LA LITTÉRATURE JUSQU'A LA MORT DE GOETHE
L'ouvrage de madame de Staël, dé F Allemagne ^ est le seul docoment étendu que possèdent les Français sur la littérature de cette contrée. Cependant, depuis que ce livze a paru, une grande période s'est écoulée ; et, pen« daat ce temps, une littérature toute nouvelle s*est développée en Allemagne. Est-ce seulement une littérature de transition? art-elle déjà produit ses fruits? est-elle si Ut éteinte? Sur toutes ces questions, les opinions sont partagées. Le grand nombre penche à croire qu'une nouvelle période littéraire commence en Allemagne à la mort de Goethe, que la vieille Allemagne est entrée avec lui dans son tombeau, que le temps de la littérature stristocralique est accompli et mort, que la démocratie
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littéraire commence où a l'esprit des individus a cessé pour faire place à Tesprit de tous. »
Quant à moi, je ne saurais juger d'une manière si précise les évolutions futures de l'esprit allemand. La fin de la période des arts^ née de Goethe y que le premier j'ai décorée de ce nom, je l'avais déjà prédite depuis nombre d'années. Ma prophétie s'est accomplie. Je connaissais très-bien les expédients et les menées de cesniécontents qui voulaient mettre fin au grand empire intellectuel de Goethe ; et on a même prétendu m'avoir vu figurer dans les émeutes qui eurent lieu autrefois contre ce grand despote. Maintenant que Goethe est mort, je me sens saisie à ce souvenir, d'une violente douleur.
Tout en appréciant l'importance de l'ouvrage de madame de Staêl sur l'Ailemagne , je dois recommander une grande circonspection à ceux qui l'ont lu ou qui le lisent encore, et je ne puis me dispenser du triste devoir de le signaler comme l'ouvrage d'une coterie. Madame de Staêl, de brillante mémoire, dans cette circonstance^ et sous la forme d'un livre, a, en réalité, ouvert un salon où elle recevait des écrivains allemands, et leur donnait ainsi l'occasion de se présenter dans le beau monde français ; mais, au milieu du tumulte des voix nombred* ses et diverses, dont les clameurs retentissent du fond de ce livre, on entend toujours, dominant toutes les autres, la voix de fausset de M. A. Schlegel. Là où madame de Staêl se montre elle-même, quand cette femme
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si expansîve s'exprime sans intermédiaire, lorsqu'elle se livre à sa cbaleur naturelle, quand elle abandonne à ses radieuses explosions toute cette pyrotechnie sentimentale qu'elle dirige si bien, son livre est curieux et digne d'admiration. Mais, dès qu'elle obéit à des inspirations autres que les siennes ^ dès qu'elle se soumet à une école dont Tesprit lui est entièrement étranger, et qu^elle ne saurait comprendre ; dès que, par les incitations de* celte école, elle pousse à certaines tendances ultramon* tatnes , qui sont en contradiction directe avec son esprit de clarté protestante , son livre est pitoyable et nauséa* bond. Ajoutes qu'à cette partialité qu'elle ignore, elle joint encore une partialité qui lui est personnelle ^ et qo'elle ne loue guère la vie intellectuelle ^ l'idéalisme des Allemands, que pour fronder le réalisme qui dominait alors parmi les Français , et la magnificence maté« rielle de l'établissement impérial. Son livre de VAU^ magne ressemble^ sous ce rapport, à la Germania de Tacite, qui, peut-être aussi, en écrivant son apologie des AllemandSi a voulu faire la satire indirecte de ses compatriotes.
Eq pariant d'une école à laquelle s'était vouée ma* dame de Staël, et dont elle favorisait la tendance , j*ai voulu mentionner l'école romantique. L'ensemble de cet ouvrage montrera que cette école était toute diffé* fente de celle qu'on a désignée en France sous ce titre, et que son but était tout à fait distinct du but des romantiques français.
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Mais qu'était donc Técole romantique en Allemagnei?
Rien autre chose que le réveil de la poésie du moyen àge^ telle qu'elle se manifeste dans ses chants et daos ses œuvres de peinture et d'architecture, par ses arts et sa vie privée. Mais cette poésie avait surgi du christianisme; c'était une fleur de la pa$$ion née du saogda Christ. Je ne sais si la fleur mélancolique que nous désignons ainsi porte .en France le même nom, et si la tradition populaire lui a attribué, comme dans le Nord, cette origine mystique. C'est cette fleur, à couleurs singulières et tranchées, dans le calice de laquelle sont tracés les instruments qui servirent au martyre de Jésus- Christ, tels que le marteau, les pinces, les clous, etc., une fleur qui n'est pas absolument repoussante, mais funèbre, et dont la vue excite en nous un plaisir déchi* rànt semblable aux sensations douces qu'on trouve dans la douleur même*
Il m'importe de faire remarquer qu'en disant christianisme je ne parle ni d'une de ses églises ni d'un sace^ doce quelconque, mais bien de la religion en elle-même, de cette religion dont les premiers dogmes renferment une condamnation de tout ce qui est chair, de sorte que non-seulement elle accorde à l'esprit une suprême puissance sur la chair, mais qu'elle voudrait encore détruire celle-ci pour glorifier l'autre. Sublime et. divine dans son principe, mais, hélas! trop désintéressée pour, ce monde imparfait, une pareille religion devint le plus ferme soutien des despotes qui ont su exploiter à leur
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profit ce rejet absolu des biens terrestres , cette naivi humilité^ cette béate patience^ cette céleste résignation, préchée par les saints apôtres. Des prédicateurs moins bonaces ont surgi depuis, et dans leurs paraboles terribles, ils démontrent les diflScuItés pratiques et les dangers sociaux des doctrines nazaréennes : ils ne se laissent plus dégoûter du banquet de la vie par ces appels au ciel qu'on leur fait ; ils savent que la matière a aussi son bon côté , et qu'elle n'appartient pas exciusH vement au diable, et ils ne repoussent plus les joies de la terre, ce beau jardin de Dieu , notre inaliénable héritage. Aussi, puisque nous comprenons maintenant ai bien les conséquences de ce spiritualisme absolu, pouvons-nous croire que sa puissance sociale n*est pas loin de toucher à sa fin; car chaque époque ressemble au sphinx qui se précipite dans le gouffre dès qu*on a deviné son énigme.
Nous n^avons toutefois nullement dessein de nier les bons effets produits en Europe par le dogme catholique. (Ta été une réaction nécessaire et bienfaisante contre le terrible et colossal matérialisme qui s'était développé dans Tempire romairi, et qui menaçait dé détruire toute la magnificence intellectuelle de Thomme. Ainsi que les mémoires graveleux du dernier siècle peuvent servir de pièces justificatives à la révolution française; ainsi que le terrorisme d'un comité de salut public peut sembler une médication nécessaire à ceux qui ont lu les confessions des grands seigneurs français depuis la régence :
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ainsi on reconnaît la vertu curative du spiritualisme ascétique quand on a jeté les yeux sur les écrits de Pétrone et d* Apulée , livres qu'on peut regarder aussi comme les pièces justificatives du christi«iisme. La chair était devenue si efifrontée dans ce monde de l'empire romain, qu'il fallait tous les aiguillons de la discipline chrétienne pour la morigéner. Après un repas comme celui de Trimalcton, il fallait une diète coname celle du christianisme.
Ou bien, comme les voluptueux vieillards qui excitent à coups de fouet leur corps engourdi , la vieille Rome énervée voulut peut-être chercher sous les déchirements de Tasoétisme monacal ces jouissances raflSnées que produit la torture» et le plaisir qu'on trouve au sein de la douleur T
PAcheuse surexcitation! Elle ravit au grand corps romain ses dernières forcés. Rome ne périt pas par sa séparation en deux empires. Au Bosphore comme au Tibre 5 Rome fut dévorée par le môme spiritualisme* judaïque; et en Asie comme en Europe» Thistoire romaine, daus sa marehe lente vers un même but, fut une agonie qui dura plusieurs siècles* Le lion de Juda démembré, en gratifiant les Romains de son spiritua^» lisme, a4-il peut-être voulu se venger de Tennemi vain^ queur^ comme fit jadis le centaure mourant qui légua astucieusement au fils de Jupiter la robe teinte de son propre sang, qui lui fut si fatale 1 Et vraiment Home, THercule des peuples, fut si puissamment consumée par
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le poison juif^ que son casque et son armure tombèrent de ses membres affaissés, et que sa grande voix impériale qui dominait dans les batailles, s'affaiblit et se changea en humbles murmures de patenôtres et en cadences de castrats.
Hais ce qui énerve le vieillard fortifie Tadolescent* Ce spiritualisme influa heureusement sur les peuples transmigrants du Nord. Ces corps de barbares, trop vigoureux et trop chargés de sang , furent modifiés par Tesprit chrétien^ et la civilisation européenne commença. C'a
été une belle et une sainte mission du christianisme. En
civilisant l'Europe , l'église catholique acquit les droits les plus fondés à notre respect et à notre admiration. Par des institutions larges et pleines de génie, elle a su mettre un frein à la bestialité des barbares du Nord, et elle a sa maîtriser la matière brutale. «* Les oeuvres des arts du moyen ftge nous retracent cet assujettissement de la matière par l'esprit, et c'est là souvent unique* ment leur mission. On pourrait facilement classer les compositions épiques de ce temps d*après le degré de cet assujettissement.
Il ne saurait être ici question des poésies lyriques et dramatiques, car les dernières n'existaient pas , et les premières se ressemblent aussi fort, dans tous les siècles, que le chant des rossignols se ressemble à chaque printemps.
Bien que la poésie épique du moyen âge soit divisée en poésie sacrée et en poésie profane, ces deux branches
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éiaient entièrement chrétiennes par leur essence et leur allure; car si la poésie sacrée s'occupait exclusivement du peuple juif, qui passait pour le seul peuple saint, et de son histoire seule sainte aussi; si elle chantait les héros de TAncien et du Nouveau Testament, les légen* des, en un mot TÉglise : néanmoins toute la vie du temps, avec ses contemplations chrétiennes et son mouvement religieux, se réfléchissait dans la poésie profane. Là fleur de la poésie sacrée dans rAllemagne du moyen âge est peut-être Barlaam et Josaphaty poème dans lequel la doctrine de l'abnégation, de l'abstinence, de la renonciation et du mépris de toutes les joies humaines, est poussée jusque dans ses dernières conséquences. Ensuite on peut citer le cantique de louanges sur saint Hannon, comme le meilleur de ce genre de poésies; mais celui-ci entre un peu plus avant dans les choses terrestres. Il diffère du premier à peu près comme une image de saint byzantine diffère d'une image gothique. Ainsi que dans les tableaux byzantins , nous trouvons dans £ar/aam etJosaphat la plus extrême simplicité; point d'accessoires enjolivés; les longs corps maigres semblables à des statues, et les figures d'un sérieux idéal, ressortent vigoureusement comme s'ils étaient peints sur ces fonds d'or mat qui décoraient les églises de l'empire d'Orient. Dans le cantique sur saint Hannon, les accessoires sont l'affaire principale comme dans les tableaux gothiques ; et en dépit de la disposition grandiose, les détails sont traités d'une manière vétilleuse;
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enfin on ne sait si c'est la conception d'un géant ou Tœuvre patiente d'un nain, qu'on admire.
