ŒUVBES DB UBRAl UBINB
haut devant le public, que mes prétentions à ce privilège de poëte sont restées toujours les méities, quoique sous ce rapport dans les derniers temps les bruits les plus contradictoires aient couru sur mon compte. Je dois faire mention ici de ces bruits contradictoireSydont je me serais peu préoccupé à une autre époque, où le sourire de l'indiflërence se jouait encore sur mes lèvres. Oui, des hommes très-charitables, mais non pas trèssagaces, de TAllemagne protestante, m'ont demandé avec instance si la religion évangélique luthérienne, que j'avais professée jusqu'alors avec une tiédeur peu édifiante, avait trouvé en moi une sympathie plus grande maintenant que j'étais devenu malade et pieux? Noo, mes chers amis, à cet égard aucun changement ne s'est opéré en moi, et si je continue d'appartenir pour ainsi dire officiellement à la croyance protestante et évangé* lique, c'est parce qu'elle ne me gêne pas du tout, comme elle ne me gênait pas trop non plus autrefois. H^ vrai, et je le confesse sincèrement, lorsque je me trouvai en Prusse et surtout à Berlin, j'aurais volontiers re* nonce définitivement, comme beaucoup de mes amis, i tout lien d*église quel qu'il fût, e\ si je ne l'ai pas fait^ c'est uniquement parce que les autorités du pays défendaient le séjour de la Prusse, et surtout celui de Beriin, à quiconque n'était pas membre d'une des religions positives reconnues et privilégiées par l'État, Comme Henri IV, de goguenarde mémoire, avait dit jadis : Pft* ris vaut bien une messe I je pouvais bien dire à mon
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toar : Berlin vaut bien un prêche! et je pouvais comme auparavant subir gaiement ce christianisme éclairé, OItré et épuré de toute superstition, qu*on débitait alors dans les églises de Berlin, et où la divinité du Christ n*étâit pas même de rigueur, de sorte qu'on pouvait s'en passer comme on peut se passer de tortue dans une soupe à la tortue; c'était simple aifaire de goût. A cette époque fêtais encore moi-même un Dieu, et aucune des religions positives n'avait pour moi plus de prix que les autres; je pouvais par courtoisie porter Tuniforme de telle ou telle religion, de même que par exemple Tempereur de Russie se travestit en officier de la garde pru^ sienne, quand il fait au roi de Prusse l'honneur d^assis* ter à une revue de grande parade à Postdam.
Maintenant que par le réveil de mes sentiments reli« gieux, ainsi que par messoufirances corporelles, bien des changements se sont opérés en moi,— est-ce que main« tenant Funiforme de courtoisie que j'endossais dans les parades de Téglise protestante répond en quelque sorte à ma pensée intime? Est-ce que ma croyance officielle est devenue pour moi plus ou moins une vérité? C'est une question mal posée, à laquelle je ne saurais répondre icj d'une manière complète ; cependant elle me fournira l'occasion de faire remarquer jusqu*à quel point, selon ma conviction d'aujourd'hui, le protestantisme a bien mérité du salut du monde, et l'on comprendra alors facilement quel est le degré de sympathie qui lui est désormais acquis de ma part. Autrefois , où je portais un
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intérétprépondérantà la philosophie, je ne savais apprécier le protestantisme que pour les services qu'il a rendus à raffranchissement spirituel de l'homme, à la conquête de* la liberté de penser; car c*est sur le sol de cette conquête que purent s*avancer plus tard Leibnitz, Kant et Hegel, — Luther, ce puissant sapeur à la hache formidable, dut précéder ces champions de la pensée et leur frayer le chemin. Sous ce rapport aussi j'avais représenté la réforme comme le point de départ de la philosoidiie allemande, et j'avais justifié ainsi le parti guerroyant que je pris pour les intérêts du protestantisme. A présent, dans mes années avancées, où le sentiment reli« gieux longtemps comprimé déborde de nouveau en moi, et où le métaphysicien naufragé s'accroche à la Bible : à présent j'apprécie le protestantisme tout particulièrement à. cause de ses mérites pour la découverte et la propagation de TÉcriture sainte. Je dis la découverte, car les Juifs qui avaient sauvé la Bible lors du grand incendie du second temple, et qui, pourchassés d'un pays à Tautre durant tout le moyen âge, l'avaient transportée avec eux dans toutes les pérégrinations de l'exil, pour ainsi dire comme une patrie portative, — ils tenaient ce trésor soigneusement caché dans leur ghetto^ où les savants allemands, précurseurs de la réforme, se glissaient furtivement pour apprendre l'hébreu qui était la clef du bahut renfermant les véritables richesses d'Israël. Un de ces savants, et le plus illustre, était le docteur Reuchlinus, et ses ennemis, la clique desHochstraatenàCologne,
