‹ De l'Allemagne (volume 3)Chapitre 36 sur 36 · IL · texte numérisé non relu

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pu me tomber sur la tête — et comme , d'après le proverbe; « il n'est pas de tout petit prétrillon qui ne voudrait devenir un tout petit pape, o je serais à la fin peut-être arrivé au faite même du pouvoir souverain du Vatican — car; bien que je ne sois pas ambitieux de mon natu« rel y je n* aurais cependant pu refuser d'accepter le pontificat, si le choix du conclave était tombé sur moi. La dignité papale est en tout cas un emploi très-honorable et en même temps très-lucratif, et je suis sûr qu'élu par le sacré collège, j'aurais assez bien su m'acquitter des fonctions de mon nouveau rôle. Je me serais nonchalamment assis sur le siège de Saint-Pierre, tendant ma jambe pour le baise-pied à tous les pieux chrétiens y autant clercs que laïques. Je me serais également, avec le plus parfait sang-froid, fait porter en triomphe à travers les arcades de la grande basilique , et seulement dans le cas le plus chancelant je me serais tant soit peu cramponné aux bras du fauteuil d*or, que six camériers vigoureux portent sur leurs épaules; à mes deux côtés auraient marché des capucins avec des cierges allumés, et des laquais galonnés tenant en l'air d'énormes plumeaux de paon pour éventer ma tête couronnée de la tiare — tout à fait comme cela se voit dans le fameux tableau de la Procession papale d'Horace Vemet. Avec la même componction sacerdotale, avec le même sérieux absolu — car je puis être très-sérieux , quand c'est ab^ solument nécessaire — j'aurais aussi donné du haut du Latran la bénédiction annuelle à toute la chrétienté.

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Revêtu de tous les ornements pontificaux, la triple couronne sur le front et entouré d'un état*inajor de chapeaux rouges et de mitres d^évéque, de chasubles éUncelantes d'or et de pierreries, et de frocs de moines de toutes les couleurs, ma Sainteté, debout sur un balcon richement orné de tapis de Perse, se serait montrée à la foule innombrable prosternée à genoux , la tête baissée, bien en bas sous mes pieds, et fourmillant au loin, à perte de vue — et j'aurais tranquillement étendu mes deux mains et donné la bénédiction à la cité de Rome et au globe entier, Vrbi et wrbi*

Hais , comme tu le sais bien, cher lecteur, je ne suis pas devenu pape ni cardinal non plus, pas même un tout petit chanoine, et de même qu^ dans la hiérarchie du monde je n'ai gagné dans celle de FÉglise ni places ni dignités. Je ne suis, comme disent les gens, arrivé à rien sur cette belle terre ; je ne suis devenu rien , rien qu'un poète. Mais non , je ne veux pas m'abandonner à une humilité hypocrite et déprécier ce beau nom de poète* On est beaucoup quand on est poète, et surtout quand on est un grand poète lyrique en Allemagne , parmi ce peuple qui en deux choses, la philosophie et la poésie lyrique, a surpassé toutes les autres nations. Je ne veux pas , avec la fausse modestie inventée par les gueux , renier ma gloire. Aucun de mes collègues n'a conquis le laurier de poète à un flge aussi jeune que ntoi, et si mon compatriote Wolfgang Goethe chante avec complaisance* «que le Chinois, d'une main tremblante, peint

sur verre Werther et Charlotte, » je puis de m>n cAié| pour continuer sur la même gamipe ethnographique, opposer à cette réputation chinoise \ine plus fabuleuse encore y c'est-^-dire une réputation japonaise. Lorsqu'il y a douze ans je me trouvais un jour ici à Paris, à l'bâtel des Princes , auprès de mon ami Henri Woehrmann de {Uga« celui-ci me présenta un Hollandais qui revenait jostepaeiit du Japon après y avoir passé trente ans dans la ville de Nangasaki ,. et qui désirait vivement de faire ma CQonaifisaooe. C'était le docteur Burger, qui publie maintenant à Leyden» avec le savant Seybold, le grand ouvrage sur le Japon. Ce Hollandais me raeoqta qu*il avait appris l'allemand à un jmine Japonais cpii, plus tard f avait fait impriquer mes poésies en traductioii japonaise , et que c'avait été le premier livre européen qui eût paru dans la langue du Japon. -** Le brave Néer» landais ajoutait que je trouverais du reste sur cette curieuse traduction un long article dans la R^ue aa^ glaise de Calcutta. J'envoyai aussitôt dans plusieurs cabinets de lecture, mais aucune des savantes direc* trices de ces établissements ne put me procurer la Revue de Calcutta , et je me suis aussi adressé vainement dans ce but à M. Julien et à M, PauUier, ces antagonistes érudits qui ont enrichi la science de deuK grandes dé» Couvertes : M. Julien le fameux sinologue a découvert que M. Paultior ne sait pas le chinois, tandis que M. Paultier le grand indianiste a découvert que M. Julien ne sait pas le sanscrit^ ils ont publié beaucoup d9

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livres sur ce sujet à la fois très-important et très-intéressant pour le public.