Les poésies évangéliques d'Ottfried, qu'on a coutume de vanter comme le chef-d'œuvre de la poésie sacrée, sont loin d'être aussi remarquables que les deux morceaux que je viens de citer. Dans la poésie profane, nous trouvons d'abord, d'après la marche que j'ai indiquée, la série de légendes des Nibelungen et le Livre des Hé' ros. Là règne encore toute la façon de sentir et de penser qui précéda le christianisme dans la Germanie; là la force brutale ne s'est paà encore mitigée jusqu'à la chevalerie ; là s'offirent encore, comme des images de pierre, les rudes champions du Nord^ et la tendre lumière ei le souffle adoucissant du christianisme ne pénètrent pas encore sous les armures de fer. Mais le jour commence à poindre dans les vieilles forêts ger« maines : les vieilles idoles s'ébranlent, et on aperçoit une arène déblayée qui se forme, où le chrétien commence à combattre le gentil. Nous en trouvons les traces dans les légendes de Charlemagne , où l'on sent un reflet des croisades et de leur esprit. Bientôt se développe du spiritualisme chrétien et de son influence l'apparition la plus particulière au ijioyen âge, la chevalerie, qui arrive à son apogée en se revêtant d'un caractère sacerdotal comme nous le voyons dans les ordres à la fois militaires et religieux. La chevalerie mondaine se trouve célébrée dans les légendes du roi Arthus, où régnent la plus douce galanterie, la courtoisie la plus raf-
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finée et le goût le plus décidé des combats et des aventures. Du milieu des riantes et folles arabesques, des fleurs fantastiques et des chimères de ces poèmes, trois belles figures nous saluent : ce sont le précieux Ivain^ l'excellent Lancehi du Lac et le vaillant, le galant, rhonnéte^ mais un peu ennuyeux Vigalois. Auprès de ces légendes, nous en trouvons une qui leur tient de près, la légende du saint Graal, où Ton exalte la chevalerie religieuse et ecclésiastique; et là se présentent à nous trois des épopées les plus grandioses du moyen flge, le Titurelf le Pareival et le Lokengrin. Ici nous nous trouvons face à face avec la poésie romantique ; nous plongeons profondément nos regards dans ses grands yeux mélancoliques; elle nous environne, sans que nous nous en apercevions, de ses filets scolastiques, et elle nous entraîne dans les profondeurs du mysticisme de cette époque. Enfin nous trouvons des poésies de ce vieux temps qui ne sont pas vouées absolument au spi*ritualisme chrétien, dans lesquelles il est même frondé, où le poète secoue les chaînes des abstractions de la vertu chrétienne, et ce n'est pas précisément le plus mauvais poète qui nous a laissé le principal ouvrage écrit dans cette direction^ le poème de Tristan et Yseulie. Je dois même dire que Gottfried de Strasbourg, l'auteur de cette charmante épopée d'amonr, est peutêtre le plus grand poète du moyen âge, et qu'il surpasse les belles inventions de Wolfram de Eschilbach, que nous admirons dails le Parcivnl et dans les frag'
ments du Titurel. Peut-être est-il permis aujourd'hui de knier et de priser sans réserve ce bon maître Gottfried. Dans son temps, on l'a certainement tenu pour un impie, et son livre pour une œuvre dangereuse ; et, en efteij il y a jeté des choses qui font réfléchir. Francesca de Rimini et son bel ami payèrent chèrement le plaisir qu'ils eurent un jour de lire un pareil livre ensemble; — il est vrai que le plus grand danger consista en ce qu'ils cessèrent tout d'un coup de le lire.
Dans toutes ces compositions du moyen âge, la poésie a un caractère décidé qui la distingue de la poésie des Grecs et des Romains. Pour marquer cette diflërence , nous nommons celle-ci la poésie classique , et l'autre la poésie romantique. Mais ces dénominations ne sont que des rubriques vagues, et ont conduit jusqu'à ce jour à un désordre d'idées qui croit encore, depuis qu'on nomme la poésie des anciens plastique, au lieu de clas» sique. C'est là surtout qu'on donne lieu à des méprises. D'abord, les artistes doivent toujours travailler leur sujet d'une façon plastique : que le sujet soit païen ou chré-^ tien, ils doivent le présenter sous des contours clairs^ bref, la forme plastique doit se retrouver dans l'art mo^ deme et romantique ^ comme dans l'art antique, et en être la qualité principale. Les figures de la Divine Co^ médie du Dante ^ ou celles des tableaux de Raphaël, ne sont-elles pas aussi plastiques que celles de Virgile ou des murs d*Herculanum? La différence consiste en ce que les figures plastiques, dans l'antiquité, sont entière^
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ment identiques à ce qu'elles doivent représenter, à l'idée que l'artiste veut reproduire. Par exemple , la vie errante d'Odysseus ne signifie rien autre choseï sinon la vie errante de l'homme qui était fils de Laertès, mari de Pénélopéia, et qui se nommait Odysseus -, le Baccbus que nous voyons au Louvre n'est rien autre chose que l'aimable fils de Sémélé^ les yeux remplis d'une mélancolie audacieuse, et une divine volupté répandue sur les lèvres mollement arrondies. 11 en est autrement dans Tart romantique : là , les vains pèlerinages d'un chevalier ont en outre une signification ésotérique ; ils indiquent peutrétre les vains pèlerinages de la vie; le dragon qui est vaincu est le péché; Tamandier qui répand de loin ses parfums sur les voyageurs, c'est la Trinité, Dieu le père, Dieu le Fils et le Saint-Esprit, qui font un tout, comme la noix , Técorce et le noyau forment une seule amande. Quand Homère peint Tarmure de son héros, ce n'est rien autre chose qu'une bonne armure qui vaut tant et tant de bœufs; mais quand un moine du moyen âge décrit le vêtement de la mère de Dieu^ on peut s'en fier à lui : sous ces habits divers, il a imaginé autant de vertus , un sens particulier est caché sous cette sainte enveloppe de la Vierge immaculée, qui, son fils étant le noyau de Tamande , est chantée fort raisonnablement sous le nom de la fleur d'amandierT C'est là le caractère de la poésie du moyen âge que nous nommons roman* tique. L'art classique avait à reproduire une forme déterminée, le réel, et ses images pouvaient s'identifier
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avec ridée de Partiste; Tari romantique avait à représenter, ou plutôt à indiquer Tinfini et des choses tout iutellectuelles , et il était obligé de puiser ses moyens dans un système de symboles traditionnels , de belles paraboles semblables à celles que le Christ employait pour rendre le spiritualisme de ses idées* De là le caractère mystique, énigmatique et merveilleux qui règne dans les œuvres d'art du moyen ftge ; l'imagination y fait des efforts incroyables pour rendre, par des images matérielles, ce qui est purement intellectuel j elle invente les folies les plus gigantesques , elle entasse Ossa sur Pélion , le Parcival sur le Titurel , pour atteindre jus^ qu'an ciel. Chez les peuples où la poésie s'efforce également de représenter l'infini , et où se présentent aussi dimmenses conceptions fantastiques , comme chez les Scandinaves et chez les Indiens, nous trouvons des compositions véritablement romantiques, et auxquelles noua sommes forcés de donner ce nom.
Quant à la musique du moyen âge. il serait difficile d*en parler avec quelques développements. Les documents nous manquent. Ce n'est que tard, dans le ivi" siècle, que parurent les chefs-d'œuvre de musique d'église des maîtres renonunés, dont on ne saurait faire trop de cas dans leur genre ^ car ils expriment avec une pureté admirable le spiritualisme qui est l'essence do l'église chrétienne.
Les arts de la mémoire, qui sont spiritualistes de leur
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nature, durent fleurir à Tombre du christianisme; mais celte religion était moins avantageuse aux arts du dessin ; car, comme ils devaient nous représenter la victoire de Fesprit sur la matière, et n'employer cette matière que comme un moyen de reproduction , ils eurent à combattre un obstacle diflScile* Ainsi naquirent , dans la peinture et dans la sculpture, ces effroyables thèmes, ces images de martyre-, ces crucifiements, ces saints expirants, toutes ces choses enfin qui peignent la des* Iruction de la dépouille matérielle. Ce fut un véritable martyre de la sculpture; et chaque fois que j'ai vu ces effigies décomposées où Tabstineuce chrétienne et le mépris des sens sont caractérisés par des têtes pieuses et frêles, par de longs bras minces et décharnés, par des jambes amaigries, par des corps douloureusement abattus, je n'ai pu me défendre d'une compassion infinie pour les artistes de cet âge. Les peintres, il est vrai^ étaient un peu plus à leur aise , car le matériel de leurs moyens de reproduire, la couleur dans ses jets insaisis* sables, dans ses chatoiements merveilleux, ne résistait pas si lourdement au spiritualisme que la pierre, le marbre et tous les matériaux des sculpteurs. Cependant Jes peintres furent bien forcés aussi de charger de repoussantes et douloureuses figures leurs toiles qui en
gémissaient. En vérité, lorsque Ton contemple certaines collections de tableaux, et qu'on n'y voit que des scènes de sang, des instruments de torture et des supplices, on
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est tenté de croire que ces vieux maîtres de la peinture ont passé leur vie à travailler pour la galerie d'un bourreau !
Mais le génie de l'homme est puissant. Ainsi un grand sombre de peintres surmonta tous ces obstacles, et les Italiens surtout sacrifièrent à la beauté, quelquefois aux dépens du spiritualisme , pour s'élever à cet idéal qui atteint à sa perfection dans beaucoup d'images de ma* dones. En général , quand il s'agissait de la Vierge ^ réglise catholique a toujours fait quelques concessions an sensualisme. Cette image, d'une beauté sans tache et sans souillure; et qui cependant est ornée de la radieuse auréole dont s'environnent l'amour et la douleur maternelles f eut toujours le privilège d'être illustrée par les poètes et par les peintres , et embellie par eux de tous les charmes terrestres. En efiet, cette image était vraiment faite pour attirer la multitude dans le giron du christianisme. La vierge Marie était la dame chfttelaine de réglise catholique , et qui attirait et retenait les chevaliers du Nord par son doux et céleste sourire.
L'architecture avait, au moyen ftge, le même caractère que les autres arts , comme en général alors toutes les manifestations de la vie s'harmonisaient entre elles d'une façon merveilleuse. Dans l'architecture de ces temps se révèle , comme dans la poésie , une tendance symbolique. Quand nous pénétrons aujourd'hui dans une vieille cathédrale, nous soupçonnons à peine le sens ésotérique de ce symbole de pierre. L'effet général de
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cette masse agit senlement sur notre âme. Nous sentons confusément l'élévation de l'esprit et la mortîGcatiou de la chair. La disposition de ce dôme est une croix creusée, et nous errons dans l'inslrument même do martyre; les vitraux coloriés versent sur nous des flots de lumière verte et rouge comme le pus des plaies et le sang qui en découle; les chants funéraires frappent nos oreilles; sous nos pieds sont des tombes et la pourriture; et, ainsi dirigé , l'esprit s'élève dans les airs le long des piliers colossals, se débarrassant avec effort de son cadavre, qu'il laisse sur le sol, conmie un vêtement qui le fatigue. Quand on les examine du dehors , ces cathédrales gothiques, ces édifices immenses d'une forme si fine, si transparente, si aérienne t qu'ils semblent découpés et nous paraissent des dentelles de Brabant exécutées en marbre : alors seulement on sent bien la puissance de ces temps qui savaient assouplir même la pierre , l'animer d'une vie de fantôme , et faire exprimer à cette matière, la plus dure de toutes, tous les élans du spiritualisme chrétien.
Mais les arts ne sont que le miroir de la vie humaine; et, quand le catholicisme faiblit dans le monde réel, il pftlit et s^éteignit aussi dans lés arts. Au temps de la réformation, la poésie catholique disparut subitement de l'Europe; et, à sa place, nous voyons ressusciter la poésie grecque , qui reposait depuis tant de siècles dans le tombeau. Sans doute, ce n'était qu'un printemps factice, une œuvre de jardinier, et non pas du soleil; les
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arbustes et les fleurs ne croissaient que dans des vases élroîts, et un ciel de verre les préservait du froid et du vent du nord. Dans l'histoire du monde, un événement n'est pas toujours d'une façon directe le résultat d'un autre, et les événements influent plutôt les uns sur les totres par intermittence. Ce ne fut pas des savants grecs qui émigrèrent de notre côté après la conquête de Byzance > que nous vint Tamour de la Grèce et Tenviç générale de l'imiter; ce fut plutôt parce que, dans l'art comme dans la vie réelle^ le protestantisme se produis sait en même temps. LéonX, ce somptueux Médicis, était un protestant aussi zélé que Luther; et, de même qu'à Wittemberg on protestait en prose latine , à Rome on protestait en pierre, en couleurs et en octaves rimées. Les énergiques images de maître Michel Angelo, les riantes figures de nymphes de Giulio Romano et Tivresse voluptueuse y la joie de vivre qui règne dans les vers de Uesser Ludovico Ariosto, n'est-ce pas là une opposition protestante au vieux^ sombre et morose catholicisme? La polémique que soutinrent les peintres de ritalie contr le sacerdotisme exerça peut-être plus d'influence que celle des théologiens saxons. La chair florissante qui brille sur les tableaux du Titien n'est que le protestan* tisme, et les reins de ses Vénus sont des thèses plus concluantes que celles qui furent affichées par le hardi moine allemand sur la porte de l'église de Wittemberg. On eût dit alors que les hommes s'étaient sentis tout à coup délivrés des liens qui les garrottaient depuis plu-
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sieurs milliers d'ans; les artistes surtout respiraient librement, comme si le cauchemar ascétique avait cessé de peser sur leur poitrine; ils se précipitèrent avec enthousiasme dans la riante mer de la poésie grecque , de l'écume de laquelle naissaient de nouveau pour eux les plus belles déesses. Les peintres représentèrent de nouveau les joies que répand Tambroisie dans FOlympe ; les sculpteurs firent sortir, comme jadis, les vieux héros de leurs blocs de marbre ; les poètes chantèrent encore la maison d'Âtrée et de Laïus : alors commença la nouvelle période classique.