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qii*on faisait passer pour d'imbéciles obicuri viri, n'étaienl nullement des idiots, mais au contraire des inquisiteurs pleins de perspicacité, qui prévoyaient très-bien lemalbeur qu'apporteraient à l'Église la connaissance et la vulgarisation des saintes Écritures : c'est de là que vint leur rage de persécution contre tous les livres hébreux, qu'ils conseillaient de brûler sans exception, landîs qu'ils cherchaient à faire exterminer par une po« pulace fanatisée les receleurs de ces livres, les drogmans de la langue sacrée, les Juifs. Maintenant que les causes de ces conflits ont été mises à Jour par l'histoire, on voit combien chacun avait raison au fond. Les obscuri piri croyaient que le salut du monde était en péril, et tous les moyens, le mensonge et le meurtre, leur semblaient permis, surtout à l'endroit des Juifs. C'était chose facile que de lAcher contre eux le pauvre peuple, ces en* fonta d'une misère héréditaire, qui haïssaient déjà suffisamment les Juifs à cause de leurs richesses amassées ; car, remarque£-le bien, ce qui est appelé aujourd'hui la haine des prolétaires contre les riches, s'appelait autrefois la haine contre les Juifs. En eifet, ces derniers étant exclus de toute possession territoriale et de tous les mé« tiers et corporations industriels, et n'ayant par conséquent que la ressource du commerce et des affaires d'argent, que l'Église réprouvait et interdisait à ses fidèles, les Juifs étaient légalement condamnés à devenir riches, hais et assassinés. Ces assassinats , il est vrai , étaient dans ces temps naïfs encore couvert^ d'un manteau re-
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ligieux, et Ton disait qa'il fallait exterminer ceux qui avaient jadis crucifié Notre Seigneur. Chose étrange I justement le peuple qui avait donné un Dieu au monde, et dont toute la vie ne respirait que la crainte de Dieu, fut décrié comme déicide ! Nous vtmes la parodie sanglante d*une telle démence, alors qu'éclata la révolution de Saint-Domingue, où une bande de nègres qui saccagea les plantations et massacra les créoles, avait à sa tète un fanatique noir, qui portait un immense crucifix et huilait comme un forcené : Les blancs ont tué le Christ, allons tuer tous les blancs!
Oui, c'est à ces mêmes Juifs, auxquels le monde doit son Dieu, qu'il est aussi redevable de la parole divine, de la Bible: de même qu'ils la sauvèrent du sac de Jérusalem, ils surent la sauver aussi plus tard, lorsque éclata la grande débâcle, je dirais la banqueroute de l'empire romain, et que les peuples du Nord, se ruant sur l'ancien monde pa!en, le détruisirent et fondèrent sur ses ruines un nouveau monde, aussi barbare qu'eux-mêmes. Durant toute cette période tumultueuse, que nous nommons celle de la migration des peuples, et pendant tout le moyen âge, siècles de superstitions et de rapine, les Juifs, quoique harcelés sans relâche et vivant dans la tourmente d'une fuite continuelle, conservèrent pour* tant intact leur précieux dépôt, les saints livres, jusqu'au jour où le protestantisme parut et vint les chercher chez eux, pour les traduire dans les langues de tous les pays et pour les répandre par tout l'univers. Cette
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propagation a porté les fruits les plus bienfaisants, et elle dure encore jusqu'à ce jour, où la propagande de la Société Biblique remplit une mission vraiment providentielle. Cette mission est plus importante qu*on ne pense, et elle aura en tout cas des conséquences bien différentes de celles que se figurent les pieux patrons de cette So« ciété d*exportation de christianisme britannique. Ces gentlemen croient établir la domination d'un étroit et mesquin dogmatisme anglais, propre à leur procurer le monopole du ciel, qui deviendrait un domaine de l'église anglicane, comme Pocéan est déjà inféodé à leur puissance maritime — Mais au lieu de faire de bonnes affaires dans une telle spéculation, les commissionnaires et expéditeurs des saintes Écritures avancent à leur insu la ruine de toutes les sectes protestantes» qui sans exception vivent de la vie de la Bible, mais qui sans exception aussi seront absorbées par elle, et s'engloutiront dans une autocratie biblique, je pourrais dirç dans Tempire absolu et universel de la Bible. Cet empire, que l'aveugle dévotion anglaise ou anglomane avance à son insu, est précisément la grande démocratie future où tout homme doit être évéque et roi dans sa propre maison, qui sera à la fois son église et son château — Oui^ en répandant la Bible sur tout le globe, en la glissant pour ainsi dire dans les mains de Thumanité en» tiëre, par toutes sortes de ruses mercantiles, par lacon-> trebande et le troc, et en la livrant ainsi à Texégèse de la raison individuelle, ces propagateurs malavisés fouir. 18
3i4 ŒUTRBS DB BBNRI HBINB.
dent le règne du pur sentiment reli^euxi de rameur du prochain, de la vraie moralité enfin, qui ne peut ôtre enseignée par des formules scolastîoo-dogmatiques, mais seulement par des images et des exemples, tels qu'il s*en trouve dans ce saint et beau livre d'éducation^ écrit pour des enfants de tout âge, et que nous appelons la Bible.
