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De l'âme, essai de psychologie expérimentale

DM eauses d'entnr de la psyobologto; dndeglMtae et de VfiKolo|le; del'eii^ risme. — Se la méthode eaLpérimentale. ^ De la détermfMti<rti de» plfei^pli. -De raiMBtspIritiilderaiM. -DeUBatiinMildeollvèdtii«»idéei''0lf» nea aetai. — De la réalité eliJeetlTe. — Ba crilértni InUlleetMl el moral. — Dn oaraotére dJstlnetif de la pbflosoylile moderae. — Dea conditiaBa Uatoriqnea di développement intelleotnel et moral de rbomme; dea quatre grande ayitèmea da l'antiquité.— But pratique delà poycbologie.— Difflonltée de rétnde de la payefea» logle; complexité de la natare de Tame; intéreta et pasBlona contraireaaiiz reelier* oliea tbéoriqpea; imperfeetion dn langage.

Je me propose dans cet Essai , d'établir sur les base» de Texpérience les principes de la science psychologique. Mais avant de faire un pas^ je rencontre les objections du scepticisme qui met en doute la réalité^ la possibilité môme de cette science. Tant de systèmes ont été mis au jpu;, ont été exaltés et consacrés , puis renversés et méprisés ; tant de chutes et de déceptions se sont succédées, qu'il peut sembler que toute création nouvelle soit réservée à la même infortune , après avoir servi quelque temps d'aliment à la curiosité , et de stimulant à l'intelligence. Le» systèmes philosophiques ne feraient alors que représenter sous une forme générale les conceptions changeantes àê l'intelligence humaine , et n'auraient de sens et d'^i^rét qu'au prânt d^ vue historique. Sans doute , il y a qiielque

vérité dans ce point de vue ; la science qui est un des produits de la civilisation , en suit la destinée , s'élève et s'abaisse avec elle , en partage la bonne et la mauvaise fortune. Mais ces vicissitudes ne sont pas seulement attachées au sort des sciences qui ont l'homme pour objet; elles affectent également les sciences qui traitent des corps bruts et des êtres organisés. La physique et la physiologie , ébauchées par les Grecs , se trouvèrent enveloppées dans l'obscurité qui couvrit le moyen-âge , et ne parvinrent à se constituer que durant les deux derniers siècles, après d'innombrables tâtonnements, et sur les ruines d'une multitude de systèmes. La nouveauté de ces sciences et les variations de leur histoire , en ébranlent-elles la solidité, et infirment-elles la certitude universelle qui leur est acquise? En aucune façon ; appuyées qu'elles sont sur l'expérience , ces sciences s'imposent aux convictions par la force de l'évidence , et rendent toute contradiction impossible. Si elles sont loin d'avoir atteint leurs dernières limites , du moins le terrain qu'elles ont conquis leur appartient définitivement.

De longues phases d'erreur et d'ignorance ne sauraient former une prescription contre la capacité essentielle de l'intelligence humaine. Si la philosophie naturelle a dû longtemps chercher sa route avant de la découvrir, et de pouvoir y marcher d'un pas assuré , comment s'étonner que la philosophie morale qui est bien plus exposée à s'égarer, ait eu à subir, pendant des siècles , une suite d'illusions et de méprises ? L'analogie induit à penser que si la première a enfin trouvé la voie qui conduit à la vérité, la seconde qui émane de la même source, l'esprit humain, obtiendra un égal succès. Mais nous n'en sommes pas

sur ce point réduits à de simples conjectures , et nonobstant les apparences contraires , il est possible de démontrer que la psychologie, comme la physique et la physiologie y a reconnu les conditions de la certitude qui lui est propre , et en a déjà usé pour fonder des connaissances positives.

Les erreurs de la physique et de la psychologie étaient dues aux mêmes causes, et elles ont été redressées par les mêmes moyens. Les premiers hommes mis en présence de la nature ont éprouvé le besoin de s'en rendre compte. Us y étaient invités et par une curiosité instinctive et par le désir d'accommoder à leurs convenances les objets qui les entouraient. Mais ces premières notions ne purent qu'être erronées, en tant du moins qu'elles dépassèrent le cercle d'une expérience grossière. Les phénomènes de la nature, soit physique, soit morale, sont tellement compliqués qu'ils ne se laissent discerner et comprendre que par une suite très longue d'efforts intellectuels. Un individu et même une génération tout entière ne sont aptes à résoudre avec certitude qu'un petit nombre de questions , et ce n'est que pas à pas que le domaine de la science peut être cultivé. Or, il était impossible que les premiers hommes s'assujétissent à restreindre assez leur horizon théorique, pour que leur intelligence pût l'embrasser pleinement. Ils ne concevaient pas la nécessité de resserrer le champ de leur spéculation afin de le proportionner à leur propre sagacité. Leur impétuosité juvénile, leur impatience de connaître , la spontanéité tumultueuse des idées qui s'éveillaient en eux , ne leur laissaient pas la faculté de surveiller leur pensée , de la mesurer et de la contenir. De nouvelles théories, plus larges et plus justes,

essayaient-elles de se produire, elles avaient à lutter contre des croyances établies qui trop souvent se défendaient avec les armes du pouvoir politique. Parvenaient-elles à triompher, elles se montraient à leur tour imbues d'une présomption qui , exagérant la portée de quelques notions vraies et retendant à des choses inconnues , n'aboutissait trop souvent qu'à des fictions illusoires.

La présomption accompagne ordinairement l'ignorance; on se prononce avec plus de hardiesse sur les choses qu'on a seulement effleurées , que sur celles dont on a sondé les difficultés, et il arrive souvent que , moins on sait , plus on affirme. Les anciens qui débutaient dans la recherche de la vérité étaient éblouis par leurs propres conceptions. n leur suffisait que des idées se formassent dans leur tête avec un air de force et de grandeur, pour qu'ils s'imaginassent posséder la vraie science et être en mesure d'expliquer toute réalité. Cette illusion est si naturelle que nous en voyons encore fréquemment des exemples. Elle est le fruit de la raison subjective qui s'ignore, prend tous ses produits pour des représentations de la réalité , et se complait dans ses inventions personnelles et arbitraires. Nous sommes placés en face du monde extérieur, et nous avons conscience de nous-mêmes ; sans cesse nous désirons acquérir quelques connaissances, et mettons en mouvement notre esprit. Or, il est clair que nous ne pouvons connaître ce qui se passe en nous et hors de nous, qu'en recueillant tous les faits qui se présentent, et en les coordonnant par les procédés logiques , conformément à la manière dont ils se produisent réellement. Ce travail de coordination est essentiellement interne, subjectif, personnel ; pour que ses résultats ne soient pas arbitraires et fictifs , il faut qu'il

repose constamment sur des données positives , et que dans toutes ses phases il corresponde exactement à la réalité. Mais cette méthode est longue , fastidieuse au début» et toujours gênante et répressive. Les résultats qu'eHe fournit se dérobent derriè»re les apprêts multipliés, qu'elle exige. Elle promet peu» commande beaucoup d'efforts, et impose autant de réserve que de labeur. Aussi répugne*-t-elle au puissant désir que ressent l'homme de se former des conceptions complètes et déterminées sur toutes les choses qui apparaissent à sa pensée. Qu'on ajoute à cet instinct de curiosité y une incurable présomption , un orgueilleux entêtement y et les divers genres d'intérêt personnel et social qui se rattachent à la possession prétendue de la vérité 9 et l'on comprendra comment tant de générations ont rebuté la seule vraie méthode , la méthode de l'expérience, pour s'adonner à un dogmatisme ambitieux et outrecuidant.

Le vice essentiel du dogmatisme est de se prononcer, avec une assurance imperturbable , sur les choses qu'il ne connaît pas, soit que ces choses défient toute investigation, soit qu'elles gardent des secrets que n'a pu pénétrer une étude imparfaite. Au lieu d'avouer son ignorance, soit radicale, soit provisoire, le dogmatisme affirme tout ce qu'il imagine, tranche péremptoirement toute difficulté, pose résolument des principes à priori , et en déduit des conséquences illimitées. Il lui suffit pour cela de quelques artifices logiques auxquels l'intelligence se prête complaisamment. L'intelligence a un jeu qui lui est propre , et qui est jusqu'à un certain point indépendant des données sur lesquelles elle opère , et qui proviennent de la sensation et de la conscience.

Elle soumet ces données à des principes de connexité et de causalité qui sont en elle, qui constituent son essence , dont elle dispose à son gré et auxquels elle assujétit , comme il lui convient, les choses qu'elle appréhende. Les combinaisons sont-elles conformes à la réalité , elle produit alors et possède la vérité. Pour parvenir à cette conformité, à cette équation entre la chose pensée et la chose réelle, il faut que l'idée soit scrupuleusement extraite des faits, et soit susceptible de les reproduire exactement ; il faut que l'idée ne dépasse pas la donnée expérimentale , et qu'elle y soit adéquate. Y a-t-il un déficit dans les données , l'idée doit se resserrer et se renfermer dans la mesure de son objet positif. Tel est le devoir de la pensée ; mais si elle est impatiente ou présomptueuse, elle ne s'arrête pas devant les bornes du réel et du vrai ; avec le peu d'éléments solides qu'elle possède, elle se livre à des combinaisons subtiles ou grandioses, qui sont destinées à simuler la réalité. Moyennant la faculté qu'elle a d'établir à son gré des rapports, elle rattache tyranniquement à certains principes qu'elle s'est légitimement appropriés , des faits qui répugnent à cet enchaînement, et qui demanderaient à une étude plus approfondie des principes qui leur fussent propres et adéquats. C'est ainsi que les Pythagoriciens prétendaient tout expliquer avec les nombres , les Ioniens avec l'eau, l'air, le feu ; les Péripatéticiens avec les quatre éléments. Plus près de nous , les Cartésiens prétendirent comprendre toute chose dans trois principes , la matière, le mouvement et la pensée, et les Condillaciens rendre compte de tous les phénomènes de l'ame avec le seul principe de la sensation.

Mais le dogmatisme ne se contente pas de forcer la por*

tée des principes vrais , en les soumettant aux extensions abusives de la logique , il forge des principes imaginaires , il crée des substances idéales dont il fait découler-les existences réelles et individuelles. A cet effet , il emploie le procédé de la généralisation. Les rapports que l'intelligence assigne légitimement aux faits naturels , ont un caractère de constance et d'universalité qui est tel , que toutes les fois que ces faits se reproduisent, on est assuré qu'ils gardent entre eux les mêmes liens de connexité et de causalité. Cette universalité et cette constance des rapports rationnels permettent à l'intelligence d'embrasser une quantité indéfinie de faits coexistants ou successifs , dans un petit nombre de conceptions qui expriment les principaux rapports de ces faits et leurs propriétés essentielles. C'est en quoi consiste la faculté de généraliser, admirable privilège de l'esprit humain , qui le rend contemporain de tous les âges et présent dans tous les lieux. Mais ce privilège a ses dangers, qui naissent précisément de sa grandeur. Lorsque nous avon« saisi, un rapport entre des faits particuliers , bientôt nous le généralisons en l'appliquant à un nombre indéfini d'autres faits semblables aux premiers. Nous sommes ainsi amenés à considérer des rapports indépendamment de leurs objets, puis comparant entr'eux ces rapports, nous y découvrons de nouveaux rapports plus généraux et plus simples , et de là nous nous élevons à des degrés supérieurs de généralisation qui aboutissent enfin à un rapport suprême , à un concept primordial qui est censé embrasser toutes les idées subalternes. Mais , prenons-y garde , à mesure que nous nous élevons dans la hiérarchie des généralisations , nous laissons au-dessous de nous, et nous omettons un nombre

toujours croissant d'éléments de la réalité. Nous prenons pour point de départ des choses qui ne différent que par leur identité individuelle , puis nous envisageons successivement sous des points de vue collectif des choses qui sont de plus en plus dissemblables , jusqu'à ce que nous effacions mentalement toute diversité dans une unité finale. Il est clair que nous ne pouvons procéder ainsi que par des éliminations successives qui suppriment dans notre pensée des différences caractéristiques , des propriétés essentielles. Plus la généralisation est élevée et extensive , moins elle représente les êtres réels suivant leurs traits constitutifs. Aussi , ne faut-il pas s'abuser^ sur la portée réelle , sur le contenu effectif des généralités. Jusqu'à un certain degré, elles correspondent à des principes réels qui existent substantiellement dans les êtres ; au-delà , elles n'expriment plus que de simples conceptions , et ne sont plus que des produits logiques.