Ainsi qu'en France, sous Louis XTV, la vie moderne reçut son perfectionnement accompli, la nouvelle poésie classique atteignit à un haut degré de perfection, et en quelque sorte à une originalité réelle. Par Finfluence politique du grand roi, la nouvelle poésie classique française se répandit dans le reste de l'Europe. Dans Tltalie, où elle était déjà indigène, elle reçut un coloris français; les héros de la tragédie française vinrent aussi en Espagne avec le duc d'Anjou; ils passèrent ensuite en Angleterre avec madame Henriette ; et nous autres Allemands, il va sans dire que nous bftttmes à l'Olympe poudré de Versailles nos temples insipides. Le plus célèbre pontife de ces faux dieux fut Gottched, cette grande perruque de l'ancien temps, que notre célèbre Goethe a si bien dépeint dans ses Mémoires.
Lessing fut TArminius littéraire qui délivra notre scène de cette domination étrangère. Il nous montra
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la nullité y le ridicule, lé mauvais goût de ces imitations du théâtre français, qui, elles-mêmes, étaient imitées du théâtre grec. Mais ce ne fut pas seulement par sa critique , ce fut par ses propres ouvrages qu'il devint le fondateur de la nouvelle littérature originale allemande. Cet homme suivit toutes les directions de l'esprit, envisagea toutes les faces de la vie avec un enthousiasme et une inteUigence rares. Les arts, la théologie, la science archéologique, la poésie, la critique, le théâtre, rhis« toire, il poussa tout vers un même but, avec une égale ardeur. Dans tous ses ouvrages respire la même et grande idée sociale « un' sentiment en progrès de Thumanité, cette belle religion de la raison dont il a été le saint Jean , et dont nous attendons encore le Messie. Gette religion , il la prêcha toujours -, mais , hélas I sou« ?ent il la prêcha tout seul et dans le désert. Et puis, il loi manquait la vertu de changer les pierres en pain ; il paasii la plus grande partie de sa vie dans la nécessité et dans la misère, malédiction qui a pesé sur presque tous les grands génies de TAllemagne, et qui ne cessera peut-être que par l'affranchissement politique de notre nation. Leasing était aussi plus animé de sentiments politiques qu'on ne le soupçonnait , qualité que nous ne trouvons chez nul de ses contemporains; et ce n'est qu'aujourd'hui que nous voyons clairement qui il avait en vue quand il peignit le despotisme dans sa tragédie i'Fmiiia Gahtti. On le prit alors seulement pour un champion de la liberté de penser, et un adversaire de
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Tintolérance cléricale; car on comprenait mieux ses tendances théoiogiques. Les fragments sur Téducation de la race humaine, qu'Eugène Rodrigue a traduits en français, peuvent peutrétre donner une idée du vaste cercle qu'embrassait l'esprit de Lessîng. Les deux morceaux de critique qui ont exercé le plus d'influence sur l'art sont sa Dramaturgie de Hambourg^ et son Laocoan, ou des limites de la peinture et de la poésie. Ses {Hèces de théâtre les plus remarquables sont : Emilia Galolti. Minna de Bamlielmy Nathan le Sage.
Gotthold Ephraîm Lessing naquit à Camens , dans la Lusace , le ââ janvier 1729 , et mourut à Brunswick , le 15 février 1781 . C'était un homme tout entier, qui, lorsqu'il détruisait par sa polémique quelque vieille chose, construisait aussitôt lui-même quelque chose de nouveau. Il ressemblait, dit un auteur allemand, à ces Juifs pieux qui furent souvent troublés dans la construction du second temple par les jattaques de Tennemi , et qui combattaient d'une main, tandis qu'ils tenaient de Tautre la truelle pour bfttir la maison de Dieu. Lessing, de tous les écrivains allemands, est celui que je chéris le plus. Je parlerai encore d'un autre homme qui écrivit dans le même esprit et dans le même but que Lessing, et qu'on peut nommer son successeur immédiat. Ce n'est pas que la menlion que j'en fais soit à sa place; mais comme il en occupe une tout isolée dans rhistoire de la littérature, et qu'on ne peut pas encore bien définir ses rapports avec son temps et ses contemporains.
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cette licence peut ni'étre permise: c'est Jean Gottlieb Herder, né k Morungen dans la Prusse orientale , en I7il, et mort k Weimar en Saxe^ dans Tannée 1803.
Ubistoire littéraire est la grande morgue où chacun vient chercher ses morts , ceux qu't>n a aimés , ou avec qui on a des liens de parenté. Quand je vois là^ parmi tant de cadavres insignifiants» Lessing ou Herder avec leurs grandes et nobles figures , le cœur me bat avec violence ; il me serait impossible de passer outre , sans déposer un baiser sur leurs lèvres livides.
Mais si Lessing a détruit si puissamment le goût de limitation de la fausse antiquité grecque^ empruntée de seconde main aux Français, il a lui-même donné lieu en quelque sorte à un nouveau genre de folles imitationj par ses appréciations des véritables chefs-d*œuvre de rantique Grèce. Par la vigueur avec laquelle il combattit la superstition religieuse, il aida aussi à ce prosaïsme qui se propagea à Berlin avec une vivacité extrême. En ce temps, la déplorable médiocrité se mit à s*agiter plus que jamais ; et les esprits vides et gueux se boursouflèrent comme la grenouille de la fable. On ^ se tromperait toutefois si on imaginait que Goethe , qui avait déjà percé, fut alors généralement reconnu. Son Gœts de Berliehingen et son Werther furent accueillis avec enthousiasme; mais les ouvrages des médiocrités onfinaires étaient reçus avec la même faveur, et on n'accorda à Goethe qu'une étroite niche dans le panthéon littéraire. J'ai, dit que le public avait lu avec en- I. 12
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thousiasme Goetz et Werther^ mais ce fut plutôt à cause du sujet que du travail artistique , que personne ne sut apprécier dans ces chefs-d'œuvre. Le Gœtz était un roman de chevalerie, présenté- sous une forme dranaa« tique, et on aimait* alors ce genre d'ouvrages. Dans Werther^ on ne vit que l'arrangement d'une histoire véritable, celle du jeune Jérusalem, un jeune homme qui s'était brûlé la cervelle par amour, et qui avait fait ainsi grand bruit dans cette époque de calme plat ; on lut en pleurant ses lettres touchantes; on remarqua avec beaucoup de sagacité que la manière dont Werther avait été chassé de la société noble devait avoir augmenté son dégoût de la vie; la question du suicide donna encore plus de sel au livre; l'idée de se tuer aussi surgit à cette occasion dans la tête de quelques fous, et l'ouvrage fit alors un effet complet. On lisait encore fort assidûment les romans d'Auguste Lafantaine; et comme celui-ci écrivait sans discontinuer, il devint beaucoup plus célèbre que Wolfgang Goethe. Wieland était le grand poète du temps, qui n'avait pour concurrent que M. Rammler à Berlin , le faiseur d'odes. Wieland fut honoré bien plus que ne le fut jamais Goôthe ; cependant il faut avouer que l'auteur d'Oàeron et d'Aristippe a bien mérité ses succès : il a doté l'Allemagne de chefs-d'œuvre aussi beaux qu'utiles , c'était un géant à côté de Iffland qui dominait le théâtre avec ses drames bourgeois, et Kotzebue avec ses innombrables comédies.
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Ce fut contre celle littérature que s'éleva ^ en Aile* magne, dans les dernières années du dernier siècle, une école littéraire, que nous nommons Técole romantique, et dont MM. Auguste^uillaume et Frédéric Scblegel se sont présentés comme les gérants. léna, où s'agilaient et se tenaient les deux frères au milieu de beaucoup d'esprits disposés à les suivre, fut le point central d'où se répandit la nouvelle doctrine esthétique. Je dis doctrine, car cette école commença par des jugements sur les œuvres d'aii du passé , et par des recettes pour les œuvres d*art de l'avenir. Uécole de Schlegel a rendu alors de grands services à la critique esthétique. Dans l'appréciation des œuvres que nous possédons, on signala ou leurs défiuits et leurs faiblesses , ou leurs perfections et leurs beautés. Dans la polémique , dans cette investigation et cette recherche des défauts et des vides de l'art, les deux Schlegel furent par-dessus tout les imitateurs du vieux Lessing ; ils se mirent en possession de sa grande épée de bataille ; mais le bras de M. Auguste-Guillaume Schl^el était beaucoup trop mou et trop grêle, Vœil de son firère Frédéric trop voilé de nuages mystiques, pour qu'ils pussent frapper aussi fort et atteindre aussi sûrement que le faisait Lessing. Toutefois dans la critique spéciale, lorsqu'il s'agit de mettre en leur jour les beautés d'un ouvrage , lorsqu'il faut faire ressortir finement ses qualités, MM. Schlegel surpassent le vieux Lessing. Mais que dire de leurs recettes pour exécuter des chefs-d'œuvre? Là se révèle une impuissance que
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nous avons cru trouver également dans Leasing. Lui aussi, si fort qu'il soit dans la négation, montre quelque faiblesse dans l'initiative, et rarement il parvient à poser un principe fondamental, plus rarement encore à le poser juste. H lui manquait un terrain solide , une philosophie, un système philosophique. Cest là le cas de MM. Schlegel , et ils sont dans une poiûtion encore plus désolante.
Mais si MM. Schlegel ne pouvaient prescrire de théorie arrêtée pour les chefs-d'œuvre qu*il8 commandaient aux poètes de leur école, ils remplaçûent ce vide en proposant pour modèles les plus belles œuvres des temps passés et en les rendant accessibles à leurs disciples ; et c'était surtout sur les œuvres de l'art catholique du moyen ftge qu'ils appelaient leurs regards. Shakspeare, qui est placé à cette limite de l'art, et qui sourit déjà à nos temps modernes avec une clarté et une liberté toutes protestantes, ne fut traduit que dans un bat de polémique dont l'explication serait trop longue à donner ici. Cette traduction fut entreprise par M. A.-G. Schlegel à une époque où l'enthousiasme littéraire n'avait pas encore tout à fait reculé jusqu'au moyen ftge. Plus tard, lorsque cela eut lieu, on traduisit Galdéron, et oa le mit bien au-dessus de Shakspeare , car on trouvait chez le poète espagnol la poésie du moyen ftge dans toute sa pureté, et conçue sous Tinfluence de ses institu* tions principales , la chevalerie et le monachisme. Us pieuses comédies de l'ecclésiastique poète castUlsOf
DB l'allemagks. !2C0
dont le style fleuri semble arrosé d'eau bcnite et parfbmé d'un encens d'église , furent alors imitées avec toute leur sainte grandezza^ avec tout leur luxe sacerdotal, leurs folies sacrées; et on vit germer en Aile-* magne ces compositions folles et profondes ^ qui reprc* sentent Tamour mystique comme dans V Adoration de te eraix y ou le martyre chevaleresque comme dans le Prince Ccnsiant, et Zacharîas Werner poussa les chotes aussi loin qu'on peut aller sans s'exposer à être enfermé dans une maison de fous.
Notre poésie, disaient les frères Schlegel, est vieille ; notre muse est une femme décrépite avec une quenouille; notre Cupidon n'est pas un enfant blond, mais on nain ridé avec une chevelure grise ; nos sentiments sont effeuillés ) notre imagination desséchée, morte : il fiint rafraîchir cette terre aride, il faut y chercher avec patience les sources ombragées de la naïve et simple poésie du moyen âge ) là ruissellera pour nous Teau de Jouvence. Ce triste peuple, sec et décharné, ne se le fit pas dire deux fois , et les pauvres gosiers desséchés qai végétaient dans les sables de la Prusse voulurent tous refleurir et reprendre de la jeunesse ; ils se précipitèrent vers ses sources merveilleuses, et tout cela but, avala et lampa avec une soif immodérée. Mais il leur arriva la même aventure qu'à une vieille chambrière dont voici rhistoire. Elle avait remarqué que sa mattresse possédait un élixir meneillcux qui rendait la jeunesse; en fabsencede sa mahresse, ollc prit la fiole; mais, au
210 (EUYRBS OB HENRI UEINB.
lieu d'en prendre quelques gouttes, elle but à si loogs traits que, grâce à la merveilleuse efficacité de ce breuvage, elle revint, non pas seulement à la jeunesse, mais à la plus tendre enfance. En vérité, il en arriva ainsi à notre excellent M, Tieck, le poète de cette école; il puisa tant dans les livres populaires et dans lea poésies du moyen Age, qu'il redevint presque un enfant -, il dégénéra de fruit en fleurs, et revint à cet innocent bégaie^ ment que madame de Staël avait tant de peine à admirer. Elle avoue même qu'il lui semble curieux de voir un personnage déboîter dans un drame par un monologue qui commence ainsi : « Je suis saint Bonif^cCi et Je viens vous dire, etc. b
M. Louis Tieck a offert aussi en modèle aux artistes à Venir les commencements rudes et naïfs de rart> dans son roman intitulé les PèUrinages de Siernbald, et par le livre qu'il a publié d'un certain Wackenroder> et qu'il a nommé Epanchements du cœur d'un moiue ami des arts. On recommanda l'imitation de h naïveté et de l'esprit pieux de s^s ouvrages. On ne voulut plus enten^ dre parler de Raphaël, pas même de son maître Péni-^ gin, qu'on plaçait cependant dé\k plus haut, et dans lequel on trouvait encore des restes de ces magnificeaces dont on admirait avec dévotion l'accomplissement dans les chefs-d'œuvre immortels de Fra Giovanno Angelico da Ficsole. Si l'on veut se faire une idée du goût des enthousiastes d'alors, il faut aller au Louvre, où sont encore suspendus les meilleurs tableaux de ces
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Tieux mattres; mais ai Ton veut se faire une idée du grand nombre de poètes qui imitèrent, dans ce même lempa, sur tout les mètres possibles , les poètes du moyen âge, ii faut aller k Charenton.