C'est un spectacle merveilleux, que de regarder les pays où la Bible a déjà exercé, depuisla réformation, son influence salutaire sur les habitants, en imprimant à leurs mœurs, à leur manière de penser et à leurs senti* ments, ce cachet de la vie de Palestine qui se manifeste dans l'Ancien et dans le Nouveau Testament. Au nord de l'Europe et de l'Amérique, notamment dans les pays Scandinaves et anglo-saxons, en général chez les peuples d'origine germanique, et en quelque sorte aussi chez les descendants des anciens Celtes, cette renaissance de la vie de Palestine est tellement prononcée, que dans ces contrées on se croirait transporté au milieu de yérilables Juifs. Par exemple, les Écossais protestants, ne sont-œ pas des Hébreux dont les noms mêmes sont partout bi« bliques, et dont le jargon onctueusement parabolique et le cant peu charitable rappellent parfois la Jérusalem des Pharisiens! On pourrait dire que la religion de cette Ecosse dévote n'est qu'un judaïsme qui mange du porc. Il en est de même dans plusieurs provinces de l'Allé magne septentrionale, dans le Danemark et dans la Suède ; sans parler de bien des nouvelles communes
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néo-bébraïques des États-Unis, où Ton singe d une façon pédantesque les mœurs patriarcales de TAncien Testamment. La vie de Palestine y parait comme daguerréotypée, les contours en sdnt scrupuleusement justes^ mais le tout a une teinte gris terne^ et il y manque le coloris chaud et brillant de la Terre promise. Mais la caricature disparaîtra un jour, et ce qui est vrai et impérissable, les bonnes mœurs, la vie chaste et probe de l'ancien judaïsme, s'épanouira et fleurira dans ces pays d'une manière aussi saintement belle que jadis aux bords bénis du Jourdain et sur les hauteurs sacrées du Liban. On n*a pas besoin de palmiers et de chameaux pour être honnête et bon.
Peut-être ce n'est pas seulement la perfectibilité des peuples que je viens de mentionner, qui leur a fait adopter si facilement la vie judaïque dans leurs mœurs et dans leur façon de penser. La raison de (5e phénomène se trouve peut**être aussi dans le caractère du peuple juif, qui a toujours eu une très-grande affinité avec le caractère de la race germanique et plus ou moins aussi avec le génie des Celles. La Judée m'est toujours apparue comme un fragment de POccident perdu au milieu de l'Orient. En effet, avec sa croyance spiritualistei avec ses mœurs austères et parfois ascétiques , avec sa vie sérieuse, contemplative et presque abstraite, ce pays et ses habitants formèrent toujours le contraste le plus singulier avec les pays et les peuples qui les environnaient et qui, voués au culte le plus ardent, le plus co*
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loré elle plus luxuriant de la nature idolâtrée, passùent leur existence dans la jojeuse ivresse des sens. Israël était assis pieusement sous son figuier, chantant la louange du Dieu invisible, et viva*bt de la vertueuse vie des justes, tandis qu'alentour tes temples de Babylone, de Ninive, de Sidon et de Tyrus retentissaient du bruit des tambours et des cymbales dans ces fêtes monstrueuses et infâmes, dans ces orgies sanglantes et lubriques, dont la description nous fait encore aujourd'hui dresser les cheveux d*épouvante. -^ Si l'on considère cet entourage impie, on ne peut pas assez admirer la grandeur précoce du peuple juif. Quant à l'amour de la liberté qui régnait au sein de ce peuple, tandis que nonseulement dans son voisinage, mais chez toutes les nations de l'antiquité et même chez les Grecs philosophes, l'esclavage était justifié et florissant, —je ne veux pas parler ici de cet amour de la liberté chez les JuiCs pour ne pas compromettre TAncien et le Nouveau Testament auprès des puissants du jour. Jamais, non jamais il n'y a eu de socialiste plus audacieux que notre maître et Seigneur Jésus-Christ, et déjà Uolse donnait, lui aussi, dans le communisme, quoiqu'en homme pratique et sensé il ait seulement cherché à transformer les usages existants par rapport à la propriété. Oui, au lieu de lutter avec rimpossible, au lieu de décréter par un coup de tète Tabolition de la propriété, il ne s'efforça que de la moraliser, il chercha à mettre la propriété en harmonie avec l'équité et le véritable droit.de la raison, à la mo-
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(fifier selon les vrais besoins de rhumanîté ; et c'est ce qu'il opéra par rétablissement du jubilé^ où tout héri* tage aliéné, qui chez un peuple agricole consiste toujours enterres, retombait en la possession du propriétaire pri-> mitif, de quelque manière qu^l fût sorti de ses mains* Cette institution du jubilé forme le contraste le plus tranché avec \9i prescription chez les Romains, où après récoulement d*un certain laps de temps, celui qui était de fait possesseur d'un bien, ne pouvait plus être forcé à le restituer au propriétaire légitime, si celui-ci n'était pas à même de prouver que pendant ce temps déterminé il en avait exigé la restitution en due forme« Cette dernière condition laissait libre jeu à la chicane, surtout dans un État où fleurissaient le despotisme çt la jurisprudence, et où l'usurpateur riche avait à sa disposition tous les moyens d'intimidation, principalement vis-à-vis du pauvre, qui ne pouvait pas acheter de témoins et faire face aux exigences de la procédure. Le Romain était à la fois soldat et jurisconsulte, et il savait légaliser par sa faconde et les ruses du barreau le butin qu'il avait conquis par la force bratale de Tépée. Il n'y avait qu'un peuple de brigands et d'avocats casuistes qui fût capable d'inventer la prescription et de la consacrer dans le code civil du droit romain, dans ce livre inique, cruel et infernal, qu'on serait tenté d'appeler la Bible de Satan.
