courage^ Je ne regrette pas mon honneur, Je regrette mes habits de fête.
Que l'hôtesse ne me rendra pas. »
Ce n*est pas ici la Marguerite de Goêlhe , et 8on repentir ne foamîrait pas un tableau à M. Scheffer. Ce nVst pas là un clair de lune allemand. Il se trouve dans cette chanson aussi peu de sentimentalité que dans celle où un jeune drôle demande accès près de sa maitresse pendant la nuit, et oii celle-ci répond;
c GheTauche yers cette route ^ Gbevaucbe sur cette brayère, D'où ta as pris ta course.
Là est une grosse pierre, Ta tète y apptderas.
Et de duTet tu n'emporteras. »
Mais la clarté de la lune tombe à Hots argentés y et scintille, de toutes parts^ de cette chanson :
' Si j'étais nn petit oiseaa^ Et si J'avais deui ailes^ Je volerais vers toi 9 Mais je demeure ici^ Ne pouvant le faire.
Qoand je sais loin de toi , Le songe vers toi me ramène; Je converse alors avec toi^ Et je ne me tronve seule Qu'au moment du réveil.
Il n'est pas d'heure de la nuit Où mon amour ne veille.
Et où je ne me dise mille fois Que tu m'as donné ton Imc.
3â2 ŒUVRES DE HENRI HE INS.
Si Ton veut savoir le nom de Tauteur, la chanson répond elle-même par ces derniers vers :
<r Qui donc a inventé la jolie cbansonneUe? Sot Teau trois oies Tont apportée^ Trois oies^ one blanche et deux grises, i»
Mais d'ordinaire c'est un peuple errant^ des vaga* bonds, des soldats, des écoliers ambulants ou des corn* pagnons ouvriers qui ont composé ces chansons. I^ compagnons surtout sont de grands poêles. Que de fois, dans mes voyages pédestres ^ ai-je entretenu commerce avec cette sorte de gens ! Que de fois je les ai vus, excités par une circonstance extraordinaire , improviser un morceau de poésie populaire | ou le siffler en pleîfl air 1 Les petits oiseaux perchés sur les branches des arbres i'écoutaient attentivement; et, quand passait par là un autre compagnon , le havresac au dos et le bftton h la main, les oiseaux lui gazouillaient ce chant aux oreilles ; il chantonnait alors les vers qui manquaient; et la chanson se trouvait finie. Les paroles tombent du ciel sur les lèvres de ces compagnons; ils n*ont qu'à les prononcer, et elles sont plus poétiques que toutes les belles phrases que nous déterrons du fond de notre ce^ veau. Le caractère des compagnons ouvriers allemands respire dans ces chants populaires; c'est une remarquable race d'hommes qui, sans le sou dans leur poche; parcourent l'Allemagne dans tous les sens, candides, joyeux et libres. D'ordinaire , je les trouvais trois en-
DR L*ALLBIIAG1<CE. 323
semble dans leurs pèlerinages. Dans ces trois^unnaradcs, il 7 avait toujours un raisonneur qui discutait de bonne humeur sur tout ce qui se rencontrait, sur chaque oiseau qui traversait les airs, sur chaque cavalier qui passait; et, quand ils arrivaient dans une laide contrée,: couverte de hottes misérables , habitée par une population men« dilate et déguenillée, le raisonneur disait ironiquement : f Le bon Dieu a fait le monde en six jours ; mais il y • paraît, car il reste encore beaucoup à faire. » Le se* oond compagnon n'interrompt Tautre que rarement, et par quelques remarques furieuses* Il ne peut dire une parole sans jurer; il maudit avec colère tous les maîtres chez qui il a travaillé , et son refrain banaf est qu^il se repent de n'avoir pas laissé en souvenir une volée de coups à l'hôtesse d*Halberstadt , qui lui apportait jour* neUement la choucroute. A ce mot de Halbeçstadt, sou* pire du fond de son ftme le troisième compagnon ; c'est le plus jeune. Il entreprend sa première tournée dans le monde ; il pense toujours à sa gentille bonne amie aux yeux noirs , laisse tomber sa tête sur son sein i et ne prononce pas une parole.
VEnfanî au eût merveilleux est un monument bien remarquable de notre littérature. Ce livre a exercé une trop noble influence sur les lyriques de l'école romaotiqoe , particulièrement sur notre excellent M. Uhiand , pour le passer sous silence \ ce livre et le poème des Nibelungen jouèrent un grand rôle dans cette période. Il faut donc aussi mentionner ce dernier ouvrage.
324 ŒUVRES DE IlENRI HEINE.
Longtemps il ne fut question d'autre chose, chez nous, que du livre des Nibelungen; et les philologues das^ siques ne furent pas peu scandalisés d'entendre comparer cette épopée à l'Iliade^ et même de voir s'élever une discussion pour savoir laquelle de ces deux œuvres est la plus excellente. Le public ressemblait assez, dans cette circonstance , à ces enfants à qui on demande sérieusement : a Aimes-tu mieux un cheval ou des cod6c tures? » Toutefois, ce chant des Nibelungen est d'une haute puissance ; il est difficile qu'un Français puisse a*en faire une idée. Le langage dans lequel il est composé lui serait encore plus inintelligible. C'est une langue de pierre , et les vers sont des blocs rimes. Çà et là , entre les interstices , s'élèvent de belles fleurs , rouges comme des gouttes de sang, ou s'échappe le lierre rempant, semblable à de longues lames vertes. De ces passions de géants qui s'agitent dans cette épopée, tous pouvez ehcore moins vous faire une idée , bonnes g^ civilisés et polis que vous êtes ! Figurez-vous une claire nuit d'été , les étoiles pâles comme l'aident , grandes comme le soleil, étincelant sur un ciel bleu, tous les dômes gothiques de l'Europe semblent s'être donne rendez-vous dans une vaste plaine ; et^ parmi cette fool^ de colosses , viendraient paisiblenient le moutier de Strasbourg, le dôme de Cologne, le clocher de Yloreace^ la catliédrale de Rouen , la flèche d'Amiens et Véf^^ de Milan , qui s'attrouperaient autour de la belle Notre* Dame de Paris , et lui feraient galamment la cour^ H est
I>V L*ALLEVAGNB. 325
frai qoe leur démarche est un peu lourde^ que quelques uns s'y prenoent gauchement , et qu^on est quelquefois tenté de rire de leurs transports amoureux; mais ce rica» Dément cesse dès qu*on les voit entrer en fureur, se mer les uns sur les autres, quand Notre-Dame de Paris élève avec désespoir ses deux bras de pierre vers le ciel, saisit tout à coup un glaive , et abat la tête du plus grand de tous ces dômes. Mais non , vous ne pourriez encore vous faire une idée des principaux personnages du chant des Nibelungen ; il n*est pas de tour aussi haute , pas de pierre aussi dure que le féroce Hagen et la vindicative Chrimhilde.
Mais qui a composé ce poème î On sait aussi peu le nom de Tanteur des Nibelungen que le nom de Tauteur des chants populaires. Chose singulière ! on ignore presque toujours le créateur des livres les plus admi* rables , des poèmes , des édifices et des plus nobles monuments de Fart. Coniment se nommait Tarchitecte qui imagina le dôme de Cologne ? Qui a peint sous ce dôme le tableau d'autel où la ravissante mère de Dieu et les trois rois sont si admirablement représentés? Qui a composé ce livre de Job qui a consolé tant de races d'hommes souffrantes î Les hommes n'oublient que trop facilement les noms de leurs bienfaiteurs ; les noms des bons et nobles qui ont travaillé pour le bonheur de leurs concitoyens se trouvent rarement dans la bouche des peuples; leur épaisse mémoire ne conserve que les noms de leurs oppresseurs et de leurs cruels héros de guerres,
326 (BUVAES DE llBIfllI HEIIfE.
L'arbre oublie le silencieux jardinier qui Ta préservé du froid y arrosé dans la sécheresse , qui Ta protégé contre les bétes malfaisantes ; mais il conserve fidèlement les noms qu^on grave sur son écorce avec un acier tran* chant y et il les transmet aux races futures en caractères toujours grandissants.
Oo a cootume de réunir les noms de Brentano el <f Amîm , à cause de leur livre de VEnJani au cor mer^ teiUeux qu'Us ont publié ensemble , et je ner veux pas las séparer. Le dernier mérite notre attention à un plux bsot degré. Louis-Achim d'Amim est un grand poète, et une des tètes les plus originales de Fécole romandtique. Les amateurs du fantastique prendront plus de goftt à ses (Buvres qu'à toutes celles des autres éori^^ vains allemands, H surpasse en cela Hoffmann autant qoe Novalis ; il savait vivre encore plus intimement dans la nature que celui«ci i et pouvait conjurer des spectres encore plus terribles que ceux d'Hoifinann, Souvent, quand je regardas Hoffinann, il me semblait qu'il 8*étail échappé, en chair et en oSj d'un des ouvrages d'Amim. Cet écrivain est resté complètement inconnu pour le public, et il n*a de réputation que parmi les littérateurs ; mais ces derniers, tout en reconnaissant son mérite infini, ne lui ont jamais rendu publiquement la justice qu'il mérite, et quelques-uns même ont parlé de lui avec dédain, n n'mt pas besoin de dire que ce sont précisément ceux qui ont imité sa manière. On pourrait leur appli-
328 ŒUVEBS DE BBTfRE HBINB.
