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un sujet qui pourrait fournir des volumes entiers de recherches les plus intéressantes. Je veux dire les moyens que le christianisme employa , pour anéantir ou pour absorber en lui la vieille religion germanique, et comment les traces de cette même religion se sont conservées d’une manière sensible dans les croyances populaires. On sait comment fut faite cette guerre d’extermination. Là où les prêtres chrétiens ne purent supplanter par d’habiles miracles les prêtres du paganisme, le glaive des laïques vint complaisamment à leur secours. Le plus grand nombre des conversions fut opéré par des princesses chrétiennes, qui épousaient le chef païen , et il y a des siècles où l’histoire entière de l’Église n’est que chronique de mariages. Quand le peuple, accoutumé à l’ancien culte de la nature, conservait, même après sa conversion, sa vénération séculaire pour certaines localités, on cherchait, soit à utiliser au profit du christianisme cette sympathie, soit à la décrier comme inspiration des mauvais esprits. Près des fontaines que le paganisme révérait comme divines, le prêtre adroit bâtissait une chapelle, et lui-même bénissait l’eau. Ce sont encore aujourd'hui les saintes et chères fontaines de l’antiquité qui attirent le peuple en pèlerinage, et où il boit la santé. Les chênes sacrés qui résistèrent à la hache du christianisme furent calomniés. Sous ces arbres , disait-on , le diable faisait ses apparitions nocturnes; c’est là que les sorcières exerçaient leur métier infernal. Mais le chêne n’en demeura pas
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moins l’arbre favori du peuple allemand ; le chêne est encore aujourd’hui le symbole de la nationalité allemande : c’est l’arbre le plus grand et le plus vigoureux de la forêt, ses racines percent les profondeurs de la terre, sa cime, comme une flamme verdoyante, flotte fièrement dans les nuages du ciel, les elfes de la poésie habitent dans son tronc, le gui do la science mystique s’enlace à son branchage; ses fruits seuls sont mesquins, indigestes, au moins pour l’homme.
Les anciennes lois des Germains, principalement celles des Allemannen , sont pleines de dispositions qui défendent de pratiquer un culte près des cours d’eau , des arbres et des pierres, par suite de la croyance païenne qu’un dieu y habitait. Charlemagne fut obligé de prohiber expressément, dans ses Capitulaires, les sacrifices aux arbres, aux torrents et aux pierres.
Ces trois choses , les pierres , les arbres et les cours d’eau , apparaissent comme les objets principaux du vieux culte germanique, auxquels se rattache naturellement la croyance à des êtres qui habitent les pierres, comme les nains, les arbres, comme les elfes, et les eaux, comme les nixes.
Quand on veut systématiser, cette voie parait plus naturelle que le système des éléments divers, tel que l’établit Paracelse , qui fut obligé, pour compléter cette théorie, d’admettre encore pour le feu une quatrième classe d’esprits élémentaires, celle des salamandres. Mais le peuple, qui est toujours sans système, n’a jamais
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entendu parler de ces esprits du feu, et je suis convaincu que la croyance à ces êtres n’a dû sa naissance qu’à Paracelse lui-même. Il court seulement dans le peuple une tradition sur un animal qui vit dans )p feu , et s’appelle salamandre. Tous les petits garçons sont nés naturalistes, et quand j'étais tout jeune, j’eus fort à cœur de reconnaître par moi-même si la salamandre pouvait vivre dans le feu. Un de mes camarades d’école , étant parvenu un jour à prendre un de ces animaux , je n’eus rien de plus pressé à faire que de le jeter dans le poêle, où il lança d’abord dans le feu une- bave blanche, puis siffla d’une manière toujours décroissante , et finit par rendre l’esprit. Cet animal a toute l’apparence d’un lézard , mais il est d’un jaune de safran tacheté de noir, et la bave blanche qu’il rend dans le feu et qui a peutêtre éteint quelquefois la flamme , a pu faire croire qu’il pouvait vivre dans le feu.