J'ai parlé tout à l'heure de la parenté morale, de Taffinité élective qui existe entre les Juifs et les Germains,
et sous ce rapport je note ici, coaune un trait remaru. 18.
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quable, la juste répognance avec laquelle le vieux droit germanique stigmatise la prescription ; dans la bouche du paysan bas-saxon vit encore de nos jours ce bel et touchant dicton : c Cent ans d'usurpation ne font pas un an de droit. » (Hundert Jahr Vnreeht maehen nicht ein Jahr Reeht). La législation de Moïse protesta d'une manière encore plus décidée contre cette abominable lot de la prescription, en instituant le jubilé. Moïse ne voulait pas abolir la propriété, il voulait plutât que chacun en possédât, afin que personne ne devint par la pauvreté un valet, un serf, avec des sentiments serviles. La liberté fut toujours la pensée fondamentale de ce généreux fibérateur, et c'est cette pensée qui respire et brûle dans toutes ses lois concernant le paupérisme, n haïssait l'esclavage presque avec fureur, mais il ne pouvait pas anéantir complètement cette monstruosité par trop enrar cinée dans la vie domestique d'un Age primitif, et il devait borner ses efforts à adoucir légalement le sort des esclaves, à leur faciliter le rachat et à restreindre la du« rée du service. Mais lorsqu'un esclave, que la loi afflran* chissait enfin, ne voulait absolument pas quitter la mai* son de son maître, alors, d'après la loi de Moïse, ce gueux d'un servilisme incorrigible était cloué par l'o* reille à la porte de Thabitation du mattre, et après cette exposition ignominieuse, l'esclave était légalement condamné à servir tout le reste de sa vie. 0 Moïse, grand émancipateur, vaillant rabbin de la Uberté, adversaire terrible de toute servitude l tends-moi ton marteau et tes
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clous, afin que j'applique ta loi à cette valetaille sentimentale^ à ces laquais à la livrée noire^ rouge et or, et qui chantent les délices de Tesclavage — C'est par leurs longues oreilles que je les attacherai au portail du château de leur maître, S. M. le roi de Prusse !
Je quitte Tocéan des considérations générales sur la religion, la morale et Thistoire, pour ramener modestement Tesquif de mes pensées dans ces eaux douces et paisibles, où l'auteur pourra, avec une indolence rêveuse, faire se refléter sa propre image.
J'ai déjà dit un mot de la naïve supposition émise d*une façon assez indiscrète par plusieurs de mes compatriotes qui semblaient s'imaginer qu'avec le réveil de mes sentiments religieux mon intérêt pour TÉglise se serait sans doute accru en même temps. Je ne crois avoir laissé nulle part entrevoir dans mes écrits une pré* dilection pour une des différentes religions positives, et Ton a pu facilement s'apercevoir que je ne fus jamais extraordinairement épris ni d'aucun dogme ni d'aucun culte; or, pour ne pas laisser de doute à ce sujet, je dois avouer que je n'ai pas changé sous ce rapport, et que je suis resté complètement le même. En m'empressant aujourd'hui de formuler cet aveu aussi nettement que possible, j'ai en même temps en vue quelques membres trop zélés de l'église catholico-romaine que je voudrais faire sortir d'une erreur dans laquelle ils sont pareillement tombés à mon égard. Chose étrange ! à la même époque où le protestantisme en Allemagne me fit Thon-
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neur non mérité de se figurer que j'étais devenu un des croyants les plus illuminés, un des élus les plus fervents de l'église évangélique, moi qui étais auparavant un de ses membres les plus tièdes, il se répandit aussi le bruit que j'avais embrassé la foi catholique; bien des bonnes âmes assuraient môme que cette conversion avait déjà eu lieu il y a de longues années, et elles appuyaient leur dire par Tindication des détails les plus circon-stanciés : elles précisaient la date et désignaient par son nom Féglise où j'aurais abjuré l'hérésie du protestantisme et où je serais entré dans le giron de l'église catholique, apostolique et romaine. Il ne manquait à leurs récits que l'indication du grand nombre de coups de cloche dont le sacristain m'aurait gratifié à cette solennité. Combien ce conte édifiant avait gagné de consis* tance, c'est ce que je vois par des journaux et des lettres qui me parviennent de mon pays, et je ne saurais exprimer l'embarras tragi-<X)mique où je me trouve pai> fois envoyant quelle affectueuse et béate joie, quelle touchante charité la* prétendue bonne nouvelle fait éclater dans plus d'une des missives qu'on m'adresse. Plusieurs voyageurs m'ont raconté que ma conversion miraculeuse fournit même en quelques endroits matière à l'éloquence de la chaire. Des séminaristes de talent désirent mettre sous mon patronage leurs premiers essais d'homélies , leurs poésies sacrées et leurs élucubrations sur l'histoire ecclésiastique. On voit en moi une future lumière de TÉglise. Je ne saurais me moquer de
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cette pieuse illusion , car l'intention qui raccompagne est on ne peut plus honnête, — et quelque blâme qu'on puisse déverser sur les zélateurs du catholicisme, une chose au moins est certaine : c'est qu'ils ne sont pas des égoïstes, ils s'occupent de leur prochain; malheureusement parfois un peu trop.