quer ce mot de Steevens au sujet de Voltaire, qni pariait avec mépris de Shakspeare, après s'être servi d'Othello pour composer son Orosmane : « Ces geas4à ressemblent à des voleurs qui mettent le feu à la maison où ils oDt volé. » Pourquoi M. Tieck n'a-t-il jamais convenaUement parlé d'Amim, lui qui sait dire de si belles choses sur tant de mauvaises œuvres insignifiantes? MM. Schlegel ont également gardé le silence sur Arnim. Ce D*est qu'après sa mort qu*il obtint une notice biographique d'un compagnon de Fécole. Je crois que la renommée d'Arnim ne put jamais s'élever bien haut, parce qu'il était resté encore beaucoup trop protestant pour ses aihb du parti catholique y et parce que , d'un autre côté , le parti protestant le tenait pour un crypto-catholique. Mais pourquoi le public Ta-t-il repoussé ? le public^ pour qui ses romans et ses nouvelles se trouvaient placés daos chaque salon de lecture î Hoffmann eut le même sort quant à la presse littéraire. Il ne fut presque pas parlé de lui dans nos gazettes et nos feuilles esthétiques^ la haute critique observa un dédaigneux silence à son égard; mais toutefois il fut généralement lu. Pourquoi le public allemand négligea-t-il Amim, un écrivain dont rimagination était si vaste et embrassait tant de choses^ dont
Tftme était empreinte d'un sentiment si profond , et qui possédait à un si haut degré le don de peindre ? Quelque chose manquait à ce poète , et ce quelque chose était justement ce que le public cherche dans les livres, la vie. Le peuple exige que les écrivains éprouvent avec lui ^
DE l'allkhaghb. 3i9
passions de tous les jours ; qu'ils lui tirent de leur propre sein des sensations agréables ou péniUes ; en un mot , le peuple veut être ému. Amim ne pouvait pas contenter ce besoin. Ce n'était pas un poète de la vie , mais de la mort. Dans tout ce qu'il écrit, c'est comme un mouve- ' ment d'ombres; les 6gures s'agitent; elles remuent leurs lèvres coaune si elles parlaient , mais on voit seulement leurs paroles, on ne les entend pas. Ces figures sautent, courent, se renversent sur la tête, s*approcbent de nous mystérieusement, et nous insinuent à l'oreille qu'ils sont morts. Un tel spectacle serait trop douloureux et accablant, n*était la grâce qu'Amim répand sur toutes ces compositions , et qui ressemble au sourire d'un enfant , mais d'un enfant mort. Arnim sait peindre Tamour, quelquefois aussi la sensualité , mais nous ne pouvons waût ces choses avec lui; nous voyons de belles formes, des seins agités, des hanches arrondies, mais un froid finceul enveloppe tous ces corps. Quelquefois Arnim est caustique, et Ton ne peut se défendre de rire, mais c'est comme si la mort nous chatouillait du bout de sa fandlle. D'ordinaire, Arnim est sérieux, sérieux comme un Allemand mort la veille. Un Allemand vivant est déjà cependant une créature suffisamment grave. Mais un Français ne peut se figurer combien nous sommes sérieux après notre mort , nous autres Allemands ; nos figures sont alors encore plus longues que de coutume, et les vers qui dinent à nos dépens deviennent tout mé^ lancoliques rien qu'à nous voir. En France , on se fait
une idée effroyable du sérieux terrible d^Hoffmann, mais c'est un jeu d'enfant en comparaison du sérieux d*Arnim. Quand Hoffmann conjure ses nnorts, iorsqu^îis portent de leurs tombeaux et dansent autour de lui , il tremble luinnéme d*effroi ; il danse au milieu d*eux et il fait les plus aflh^uses grimaces. JMais Amim conjure ses morts comme un général passe une revue; il est sissis sur son grand cheval*spectre y et fait défiler avec sang* froid les effroyables bataillons qui le regardent avec respect et semblent le redouter. Pour lui, il ae contente de les saluer d'un air affable.
Louis-Achim d'Amim naquit en Brandebourg TaoL 1785 9 et mourut l'hiver de 1830. Il écrivit des compositions dramatiques, des romans et des nouvelles. Ses drames sont remplis de poésie intime , et particulièrement une pièce intitulée U Coq, de bruyère, La premîèi^ scène ne serait pas indigne du plus grand poète. Gomme Tennui le plus accablant est fidèlement représenté aivec une incroyable vérité I L'un des trois fils naturels du défont landgrave est assis tout seul dans un coin de l'immense salle du château abandonné. 0 se parle à luMnême en bAillant, et se' plaint que ses jambes pooaaeni et deviennent toujours plus longues sous la table, et que le vent froid du matin siffle entre ses dents. Son frère , le bon Franz ^ arrive lentement , vêtu des habits de fen son père> qui lui sont beaucoup trop larges ; et il songe avec 'tristesse, qu'autrefois, à pareille heure, il aidait son père k s'habiller; il se rappelle que le landgrave lui jetait
DB L^LLBIIAGNB. 33!
souveat un croûton qui était trop dur pour ses vieilles dents, et lui donnait de temps en temps un conp de pied avec humeur. Ce dernier souvenir touche le bon Franz jusqu'aux larmes^ et il se plaint amèrement que son père soit mort et ne puisse plus lui donner de coups.
Les romans d^Amim se nomment les Gardiens de la Couronne et la Comtesse Dolores. Le premier de ces romans a aussi un magnifique début. La scène est au haut de la tour de vigie de Waiblingen , dans la petite duunbre du gardien et de sa digne et grosse fennne, mais qm n^est pas aussi grosse qu'on le croit en bas dans la Tille. En effet , on la calomnie en disant qu'elle est devenue si corpulente dans sa tour , qu'elle ne peut plus descendre Pétroit escafier tournoyant^ et que^ ne pouvant sortir y elle a été obligée, après la mort de son premier mari, ié vieux gardien, d'épouser le nouveau tourier. La pauvre femme s'affligeait fort de ces méchants propos ^ eteUe ne pouvait descendre Tescalier^ uniquement parce qu'elle avait des vertiges. — - Le second roman d'Amimi b Comtesse Dohres, offre encore une brillante entrée en scène , et Fauteur y peint admirablement la poésie de la pauvreté, et, de plus, la pauvreté noble dont il souf* frait lui-même alors, et qu'iUa souvent choisie pour son thème. Quel maître que cet Arnim , dans la peinture de la destruction ! Je crois toujours voir devant mes yeux le château désert de la jeune comtesse Dolores , qui semble encore plus ruiné , à cause du riant goût italien dans lequel le vieux comte Ta bftti , mais sans Tachever.
332 4BUVRES DE HEHRl HEINE.
Le château est une ruine moderne^ le jardin est complètement désert y les allées de buis taillés sont tombées dans un désordre sauvage ; les arbres poussent au hasard et projettent leurs branches sur le chemin ; les oliviers et les lauriers rampent douloureusement sur le sol ; les belles fleurs exotiques sont entourées de plantes gourmandes; les statues sont tombées de leurs socles, et deux petits mendiants, assis à califourchon sur une Vénus de marbre tombée au milieu du gazon , la fouaillent avec des chardons. Lorsque ]e vieux comte revient dans son ch&teau après une longue absence, la conduite smgulièie de ses gens, et surtout de sa femme, le frappe vivement. Il se passe beaucoup de choses bizarres , et surtout à table. Cela vient sans doute de ce que la pauvre femme est morte de chagrin , comme tout le reste de la domesticité du château, qui est morte aussi depuis longtemps. A la fin cependant, le comte semble s'apercevoir qu'il se trouve parmi des spectres, et, sans en rien témoigner j il se remet silencieusement en route*
De toutes les nouvelles d*Arnim, la plus précieuse ^ ce me semble, est Isabella (t Egypte, Là il nous montre la vie aventureuse des Zigeuner, qu'on nomme en France Bohémiens et aussi Egyptiens. Là vit et respire ce rare et merveilleux peuple avec ses visages bruns, ses yeux doux et prophétiques, et ses douloureux secrets. Une joio tumultueuse et bruyante cache une profonde et mystique mélancolie. D* après une légende qui est racontée de la façon la plus aimable dans cette nouvelle, les
DE l'allbmagnk. 333
ZigetAer sont condamnés à errer un certain temps par le monde y pour expier la dureté inhospitalière avec laquelle ils' repoussèrent la saidte mère de Dieu, lorsque jadis, en Egypte, elle vint leur demander asile pour une nuit. Dans le moyen ftge , on n'avait pas encore une philosophie catholique , et il fallait bien employer la poésie pour justifier les lois les plus indignes et les plus cruelles. Mais les 1<hs du moyen ftge ne furent plus barbares oivers personne qu'envers les Zigeuner. Dans certains paysy elles permettaient de pendre un Zingaro sans procédure et sans jugement, sur un simple soupçon de vol. Ce fut ainsi que fut pendu , bien qu*innocent, leur chef Michaêl, nommé le duc d'Egypte. La nouvelle d'Amim commence par cette triste circonstance. Les Zigeuner ont descendu de la potence leur duc mort ; ils lui ont nus son rouge manteau de prince sur les épaules ^ ils ont placé la couronne d'argent sur sa tête , et l'ont jeté dans les eaux de la Schelde , bien convaincus que le fleuve compatissant le ramènera dans sa patrie , dans lé pays chéri d'Egypte. La pauvre princesse bohémienne babella , sa fille , ne sait rien de cette affreuse histoire. EUe habite seule une maison en ruines sur les bords de la Schelde. Une nuit, elle entend l'onde murmurer d'une façon singulière , et elle voit tout à coup son père sortir à demi du fleuve; il est pâle et blême, le vêtement pourpre des morts le couvre , et la lune jette sa clarté chagrine sur la couronne d'argent qui brille sur sa tête. Le cœur de la pauvre enfant est près de se briser 3 elle I. 10..
334 OBUVABS DE HENRI HBIKB.
veut en vain retenir ie corps de son père ; il flotte piisiblement au large vers la belle Egypte, où Ton attend son arrivée pour l'ensevelir, Conformément à sonirang, sans une des plus hautes pyramides. Rien n'est plus louchnt que le repas ftinèbre par lequel la jeune fiile honore la mémoire de son père. Elle étend un voile Uanc sur une grande pierre dans les champs; eUe place des mets et Ai vin , et mange solenaellenient. L'excdlenC Anim est toujours attendrissant lorsqu'il nous parle des Zigemeri auxquels il a voué une constante compassion dans plosieurs de ses ouvrages , entre autres dans la condosioo du Car merveilleux , où il prétend que nous devons aux Bohémiens d'immenses bienfaits , et surtout la flufui de nos médecines* Nous les avons payés d'ingraftitiide et persécutés cruellement, fl se plaint que tout ienr amour pour nous ne leur a pas vafai une patrie, et il les compare, sous ce point de vue; aux petits nains dont
parle une de nos légendes , qui apportaient tout ee fa était nécessaire aux festins de leurs ennemis, maisqa'on battit et qu'on chassa du pays à cause de qudques pob qu'ils prirent dans un champ. Ce fut un tlîsie spectacle que la vue de toutes ces petites gens galopant pendant la nuit sur le pont, défilant comme on troupeau de Ivebis , et forcés chacun de déposer en partant une petite pièce de monnaie, jusqu'4 ce qn*ite en eussent rempb une tonneu
Une traduction àlsabella d'Egypte, ne servirait P*^ seulement à donner aux Français une idée des écnls
DB L*ALLK«AGIfB. ' 335
d'Aimoky mais elle knr appf^klrait qoe toutes les tcfnMes, épouvantables, craelles et fantastiques histoires qii*ik ont tiiées , dans œs denriera temps , avec tant de fàœ f de levs cerveaux, ne sont^ comparées aux comi» posîtkiiis d'Anna, que les féres roses du matin d'une dsoseuae de rOpéea. Dans toutes les histoires de spectres ftioçais, mises ensemble, ou n*a pas réuni autant d'idées à faine finssouner que dans un certain cnrosse qa'Amîm fait voyager de Brake à Bruxelles, et où sa InHnraîeDt assis, l'an près de Tautie, les quatre person- DSges sniTants :
I* Une vieîUe bohémienne , qui est en même temps soKière. Elle ressemble an plus joli des sept péchés Burtek, et étiuoeUe dans un magnifique costume de iaocard d*or et de soie*
S* IL Pean«<roars, un mort qui a quitté son tombeau pour gagner quelques ducats , et qui s'est engagé pour sept ans en qnaité dedomestique. C'est un gras cadavre, qoi porte une redingote de peau d'ours blanc , dans la^ ^pKfle il gelei
9» On goiem , ti savoir une figure d'argile, qui est pétrie dans la forme d'une Jolie femme, et qui se conduit oomme me jolie lerame. Sur son {hmt, caché sous des bondes de <Aevenx tiojrs, est écrit en lettres hébnîques le mot vérité, et quand on reflace , tottte la figure tombe ioumnée et rede^nt argile.
