ŒUVRES DE HENRI HEINE
Le récit qui va suivre présente à peu près le môme caractère. — Un jeune chevalier qui , en compagnie de quelques amis, jouait à la paume dans une villa près de Rome, ôta son anneau qui le gênait, et le plaça au doigt d’une statue, afin qu’il ne se perdît pas. Le jeu ayant cessé , le jeune homme revint à la statue , qui représentait une déesse païenne; mais, quel ne fut pas son effroi ! le doigt de cette femme de marbre s’était recourbé, et il ne pouvait retirer son anneau qu’en lui brisant la main, ce qu'une pitié secrète l’empêcha de faire. Il courut conter cette merveille b ses compagnons, les invitant à venir juger de l’événement par leurs propres yeux ; mais , à peine revenu avec eux près de la statue , il s’aperçut que le doigt de celle-ci s’était redressé, et que l’anneau avait disparu. Quelque temps après, notre chevalier se décida à recevoir le sacrement du mariage, et ses noces furent célébrées ; mais la nuit môme du ma-
riage, au moment où il allait se coucher, une femme qui , par sa taille et par ses traits , ressemblait parfaitement à la statue dont nous venons de parler s’avança vers lui et lui dit que l’anneau placé à son doigt les avait fiancés, et qu’il lui appartenait désormais comme époux légitime. En vain le chevalier se défendit contre cette singulière assertion : la femme païenne se plaça entre lui et celle qu’il avait épousée, toutes les fois qu’il voulut approcher de celte dernière, en sorte qu’il dut cette nuitlà renoncer à toutes les joies nuptiales. Il en fut de même pour la seconde et la troisième nuit. Le chevalier devint
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profondément soucieux. Personne ne put lui venir en aide , et les plus dévots eux-mémes hochèrent la tête ; enfin il entendit parler d’un prêtre nommé Palumnus , qui avait maintes fois déjà rendu de bons services contre les maléfices des démons. Il alla donc le trouver ; mais le prêtre se fit prier longtemps avant de lui promettre assistance , parce que , prétendait-il , il exposerait sa propre personne aux plus grands dangers. Il finit cependant piar tracer quelques caractères inconnus sur un petit morceau de parchemin , et par donner les instructions nécessaires à notre ensorcelé. D’après celles-ci, le chevalier devait se placer à minuit dans un certain carrefour , aux environs de Rome , où il verrait passer les plus bizarres apparitions; mais il devait rester impassible et ne pas se laisser effrayer de ce qu’il pourrait voir ou entendre. Seulement, au moment où il apercevrait la femme au doigt de laquelle il avait placé son anneau, il aurait à s’avancer vers elle et à lui présenter le morceau de parchemin. Le chevalier se soumit à ces ordres. Son cœur battait avec force, lorsqu’à minuit sonnant il se trouva au carrefour désigné, et qu’il vit défiler l’étrange cortège. C’étaient des hommes et des femmes pâles', magnifiquement vêtus d’habits de fèto de l’époque païenne; les uns portaient des couronnes d’or, les autres des couronnes de laurier sur un front tristement incliné vers la poitrine; on en voyait aussi marchant avec inquiétude , chargés de toutes sortes de vases d’argent et d’autres ustensiles qui appartenaient aux sacrifices dans
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les anciens temples. Au milieu de cette foute se dressaient d’énormes taureaux aux cornes d’or, ornés de guirlandes de fleurs , et puis , sur un magnifique chap triomphal, chamarrée de pourpre et couronnée de roses, s’avançait une déesse haute de stature et éblouissante de
beauté. Le chevalier s’approcha d’elle , et lui présenta
te parchemin du prêtre Palumnus , car il venait de la reconnaître pour celle qui possédait son anneau. La déesse eut à peine entrevu les caractères tracés sur le parchemin, que, levant les mains au ciel, elle poussa un cri lamentable. Des larmes s’échappèrent de ses yeux, et elle s’écria avec désespoir : a Cruel prêtre Palumnus î lu n’es donc pas encore satisfait des maux que tu nous is précédemment infligés ! Mais tes persécutions auront bientôt un terme, cruel prêtre Palumnus ! » Et elle rendit l’anneau au chevalier, qui, la nuit suivante, ne rencontra plus d’obstacles à son union nuptiale. Quant au prêtre Palumnus, il mourut trois jours après cet événement.