Il importe de bien se pénétrer de la différence qui existe entre les principes réels des choses et les généralités purement logiques. Les anciens n'ont pas fait cette distinction , et les modernes l'ont souvent méconnue. Il y a dans les idées très générales une grandeur et une simplicité qui séduisent. Le désir de connaître et l'orgueil dogmatique sont singulièrement flattés dans les hommes (|ui se persuadent qu'avec quelques formules ils rendront compte de toute chose. De là provient cette tendance à croire que les généralités purement logiques contiennent les éléments essentiels des choses dont elles n'expriment cependant que des relations idéales. C'est ainsi qu'ont été érigées en principes substantiels les idées platoniciennes, les entités scholastiques , et l'unité absolue des Ëléates ,

des SpinosiG^ et des H^^eliens. Ces généralités ayant été posées à priori et considérées comme les sources non-seulement de toute connaissance, mais de toute existence, le dogmatisme s'est efforcé, à Taide de déductions impératives et de manœuvres subtiles, d'y rattacher et d'y ajouter les êtres et les faits réels. De ces conceptions transcendantes appuyées sur une dialectique artificielle s'est formée une certaine science qu'on a appelé ontologie ou métaphysique , et qui après avoir été enrichie par les philosophes grecs des inventions les plus ingénieuses, a régné stérilement durant tout le moyen-âge et même audelà , jusqu'à l'époque de la réforme scientifique inaugurée par Copernic, Galilée et Bacon.

L'ontologie ne se borne pas à vouloir expliquer les faits réels , elle prétend dépasser les limites de l'expérience et

atteindre des existences dont nous ne pouvons observer les manifestations , dans les conditions de connaissance où nous sommes placés. Notre intelligence saisit les faits que présentent les corps bruts , les plantes , les animaux et l'humanité , et elle discerne dans ces faits des rapports et des principes physiques, organiques et psychologiques. IjCS faits et leurs rapports forment et limitent son horizon. Toutefois elle tend à aller au-delà , et à s'exercer indépendamment des données positives qui lui sont fournies. Au-dessus des principes observables qui sont tous liés entr'eux par des conditions mutuelles et par une sorte de solidarité , existe-t-il des principes métaphysiques et inconditionnés qui produisent , régissent et déterminent les principes qui agissent en nous et autour de nous? Et si ces principes existent , quelle est leur nature et leur mode d'action ? 11 n'est pas donné à l'homme de

résoudre ces problèmes dont il ne possède pas les élémens^ et qui sont matières de foi et non de certitude. Mais cette impossibilité n'arrête pas Tontologie. Elle édifie une suite de généralisations de plus en plus extensives et de plus en plus vides de réalité, jusqu'à ce qu'elle arrive aux idées pures de causalité et de connexité , c'est-à-dire aux principes purement subjectifs de l'intelligence. Confondant alors ces deux principes en un seul , elle réalise hardiment l'idée de causalité , considère une cause une , universelle et absolue , et lui fait jouer tels rôles de création 9 de conservation , de multiplication d'elle-même et de transformation qu'il lui convient. Tant que ces spéculations transcendantes ne portent pas atteinte à l'étude rationelle des faits positifs , elles n'offrent pas d'inconvénient et ne sont que frivoles. On peut même dire en leur faveur que sans jamais rien produire par elles-mêmes , elles sont cependant susceptibles de donner de l'élan à l'intelligence et de fournir à l'imagination des sujets grandioses. Mais il est très rare que l'ontologie se livre impunément à ses tentatives présomptueuses , et qu'après avoir mis au jour ses êtres transcendentaux y elle ne prétende pas les faire intervenir abusivement dans l'interprétation de la nature.

Il est difficile de se représenter ces êtres transcendentaux dans leur état abstrait ; aussi l'esprit qui les a adoptés tend-il à les revêtir d'une forme plus saisissable , et à les doter d'attributs empruntés aux êtres réels. Il leur prête une ame , une volonté , des passions et même une figure corporelle. Il imagine des histoires où il leur fait jouer des rôles qui sont à la fois surnaturels et analogues à ce qui se passe parmi les hommes. L'ontologie, en abou-

tissant ainsi au mysticisme et à la magie , rétrograde jusqu'aux âges de barbarie primitive , au temps où l'homme, frappé de l'action qu'exercent sur lui les objets extérieurs, et n'en sachant encore discerner la nature et les lois , leur attribue des sentiments , des intentions et une véritable personnalité. C'est précisément le mouvement intellectuel que l'on vit se produire à Alexandrie , lorsque l'idéalisme platonicien ayant servi de thème à toute sorte de rêveries ontologiques , on vit s'opérer une résurrection du polythéisme , tous les vieux cultes de l'Asie se marier à la philosophie grecque , et les arts de la magie être cultivés avec ferveur. Plus tard , au moyen-âge , les croyances superstitieuses tinrent fidèlement compagnie aux entités scholastiques , et les unes et les autres ne se dissipèrent qu'en même temps , au commencement du 17' siècle.

Il est à remarquer que l'ontologie s'allie naturellement à l'empirisme. Négligeant d'étudier les faits, rebutant toutes ces investigations , ces discussions et ces coordinations à travers lesquelles l'expérience rationnelle marche vers la vérité, l'ontologie se trouve réduite à recueillir des notions de premier jet, vulgaires , brutes et empiriques, qu'elle se réserve ensuite de façonner et de contourner, pour les faire entrer de force dans les cadres de ses conceptions à priori. Aussi est-elle impropre à avancer la science, témoin le moyen-âge dont la stérilité ne peut être comparée qu'à la dépense énorme qu'il fit d'argumentation dialectique. Le peu de découvertes que l'on doit à cette époque se sont faites hors des écoles et des errements des doctrines officielles.

Les vues grossières de l'empirisme , les spéculations

mystiques de Tontologie et les fictions abusives de la dialectique qui ont arrêté ou gêné, pendant une longue suite de siècles, la marche de la science, sont, ainsi que nous Tavons vu , des fruits impurs mais spontanés de Tintelligence humaine , et Ton doit s'attendre , même dans les temps éclairés , à ce que les mêmes vices se renouvellent. Les vices résultant de notre constitution intellectuelle ont dû affecter et ont affecté en effet tous les genres de science. La physique et la physiologie n'ont pas été plus épargnées que la psychologie. Sans remonter jusqu'à l'antiquité qui justifierait cette assertion par tant d'exemples, ne voyons-nous pas au moyen-âge la chimie travestie en alchimie se consumer à la poursuite de la pierre philosophale et de transmutations chimériques , l'astronomie réduite à une topographie du ciel ou perdue dans les rêveries astrologiques, la physique et la physiologie méconnues ou emprisonnées dans des formules purement verbales. Et même , au l& siècle , les astres n'étaient-ils pas considérés comme des êtres animés qui régissaient les destinées humaines ; les arts magiques n'étaient-ils pas cultivés par de nombreux adeptes , et les savants ne demandaient-ils pas les secrets de la nature à des puissances occultes et à des principes transcendentaux? En vain les nominaUstes avaient fait entendre leurs sages conseils ^ une recrudescence du néo-platonicisme avait accompagné la renaissance des lettres , et ce ne fut qu'au 17* siècle que les sciences physiques , secouant le joug d'un dogmatisme stérile, entreprirent des travaux solides et fructueux.

Cette réforme s'accomplit , grâce à l'adoption d'une méthode aussi nouvelle que simple , et qui s'attachant immé-

diatement aux faits , les observe , les compare , les coordonne et en induit des principes qui correspondent exactement à la réalité. Aujourd'hui la méthode expérimentale a démontré sa véracité^ et son efficacité dans le domaine de la philosophie naturelle , par des succès si nombreux et si éclatants que toute autre démonstration devient superflue. Or, les sciences morales ayant autrefois erré par les mêmes causes que les sciences physiques , n'y a-t-il pas lieu de croire que le même remède dût être appUcable aux premières comme aux- secondes » et que la méthode expérimentale dût ramener les unes et les autres dans le chemin de la vérité. C'est en effet cette méthode qui , depuis deux siècles et demi , a suggéré à la philosophie morale toutes les notions sérieuses et solides qu'elle a acquises, et dont nous sommes aujourd'hui en possession. Sans doute, toutes les conceptions qui se sont produites durant ce laps de temps sont loin d'être exactes ; les anciennes habitudes n'étaient pas entièrement extirpées ; et les vieilles erreurs ont dû souvent se glisser au sein des idées nouvelles , et en altérer la pureté. Le dogmatisme altier , la dialectique présomptueuse et le nonchalant empirisme ont trop de racines dans l'esprit humain , pour qu'on puisse jamais les anéantir, et qu'on n'ait pas sans cesse à craindre qu'ils ne viennent troubler et vicier les travaux scientifiques. Ne soyons donc pas surpris que lors même que la réforme philosophique eut été inaugurée , les esprits les plus distingués aient failli sur quelques points , et aient payé leur tribut aux anciennes erreurs. La plupart des systèmes modernes pèchent par quelque endroit , parce que leurs auteurs au lieu de s'en tenir à un certain nombre de notions certaines qu'ils avaient

acquises, prétendirent faire rentrer dans leurs conceptions trop étroites des matières qu'ils ne s'étaient pas appropriées , ou à atteindre des objets placés hors des bornes de l'intelligence humaine. Toutefois si l'on retranche de ces systèmes les excroissances par lesquelles ils se sont corrompus , si on les réduit aux notions qui en sont la partie saine et vitale , si on les rapproche et si on les ajuste avec impartialité, par un éclectisme large et bien dirigé, sans doute on n'aura pas encore réuni tous les éléments de la science , mais du moins on aura recueiUi un faisceau de connaissances qui tout incomplet et imparfait qu'il soit, montrera que la réforme du 17' siècle a été salutaire à la philosophie morale, comme à la philosophie naturelle, et que la méthode expérimentale inaugurée après tant de siècles d'incertitude a fourni à la psychologie de solides fondements.

