‹ De l'AllemagneChapitre 11 sur 17 · LES DIEUX EN EXIL · texte numérisé non relu

LES DIEUX EN EXIL

Nous nous en allons tous, hommes et dieux, croyance» et traditions... C’est peut-être une œuvre pieuse que de préserver ces dernières d’un oubli complet en les embaumant, non selon le hideux procédé Gannal, mais par l’emploi d’arcanes qui ne se trouvent que dans la pharmacie du poète. Oui, les croyances, et avec elles les traditions, s’en vont. Elles s’éteignent, non-seulement dans nos pays civilisés, mais jusque dans les contrées du monde les plus septentrionales, où naguère flo rissaient encore les superstitions les plus colorées. Les missionnaires qui parcourent ces froides régions se plaignent de l’incrédulité de leurs habitants. Dans le récit d’un voyage ap nord du Groenland fait par un ministre danois, celui-ci nous raconte qu’il a interrogé un vieilli. il

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lard sur les croyances actuelles du peuple groênlandais. Le bonhomme lui répondit : Autrefois on croyait encore à la lune, mais aujourd’hui l’on n’y croit plus.

(Parts, (R mars 1 853.)

Singulier métier que celui d’écrivain ! L’un a de la chance dans cette profession, l’autre n’en a pas ; mais le plus infortuné des auteurs est sans contredit mon paiivre Henri Kitzler, bachelier ès-lettres à Goettingue. Personne dans cette ville n’est aussi savant, aussi riche en idées, aussi laborieux que lui, et pourtant pas le moindre opuscule de lui n’a encore paru à la foire littéraire de Leipzig. I,e vieux bibliothécaire Stiefel ne pouvait s’empêcher de rire toutes les fois que Henri Kitzler venait lui demander un livre dont, disait-il, il avait grand besoin pour achever un ouvrage qu’il avait « sous la plume. » — n II restera bien longtemps encore sous ta plume », murmurait alors le vieux Stiefel en montant l’échçlle classique qui conduisait aux plus hauts rayons de la bibliothèque.

M. Kitzler passait généralement pour un niais, et a vrai dire ce n'était qu’un honnête homme. Tout le monde ignorait le véritable motif pour lequel il ne paraissait aucun livre de lui, et je ne le découvris que par hasard un soir que j’allais allumer ma bougie à la sienne, — car il habitait la chambre voisine de celle

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que j’occupais. — Il venait d’achever son grand ouvrage sur la magnificence du christianisme; mais, loin de paraître satisfait de son œuvre, il regardait son manuscrit avec mélancolie.

— Ton nom , m’écriai-je, va donc enfin figurer sur le . catalogue des livres qui ont paru à la foire de Leipzig ?

— Ohl non, me répondit-il en poussant un profond soupir; je vais me voir forcé de jeter au feu cet ouvrage comme les autres...

Puis il me confia son terrible secret j chaque fois qu’il écrivait un livre, il était frappé du plus grand malheur. Quand il avait épuisé toutes les preuves en "faveur de sa thèse, il se croyait obligé de développer également toutes les objections que pourrait faire valoir un adversaire. Il recherchait alors les arguments les plus subtils sous un point de vue contraire, et comme ceux-ci prenaient à son insu racine dans son esprit, il advenait que, son ouvrage achevé, ses idées s’étaient peu à peu modifiées, et à tel point qu’elles formaient un ensemble de convictions diamétralement opposées à ses opinions antérieures; mais alors aussi il était assez honnête homme pour brûler le laurier de la gloire littéraire fcur l’autel de la vérité, c’est-à-dire pour jeter bravement son manuscrit au feu. — Voilà pourquoi il soupira du plus profond de son cœur en songeant au livre où il avait démontré la magnificence du christianisme. -—-r J’ai, dit-il, fait des extraits des pères de l’église à en remplir vingt paniers. J’ai passé des nuits entières accoudé sur une table à lire

