INTRODUCTION
Ayant eu l'occasion d'observer, depuis quelque temps, un certain nombre de malades atteints d'amblyopie nicotique, notre attention a été attirée sur ce sujet, et l'idée nous est venue de faire une étude toute spéciale de cette affection si peu connue jusqu'ici, et confondue par tous les auteurs avec l'amplyopie alcoolique. Nous nous sommes donc proposé dans cette dissertation inaugurale, d'en indiquer, le plus exactement possible, les principaux symptômes, la marche, les formes diverses, nous efforçant de montrer combien elle diffère des troubles de la vue liés à l'intoxication alcoolique, quels sont les signes à l'aide desquels on peut établir le diagnostic différentiel de ces deux affections.
Qu'il nous soit permis, avant tout, d'exprimer à M. le docteur Galezowski les sentiments de notre profonde gratitude, pour la bienveillance avec laquelle il nous a éclairé de ses conseils, et a mis à notre disposition tous les documents qui nous étaient nécessaires.
ment nié l'existence de cette affection. Cusco et FoUin n'admettaient pas l'influence directe de l'usage du tabac sur les troubles de la vue; ce dernier cependant en cite deux exemples qu'il regarde comme authentiques. Nous trouvons enfin dans la thèse du D'' Apostoli, les renseignements suivants adressés sur cette question à M. Carter par le D'^ Hubsch de Constantinople : k Quant à l'action du tabac sur les yeux, elle est très problématique ; ici tout le monde fume du matin au soir; les hommes fument beaucoup, les femmes un peu moins que les hommes, et les enfants adoptent le même usage dès l'âge de sept ou huit ans. Je n'ai jamais pu attribuer l'amaurose à l'abus du tabac ; le nombre des fumeurs est immense, le nombre des amauroses limité. »
Telle est aussi l'opinion du Dickson de la même ville, qui dit que l'amaurose n'est pas une affection fréquente en Turquie, bien que l'habitude de fumer y soit très répandue.
Qu'il nous sôit permis à propos de cette observation des médecins turcs de faire remarquer : 1» que le tabac à fumer de ce pays contient une très faible quantité de nicotine; 2° qu'en outre l'usage des pipes à eau étant très répandu en Turquie, la fumée est débarrassée d'une bonne partie de son principe actif qui est retenu en dissolution dans ce liquide ; 3° que l'affection y a été rarement observée, et s'y est montrée bien moins fréquente qu'ailleurs, précisément parce que les mahométans s'abstenant de boissons alcooliques, sont exempts de ce genre d'intoxication et des trou-
bles de la vue qui en sont la conséquence, et qui ont fait à eux seuls le sujet de bon nombre d'observations d'amblyopie soi-disant d'origine nicotique des auteurs français et anglais.
On s'explique ainsi facilement pourquoi l'intoxication par la nicotine est très rare chez les habitants de Constantinople; car il est évident que, vu l'énorme quantité de tabac que consomment les Orientaux, surtout s'ils contractent l'habitude de fumer vers l'âge de huit ou dix ans, on devrait s'attendre à rencontrer chez eux non-seulement des affections de la vue, mais encore des désordres des fonctions digestives ainsi que tous les autres troubles liés à l'abus de cette solanée, si elle jouissait de propriétés l;oxiques aussi énergiques que celle dont on se sert chez nous, et si le genre de pipes tout spécialement en^usage dans ce pays, ne débarrassait la fumée de la plus grande partie de ses principes nuisibles.
M. Galezowski, lui aussi, a nié longtemps l'existence de l'amblyopie nicotique, et c'est seulement depuis 1872 qu'il l'a définitivement admise comme une affection bien nette et bien caractérisée. D'abord, en effet, comme bon nombre d'observateurs éclairés, il a réagi contre cette tendance à faire de toutes les amblyopies toxiques, des amblyopies nicotiques. 11 ne pouvait d'ailleurs s'expliquer comment il était possible d'affirmer si nettement l'origine de tel ou tel trouble de la vue lié à une intoxication par l'alcool ou par le tabac, alors qu'on s'accordait à reconnaître l'identité des symptômes de ces deux affections. Depuis cette époque.
bien des malades, bien des amblyopes lui sont passés sous les yeux, et il a montré, après avoir longtemps étudié cette question, combien il est rare de rencontrer des cas où ne se trouvent pas réunies les deux intoxications, des cas types en un mot, où la confusion n'est pas possible, et dont l'étude lui a permis d'établir définitivement l'existence, la symptomatologie et le diagnostic de l'amblyopie nicotique.