Comme je l’ai dit , le peuple ne connaît vraiment pas d’esprits du feu. Les hommes de feu qui errent pendant la nuit ne sont pas des esprits de la nature , mais des revenants, des spectres d’usuriers, de magistrats impitoyables, et de scélérats qui ont déplacé les pierres, bornes des champs. Les feux errants, que vous nommez ardents ou follets, ne sont pas non plus des esprits. On ne sait pas au juste ce qu’ils sont ; ils attirent les voyageurs dans les tourbières et dans les terrains marécageux. Les Anglais les appellent : Will wilh a Wisp, ou bien encore Jack wit,h a Lanthorn.
Quant à de véritables esprits de feu, c’est-à-dire qui y puissent vivre, il n’y en a peut-être que deux , qui sont: Dieu et le Diable.
Comme dans notre pays de France, on sait peu de chose sur ces deux antagonistes, ou qu’on n’en a que des souvenirs obscurs, vous seriez peut-être curieux d’apprendre ce qu’en disent les croyances populaires de l’Allemagne.
Que Dieu soit un esprit de feu, c’est ce que soutiennent déjà les anciens philosophes, par exemple Porphyre , selon qui notre âme n’est qu’une émanation de l’âme ignée de Dieu. Les anciens mages ont adoré le feu comme la Divinité même. Moïse vit Jéhovah en buisson ardent S’il n’était pas esprit de feu com-
ment eût-il pu s’y maintenir? La plus importante autorité est celle de la petite tille à qui la mère de Dieu avait permis de se promener dans le ciel. Après que la petite fille eut vu douze appartements dans chacun desquels était établi un apôtre, elle arriva enfin à une petite chambre où la mère de Dieu lui avait bien défendu d’entrer. Mais elle ne peut résister à sa curiosité, ouvre la porte, et que voit-elle? la très-Sainte-Trinité au milieu d’un bon fetï rouge flamboyant.
Il faut que le diable soit un esprit de feu : autrement, comment pourrait-il durer dans l’enfer? Mais pendant que lë bon Dieu supporte le feu , parce que lui-même est un esprit igné, le diable l’endure fort bien parce qu’il est d’une nature si froide qu’il ne se sent à son aise
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que dans le feu. En effet, toutes les pauvres femmes qui ont eu avec le diable des relations intimes, se sont plaintes de ce tempérament glacé du diable. 11 existe à cet égard une unanimité des plus curieuses dans les révélations des sorcières, telles que vous les pouvez trouver dans les procès de sorcellerie de tous les pays et principalement dans les ouvrages du criminaliste Carpzow. Ces dames qui avaient avoué leurs liaisons charnelles avec le diable , parlent toujours de la froideur de ses embrassements; mais elles se plaignent surtout de son impotence glaciale. Il leur apparaissait ordinairement sous les habits d’un courtisan avec une plume rouge sur la tête.
Le diable est froid, même comme amoureux , mais il n’est pas laid , car il peut prendre telle forme qu’il lui plaît. Il n’est même pas rare qu’il ait pris une figure féminine pour détourner quelque pauvre moine de ses exercices de pénitence, ou pour le faire succomber à la tendresse sensuelle. A ceux qu’il ne voulait qu’effrayer, il apparaissait sous forme d’une bête, ainsi que ses compagnons infernaux. C’est surtout dans ses moments de belle humeur, quand il a bien bu et bien crapule qu’il aime à devenir très-animal. 11 y avait une fois en Saxe un gentilhomme qui avait invité ses amis à un festin. La table servie et l neure du souper arrivée, manquèrent les convives, qui envoyèrent tous des excuses. Alors le seigneur, furieux, laissa échapper ces- mots: «Puisque aucun homme ne veut venir, que le diable et tout
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l’enfer vienne souper avec moi. » Et il quitta la maison pour se distraire de sa mauvaise humeur. Pendant ce temps , arrivent dans la cour des cavaliers grands et noirs qui ordonnèrent à l’écuyer du gentilhomme de chercher son maitre pour lui dire que les convives invités les derniers étaient arrivés. L’écuyer, après de longues recherches, trouve enfin son maître, et revient avec lui. Mais ni l’un ni l’autre n’ont le courage d’entrer dans la maison, car ils entendent du dehors les cris et les chants de l’orgie qui s’élèvent de plus en plus furieux, et ils voient à la fin les diables ivres, sous la figure d’ours, de chats, de boucs, de loups et de renards, paraissant aux fenêtres , tenant dans leurs pattes les coupes pleines ou les assiettes fumantes, et saluant avec leurs museaux et des dents riantes.