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les Actes des apôtres, tandis que dans ta chambre on buvait du punch et qu’on chantait le Gaudcamus igiiur. J’ai payé à la librairie Yanderhoek et Ruprecht, au prix de 38 écus durement gagnés, des brochures théologiques dont j’avais besoin pour mon ouvrage, quand avec cet argent j’aurais pu acheter la plus belle pipe d’écume de mer. J’ai travaillé péniblement pendant deux années, deux précieuses années de ma vie, et tout cela pour me rendre ridicule et baisser les yeux comme un menteur pris sur le fait, lorsque madame la conseillère aulique Biankme demandera : « Quand donc doit paraître votre Magnificence du christianisme ? » Hélas! ce livre est terminé, poursuivit le pauvre homme, et sans doute mon ouvrage plairait au public, car j’y ai glorifié le triomphe du christianisme sur le paganisme et démontré que par ce fait la vérité et la raison l’ont emporté sur le mensonge et l’erreur; mais, infortuné mortel que je suis, je sais au fond de mon âme que le contraire a eu lieu, que le mensonge et l’erreur...

— Silence! — m’écriai-je, justement alarmé de ce qu’il allait dire, — silence! Oses-tu bien, aveugle que tu es, rabaisser ce (ju’il y a de plus sublime et noircir la lumière? Alors même que tu nierais les miracles de l’Évangile, tu ne pourrais nier que le triomphe de l’Évangile fut en lui-même un miracle. Un petit tfbupeau d’hommes simples pénétra victorieusement, en dépit des sbires et des sages, dans le monde romain, munis do la seule arme de la parole... Mais quelle parole aussi!...

DE l’ALLEMAGNE.

Le paganisme vermoulu craqua de toutes parts à*la voix de ces étrangers, hommes et femmes, qui annonçaient un nouveau royaume céleste au monde ancien, et qui ne craignaient ni les griffes des animaux féroces, ni les cou* teaux de fiourreaux plus féroces encore, ni le glaive, ni la flamme... car ils étaient à la fois glaive et flamme, le glaive et la flamme de Dieu ! — Ce glaive a abattu le feuillage flétri et les branches desséchées de l’arbre de a vie, et Va sauvé ainsi de la putréfaction. La flamme a réchauffé son tronc glacé, et un vert feuillage et des \

fleurs odoriférantes ont poussé sur ses branches renouvelées ! Dans tous les spectacles offerts par l’histoire , il n’y a rien d'aussi grandiose, d’aussi saisissant que ce début du christianisme, ses luttes et son complet triomphe !

Je prononçais ces paroles d’autant plus solennellement, qu’ayant bu ce soir-là beaucoup de bière d’Eim* beck, ma voix avait acquis plus de sonorité.

Henri Kilzler ne fut nullement touché de ce discours.

— Frère, me répondit-il avec un douloureux et ironique sourire, ne te donne pas tant de peine : ce que tu me dis là a été plus mûrement approfondi et mieux exposé par moi-même que tu ne saurais le faire. J’ai dépeint dans ce manuscrit, et avec les plus vives couleurs, l’époque corrompue et abjecte du paganisme. Je puis même me flatter d’égaler par -l’audace de mes coups de pinceau les meilleurs ouvrages des Pères de l’Église. J’ai montré comment les Grecs et les Romains étaient tombés

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dons la débauche, séduits par l’exemple de leurs divinités, qui, si l’on doit les juger sur les vices dont on les accuse, auraient à peine été dignes de passer pour des hommes. J’ai irrévocablement proponcé que le premier des dieux, Jupiter en personne, aurait, d’après le texte du code pénal de Hanovre, mérité mille fois les galères, sinon le gibet. Pour faire contraste, j'ai ensuite paraphrasé la doctrine et les maximes de l'Évangile, „ et prouvé comme quoi les premiers chrétiens, suivant l’exemple de leur divin maître, n’ont jamais pratiqué ni enseigné que la morale la plus pure et la plus sainte, malgré le mépris et les persécutions auxquels ils étaient en butte. La plus belle partie de mon œuvre est celle où, plein d’un noble zèle, je représente le christianisme entrant en lice avec le paganisme, et, semblable à un nouveau David, renversant cet autre Goliath... Mais hélas! ce duel se présente maintenant à mon esprit sous un aspect étrange... Tout mon amour, tout mon enthousiasme pour cette apologie s’est éteint, dès l’instant où j’ai réfléchi sur les causes auxquelles les adversaires de l'Évangile attribuent son triomphe. Il arriva par malheur que quelques écrivains modernes, Édouard Gibbon entre autres, me tombèrent sons la main. Peu favorables aux victoires évangéliques, ils sont encore moins édifiés de la vertu de ces chrétiens vainqueurs qui, plus tard, à défaut du glaive et de la flamme spirituels , ont eu recours au glaive et à la flamme temporels... L’avouerai-je î j’ai fini par éprouver, moi aussi, je ne sais quelle