J’ai lu cette histoire pour la première fois dans le Jlons Veneris de Kornmann. Il y a peu de temps, je l’ai retrouvée citée dans un livre absurde sur la sorcellerie, par Delrio, qui l’a extraite d’un ouvrage espagnol ; elle est probablement d’origine ibérique. L’ouvrage de Kornmann est la source la plus importante à consulter pour le sujet que je traite. Il y a bien longtemps qu’il ne m’est tombé sous la main, et je n’en peux parler que par souvenir; mais cet opuscule d’à peu près deux cents à deux cent cinquante pages, avec ses vieux et charmants carac-
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tères gothiques, est toujours présent à mon esprit. Il peut avoir été imprimé vers le milieu du xvue siècle. Le chapitre des Esprits élémentaires y est traité de la manière la plus approfondie, et l’auteur y' a rattaché des récits merveilleux sur la montagne de Vénus. A l’exemple de Kornmann, j’ai dû, au sujet des esprits élémentaires, parler également de la transformation des anciennes divinités. Non , ces dernières ne sont point de simples spectres ! car , comme je l’ai proclamé plus d’une fois , ces dieux ne sont pas morts ; ce sont des êtres incréés, immortels, qui, après le triomphe du Christ, ont été forcés de se retirer dans les ténèbres souterraines. La tradition allemande relative à Vénus, comme déesse de la beauté et de l’amour, présente un caractère tout particulier; c’est du romanesque classique. Suivant les légendes germaniques, Vénus, après la destruction de ses temples, se serait réfugiée au fond d’une montagne mystérieuse , où elle mène joyeuse vie en compagnie des sylvains et des sylphides les plus lestes, des dryades et des hamadryades les plus avenantes , et de maints héros célèbres qui ont disparu de la scène du monde d’une manière mystérieuse. D’aussi loin que vous approchez de ce séjour de Vénus , vous entendez des rires bruyants et des sons de guitare qui, semblables à des filets invisibles, enlacent votre cœur et vous attirent vers la montagne enchantée. Par bonheur pour vous, un vieux chevalier, nommé le fidèle Eckart, fait bonne faction à l’entrée de la montagne. Immobile comme une
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statue, il est appuyé sur son grand sabre de bataille ; mais sa tête blanche comme la neige tremblote toujours, et vous avertit tristement des dangers voluptueux qui vous attendent. 11 y en a qui s’en effraient à temps; d’autres n’écoutent point la voix chevrotante du fidèle Eckart, et se précipitent éperdument dans l’abîme des joies damnées. Pendant quelque temps, tout marche à souhait; mais l’homme n’aime pas toujours à rire : parfois il devient silencieux et grave, et pense au temps passé, car le passé est la patrie de son âme. Il se prend à regretter cette patrie, il voudrait de nouveau éprouver les sentiments d’autrefois, ne fût-ce que des sentiments de douleur. Voilà ce qui arriva au Tannhæuser, au rapport d’une chanson qui est un des monuments linguistiques les plus curieux que la tradition ait conservés dans la bouche du peuple allemand. J’ai lu cette chanson pour la première fois dans l’ouvrage de Kornmann. Prétorius la lui a empruntée presque littéralement, et c’est d’après lui que les compilateurs du Wunderhorn l’ont réimprimée. Il est difficile de fixer d’une manière positive l’époque à laquelle remonte la tradition du Tannhæuser. On la retrouve déjà sur des pages volantes des plus anciennement imprimées. Il en existe une version moderne, qui n’a de commun avec le poème original qu’une certaine vérité de sentiment. Comme j’en possède sans nul doute le seul exemplaire , je vais publier ici ce Tann hœuser modernisé :
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« Bons chrétiens, ne vous laissez pas envelopper dans les filets de Satan ; c’est pour édifier votre âme que j’entonne la chanson du Tannbæuser.
« Le noble Tannbæuser, ce brave chevalier, voulait goûter amours et plaisirs, et il se rendit à la montagne de Vénus, où il resta sept ans durant.
« O Vénus, ma belle dame, je te fais mes adieux. Ma gracieûse mie, je ne veux plus demeurer avec toi ; tu vas me laisser partir.
« — Tannhæuser, mon brave chevalier, tu ne m’as pas embrassée aujourd’hui. Allons, viens vite m’embrasser, et dis-moi ce dont tu as à te plaindre.
« N’ai-je pas verse chaque jour dans ta coupe les vins les plus exquis, et n’ai-je pas chaque jour couronné ta tète de roses ?