Il importe de bien comprendre les conditions , la portée et les limites de la méthode expérimentale appliquée aux choses morales. Elle est inductive , psychologique , subjective , spiritualiste et pratique ; elle réunit ainsi cinq caractères qui demandent à être définis avec clarté et précision. Toutes les choses de ce monde que nous pouvons saisir par une appréhension certaine, ne nous apparaissant qu'à l'état de faits , nous ne saurions concevoir une existence quelle qu'elle soit, si elle ne nous est représentée par des faits , par des caractères phénoménaux. Les substances spirituelles ne sont elles-mêmes saisissables qu'en se traduisant en faits, en actes de pensiée et de volonté. Or les faits extérieurs , quelle que soit leur nature, s« révèlent d'abord à nous par des formes sensibles. Les êtres les plus élevés , les hommes, ne nous sont connus que

lorsque nous les a?ons vus d'abord sous leurs traits matériels, et que notre oreille a perçu leur parole ; Dieu luimême n'est pour nous un être agissant et réel , que lorsqu'il a manifesté sa puissance dans les œuvres de la création. Mais nous n'avons pas plus tôt perçu les faits sensibles, que nos facultés rationnelles entrent en jeu, et appliquent à nos perceptions de nouvelles formes qui sont les rapports de connexité et de causalité. Bientôt nous remarquons que certains caractères physiques se trouvent constamment unis dans certains corps d'une configuration déterminée , et par là nous acquérons les idées d'individualité , d'identité et de substantialité. Puis nous observons que des faits semblables se manifestent chez divers êtres individuels , et que ces faits qui diffèrent entre eux dans les mêmes individus , coïncident ou s'enchaînent invariablement ; et nous sommes ainsi amenés à concevoir l'existence de principes élémentaires dont l'assemblage diversifié produit les diverses espèces d'êtres qui peuplent la nature. Enfin les divers principes d'un même être, et les divers êtres individuels ont entre eux des rapports plus ou moins étendus , que notre raison détermine , et que nous érigeons en lois générales.

L'expérience suppose donc à son début la perception sensible, mais elle implique également et presque aussitôt l'usage de la réflexion qui imprime aux sensations des formes rationnelles , les unit , les sépare , les combine et les transforme suivant les propres conditions de notre intelligence. Avons-nous besoin de marquer ici avec insis-^ tance le rôle nécessaire et supérieur que joue la raison dans les œuvres de l'expérience ? Nul n'a pu prétendre sérieusement et absolument que l'expérience pût se ré-

duire aux perceptions sensibles. Ceux même qu^on a appelés sensualistes ne nièrent pas , mais expliquèrent mal le concours de la réflexion. Quant aux empiristes ^ attachés à des apparences confuses » et s'arrêtant aux données premières d'une expérience inculte et puérile, ou bien asservis à des traditions obscures et despotiques , ils ne parviennent à pénétrer ni les vrais principes ni les lois essentielles des êtres ; et cependant quelque grossières, fortuites et mal combinées que soient leurs notions , ils ne sauraient y méconnaître la présence de certains rapports et par conséquent l'intervention de la raison.

Il n'y a pas d'expérience sans )e concours de la raison; nul doute ne saurait s'élever sur ce point. La ilifficulté git dans l'usage de la raison. Nous avons vu que nos Ah cultes rationnelles livrées à elles-mêmes et déployant leur essor sans s'appuyer sur l'observation des faits, n'aboutissent qu'à de vaines spéculations scolastiques ou mysti* ques, et que si nous devons viser a d'autres résultats qu'à de pures fictions intellectuelles , il est nécessaire que nous allions chercher la vérité où elle est , c'est-^à-dire dans les faits par lesquels se manifeste l'existence des êtres physique;^ > organiques et moraux. Tous tes faits nous apparaissent d'abord sous des traits physiques , et provoquent en nous des perceptions sensibles. Mais en examinant ces faits à travers nos perceptions , nous apercevcms bientôt entre eux des différences si nettes et si tranchées , que nous sommes amenés et obligés à les rattacher à des principes d'ordres différons. Le physicien voit des corpuscules se mouvoir diversement , il observe d'abord un mouvement de simple impulsion , puis il reconnaît un mouvement de cohésion , puis il discerne un mouvement

d'aiBinité , enfin il constate une application de la loi d'attraction universelle. Le physiologiste n'a d'abord sous les yeux que des formes , des mouvements , des sons , des couleurs ; de ces données il induit les qualités physiques des corps. Mais ces qualités sont singulièrement diversifiées dans les corps qu'il envisage. Quelques-uns sont immobiles et permanens dans leur structure et leur aspect; d'autres se métamorphosent sans cesse , croissent et décroissent , s'assimilent des molécules ambiantes, ou expulsent de leurs tissus des atomes qui en étaient partie intégrante. Voilà des faits qui difïereût essentiellement des faits purement physiques que nous observons dans les minéraux, les fluides et les corps sidéraux. Us révèlent aux yeux de rexpérience de nouveaux principes qui doivent être considérés comme ayant une existence distincte , et être rattachés à un ordre spécial de substances que l'on a appelées oi^aniques.

Il est des corps organiques qui se meuvent d'eux-mêmes pour élire et s'approprier leur nourriture , ne se bornent pas à jeter leur semence au vent , mais la confient à un autre être de leur espèce, objet d'un étroit et vif attachement , recueillent le fruit de leur union et l'entourent de soins jusqu'à son âge adulte, font des pro vivons d'alimens , se combattent , s'esquivent , cherchent à se dominer , se construisent des habitations , se lient entre eux dans un but d'attaque , de défense ou déplaisir, et paraissent pourvus de moyens propres à leur faire percevoir les qualités des objets éloignés. Ce sont là encore des faits d'une nature entièrement distincte, qui supposent des êtres et des principes d'un ordre spécial, et qui ont dû former le domaine d'une science particuUère qui est h

psychologie animale , laquelle se rattache à Torganologie^ par une brandie de cette dernière science qui est la physiologie animale.

Enfin il est certains corps organiques et animés , dont les actes extérieurs au lieu de se résoudre comme chez les 'simples animaux en des faits locaux et contingens, s'accordent , s'enchaînent et se déduisent les uns des autres à travers une longue suite de temps et des distances indéfinies. Ces animaux d'un genre spécial , tout en ayant comme les autres animaux , des oi^anes y des appétits , des perceptions , des désirs qui s'exercent par accès momentanés et sur des objets isolés, dénotent en outre des pensées , des volontés et des affections , qui embrassant un horizon illimité , se subordonnent les vues et les inclinations particulières , les développent , les règlent , les modèrent et les assortissent à des plans prédéterminés. Sous leurs traits matériels, ces faits ont un sens et une portée qui leur sont propres, et qui les différencient profondément des faits de l'organisme et de l'animalité. Aussi convient-il de les ranger dans un ordre distinct , et de les rapporter à des principes spéciaux que nous appellerons façultés'48pirUuelleSy et qui réunis aux facultés instinctives et pef*ceptivesdes animaux , forment la matière de la psychologie.

On voit comment les principes physiques , organiques et psychol(^iques s'extraient des faits matériels , et comment cette induction s'effectue par l'action de nos facultés perceptives et rationnelles. Mais ces facultés ne sont pas les seules qui concourent à former nos connaissances relatives à l'homme et aux animaux. S'il ne nous est donné que de percevoir par l'entremise de nos sens , et de sou-

mettre aux lois de notre raison les phénomènes de l'ordre physique , et si nous ne pouvons saisir que de cette manière extérieure les faits organiques qui s'accomplissent ordinairement à Tinsçu de leur propre sujet, nous sommes munis , pour apprécier les faits psychologiques , de plus amples moyens d'information. Nous ne nous bornons pas à saisir ces derniers faits par nos facultés perceptives et rationnelles , nous en avons aussi conscience , et lorsque nous les voyons se produire en face de nous , nous sentons en nous quelque chose qui s'anime ; nous reconnsdssons en nous des sentiments et des énergies , qui tendent à se manifester de la même manière que les faits dont nous sommes témoins. L'expérience appliquée aux faits psychologiques comporte donc , outre l'action des facultés intellectuelles , les révélations de la conscience , c'estànlire des instincts , des sentiments et des volontés qui résident en nous y et qui constituent la substance de notre ame. Si nous n'étions doués que d'intelligence , nous pourrions encore apercevoir les actes extérieurs des êtres moraux , et en déterminer les principes constitutifs , mais nous ne les connaîtrions que de la manière que nous connaissons les minéraux 9 les plantes et les astres, par de simples vues perceptives et rationnelles ; tandis que, grâce aux facultés sensibles et actives dont nous sommes dotés , les faits psychologiques qui s'offreûi à nous retentissent dans notre conscience, y causent des impressions, des émotions et des désirs qui sont autant de lumières projetées sur la nature des êtres semblables à nous, et que nous transportons piar la pensée, de notre propre organisation dans celle des animaux et des autres hommes. Ainsi l'expérience emploie dans ses recherches trois

sortes d'instruments , la perception , la réflexion et la conscience, qui résument en trois catégories les diverses facultés de notre ame. Elle a pour point de départ les faits matériels , et pour but la détermination des principes constitutifs des toes. Elle ne s'arrête pas aux rap* ports simplement historiques et descriptifs ; elle ne serait alors qu'un empirisme sans certitude ni portée. Elle doit aller au-delà , percer l'enveloppe des choses , et discerner à travers la variabilité et l'infinie multiplicité des choses, les éléments simples, constans, identiques, dont les combinaisons diverses et indéfiniment répétées composent l'existence des êtres particuliers et contingens qui peuplent l'univers. Il n'y a de vrai savoir , il n'y a de science qu'à ce prix. En vain accumulera-t-on empiriquement des myriades de faits dans la mémoire : si on ne les y distribue avec ordre , si on ne les groupe autour de principes communs , et si on ne les soumet à des lois générales , loin d'enrichir l'esprit , on n'aura fait que l'encombrer. Pliant sous le fardeau , il perdra son ressort et sa vigueur ; et, quelle que soit la charge q^Qn tlii aura imposée, il y aura une multitude immense de choses qui lui seront restées étrangères. L'expérience n'a donc accompU son œuvre, que lorsqu'elle a réduit l'infinie variété des faits, à un certain nombre d'éléments générateurs. Mais quels sont ces principes élémentaires ? Gomment peut-on les déterminer? A quels signes peut-on les reconnaître? Et quel critérium leur est applicable ?

Toute connaissance se tire des faits , et ce n'est que p&r les faits que les existences se révèlent à nous. La méthode expérimentale ne s'élève aux conceptions générales les plus hautes, qu'en observant les faits et en saisissant

àsûos leui^ manifestations les rapports qui les unissent. Il est vrai qu'elle opère ultérieurement sur des rapports , surdes faits généraux , pour pouvoir déterminer les principes élémentaires ; mais arrivée là comment vérifiera-telle son travail autrement qu'en s'appliquant à reconnaître si les principes qu'elle a établis , étant combinés et mis en action , sont susceptibles de reproduire les faits observables 9 et correspondent exactement à la réalité? Lesfaits qui sont le point de départ et la matière première de la science» en sont également le point final et la pierre ^ de toucbe.