ni? l’alikmagnr.

sympathie profane pour ces restes du paganisme, pour ces beaux temples et ces belles statues qui bien avant la naissance du Christ n’appartinrent plus à une religion morte, mais à l’art qui vit éternellement. Un jour que je furetais à la bibliothèque, les larmes me vinrent aux yeux en lisant la défense des temples grecs par Libanius. Le vieil Hellène conjurait les dévots barbares, dans les termes les plus touchants, d’épargner ces chefs-d’œuvre précieux dont l’esprit plastique des Grecs avait orné le monde. — Inutile prière ! — Les fleurs du printemps de l’humanité, ces monuments d'une période qui ne refleurira plus, périrent à jamais sous les efforts d’un zèle destructeur... — Non, s’écria rtion savant ami en continuant son oraison, je ne m’associerai jamais, par la publication de cet ouvrage, à un semblable méfait ; non, je dois le brûler, comme j’ai brûlé les autres. O vous! statues de la beauté, statues brisées, et vous, mènes des dieux morts, ombres bien-aimées qui peuplez les deux de la poésie, c’est vous que j’invoque 1 Acceptez cette offrande expiatoire, c’est à vous que je sacrifie ce livre !

Et Henri Kitzler jeta son manuscrit au feu qui pétillait dans la cheminée, et de la Magnificence du christianisme il ne resta bientôt qu'un tas de cendres.

Ceci se passa à Goettingue, dans l’hiver de 1820, quelques jours avant cette fatale nuit du premier jour de l’an où l’huissier académique, Doris, reçut une 6i terrible volée de coups, et où quatre-vingt-cinq cartels furent lancés entre les deux partis opposés de la Burschensehaft

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et de la Landsmannschaft. Ce furent de vaillants coups de bâton que ceux qui tombèrent, comme la grêle, sur

les larges épaules du pauvre Doris; mais il s’en consola en bon chrétien, convaincu qu’un jour, dans le royaume céleste, nous serons dédommagés des coups que nous avons reçus ici-bas.

Je reviens au triomphe du christianisme sur le paganisme. Je ne suis nullement de l'avis de mon ami Kitzler, qui blâmait avec tant d’amertume le zèle iconoclaste des premiers chrétiens. Je pense au contraire que ceux-ci ne devaient et ne pouvaient épargner les vieux temples et les antiqhes statues, car dans ces monuments vivaient ■encore cette ancienne sérénité grecque et ces mœurs joyeuses qui, aux yeux des fidèles, relèvent du domaine de Satan. Dans les statues et dans les temples, le chrétien ne voyait pas seulement l’objet d’un culte vide et d’une vaine erreur ; non , il regardait ces temples comme les forteresses de Satan, et les dieux que ces statues représentaient, il les croyait animés d’une existence réelle: selon lui, c’étaient autant de démons. Aussi les premiers chrétiens refusèrent-ils toujours de sacrifier aux dieux et de s’agenouiller devant leurs simulacres, et quand, pour ce fait, ils furent accusés et traînés devant les tribunaux, ils répondirent toujours qu’ils ne devaient pas adorer les démons. Ils aimèrent mieux souffrir le martyre que de montrer la moindre vénération pour ce diable de Jupiter , cette diablesse de Diane et cette archidiablesse de Vénus.

flF. L ALLEMAGNE.