Mais je pense que les tableaux de la première salle du Louvre sont beaucoup trop gracieux pour qu'en les contemplant on puisse prendre une idée du goût qui régnait en Allemagne. U faudrait se figurer ces vieilles images italiennes, traduites en vieil allemand; caron re« gardait les œuvres des vieux peintres allemands comme beaucoup plus simples et plus naïves, et par conséquent plus dignes d'être imitées que les vieux ouvrages italiens. Les Allemands, disait«-on, avec leur gémuih (mot dont il est impossible de trouver Féqui valent dans la lan« goe française) , les Allemands smtent pins profondément le christianisme que les autres nations, et sur ce dire^ Frédéric Schlegel et son ami, M. Joseph Goerres, cou* raient^ dans toutes les vieilles villes du Rhin, après des restes de vieux tableaux et de gothiques morceaux de sculpture allemande, qu'on révérait aveuglément comme de saintes reliques.
Je viens de comparer le Parnasse allemand de eé temps-là à Charenton ; mais je crois qu'en cela, j'ai dit trop peu aussi. Une démence française est loin d'être aussi folle qu'une démence idlemanJe) car dans celle-ci^ comme eût dit Polonius, il y a de la méthode. Ces folies allemandes , on les prenait et on les étalait avec une pé^ danterie sans pareille^ avec une gravité incroyable, avec
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une pénétration dont un superficiel fou français ne peut se faire une idée.
L'état politique d'outre-Rhin était très-favorable k cette direction religieuse et à ce retour vers la vieille Allemagne. La mauvaise fortune enseigne à prier ^ dit le proverbe, et vraiment jamais elle n'avait été si grande parmi nous, et par conséquent le peuple plus enclin qu'alors à la prière, à la religion, au christianisme. Il n'est pas de peuple qui ait autant d'attachement pour ses princes que le peuple allemand; et ce qui afDîgeait le plus les Allemands, c'était, non pas le triste état oà la guerre et la domination étrangère avaient jeté le pays, mais l'aspect déplorable de leurs princes vaincus, qu'ils voyaient ramper aux pieds de Napoléon. Les peuples de TAllemagne ressemblaient à ces vieux serviteurs des grandes malsons que nous voyons avec, attendrissement au théâtre, qui souffrent plus que leurs nobles mattres des humiliations que ceux-ci sont forcés de subir , qui versent en secret des larmes amères quand le besoin fait vendre la vaisselle d'or et d'argent, et dépenseraient leurs misérables épargnes plutôt que de voir la chan^ délie bourgeoise remplacer la bougie aristocratique sur la table de leurs seigneurs. L'affliction générale fit chercher un refuge dans la religion, et il en résulta une dévote résignation à la volonté de Dieu, de qui seul on attendait des secours. En effet , contre un Napoléon, personne ne pouvait nous aider que Dieu en personne. tl n'y avait plus à compter sur les armées terrestres, et
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il fallait bien lever les yeux avec confiance vers le ciel. Nous eussions aussi supporté tranquillement Napoléon ; mais nos princes^ tout en espérant que Dieu les délivrerait, se livrèrent en même temps à la pensée que les forces réunies de leurs peuples pourraient bien y faire quelque chose : on chercha dans ce dessein à ré* Teiller un sentiment commun à tous les Allemands ; et alors les personnages les plus éminents parlèrent de la nationalité allemande, d'une patrie commune à tous, de la réunion des races chrétiennes de la Germanie, de Tu* nité de TAIlemagne, On nous commanda le patriotisme, et nous devînmes patriotes ; car nous faisons tout ce que nos princes nous commandent. 11 ne faut pas cependant se représenter sous ce nom de patriotisme le sentinient qui porte ce nom ici en France. Le patriotisme du Français consiste en ce que son cœur s'échauffe, qu'il s'étend, qu'il s'élargit, qu'il enferme dans son amour, non pas seulement ses plus proches, mais toute laF^nce, tout le pays delà civilisation; le patriotisme de TAllemand , au contraire , consiste en ce que son cœur se rétrécit, comme le cuir par la gelée, qu'il cesse d'être un citoyen du monde, un Européen , pour n*étre plus qu'un étroit Allemand. Nous vîmes alors la balourdise idéale mise en pratique par le sieur Jahn, et ce fut Taurore de la teigneuse et rustique opposition contre le sentiment le plus noble et le plus saint de tous ceux qu'a produits F Allemagne, contre cet amour de l'humanité, contre cette fraiernité universelle, ce cosmopoli-
tisme, qui ont été professés en tout temps par nos grands génies, par Lessing^ par tlerder^ par Schiller, Goêthei Jean Paul et toutes les âmes élevées de notre patrie.
Ce qui arriva ensuite en Allemagne vous est bien connu. Lorsque Dieu, les frimas et les Cosaques eurent détruit les meilleures troupes de Napoléon, nous autres Allemands il nous prit la plus vive envie de nous délivrer du joug étranger -, nous brûlâmes de la colère la plus mâle contre cette servitude trop longtemps supportée; nous nous échauffâmes aux sons des belles mélodies et des mauvais vers des chansons de Roerfier, et nous gagnâmes la liberté dans les combats, car nous faisons tout ce que nous commandent nos princes.
Dans la période où se livrait cette lutte, une école^ disposée hostilement contre la manière française, et qui vantait tous les vieux goûts populaires de TAllemagoe, dans Tart et dans la vie réelle, devait trouver un vigou* reux appui. Les principes de l'école romantique se passèrent alors de mains en mains avec les excitations des gouvememeuts et le mot d'ordre des sociétés secrètes; et M. A.-G. Schlegel conspira contre Racine dans le même but que le ministre Stein conspirait contre Napo« léon. L'école vogua avec le torrent du temps, torrent qui remontait vers sa propre source. Lorsque enfin le patriotisme allemand et la nationalité allemande eurent remporté la victoire, Técole romantique, gothique, germanique, chrétienne, triompha définitivement, ainsi que a Tart patrioUque , relîjrieux ^ allemand. » Napoléon, te
grand classique^ classique comme Alexandre et César, tomba terrassé sur le sol, et MM. Auguste-Guillaume et F^déric Schlegel, les petits romantiques, romantiques comme le Petit-Poucet et le Chat-Botté| relevèrent la tête en vainqueurs*
La réaction qui suit infailliblement les doctrines exagérées ne manqua pas d'avoir lieu en Allemagne. Ainsi que le spiritualisnie chrétien avait été une réaction contre la domination brutale du matérialisme de Fempire romain ; ainsi que l'amour renouveK de Fart riant et des sciences de la Grèce pendant la période de la renaissance peut être regardé comme une réaction contre le spiritualisme chrétien poussé jusqu'à la mor-« tification ; ainsi que le réveil de Tesprit romantique du moyen âge peut être regardé aussi comme une réaction coQtre l'aride imitation de l'antique art classique : de même nous voyons maintenant commencer une réaction contre la restauration des opinions catholiques féodales , contre cette chevalerie et cet esprit clérical qui fut prêché à l'aide de la poésie et des monuments, et dans des circonstances fort étranges.
En admirant et en plaçant si haut les .vieux ariistes du moyen Age, les œuvres qu'on offrait en exemple, on avait pris soin d'expliquer leur perfection en disant que ces honmies croyaient au thème qu*ils représentaient; que, dans lenr simplicité, dénuée d'art, ils pouvaient aller plus loin que les maîtres modernes, pins habiles dans le technique, il est vrai, mais privés de croyance; enfin
216 ŒUTRBS DE HENRI BBINB.
que la foi avait fait en eux des miracles. En effet, était* il possible d'expliquer autrement les beautés d'un Fra Angelico da Fiesole, ou les magnificences de frère OttfriedT Dès lors, les artistes qui avaient pris Tartau sérieux 9 et qui voulaient imiter le guingois divin de ces tableaux merveilleux^ la sainte gaucherie de ces poésies miraculeuses , bref, le mysticisme inexplicable des anciennes œuvres : ceux-là résolurent de se rendre en pèlerinage à THippocrène où les vieux maîtres avaient puisé leur enthousiasme sacré ; ils se dirigèrent vers le bénitier de l'église qui seule béatifie , de Téglise catholique, apNOstolique et romaine. Plusieurs de ces fauteurs enthousiastes de Técole romantique n'eurent pas besoin d'une conversion formelle ^ ils étaient catholiques de naissance, et abjurèrent seulement les opinions indépendantes qu'ils avaient eues jusqu'alors. Mais d'autres étaient nés et élevés dans le sein de l'église protestante, comme, par exemple, Frédéric Schlegel, M. Louis Tieck , Novalis , Zacbarie Wemer, Adam Muller^ etc.; et ils se virent forcés de soutenir leur accession à la foi catholique par un acte public. Je n'ai cité ici que des écrivains; le nombre des peintres qui abjurèrent, par troupes, la confession évangélique, fut beaucoup plus grand.
Quand on vit ces jeunes gens faire queue à la porte de l'église romaine, et se pressera qui se rejetterait plus tôt dans les vieilles chaînes qui garrottent l'esprit humain , dont leurs pères s'étaient délivrés avec tant de
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TigoeoTy on se mit à réfléchir en Allemagne, et à secouer la tête avec beaucoup d'inquiétude. Mais lorsqu'on s'apelrçut qu'une propagande de prêtres et de gentilshommes, qui conjurait contre la liberté politique et religieuse de l'Europe, conduisait toute celte affaire ; quand on vil que ee n*était autre chose que le jésuitisme qui pipait si malheureusement la jeunesse allemande, avec les doux accords de la muse romantique, un vif mécontentement et une grande colère éclatèrent parmi les amis de la liberté de penser et du protestantisme.
J'ai nommé en même temps la liberté de penser et le protestantisme; mais j'espère qu'on ne m'accusera pas d'uoe partialité aveugle pour cette religion. Bien que ma confession m'attache, en Allemagne, à l'église protestante, j'ai pu unir la liberté de penser au protestantisme sans qu'on puisse m'accuser de partialité ; car un lien amical existe en Allemagne entre ces deux choses, dles sont toujours étroitement alliées, et en quelque sorte mère et fille. Quoiqu'on reproche à l'église protestante un certain rétrécissement d'idées, il faut cepen« dant reconnaître, à sa gloire immortelle, qu'en permettant le libre examen dans l'église chrétienne, elle a délivré les esprits du joug de l'autorité et que cette liberté d'examiner, en Allemagne surtout, a permis à la science de se développer avec indépendance. La philo* soplûe allemande, bien qu'elle se place aujourd'hui sur le même rang que l'église protestante , et même audessus d'elle, n'est cependant que sa fille ; en cette qua- I. 13
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lité, elle lui doit une piété compatissante; et les intérêts de parenté exigèrent qu^elles se resserrassent encore plus étroitement lorsqu'elles furent menacées par Ten* nemi commun y par le jésuitisme. Tous les amis de la liberté de penser et de Téglise protestante ^ sceptiques comme orthodoxes , s*élevèrent en même temps contre les restaurateurs du catholicisme romain ; et il va sans dire que les libéraux, qui n'étaient en peine ni des intérêts de la philosophie ^ ni de ceux de Féglise protestante, mais de la liberté civile et politique, entrèrent dans les rangs de cette opposition. Mais en Allemagne les libéraux furent toujours, jusqu'à ce moment, à la fois des professeurs de philosophie et des théologiens, et ce fut toujours pour cette idée de liberté qu'ils combattirent, qu'ils eussent à traiter un sujet purement politique, ou philosophique^ ou théologique. Ceci se vérifie surtout dans la vie d'un homme qui mina récole romantique en Allemagne dès sa naissance, et qui a le plus contribué à la i^enverser. Je parle de Jean- Henri Voss.