4* l« feld*maréchal Cornélius Népos , qui n^est pas foeiA du célèbre hist<N'ien de ce uom > et qui ne peut
336 ŒVVUBâ DB HENai MEIME.
même se dire d'une origine bourgeoise, car il est de naissance une racine , une racine que les Français nomment mandragore. Cette racine croit sous Téchafaud, là oh ont coulé les larmes équivoques d*un pendu. Elle poussa un effroyable cri lorsque la belle Isabella Tarracha de la terre à minuit. Cette plante ressemble à un nain, seulement elle n'a ni yeux, ni bouche, ni cheveux. La charmante fille lui mit sur le visage deux grains d'orge nobrs et une fleur d'églantier rouge , d'où il sortit une bouche et des yeux , puis elle éparpilla ua peu de millet sur la tête du petit homme, et il poussa des cheveux, un peu crépus, il est vrai. Elle berça le monstre dans ses bras blancs ; quand il gémissait comme un enfant, elle le baisait si fort de ses lèvres de rose, qa*éUe lui fit presquesortir de la tête ses yeux de grains d*âige, et elle le gâta tellement qu'il voulut à toute force être feld-maréchal. Il fallut le couvrir de ce brillant uniforme, loi conférer ce noble titre : et c'était lord Wellington en miniature.
Ne sont-ce pas là quatre personnes bien distinguées? Vous aurez beau piller la Morgue, les Charniers, la Cour des Miracles et toutes les maladreries du moyen âge, vous n'assemblerez pas une si bonne compagnie que • celle ujui se trouve dans ce seul carrosse , roulant sur te route de Bruxelles. O spirituels Français , vous devriez reconnaître que le terrible n'est pas votrQ genre, et qu^ la France n'est pas un sol propre à produire des spectres de cette nature I Quand vous conjurez des fantômes,
DE LALLKHAGKS. 337
D008 ne pouvons Hoos empêcher de rire. Oui , dou8 autres Allemands, qui savons demeurer sérieux en face de vos plus joyeuses focéties, nous nous livrons à la guelé la plus f<dle en lisant vos histoires de revenants , car vos revenants sont toujours des spectres français, l^iecte français ! quelle contradiction dans ces paroles ! Dans ce mot ipecire, il y a tant d*isolementy de grondement, de silencieux , d'aUemand , et, dans ce mot/rançaù^ tant de sociabilité, de gentillesse , de babil et de français ! Comment un Français pourrait-il devenir un spectre» et comment un spectre pourrait-il exister à Paris? à Paris, dans le foyer de la société européenne! Entre minuit et une heure, qui est, de toute éternité , le temps assigné aux spectres , la vie la plus animée se rqMind encore dans les rues de Paris *, c'est en ce moment que retentit à TOpéra le bruyant finale ; des bandes joyeuses s'écoulent des Variétés et du Gymnase, et tout rit et saute sur les boulevarts, et tout le monde court aux soirées. Qu'un pauvre spectre errant se trouverait malheureux dans cette foule animée ! et conunent un Français, même s*il était mort, pourriût-il conserver la gravité nécessaire pour le métier de revenant , quand la gaieté popidaire le cernerait de toutes paris f S'il y avait réellement des spectres à Paris , je suis convaincu que les Français , sociables comme ils le sont, se lieraient entre eux même comme revenants, qu*on verrait bientôt se former des réunions de spectres, se fonder un café des morts, une gazette des morts, une Revue de Paris morte, et
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qu'on .rece^Tait des iDvUalîons à de« soiiéesdeniorlSy oé ffm fera de la mmiique.
Je suis oertaio que les morts s'amosertieut beaucoup plus à Paris qœ les vivants ne s'amusent cfaes noaa. Quani à moi , si je savais qu'on p6t ejûster à Paris ea qualité de spectre, je ne craindrais plus la mort Je pneBr dvais seulement mes mesures pour être entené au Pèva* Lachaisey afin de pouvdr fiûre mes apparitions à Paris entre minuit et une heure. Quelle heure dëUciease ! Bt vous, mes compatriotes, quand vous viendrez à Paris après ma mort, et que vous verreaK mon spectre encr la nuit par les rues, ne vous effiayez pas ; je ne serai pas un revenant terrible, à la triste manièee aUemnode, mais un spectre parisien qui revient pour son plaisir.
Pauvres écrivains français qui conjurez des fiantAmes, vous me faites reSét d'enfants qui se roetteoi des masques devant le visage pour se fSure peur les uns ans autres. Ge sont des maaqœs graves et terribles, lanisà travers les trous des yeux on aperçoit de joyeux regards d'enfants. Noos autres Allemands , nous montrons quelquefois , an contraire, des yeux de mort à travers as aimable masque juvéline. Vous êtes on petq>le élégaBti sociidde, aimiâ)lef raisonnable et mant; et ce qui est beau , noble et humain est seulement de votre ûx^ maine. C'est ce que vos anciens écrivains avaient parfaitement compris, et vous autres écrivains modernes, vous finirez par le comprendre aussi. Renoncez aux spectres et aux choses terribles. Laissez-nous, à nous autres
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AOemandSi toutes les horreurs du délire, les raves de la fièvre et le royaume des esprits. L'AUemagne est un pays convenable pour les vieilles sorcières , les peaux d'ours morts, les golems de tout sexe, et surtout pour des feldmaréchaux conune le petit Cornélius Népos. Ce n*est que de Tautre côté du Rhin que de tels spectres peuvent réussir j la France ne sera jamais un pays pour eux. Lorsque je me vàè en toute pour venir en France , mes spectres m'accompagnèrent jusqu'à la frontière. Là, ils fàeat tristement coogé de moi; car la vue du drapeau 4ncok»e Jiaàpe les qiectres de toute espèce.
Oh l que je voudrais m'étaUir sur la flèche du clocher de Strasbooig y en tenant dans une main un drapeau tricolore qâ flotterait jusqu^à Francfort. Je crois qu'en 4£roulant ce drapeau béni sur ma chère paurici et proaoDÇttit les véritables paroles d*exorcisaie , les vieilles sorcières s'envoleraient sur leurs manches à balai , la froide race servile des peaux«d*ours rentrerait dans sa tombe, les golems tomberaient en poudre, le feldiBarédud Cornélius Népos retournerait dans le lieu toix il est venu, et toute Tappantion se dissiperait pour jamais.
Il est aussi difficile d'écrire l'histoire de lalittératm que rhistoire naturelle. Dans Tune et l'autre science l^on ne se préoccupe que des phénomènes les plus saillants. Mais le moindre verre d'eau contient tout on monde d^animaicules merveilleux qui témoignent de la toute-puissance de Dieu tout aussi bien que les bétes les plus énormes, et le plus petit almanach des Muses renferme une quantité de poêtereaux qui, aux yeux de Tamateur, sont aussi curieux que les élé]diants de la littérature. Dieu est grand!
Et la plupart des historiographes des belles-lettres ne font-ils pas de l'histoire de la littérature une ménagerie où tout est parfaîlement étiqueté, où nous pouvons voir dans des cages séparées les mammifères épiques, 1^ oiseaux lyriques , les auteurs dramatiques d'eau douce,
les prosateurs amphibies qui écrivent autant de romans
• maritimes que continentaux , les mollusques humonstiques, etc. D'autres, au contraire, traitent dogmatiquement rhistoire de la littérature : ils parlent des sentiments primitifs de l'humanité qui se sont formés, cultivés dans les différentes époques et qui ont fiai f^
DB L*ALLSlfAGllB. 34t
rwétîr nae forme artisdqae. Ces messieurs commencent ab ovo comme les historiens qui font sortir de Fœuf de Léda toute la guerre de Troie. Système ridicule! Car je suis convaincu que si l'on eût fait une omelette de Tœuf de Léda y Hector et Achille n'en auraient pas moins combattu vaillamment devant la porte de Scée. Les grands faits et les grands livres ne doivent pas leur naissance à ces raille petites causes insigni* fiantes; ils sont les produits de la nécessité. Il y a ici des rapports avec les révolutions célestes, et ce sont peut-être les influences solaires, planétaires et astrales qui les font éclore sur notre globe. Les faits ùe sont que
les résultats des idées Mais d'où vient qu*à certaines
époques, certaines idées s'emparent des hoiQmes si puissanmient , qu'elles changent leur vie entière avec ses joies et ses peines , et réforment en même temps rexpression artistique de leur pensée, le style.
Cest peut-être le moment d*écrire une astrologie littéraire et d'eipliquer l'apparition de certaines idées ovi, de certains livres d'après la constellation des étofles.
Ou bien la venue de certaines idées répond-elle aux besoins momentanés des hommes? Cherchent-ils toujours les idées qui légitimeront leurs désirs présents ? En effet, les hommes , à en juger par leurs ressorts intimes , sont tous des doctrinaires. Us savent toujours trouver une doctrine qui justifie leur renoncement ou leur convoitise. Aux mauvais jours de maigre chère, où la joie est presque inaccessible, ils se courbent devant
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le dogme de Tabstinence , en prétendant que les raisins de ce monde sont trop verts. Lorsque des temps plus prospères arrivent où les bonnes gens ont à leur portée les beaux fruits de la terre , alors vous voyez apparaître une doctrine plus gaie qui revendique toutes les dou* ceurs de la vie et le droit inaliénable de la jouissance.