Dans la thèse de M.. Velut, publiée en 1868 sur Tamblyopie par l'alcool et par le tabac, nous trouvons, outre les résultats des observations et des travaux personnels de l'auteur, un résumé trèsexact de l'état actuel de la science sur cette question. Nous croyons donc utile d'analyser ici en quelques lignes ce travail consciencieux afin de bien faire connaître la façon dont on envisageait à cette époque ces deux affections. « Nous avons été amené, dit-il, à faire ce travail, parce que nous sommes convaincu que deux mêmes lésions peuvent être produites par deux agents différents, déterminées par deux habitudes souvent inséparables. De plus nous ajouterons qu'il est très difficile de discerner les désordres qui reviennent à chacun d'eux, et que, même en agissant isolément, ils semblent donner lieu à des troubles identiques. »
Affaiblissement de la vue, brouillards, étincelles, diminution de l'acuité de la vision, scotome, mouches volantes, perception fausse des couleurs, confusion des nuances, maux de tête, élancements dans la région frontale, perte de l'ap-
pétit, sommeil agité, dyspepsie, pâleur, lassitude, perte de la mémoire, tremblement des mains et de la langue, hallucinations, rêves effrayants dans lesquels ils voient de petits animaux de toute sorte qui sont pour eux une cause d'effroi ; enfin vision périphérique non diminuée, vue plus nette le soir, tels sont les principaux symptômes fonctionnels.
Comme symptômes objectifs nous trouvons : pupille normale ou dilatée et lente à se contracter, absence de lésions à l'ophthalmoscope; dans quelques cas pâleur de la papille avec congestion et dilatation des vaisseaux centraux ; dans d'autres cas, (c la papille est un peu congestionnée, plus rouge que d'habitude, aussi est-ce par une congestion des vaisseaux capillaires de la papille que débute probablement la maladie. » « Chez beaucoup de fumeurs que j'ai examinés, j'ai trouvé presque invariablement la papille optique hypérémiée, même quand cette condition physiologique n'avait pas troublé la vision (Wordsworth). » Enfin, comme dernier terme, on peut rencontrer, l'atrophie blanche.
On observe donc en résumé 3 périodes :
1" Hypérémie des nerfs optiques et de la choroïde péri-papillaire.
2° La papille présente une teinte gris brunâtre.
3° Elle a subi l'atrophie blanche.
N'oublions pas enfin de noter que : les deux yeux sont atteints à la fois, ou rarement l'un après l'autre, et dans ce cas, l'envahissement des deux
yeux est séparé par un intervalle très-court, de quinze jours au maximum.
A tous ces signes il est facile de reconnaître l'amblyopie et l'intoxication alcooliques.
M. Masselon (thèse 1872) n'admet pas que l'intoxication alcoolique puisse engendrer des troubles de la vue en rien comparables à ceux qu'il attribue à l'usage du tabac; il ne cherche donc pas à établir le diagnostic différentiel de ces deux affections et se contente de donner comme signe caractéristique de l'amblyopie nicotique, sa bénignité, sa curabilité, tandis que l'amblyopie alcoolique aboutit à l'atrophie du nerf optique presque constamment.
Les symptômes principaux peuvent se grouper selon lui sous quatre chefs ; 1° amblyopie apparaissant brusquement ou lentement; les deux yeux sont toujours atteints en même temps. L'acuité visuelle abaissée à 1/2 et même à 1/4 est diminuée presque toujours également dans les deux yeux; il y a parfois paralysie de l'accommodation sans dilatation de la pupille. Sensation de brouillard. 2° Troubles du côté de la perception des couleurs. 3° Le champ visuel n'est jamais rétréci, si ce n'est quelquefois en haut, en tout cas jamais en dedans. L'existence d'un scotome arrondi et peu étendu est constante. Les scotomes obtenus séparément avec chaque œil se superposent, ce qui prouve que des points similaires des deux rétines sont atteints. 4° A l'examen ophthalmoscopique, on constate que la moitié interne de la papille est rose, normale, tandis que la moitié
externe est tout à fait décolorée. Les artères sont parfois réduites de volume sans affaissement de la papille. Congestion veineuse très accusée. Enfin troubles diffus de la papille voilant ses contours.
Comme pronostic : guérison certaine en six mois.
Voilà quel était en 1872 l'état de la science relativement à cette question. Telle est en deux mots la description que l'on donnait de cette affection, et telle est encore l'idée que s'en font bien des praticiens. Nous allons maintenant exposer notre manière de voir à ce sujet, et essayer de décrire l'amblyopie nicotique comme l'a comprise M. Galezowski, et comme nous l'avons observée nous-même.
Afin de bien comprendre les troubles qui proviennent de l'intoxication par le tabac et les altérations de la vue qui en dépendent, nous croyons nécessaire de connaître les caractères physiques et chimiques, et les propriétés physiologiques de cette plante. Aussi commencerons-nous par les résumer en quelques pages. Nous aborderons ensuite l'étude de la maladie elle-même, étiologie, symptomatologie, diagnostic, durée, marche, terminaison, enfin pronostic et traitement. Nous résumerons ensuite en quelques lignes les conclu, sions que nous avons cru pouvoir tirer de nos recherches et de nos observations.