Le diable préside, sous la figure d’un bouc noir, l’as* semblée des sorcières : c’est un fait connu de tout le monde. Quel rôle il joue ainsi travesti, c’est ce que j’aurai h dire plus tard quand je parlerai des sorcières et de la magie. Dans le livre où le très-savant Georgius Godelmanus a fait sur ce sujet un rapport véridique et trèsconséquent, je trouve aussi que le diable apparaît encore .fréquemment sons ia figure d’un prêtre. Il en raconte l’exemple suivant :
« A l’époque où j’étudiais le droit h Wittemberg, j’entendis plusieurs fois dire par mes professeurs, qu’il était venu à la porte de Luther un moine qui y avait frappé violemment, et quand le serviteur lui eut ouvert et de-
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mandé ce qu’il voulait, le moine demanda si Luther y était. Quand Luther apprit la chose, il le fit entrer, parce qu'il y avait déjà bien du temps qu’il n’avait pas vu de moine. Quand celui-ci entra, il dit qu’il avait Quelques erreurs papistes, c’est pourquoi il voulait s’entretenir avec lui, et il lui proposa quelques syllogismes et problèmes 5 et comme Luther les eut résolus sans difficulté, il lui en présenta d’autres qui n’étaient pas si faciles à résoudre. C’est pourquoi Luther, un peu impatienté, laissa échapper ces mots : « Tu me donnes beaucoup d'occupation, et dans un moment où j’ai d’autres choses à faire. » Et il se leva, et lui montra, dans la Bible, l’explication de la question que le moine lui posait ; et ayant remarqué dans la suite de l’entretien que les mains du moine ressemblaient assez à des griffes d’oiseau, il lui dit : « N’es-tu pas celui-là ? Alors, écoute, voici le jugement qui a été porté contre toi. » Et il lui montra aussitôt la sentence de la Genèse, dans le premier livre de Moïse : « La semence de la femme écrasera la tête du serpent. » Le diable, étant vaincu par cette sentence, se fâcha et s’en fut en grondant; il jeta l’écritoire derrière le poêle, et répandit une odeur qui sentit mauvais dans la chambre pendant plusieurs jours. »
Beaucoup prétendent que le diable a toujours la forme d’un animal, et que c’est pure illusion quand nous le voyons sous une autre face. Le diable a toujours quelque chose de cynique, et c’est ce que personne n’a
mieux exprimé que notre poëte Wolfgang Goethe. Un autre poëte allemand, qui est aussi grand par ses qualités que par ses défauts, mais qui, dans ses qualités, ne le cède pas à Goëthe, M. Crabbe, a peint le diable sous ce rapport avec un égal succès. Il a aussi judicieusement compris le glacial de la nature du diable. Dans un drame de ce poëte, le diable paraît sur la terre, parce que sa mère frotte à l’eau dans l’enfer. C’est chez nous une manière ordinaire de nettoyer la chambre, ce qui se fait en versant sur le plancher de l’eau bouillante, et en frottant avec un torchon grossier. 11 s’ensuit un grincement et une vapeur tiède qui empêchent absolument tout homme raisonnable de rester pendant ce temps à la maison. C’est là ce qui fait déserter, par le diable, l’enfer bien chauffé pour notre monde refroidi ; et chez nous, le pauvre diable quoiqu’il arrive par une brûlante journée de juillet, éprouve cependant un si grand froid qu’il en est presque gelé, et n’est arraché à son engourdissement que par les secours de l’art médical.