Âpprochonfroous de la fin du jeune chrétien) atteignons-nous déjà à l'âge riant de la joie^ nous éclaire44l déjà.de ses promières lueurs? Ck>mmeiit la joyeuse doctrine transformera^-eile Tav^ûr?
Cest dans la poitrine des écrivains d'une nation que repose rUnage de ses destins futurs, et un critique qui disséquerait un de nos nouveaux poêles aUemands avec un scalpel assez affilé pourrait facilement prophétiser de Tétat de ses entraillesi à la mani^ des anciens sacrificateurs palenSy quel sera plus tard le sort de TAllemagne.
Ce serait avec un vrai plaisir que, Calchas littéraire > j'immolerais sous ma critique quelques-ans de nos jeunes poètes, si je ne craignais de voir dans leurs entrailles bien des choses sur lesquelles je n^ûmerais pas à me prononcer dans ce moment. Car on ne peut pas parler de notre nouvelle littérature allemande sbos toucher le terrain de la politique. En France 9 où les écrivains cherchent à s'éloigner du mouvement politique plus même qu'il ne le faudrait, on peut juger les beaux esprits du jour sans dire un mot des afiaires du jour. Mais de l'autre côté du Rhin les meilleurs auteurs
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se jettent aujotird*hai à corps perdu dans le mouvement politique dont ils s'étaient tenus si longtemps éloignés. Vous autres Français, voilà cinquante ans que vous êtes sur pied et vous éles las à cette heure. Pour nous, Allemands j qui , jusqu'à présent , menions une vie sédentaiie, restant assis dans notre cabinet de travail, occupés à développer des systèmes de philosophie transcendant taie ou à commenter les vieux bouquins de l'antiquité , nous sentons le besoin de nous donner un peu d'exercice. La même nûson que j'ai indiquée plus haut m'empêche de parier, comme il le mérite , d'un auteur que madame de Staël n*a fait qu'effleurer légèrement, et qui^ depuis les spirituels articles de Philarète Chastes, est devenu particulièrement Tobjet de l'attention du piublic français. Je veux parlef de Jean-Paul-Frédéric Richter. On l'a appelé f Unique. Excellente dénomination dont je ne saisis toute la justesse que maintenant, après avoir inutilement cherché à quelle place de l'histoire littéraire on pourrait parler de lui. A son début il était contemporain de l'école romantique , sans pour cela y prendre la moindre part; dans la suite il n'entra pas non plus en communication avec l'école artistique de Goethe. Il est tout à fait isolé dans son époque, justement parce que , contrairement aux deux écoles, il s'est adonné entièrement à son époque, et que son cœur en débordait. Son cœur et ses écrits ne font qu'un. Cette qualité, cette unité, nous la retrouvons aussi chez beaucoup de jeunes écrivains de l'Allemagne actuelle dont
3U ŒUVIIRS DE HENRI BEITIB.
on a désigné une partie , avec plus oii moins de raison , par le nom de Jeune Allemagne. Eux aussi ils ne veuleot faire aucune différence entre leur vie et leurs écrits, ils ne séparent plus la politique de la science, l'art de la religion , et ils sont en même temps artistes, tribuns et apôtres.
Oui, je dis apéiresj car je ne saurais trouver pour eui une désignation plus caractéristique* Us puisent dans une nouvelle croyance une passion dont les écrivains de répoque antérieure n'avaient aucun pressentiment Cette passion, c'est la foi au progrès, foi qui est née de la science. Nous avons mesuré les pays, pesé les forces de la nature, compté les moyens de Tindustne, et voici ce que nous avons trouvé : La terre est assez grande, chacun a assez d'espace pour y bâtir la cabane de son bonheur. Cette terre peut tous nous nourrir, si tous novs voulons travailler, au lieu de vivre aux dépens les uns des autres. Alors il sera superflu de prêcher le ciel aux pauvres pour ne pas leur faire envier le bonheur des riches. Le nombre de ceux qui possèdent cette foi 6i cette science n'est pas trop grand , il est vrai. Mais le temps est venu où les peuples comptent bien moins par le nombre des têtes que par la valeur des cœurs.
J'ai dit comment Jean-Paul précéda les jeunes écrivains du progrès en Allemagne dans leur tendance pohtique et sociale. Mais ces nouveaux auteurs ont su, tout en conservant la tendance pratique de Jean-Paul, se dégager de la confusion baroque et des grotesques
alhirea de son style qui est si difficile à goûter. Il est impossible à une tète française claire et bien ordonnée de se faire une idée de ce style Jean-Paulesque. L*édifice de ses périodes est composé de toutes sortes de petites chambrettesy tellement étroites que, lorsque deux idées mnnent à s'y rencontrer, elles courent risque de s'entre-heorter. En haut , au plafond , ce ne sont que d^ crochets où Jean-Paul suspend toute espèce de pensées, tandis qu'aux murailles sont mille secrets tiroirs où il cache des sentiments. Nul écrivain allemand n*est aussi riche que lui en pensées et en sentiments, mais il ne les lusse pas arriver à maturité, et la richesse de son esfHrit et de son cœur nous cause plus d'étonnement que de joiûssance. Des pensées et des sentiments qui s'élèveraient comme des arbres gigantesques,^ s'il les laissait prendre racine et s'étendre avec toutes leurs branches, leurs fleurs et leurs feuilles , il les arrache du sol lorsqu'ils ne sont à peine que de petites plantes ou même encore de simples germes , et le voilà qui vous apporte comme un plat de légumes ordinaires toutes ces futures forêts. Et tout cela fait un singulier mets fort peu dégustable , car tous les estomacs ne sont pas de force à digérer une pareille quantité de chênes, tilleuls, sapins, cèdres, palmiers et bananiers en herbe. Jean-Paul est poète et aussi quelque peu philosophe. Mais on ne peut pas être moins artiste que lui dans ses écrits. Il a mis au monde dans ses romans des figures véritablement poétiques. Mais toutes ces créations traînent après elles
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UQ cordon ombilical d'une fabuleuse longueur, elles B^embarrassent dans ses nœuds et s^étranglent. Au lieu de pensées» il nous donne pour ainsi dire son penser même. Nous assistons à la formation matérielle de ses idées 9 k Taction cérébrale de son esprit : il office an lecteur plutôt son cerveau que sa pensée. C'est le plus gai et en môme temps le plus sentimental des écrivains; oui y la senuifeentalité le domine toujours, et son rire se change soudain en larmes. Il cache quelquefois sa grandeur d*àme sous les haillons d'un gueux vulgaire , puis tout à coup comme les princes incognito que nous voyons sur la scène, il déboutonne sa grossière souquenille et nous voyons alors sur sa poitrine briller Tétoile princière.
C'est en cela que Jean-Paul ressemble au grand Irlaih dais auquel on Ta si souvent comparé. Quand il s'est perdu dans les trivialités les plus grossières, l'auteur de Tristram Sbandy sait aussi par de sublimes transitions nous rappeler sa dignité royale, sa noble origine, sa parenté avec Shakspeare. Comme Lorens Sterne, Jean- Paul nous a livré toute sa personnalité , comme lui il s'est montré dans le plus complet déshabillé, mais pourtant avec une certaine gène pudique , surtout sou^ le rapport sexuel . Sterne se présente au public tout nu, tandis que Jean-Paul n'a que de grands trous dans son pantalon; sa nudité est plutôt ridicule qu'idéale. C'est à tort que quelques critiques pensent que Jean*Paul a possédé plus de vrai sentiment que Sterne, parce que
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celui-ci , aussitât que sou « humour b atteint une hauteur tragique, tombe sans transition aucune dans le ton le plus égrillard et le plus cynique ; tandis que Jean- Paul, pour peu que la plaisanterie commence à devenir sérieuse 9 se met à pleurer petit à petit, et laisse tout doucement tomber ses larmes goutte à goutte. Non, Sterne sent encore plus profondément que Jean-Paul , car a est un plus grand poète. Il est comme je Fai déjà £t, sorti de la même souche que Shakspeare, et lui aussi a été élevé sur le Parnasse par les nobles demoiselles de ces hauts lieux, les Muses. Mais, comme les femmes font toujours, elles l'ont gâté de bonne heure par leurs caresses. C'était Tenfant chéri de la pftle déesse de la tragédie. Un jour, dans un accès de tendresse cruelle, elle lui baisa le cœur avec tant de passion, tant d'amour délirant, que ce jeune cœur commença à saigner et c(»nprit tout à coup toutes les douleurs de ce monde ; le tendre cœur de poète fut rempli depuis d'une ineffable commisération! Mais la plus jeune fille de Mnémosine, la fraîche déesse de la gaieté, accourut bien vite sur ses socques gaillards et prit dans ses bras Tenfant endolori. Elle chercha à le calmer par ses rires et ses chants, lui donna pour hochet son masque comique et les grelots de la folie , et posant sur ses lèvres son plus agaçant baiser, elle le dota de toute sa légèreté, de toute sa folâtre étourderie, de toute sa verve dévergondée. Et depuis ce temps le cœur et les lèvres de Sterne tombèrent dans un singulier désaccord. Quand
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son cœur est quelquefois plein des émotions les ploi tragiques y et qu*il veut exprimer les plus profoDdea douleurs, alors, à sa propre surprise, s'envolent de ses lèvres les paroles les plus joyeuses et les plus bouffonnes. Pauvre Yorrik !
Aq moyen Age le peuple croyait que partout oii Ton devait élever un édifice^ il fallait inmioler quelque créature vivante et rougir de son sang la pierre fondamentale, précaution par laquelle la bâtisse serait inébranlable. Était-ce la vieille superstition païenne qui eroyût acheter la faveur des dieux par ses sanglants sacrifiées, ou bien était-ce une fausse interprétation de la doctrine chrétienne de la rédemption , qui avait donné naissance à cette opinion sur la merveilleuse puissance du sang, sur la sanctification par le sang? Toujours est-il que cette croyance sanguinaire régnait partout, et dans les chants et les traditions populaires nous trouvons maintes horribles histoires d'enfants et d'animaux dont le sang cimenta de grandes construc- &>ns. Aujourd'hui Thumanité a un peu plus de bon sens. Nous ne croyons plus à la puissance merveilleuse du sang, pas plus d'un gentilhomme que d'un dieu , et la grande masse n'a foi qu'en l'argent. Mais en quoi consiste cette religion d'aujourd'hui, est*ce l'argent fait Dieu ou Dieu fait argent? N'importe , l'argent est le seul culte actuel. Ce n'est plus qu'au métal monnayé , I. 20
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aux hosties d'or et d'argent que le peuple attribue une vertu miraculeuse. L'argent est le conunencement et la fin de toutes les œuvres des hommes d'aujourd'hui, et quand ils ont à bâtir un monument , ils ont grand soio de déposer sur la pierre fondamentale quelques pièces d'argent j toutes sortes de monnaies renfermées dans une boite.