Remarquons ici la nature essentielle des principes élémentaires. On appelle communément principes les idées générales qui embrassent et coordonnent d'autres idées moins étendues , qui par leur grand nombre et leur manque de liaison jetteraient de la confusion dans l'esprk. Ces idées générales peuvent être considérées sous deux points de vues différents » suivant qu'on les considère par rapport à l'esprit qui les conçoit, ou aux objets dont elles représentent tant la nature constitutive que les relations externes. Lorsque » par exemple » notre pensée se propose pour objet une réunion d'hommes, il n'y a d'êtres réels que les hommes individuels; mais dans les faits qui caractérisent l'existence de ces êtres» nous observons des rapports qui sont intimement et nécessairement unis à ces faits et partagent en conséquence leur nature réelle. Ces rapports sont les principes élémentaires ou substantiels des êtres humains; ce sont les organes , les sens , les facultés intellectuelles et actives , principes qui représentent les faits primitifs et nécessaires de notre existence. Puis dans cette

réunion d'hommes que nous avons envisagé^ , nous observons certains rapports qui ne sont pas inhérens à la constitution de leur être » qui sont accidentels » et tiennent à certaines circonstances locales et fortuites. Tels sont les rapports qui résultent du voisinage, de la profession, de la participation aux mêmes droits et aux mêmes charges. On peut dire qu'il existe des principes qui président aux relations de voisins, de confrères, de concitoyens ; mais c'est improprement qu'on emploie ici le mot de principe , et ce n'est que par voie d'analogie qu'on étend aux relations externes et contingentes , aux relations modales des êtres ,une expression qui s'applique proprement à leurs éléments essentiels, constitutifs et permanens. Enfin lorsque nous réfléchissons sur la réunion d'hommes dont il s'agit, nous pouvons la considérer dalbs son unité et ses divisions , dans les causes qui agissent sur elle , dans les effets qui résultent de son action collective. Nous pouvons encore donner le nom d^ principes aces généralités, mais ces principes n'auront d'existence que dans la pensée qui les crée et en use simplement pour coordonner ses conceptions particulières. Ce ne sont nullement des principes essentiels , d'où découlent immédiatement les faits réels ; ce sont des abstractions purement logiques , enfantées par l'esprit et accommodées à ses besoins.

Nous nous sommes efforcé , dans les lignes qui précèdent, de donner une définition exacte des principes essentiels des êtres, en les distinguant nettement des simples modes et des abstractions purement logiques. Ils doivent être tels que par leurs évolutions et leurs combinaisons mutuelles, ils reproduisent tous les faits

qui composent l'existence des êtres. En outre ils doivent être primitifs ou irréductibles» c'est-à-dire tels que les faits auxquels ils se rapportent ne puissent être déduits d'autres faits élémentaires y ou en d'autres termes , que leur notion ne puisse être ramenée à des termes plus simples » sans perdre quelque chose de sa réalité. La détermination de ces principes est le but principal de la science » car leur connaissance complète doit contenir en résumé et expliquer tous les faits. Les conditions qu'ils doivent remplir étant telles » on comprend combien il est difficile de les déterminer avec exactitude » à combien de méprises une pareille recherche est exposée , et combien de conceptions provisoires doivent précéder la vraie connaissance. Tantôt on prend pour un principe élémentaire ce qui est un produit composé » tantôt on regarde comme un principe réel ce qui n'est qu'une généralité logique. L'empirisme et l'ontologie côtoient le chemin étroit de la vérité y et il est presque impossible qu'on ne glisse pas quelquefois sur l'un ou l'autre bord. Les physiciens et les physiologistes se persuadent que grâce à un heureux emploi de la méthode expérimentale » ils ont enfin atteint les principes élémentaires des corps bruts et des êtres organiques. Les physiciens comptent un certain nombre de corps simples ou éléments chimiques, qui paraissent effectivement satisfaire aux conditions du problême; et les physiologistes reconnaissent dans les plantes et dans les animaux un certain nombre d'orgianes dont le concours r^lé tant par les lois de l'organisation individuelle que par les relations des individus entre eux , explique assez bien et dans une certaine mesure, les phénomènes vitaux. La psychologie laisse sans doute beaucoup à désirer;;

if^

cependant nous essaierons de mettre en lumière dans Tanalyse attentive que nous ferons des facultés de l'ame » les principes de tous les faits de l'activité humaine qui excèdent la portée de la physique et de la physiologie. La méthode expérimentale appliquée aux choses morales y ne peut en chercher les principes que dans les êtres qui manifestent par des faits leur existence. Elle est donc circonscrite dans la psychologie qui est la science de Tame tant animale qu'humaine. La psychologie s'appuie sur les faits , et ne saurait , à moins de s'égarer » abandonner cette base ; mais bien que ces faits se traduisent en signes matériels , il est clair qu'ils ont leur sens propre et qu'on ne saurait 9 sans pécher grossièrement contre les premières règles de l'analyse , les confondre avec les faits purement phyjsiques et les faits organiques. Il est non moins certain que parmi les faits psychologiques > il y a une distinction essentielle à faire entre ceux qui sont communs à l'animal et à l'homme» et qui constituent la psychologie animale , et ceux qui appartenant exclusivement à l'ame humaine » doivent être rapportés à des principes spéciaux qui sont les facultés spirituelles. La psychologie a pour couronnement nécessaire le spiritualisme y et l'on ne saurait nier l'élément spirituel de notre nature» sous prétexte qu'il n'est pas immédiatement observable, qu'il n'est pas directement perçu par nos sens » sans nier en même temps les éléments chimiques des corps bruts et les organes des corps vivants. Nos sensations ne nous montrent que des couleurs , des formes , des mouvements et certaines autres quaUtés sensibles ; elles ne nous apprennent rien des éléments chimiques et des organes , et en général des principes qui demandent à être inter-

prêtés par la raison. Ainsi les physiciens et les physiologistes, dont Toutrecuidance ne permet pas qu'il y ait rien de Trai ni de réel hors de leur propre domaine » mentent à la méthode expérimentale , et font preuve d'ignorance ou de mauvaise foi.

Les objets extérieurs ne se manifestant à nous que par des faits qui nous sont représentés par nos perceptions , que notre raison interprète et dont elle induit des substances, des principes et des lois générales, il s'en suit que nous ne connaissons les choses extérieures , la réalité objective, que dans la mesure et suivant les conditions de nos facultés internes et subjectives. A proprement parler , nous ne connaissons que nous-mêmes, nous ne percevons que nos propres perceptions, nous ne concevons des causes , des principes et des relations , qu'autant que ces idées sont produites en nous parles facultés qui constituent notre raison , et nous ne sommes initiés au mécanisme et à la moralité de la vie pratique que par les révélations de notre propre conscience. Cette assertion qui peut sembler bizarre au premier abord , se trouvera pleinement justifiée par l'étude que nous ferons de la formation de nos connaissances. Pour peu qu'on y réfléchisse, on se convainc bientôt que nous n'apercevons et ne pouvons apercevoir que nos propres idées. Chacun voit les choses extérieures autrement que son voisin, parce que , nonobstant la conformité d'organisation de notre espèce , chacun de nous a une complexion et une manière d'être individuelle qui déterminent ses propres intuitions. Mais hâtons-nous de dire , pour ne pas tomber dans le paradoxe , que nos perceptions , nos conceptions et nos sentiments , tout en étant le produit de nos pro-

près £icultés » sont en même temps suscitées par Taction des objets extérieurs. On ne saurait imaginer ce que deviendrait notre moi entièrement isolé et réduit à son individualité , mais il parait certain qu'il ne pourrait pas se donner à lui-même le spectacle du monde extérieur. n est même très probable qu'il demeurerait inerte et dans un état purement virtuel. Pour que notre intelligence soit amenée à produire des idées et notre volonté des actes , il faut qu'elles y soient provoquées par les objets extérieurs agissant non d'une manière vague et indéterminée ^ mais opérant soit immédiatement dans nos sens, soit médiatement dans nos facultés internes , des modifications infiniment variées. Ces modifications sont telles qu'elles disposent notre esprit à se représenter toutes les choses extérieures qui s'offirent à nous, et à éprouver les sentiments que ces choses doivent faire naître en nous. Toutefois l'action objective ne va pas au-delà d'une simple excitation » d'une sorte d'invitation à sentir y à percevoir , à penser , à vouloir d'une manière positive et déterminée. Une fois mis en branle par les choses du dehors» nous pouvons ultérieurement produire en nous des perceptions , des pensées et sentiments » par notre seule spontanéité j et sans qu'aucun objet ne nous y provoque. Gela est manifeste dans la méditation et dans les rêves. IL arrive même quelquefois que sous le coup d'une forte surexcitation interne , nos intuitions purement subjective» deviennent aussi vives et aussi lucides que nos sensations externes.

Il importe de bien nous pénétrer du caractère subjectif de nos sentiments et de nos connaissances y afin de pouvoir diriger notre pensée et notre volonté avec certi-r

tude, suivant les conditions de leur nature et la mesure de leur capacité. Il faut que nous sachions que chacun de nous est né avec une organisation qui lui est propre et des facultés prédéterminées qui contiennent en germe une série d'idées et d'actes, dont les circonstances extérieures provoquent accidentellement la formation interne. Notre ame n'est nullement une table rase , ni un magasin d'idées innées. Dans la première hypothèse où l'on regarde l'ame comme entièrement vide et improductive , on doit admettre que dans cet état purement passif, elle est susceptible de recevoir toutes les impressions , toutes les formes, tous les mouvements qu'il plaira aux agens extérieurs de lui communiquer. Considérée comme réceptacle d'idées toutes faites, elle n'est pas moins passive , et elle est également disposée à recevoir toutes les idées et les impulsions que le dogmatisme et l'empirisme voudront lui prêter. Ainsi ces hypothèses qui nient la productivité de l'ame et la nature subjective de ses actes , sont aussi contraires à la morale qu'à la saine logique.

La théorie subjective de la connaissance et de la volonté est le produit de la méthode expérimentale appliquée à sonder l'origine et la nature de nos actes et de nos pensées. C'est une des conquêtes les plus précieuses delà philosophie moderne. Cette théorie fut, il est vrai, aperçue par les anciens , mais elle fut' presque en même temps dénaturée et pervertie par le scepticisme. Elle fut renouvelée au moyen-âge par les nominalistes ; mais manquant alors de son point d'appui , l'expérience , elle demeura infructueuse. Les philosophes du 16' siècle égarés à la poursuite de leurs utopies néoplatoniciennes , ne pouvaient se Tapproprier. La méthode expérimentale pro-

mulguée par Bacon devait y conduire, et bientôt Descartes par son fameux adage je pensCy donc je suis , posa la première pierre de Tédifice. Mais comme s'il eut été effrayé de la portée de ce principe, il recula devant les conséquenceSy et laissa son œuvre fort incomplète. Locke la reprit » ne craignant pas d'analyser toutes nos idées aa point de vue de leur formation dans notre esprit. C'est ainsi qu'il les réduisit à quelques idées élémentaires qui naissent spontanément en nous. Mais cette analyse est imparfaite 9 elle ne pénètre pas jusqu'aux principes subjectifs de nos idées , néglige la partie active de notre être, et laisse subw^ister des traces d'ontologie. Leibnitz reconnut la productivité intellectuelle et morale de l'ame , mais obsédé de visions métaphysiques , il ne sut pas tirer du champ fécond de la psychologie les fruits que son brillant génie eut pu en obtenir. Nous n'avons pas à parler de Spinosa et de Malebranche dont les systèmes sont purement ontologiques. Après Locke ce fut Hutcheson qui continua l'œuvre du progrès , en attribuant nos sentiments esthétiques et moraux à des sens , ou pour mieux dire à des facultés spéciales et subjectives , qui sont des parties constitutives de notre ame. Adam Smith , le créateur de la science économique , reconnut en nous le principe de la bienveillance. Hume reprenant la théorie de Hutcheson et l'étendant aux idées rationnelles» dénonça résolument le caractère subjectif des intuitions de l'esprit et des mouvements de la volonté ; mais il ne définit pas suffisamment les principes constitutifs de notre ame , et il laissa planer trop de doutes sur l'essence de nos facultés spirituelles. Reid qui vint ensuite , résuma et poursuivit les travaux de ses prédécesseurs ; il plaça et

développa la philosophie dans son vrai domaine y sur le terrain de la psychologie » il étudia les faits moraux dans les facultés de l'esprit , et donna de celles-ci une énumération qui semble approcher de la vérité ; mais effarouché des doutes et des vides qu'une extrême réserve avait laissé subsister avant lui, il précipitasses affirmations, les multiplia à l'excès , et enfreignit sur certains points les conditions d'une analyse rigoureuse.