Ces faux bruits ne peuvent être attribués à aucune malignité; je n'y reconnais qu'une erreur, et c'est sans doute le hasard qui a défiguré en cette occurrence les faits les plus innocents. Oui, c'est sur des faits réels que repose l'indication de temps et de lieu dont je viens de parler; j'ai été en effet, au jour désigné, dans l'église désignée, qui était même autrefois une église de jésuites et qui s'appelle Saint-Sulpice; je m'y suis aussi soumis à un acte religieux , «• seulement cet acte n'était pas une odieuse abjuration, mais un serment de fidélité conjugale très-bourgeoisement édifiant; —j'y ai fait bénir par TËglise, après le mariage civil, mon union avec ma bien-aimée épouse, parce que celle-ci, issue d'une famille catholique très-orthodoxe, ne se serait pas crue assez mariée sans une telle cérémonie. En la supprimant j'aurais pu jeter le trouble dans une âme pieuse , qui devait pour son bonheur rester fidèle aux traditions religieuses de ses ancêtres. D'ailleurs il est bon pour bien des raisons qu'une femme soit attachée à une religion positive. Trouve-tron chez les femmes de la confession prolestante plus de fidélité que chez celles de la croyance catholique? C'est un point trop scabreux à
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discuter. £n tout cas, le catholicisme d'une épouse est une chose très-salutaire pour le mari. Quand les femmes catholiques ont commis une faute, elles n*en gardent pas longtemps les regrets; aussitôt qu'elles ont reçu Tabsolution par leur confesseur, elles en ont la conscience nette et se prennent de nouveau à gazouiller et à rire, et elles ne gâtent pas à leurs maris la bonne humeur ou la soupe, par le marasme que donnent aux femmes les tristes réflexions sur le passé. La pauvre épouse protestante au contraire, quand elle a commis un péché véniel , dont aucun prêtre ne soulage sa conscience , y pense toujours et se croit obligée de Texpier jusqu'à la fin de sa vie par une pruderie acarifttie et morose, par une vertu rébarbative et hargneuse qui gronde sans relâche. Sous un autre rapport encore, la confession est très-utile, et c'est un véritable bienfait pour l'époux que la pécheresse catholique n*ait pas la mémoire longtemps chargée du terrible secret de son délit ; car, puisque les femmes sont forcées par leur nature de toiit dire à la fin, il vaut mieux qu^elles n^avouent certaines choses qu*à leur confesseur au lien de courir le risque d'être subitement entraînées par les angoisses d*un remords ou par accès malencontreux de tendresse, ou enfin par un débordement de leur babil intarissable, à faire au pauvre mari leur fatal aveu 1
Oui , ^impiété est en tout cas très-dangereuse dans Tunion conjugale, et quelque vertement que je me sois montré moi-même esprit fort dans mes écrits, je n*ai
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jamais pennis qu'on prononçât dans ma maison un seul mot peu canonique. Aussi j*ai vécu comme un honnête épicier dans mon intérieur, au milieu de Paris^ la Babylone moderne, et c*est pourquoi, lorsque je pris femme, joYOulus ne pas me priver de la bénédiction de rÉglise, quoique dans ce pays éclairé de France le mariage civil, institué par les lois, soit suffisamment sanctionné par la société. Mes amis du parti radical, autant que ceux du parti protestant, m'en ont voulu beaucoup et m'ont reproché d'avoir fait de trop grandes concessions à la pré^ traille^ Leurs sarcasmes sur ma faiblesse auraient été bien plus méchants encore, s^ils avaient su quelles autres et plus grandes concessions j*ai laites alors au clergé qu'ils abhorrent et qu'ils appellent l'ogre de Rome. En ma qualité de protestant qui voulais épouser une catho-' lique, j'avais besoin, pour faire bénir cette union par un prêtre de son culte, j'avais besoin, dis-je, d*une dispense spéciale de Parchevêque ; mais ce dernier ne donne cette dispense qu'à la condition expres.se que le futur époux s^engage par écrit à faire élever dans la religion de leur mère les enfants qu'il pourrait procréer. Cette promesse est consignée dans un acte formel, et quels que soient les cris qu'on élève dans le monde protestant sur une pareille contrainte, il me semble que le clergé catholique est ici parfaitement dans son droit, car celui qui requiert de l'Église la garantie de sa bénédiction, doit se conformer aux conditions qu'elle met à la donner. Je m'y suis donc conformé tout à fait de bonne foi, et j'aurais cer-
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tainement rempli mes obligations 8*il y avait eu lieu. Mais, soit dit entre nous, comme je ne me connaissais pas une vocation trop prononcée pour la paternité, j*ai pu souscrire d'autant plus consciencieusement à l'engagement en question ; et lorsque je déposai ma plume après la signature, j'entendis ricaner dans ma mémoire les paroles de la belle Ninon : Oh , le beau billet qa*à Lachastrel
Pour compléter mes aveux, j'ajoute qu'à cette époque, pour obtenir la dispense de Tarchevéque, j'aurais été capable de donner à l'église catholique non-seulement mes enfants, mais encore moi-même par-dessus le marché, tant j'y mettais peu d'importance alors. Toutefois, VOgre de Rome qui, pareil au monstre dans les contes de fées, se réserve les naissances futures pour prix de ses services, ce pauvre ogre ne pensa pas à me dévorer moi, mais se contenta de cette progéniture qui a toujours tardé à venir, et c'est ainsi que je suis resté protestant, tel que je Tétais, et en ma qualité de protestant je proteste contre des bruits qui, sans être injurieux, peuvent cependant être exploités au préjudice de ma réputation.