Pauvres philosophes grecs, qui n’avez jamais pu comprendre ce refus bizarre, vous n’avez pas compris non plus que, dans votre polémique avec les chrétiens, vous n’aviez pas à défendre une doctrine morte, mais de vivantes réalités ! Il n’importait pas en effet de donner par des subtilités néo -platoniciennes une signification plus profonde à la mythologie, d’infftser aux dieux défunts une nouvelle vie, un nouveau sang symbolique, de se tuer à réfuter la polémique grossière et matérielle de ces premiers pères de l’église , qui attaquaient , par des plaisanteries presque voltairiennes , la moralité des dieux ! — Il importait plutôt de défendre l’essence de l’hellénisme, la manière de penser et de sentir, toute la vie de la société hellénique , et de s’opposer avec force h la propagation des idées et des sentiments sociaux im-

portes de la Judée. La véritable question était de savoir ■si le monde devait appartenir dorénavant à ce judaïsme spiritualiste que prêchaient ces Nazaréens mélancoliques qui bannirent de la vie toutes les joies humaines pour les reléguer dans les espaces célestes, — ou si le monde devait demeurer sous la joyeuse puissance de l’esprit grec, qui avait érigé le culte du beau et fait épanouir toutes les magnificences de la terre ! — Peu importait l’existence des dieux : personne ne croyait plus à ces habitants de l’Olympe parfumé d’ambroisie; mais en revanche quels amusements divins on trouvait dans leurs temples aux jours des fêtes et des mystères ! On y dansait somptueusement, le front ceint de fleurs ; on s’étenu. il

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dait sur des couches de pourpre pour savourer les plaisirs du repos sacré, et quelquefois aussi pour goûter de plus douces jouissances... Ces joies, ces rires bruyants se sont depuis longtemps évanouis. Dans les ruines des temples vivent*bien encore les anciennes divinités, mais dans la croyance populaire elles ont perdu toute puissance par le triomphe du Christ : ce ne sont plus que de méchants démons qui, se tenant cachés durant le jour, sortent, la nuit venue, de leurs demeures , et revêtent une forme gracieuse pour égarer les pauvres voyageurs et pour tendre des pièges aux téméraires !

A cette croyance populaire se rattachent les traditions les plus merveilleuses. C’est à sa source que les poètes allemands ont puisé les sujets de leurs plus belles inspirations. L’Italie est ordinairement la scène choisie par eux, et le héros de l’aventure est quelque chevalier allemand qui , autant à cause des charmes de sa jeunesse qu’à cause de son inexpérience, est attiré par de beaux démons et enlacé dans leurs filets trompeurs. Un beau jour d’automne, le chevalier se promène seul, loin de toute habitation, rêvant aux forêts de son pays et à la blonde jeune fille qu’il a laissée sur la terre natale , le jeune freluquet ! Tout à coup il rencontre une statue et s’arrête comme ébahi. Ne serait-ce pas la déesse de la beauté ? 11 est face à face avec elle, et son jeune cœur est sous l’attrait du charme antique. En croira-t-il ses yeux? Jamais il n’a vu des formes aussi gracieuses. 11 presse sous ce marbre une vie plus ardente que celle qui

i>k l’alikmagnr.

coule sous les joues empourprées des jeunes filles de son pays. Ces yeux blancs lui dardent des regards à la fois si voluptueux et si langoureusement tristes, que sa poitrine se gonfle d’amour et de pitié, de pitié et d’amour. Dès lors il erre souvent à travers les ruines, et l'on s’étonne de ne plus le voir assister ni aux orgies des buveurs ni aux jeux des chevaliers. Ses promenades deviennent bientôt le sujet de bruits étranges. Un matin , le jeune fou rentre précipitamment dans son hôtellerie , le visage pâle et décomposé ; il solde ce qu’il doit , fait sa valise et se hâte de repasser les Alpes.

Que lui est-il donc advenu?