Cet homme est inconnu en France, et cependant il en est peu à qiii le peuple allemand doive plus de reconnaissance, eu égard aux progrès intellectuels qu'il lui a fait faire. C'est peut-être , après Lessing , le plus grand citoyen de la littérature allemande. En tout état de choses, ce ftjt un grand homme , et il mérite que je ne parle pas de lui en termes trop laconiques.
La biographie de Voss est presque celle de tous les
éerirains aRemands delà vieille école. Il naquit dans le HecUembouTg^ Tan 1750, de pauvrres parents apparte* naat encore à la condition de serfs, étudia la théologie, la négligea lorsqu'il apprit à connaître la poésie et les Grecs; s'occupa alors sérieusement de ces deux choses; donna des leçons ponr ne pas mourir de faim; se fit miltre d'école à Ottemdorf , dans le pays de Hadein , tndaisit les anciens, et vécut pauvre, frugalement et laborieusement, jusqu*à Tftge de soixante-quinze ans. Il avait on nom distingué parmi les poëtes de l'ancienne école; mais les nouveaux poëtes romantiques déchi* rèrent sans cesse son laurier, et raillaient continuellenient l'bonnéte poète passé de mode, qui chantait cordialement^ et quelquefois en patois allemand du Bas-Elbe, la petite et paisible vie bourgeoise de ces contrées; qui avait choisi pour les héros de ses poésies, non pas des chevaliers féodaux et des madones, mais im pasteur protestant tout simple et tout modeste, et 8a vertueuse famille, et qui était si sain , si ouvert, « bourgeois et si naturel; tandis que les nouveaux troubadours étaient si somnambules et si maladifs, si dédaigneusement chevaleresques et si originalement nianiérés. A Frédéric Schlegel surtout, à ce chantre ivre de la lubrique et romantique Lucinde , combien le sobre Yoss, avec sa chaste Louise et son vénérable pasteur de Grunau , dut être fatal ! M. Auguste-Guillaume Schlegel , qui n'avait pas poussé les choses aussi loin que son frère, pouvait s'entendre beaucoup mieux avec
le vieux Voss ; et il ne s'éleva après tout entre eux qu'une rivalité de traducteurs^ qui fut au reste d'un grand avantage pour la langue allemande. Avant la naissance de la nouvelle école, Yoss avait déjà traduit Homère; il se mit à traduire avec une ardeur inouïe les autres écrivains païens de l'antiquité, tandis que M. A.-G. Schlegd traduisait les poètes chrétiens de l'époque romantique catholique. Leurs travaux à tous deux étaient dirigés par des vues de polémique qu'ils ne tenaient pas si secrètes qu'on ne pût les deviner. Yoss par ses traductions voulait propager la poésie et les opinions classiques; tandis que M. A.-G. Schlegel^ en rendant populaires, par de bonnes traductions, les poètes romantiques chrétiens, cherchait à en inspirer le goût au public. Il y ^ plus, l'antagonisme de ces deux traducteurs se montrait même dans les formes de langage qu'ils employaient. Tandis que M. Schlegel polissait de plus en plus ses ouvrages, les rendait plus coulants et plus frottés, Voss devenait de plus en plus raide et rude dans ses traductions; de sorte que si l'on glissait sur les vers de Schlegel conmie sur un parquet d'acajou bien luisant et bien poli , on trébuchait à chaque pas sur les blocs de marbre versifiés du vieux Voss. Enfin ce dernier, par rivalité, voulut traduire Shakspeare, que , dans sa première période , M. Schlegel avait si admirablement fait passer en allemand; mais mal en prit au vieux Voss, et encore pis à son libraire, la traduction n'eut pas le moindre succès. Là où M. Schlegel a traduit trop ttiol-
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lenienti où sa poésie est comme de la crème fouettée , qu'on ue sait si c'est chose à lioire ou à manger, Voss se montre dur comme la pierre , et Ton doit craindre qu'on ne se brise la mâchoire en prononçant ses vers. Mais ce qui distingue puissamment le vieux Voss, c'est la vigueur avec laquelle il lutte contre toutes les difficultés; et il n'eut pas à combatlre seulement avec la langue, mais aussi avec ce dragon jésuitique, qui allongeait sa tète informe du fond des sombres profondeurs de la littérature allemande. Yoss l'atteignit d'un rude coup, et lui fit une large blessure.
Un écrivain allemand, qui est connu pour être un des plus aigres adversaires de Yoss, Ta nommé quelque part un paysan bas-saxon.En dépit de l'intention injurieuse, cette dénomination se trouve être très-juste. En effet, Voss fut un paysan basrsaxon, comme l'était Luther. Toute forme chevaleresque, toute courtoisie, toute gracieuseté lui manquaient; il appartenait tout à fait à cette énergique , rude et mâle race de peuples , à qui il fallut prêcher le christianisme avec le fer et le glaive ; qui ne se soumit à cette croyance qu'après avoir perdu trois grandes batailles; qui a toujours conservé dans ses mceurs et dans ses manières quelques restes de la rudesse païenne du Nord, et qui, dans ses combats matériels et intellectuels, se montre aussi vaillant et aussi opiniâtre que ses anciens dieux. En vérité, quand j'examine Jean-Henri Voss dans sa polémique et dans toutes ses manières, il me semble voir Odin, le vieux dieu
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borgne lui-même , qui a quitté son Asgard pour se faire maître d'école à Otterndorf ^ dans le pays de Hadeln, et enseigner aux blonds enfants du Holslein les déclinai* sons latines avec le catéchisme chrétien , qui traduit les auteurs grecs et allemands dans ses heures de loisir, empruntant au dieu Thor son loiu^d marteau pour co* gner et aplanir ses vers, et qui, las enfin et chagriné de ce pénible travail, lève le marteau sur le pauvre Fritz StoUbergi et lui en donne un grand coup sur la tête.
Ce fut une fameuse histoire, Frédérici comte de Stoll^ berg-StoUberg , était un poète de la vieille école, extraordinah*ement célèbre en Allemagne, peut-être moins par ses talents poétiques que par ce titre de comte, qui avait autrefois bien plus de poids dans la littérature allemande que maintenant. Mais Frédéric StoUberg était un homnid libéral, d'un noble cœur, et c'était un ami de ces jeunes gens bourgeois qui fondèrent une école poétique à Goettingue. Je recommande aux littérateurs français de lire la préfSace des poésies de Hoelty *, dans laquelle Jean*Henri Voss a peint la vie commune, et tout à fait digne d'une idylle, que menait la bande poétique dont il faisait partie , ainsi que Frédéric Stollberg. Ces deux hommes finirent par rester seuls de toute cette troupe de poètes. Lorsque Frédéric Stollberg passa avec éclat dans réglise romaine, et abjura Tamour de la liberté;
i. Voyez la notice littéraire à la fin de ce livra.
DE l'allëxagne. 223
qu'il devint tm propagateur de l'obscurantisme, et qu'il entraîna beaucoup de faibles par son exemple, Joan- Henri Voss, alors âgé de soixante-dix ans, se mit ou^ vertement en opposition avec son ami d*enfance , nussi âgé que lui y et écrivit le petit livre intitulé : Comment Fritz Stollberg devint un iervile. Dans ce livre, il ana^ lysa toute sa vie, et il montra comment la nature aristo^ cratique était toujours restée sournoisement cachée dans le comte Stollberg ; comment elle s'était laissée voir de plus en plus depuis le» événements de la révolution française; comjnent Stollberg s'était nettement attaché à l'association dite la chaine nobU, qui s*oppo^ sait ao développement des principes de la liberté fran^* çaise; comment les nobles s'étaient alliés au catboli^ dsme; conmient, en rétablissant le catholicisme, on espérait servir les intérêts de la noblesse , et il dit en général quels efforts on faisait pour rétablir le moyen âge féodal chrétien et catholique, et pour anéantir la liberté civile et bourgeoise, et la liberté de pensée pro'* testante. La démocratie et TariAtocratie allemandes, qui^ bien avant ce temps de révolutions, lorsque celle-là n'avait rien à espérer, et celle-ci rien à craindre , frater^ nisaient avec tant de jeujsesse et d'abandon , se troo^ valent alors, comme vieillards, l'une en face de l'autre^ se livrant un combat mortel. La partie du public allemand qui ne comprenait ni la signification ni Teffroyablë nécessité de ce combat , Mftma le pauvre Voss d'avoit* impitoyablement dévoilé des circonstances domestiques^
des petits événements intérieurs , qui formaient cependant à la fois un ensemble de preuves. Là aussi il se trouva de prétendus esprits distingués qui traitèrent de haut en bas ces étroites recherches de bagatelles, et qui accusèrent Yoss de commérage et de propos mesquins. D'autres^ bourgeois renforcés , inquiets pour euxmémes, et craignant qu'on ne tirât le rideau qui couvrait leurs propres misères , se rejetèrent sur la mission de la littérature , selon laquelle on doit s'interdire toute personnalité y tout examen de la vie privée. Enfin, lorsque Frédéric Stollberg mourut, vers le même temps, lorsqu'on attribua sa fin au chagrin, et qu'après sa mort parut le Petit livre d'Amour, dans lequel il s'exprimait d'un ton de pardon, avec le langage pieusement doucereux des jésuites, les pleurs de la compassion germanique coulèrent en abondance; les bons Allemands versèrent les larmes les plus épaisses; il s'amassa beaucoup de rage de cœur tendre contre le pauvre Voss, et la plupart des injures qui furent lancées sur lui lui vinrent des mêmes hommes dont il avait défendu les biens spirituels et temporels. En général, on peut compter en Allemagne sur la compassion et les larmes de la multitude , quand on est rudement traité dans une polémique.
Toutefois la polémique de Voss produisit une immense impression sur la multitude, et ruina dans Topi- Dion publique l'épidémie du moyen ftge. Cette polémique avait attiré l'attention de toute FAIlemagne; une grande
partie du public se déclara pour Voss; une plus grande partie ne se déclara que pour sa cause. Il s'ensuivit des écrits et des réfutations, et les derniers jours du vieil homme furent remplis d'amertume par tous ces débats. Il avait affaire aux plus fAcheux adversaires , aux prêtres, qui l'attaquèrent en se couvrant de toutes sortes de robes. Non pas seulement les kripto-catholiques , maïs aussi les piétistes^ les quiétistes, les mystiques luthériens, bref, toutes ces sectes supernaturalistes à quelque opinion différente qu'elles appartinssent ^ et quelque animadversion qu'elles se portassent, se réunirent avec une haine égale contre Voss le ratio* oaliste. Sous ce nom , on désigne en Allemagne ceux qni accordent à la raison ses droits même en matière religieuse, par opposition aux sectateurs du dogme supernaturaliste , qui , en pareille matière , y renoncent entièrement. Ces derniers , dans leur haine contre les pauvres rationalistes, ressemblent fort aux habitants d'une maison de fous, qui, bien qu'en proie à des démences tout opposées, se supportent cependant jusqu'à un certain point les uns les autres , mais qui se sentent saisis d'une rage sans égale contre un homme qu'ils regardent comme leur ennemi commun : cet homme n'est autre que le médecin qui veut leur rendre la raison.
8i l'école romantique vit commencer sa ruine ppr la révélation de ses intrigues ultramontainés^ elle reçut en même temps, dans son propre temple, un coup terrible, et par la main d'un de ces dieux qu'elle avait intronisés
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elle-même. Wolfgang Goethe, du haut de son piédestal, prononça une sentence de condamnation sur MM. Sohlegel , sur ces mêmes pontifes qui l'avaient environné de leur encens. Cette voix anéantit l'apparition tout en* tière. Les fantômes du moyen âge s'enfuirent; les hiboux se cachèrent de nouveau dans les ruines des vieux châteaux ; les corbeaux s'envolèrent à tire-d'ailes dans les tours des églises gothiques; Frédéric Schlegel s'en alla à Vienne, où il entendit la messe tous les jours, et mangea de ces bonnes poulardes rôties qu'on y fait si bien ; et M. Auguste-Guillaume Schlegel se retira dans la pagode de Brahma.