En effet, moi qui laissai toujours passer sans m'en soucier les propos même les plus absurdes sur mon compte, je me suis cru obligé de faire cette rectification pour ne pas offrir au parti mal léché des Atta-TroU allemands Toccasion de grommeler sur ma légèreté et mon inconstance en toute chose, et de faire ressortir en
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même temps leur chaste et pieuse invariabilité, cousue dans une peau d^ours des plus imperméables. Cette réclamation est donc dirigée contre de véritables bétes et non pas contre Y ogre de Rome. J'ai déjà ^ il y a longtemps I renoncé complètement à faire la guerre au catholicisme romain y et je laisse depuis des années reposer dans le fourreau le glaive que j^avais tiré jadis au service d*une idée, et non d'une passion personnelle. En effet, je n'étais dans ce combat pour ainsi dire qu'un ofiBcier de fortune qui se bat bravement, mais qui, après la bataille ou l'escarmourche , ne garde aucune goutte de fiel dans son cœur, ni pour la chose combattue, ni pour ceux qui la défendent. Une inimitié fanatique contre la papauté romaine ne pouvait exister en moi, parce que je manque de cet esprit borné qui est nécessaire pour une telle animosité. Je connais trop bien ma taille intellectuelle pour ne pas savoir que je n'aurais guère, même par les plus furieux assauts, pu faire la moindre brèche à un colosse tel que l'église de Saint-Pierre ;- je pouvais tout au plus être un modeste manœuvre dans sa lente démolition qui pourra durer encore bien des siècles. J'étais trop versé dans l'histoire pour n*avoir pas reconnu les proportions gigantesques de cet édifice merveilleux; — nommez*Ie toujours la bastille de Tesprit, soutenez toujours que cette forteresse n'est plus défendue aujourd'hui que par des invalides : il n'en est pas moins vrai que cette bastille ne serait pas non plus facile à enlever, et certes I plus d'un II. 19
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Jeune assaillant va encore se rompre le cou contre ses créneaux. Comme penseur je n'ai jamais pu refuser mon admiration à Tenchalnement ingénieux et conséquent de tout ce système religieux, et moral qu'on nonune TËglise catholique^ apostolique et romaine ; aussi puis-je tne vanter de n*avoir jamais^ par la raillerie et le persiflage, attaqué ni son dogme ni son culte^ et Ton m*a fait à la fois trop d'honneur et trop de déshonneur en m*appelant un parent de Voltaire par l'esprit. Je fu6 toujours poète y poète véritable , et c'est pourquoi la poésie qui fleurit et brille dans les symboles du dogme et du culte catholiques a dû se révéler à moi bien plus profondé* ment qu'à d'autres. De la sorte j'étais souvent, mot aussi , dans ma jeunesse y enivré par la douceur intime et infinie de la poésie spiritualiste du catholicisme, et la délirante joie sépulcrale , la volupté de la mort, qui y domine, me faisait souvent frissonner d'ineffables délices. Moi aussi, je m*exaltais alors pour la sainte Vtei^, la reine des anges, la Vénus immaculée des cieux, je mettais en vers coquets les légendes de sa grâce divine et de sa miséricorde sans bornes; et mon premier re^ cueil de poésies contient de cette belle époque maintes traces enthousiastes de mon adoration pouir la madone que j'ai effacées toujours avec un soin mesquin dans les recueils suivants.
Les années de la vanité sont passées, et je permets à chacun de sourire de ces aveux.