Tandis que ces progrès s'accomplissaient en Angleterre, les philosophes français s'inspiraient du même esprit dans leurs enseignements pratiques qui se propageaient dans le monde civilisé avec le plus grand éclat. Quant à nos psychologistes proprement dits, au lieu de développer la doctrine de Locke dont ils s'intitulaient les héritiers , ils la rétrécirent et la mutilèrent , et l'école qui dérive de Gondillac ne marque guères qu'une déviation delà science. Durant la même période, l'Allemagne se trainait dans l'ornière tracée par le pesant dogmatisme de Wolf , jusqu'au moment ou Rant frappé des arguments de Hume , se constitua l'orçane de la théorie subjective , dont il démontra la vérité avec une rare puissance , et à laquelle il donna pour fondements des lois inhérentes à l'esprit humain. La sévérité de sa critique, l'énergie avec laquelle il combattit l'ontologie dans ses positions réputées les plus fortes , et la vigueur avec laquelle il posa au sein de l'ame , les principes généraux de l'intelligence et de la volonté , lui assurent une place éminente parmi les philosophes , et un ascendant aussi durable que légitime. Toutefois la doctrine de Kant n'est pas irréprochable; elle contient des généralités complexes qui demandent à être réduites par l'expérience à leurs éléments simples

et irréductibles» et elle contient encore dans ses principes subjectifs des restes d'ontologie qu'une analyse plus pressante doit faire disparaître. Nous n'avons pas besoin d'ajouter que les successeurs de Kant s'abusèrent étrangement , lorsqu'ils prétendirent corriger et compléter la doctrine du maître. Ils ne firent que la gâter en Tassociant 9 par un mélange adultère , à des rêveries ontologi* ques renouvelées du néoplatonisme.

Raconter la formation de la théorie subjective , c'est faire l'histoire de la philosophie moderne. Tous les travaux qui relèvent de cette théorie ont enrichi la science; tous ceux qui l'ont reniée, sont demeurés à peu près stériles , et nous sommes convaincu que d'elle dépend l'avenir de la philosophie. Cependant elle est en butte à certaines attaques. On lui reproche d'être trop étroite , de nous emprisonner dans la sphère de notre personnaUté > et d'ébranler les bases de la certitude et de la moralité. Elle est trop étroite pour l'orgueilleux et l'illuminé qui prétendent se soustraire aux conditions de leur nature, dépasser la portée de leurs facultés, et se donner l'intuition de principes surnaturels et d'un monde imaginaire , qui ne sont en réalité que des combinaisons déréglées d'idées issues de notre propre pensée. Sans doute il serait désirable de connaître les choses extérieures autrement que par l'entremise et la productivité interne de nos facultés , et de pouvoir les saisir immédiatement , dans leur essence intime et dans Tordre absolu de leur connexité et de leur causalité. Mais il faudrait pour cela que nous fussions organisés autrement que nous ne le sommes , que nous fussions des êtres différents. La foi peut se représenter de

tels êtres » la science ne le peut pas , et si elle le tente , elle déraisonne.

Quoique nous soyons réduits à ne connaître que les idées , et à n'éprouver que les sentiments qui sont produits en nous par notre énergie native , nous ne sommes pas étrangers au monde objectif , ni destitués de règles de pensée et de conduite. Les modifications qui surviennent en nous au contact des objets extérieurs, aboutissent par le jeu spontané de notre esprit à des conceptions de substances et de principes, parmi lesquelles nous distinguons facilement ce qui appartient au moi et au non moi. Sachant distinguer par la perception et la réflexion les individualités les unes des autres, nous devons reconnaître facilement ce qui est nous et ce qui n'est pas nous. En outre , il y a dans tout fait qui est de nous , un sentiment stii generis , sur lequel nous ne pouvons pas nous méprendre , et qu'il nous est impossible de confondre avec des impressions analogues qui dérivent de la sympathie. Il n'y a pas de difficulté sérieuse sur ce point, et il suffit d'analyser nettement les faits pour comprendre comment, sans sortir , à proprement parler, de nous-mêmes, nous pouvons connaître et fréquenter le monde extérieur.

Une objection qui peut sembler plus grave , est celle qu'on élève contre le caractère de véracité et de moralité des produits subjectifs de notre ame. Si chacun pense , sent et veut comme le comporte son organisation individuelle , tout est arbitraire , tout est vrai ou faux , bon ou mauvais , juste ou injuste suivant le caprice des individus. Il faut d'abord convenir qu'il existe parmi les hommes une extrême diversité d'opinions , de sentiments et de principes , qui fournira dans tous les temps au scepticisme

— saune dmple provision d'argumens. De cette diversité dans les manifestations extérieures , on a induit avec raison , qu'une diversité analogue existe dans les organisations individuelles. Mais à côté de cette diversité on ne saurait aussi ne pas reconnaître une certaine conformité qui permet aux hommes de se comprendre et de commercer entre eux. Ils s'entendent, et se communiquent leurs idées et leurs intentions au moyen de signes verbaux et figurés qui correspondent à leurs pensées. A la faveur de ces signes dont ils apprécient en eux-mêmes la fidélité , ils reconnaissœt en eux tous une certaine identité de nature , qui leur permet hon-seulement d'entretenir des relations , mais aussi de s'accorder jusqu'à un certain point dans leurs pensées et dans leurs actions ; et comme ils ont sans cesse besoin les uns des autres , ils doivent chercher et adopter des règles communes qui assimilent et mettent en haf* monie les intelligences et les volontés. Yoilà comment se forment les règles qu'on peut appeler sociales , et qui contiennent, aux yeux du grand nombre, toute la vérité et toute la moralité qui nous sont nécessaires.

Nous avouerons très volontiers que les règles sociales loin d'être parfaites, ont toujours quelque chose de défectueux , et qu'il doit exister un critérium supérieur au sens commun. Ce critérium existe dans la raison individuelle , il est vrai , mais perfectionnée par une savante méthode. Lorsqu'à l'aide et de nos propres observations et de la science traditionnelle , nous nous sommes formiés des idées sur les divers objets qui se présentent à nous^ notre devoir est ensuite de les vérifier. Nous avons d'abord à reconnaître si elles s'accordent entre elles conformément aux lois de connexité et de causalité ; mais ce

n'est pas tout : cet accord pourrait exister et être constaté par le raisonnement dialectique » sans cependant que nos idées fussent adéquates à la réalité. Nous aurions pu admettre à priori des principes arbitraires et erronés , et néanmoins il serait possible que ces principes se convinssent , et que les conséquences que nous en déduirions , fussent relativement exactes. La dialectique est donc insuffisante pour établir fermement la vérité , et il est nécessaire que nous soumettions nos connaissances à une épreuve plus certaine. Or ce critérium n'est autre que l'expérience. Après avoir induit nos idées de la réalité , il faut voir si la réalité peut s'en déduire. C'est dans cette sorte de ntiouvement d'aller et venir que consiste la vraie critique. Elle semble vulgaire au premier abord , et cependant les soins et l'art qu'elle exige en éloignent non seulement la multitude, mais beaucoup de prétendus savants. La critique morale est analogue. Nous contenons en nous des principes moraux commodes principes logiques, et lorsque nous avons soumis certains actes à leur contrôle , nous portons des jugements , nous prenons des résolutions qui tout en s'accordant avec certaines règles que nous nous sommes posées , peuVent néanmoins manquer de justesse et enfreindre la véritable moralité. Dans cette situation , nous ne devons pas nous borner à nous consulter nous-mêmes ; nous devons recourir à une vérification objective et expérimentale de nos jugements et de nos r^les. Or pour que ces décisions soient valables, il est clair qu'elles doivent être telles qu'elles puissent , comme le veut Kant , être érigées en lois générales , ou en d'autres termes , qu'elles soient susceptibles de produire au sein de l'humanité le meilleur ordre possible.

La théorie subjective définit la nature de nos pensées et de nos volitions » et les montre sortant de notre ame comme la fleur et le fruit de la plante qui les produit- Mais en même temps elle nous met en garde contre les créations arbitraires de notre raison. Ayant la faculté de former spontanément en nous des idées , nous sommes sans cesse tentés de nous créer des intuitions concernant les objets extérieurs, sans prendre la peine de nous mettre en rapport avec ces objets, d'en recevoir des modifications propres à nous les représenter , et de soumettre ensuite nos conceptions à un contrôle efficace. C'est ainsi que procèdent les peuplades et les philosophies primitives» par un mouvement d'esprit naturel et presque irrésistible. C'est ainsi que les hommes réalisent ou objectivent témérairement des conceptions exclusivement subjectives qui n'ont d'existence que dans l'exercice interne de leur esprit. C'est ainsi que se forment les doctrines mystiques et ontologiques qui déguisent l'ignorance, flattent l'ambition intellectuelle, et caressent ces désirs qu'un grand nombre éprouve de se soustraire aux entraves de la condition humaine , et d'entrer en communication avec des puissances surnaturelles. La théorie subjective (Hssipe ces rêveries , et combat cette outrecuidance. Elle nous démontre que nous sommes des êtres essentiellement bornés, strictement assujétis aux conditions de notre organisation individuelle , et nécessairement renfermés dans les limites de nos facultés. Elle nous enseigne que nos pensées et nos volitions étant des produits de notre ame , ne peuvent avoir une valeur objective , et s'accorder avec la réalité , qu'autant que nous les formons avec le concours de l'expérience , et que nous les soumettons à cette pierre de touche.

S'il est vrai que nous ayons à élaborer nous-mêmes nos idées et nos volitioRS » nos règles de pensée et de conduite y et que ni la science , ni la morale ne se trouvent toutes faites ni en nous ni hors de nous , il s'en suit que l'esprit humain borné et faillible comme il est , a dû passer par une longue suite de travaux , d'erreurs , de criti-< ques et de progrès avant d'arriver à concevoir avec quelque justesse la nature et les lois des diverses sortes d'êtres. L'expérience constate que telle a été sa marche. Nous savons qu'il débute inévitablement par l'empirisme et une ontologie mystique, et sans connaître bien l'énigmatique Orient, on peut néanmoins croire que ce grand et vieux amas de peuples en est resté à ce point initial. La Grèce a été la véritable mère des sciences et des arts, et de quelques défauts que soient entachées les œuvres de ses génies créateurs, il faut cependant reconnaître que nulle part n'a éclaté autant de puissance inventive , de gran- ■9 deur et d'esprit. Malheureusement les théories philosophiques qui abondèrent en Grèce et dans ses nombreuses colonies , attestent toutes la prétention d'expliquer la nature avant de l'avoir étudiée , d'en construire le système avec des principes à priori , et d'en deviner les secrets au moyen d'artifices logiques. Elles dénotent l'énergie et la fécondité de la jeunesse , mais elles en ont aussi la témérité , l'inexpérience et les illusions. Elles contiennent un mélange de pensées fortes et lumineuses et d'utopies vaines et décevantes , qui ont en partie découvert et en partie voilé la vérité aux yeux des nombreuses générations qui naquirent après le bel âge de l'antiquité, et qui dégénérées ou à demi-barbares ne purent, dans leur stérilité,

que répéter avec plus ou moins d'intelligence les leçons traditionnelles.