Oui y de même que toute chose dans le moyen Age, tous les édifices, ceux de pierre autant que ceux de Tesprit, TËglise et l'État reposaient sur la croyanoe à U vertu du sang y au$si toutes nos constitutions et noi institutions d'aujourd'hui n'ont pour fop4^in®&t 4^ rargent , l'argent seul. Le culte sanguinaire du moyen fige était une superstition, la religion de l'argent comp* tant, que nous voyons de nos jours, est de Yégolstne^ La raison a détruit le premier, le sentiment détruiis Tautre. Le fondement de la société humaine sera sa jour meilleur, et tous les grands cœura de l'Europe sont douloureusement travaillés par le besoin de trouver cette nouvelle base»
Peut-être est-ce le dégoût de cette religion de Tar^ gent qui poussa en Allemagne quelques poôtes de I'^'^ romantique, pleins de loyales intentions, à chercher dans le passé un refuge contre le présent, et à fsvoriatir la restauration du moyen ftge. A cette classe appartenaient les poètes dont j'ai parlé séparément dana oa cinquième livre après avoir traité dans le livre ftécédeal de l'école romantique en général. C'est à cause de i^
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importance historico-Iittéraire et non pas à cause de lear valeur intrinsèque qae j*ai parlé tout d'abord et en délail des membres de cette coterie dont le but et les efforts étaient communs. Cest pourquoi l'on voudra bien ne pas se méprendre sur mes intentions, si je perle tardivement et plus sobrement de Zacharie Wermer, du baron de L^motte-Fouqué et de M. Louis Uhiand. Ces trois écrivains demanderaient, par leur mérite, à être traités plus en détail et célébrés plus large* ment que ceux dont je nue suis occupé jusqu'ici ; car Zacharie Wemer fut le seul auteur dramatique de réoole , dont lea pièces aient été représentées sur la ficèoeet applaudies du parterre. H. le baron de Lamotte* Poiiqué Alt le seul poète épique de Técole, dont les lomws aient intéressé le public entier, et M* Louis Uhiaod est le seul lyrique de Técole^ dont les chansons ^t pénétré dans les masses et vivent encore dans la boBche de ses contemporains.
Soag ce rapport ces trois poètes sont supérieurs à K. Louis Tieck que j'ai loué conmie un des meilleurs fcrivains de l'école ; quoique le théâtre ait été sa pasrâi favorite, et que dès son entoce jusqu'à ce Jour il % soit occupé du monde des comédiens et de ses taoindreB détails, U n'a jamais sa créer un drame qui Ait ému le public comme Tont fait ceux de Zacharie W^er. n a toujours fallu à Tieck un puUic intime, VQ parterre domestique , à qui il déclamât ses vers en personne, et sur les applaudissements duquel il pût
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compter. Et tandis que M. de Lamotte-Fouqué était lu avec un plaisir égal par la duchesse et la blanchisseose, et qu'il brillait comme le soleil des cabinets de lecture, M. Tieck n'était que la lampe lumineuse d'une soirée de thé où les invités, doucement éclairés, humaient le thé et la poésie dans un calme parfait, à la lecture des contes et des nouvelles de M. Tieck. La force de cette poésie devait ressortir d'autant plus qu'elle contrastait avec la faiblesse de la boisson ; et à Berlin , où Ton boit le thé le plus anodin, M. Tieck dut passer pour un poète des plus énergiques. Pendant que les Lieder de notre excellent Uhland retentissaient dans les bois et dans les vallées , pendant qu'ils sont encore hurlés en chœur par de farouches étudiants et gazouilles par les tîmidfô jeunes filles aux yeux bleus , pas un seul ïMi w M. Tieck n'a pénétué nos âmes^ n'est resté dans nos oreilles. Le public ne connaît pas un seul Lied du grand poète lyrique.
Zacharie Wemer est né à Kœnigsbeify en Prusse, i« iS novembre 1768. Sa liaison avec les Schlegel ne M que sympathique et jamais personnelle. Loin d'eux, J comprit ce qu'ils voulaient et fit son possible poor écrire dans leur sens ; mais il ne pouvait s'enthousia^ mer que partiellement pour la restauration du moyen âge, il n'en célébra qu'un côté, la hiérarchie cathoBque. Le côté féodal des vieux temps n'a pas pu remuer son esprit aussi puissamment. Son compatriote T. A. Hoffmann > dans les Confrères Sérapions, nous a donné 1^'
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dessus une explication bien remarquable. Il raconte que la mère de Wemer eut la raison détraquée, et que» pendant sa grossesse , elle s'était figuré qu'elle était la mère de Dieu, et qu*elle allait enfanter le Sauveur du monde. L'esprit de Werner^ pendant toute sa vie , porta la marque indélébile de cette religieuse démence. Le plus eflroyable fanatisme religieux règne dans toutes ses compositions. Une seule , le 24 février y en est tout à fait exempte, elle appartient aux produits les plus précieux de notre littérature dramatique. Mieux que tous les autres drames de Wemer, celui-ci a excité sur la scène le plus grand enthousiasme. Ses autres pièces ont moins plu aux masses, parce qu'avec toute sa puissance dramatique le poète ignorait entièrement les connaissances traditionnelles du théâtre.
Le biographe de Hoffmann , le conseiller Hitzig , a écrit aussi la vie de Wemer. C'est un travail conscicndeux, aussi intéressant pour le psychologue que pour l'historien littéraire. Comme on me le racontait dernièrement j Wemer a passé quelque temps ici , à Paris, où les jolies péripatéticiennes qui , jadis^ dans la toilette la {dus brillante, parcouraient les galeries du Palais-Royal, l'amusaient beaucoup; elles couraient toujours derrière lui , Tagaçaient en riant de son accoutrement comique et de ses manières encore plus comiques. C'était le bon vieux temps ! Hélas ! comme le Palais-Royal Z. Wemer a bien changé. La dernière étincelle du plaisir s'éteignit dans le cœur du pauvre homme j il devint morose et
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entra à Vienne dans l'ordre des Liguriens; là, d«M h calhédraie de la métropole , il prêcha sur le néant des jouissances humaines; U avait trouvé que tout était vain sur teire. La ceinture de Vénus, disait-il , maintenant n'est qu'un serp«it venimeux, et la grande Junon, sous sa tunique blanche, porte une paire de ailottes de pean jaune comme les postillons. Le père Zacharie se mortifiait, jeûnait et prêchait contre Taveuglemenl de nos plaisfrs mondains. Maudite est la chair, criait4l 9 haut et avec un accent prussien si prononcé et si perçant qœ les statues des saints en tremblaient sur leurs bases, et les charmantes grisettcs viennoises se pâmaient de rire. Outre cette nouveauté importante de la vanité *s choses d'id-bas , il rac<mtait sans cesse qu'H était on grand pécheur. A le considérer de près, cet homme a toujours été conséquent avec hii-même, seulement B chanta d'abord ce qu'il ne fit que pratiquer plus tarf. Les héros de la plupart de ses drames sont d^à des amoureux pleins de renoncement monacal , de voi«ç* tueux ascétiques qui ont découvert dans Tabstînew» ^ raffinement de plaisir, qui spiritualisent leur besoin o jouissances par le martyre de la chair, qui cbercftefl dans les macérations du mysticisme religieux les pa* terribles béatitudes, et qui mérfteraîent le nom de saints roués.
Peu de temps avant sa mort, Werner sentît a'éveiwf encore une fois en lui le besoin de la composition ari" matique, et il écrivit une dernière tragédie inli**»»^*
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Lbl Mère des Maehabies. Ici , il ne s'agissait pas de festonner des pampres de la poésie romantique le profane sérieux de la vie. Aussi, pour traiter cette sainte matiëie, il choisit un large ton sacerdotal, les rbythmes sont mesurés solennellement, ils se meuvent lentement* comme une procession de Vendredi-Saint accompagnée du glas des cloches. C'est une légende de Palestine dans la forme des tragédies grecques. La pièce, qui eut peu de succès parmi les hommes ici*ba8, n'en sera que mieux goûtée par les anges du ciel.
Mais le père Zacharie mourut peu de temps après, au commencement de Tannée 1823^ après avoir erré cinquantenaire ans sur cette terre de péchés.
Hais laissons-le en paix et tournons-nous vers le second poëte du triumvirat romantique. Cest Texcellent baron Frédéric de Lamotte-Fouqué, né dans la marche de Brandebourg , vers Tannée 1 777, et nommé profes^ seur à TUniversité de Halle, en 1833. Auparavant il était major au service du roi de Prusse. Il appartient aux poètes héroïques, dont la lyre et Tépée retentirent avec plus d'éclat pendant la soi-disant guerre de la liberté. Son laurier est de meilleur aloi que celui des Tyrtées contemporains. C'est un véritable poëte, et Tauréole de la poésie repose sur sa tête. Peu de poètes ont reçu un accueil d^me bienveillance aussi générale. Maintenant encore il a des lecteurs dans le public des cabinets de lecture; mais ce public est toujours assez grand, et M. Foaqné peut se vanter â*étre le seul écrivain de
récole romantique dont les écrits aient plu aux basses classes. Tandis qu'à Berlin^ dans les esthétiques soii-ées de thé, on faisait fi du chevalier tombé si bas, je trouvai, dans une petite ville du Harz y une jeune fille d'ooe merveilleuse beauté qui parlait de Fouqué avec un enthousiasme enchanteur, et avouait en rougissant qu'elle donnerait bien une année de sa vie pour un baiser de Tauteur de YOndine. Et cette jeune fille avait les plus belles lèvres que j'aie jamais vues.
Mais quelle délicieuse poésie que VOndine! ellemême est un baiser. Le génie de la poésie baise au front le printemps endormi. Celui-ci ouvrit les yeux en souriant, et toutes les roses s'épanouirent et tous les rossignols chantèrent, et tout ce que disaient le parfum des roses et le gazouillement des rossignols , Texcelleat Fouqué Ta revêtu de paroles, et l'appela Ondine.