Depuis lors^ je n*ai pas fait d'autres recherches sur ma gloire japonaise. Dans ce moment elle m'est aijssi iodifiërente que, par exemple, la gloire que je possède dans les lies de Finlande. Hélas 1 la gloire , cette manne sucrée^ douce comme Tananas et la flatterie , elle s'est changée en amertume pour moi depuis bien longtemps, et elle me semble maintenant amère comme l'absinthe. Je puis dire comme Roméo : « Je suis le fou de la Fortune, a Je me trouve à présent devant la grande marmite, mais je manque de cuillère. A quoi cela me sert^il qu'on boive à ma santé au milieu des festins , dans des coupes d'or et avec les vins les plus exquis, si pendant ces ovations, loin et isolé de tous les plaisirs du monde, je ne pois humecter mes lèvres qu^avec une fade tisane ! A quoi cela me sert-il que toutes les roses de Scbiras s'épanouissent et brûlent pour moi , éclatantes de ten-*^ dresse — hélas 1 Schiras est situé à deux mille lieues de cette triste chambre de malade que j*occupe depuis si longtemps, et où je ne sens d'autres parfums que par hasard ceux de serviettes chauflTées. Hélas ! la moquerie de Dieu pèse sur moi. Le grand auteur de Tunivers, l'Aristophane du ciel^ a voulu faire sentir vivement au petit auteur terrestre , au soi«disant Aristophane allemand, à quel point ses sarcasmes les plus spirituels n'ont été au fond que de pitoyables piqûres d'épingle , en comparaison des coups de foudre de la satire , que

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V humour divin sait lancer sur les chétifs mortels.—^ Oui, l'amer flot de rûlleries, que le grand maître déverse sur moi^ est t^rible, et ses épigrammes sont cruelles à faire frémir. Je reconnais humblement sa supériorité, et je me prosterne devant lui dans la pous* sière. Cependant i quelque faible que soit ma verva créatrice, en la comparant à celle du grand créateuTi il n*en brille pas moins dans ma tète la raison éternelle , et j'ai le droit de citer devant le tribunal de cette raison et de soumettre à sa critique respectueuse la plaisant* terie de Dieu , mon Seigneur et maître. C'est ainsi que tout humblement j'ose faire observer d'abord que la plaisanterie atroce qu'il m'inflige, me semble se prolonger un peu trop ; voilà plus de six ans qu'elle dure, ce qui finit par devenir ennuyeux. Puis je voudrais aussi faire remarquer en toute humilité que cette plaisanterie n'est pas neuve p que le grand Aristophane du ciel s'en est déjà servi à mainte autre occasion , et qu'il a commis ainsi un plagiat sur ses propres œuvres. À l'appui de ce que je viens d'avancer, je citerai un passage de h Chronigue de Limbourg. C'est un livre très-intéressant pour ceux qui veulent s'instruire sur les mœurs et les coutumes de l'Allemagne du moyen ftge. Cette chronique décrit, comme un journal de modes, les costumes et d'hommes et de femmes qui étaient en vogue à chaque période ; elle donne aussi des renseignements sur les airs nouveaux qu'on chantait chaque année, et elle reproduit quelquefois le commencement de la chanson. Par

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exemple, elle rapporte del'année HSO qu'on tambou*rinait et chantonnait alors dans toute TAlIemagne des chansons plus douces et plus charmantes que toutes celles dont on avait eu connaissance auparavant dans les pays germaniques, et que jeunes et vieux, surtout les femmes , en raffolaient jusqu'au délire , de sorte que du matin au sov on les entendait résonner. Mais ces chan* sonsy ajoute la chronique, avaient été composées par un jeune clerc atteint de la lèpre et vivant à l'écart de tout le monde t dans quelque endroit désert. Tu n'ignores pas^ cher lecteur, quelle maladie affreuse c'était que la lèpre au moyen âge, et que les pauvres gens affligés de ce mal incurable étaient repoussés de toute société et devaient se tenir à distance de tout être humain. Des morts vivants, enveloppés jusqu'aux pieds d'un froc gris et le capuchon rabattu sur le visage, se promenaient portant à la main une énorme cliquette, appelée cliquette de saint Lazare , avec laquelle ils annonçaient leur approche , afin que chacun pût à temps les éviter. Le pauvre clerc, dont la susdite Chronique de Limbourg rapporte la gloire qu'il s'était acquise comme chansonnier, était donc un tel lépreux, et il se morfondait dans les tristes solitudes de sa misère, tandis que, joyeuse et chantante, toute TAllemagne applaudissait à ses poésies. Oh 1 cette gloire aussi était la moquerie de Dieu , la cruelle moquerie qui, au fond, est toujours la même, quoiqu'elle ait paru alors sous le costume plus romantique du moyen flge. Le roi blasé d'Israël et de Juda

disait avec raison : c II n'y a rien de nouveau sous le soleil. 9 — Peut-être ce soleil lui-même n'est-il qu'une vieille plaisanterie réchauffée, une redite brillante qui, rapiécée de nouveaux rayons, étincelle maintenant làhaut d'une façon si éblouissante!

Parfois, dans mes sombres visions nocturnes, je crois voir devant moi le pauvre clerc lépreux de la Chronique de Limbourg^ mon frère en Apollon, et à travers le capuchon gris ses yeux soufirants me regardent d'un air fixe et étrange; mais au même moment il disparaît, et j'entends se perdre au loin, comme l'écho d'un rêve, le craquement sourd de la cliquette de saint Lazare.

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