Les tentatives variées qui furent faites avant Socrate par les Pythagoriciens , les Ioniens et les Eléates , par Ëmpédocle , Démocrite et Ânaxagore , sont aussi remarquables par leur audace que par leur inconsistance. Leur principal mérite fut d'exciter foi^tement les esprits. Ce Ait oomme un labour qui dispose le sol à produire. Elles furent effacées par les écoles qui naquirent de l'enseignement socratique , et qui se rattachent aux grands noms de Platon^ d'Aristote, de Zenon et d'Épicure. Le platonisme et l'aristotélisme après s'être disputés les esprits pendant quatre cents ans y se partagèrent alternativement pendant quatorze siècles , le privilège de présider à la direction des intelligences. Le platonisme prédomina pendant les cinq siècles qui précédèrent et les deux qui suivirent le moyen-âge. L'aristotélisme régna dans l'intervalle, sauf les temps de ténèbres impénétrables y et se maintint dans l'enseignement pédagogique jusqu'à une époque voisine de nous. Le partage devait ainsi s'accomplir. Lorsque les institutions grecques furent tombées en décadence 9 et que les conquêtes des Romains eurent mêlé ensemble l'Europe et l'Asie , la philosophie rencontra le mysticisme oriental » et contracta avec lui une alliance qui se resserra de plus en plus. Tandis que le génie hellénique baissait , l'esprit de symbolisme prenait plus d'empire. Alors naquirent des systèmes demi -religieux et demi-philosophiques qui eurent pour si^e principal Alexandrie. La marche rationnelle et progressive des écoles socratiques se trouva ainsi arrêtée. Les philosophes alexandrins étaient très savants , mais le milieu où

ils vivaient 9 différait singulièrement des cités intelligentes qui avaient été des échos fidèles et de vifs stimulants, pour les Platon et les Âristote. Ils s'inspiraient nécessairement de l'esprit qui régnait autour d'eux, et ils devaient y conformer leurs enseignements. Au milieu de populations superstitieuses » la science dont ils étaient les héritiers, devait tourner en pure érudition, ou s'acc6mmoder aux croyances vulgaires. On était à la fois imhu des traditions orientales et avide de les régénérer à l'aide des théories savantes. Dans cette situation le système qui devait le mieux se prêter à des créations à la fois logiques et mystiques , à des conceptions raisonnées et surnaturelles , était l'idéalisme platonicien qui tout en contenant de solides éléments psychologiques , s'élevait néanmoins tantôt par la dialectique , tantôt par l'enthousiasme, dans les régions transcendentales. Il y avait dans cette doctrine une large part faite aux hypothèses ontologiques , et ce fiit ces germes de mysticisme qu'exploitèrent les Alexandrins. Ainsi se forma le néoplatonisme , qu'il faut se garder de confondre avec le platonisme pur et prûnitif. Ce nouveau système se propagea et fleurit pendant plusieurs siècles, sous des formes variées, en Egypte, dans l'Asie mineure, en Grèce et même dans l'Occident, jusqu'à ce que le christianisme triomphât définitivement au milieu des divers essais de rénovation religieuse , tandis que, par une coïncidence remarquable , les hordes barbares envahissaient le monde civilisé.

Avant que le christianisme ne se fut constitué officiellement, et n'eut f(H*mulé ses dogmes, il laissa subsister à côté de lui et même il s'appropria jusqu'à un certain point l'idéalisme platonicien ; les écrits de plusieurs pères de l'élise

en founiissent la preuve. Mais une fois maitre des esprits et armé d'un pouvoir de censure, il réprima les libres mouvements intellectuels que suscitait le néoplatonisme, et prohiba toute initiative individuelle. D'ailleurs l'invasion de la barbarie coupa cours à tout travail philosophique. Lorsqu'après cinq ou six siècles d'anarchie et d'ignorance quelque ordre eut été rétabli , et que des écoles furent rouvertes, le christianisme qui exerçait un empire absolu eut recours à la philosophie, non comme à une compagne , mais comme à une auxiliaire soumise qui se chargeât du rôle subalterne de définir , de développer et de démontrer des principes supérieurs et établis à ption. Le platonisme ne pouvait remplir cet office ; il était trop dogmatique et trop ambitieux, ilétait presque une religion. Il pouvait être un rival , il ne pouvait être un subordonné. Le péripatétisme devait mieux remplir le but proposé. Sa métaphysique était équivoque , et pouvait être considérée comme un système logique , aussi bien et même mieux que comme une ontologie ; sa physique contenait, il est vrai , quelques propositions hétérodoxes , mais elles ne fesaient pas corps avec l'ensemble , et pouvaient facilement en être détachées. Ses autres traités , notamment sa morale et sa rhétorique, présentaient une multitude de notions plus ou moins solides, qui n'avaient rien d'incompatible avec les croyances consacrées. Enfin sa logique , machine puissante qui ne crée par les principes , les accepte tout formés et se borne à les mettre en œuvre, offrait une assistance précieuse à la foi dogmatique. Aussi le catholicisme épousa-t-il la logique péripatéticienne, après l'avoir pliée à son usage. Il se l'incorpora au point d'en devenir inséparable, il la fit prédominer pendant le moyen-

âge , et Ta maintenue jusqu'à nos jours dans certaines écoles y nonobstant les réformes accomplies depuis deux siècles et demi.

Quand au 15* siècle un mouvemenide renaissance agita les esprits , ils éprouvèrent le besoin de la liberté et en même teimps un vif amour pour l'antiquité. Les formules scolastiques leur pesaient comme une lourde chaîne > et ils étaient impatiens de déployer leur spontanéité. Or parmi les systèmes de l'antiquité celui qui s'accordait le mieux avec ce goût d'indépendance j était assurément le platonisme. Il aiguisait les intelligences » mais surtout il leur donnait de l'essor , et le vague dont il était entouré ouvrait un libre espace aux conceptions originales. Aussi quoique l'aristotélisme se fût régénéré par la publication et l'étude des textes , le platonisme domina-t-il aux IST et 16' siècles , soit qu'il fut cultivé en son propre nom , soit qu'il inspirât les tentatives nouvelles qui se montrèrent y il est vrai » plus audacieuses que fécondes.

Il fallut que Bacon et Descartes vinssent inaugurer leurs grandes réformes , pour mettre un terme au règne de l'aristotélisme et du platonisme. Mais quoique ces deux systèmes aient perdu leur autorité , ne devons-nous pas admirer la puissance que durant près de vingt siècles ils ont exercée sur les esprits ? Quel conquérant , quel monarque, quelle dynastie ont joui d'un pareil empire ? Et que sont les couronnes les plus altières , les^ titres les plus fastueux et les pouvoirs les plus absolus, à côté de la puissance morale qui conquiert les esprits sans les contraindre , les cultive sans les opprimer , les ennoblit et les féconde pendant une longue suite de siècles ? Il y a entre

ces deux genres de domination la même distance qu^entre l'esprit et la matière.

Dans cette revue rapide des systèmes qui précédèrent la renaissance philosophique , nous avons omis les religions qui se trouvent placées hors du cadre de cet ouvrage ; mais nous ne saurions passer sous silence deux doctrines très importantes , le stoïcisme et l'épicuréisme. On a rapproché, non sans raison, la première du platonisme et la seconde de Taristotélisme , toutefois elles ont chacune leur originalité. Le platonisme présente Tunivers comme une immense étendue de matière , que des idées éternelles et suprêmes viennent modeler suivant d'harmonieuses proportions. Le devoir de l'homme est de s'initier et de s'identifier à ces idées , et de les faire régner par son action externe sur toutes les choses qu'il peut atteindre. Mais ses efforts peuvent être trompés , il peut rencontrer autour de lui de fortes résistances. Dans cette situation que fera-t-il ? C'est cette question qui a préoccupé avant tout , et qui a suscité le stoïcisme. Il Ta résolue avec une admirable grandeur de l'ame. Nous avons en nous les idées du vrai , du bien , du beau , et des énergies qui nous portent à réaliser ces idées autour de nous. Sommes-nous entravés et combattus , luttons avec intrépidité» sans considération de l'événement, et avec la seule perspective du devoir à accomplir. Sommes-nous vaincus, et tout espoir de succès nous est-il ravi, gardons-nous de nous laisser abattre sous des forces contraires , détachons-nous de toute affection , de tout intérêt , de tout lien extérieurs , et réfugions-nous dans le sanctuaire de notre conscience , avec le sentiment de notre indépendance et de notre amour pour le bien.

Les maximes du stoïcisme furent un complément et un perfectionnement notable du platonisme. Elles donnèrent à Tidéalisme une réalité psychologique et une activité pratique , que Ton a à regretter dans les dialogues de Platon. Proclamées à Tépoque de la chute des républiques grecques et de la décadence de Rome , elles convinrent merveilleusement à ces âmes hautes et fortes , auxquelles le spectacle de la corruption générale répugnait profondément , qui avaient sans cesse à lutter codh tre les entraînements et la contagion y et qui désespérées de voir leurs vertus méconnues , méprisées et menacées» embrassaient l'infortune avec enthousiasme , ou se renfermaient en elles-mêmes dans la contemplation solitaire du bien.

De son côté l'épicuréisme remplit aussi sa tâche. Le péripatétisme recommandait à l'homme d'agir suivant ses penchants , mais de limiter son activité de manière à l'accorder avec celle de ses semblables. Lorsque la vie publique eut été abaissée et annihilée , semée de périjs et d'humiliations , la prudence conseilla aux âmes médiocres qui sont toujours les plus nombreuses , de chercher dans la retraite le repos , la sécurité , les plaisirs fshciles et inoffensifs. Tandis que les stoïciens bravaient les atteintes extérieures » ou s'y dérobaient par une haute abn^ation , les épicuriens les évitaient, se réfugiaient sous d'obscurs abris y où ils goûtaient en paix ce que la vie pouvait leur offrir encore de douceur et d'agrément. Ces derniers n'étaient pas destitués de règles de conduite, ils devaient en avoir qui satisfissent et continssent à la fois leurs penchants. L'épicuréisme qui se propose ce double but est sans doute fort inférieur au stoïcisme ; mais

en revanche ne s'adapte-t-il pas à un plus grand nombre de consciences? Or, à ce point de vue , on ne peut lui contester une grande utilité. Ajoutons qu'il préconisa la méthode expérimentale ; seulement il n'en comprit pas toute la portée 9 et l'interpréta dans un sens beaucoup trop étroit. Déjà le péripatétisme l'avait connue , et les traités d'Aristote contiennent une foule d'observations précieuses; mais ces données, élaborées par une dialectique téméraire, perdirent trop souvent leur point d'appui expérimental , et n'aboutirent qu'à un dogmatisme artificiel.

Les circonstances à la faveur desquelles le stoïcisme et l'épicuréisme se propagèrent , s'étant renouvelées dans les temps postérieurs , ces deux doctrines durent, à divers intervalles, reprendre leur influence. Elles sont même destinées à revivre indéfiniment sous des formes nouvelles , parce qu'elles répondent à deux tendances impérissables de notre nature. L'une invite habituellement la multitude à s'accommoder au milieu environnant, à en tirer le plus d'agrément possible , et à éviter tout choc et tout conflit. L'autre excite les âmes d'élite à lutter contre tout ce qui heurte leurs convictions et leurs sentiments , ou à s'abstraire dans la contemplation idéale du bien et du vrai. Ce sont les deux pôles nécessaires de la moralité humaine , et l'on y convergera toujours à travers les perfectionnements que pourra recevoir la science sociale.