Nous venons de voir que le diable a une mère : beaucoup de gens prétendent qu’il n’a réellement que sa grand’mère. Celle-ci vient quelquefois aussi dans le monde supérieur, et c’est peut-être à cause d’elle qu’a été fait ce proverbe : là où le diable lui-même ne peut rien, il envoie une vieille femme. Mais d’ordinaire elle reste dans l’enfer s’occupant de la cuisine , ou bien demeure assise dans son fauteuil rouge -, et quand le diable, fatigué des affaires de la journée, vient le soir au logis, II. 7
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il avale à la hâte ce que sa mère lui a préparé, puis il repose sa tête sur scs genoux, lui fait chercher sa vermine, et s’endort. La vieille a coutume aussi de lui nianmotter une chanson qui commence par ces mots :
Dans le dôme, dans le dôme,
11 y a une rose,
Rose rouge comme le sang.
Dans le dôme, dans le dôme, etc.
Plusieurs affirment que lorsque le pauvre enfant ne peut s’endormir, la bonne vieille prend ordinairement le parti de lui lire la Gazette ecclésiastique évangélique de Berlin.
Le ménage du diable dans, l’enfer vivant en garçon avec sa mère, forme le pendant le plus complet du ménage du Seigneur dans le ciel. Celui-ci vit là-haut également avec sa sainte mère, la reine des cieux, et les anges sont ses familiers, comme les diables sont ceux de l’autre. Le diable et ses serviteurs sont noirs ; le Christ et ses anges sont blancs. Dans les chansons populaires du Nord, il est toujours question du Christ blanc. Notre habitude est de nommer le diable, le noir, le prince des ténèbres. A ces deux personnages, le Christ et le diable, le même peuple a encore adjoint deux autres figures aussi immortelles, aussi indestructibles : la mort et le Juif errant. Le moyen âge a laissé à l’art moderne ces quatre types comme personnifications colossales du bien, du mal, de la destruction et de l’humanité.
Le Juif errant, symbole mélancolique de l’humanité, c’est ce que personne n’a compris aussi profondément qu’Edgar Quinet, l’un des plus grands poètes de France. Nous autres Allemands qui avons récemment traduit son Ahasvérus, n’avons pas été peu surpris de trouver chez un Français une conception aussi gigantesque.
Peut-être aussi les Français sont-ils appelés à expliquer avec le plus de justesse les symboles du moyen âge. Les Français sont sortis depuis longtemps du moyen âge, ils le contemplent avec calme, et peuvent apprécier ses beautés avec une impartialité philosophique ou artistique. Nous autres Allemands, y sommes eucore enfoncés, dans ce moyen âge : nous combattons encore ses caducs représentants; nous ne saurions donc pas l’admirer avec trop d’engouement. Il nous faut au contraire nous échauffer d’une haine partiale pour que notre force destructrice ne soit point paralysée.
Vous pouvez, vous autres Français, admirer et aimer la chevalerie. Il ne vous en est rien resté que de jolies chroniques et des armures de fer. Vous ne risquez rien à amuser ainsi votre imagination, à satisfaire votre curiosité. Mais chez nous, Allemands, la chronique du moyen âge n’est pas encore close ; les pages les plus récentes sont encore humides du sang de nos parents et de nos amis, et ces harnais étincelants protègent encore les corps vivants de nos bourreaux. Rien ne vous empêche, Français, de priser les vieilles formes gothiques. )
Tour vous, les grandes cathédrales, comme Notre-Dame
de Paris, ne sont autre chose que de l’architecture et du romantisme ; pour nous, ce sont les plus terribles forteresses de nos ennemis. Pour vous, Satan et ses compagnons infernaux ne sont que de la poésie : chez hous, il existe des fripons et des sots qui cherchent à réhabiliter philosophiquement la foi au diable, et aux crimes infernaux des sorcières. Que cela se passe à Munich, c’est dans l’ordre; mais que dans le Wurtemberg éclairé, on tente une justification des vieilles procédures contre les sorcières, qu’un auteur distingué, M. Justinus Kerner, y ait entrepris de raviver la croyance aux possédés, cela est aussi douloureux que repoussant.