« — O Vénus, ma belle dame, les vins exquis et les tendres baisers ont rassasié mon cœur; j'ai soif de souffrances.
« Nous avons trop plaisanté, trop ri ensemble; les larmes me font envie maintenant, et c’est d’épines et non de roses que je voudrais voir couronner ma tète.
« — Tannhæuser, mon brave chevalier, tu me cherches noise; tu m’as pourtant juré plus de mille fois de ne jamais me quitter.
«Viens, passons dans ma chambrctte; là nous nous livrerons à d’amoureux ébats. Mon beau corps blanc comme le lis égaiera ta tristesse.
« — O Vénus, ma belle dame, tes charmes resteront éternellement jeunes; il brûlera autant de cœurs pour toi qu’il en a déjà brûlé.
u Mais lorsque je songe à tous ces dieux et à tous ces héros que tes appas ont charmés, alors ton beau corps blanc comme le lis commence à me répugner.
« Ton beau corps blanc comme le lis m’inspire presque du dégoût, quand je songe combien d’autres s’eu réjouiront encore.
« — Tannhæuser, mon brave chevalier, tu ne devrais pas me parler de la sorte; j’aimerais mieux te voir me battre, comme tu l’;is fait maintes fois.
« Oui, j’aimerais mieux te voir me battre, chrétien froid et ingrat.
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que de m’entendre jeter à la face des insultes qui humilient mon orgueil et me brisent le cœur.
« C’est pour t’avoir trop aimé que tu me tiens sans doute de tels propos. Adieu, pars donc, je te le permets; je vais moi-même t’ouvrir la porte. »
« A Rome, à Rome, dans la sainte ville, l’on chante et l’on sonne . les cloches; la procession s’avance solennellement, et le pape marche au milieu.
« C’est Urbain, le pieux pontife; il porte la tiare, et la queue de son manteau de pourpre est portée par de fiers barons.
« — O saint-père! pape Urbain, tu ne quitteras pas cette place sans avoir entendu ma confession et m’avoiu sauvé de l’enfer.
« La foule élargit son cercle; les chants religieux cessent. Quel est ce pèlerin pâle et efTaré, agenouille devant le pape ? .
« — 0 saint-pcre ! pape Urbain, toi qui peux lier et délier, soustrais-moi aux tourments de l’enfer et au pouvoir de l’esprit malin.
« Je me nomme le noble Tannhæuser. Je voulais goûter amours et plaisirs, et je me rendis à la montagne de Vénus, où je restai sept ans durant.
« Dame Vénus est une belle femme, pleine de grâces et de charmes; sa voix est suave comme le parfum des fleurs.
« Ainsi qu'un papillon qui voltige autour d’une fleur pour en as- . pirer les doux parfums, mon âme voltigeait autour de ses lèvres roses.
« Les boucles de ses cheveux noirs et sauvages tombaient sur sa douce figure; et lorsque ses grands yeux me regardaient, ma respiration s’arrêtait.
« Lorsque ses grands yeux me regardaient, je restais comme enchaîné, et c’est à grand’peine que je me suis échappé de la mon- • tagne.
« Je me suis échappé de la montagne ; mais les regards de la belle dame me poursuivent partout; ils me disent : Reviens, reviens !
« Le jour, je suis semblable â un pauvre spectre; la nuit, ma vie se réveille, mon rêve me ramène auprès de ma belle dame ; elle est assise près de moi, et elle rit.
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« Elle rit, si heureuse et si folle, et avec des dents si blanches ! Oh! quand ie songe à ce rire, mes larmes coulent aussitôt.
« Je l’aime d’un amour saas bornes. 11 n’est pas de frein à cet amour; c’est comme la chute d’un torrent dont on ne peut arrètei les flots. • ■ •
« 11 tombe de roche en roche, mugissant et écumant, et il se romprait mille fois le cou plutôt que de ralentir sa course.
« Si je possédais le ciel entier, je le donnerais à ma dame Vénus ; je lui donnerais le soleil, je lui donnerais la lune, je lui donnerais toutes les étoiles.
« Mon amour me consume, et ses flammes sont effrénées. Seraientce là déjà le feu de l’enfer et les peines brûlantes des damnés?
« O saint-père ! pape Urbain, toi qui peux lier et délier, soustraismoi aux tourments de l’enfer et au pouvoir de l’esprit malin ! »
« Le pape lève les mains aux ciel et dit en soupirant : — Infortuné Tannhæuser, le charme dont tu es possédé ne peut être rompu. #
« Le diable qui a nom Vénus est le pire de tous les diables, et je ne pourrai jamais t’arracher à ses griffes séduisantes.