Je n'ai sans doute pas besoin de dire expressément
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qne, de même qu'il ne régnait en moi aucune haine aveugle contre Téglise romaine, de même aucune petite rancune contre ses prêtres ne pouvait nicher dans mon âme : ceux qui connaissent mes dons satiriques et les besoins de mon humour^ qui m'entraînaient souvent irrésistiblement vers la caricature, me donneront à coup sûr le témoignage d'avoir toujours ménagé les faiblesses humaines du clergé. Et pourtant je fus bien des fois, à une certaine époque, excité à d'amères représailles par ces rats cagots et venimeux qui s'agitent dans les sacristies de la Bavière et de l'Autriche, et qui , s'ils ne font pas grand mal par leurs morsures , en font d'autant plus par les nausées que vous donne leur puanteur. Cependant, même dans mon dégoût le plus violent^ je gardai toujours ma vénération pour les véritables représentants du sacerdoce, parce qu'en reportant mes regards dans le passé, je me souvenais à quel point des prêtres catholiques avaient autrefois bien mérité de moi. C'étaient en effet des prêtres catholiques à qui j'avais dû , dans mon enfance, ma première instruction; c'étaient eux qui avaient guidé les premiers pas de mon esprit dans leur école primaire. A l'école secondaire, que je visitais plus tard à Dusseldorf , et qui , sous le gouvernement français, s'appelait lycée, les professeurs étaient encore presque tous des prêtres catholiques, et ils s'occupèrent avec un zèle bien charitable de la culture de mon intelligence. Depuis l'invasion prussienne, où cette école reçut le nom gréco-prussien de numnasej ces ecclésias,-
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tiques furent peu à peu remplacés par des professeurs laïques. Avec eux on écarta aussi leurs livres de classe, ces manuels et ces chrestoraathies de peu de volume et écrits en latin, qui dataient encore des écoles de jésuites. Ces vieux livres furent également remplacés par des grammaires nouvelles et des chrestomathies plus volumineuses , écrites en un idiome allemand oa plutôt prussien, pédantesque jargon fort scientiBqoe, fort abstrait et bien moins intelligible pour les jeunes têtes que ne l'avait été le latin des jésuites, cette langue facile , saine et naturelle. De quelque fiiçon qu'oïl juge les jésuites, on est forcé de convenir qu'ils ont toujours fait preuve de beaucoup de sens pratique dans Tensei* gnement. Si, guidés par le système que vous savez, ils ont souvent mutilé dans leurs leçons les idées et la pensée de Tantiquité, du moins ils ont beaucoup» répandu parmi des auditeurs de toute condition cette connaissance mutilée de l'antiquité, ils ont vulgarisé cette connaissance, ils l'ont pour ainsi dire démocratisée en la faisant entrer dans le peuple. Tout au contraire, avec la méthode prussienne d'aujourd'hui, le savant isolé, l'aristocrate de l'esprit, apprend mieux à connaître l'antiquité et les anciens; mais la grande masse de la population allemande ne garde plus que fort rarement dans sa mémoire quelque bribe classique, quelque lambeau d'Hérodole, quelque fable d'Ésope ou un vers d'Horace, comme cela avait lieu autrefois, où les pauvres gens avaient encore pour le reste de leurs jours à grignoter
DR l'allejiagne. 3i0
après les anciennes croûtes des tartines quotidiennes de l'école. « Combien un petit bout de latin orne tout rhomme ! » me dit un jour un vieux cordonnier qui avait retenu , du temps où il allait avec son petit manteau noir au collège des jésuites, plus d*un beau passage cicéronien des discours contre Catilina. morceaux qu'il citait avec plaisir et avec bonheur contre les démagogues du jour. L'éducation , la pédagogie , étaient la spécialité des jésuites; et quoiqu'ils aient voulu la faire dans ^'intérêt de leur ordre, il arrivait souvent que la passion pour la pédagogie en elle-même. Tunique passion humaine qui leur fût restée, gagnait le dessus, de sorte qu'ils oubliaient leur but , la suppression de la raison en faveur de la foi, et qu'au lieu de transformer les hommes en enfants, selon les devoirs de leur ordre, ils transformaient plutôt par Tinstruction les enfants en hommes. Les p)us formidables héros de la révolution sont sortis des écoles de jésuites, et sans la discipline de ces dernières, le grand mouvement des esprits n'aurait peut-être éclaté qu'un siècle plus tard.
Pauvres pères de la compagnie de Jésus ! vous êtes devenus Tépouvantail et le bouc émissaire du parti libéral , mais on a compris seulement ce qu'il y avait de dangereux en vous^ et l'on ne vous a pas tenu compte de vos mérites. Quant à moi, je n'ai jamais voulu mêler ma voix aux cris d'alarme de mes confrères qui se prenaient toujours de fureur au seul nom de Loypla , comme des taureaux à qui Ton présente un chiiFon de