A parler franchement, Goethe joua dans ce tempsJà un rôle fort équivoque , et on ne peut le louer sans conditions. D est vrai que les Schlegel n'ont jamais agi bien loyalement avec lui. Gomme dans leur polémique contre la vieille école il leur fallait un poète vivant pour type, et qu'ils n'en trouvaient pas de plus propre à leur but que Goethe; que d'ailleurs ils attendaient de lui quelque appui littéraire, ils lui élevèrent un autel, y brûlèrent de l'encens, et furent agenouiller le peuple devant lui. Ils avaient aussi l'avantage d'avoir leur dieu tout proche. Une allée de beaux arbres sur lesquels poussent des prunes qu'on trouve fort bonnes quand la chaleur du soleil a excité la soif, conduit de léna à Weimar. Les Schlegel suivaient souvent ce cheroi|i, et à Weimar ils avaient maint entretien avec M. le conseiller intime de Goethe , qui fut toujours un très-grand
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diplomate, qui les écoutait paisiblement, souriait aveccomplaisance» et \pUT donnait quelquefois à dîner. Ils s'étaient aussi approchés de Schiller ; mais celui-ci était un homme loyal , qui ne voulut pas entendre parler d'eux. La correspondance entre lui et Goethe, qui fut imprimée il y a quelques années^ a jeté un certain jour sur les rapports des deux poètes avec les Schlegel. Goethe sourit sans cesse d'un air de distinction quand il est question d'eux^ et Schiller s'irrite de leur manie de fiiire parler d'eux à force de scandale, et les nomme des éioumeaux.
Goethe devait cependant aux frères Schlegel une partie de sa renommée. Ceux-ci avaient introduit et recommandé l'étude de ses ouvrages ; la façon offensante et hautaine dont il congédia à la fin ces deux hommes sent an peu Tingratitude. Peut-^tre le clairvoyant Goethe était choqué de ce que les Schlegel ne voulaient remployer que comme moyen pour arriver à leur but; peutêtre, lui, ministre d'État d'un pays protestant, trouvat-îl que ce but pouvait le compromettre ; peut-être est-ce la vieille colère païenne des dieux qui se réveilla en lui, lorsqu'il s'aperçut de ces sourdes manœuvres catholiques : car si Voss ressemblait au borgne Odin , Goethe ressemblait, par son aspect et ses sentiments, au grand Jupiter en personne. Le premier fut obligé de frapper avec le marteau de Thorj l'autre n'eut besoin que de secouer avec humeur sa chevelure parfumée d'ambroisie, et les Schlegel rentrèrent sous le sol. tJu docu-
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ment authentique de cette rupture de la pari de Goêtbe apparaît dans la seconde partie de son ouvrage périodique Ari et antiquité f et il porte ce titre: De Vart moderne allemand^ chrétien et patriotique. Par cet article, Goethe fit un 18 brumaire dans la littérature allemande ; car il affermit sa domination , et se fit proclamer seul maître, en chassant si rudement lesSchlegel du temple, en attirant à lui une foule de leurs disciples les plus zélés. Dès ce moment il ne fut plus question de MM. Schlegel; on ne parla plus d'eux que de temps en temps , comme on parle encore quelquefois de Barras ou de Gohier; il ne fut plus question de poésie romain tique ou classique, mais de Goethe et encore de Goethe. Sans doute, il se présenta pendant ce temps dans Tarène quelques poètes qui ne lui cédaient pas beaucoup en vigueur et en imagination , mais ils le reconnurent pour leur chef par courtoisie ; ils Tenvironnèrent en lui rendant hommage ; ils lui baisèrent la main et s*agenouillèrent devant lui. Ces grands du Parnasse^ semblables aux grandes espagnoles qui ont le droit de rester la téta couverte devant leur roi, se distinguaient seulement des autres poètes en ce qu'ils gardaient leur couronne de laurier sur leur chef en présence de Goethe. Quelquefois aussi ils le frondaient, mais ils s'irritaient quand ils voyaient que les inférieurs se croyaient en droit d'en faire autant. Les grands seigneurs, quelques mauvaises dispositions qu'ils aient contre leur souverain, se fâchent toujours quand la plèbe se soulève contre lui. Les aris-
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tocrates inteliecluels de l'Allemagne avaient , dans ces dernières années, des motifs très-fondés d'être remuants. Ainsi que je Fai dit autrefois, Goethe ressemblait à Louis XI y qui opprimait la haute noblesse et élevait le tiers état. Goethe avait peur de tout écrivain original no peu résolu ; il louait et ne prisait que les petits es* prits insignifiants; il poussa même les choses si loin, qu'être loué par Goethe équivalait à un brevet de médiocrité*
Plus tard , je parlerai des nouveaux poètes qui ont apparu sous le régime impérial de Goethe. C'est un jeune bois dont les troncs ne commencent à se montrer que depuis la chute du grand chêne centenaire dont les branches les cachaient et les ombrageaient tous.
Comme je l'ai dit, il ne manqua pas d'opposition contre ce grand chêne de Goethe , et elle ne se fit pas sans amertume. Des hommes de Topiniqu la plus opposée se réunirent contre lui. Les vieux croyants, les orthodoxes ) s'irritèrent de ce que « dans le tronc de ce grand arbre , il ne se trouvait pas une niche avec une petite image de saint , que même les dryades nues de Tantiquité y célébraient leurs jeux; et^ semblables à saint Boniface , ils eussent volontiers abattu , avec une cognée bénite, le vieux chêne enchanté. Les nouveaux croyants, les apôtres du libéralisme, s'irritaient au contrahre de ce qu'il n'était pas un arbre de liberté, et qu'on ne pouvait en faire usage pour construire une barricade. L'arbre était trop haut en effet, on ne pouvait ficher un
bonnet rouge à sa cime ni danser la carmagnole à son ombre. Quant au public , il Thonorait pour sa beauté, parce qu'il remplissait le monde de ses parfums, parce que ses branches s'élevaient si magnifiquement vers le ciel; et si haut, que les étoiles ne semblaient plus que les fruits dorés de cet arbre merveilleux.
L'opposition contre Goethe ne commence qu'à l'apparition des Fausset Années de pèlerinage^ qui parurent en 1821 sous le titre de Années de pèlerinage de Wil' helm Meister, quelque temps après la décadence des Schlegel, che2 Gotf fried Basse, à Quedlimbouig. Goethe avait annoncé, sous ce litre, une continuaticm des An' nées d^ apprentissage de Wilhelm Meisier, et, par une circonstance singulière, cette continuation parut en même temps que la parodie littéraire , où Ton n*avalt pas seulement imité, d'une façon outrée, la manière d'écrire de Goethe » mais aussi le caractère du héros dtf roman original, nommé Meister. Cette singerie ne témoignait pas seulement de beaucoup d'esprit, mais encore d'un grand tact, et comme Fauteur sut garder pendant quelque temps l'anonyme, qu'on chercha vainement à le découvrir, l'intérôl du public fut excité de la manière la plus habile. On apprit à la fin que l'auteur était ud ministre campagnard, parfaitement inconnu, nommé Pustkuchen^ nom qui, en français, signifie omeletU sovfflée, et qui indique fort bien le caractère de Técrh vain. Ce n'était non autre que la vieille saumure piétis^ tique qui s'était gonflée sous un souffle esthétique
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contre Goethe. Dans ce livre, on lui reprochait que ses poésies n'avaieut pas de but moral; qu'il ne savait pas créer de nobles ^^aractères, mais uniquement des figures vulgaires. Au contraire» Schiller n*avait représenté que des caractères idéals et les plus élevés , et par consé* qnent il était un plus grand poète*
Ce dernier point , à savoir que Schiller était un plus grand poète que Goethe, était la pensée principale que fil naître ce livre. On tomba dans la manie de compaier les productions des deux poètes, et les opinions se partagbent. Les schillériens se retranchèrent sur la candeur et la magnificence d'un Max Piccolomini i d'une Thékla, d'un marquis de Posa et d'autres héros du théâtre de Schiller , tandis que les personnages de Goethe, Philine^ Marguerite^ Claire, et d'autres charmantes créatures furent- déclarées des femmes immo* raies. Les goètbéens avouaient en souriant que ces per* lODnages et d'autres ne se montraient pas sous un aspect nx)ral, mais que la propagation de la morale qu'on exigeait dans les poésies de Goethe n'est nullement le but de Tart : car dans Fart il n'y a pas plus de but que dans la construction de Tunivers, où Thomme va déterrer àgrand'peine les notions de but et moyen; Tart, comme roflivers , n'est là que pour lui-^mémOé Ainsi , disaient* ilS) que l'univers reste toujours le même, bien que dans leurs jugements les hommes varient sans cesse, l'art doit Ksier indépendant des vues temporaires des hommes. L*art devrait donc aussi rester entièrement indépendant
de la morale, qui change sur la terre aussi souvent que se présente une religion nouvelle qui repousse les anciennes. En effet, comme après quelques siècles écoulés, il se forme ordinairement une nouvelle religion dans le monde , et comme alors une nouvelle morale sMntroduit et se rend puissante sur les mœurs^ chaque époque déclarerait hérétiques et immorales les œuvres du temps passé, s'il fallait- les juger d'après la censure de la morale passagère. De bons chrétiens qui condamnent la chair comme une chose diabolique ressentent toujours une vive aigreur à la vue des images des dieux grecs ; de chastes moines ont attaché un tablier devant la Vénus antique ; dans ces temps modernes même , nous avons vu coller sur la nudité des statues une ridicule feuille de vigne ; et un dévot quaker a sacrifié son patrimoine tout entier pour acheter et brûler -les plus beaux tableaux mythologiques de Jules Romain. Vraiment il méritait de monter au ciel , et d'y être fouetté tous les jours à coup de verges ! Une religion qui voudrait placer Dieu dans la matière, et qui, par conséquent, tiendrait la chair pour divine, passant dans les mœurs, devrait produire une morale d'après laquelle on n'attacherait de prix qu'aux œuvres d'art qui glorifient la chair, et elle ferait rejeter comme immorales les œuvres de Tari chrétien qui représentent le flétrissement de la matière. Mais il y a plus encore : non-seulement la morale change de siècle en siècle , mais encore les œuvTCS d'art qui sont morales dans un pays sont regardées comme iumiorales
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dans un antre. Ainsi nos arts du dessin excitent l'hoiTeur d'un vrai croyant musulman; et^ en revanche, des objets qui passent pour fort innocents dans un harem de rorient sont un objet de scandale pour le chrétien. Dans llnde , où la profession d'une bayadère n'esl nullement flétrie par les mœurs ^ le drame de Vasantasenay dont l'héroïne est une vénale fille de joie , ne passe pas du tout pour immoral. Si on le représentait au Théâtre- Français, tout le parterre crierait à Fimmoralité, ce même parterre qui voit chaque jour avec plaisir des pièces d^intrigiie dont les héroïnes sont de jeunes veuves qui finissent par se marier joyeusement y au lieu de se brûler avec leurs défunts époux, comme le veut la mo-* raie indienne.
Je ne difii^re pas entièrement des goëthéeas, qui, dans ces vues élevées sur l'art le placent si haut, et en font comme un second monde, au-dessous duquel s'agitent la vie des hommes , leurs religions et leurs morales , si mouvantes et si changeantes; mais je ne puis du tout les approuver , lorsqu'ils partent de ce principe pour proclamer l'art comme la chose la plus élevée, et metti*e de côté le monde réel à qui appartient le premier rang.
Schiller s'est beaucoup plus attaché à ce dernier monde que Goethe ; et, sous ce point de vue, nous lui devons des loqanges. L'esprit de son temps le saisit vi« vement, ce grand Frédéric Schiller. Il lutta avec lui ; il fut contraint par lui, il le suivit au combat, il porta sa bannière, et c'est cette même bannière sous laquelle on
a combattu avec tant d'enthousiasme de ce côté du Rhin. Schiller écrivit pour les grandes idées de la révo* lution ; il détruisit les bastilles intellectuelles, il travailla à ce grand temple de la liberté qui doit renfermer toutes les nations comme une même confrérie ) il fut cosmo-' polite. Schiller débuta par cette haine contre le passé, que nous voyons dans les Brigands, où il se montre comme un petit Titan espiègle, échappé de récole,etqui court casser les vitres du grand Jupiter; il finit par cet amour pour Tavenir qui apparaît déjà dans Don Carlos comme un parterre de fleurs, et il est lui-même ce ma^ quis de Posa, à la fois prophète et soldat , qui combat pour ce qu'il a prédit, et qui porte, souâ le manteau espagnol, le plus noble cœur qui ait jamais aimé et sont^ fert en Allemagne.