Je ne sais pas si cette nouvelle a été traduite en français. C'est rhistoire d'une belle fée des eaux qui n'avait pas d'ftme, et qui n'en reçoit une que parce qu'elle tombe amoureuse d'un homme. Mais, hélas! avec ceii» âme elle connaît toutes nos douleurs humaines : I)0& époux , le beau chevalier lui devient infidèle, et d o& baiser elle lui donne la mort; car la mort dans ce livrs n'est aussi qu'un baiser.
On pourrait considérer cette Ondine comme la mus» de Fouqué. Quoiqu'elle soit inefiablement belle, quoi* qu'elle souffre comme nous et qu'elle plie assez sous te fardeau de nos peines terrestres, elle n'est véritableme&t
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pas une créature hamaine. Notre époque repousse toutes ces filles de l'air et de Teau^ même les plus jolies; elle demande des images réelles de la vie, et ce qui lui répugne le plus, ce sont les belles femmes-fantômes qui s'amourachent de nobles chevaliers. Voici ce qui arriva: ces tendances rétrogrades , ces louanges continuelles en Thonneur de la noblesse ^ Tincessante glorification du bon vieux temps y l'éternel panégyrique de la féodalité, tout cela déplut à la fin aux savants bourgeois du public allemand , et Ton se détourna du poète arriéré. Dans le fait, cette intéressante kyrielle de harnais, haquenées, paladins, châtelaines, damoiseaux, prud'hommes, nains, écuyers, moines, troubadoui:8 et toute la friperie moyen âge finirent par nous fatiguer, et comme Fingénieux Hidalgo de la Manche , le pauvre Frédéric de Lamotte-Fouqué s'enfonça de plus en plus dans ses livres de chevalerie, et perdit de vue les idées du présent au milieu des rêves du passé. Force fut même à ses meilleurs «mis de se détourner de lui avec pitié.
Pour les ouvrages que le malheureux baron écrivit dans les derniers temps, on ne peut guère les lire. Les défauts de ses premiers écrits y sont poussés jusqu'aux extrêmes. Les chevaliers qu'il avait créés, même dans sa meilleure période, n'étaient que fer et sentiment , ils n'avaient ni bon sens ni raison. Les femmes ne sont que des poupées dont la chevelure dorée descend avec grâce sur leur visage de roses. Ciomme les romans de
W» Scott; les contes de chevalerie de Fouqué vous rappellent les énormes tapis ouvragés de grosse laine et qui frappent plus nos yeux que notre ftme par leur abondance de figures et la magnificence de leur coloris. €e sont des tournois, des jeux de bergers, des fêtes d'église y des duels » etc., etc.; tout cela est arrangé d'une manière riche ^ variée et fantastique ^ mais supeN ficiel et manquant de tout sens profond. Chex les imitateurs de Fouqué comme chez ceux de W. Scott , cette manière de peindre l'extérieur et le costume, au lieade la nature intime des hommes et des choses, se manifeste d'une manière encore plus déplorable. Ce geore facile et plat pullule aujourd'hui en Allemagne toof tcommé en Angleterre et en France , et quoique ca compositions ne glorifient plus le temps de la chevalerie et s'évertuent à traiter des sujets modernes ^ leur pfscédé est toujours le même, <|ui ne sûsit dans les pUnomèneft de la vie que l'accidentel au lieu d'en repriaenter Tessence. Au lieu du cœur humain, M modernes faiseurs de romans, ne connaissent que il vieille défr6que des hommes» leurs vêtements plus oa moins usée. Il en était bien autrement chez les andeos romanciers, surtout chez les Anglais : Richardson nous donne l'anatomie des sentiments y Goldsmith traite efl moraliste les mouvements da coeiv de ses héros. Vvor teur de Tristram Shandy nous révèle les profondeurs les plus cachées de Tàme, il nous permet de jeter uo regard dans ses abîmes > ses paradis y ses enfers et ses
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ipmïiy et soudain il laisse retomber le rideau. Nous avons eu le coup d'œil de ce singulier thé&tre, eoninie lespeetateur daos un parterre ; réclairage et la perapeo^ thre n'ont pas manqué leur effet'^ et en croyant contenpiâr Finfini nous avons gagné un sentiment sana bornes^ ioeffable, idéal^ tel que doit Texciter toute vraie poéôe. Quant à Fielding, il nous conduit tout de suite Mère les coulisse3, il noua montre le fard dont se oo« iofenttous les sentiments, les ressorts les plus lourds, des actions les plus délicates^ la colophane et les poudrea fQlhreuses qui tout à l'heure lanceront les éclairs de l'enthousiasme , la baguette qui repose encore paisible* ment près de la grosse caisse , et qui, plus tard , y tam* bourinepa avec 1* éclat du tonnerre les passions les plus oragenséî. En un mot , il nous montre tout ce méoa» Blsne intérieur, ce grand mensonge par lequel les femmes nous paraissent autres qu'ils ne sont, et par kqud nous perdons toute joyeuse illusion de la vie« Mais pourquoi choisir les Anglais comme exemple, lon« qoe Goethe, dans son Wilhelm Mêisieff nous a laissé le ineiDenr modèle d*un roman?
Le nombre des romans de Fonqué est considérable | e'est un écrivain des plus productifs. LÀnmau enchanté ^ Thiodofphê l'Islandais méritent surtout une mentioi) honorable. Les drames en vers qui ne sont pas destinés à h scène , contiennent de grandes beautés. Surtout ^urd, le Tueur des dragons ^ est une œuvre pleine f audace, où les sagas héroïques de l'ancienne Soandi-
360 (BUVRBS l)E HENRI HIIIYB.
navie se reflètent avec tout leur inonde de géants et de sorciers. Le personnage principal du drame, Séguzd, est une création monstrueuse. Ce héros est fort cooune un rocher de Norvège, et impétueux comme la mer qui Tentoure. Il a du courage comme cent lions et de Tesprit comme deux ânes.
M. Fouqué a composé aussi des Lieder. Ds sont h gentillesse même. Ils sont si légers, si coloriés, siétiBcelants , d'une grâce si mignonne , qu'on pooirait les appeler colibris lyriques.
Mais le véritable poëte des Lieder c'est M* Louis Uhiand , né à Tubingen en 1787. Il vit maintenam à Stuttgard en qualité d^avocat. Cet écrivain a écrit on to* lume de poésies , deux tragédies ^ un traité sur Fato* von der Vogelweide et un autre traité sur les trooi»dours français. Ce sont deux petites monographies qoi témoignent d'études sérieuses sur le moyen âge. Les tragédies s'appellent Louis le Bavarois et Ernest de Sonate. Je n'ai pas lu la première , et Ton ne m'en a pas parié comme de la meilleure. La seconde contient des beautés du premier ordre et exerce un grand charme par la noblesse des sentiments et la dignité de ses tendances. On sent là un doux soufQe de poésie que Ton ne trouvera jamais dans les places qui récoltent tant d'applaudiasements sur la scène. La vieille fidélité allemande, voilà le sujet du drame ^ et nous la voyons là p forte comoe un chêne , défier toutes les tempêtes. Dans le loiotaio fleurit y à peine sensible , un anK>ur allemand dont le
D« l'aliihagri. 361
parfimiy don comme celui des violettes , vous pénètre le oœar avec plus d'intimité que de force. Ce drame ou phil6t cette poésie a des passages qui comptent parmi les perles de notre littérature. Mais le public des théâtres a accueilli ce drame avec indifférence , ou plutôt il Ta mis de c6té. Je n*en yeux pas blâmer trop amèrement les bonnes gens du parterre. Os ont certains besoins, et ils en demandent la satisfaction au poète. Les productions d*un anteorne doivent pas répondre aux sympathies de son propre cceur^ mais bien aux exigences du public. Ce dernier ressemble tout à fait à ce bédouin affamé qui, au miliett du désert, croit avoir trouvé un sac rempli de pois, et qui rouvre précipitamment ; mais hélas 1 ce ne sont qoe des perles. Le public dévore avec volupté les pms secs de M. Raupaeh et les fèves de madame Birch* PCttfer. n n'a pas de goût pour les perles dUhland.
Gooune il est très-vraisemUable qne les lYançais ignorent ce que c'est que madame Birch-Pfeifer et M. Raupaeh , je dois les prévenir que ces deux auteurs forment un couple divin, comme Diane et Apollon, et sont les dieux les plus vénérés dans nos temples de Tart dramatique. Oui, M. Raupaeh est aussi digne d'être comparé à Apollon que la grosse et déluraillée madame BircbPfeifer peut prétendre au titre de Diane. Quant à sa position sociale, cette Ph^ebé tudesque estcomédienne an théâtre impérial de Vienne, et Fhœbus-Raupach oc-, cupe à Berlin remploi de poète du théâtre de 8. M. le rcM de Prusse. La première a déjà écrit une quantité de
362 aUTRIS DB BBlTRI BIINK.
drames où elle joue eUe-mème leg rôles principsnx. El ici je ne puis m'empécher d'exposer on fait qui parattn presque incroyable aux Français i c*est qa*im grand qombre de nos acteurs sont en niême temps poètes et ae font eux-mêmes leurs pièces. On prétend que c'est M. Louis Tieck qui est cause de ce sinistre. C'est lui qai ft remarquer dans ses critiques que les oomédieDS pouvaient toujours mieux jouer dans une midiante piios que dans une bonne. Se basant sur un pareil axiome. Messieurs les acteurs se bâtèrent de prendre la phime et d'écrire c(ramesy vaudevilles^ comédies, tragédies, tant et plus. Et il est devenu parfois difficile de décider n le comédien écrivait mal sa pièce avec intention, pour pouvoir j jouer bien , ou s'il jouait mal dans la pièce de n propre composition pour nous faire croire que l'omn était bonne. Le comédien et le poète , qui Jusqae-li avaient eu entre eux des relatbns de bons collègues (i pen [Mrès comme le bourreau et le patient), se firent aion ouvertement la guerre. Les acteurs cherchèrent à chasser les poètes entièrement du théâtre , sous prétexte qa*8s n'entendaient rien aux exigences des planches, ne comprenaient rien aux eifets dramatiques et aux coups do théâtre , et qu'eux seuls, les acteurs, ayant appris ^ choses par la pratique, savaient comment il MftH cha^ penter et faire réussir une pièce. Les comédiens, ou hieD, comme ils se nomment de préférence , les artistes dramatiques , préféraient drnic jouer dans leurs prop^ pièces , ou du mobs dans celles qu'un des leurs , U0 ^
M l'allbmaghi. 363
liste, avaii composées. Et dans le fait ces pièces répondaient à toutes leurs eiigences , ils y trouvaient leurs costumes favoris, leur poésie couleur de chair, leurs in* génuités'en tricot, leurs sorties à applaudissements, leurs grimaces traditionnelles, leurs phrases clinquantes, leurs ruses du métier, leur afféterie guindée, tout leur attirail de cabotins : une langue qui n'est parlée que sur les planches, des fleurs qui n*éciosent que sur ce sol mensonger, des fruits qui ne mûrissent qu*aux lampions de la rampe , une nature que n*anime jamais le soufQe de Dieu , mais bien celui du souffleur , une fureur qui n'ébranle que les coulisses, une douce mélancolie avec accompagnement de flûtes , une innocence fardée avec Tablme qui s'ouvre sous les pas du crime, des sentiments de louage , des rires aigus , des sanglots échevelés , des fanfares, etc., etc.