« C’est avec ton àme qu’il faut racheter maintenant les plaisirs de la chair. Tu es réprouvé désormais et condamné aux tourments éternels. »
« Le noble chevalier Tannhæuser marche vite, si vite qu'il en a les pieds écorchés, et il rehtre à la montagne de Vénus vers minuit
« Dame Vénus se réveille en sursaut, sort promptement de sa couche, et bientôt enlace dans ses bras son bicn-aimé.
« Le sang sort de ses narines, ses yeux versent des larmes, et elle couvre de sang et de larmes le visage de son bien-aimé.
« Le chevalier se met au lit sans mot dire, et dame Vénus se rend à licuisine pour lui faire la soupe.
« Elle lui sert la soupe, elle lui sert le pain, elle lave ses pieds blessés, elle peigne ses cheveux hérissés, et se met douccineut à rire.
« — Tannhæuser, mon brave chevalier, tu es resté longtemps absent. Dis-moi quels sont les pays que tu as parcourus?
« — Dame Vénus, ma belle mie, j’ai visité l’Italie; j’avais des
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affaires à Rome, j’y suis allé, et puis je suis revenu eu hâte auprès de toi.
« Rome est bâtie sur sept collines; il y coule un fleuve qui s’appelle le Tibre. A Rome, je vis le pape; le pape te fait dire bien des chose?.
« Pour revenir de Rome, j’ai passé par Florence; j'ai traversé Milau et escaladé hardiment les Alpes.
« Pendant que je traversai les Alpes, la ueige tombait, les lacs bleus me souriaient, les aigles croassaient.
« Du haut du Saiut-Gothard j’entendis ronfler la bonne Allemagne; elle dormait lâ-bas du sommeil du juste, et sous la sainte, et digne garde de ses chers roitelets.
« J’avais hâte de revenir auprès de toi, dame Vénus, ma mie. On est bien ici, et je ne quitterai plus jamais ta montagne. »
Je no veux en imposer au public ni en' vers ni en prose, et j’avoue franchement que le poëme qu’on vient de lire est de mon propre cru , et qu’il n’appartient pas à quelque Minnesinger du moyen flgq. Cependant je suis lenté de faire suivre ici le poëme primitif dans lequel le vieux poêle a traité le même sujet, Ce rapprochement sera très-intéressant et très-instructif pour le critique qui voudrait voir de quelle manière différente deux poètes de deux époques tout à 'fait opposées ont traité la même légende, tout en conservant la même facture, le même rhylhme et presque le même cadre. L’esprit des deux époques doit distinctement ressortir d’un pareil rapprochement, et ce serait pour ainsi dire de l’anatomie comparée en littérature. En effet, enlisant en même temps ces deux versions, on voit combien chez l’ancien poète prédomine la foi antique, tandis
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que chez le poêle moderne . né au commencement du xix* siècle, se révèle le scepticisme de son époque; l’on voit combien ce dernier, qui n’est dompté par aucune autorité, donne un libre essor à sa fantaisie ,et n’a en chantant aucun autre but que de bien exprimer dans ses vers des sentiments purement humains. Le vieux poêle , au contraire , reste sous le joug de l’autorité cléricale ; il a un but didactique , il veut illustrer un dogme religieux , il prêche la vertu de la charité , et le dernier mot de son poëme , c’est de démontrer l’efficacité du repentir pour la rémission de tout péché ; le pape lui-même est blâmé pour avoir oublié cette haute vérité chrétienne, et par le bâton desséché qui reverdit entre ses mains, il reconnaît, mais trop tard, l’incommensurable profondeur de la miséricorde divine. Voici les paroles du vieux poète :
« Mais à présent je veux commencer; nous voulons chanter le Tannhæuser et ce qui lui est arrivé de merveilleux avec la dame Vénus. <
« Le Tannhæuser était un bon chevalier; il voulait voir de grandes merveilles; alors il alla dans la montagne de Vénus, où il y avait de belles femmes.
« — Tannhæusar, mon bon chevalier, je vous aime, vous ne devez pas l’oublier; vous m’avez juré de ne jamais me quitter.
« — Vénus, ma belle dame, je ne l’ai pas fait, il faut que j’y cmiliodise; car personne que vous ue le dit, aussi vrai que Dieu ne* soit en aide.