Les quatre grands systèmes de l'antiquité se poseront

toujours en face des recherches de la philosophie moderne,

, parce qu'ils représentent les principales conceptions de

l'esprit humain. Ils alimenteront les travaux futurs, mais

sans les arrêter, ni les réduire à l'office de commen-

taires servîtes ; car avant de pénétrer dans les intelligences modernes, ils auront à subir le contrôle de la méthode expérimentale et subjective , création capitale des 17* et 18' siècles. C'est avec les instruments théoriques de Bacon, de Descartes» de Locke et de Kant , que nous devons étudier, critiquer et transformer les doctrines de Platon , d'Aristote , de Zenon et d'Épicure. Si les anciens ont déployé plus d'invention , de vigueur et de fécondité, les modernes ont montré plus de discernement, de critique et de solidité , et grâce à eux on peut espérer que la philosophie morale acquerra enfin un véritable caractère scientifique , en prenant racine dans la psychologie. Nous avons retracé rapidement la génération et les progrès de la philosophie moderne , en faisant voir que le but et tous les firuits de ses travaux se résument dans l'établissement de la psychologie , oui par l'analyse des facultés de l'ame explique tout ce que les hommes conçoivent , sentent et veulent. L'espace nous manque ici pour développer ce point de vue ; mais des observations qui précèdent il résulte clairement que la philosophie a dû suivre les diverses phases de la civilisation , et avoir ses époques de formation, de croissance, d'éclat, de corruption et de renaissance. Création et miroir de l'esprit humain , elle a dû partager ses vicissitudes. Mobile comme lui , elle est également progressive. Réfléchissant ses traits , elle s'associe à la réalité et à la certitude de son existence.

La philosophie morale ne serait qu'imparfaitementcomprise , si après l'avoir étudiée dans son essence , on ne la considérait aussi dans ses progrès historiques. C'est aux philosophes de ce siècle que l'on doit la démonstration de cette vérité. Hegel l'a mise en lumière , avec un

éclat qui éblouit plutôt qu'il n'éclaire. Les Français se sont appliqués à la même tache , ils y ont donné leurs princi-^ paux soins» et s'en sont acquittés avec une grande distinction. * En même temps les historiens poUtiques recherchaient les lois qui président à la marche des sociétés , et la philosophie de l'histoire accompagnait l'histoire de ta philosophie. Ces deux sciences qui montrent comment les institutions et les systèmes naissent , grandissent , déchoient et se régénèrent » dérivent de la psychologie qui révèle les divers modes de production des pensées et des actions humaines dans le sein même de l'ame , et de la méthode expérimentale y qui exige que toute connaissance touchant la nature des choses soit basée sur l'observation des faits.

L'histoire de la philosophie est un complément nécessaire de la philosophie théorique. L'observation psychologique ne saurait se renfermer dans le présent ; elle serait incomplète et insuffisante si elle ne s'étendait au passé. Le spectacle des efforts successifs de l'esprit humain » de ses

* Le platonisme et le cartésianisme ont été remis en lumière parmi nons, grâce au beau style et à la parole brillante de M. Cousin , qui partage aTeë Maine de Biran et Royer-CoUard Thonneur d''avoir rétabli dans la philosophie française Tclément spirituel méconnu par Técole de Condillac. M. de Rémasat qui ne veut pas appliquer son intelligence exquise aux recherches théoriques, nous a du moins initié aux premières créations de la scolastique par ses travaux sur S. Anselme et Abélard. M. Barthélemy-St.-Hilaire nous a donné d^excellentes traductions de plusieurs traités d*Aristote / et nous lui pardonnerons volontiers son culte passionné pour le péripatétisme, sMl a besoin de cet aiguillon pour achever son œuvre. Nous devons aussi mentionner les écrits de MM. Simon et Yacherot sur le néo-platonisme, de M. Franck sur la cabale, et de M. Hauréau sur la scolastique, et nous rappellerons à M. Peisse la promesse qu^il a faite d'importer et de répandre dans notre pays les précieuses productions de la philosophie écossaise.

succès et ses revers, de ses chûtes et de ses résurrections, est non-seulement plein d'intérêt , il est aussi plein d'ins^uction. Chaque génération est par ses idées et par ses mœurs, sans qu'elle s'en rende compte, le produit d'une multitude de générations antérieures , et elle ne peut bien se connaître qu'en analysant les causes variées et successives qui ont concouru à la former telle qu'elle est dans le temps actuel. Puis les erreurs du passé sont les leçons de l'avenir, et il importe de savoir comment elles se sont propagées , afin de se mettre en garde contre leur retour. Enfin il y a dans la génération des faits un enchaînement d'où l'on peut déduire les résultats ultérieurs. L'histoire serait à peu près stérile , si elle se consumait en relations ûu passé, et se repliait entièrement sur elle-même. Il ne faut voir en elle que des prémisses qui attendent leur conclusion , et qui perdraient leur intérêt et leur portée , si elles restaient privées de ce complément indispensable. Or cette conclusion implique en elle les progrès à réaliser.

Nous avons examiné les conditions que doit rempUr la philosophie morale pour devenir une science positive. Nous avons vu qu'elle doit être expérimentale , psychologique, subjective, spiritualiste et historique. Son objet tout entier est dans la psychologie. Son instrument est l'expérience assistée de la raison et de la conscience. Ses ressources et ses limites sont indiquées par la portée de nos facultés subjectives. Le spiritualisme est son élément vital , et l'histoire est pour elle un flambeau destiné à éclairer sa marche. Mais ces cinq caractères n'achèvent pas sa définition , elle doit encore être pratique. Toutes les forces qui résident en nous sont destinées

à l'action » depuis raffinité chimique qui régit les molécules dont notre corps est composé , jusqu'à nos plus hautes facultés spirituelles. Il importe que nous connaissions ces diverses forces , non d'une manière purement contemplative » mais de telle sorte que les notions que nous acquérions y nous montrant comment ces forces se comportent , nous indiquent en même temps comment il convient d'en user pour les approprier à nos fins. Or ces indications ne seront pertinentes et fructueuses, qu'autant qu'elles pourront s'adapter exactement aux faits, et que les principes dont elles émanent , auront été modelés sur la réalité. La philosophie expérimentale est donc la seule qui puisse fournir des applications pratiques , et c'est là son titre le plus solide et sa plus éclatante apologie. Le dogmatisme qui consiste en combinaisons arbitraires » en entités purement idéales et fantastiques , est aussi vain dans ses résultats que dans ses principes. Il peut causer à l'ame certaines agitations ; mais il est dénué de toute efficacité dans le domaine industriel et social. Qu'a produit le néoplatonisme si ce n'est des extases déréglées et des pratiques superstieuses? La prédication populaire et féconde des premiers siècles de notre ère fut celle des chrétiens qui faisaient vibrer les sentiments réels et intimes de notre ame , les sentiments de fraternité , d'égalité et de désintéressement. Qu'a produit la dialectique du moyen-âge sinon d'oiseuses disputes ? Et pourquoi la physique classique a-t-elle pendant si long-temps refusé toute assistance à l'action de l'homme sur la matière, si ce n'est parce que étroitement confinée dans les écoles , elle était réduite à des formules verbales, et n'avait aucun commerce avec la nature. Aussi les découvertes s'accom-

plissaient-elles loin des enceintes où dogmatisaient les savants officiels 9 dans d'obscurs ateliers et quelquefois dans les cabinets des empiriques. Mais lorsque Bacon eut consacré le mariage de la science et de la nature » on vit d'une part les connaissances réelles se multiplier merveilleusement f et d'autre part une alliance féconde et perpétuelle se nouer entre les théoriciens et les hommes voués aux travaux industriels. Il est à désirer» disons mieux, il est à espérer, que lorsque la philosophie morale sera constituée définitivement et parallèlement à la philosophie naturelle 9 on verra la même intimité s'établir entre les philosophes et les moralistes, entre les psychologistes et les politiques. La théorie cherchera sa confirmation dans la pratique , et recueillera de ses bienfaits ostensibles la reconnaissance et le respect qui lui seront dus. De son côté la pratique acquerra , au moins dans une certaine mesure, des règles constantes et des principes certains qui lui ont fait défaut jusqu'à ce jour.

Mais y a-t-il réellement lieu d'espérer que la philosophie parvienne enfin à se constituer à l'état scientifique ? Si nous ne nous abusons, l'affirmation nous est permise après les considérations auxquelles nous nous sommes Uvré mr la méthode qui doit présider à l'étude des choses morales. Nous avons vu qu'il existe des faits moraux, aussi lÂea que des faits organiques et physiques , qu'ils sont tQUft dea produits de l'ame , qu'il nous est donné de les fliii^âTver pleinement tant en nous qu'en dehors de oous^: de les interpréter suivant des règles précises, et de les ramener à des principes certains, qu'enfin la méthode expérimentale qui a créé la vraie' physique et la vraie physiologie , peut aussi asseoir la psychologie sur des bases

solides. Nous avons indiqué les résultats déjà obtenus , et nous avons rendu hommage aux grands travaux accomplis depuis la réforme du iT siècle. Mais ce serait, il nous semble, mal comprendre les leçons des maîtres, que de s'y enfermer et de les commenter servilement. Au . point où ils nous ont conduits , notre devoir est de marcher en avant. C'est ce que nous tenterons de faire dans les pages qui suivent. Lé savoir dont nous avons hérité sera notre aliment et l'impulsion qui nous poussera vers de nouvelles recherches.

Nous ne devons pas nous dissimuler les difficultés de cette entreprise. Le sujet de notre étude est Thonmie, c'est-à-dire l'être le plus complexe de la nature. Nonseulement il réunit en lui tous les genres de phénomènes qui se manifestent dans les minéraux y les plantes et les animaux, mais il possède en outre des principes d'action qui lui sont propres, et qui senties facultés spirituelles. Ces quatre espèces de nature , physique , organique , animale et spirituelle , doivent être distinguées dans l'individualité humaine ; elles ont chacune des caractères tranchés et des lois essentielles qu'on ne saurait confondre sans méconnaître entièrement l'ensemble qu'elles forment, le sujet qui résulte de leur concours. Mais toutes distinctes qu'elles soient , elles ne sont pas indépendantes , et il arrive très rarement que leurs produits , que les faits par lesquels elles se manifestent, soient simples et homogènes, et émanent d'un principe unique. La pensée a besoin de signes tant pour se formuler intérieurement que pour se communiquer au dehors. Si elle se résout en action, il faut que les organes lui viennent en aide , et les organes eux-mêmes ne pourraient fonctionner , s'ils n'étaient

constitués de corpuscules matériels qui bien que soumis aux lois de l'organisme » retiennent cependant les propriétés physiques et chimiques qui sont inhérentes à leur essence primitive. Il, n'est donc presque pas de faits de la vie humaine qui ne participent à deux , trois ou quatre natures différentes. De plus chacune de ces natures contient elle-même un certain nombre de principes qui se combinent et s'entrecroisent avant de se joindre à des principes d'un autre ordre. De là naissent des produits extrêmement compliqués , et l'on conçoit combien il est difficile de les ramener à des éléments simples. C'est cependant le but et le devoir de la science ; car on ne conçoit bien que ce qui est simple , et l'on ne peut voir clair dans les choses complexes, que lorsqu'on en a saisi nettement les principes élémentaires. L'esprit éprouve instinctivement le besoin de conceptions simples, et il s'en forme inévitablement. Il lui suffît pour cela de se livrer à l'exercice de ses facultés de généralisation. Mais si une analyse exacte n'a pas présidé à l'extraction des idées destinées à représenter les principes des faits particuliers , les généralités auxquelles on parvient , ne sont que des abstractions de faits complexes, ou des formes logiques qui expriment seulement des besoins de l'esprit. Ces généralités tout imparfaites qu'elles soient , peuvent , eu égard au temps , être d'utiles acquisitions , et l'on peut les accepter, pourvu que ce soit à titre provisoire. Malheureusement survient le dogmatisme qui , soit parce qu'il ne saurait rien voir au-delà, soit parce qu'il lui répugne de confesser son insuffisance , établit comme définitif ce qui ne doit être que provisoire, et érige en articles de foi des ébaujche% de l'intelligence.