Un jour, dit-on , il s’achemina plus tard que de coutume vers les ruines qu’il chérissait tant. Le soleil était couché, et les ombres de la nuit lui voilaient les lieux où chaque jour il contemplait pendant des heures entières la statue de sa belle déesse. Après avoir erré longtemps à l’aventure, il se trouva en face d’une villa qu’il n’avait jamais aperçue dans cette contrée. Quel fut son étonnement, lorsqu’il en vit sortir des valets qui vinrent, flambeaux en main, l’inviter à y passer la nuit ! Cet étonnement redoubla , lorsqu’au milieu d’une salle-vaste et éclairée, il aperçut, se promenant seule, une femme qui, dans sa taille et ses traits, offrait la plus intime ressemblance avec la belle statue de ses amours. Elle lui ressemblait d’autant plus, qu’elle était revêtue d’une mousseline éclatante de blancheur, et que son visage était extrêmement pâle. Le chevalier l’ayant saluée avec

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courtoisie , elle le regarda longtemps avec une gravité silencieuse , puis elle lui demanda s’il avait faim. Bien que le chevalier sentît battre fortement son cœur, il avait néanmoins un estomac germanique. Après une course aussi longue , il sentait le désir de se sustenter quelque peu, et il ne refusa pas les offres de la belle dame. Celleci lui prit donc amicalement la main , et il la suivit à travers les salles vastes et sonores, qui, malgré toute /«ur splendeur, laissaient apercevoir je ne sais quelle désolation effrayante. Les girandoles jetaient un jour blafard sur les murs , le long desquels des fresques bariolées représentaient toutes sortes d’histoires païennes, comme les amours de Pàris et d'Hélène, de Diane et d’Endymion, de Calypso et d’Ulysse. De grandes fleurs fantastiques balançaient leurs tiges dans des vases de marbre rangés devant les fenêtres, et elles exhalaient une odeur cadavérique et vertigineuse. Le vent gémissait dans les cheminées comme le râle d’un mourant. Une fois arrivés dans la salle à manger, la belle dame se plaça vi»-à-vis du chevalier, se fit son échanson, et lui présenta en souriant les mets les plus exquis. Que de choses durent paraître étranges à notre naïf Allemand ! Quand il vint à demander le sel , qui manquait sur la table , un tressaillement presque hideux contracta la blanche face de son hôtesse , et ce ne fut que sur les instances réitérées du chevalier que , visiblement contrariée , elle ordonna à scs domestiques d’apporter la salière. Ceux-ci la placèrent en tremblant sur la table, et la renversèrent

presque ^moitié. Cependant le vin généreux qui glissait comme du feu dans le gosier tudesque de notre jeune homme apaisa les secrètes terreurs dont parfois il se sentait saisi. Bientôt il devint confiant, son humeur prit une teinte joviale, et, lorsque la belle dame lui demanda s’il savait ce que c’était qu’aimer, il lui répondit par des baisers de flamme. Pris d’amour et peut-être de vin aussi , il s’endormit bientôt sur le sein de sa belle. Des rêves confus , semblables à ces visions qui nous apparaissent dans le délire d’une fièvre chaude, ne tardèrent pas à se croiser dans son esprit. Tantôt c’était sa vieille grand’mère, assise dans un vaste fauteuil, marmottant précipitamment une prière de nuit. Tantôt c’étaient les rires moqueurs d’énormes chauves-souris qui,, tenant des flambeaux dans leurs griffes, voltigeaient autour de lui , et dans lesquelles, en les regardant de plus près, il croyait reconnaître les domestiques qui l’avaient servi à table. Enfin il rêva que sa belle hôtesse s’était transformée en un monstre ignoble, et que lui-même, en proie aux vives angoisses de la mort , il lui tranchait la tête. Ce ne fut que le lendemain, bien avant dans la matinée, que le chevalier sortit de son sommeil léthargique; mais à la place de cette superbe villa où il croyait avoir , passé la nuit, il ne trouva que les ruines qu’il avait hantées chaque jour, et il s’aperçut avec effroi que la statue de marbre qu’il aimait tant était tombée du haut de son piédestal, et que sa tête détachée du tronc gisait à ses pieds.

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