C'est unâ qu*en Allemagne les acteurs se sont émancipés des poètes et même de la poésie. Ce n'est qu*à la médiocrité qu'ils permettent d*aborder leur terrain, et ils veillent soigneusement à ce qu'aucun vrai poète ne s'y glisse en déguisant son esprit. Par combien d'épreuves M. Raupach n'a-tril pas dû passer, avant de prendre pied sur le théâtre. Et même encore maintenant ces Messieurs le surveiflent , et quand par hasard il écrit un morceau qui n'est pas tout à fait mauvais , il lui faut bien vite écrire une douzaine des plus misérables pièces, pour échapper à Tostracisme dramatique. Le mot adouzaineo vous surprend peut-être. Il n'y a là aucune exagération.
364 ŒUVRI8 DE HBNRI HBINV.
Cet homme sait réellement écrire chaque année une douzaine de drames, et l'on est forcé d'admirer cette productivité. Muis comme le dit Jantjen d'Amsterdam , rillustre presfidigateur, quand nous admirons ses tours d'adresse, il n'y a pas de sorcellerie, ce n'est que la vitesse.
C'est l'association d'idées qui naît du contraste, qui m'a fait tomber sur M. Raupach et sur madame Birch Pfeifer lorsque je voulais parler de H. (Jhland. Mais quoique ce couple divin, notre Diane encore moins que notre Apollon , n'appartienne pas à la vraie littératurei encore devais-je en parler, puisqu'ils représentent le monde dramatique d'à présent*
Je suis maintenant dans un singulier embarras. Je ne puis mentionner les poésies de M. Louis Ubland sans en parler avec quelque étendue, et pourtant je suis dans une disposition d'esprit qui n'est nullement favorable à ce sujet. Le silence paraîtrait ici lAcheté sinon perfidie , et il se pourrait bien qu'une honnête et loyale franchise fût interprétée comme manque de charité. Dans le fait , les séides de la muse d'Uhland et les vassaux de sa gloire seront difficilement satisfaits de Tettthousiasme que j'ai à ma disposition aujourd'hui. Mais je les prie de prendre en considération le temps et le lieu où j'écris ces pages. Il y a vingt-ciuq ans, j'éfais adolescent , et alors avec quel engouement frénétique n'eusse- je pas célébré le bon et excellent Uhland ! Alors peut-être senlais-je mieux ses qualités , qui ctaieut au
hïL L*ALLBIIAGKE. 365
nhreaa de mon intelligeoce juvénile. Mais depuis, cornbien d'évéûements ne sont-ils pas arrivés î Ce qui ine semblait si beau , ce monde féodal et sacerdotal , ces preux qui frappent de si grands coups d'épée, ces pèlerins de terre sainte, ces tournois, ces doux écuyers, ces chastes damoiselles , ces batailleurs Scandinaves , ces troubadours, ces moines et ces nonnes, ces souterrains de castel aux terreurs mystérieuses , ces renoncements d'amour, ce tendre tintement des cloches et ces éter» nelles lamentations mélancoliques, combien j'en ai été dégoûté depuis ! Mais jadis il n*en était pas ainsi. Que de fois , sur les débris du vieux château de Dusseldorf sur le Rhin , ne me suis-je pas assis et n'ai-je pas déclamé la belle romance d*Uhland :
« Le heaxL berger passait si près, si près dn châiteau do roi. La jeune fi le dn haut des créneai» le vit^ et elle fût prise d'an désir langoureux,
c Elle kû envoie une douce parole : — Oh I si je pouvais descendre près de toi ! comme ils brillent Uk-bas^ tes blancs agneaux et les petites fleurs h>nge8 1
« Le jouvenceau lui répondit : ^ Oh! si tu pouvais descendre vers moi! comme ils brillent^ tes bras blancs H tes Joues roses 1
c El lorsque chaque matin il passe devant le château avec un doux émoi, il est là qui regarde jusqu'à ce qu'apparaisse en haut sa jeune bien-aimée.
« Alors joyeux il lui crie : — Soyez la bienvenue, jolie fille de roi. Sa duuce voix lui répond : — Merci , mon berger.
« L'hiver s'est enfui , le printemps est arrivé. Les petite fleurs sont écloses tout alentour. Le beiger se dirige vers le château^ mais elle ne parut pas.
c II crie si plaintivement: — Sois la bienvenue^ jolie fllle de roL
Une lugutow voix d'esprit lui répond: — Adieu ! toi <iui fto maa
l)erger. »
Lorsque y étés assis sur les ruines du vieux chàtean, et que je déclamais cette romance, j*entendais parfois les Ondines du Rhin qui coule tout auprès, parodier mei paroles et soupirer et gémir sous les eaux avec un pathos moqueur :
« Une lugubre voix d'esprit lui répond : — Adieul toi qui te mon berger. »
Je ne me laissais pas troubler par ces espiègleries des nymphes du Rhin , même lorsqu'elles riaient aux plus beaux passages des poésies de Uhland. Je m'attribuais modestement à moi-même ces ricanements, surtout vers le soir, lorsque la nuit tombait , et que je déclamais à haute voix pour surmonter la frayeur mystérieuse que m'inspiraient les vieilles ruines. J'avais même ouI-(fiJ« dans mon enfance qu'il se promenait nuitamment en cet endroit une femme sans tête. Je croyais parfois entendre près de moi le frôlement de sa longue robe de soie, et mon cœur battait... Voilà le Heu et le temps où j'étais enthousiaste des poésies de M. Uhland. C'est ce môme livre de poésies que je tiens encore entre tae» mains ; mais vingt ans se sont écoulés depuis, et J ^ beaucoup vu, beaucoup entendu. Je crois bien encore aux femmes sans tête 5 mais les anciennes apparitions nocturnes n'ont plus de prise sur mon âme. La maison que j'habite est située sur le boulevard Montmartre*
DB l'allbmaghk. 367
C'est Jà qoe viennent se briser et écumer les vagues les plos agitées du jour. C'est là qu'on entend vociférer les {lassions les plus modernes. Ça criaille , ça gronde , ça rqgit I On bat le tambour, la garde nationale s'avance au pas de charge , et tout le monde parle français. Estce bien là le lieu où l'on peut lire les poésies d'Uhland t Je viens de réciter trois fois à moinméme la fin de la précédente poésie. Mais je ne ressens plus Tineffable mélancolie qui me saisissait jadis à l'endroit de la fille de roi morte , quand le beau berger , qui ignore son tr^as» kd crie d'une vcix si plaintive s c Sois la bienvenue, jolie fille de roil s Mais
« JJûA logvAife voix dTespiitloi répond:— Adienl toi qni faâ moa
Peut-âne mon enthoudasme pour ces sortes de poé« aies s'est refiroidi depuis que j'ai fait Texpérience qu'il y a des amours bien plus douloureuses que Tamour de celui qui ne possède jamais l'objet aimé ou qui le perd par la mort. En eifet, on soufiire bien plus quand cet objet aimé repose nuit et jour dans nos bras, mais qu'il sait nous toonnent» nuit et jour par une opposition têtue et des caprices continuels^ de telle manière que nous iqxNtssons à la fin loin de notre cœur celle que ce pauvre cœmr aime le mieux, et que nous sommes obligés de la conduire à la cour des Messageries et de l'aider nous-mêmes à monter en diligence pour aller se pro^ mener dans son pays. -^
«Adieu! jolie IQle do roi. s
368 (EUVRBS DE HEKRI HEINE.
Oui I plus douloureuse que la séparation par la mort, est la séparation par la vie , comnae , par exemple, et quand la bien-aimée, par une obstination qui tient de la folie, veut absolument aller à un bal où un jenne Allemand qui se respecte n'oserait jamais raccompagner, et, qu'attiffée d*une robe décolletée, à volants de mille couleurs, et avec une frisure mutine, elle prend le bras du premier galopin venu , et nous tourne le dos :
« Adieu I toi qai fus mon berger. »
Peut-être en est-il advenu à M. Uhiand tout comme à nous ; ses inspirations ont dû aussi changer, et, à peu d'exceptions près, il n'a pas mis au jour de nouvelles poésies. Je ne crois pas que cette belle &me de poète ait été si mincement dotée de la nature , qu'elle n*ait ea qu'un printemps. Non, je m'explique le silence de M. Uhiand par l'opposition que les inclinations de sa muse ont dû trouver dans les exigences de sa position politique. Le poêle élégiaque qui savait chanter dans de belles romances et de belles ballades le passé catbolico-féodal, TOssian du moyen âge, est devenu, dans l'Assemblée des États de Wurtemberg , un zélé défenseur des droits du peuple, un tribun hardi de Tégalit^ civile et de la liberté. M. Uhiand a prouvé la pureté et le bon aloi de ses sentiments démocratiques et protea* tants, par les sacrifices personnels qu'il leur a faits. Si jadis il avait mérité le laurier des poètes, maiptenant il mérite aussi la couronne de chêne de la vertu civique.
Di l'allrmagnb. 369
Mais justement parce qtril était si loyal et si convaincu des droits du présent ^ il ne pouvait plus entonner avec Tenthousiasme d'autrefois la vieille chanson du vieux temps, et comme son Pégase était un fier destrier qui aimait à caracoler dans le passé, et qui se cabrait ou ne bougeait plus dès qu'iï s'agissait d'avancer dans la vie moderne , le bon et excellent M. Ulhand a mis pied bas, et, en souriant , il a fait desseller et reconduire à Fécurie sa rétive monture. Elle y est restée jusqu'au présent jour, et comme son fameux collègue, le cheval de Bayard , elle a toutes les qualités possibles et un seul défaut y c'est qu'elle est morte.