Non-seulement l'homme est un sujet très complexe ^ mais il est aussi très mobile et très divers. La terre , les plantes et les animaux ont eu leurs révolutions , avant de parvenir à l'état où ils se trouvent aujourd'hui constitués. Leur histoire est écrite sur les couches successives du globe que nous foulons , et la géologie a réussi à la reconstruire. Mais après ces épreuves est arrivée une époque d'équilibre et de fixité au moins apparente , et durant cette période on a vu les faits physiques, oi^aniques et animaux , se reproduire dans un ordre identique. De son côté l'homme ne semble pas avoir changé de constitution, et les principes qui composent son essence, paraissent être restés les mêmes. Mais si sa nature est immuable , son action a singulièrement varié. Le barbare , l'homme du moyen-âge, l'homme civilisé et l'homme de la décadence sont quatre types bien distincts» qui se sont succédés dans le cours de l'antiquité , et dont l'ère moderne offre aussi les empreintes diverses. Puis dans toute société il y a des rangs plus ou moins nombreux , une hiérarchie de professions et de positions qui impUquent une grande inégalité dans la culture des mœurs et de l'intelligence ; ici des gens courbés sous le poids du travail , ignorants , grossiers, en butte aux passions violentes ; là des individus instruits , policés , honorés et excités par toute sorte de mobiles à la pratique des bienséances sinon des vertus sociales. Enfin les mêmes rangs présentent des personnes placées sous les mêmes influences, et cependant étrangement dissemblables. Tandis que Jes unes se montrent invariablement intelligentes , équitables, généreuses , les autres semblent perpétuellement vouées à la sottise , à Tégoïsme et à l'injustice. Combien de eau-

— sises de diversité parmi les hommes ! Ce n'est pas assez qu'à Torigine la nature les coule tous dans des moules différents , il faut encore qu'ils se différencient fortement par le travail qu'ils opèrent sur eux-mêmes » et pour lequel ils reçoivent du milieu qui les environne » des secours très inégaux. Tous les hommes ont les mêmes principes constitutifs ; mais la proportion native de ces principes , et leurs modes de développement varient à tel point 9 que dans les cours des siècles et parmi tant de millions d'individus » il n'y en a pas deux dont les pensées et les actes aient été identiques. Il est impossible qu'un tableau aussi changeant et aussi divers ne déconcerte pas un observateur inexpérimenté » que des aspects particuliers n'attachent pas exclusivement des regards faibles ou prévenus » et que des milliers d'erreurs ne nais^ sent pas du sein de tant de contradictions.

Si l'homme» considéré comme objet de la psychologie, présente ' de graves difficultés par la complexité et la mobilité de sa nature , d'autre part il apporte » comme sujet pensant, à l'étude tant de lui-même que de ses semblables , des tendances à l'erreur qui naissent de ses propres imperfections. Nous avons vu quelle hâte il a de conclure dans les recherches qu'il entreprend , et combien son amour propre et l'impatience de sa curiosité l'excitent à affirmer avant d'avoir examiné , à assimiler l'inconnu au connu , à envelopper dans de vagues générali-tés ce qu'il n'a su pénétrer, et à représenter par des entités chimériques ^t la réalité qu'il n^a pas explorée, et des existences transcendentales qui se dérobent à toutes les investigations possibles. Les théories une fois formées deviennent des titres d'autorité et les bases de certaines

positions officielles. Les docteurs investis de ces prérogatives repoussent tout ce qui pourrait ébranler leur pouvoir et leur crédit , c'est-à-dire toutes les critiques et toutes les découvertes nouvelles , et ils vont jusqu'à faire appel aux armes politiques pour réduire au silence les novateurs. Il n'est guères de vérités , même de Tordre physique, qui n'aient eu à passer par les épreuves de la persécution. Il est si doux pour l'orgueilleux qui est parvenu à rendre ses leçons impératives» de les faire accepter comme le dernier terme de la science humaine, et de ne contempler autour de lui que d'humbles élèves répétant machinalement ce que le maître a dit! Et il lui est si pénibte, au sein des dignités dont il est enivré , de voir son enseignement qui fait sa puissance , contrôlé , contesté , démoli par des hommes jeunes , obscurs et qui ne sont rien encore dans la hiérarchie sociale !

L'organisation des sociétés a pour cause et pour eflet <les situations individuelles qui changent avec les temps et les lieux. Ces situations après être nées de la succession des faits , deviennent l'objet de spéculations théoriques qui s'attachent à démontrer l'excellence et la nécessité de ces états essentiellement transitoires et de l'ordre qui les contient et les enchaîne. C'est ainsi qu'Aristote a prétendu prouver que l'esclavage était conforme à la loi de nature. Des jurisconsultes romains ont voulu justifier l'absolutisme dupater familias , la féodalité , la permanence de l'état de guerre. L'infaillibilité et l'irresponsabilité des pouvoirs humains ont trouvé également des apologistes. Oi» des théories sociales de cette sorte , qui plient l'homme au caprice des institutions, font naître des théories psychologiques qui y correspondent, Attribue-t-on à certains individus,

à certaines classes, des privilèges exceptionnels y il faudra établir que les talents et les. vertus ne sont pas des produits naturels de l'ame > mais le fruit d'une tradition et d'une éducation spéciales. Veut-on persuader que tous les hommes sont capables d'être sages et heureux , on niera les prédispositions natives , on imputera tout le mal aux influences externes , et on fera de toutes les âmes des matières malléables » propres à recevoir toute espèce de forme. On voit comment les préjugés et l'intérêt privé entraînent les esprits à se créer des conceptions arbitraires et fausses sur la nature humaine. Une fois qu'une société a pris une assiette quelconque , ses docteurs attitrés lui bâtissent une psychologie qui s'adapte à l'ordre établi et par suite aux divers intérêts fondés sur cette base. Essaie-t-on de corriger les vices de cette psychologie » aussitôt les intérêts ameutés s'y opposent, et les épithètes de révolutionnaire , de perturbateur , d'ennemi de Tordre public viennent assaillir de paisibles philosophes. Au reste ce n'est pas sans raison que les intérêts s'alarment. Il en est de la science morale comme des sciences naturelles ; toute découverte théorique se résout tôt ou tard en applications pratiques.

Désirant abréger y nous ne détaillerons pas tous les genres d'obstacles qui entravent l'étude de la psychologie. Il en est cependant un qui doit appeler notre attention ; c'est celui qui réside dans le mode d'expression de cette science. Elle n'a guères à son service qu'un langage suranné ou le langage vulgaire. Ce dernier , on le sait , ne peut suffire à la science. Destiné aux usages ordinaires de la vie, il n'est pas et ne peut être strictement analytique , il est presque entièrement descriptif. Il exprime des faits con-r

crets et complexes, et non des principes élémentaires et abstraits ; en outre il est rempli de termes métaphoriques qui sont compris, mais qui sont dénués de précision. Aussi les sciences physiques ont-elles dû , en se constituant, se créer ou s'approprier des locutions qui traduisissent exactement les idées générales sur lesquelles elles se fondaient. La psychologie ne s'est pas encore attribué cette prérogative. Nous ne saurions nous en plaindre, puisque nous reconnaissons qu'elle n'est pas encore arrivée à l'état de science constituée , et qu'elle n'a pas encore bien déterminé ses idées fondamentales, qui réclameraient des appellations techniques. Elle est donc obligée de recourir aux expressions toujours confuses du langage vulgaire, ou à celles que lui ont léguées d'anciens systèmes imbus d'erreurs. Aussi le psychologiste qui se tient au niveau des progrès de la science, et cherche à la perfectionner, risque-t-il sans cesse d'être mal compris, faute de termes qui correspondent exactement à ses idées ; et malgré son application à définir les expressions qu'il emploie, parvient-il difficilement à leur faire rendre , aux yeux du lecteur , le sens précis qu'il leur assigne. Quelques maîtres modernes ont frappé des mots à leur empreinte , mais ces mots sont encore peu nombreux , soit parce qu'il est peu de philosophes qui se soient adonnés à cette tâche , soit parce que les appellations nouvelles ne furent pas heureuses , ou s'appliquèrent à des idées erronées. Le temps seul , en complétant la formation de la science psychologique, la dotera des expressions dont elle a besoin.

Je ne me dissimule pas , on le voit , les difficultés de la science dont je tente ici d'exposer les principes. C'est annoncer que je ne compte en présenter qu'une ébauche

fort imparfaite. Aurais-je plus de confiance dans mes forces que je n'en ai réellement , encore ne devrais-je pas espérer d'arriver au terme de l'entreprise. Aucun homme, quelque bien doué qu'on le suppose y ne peut apporter qu'un tribut restreint à la science qu'il embrasse. Il pourra poser les bases de l'édifice , ou y ajouter quelques pierres, mais l'achever jamais. L'esprit de l'homme est borné , et la nature est infinie dans sa grandeur , dans sa petitesse, dans ses combinaisons. Accumulez tous les travaux possibles des savants , ils n'atteindront pas la mesure de la réalité. Les systèmes qui prétendent tout sonder et tout expliquer, sont par cela même fallacieux.. Ils se composent d'entités qui non-seulement ne comprennent qu'une partie de la vérité, mais encore la déguisent et. l'altèrent. Combien l'histoire des sciences et notamment de la science morale , ne nous montre-t-elle pas de ces systèmes présomptueux tombés tout d'un coup et d'une seule pièce , précisément pour avoir voulu dire le dernier mot de toute chose ! Soyons donc modestes , tentons moins pour avoir plus. Ne visons pas au rôle outrecuidant et impossible de monarque absolu de la science , contentons-nous d'en être de patiens et de simples ouvriers dont chacun a sa tâche, et fournit sa part de travail. Qu€ les sciences physiques qui avancent constamment, servent de modèle à la psychologie. Là pas d'autocratie, pas de dynastie, pas de système absolu et fermé; mais un trésor anonyme , dont les richesses n'empruntent leur valeur à aucun nom officiel , mais simplement à leur qualité intrinsèque ; des acquisitions incessantes , des recherches multiples et infatigables , un concours d'efforts individuels que rien ne décourage, mais que ne suspend jamais

Tambitieuse pensée d'avoir atteint le but final. C'est ainsi que les psychologistes doivent comprendre leur œuvre ; et c'est à ces conditions qu'ils pourront non la conduire à son dernier terme y mais la poursuivre avec succès.

-bte

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