O noirs fripons ! et vous imbéciles de toutes couleurs ! accomplissez votre œuvre, enflammez la cervelle du peuple par les vieilles superstitions, précipitez-le dans la voie du fanatisme; vous-mêmes un jour deviendrez ses victimes; vous n’échapperez pas à la destinée des eonjurateurs maladroits qui ne purent à la fin maîtriser les esprits qu’ils avaient évoqués, et qui furent mis en pièces par eux.
Peut-être le génie de la Révolution ne peut-il remuer par la raison le peuple allemand; peut-être est-ce la tâche de la folie d’accomplir ce grand labeur? Quand le sang lui montera une fois, en bouillonnant, à la tête, quand il sentira de nouveau battre son cœur, le peuple n’écoutera plus le pieux ramage des cafards bavarois, ni le murmure mystique des radoteurs souabes; son oreille ne pourra plus entendre que la grande voix de l’homme.
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■ DE L'ALLEMAGNE. „ diS
Quel est cet homme’
C’est l’homme qu’attend le peuple allemand, l’homme qui lui rendra enfin la vie et le bonheur, le bonheur et la vie après lesquels il a si longtemps aspirp dans ses songes. Combien tardes-tu , toi que les vieillards ont annoncé avec un si brûlant désir, toi que la jeunesse attend avec tant d’impatience, toi qui portes le sceptre divinatoire de la liberté, et la couronne impériale sans croix’
— Après tout, ce n’est pas ici le lieu de faire des appels, d’autant plus que je m’éloignerais de mon thème. Je n’ai à parler que de traditions innocentes; de ce qui se dit et se chante derrière les poêles allemands. Je m’aperçois que je n’ai parlé que fort maigrement des esprits qui habitent les montagnes, par exemple, que je n’ai rien dit du Kyffhæuser où demeure l'empereur Frédéric. Celui-ci n’est pas, il est vrai, un esprit élémentaire, et je n’ai à traiter que de ceux-ci dans cette partie. Mais la tradition est trop douce et trop ravissante; toutes les fois que j’y ai pensé, mon âme frissonnait d’un saint désir et d’une mystérieuse espérance. U y a certainement mieux qu’un conte dans la croyance que l’empereur Frédéric, le vieux Barberousse n’est pas mort ; mais que lorsque la prêtraille l’incommoda trop, il s’enfuit dans une montagne qu’on nomme le Kyffhæuser. On dit qu’il y reste caché avec toute sa cour jusqu’au temps où il reparaîtra dans le monde pour faire le bonheur du peuple allemand. Cette montagne est en
Thuringc-, non loi de Nordhausen. J’ai passé devant
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bien des fois, et par une belle nuit d’hiver, j’y suis resté plus d’une heure en criant à plusieurs reprises : a Viens Parberousse, viens ; » et le cœur me brûlait comme du feu dans la poitrine, et des larmes ruisselaient de mes joues. Mais il ne vint pas, le cher empereur Frédéric, et je ne pus embrasser que le rocher qu’il habite.
Un jeune pâtre du voisinage a été plus heureux. Il faisait “paître ses brebis près du Kyffhæuser, et commença h jouer de la musette, et quand il pensa avoir mérité une bonne récompense, il s’écria tout haut : « Empereur Frédéric, c’est pour toi que j’ai donné cette sérénade! » On dit qu’alors l’empereur sortit de la montagne, se montra au berger et lui dit : a Que Dieu te salue, jeune garçon; en l’honneur de qui as-tu joué? — Pour l’empereur Frédéric. — S’il en est ainsi, viens avec moi, il t’én récompensera. — Je ne dois point m’éloigner de mes brebis. — Suis-moi, il n’arrivera aucun dommage à tes brebis, »
Le berger suivit l’empereur qui le conduisit par la main à une ouverture dans la montagne. Us arrivèrent à une porte de fer qui s’ouvrit, et l’on vit alors une grande et belle salle où étaient beaucoup de seigneurs et de braves serviteurs qui lui firent un accueil honorable. Puis, l’empereur se montra très-bienveillant pour lui , et lui demanda quelle récompense il voulait. Le berger répondit : Aucune. L’empereur lui dit alors : « Va-t’en et prends pour ta récompense un des pieds de mon aiguière d’or. » Le berger fit ce qui lui était commandé, et voulut.