Le poète, le créateur, ressemble ici à Dieu, qui fait ses créatures à sa propre image. Mais si Cati Moor et Iti marquis de Posa sont tout Schiller, Goethe ressemble à son Werther , à son Wilhelm Meister, à son Faust, où l'on peut étudier les phases de son esprit. Si Schiller se jette tout à fait dans l'histoire , s'il s'enthousiasme pour les progrès sociaux de l'humanité, et chante les anûales du monde : Goethe, lui, se plonge dans les sensations individuelles, ou dans l'art ou dans la nature; Goêtlie, le panthéiste, devait s'occuper uniquement, comme soû affaire principale, de l'histoire de la nature , et ce ne fwt pas seulement en des poésies , mais aussi en des ouvra* ges scientifiques, qu'il donna les résultats de ses recbec-
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ches. Son indifférentisme était aussi uû résultat de sa contemplation panthéistique de Tunivers. Si Dieu est dans tout, il est absolument indifférent de s^occuper d'une diose ou d'une autre, de nuages ou de pierres antiques, de chansons populaires ou de carcasses de smgesy d*hommes ou de comédiens. Hais Dieu est aussi dans le mouvement , dans l'action, dans chaque manifestation, dans le temps; son souffle saint agite les feuilles de Thistoire^ qui est le véritable livre divin ; et c'est là ce que sentit et soupçonna Frédéric Schiller, et il écrivit VEmaneipation des Pays-Bas, la Guerre de trente ans, U Pueelle d> Orléans et Guillaume TelL
Sans doute, Goôthe chanta aussi quelques grandes histoires d'émancipation ; mais il les chanta comme artiste. Gomme il avait rejeté avec chagrin l'enthousiasme chrétien qui lui semblait dégoûtant, et qu'il ne com^ prenait pas l'enthousiasme philosophique de notre temps^ parce qu'il craignait| en s'y livrant, d'être tiré de sa tranquUlité d'àme^ il traita en général l'enthousiasme d'une façon tout historique, comme quelque chose de donné, comme une étoffe qu'il fallait travailler. L'esprit devint matière sons ses mains, et il lui donna la plus belle, Ui plus agréable forme. C'est ainsi qu'il devint le plus grand artiste dans notre littérature , et que tout ce qu'il écrivit fut im chef-d'œuvre merveilleusement fini. . L'exemple du maître entraîna les disciples, et l'Aile* magne vit naître cette période littéraire que j'ai nommée autrefois période des arts, et à laquelle j'attribuais la
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plus funeste influence sur le développement politique du peuple allemand* Je ne prétends pas nier toutefois la valeur réelle des chefs-d'œuvre de Goethe. Ils ornent notre chère patrie, comme de belles statues décorent on jardin; mais ce sont des statues. On peut en devenir amoureux, mais elles sont stériles. Les poésies de Goethe ne produisent pas l'action comme celles de Schiller. L'action est fille de la parole, et les belles paroles de Goethe ne créent pas d*enfants. C'est la condamnation de tout ce qui est né seulement de Tart. La statue que fit Pygmalion était une belle femme; le maître s'en éprit : elle reçut la vie sous ses baisers ; mais ils ne la fécondèrent pas. Je crois que M. Charles Nodier a dit quelque chose de semblable. J'y songeais hier, en me promenant dans les salles basses du Loum, en cxnor templant les vieilles statues des dieux. Ils étaient là avec leurs yeux muets et blancs, leurs sourires de marbre, où gisait une mélancolie secrète, peut-être un souvenir affligeant de TÉgypte, le pays des morts, où ces dieux ont pris origine; peut-être aussi un désir douloureux de la vie, d*où d'autres divinités les ont chassés ; un cba* grin de leur immortalité morte : ils semblaient attendre la parole qui devait les rendre à Texistence, qui* devait les délivrer de leur raide et froide immobilité. Ces ma^ bres antiques me firent songer aux poésies de Goethe, qui sont aussi achevées, aussi splendides, aussi calmes, et qui semblent aussi sentir avec douleur que leur immobilité et leur froideur les séparent de notre vie chaude
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et aiMiDée; qu'elles ne peuvent se féjouir et souffrir aTec nous ; qu'elles ne sont pas des êtres humains , ma» de malheureux mélanges de divinité et de pierre.
Le peu d'indications que j'ai donné explique la mau- Taise humeur des différents partis qui s'élevèrent en Allemagne contre Goethe. Les orthodoxes étaient indignéscîontre le vieux païen, ainsi qu'on nomme généralement Goethe en Allemagne ; ils craignaient son influence sur le peuple en qui il glissait sa doctrine par de riantes poésies et par des chansonnettes. Us virent en lui l'ennemi le plus dangereux de la croix, qui, ainsi qu'il le disait lui-même , lui était aussi désagréable que les punaises, Tail et la fumée de tabac; c'est du moins le sens de la Xénie que Goethe n'a pas craint de publier an milieu de rAUemagne, le pays où ces insectes^ Tail, le tabac et le cagotisme ont fait une sainte-alliance. Ce n'était pas là prédsément ce qui nous déplaisait dans Goethe^ à nous hommes de la révolution. Gomme je l'ai dit, nous blâmions la stérilité de sa parole, Tesprit artiste qui se répandit par lui en Allemagne, qui engourdit la jeunesse et s'opposa à la régénération .politique de notre patrie. Aussi le panthéiste indifférent fut attaqué par les côtés les plus opposés , pour parler français , Textréme droite et Textréme gauche s'unirent contre Goethe; et tandis qu'un cafard noir frappait sur lui à coups de crucifix, un enragé sans-culotte lui présentait la pointe de sa pique.
Un écrivain allemand, qui avait publié une collection
de bons mots, intitulée Strechverse, et qu'on nommait le Saphir chrétien, pour le distinguer de M. Saphir, le spirituel bon^motiste de Vienne — M. Wolfang Menzel *- entra à la même époque en lice contre Goethe, M. Menzel ne se montra pas dans cette lutte abedumeot chrétien spiritualiste ou patriote mécontent. H basa plutôt une partie de ses attaques sur les derniers raisonnements de Frédéric Schlegel, qui, après sa chute, lança du fond de son dôme gothique des anathèmes sur Goethe, dont les poésies, comme il disait, n'ont pas (fa point central. M. Menzel alla plus loin, et montra que Goethe n'avait pas de génie, mais seulement du talent» et il vanta Schiller par opposition. Cela eut lieu quelque temps avant la révolution de juillet. M. Menzel était alors le plus grand adorateur du moyen âge, aussi bien sous le rapport de ses œuvres d'art que de ses institutions ; il honnissait avec une rage non interrompue Jean- Henri Voss , et vantait avec un enthousiasme inouï M. Joseph Goerres. Sa haine contre Goethe était dono véritable, et il éèrivit contre lui par conviction, et non pas, comme on le prétendait, pour se faire connaître. Quoique j'eusse pris rang parmi les adversaires de Goethe^ je n'étais pas moins mécontent de la rudesse de pareilles diatribes, et dans une critique que je fis de leurs auteurs, je me plaignis de leur manque de [Hété. Je fis observer que Goethe était toujours le roi de notra littérature, et que quand on appliquait le couteau critique à un souverain, il fallait le faire avec la courtoisie
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convenable , ernnme At le bourreau qui décapita Charles I*', ei qui s'agenouilla devant le prince avant de remplir ion office, pour lai demander en toute hu« milité son pardon.
Parmi lea antagonistes de Goethe se trouvait aussi le fanaenx eonseiller aalique HfiUner , et le seul ami qui lui soit resté fidèle, le professeur SchOtz, fils du vieux Scbûts. On 7 comptait aussi quelques autres dont les noms sont moins fameux, par exemple un M. Spaun, qui a passé un assez long temps dans une maison de correction. Soit dit entre nous, c'était une société un pea mêlée. «Tai dit ce qu'on fit dans ce camp ; il serait difficile d'énoncer quel motif décida chacun séparément à déclarer la guerre. Je ne connais au juste le motif que d'une seule de ces personnes ; et comme cette personne est moi«méme, je le rapporterai nettement. J'avoue donc avec franehise que c'était l'envie. Je dois cependant ajouter à ma louange que, dans Goethe, je n'atta« quai jamais le poète, mais l'homme. Je n'ai jamais blâmé ses ouvrages; je n'ai jamais pu y découvrir de fautes, comme certains critiques qui , à l'aide de leurs lunettes, eussent découvert les taches de la lune. Les gens clairvoyants I ce qu'ils prenaient pour les taches de cet astre c'étaient des bois fleuris, des fleuves d'argent, des montagnes majestueuses et des vallées riantes. Rien n'est plus absurde que cette dépréciation de Goethe en &¥eur de Schiller, avec qui on n'agissait pas loyale-
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mont, et qu'on ne plaçait si haut que pour mettre Goethe au-dessous de lui. Ou bien ne savait-on pas que ces images idéales si vantées, ces statues qu^élevait Schiller, pour les autels de la vertu et de Thonnéteté, sont bien plus faciles à faire que ces petites créatures^ pécheresses mondaines et souillées, que Goethe nous laisse apercevoir dans ses ouvrages? Ne savent-ils pas que des peintres médiocres pour la plupart étendent sur leurs toiles des figures de saint de grandeur naturelle, tandis qu'il faut être déjà un grand maître pour peindre avec la vérité et la vie nécessaire quelque petit mendiant espagnol qui cherche sa vermine, un paysan flamand qui vomit ou à qui on arrache une dent, et de ces laides vieilles femmes que nous voyons dans les tableaux de chevalet de Fécoie hollandaise? Dans Tart, on réussit pins facilement à représenter le grand et le terrible, que le petit et le plaisant. Les sorciers de l'Egypte purent imiter un grand nombre des miracles de Moïse, par exemple les coqleuvres, le sang, même les grenouilles ; mais lorsqn*ii fit des enchantements beaucoup plus faciles en apparence, comme la production des insectes , ils avouèrent leur impuissance en disant : a C'est là le doigtde Diea ! > Indignez-vous des scènes vulgaires du Faust, des orgies sur le Brocken, dans la caved'Auerbach; indignez-vous des lubricités du Wilhelm Meister, vous ne pourrie» imiter toutes ces choses : « c'est le doigt de Goêihe!» Mais vous ne voudriez pas les imiter, et je vous entends
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dire avec horrear : a Nous ne sommes pas des sorciers, nous sommes de bons chrétiens. » Pour sorciers, je le savais, vous ne Tètes pas.
Le plus grand mérite de Goethe, c*est la perfection de tout ce qu*il représente. Là il n*y a pas de parties qui sont fortes, tandis que les autres sont faibles. Point de choses achevées, tandis que d'autres ne sont qu'esquis« sées; point d*embarras, de' remplissage; point de préfisreoce pour des morceaux détachés. Il traite chaque personnage de ses drames et de ses romans, chaque fois que ce personnage se présente, comme sHl était le principal. D en est ainsi dans Homère, ainsi dans Shakspeare. Dans tous les ouvrages des grands poètes, il n'y a, à proprement parler ^pas de personnages secondaires ; chaque figure est personnage principal à sa place. De tels poètes ressemblent aux princes absolus, qui n'accordent pas lux hommes un prix indépendant, mais qui leur donnent la plus haute valeur, d*après leur bon plaisir et leur voliHité*
Si j'ai parlé avec quelque rudesse des adversaires de Goëlhe, je devrais traiter bien plus rudement ses apologistes. La plupart ont encore commis de plus grandes folies dans leur zèle. A cet égard, un certain M. Eckermann, qui ne manque pas d*esprit, s'est placé sur jes limites du ridicule. Dans sa lutte contre M. Pustkuchen, Car] Immermann, notre plus grand poète dramatique actuel, a gagné ses éperons de critique, et il a mis au jour, à cette occasion , un excellent petit livre. Les Ber-
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linois 86 sont particulièrement distingués dans cette affaire. Le champion le plus distingué pour Goethe fut en tout temps Yarnhagen de Ense^ un homme qui a dans le ccBur des pensées grandes comme le monde, et qui les exprime en paroles élégantes et précieuses comme des chatons finement taillés ; Goâthe a toujours attaché le plus grand prix au jugement de cet esprit dis» tingué. -^ Peut-être dois-je' rappeler ici que M. Guillaume de Humboldt avait déjà écrit, quelque temps auparavant, un livre remarquable sur Goethe.
Dans les dix dernières années, chaque foire de Leipzig voyait naître plusieurs écrits sur ce grand poète. Les recherches de M. Schubart sur Goethe appartiennent au domaine de la haute critique. Ce que M. Haering, qui écrit sous le nom de Willibald Alexis , a dit dans plusieurs écrits périodiques à ce sujet, est aussi important qu'ingénieux. M, Zimn^rmann, professeur à Hambourg, dans ses leçons orales a dit aussi d'excellentes choses sur Goethe, qu'on retrouve dans ses Feuilles dramaturgiques. Dans plusieurs universités d'Allemagne, on fit des cours sur Goethe ; et, de tous ses ouvrages, ce Ait le Faust dont le public s'occupa le plus constamment. On le paraphrasa, on le commenta dé mille manières : ce £ut la Bible mondaine des Allemands.