«—Tannhæuser, mon bon chevalier, qu’est-ce que-vous me dites? Vous devez rester avec nous ; je vous donnerai une de mes compagnes pour votre épouse.
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« — Si je prends une autre femme que celle que je porte dans mon cœur, il me faudra briller éternellement dans le feu de l’enfer.
« — Tu me parles beaucoup du feu de l’enfer, cependant tu ne l’as pas éprouvé. Pense à ma bouche rose qui rit à toute heure.
« — De quel avantage peut m’ètre ta bouche rose? elle m’est trèsdangereuse. Donne-moi donc congé, ô Vénus, ma tendre dame ! Je t’en conjure par l’honneur de toutes les femmes.
« — Tannhænser, mon bon chevalier, si vous voulez avoir congé, je ne veux pas vous le donner. Oh! restez, noble et doux chevalier, et rafraîchissez votre Ame.
« — Mon âme est devenue malade. Je ne veux pas rester plus longtemps. Donnez-moi congé, ô tendre dame! donnez-moi congé de votre corps superbe.
« — Tannbæuser, mon bon chevalier, ne parlez pas ainsi, vous n’ètes pas dans votre bon sens. Allons dans ma chambrette nous adonner aux jeux intimes de l’amour.
« — Votre amour m’est devenu pénible. J’ai dans l’idée, ô Vénus, ma noble et tendre damoiselle, que vous êtes une diablesse.
« — Tannhæuser, ah ! pourquoi parlez-vous ainsi ? tenez-vous à m’injurier? Si vous devez rester plus longtemps avec nous, vous aurez à payer cette parole.
« Tannhæuser, si vous voulez avoir votre congé, prenez congé de mes chevaliers, et partout où vous irez dans le pays, vous devez célébrer ma louange.
« Le Tannhæuser sortit de la montagne plein de chagrin et de repentir : — Je veux aller à Rome, la ville pieuse, et me confier entièrement dans le pape.
« Je me mets joyeusement en route, à la garde de Dieu, pour aller trouver un pape qui s'appelle Urbain, et pour voir s’il voudra me prendre sous sa sainte protection.
« O saint pape Urbain, mon père spirituel, je m’accuse envers vous des péchés que j’ai commis, comme je vais vous l’énoncer.
« J’ai été pendant une année entière chez Vénus, la belle dame; maintenant je veux me confesser et faire pénitence, pour recouvrer les bonnes grâces de Dieu.
« Le pape avait un bâton blanc fait d’une branche sèche : —
Quand ce bâton portera des feuilles, tes péchés te seront pardonnés.
« — Si je ne devais pins vivre qu’un an, un an sur cette terre, je voudrais me repentir et faire pénitence pour recouvrer les bonnes grâces de Dieu.
« Le chevalier repartit de la ville plein de chagrin et de souffrances: — Marie, ô sainte mère, vierge immaculée, s’il faut me séparer de toi,
« Je vais rentrer dans la montagne, à tout jamais et sans fin, auprès de Vénus, ma tendre dame, où Dieu m’envoie.
« — Soyez le bienvenu, mon bon Tannhæuser ; je vous ai regretté bien longtemps ; soyez le bienvenu, mon bien-aimé chevalier, mon héros qui m’êtes si fidèlemént revenu.
« Bientôt après, au troisième jour , le bâton du pape commença à reverdir; alors on envoya des messagers dans tous les pays dù le Tannhæuser était venu.
« 11 était rentré dans la montagne, où il doit rester maintenant jusqu’au jugement dernier, quand Dieu l’appellera.
« C’est ce que jamais prêtre ne doit faire, — plonger un homme dans la désolation; quand il veut se repentir et faire pénitence, ses péchés doivent lui être pardonnés. »
Comme cela est magnifique ! Déjà au début du poëine nous trouvons un effet merveilleux. Le poète nous donne la réponse de la dame Vénus , sans avoir rapporté auparavant la demande du Tannhæuser, laquelle provoque cette réponse. Par cette ellipse, notre Jmaginalion gagne un champ plus libre, et nous suggère tout ce que Tannhæuser aurait pu dire, et ce qui était peutêtre très-difficile à résumer en quelques mots. Mdlgré sa candeur et sa piété du moyen âge , \ ancien poète a su peindre les séductions fatales et les allures dévergondées de la dame Vénus. Un auteur moderne et perverti n’aurait pas mieux dessiné la physionomie de celte