partir; mais l'empereur lui montra encore beaucoup d’armes curieuses, des harnais, des glaives, et des arquebuses, et lui commanda de rapporter aux gens qu’il voulait avec ces armes conquérir le Saint-Sépulcre.
Le berger l’aura sans doute mal compris. Barberousse a en vue bien d’autres conquêtes que celle du Saint-Sépulcre. Ou bien encore le berger, craignant d’être incarcéré comme démagogue, aura un peu fardé la vérité. Ce n’est pas un tombeau, la froide couche d’un mort, mais une brillante demeure pour les vivants que veut conquérir le vieux Barberousse, un chaud royaume de lumière et de plaisir où il puisse régner joyeusement, tenant dans sa main le sceptre divinatoire de la liberté, et portant sur sa tête la couronne impériale sans croix.
Quant au berger dont il est question, la fin de l’histoire rapporte qu’il sortit sain et joyeux du soin de la montagne et qu’il porta le lendemain à un orfèvre le pied de l’aiguière qui lui avait été donné. L’orfévre le reconnut pour être d’or excellent, et lui acheta ce cadeau impérial trois cents bons ducats.
On raconte aussi d’un autre paysan du village de Reblingen, qu’il vit l’empereur dans le Kyifhæuser, et en reçut un joli présent. Tout ce que je sais, c’est que si mon étoile me conduit dans cette montagne, je ne demanderai à Barberousse ni vase d’or ni joyaux semblables; mais s’il veut me donner quelque chose, je lui demanderai son livre de Tribus impostoribus. J’ai cherché inutilement ce livre dans les bibliothèques, et je crois
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bien que l’auteur, la vieille Barbe rousse, en conserve certainement quelque exemplaire dans le Kyffhæuser.
Plusieurs assurent que l’empereur, dans sa montagne,, est assis devant une table de pierre et dort, ou songe au moyen de reconquérir l’empire. Il balance constamment la tête et cligne des yeux. Sa barbe descend maintenant jusqu’à terre. Quelquefois, comme dans un songe, il étend la main, et semble vouloir encore saisir son glaive et son bouclier. On dit que lorsque l’empereur reviendra dans le monde, il suspendra ce bouclier à un arbre desséché, et que l’arbre commencera alors à bourgeonner et à verdir, et qu’un meilleur temps recommencera en Allemagne. Quant à son glaive, on dit qu’un paysan en blouse le portera devant lui, et ce glaive effraiera tous ceux qui seront encore assez sots pour se croire de meilleur sang qu’un paysan. Mais les vieux conteurs ajoutent que personne ne sait au juste quand et comment cela arrivera.
On rapporte encore qu’un berger ayant été introduit une fois par un nain dans le Kyffhæuser, l’empereur se leva et lui demanda si les corbeaux volaient encore autour de la montagne. Ét, sur la réponse affirmative du berger, il s’écria en soupirant : o 11 faut donc que je dorme encore pendant cent ans. »
Certainement, hélas ! les corbeaux volent toujours autour de la montagne, ces corbeaux que nous connaissons si bien, et dont nous entendons toujours le pieux croassement. Mais l’âge les a affaiblis, et il y a de bons
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tireur? qui les abattent au vol. Quand l’empereur rentrera un jour dans le inonde, il pourra bien trouver sur son chemin plus d’un corbeau percé de flèches. Et le vieux seigneur remarquera en riant, que l’archer qui les a frappés portait une bonne arbalète.