Je ne serais pas un Allemand si je ne donnais quelques éclaircissements 11 propos de Faust; car, depuis le plus grand penseur jusqu'au plus mince écolier, depuis le philosophe, en descendant jusqu'au docteur en philo-
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Sophie j il n*esi personne qui n'ait essayé sa perspicacité sar ce livre. Mais il est» en vérité, aussi vaste que la Bible; et, comme elle, il embrasse le ciel et la terre avec i'bonune et son exégèse. C'est le sujet qui est encore ici la cause principale de Textréme popularité de Faust: que Goethe ait tiré ce sujet des traditions popu^ laîresy cela démontre la profondeur de sa pensée et son génie qui sait toujours choisir le sujet le plus près, le plus juste et le plus droit* Je dois supposer que ce Faust est connu; car, dans les derniers temps, ce livre est devenu très-célèbre en France. Mais je ne sais si la vieSle tradition populaire est aussi très-connue en ce pays et si Ton y colporte dans les nuirchés un petit livre de papier gris, mal imprimé et grotesquement orné de raides gravures en bois, sur lequel on lit ce titre circonstancié : c Comment le fameux enchanteur Johannes « Faustus, savant docteur^ qui avait étudié toutes les « sciences^ finit par jeter ses livres^ et fit un pacte avec « le diable pour jouir de tous les plaisirs de la terre, c mais fut obligé de donner son àme à Tenfer. o Le peuple du moyen ftge, en voyant des esprits puissants, leur a toujours attribué ces alliances avec le diable ; et Albert le Grand, Raimond Lulle, Théophraste Paracelse, Agrippa de Nettesheim, et, en Angleterre, Roger Bacon, ont passé pour des maîtres en magie' noire et des conjuratenrs de démons. Mais on a fait des chants et des dires bien plus étranges du docteur Faustus, qui obtint du diable, non pas seulement la connaissance des choses,
âi'i ŒUVRES DE HENRI HEIlfE,
mais les jouissances les plus réelles. C'est aussi ce Faast qui inventa rimprimerie, et qui vivait au temps où Ton commençait à prêcher contre Tautorité de TÉglise et à examiner avec indépendance; si bien qu*avec ce Faust cesse la périole cléricale du moyen âge , et commence l'époque moderne, critique et scientifique. Il est, en effet, très-significatif qu*au temps où , d'après ropinion populaire, aurait vécu le docteur Faust, la réformation commençait , et qu'il aurait trouvé lui-même Fart qui a donné au savoir la victoire sur la foi, rimprimerie, un art qui nous a ravi la tranquillité d'âme catholique, et qui nous a jetés dans le doute et dans les révolutions ; un autre dirait, qui nous a livrés à la puissance du diable. Mais non, la connaissance des choses par la raison, le savoir, nous donne après tout des jouissances dont la foi nous a sevrés bien longtemps. Nous reconnaissons que les hommes n*ont pas été appelés seulement à une égalité céleste, mais ausssi à l'égalité terrestre ', la fraternité politique, qui nous est préchée par la philosophie, est plus bienfaisante que la fraternité parement spirituelle où nous appelle l'évangile, et le savoir deviendra parole, et la parole se fera action , et nous pourrons encore être heureux dans ce monde sous notre enveloppe mortelle. Si ensuite nous venons en possession, après notre mort, de cette béatitude céleste que nous promet la religion, rien ne nous sera plus agréable. C'est ce que le peuple allemand avait soupçonné depuis longtemps, car le peuple allemand est lui-môme ce
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ttTaot dodear Faust : il est ce spiritualistequi reconnaît par l'esprit Tiosuffisaiioe de Tesprit^ qui prétend à des jouissances matériellea, et qui revendique les droits de h chair. Mais encore renCçrmés que nous étions dans les symboles de la poésie chrétienne , où Dieu passe pour le représentant de Tesprit, et le diable poui* le représentant de la chair^ on dénonça cette râiabilitation de la chair cooune une renégation de Dieu et une alliance ivec le démon.
H se passera quelque tempe avant que, en Allemagne^ ce qui est prophétisé si profondément dans ce poème se léalise, avant que Fesprit nous serve à reconnaître les Bsorpations de l'esprit, et que nous réclamions les droits de la chair. C'est là la grande révolution qui est fille de h transformation.
Le Divan de Varient occidental de Goethe est moins cooQu ici que son Faust. C'est un livre écrit beaucoup plos tardy dont madame de Staél n'a pas eu connaisf^oce, et que nous devons particulièrement mentionner. B renferme les opinions et les sentiments de FOrient exprimés en chants fleuris et en sentences pleines de pensées, et tout cela br&te et embaume comme un harem Kmpli d'odalisques ardentes, aux paupières peintes en ooir, aux yeux de gazellq« aux bras blancs et aux mouvements arrondis ; et le cœur bat et défaille au lecteur comme il battit à l'heureux Gaspard Debureau, lorsqu'il K trouva à Constantinople sur le dernier bftton d'une échelle, et qu'il vit de haut en bas ce que le comman-
deur des croyants ne voit jamais que de bas en haut* Quelquefois aussi le lecteur se croit étendu moUemeat sur un tapis de Perse^ fumant le tabac jaune du Turkistan à l'aide d!un long tchibouk de jasmin et d'ambrey tandis qu'une esdave^noire le rafraîchit avec un éventail de plumes de paon, et qu'un beau garçon lui présente le véritable café de Moka. Goethe a transporté dans cette poésie ces voluptés enivrantes, et ses vers soilt û faciles^ si heureux, si aériens, si veloutés, qu'on s'étonne qu'il ait pu assouplir à ce point la langue allemande. En même temps il donne en prose les plus précieuses explications sur les mœurs et la vie de TOrient, sur l'existence patriarcale des Arabes, et là Goethe se montre calme, souriant, ingénu conmie un enfant, aussi plein de sagesse qu'un vieillard. Cette prose est Iran»* parenté comme la mer par une calme et douce soirée d'été, quand l'œil peut plonger dans ses profondeurs oA apparaissent les villes englouties avec leurs splendeurt oubliées. Quelquefois cette prose est aussi magique ) aussi mystérieuse que le ciel quand le crépuscule tè voile, et les grandes pensées de Goethe apparaissent pures et dorées comme des étoiles. Le charme de ce livre est inexplicable; c'est un selam que TOceident envoie à l'Orient, et il s'y trouve des fleurs bien curieuses : des roses rouges et riantes, des hortensias semblables au sein nu des jeunes filles , des digitales pourprées pareilles à de longs doigts d'homme, de grotesques oretllca d'ours, et au milieu du bouquet, modestes et cachées.
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de sflencieases violettes allemandes. Ce selam signifie qae rOccîdent est fatigué de son maigre et glacial sptlituaKsroey et qu'il veut se réchauflTer au corps sain et ▼igoureux de l'Orient. En écrivant son Divan^ Goethe, qui avait exprimé dans Faust sa répugnance pour les abstractions intdiectuelles et son désir des joies réelles, se jeta, avec l'esprit même, dans les bras du sensua* lisme.
n est donc Important de remarquer que ce livre parut immédiatement après Faust. Ce fut la dernière phase de Goethe, et son exemple eut une grande influence sur Is littérature. Nos lyriques se mirent alors à chanteur rorient. — * n n'est pas non plus inutile de dire que Goethe, tandis qu'il chantait si joyeusement la Perse et TArabie, témoigna la répugnance la plus prononcée poar rinde. Ce qui lui déplaisait dans ce pays, c'était ce qu'il a de bixarfe , de conftis et d'obscur, et peut-être cette répugnance lui vient-elle de ce qu'il devina quelque arrière-pensée catholique dans les études sanscrites des Bchlegel et de messieurs leurs amis. Ces messieurs regardaient llndostan comme le berceau de l'organisation du monde dans les formes catholiques; ils y Voyaient le type de leur hiérarchie; ils y trouvaient leur trinité, leur incarnation, leur rédemption, leurs péchés, leurs castolements et toutes leurs manies favorites. La répugnance de Goethe pour Tlnde ne les aigrit pas peu, et M. Guillaume-Auguste Schlegel le nomma avec ftmertume « un païen converti & rislamismci »
Parmi les écrits qui ont paru l'année passée, au sujet de Goethe, un ouvrage posthume de Jean Falk, intitulé: Goethe peint â! après ses rapports intimes et personneb, mérite d'être le plus remarqué. Outre un examen détaillé de Faust (cela ne pouvait manquerl), l'auteur nous communique d'excellentes notions sur Goethe, et il nous le montre dans tous les rapports de sa vie, toujours fidèle à la nature, toujours impartial, avec toutes ses vertus et toutes ses fautes. Là nous voyons Goethe en rapport avec sa mère, dont le naturel se réfléchit si merveilleusement dans la personne de son fils; nous le voyons comme naturaliste observant une chenille qui s'est enveloppée de sa chrysalide et qui doit s'envoler en papillon; nous le voyons près du grand Erder qui le tance sérieusement de son indifférentisme, qui fait qtt*il ne daigne pas accorder à la transformation de Thomme l'attention qu'il donne à la transformation d'un insecte; nous le suivons è» la cour du grandnluc de Weimari improvisant joyeusement, assis parmi de jeunes dames d'honneur, semblable à Apollon au milieu des blondes génisses du roi Admètes; puis nous le voyons avec Tor* gueii d'un dalal-lama, refusant de reconnaître Kotzebue, lorsque celui-ci, pour l'humilier, préparait une solen-* nité publique en l'honneur de Schiller; partout prudent,' avisé, beau et aimable, iSgure heureuse et réjouissante comme celle des dieux éternels.
On trouvait, en effet, dans Goethe, la réunion de la personnalité avec le génie, comme on la veut trouver
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parmi les hommes eifraordinaires. Son extérieur était aiusi imposant que la parole qui vivait dans ses écrits; son apparence était harmonieuse, nette, agréable, noblement conçue, et on pouvait étudier sur lui Tart grec, eomme sur une antique. Ce corps plein de dignité, n'était jamais courbé par une rampante humilité chrétienne; les traits de ce visage n'étaient pas contractés par une mystique mortification ; ces yeux n'étaient pas voilés par la timidité du pécheur; ils ne roulaient pas de dévots regards vers le ciel et ne craignaient pas de se fixer vers la terre : non, ils étaient cahnes comme les regards d'un dieu. En général, c'est le signe distinctif des dieux, que leur regard est ferme et que leurs yeux ne vacillent pas. Aussi, quand Agni, Varunna, Yama et Indra prirent la forme de Nala aux noces de Damayanti, œlleHîi reconnut son bien-aimé au mouvement de ses pranelles; car, je le répète, les prunelles des dieux sont toojoars immobiles. Les yeux de Napoléon avaient cette vertu.: aussi suis-je convaincu que c'était un dieu. Les jeux de Goethe devaient être aussi divins dans J'ftge le plus avancé que dans sa jeunesse. Le temps put bien couvrir sa tète de neige, mais non la courber. Il la portait toujours fière et haute, et quand il parlait il devenait toujours plus grand; et quand il étendait sa main, il lemUait que son doigt pût montrer aux étoiles du ciel k chemin qu'elles devaient suivre. On veut avoir remarqué un trait glacé d'égoisme à sa bouche, mais ce trait
est propre encore aux dieux éternels, surfout au pèie des dieux, au grand Jupiter, à qui j'ai déjà comparé Goethe. Vraiment, lorsque je le visitai à Weimar, tandis que je me trouvais en face de lui, je regardais furtivement de c6té pour voir si l'aigle, avec la fondre au bec, n'était pas près de lui. J'étais sur le point de lui parler grec; mais comme je remarquai qu'il comprenait Tallemand, je lui dis» dans cette langue, que les prunes des arbres entre léna et Weimar avaient trèsbon goût. J'avais réfléchi pendant bien des nuits d'hiver à ce que je dirais d'élevé et de sublime à Goethe lorsqu'un jour je le verrais ; et lorsque je le vis je n'eus rien autre chose à lui dire, sinon que les prunes de Saxe sont bonnes ! Et Goethe de mit à sourire : il souriait avec ces mêmes lèvres avec lesquelles il avait baisé jadis la belle Léda, Europe, Danaé Sémélé et maintes antras princesses ou simples nymphes.
Les dieux s'en vont; Goethe est mort. Il mourut le S2 du mois de mars de Pannée 1832, cette année signn ficative^ où notre terre a perdu ses plus grandes illustrations. On dirait que, dans cette année, la mort est devdnue tout à coup aristocrate, et qu'elle a voulu distingue! les notabilités de la terre en les envoyant à la fois an tombeau. Peutrétre a-t-elle voulu fonder une pairie * bas, dans le royaume des ombres } et, dans ce cas, si fournée aurait été très^bien choisie : ou, au contra»'*) la mort aurait^lle voulu favoriser la démocratie dam
cette année fatale, et établir l'égalité intellectuelle en £Dsevelissant les grandes autorités? Était-ce le respect ou l'insolence qui lui faisait épargner les rois? Pas un seul roi ne mourut dans cette année. Les dieux s'en vont, les rois restent.