drap rouget et puis, tout en combattant sanB relâche pour les véritables intérôts de mon partii je n'ai parfois, dans le calme de mon âme, pu m'empécher d'avouer à moi-même, combien il a dépendu souvent des plus petites circonstances du hasard que nous ayons suivi tel parti au lieu de tel autre , et que nous ne nous trouvions pas maintenant dans un camp tout à fait opposé à celui où nous sommes engagés. Sous ce rapport, il me vient souvent à la mémoire une conversation que j'eus avec ma mère, il y a huit ans, lorsque je visitai à Hambourg la bonne et vénérable vieille femme qui était à cette époque déjà octogénaire. Je fus frappé d'une parole qui lui échappa, quand nous nous entretlnmai des écoles où j'avais passé mon enfance, et de mes premiers maîtres qui avaient été presque tous des prétrei catholiques, et parmi lesquels, comme ma mère ma l'apprit alors, s'était trouvé plus d'un ancien membre de la compagnie de Jésus. Nous parlâmes beaucoup de notre bon vieux recteur du nom de Schalhneyer, à qui Ton avait confié, pendant Tépoque française, la direction du lycée, et qui faisait en même temps un cours de philosophie pour les élèves de la prenûère clatse. Dans ce cours il exposait franchement les systèmea grecs même les plus libres et les plus hasardés, dont le scepticisme était effroyablement opposé aux dogmes orthodoxes de la religion catholique. Et il était pourtant le prêtre de cette religion , et il fonctionnait parfois en cette qualité devant Tautel de Fcglise, revêtu de Tétole
DE L^LLBMAGNE* 331
sacerdotale. Je constate ce fait, car je pense qu^un jouFi devant les assises du jugement dernier dans la vallée de Josaphat^ il se pourrait bien qu*on me compt&t comme une circonstance atténuante, d* avoir été admis déjà dans mon flge le plus tendre aux leçons philosophiques dont je viens de parler. Je jouissais de cette faveur perni* cieuse à cause des liens d'amitié qui existliient entre le recteur Schallmeyer et notre famille; il s'intéressait particulièrement à moi par le souvenir d'un de mes oncles qui avait été son Pylade , du temps qu'ils étu** (liaient ensemble à l'université de Bonn. Le brave honune n'oubliait pas non plus que mon grand^père, le fameux docteur Gottschalk de Geldem y l'avait sauvé autrefois d'une maladie mortelle; et il venait souvent chez nous pour conférer avec ma mère sur mon éducation et ma carrière future. C'est dans une de ces confé** rences, comme ma mère me Ta raconté plus tard h, Hambourg, qu'il lui donna le conseil de me destiner à rËglise et de m'envoyer à Rome pour étudier la théo«* logie catholique dans un séminaire de cette ville* Par l'influence des amis que le recteur Schallmeyer possédait parmi les prélats du plus haut ran^ à Rome ^ il affirmait être en état de me faire parvenir à une place ecclésiastique des plus importantes. Quand ma mère me raconta cette circonstance, elle exprima ses vifs regrets de n'avoir pas suivi le conseil de ce vieil ami plein de sagacité, qui avait pénétré de bonne heure les penchants de mon caractère , et qui avait bien compris
332 ŒUVRBd DE HENRI UEINE.
quelle températare spirituelle et physique était la mieux adaptée et la plus salutaire à ma nature. Ma vieille mère s'était souvent reproché depuis d'avoir décliné une proposition aussi raisonnable ; mais à cette époque elle avait rêvé pour moi des dignités mondaines des plus superbes et des plus brillantes. Ensuite elle avait été dès sa première jeunesse une élève de Fécole de Rousseau, dont le déisme rationnel allait bien à son caractère rigide et presque puritain; et encore pour d'autres raisons elle ne pouvait se faire à l'idée que son fils atné endosserait cette soutane disgracieuse et mal cousue dont elle voyait affublés les ecclésiastiques de mon pays. Elle ne savait pas qu'un ahbate romain porte ce vêtement tout autrement que les prêtres de FAllemagne y braves gens sans doute ^ mais pour la plupart quelque peu mal léchés et d'une propreté équivoque , qui prouve bien qu'ils ne veulent plaire qu'au bon Dieu. Ma mère n'avait jamais vu un signore abbaie se draper d'une façon coquette et séduisante dans son petit manteau noir, qui est runiformé sacré du muscadin tonsuré et du bel esprit à l'eau bénite dans cette ville de Rome, capitale éternelle de la beauté et de la galanterie. Un abbate romain ne sert pas seulement l'Église du Christ, mais aussi Apollon et les Muses. Il est leur mignon , et les Grâces lui tiennent l'écritoire quand il compose ses sonnets qu'il récite avec des intonations harmonieuses à l'académie des* Arcadiens. Il est connaisseur des arts, el il n'a besoin que de tâter le cou d'une jeune cantatrice
DE l'alleuagne. 333
pour pouvoir prédire avec assurance si elle sera un jour
une diva, une celeberrima cantatrice, une de ces prima
donna qui remuent l'univers. Il se connaît aussi en an*
tiquités, et le torse déterré d'une bacchante grecque lui
fournit la matière d*un traité savant, qu^il écrit, en langue
. latine avec des tournures et des cadences cicéroniennes
des plus élégantes , et qu*il dédie respectueusement au
chef suprême de la chrétienté , au ponti/ex maximus^
comme il s'évertue de l'appeler pour ne pas sortir du
style classique» Et surtout quel amateur de tableaux
est le signore abbate, qui visite les peintres dans leurs
ateliers y et qui leur communique sur leurs modèles
féminins les plus fines observations anatomiques 1 L'au«
teur de ces aveux aurait été précisément du bois dont
on peut tailler de tels àbbate. J'aurais flâné avec le plus
ravissant doke farniente à travers les bibliothèques, les
galeries, les basiliques et les ruines de la ville étemelle,
étu^ant au milieu des jouissances et jouissant au milieu
des études , et j'aurais lu la messe devant l'auditoire le
plus distingué ; je serais aussi monté en chaire, pendant
le carême, pour prêcher la sévérité des mœurs, saos
cependant devenir jamais fastidieux par des paroles trop
ftustères, et sans blesser jamais les oreilles et les cou**
sciences délicates <*«j*aurais surtout édifié les dames
romaines, et grâce à leur patronage et à mes mérites, j6
serais peutrétre parvenu aux plus hauts grades dans là
hiérarchie de TÉglise , je serais peut-être devenu un
monêignore^ un bas-violet, naême le chapeau rouge eût