On prétend que des yeux exercés ont découvert depuis longtemps que ce haut destrier avec ses couvertures armoriées et ses magnifiques panaches n'avait pas toujours été en harmonie avec son cavalier roturier, qui , au lieu de bottes à éperons d'or, n'avait pour chaus* sures que des souliers aux modestes boucles d'acier d'un bourgeois de Tubingue, et dont la tête, au lieu d'un casque, ne portait qu'un bonnet de docteur en droit. Ils assurent avoir remarqué que M. Uhiand n'a januiis pu se mettre entièrement d'accord avec son thème, qu'il ne rend pas dans toute leur vérité saisissante le coloris du moyen Age et ses sons nilfs et puissants jusqu'à la crudité, mais qu'il les décompose plutôt dans une mélancolie maladive, qu'il a amolli les accents énergiques et héroïques des traditions populaires du Nord , pour les rendre plus appétissantes au goût du
370 ŒUYRRS DB HBNRI USINE.
public moderne. Et dans le fait , quand on regarde de près les femmes de M. Uhland , ce ne sont que de belles ombreSy un clair de lune incarné^ ayant du lait dans les veines et dans les yeux de douces larmes, c'est-à-diie des larmes sans sel. Si Ton compare les chevalien d'Uhland avec ceux des vieux chants, on voit qu'ils se consistent qu*en armures de fer-blanc remplies de fleun au lieu d*os et de chair. Les chevaliers d'Uhland oot ainsi un parfum bien plus sentimental pour les nez délicats de nos jours que les anciens preux de la Germamey qui portaient des culottes de véritable fer épaisi non* geaient beaucoup et buvaient davantage*
Mais tout cela n'est pas un reimoche. M. Uhlaud n'a jamais voulu faire passer sous nos yeux hi véritable Allemagne d'autrefois; il n'a peut -être voulu dooi charmer que par une reproduction aussi superficielle qu'inoffensive , et il laisse toutes ces douces images se refléter paisiblement dans le mirage crépusculaire et tendre de son esprit. Cela donne encore à ses poésies on charme particulier, et lui a peut-être valu raffectîoD de bien des hommes d'un tempérament doux et bom U» tableaux du passé exercent leur charme^ quelque déco* lorée que soit la peinture } môme les hommes qui oat pris parti pour la vie positive, conservent tonjoars de secrètes sympathies pour la légende des anciens jottr** Ces voix qui viennent à nous comme des chants d'espnts nous émeuvent singulièrement, même par leur plu' faible écho. Et Ton comprendra facilement que les bal*
DB L*ALLSMAGIIB, 371
lades el les rmnaaces de notre bon et excellent M. Uhland aient trouvé un si favorable accueil, nonseulement près des patriotes de iSid, des jeunes gens rêveurs el des jeunes fiUes amoureuses, mais même près d'organisations plus robustes et qui aspiraient à une vie nouvelle.
J*ai ajouté au mot patriote la date de 1813, pour les distinguer des amis de la patrie d'aujourd'hui. Ces anciens patriotes doivent faire leur plus douce jouissance de la muse d'Ubland, puisque une grande partie de ses poésies sont imbues de tout Tesprit d'une époque où euxmêmes rayonnaient dans tout Téciat de la jeunesse, et où fleurissaient leurs espérances printanières. Cette sympathie pour les poésies dUhIand, ils la transmirent à leurs sectateurs, et Femplète d*un eiemplaire des poé* sies nhlandoises était œuvre de patriotisme pour les jeunes gens qui s'adonnaient aux exercices gymnastiques fondés alors par le gallophobe Jaher pour régénérer le physique de la nation allemande. Ils trouvaient ches Uhland des poésies que Max de Schenkendorf et M. Er* nest Moritz Arndt n'eussent pas mieux composées. Et, en effet, quel est le petit*fils d'Arminius, prince des Chérusques, et de la blonde Thusnelda, qui ne serait ' pas édifié par cette chanson d'UhIand :
«En avant! tonjonn et toujonisl La Russie a lancé ce cri plein de fierté: En avant!
« I^ Prusse Ta entendu^ l'a entendu avec plaisir et répète : En avant!
372 œUVRBS DE IlElfRl IlEIKE.
« Debout^ puissante Autriche ! Eu avaut! fais comme les antres : Ëii avant !
« Debout y vieille Saxe! Toujours en avaut, en vous donnant la main! En avant I
€ Bavière, Hesse, imitet4e6 ! Souabe, Franooniey poitei-Toas soi le Bhin! En avant!
et Dieu te salue, Confédération helvétique! Alsace, Lorraine, Bourgogne ! En avant I
« En avant Espagne, Angleterre! Tendes la main à vos ttktsl En avant!
« En avant! toujours et toujours! Bon vent et port prochain ! En avaut!
« En avaiit! voilà le nom de votre général! En avant! vaillants vainqueurs! En avant !
Le général à laquelle cette chanson fait allusKHi e6l Blûcher, le fameux troupier.
Je répète que la génération de i 8i 3 trouve dans les poésies d'Uliland Tesprit de son temps conservé de la manière la plus précieuse^ et non -seulement pour la politique, mais même pour les tendances morales et esthétiques M. Uhland représente toute une période, et seul, à celte heure, il la représente, puisque tous les autres sont tom' bés dans l'oubli, et se r&iument réellement tous daos cet écrivain. Le ton qui règne dans les Lieder^ les bal' lades, les romances d' Uhland est le ton de tous ses contemporains romantiques, et quelques-uns d*entre eux ont fait, sinon mieux, du moins tout aussi bien. Il ^ surpasse moins par sa valeur poétique que par la supériorité de la forme. En efiTel, quel excellent poêle n'est pas le baron d'Eichendorf. Les poésies dont il a entre*
DB l'allima^ri. 373
mêlé son roman. Pressentiment et Réalité, ne diffèrent
en rien des poésies d'UhIandy et même des meilleures.
Toute la différence consiste seulement dans la fraîcheur
pins verdoyante, la vérité plus limpide des poésies d'E^
chendorf. M. Justin Kemer, qui R*est presque pas connu,
mérite aussi une mention honorable. Il a composé les
lieder les plus charmants. Cest on compatriote de
M. Uhiand. 11 en est de m^me dé M. Gustave Schwah,
poète plus célèbre, qui fleurit aussi dans la belle Souabe,
et qai, chaque année encore, nous envoie le parfum de
jolies poésies. U aun talent particulier pour la ballade, et
il a chanté dans cette forme des légendes du pays, dont
l'eAst est le plus heureux. Wilhelm Mûller, que la mort
nous a ravi dans la plénitude et la séréQité de sa jecH
nesse, doit aussi être nommé. Dans Fimitation des chants
populaires, il est tout à fait à Tunisson avec M. Uhiand,
et il me semble même que sur ce terrain il a été souvent
pins heureux, et qu'il Ta surpassé par des accents de
vérité* n s'était plus profondément inspiré de l'esprit des
vieux chants populaires, et il n'avait pas besoin d'en
imiter les formes, l'extérieur. Chez lui, nous trouvons un
maniement plus facile des transitions et une sobriété
plus chaste dans Timitation des vieilles tournures et des
expressions surannées. Je dois rappeler le souvenir de
feu Wetxel, qui est oublié maintenant. Lui aussi a une
affinité avec notre excellent Uhiand, qu'il surpasse en
douceur et en effusion intime dans quelques poésies que
j*ai lues. Ces poésies, moitié fleurs, moitié papillons.
374 ŒtJVHËS ht BBKRI BEINB.
sont éparpillées, avec tout leur parfum et leur délicieufle folÀtrerie^ daus quelques almanachs que M. Brockhaos publie S0U8 le nom d'Urania. Que M. Clément Breotano ait composé ses Lieder dans le même ton et daosle même sentiment que M. Uhland^ cela se comprend naturellement. Ds ont puisé à la même source, aux chants populaires, et ils nous offrent la même boisson ; seulement le vasCf la forme est plus travaillée chez M. Uhland. Pour Adalbert de Ghamisso, je ne devrais pas en parier. Quoique contemporûn de Técole romantique, aux nxHh vements de laquelle il a pris part, le coeur de cet homme s'est tellement rajeuni dans ces derniers temps, qa*ii a trouvé des sujets tout modernes, qu'il s'est fait valoir eorame un des poètes les plus originaux de notre temps, et qu'il appartient bien plus à la nouvelle qu'à la vieille Allemagne. Hais dans les poésies de sa première ma^ nière se joue le même souffle que nous respirons dans les poésies d'Uhland, le même ton, la même couleur, le même parfum, la même mélancolie, la même larme. Les larmes de Chamisso sont peut-être plus toucbanles, parce qu'elles jaillissent d*un cœur plus fort, comme une source qui sort d'un rocher.
Les poésies que M. Uhland a composées dans les m^ très méridionaux sont aussi les sœurs des sonnets, des assonnances, des oitavérime de ses^ confrères de Vécd^ romantique, et il est impossible de les en distinguer quant à la forme et au fond. Mais, comme je l'ai dit, Ispl^' part de ses contemiwrains tombèrent dans l'oubli. Nous
DS L*ALLB1IAGNE. 375
se les tronvoDs plus qu*eii faisant des recherches dans des recueils dont on ne parle plus^ comme, par exemple, la Forit des Poètes, le Pèlerinage des chantres, dans quelques almanachs de muses que MM. Tieck et Foaqué om édités dans de yieîUes revues, particulièrement dans la Solitude consolatrice d'Achim d*Amim, et dans la Baguette divinatoire, rédigée par Henri Straube et Rodolphe Christian], dans les journaux d'autefois, et Dieu sait eucore où !
H. Uhland n*est pas le père d'une école, comme Scluller ou Goethe, ou tel antre, de l'individualité desquels ressortait un accent particulier qui trouva son écho ^ les poésies des contemporains. M. Uhland n*est pas le père, mais bien le fils d*une école qui lui a donné le Um. Et ce ton même n'appartient pas originairement à cette école, puisqu'elle l'a trouvé dans les oeuvres des ^eux poètes qu'elle a laborieusement déterrés. Mais, <^me compensation à ce manque d'originalité, M, Uhland présente une foule de bonnes qualités qui resteront toujours estimables, n est l'orgueil de l'heureuse Souabe, et tout homme qui parlq la langue allemande se réjoui ^ cette noble &me de poète. Comme la plupart des poètes lyriques de Técole romantique se résument en lui, nous pouvons les aimer et vénérer dans le seul Uhland. Et nous le vénérons et Paimons peut-être d*autânt pltia qu'il entre pour nous dans le domaine du passé.