‹ De l'âme, essai de psychologie expérimentaleChapitre 5 sur 5 · SUITE · texte numérisé non relu

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léomplexlté des faits de TaotiTité humaine. — Instinct d'alimentation. — Instinct d'acquisition; de la production des richesses ; de la propriété. — Instinct agressif; de la guerre; du pouvoir politique. — Instinct évasif. — Instinct de soumission. — Instinct de supériorité ; de la hiérarchie sociale. — Instinct sezi^l ;,dn mariage..-- Instincts paternel et filial; de la famille. — Ipstinct amical.

Les instincts de Thomme trouvent dans les facultés supérieures de l'ame de puissants auxiliaires qui peuvent soit en exagérer la portée , soit leur imprimer une direction salutaire. Le vice et la vertu ont également pour cause les combinaisons qui s'opèrent au sein de notre ame entre les tendances qui ont pour objet la satisfaction de notre personnalité , et celles qui ont pour but de généraliser notre activité et de l'étendre à un nombre de choses indéfini. Nous agissons mal , quand nous cher-r chons à rapporter à notre personnalité l'ensemble des choses que nous pouvons atteindre ; nous agissons bien ijuand nous soumettons notre personnalité à un ordre

général 9 qu'il nous est donné de concevoir et de réaliser dans les limites de notre capacité individuelle. En d'autres termes nous sommes vicieux , lorsque nous mettons notre capacité morale au service de nos instincts , et nous sommes vertueux, lorsque les facultés spirituelles dominent en nous les penchants animaux.

La plupart des hommes ne sont ni parfaitement vertueux ni complètement vicieux. Ils sont organisés de telle sorte qu'ils ne sauraient demeurer invariablement dans l'un ou dans l'autre de ces états extrêmes. Ils oscillent entre ces deux termes , se rapprochant plus ou moins de l'un ou de l'autre suivant leurs dispositions originelles , et suivant les attractions, que leur présente le milieu qui les entoure. Ce déploiement divers et confus des activités individuelles engendre inévitablement des conflits entre les prétentions opposées. Lorsque chacun tend à envelopper ses semblables dans sa propre sphère » et à les sacrifier à ses convenances personnelles , il s'en suit des résistances , des réactions , des mécomptes et des souffrances. Personne n'est satisfait , tout le monde est lésé , ou du moins est exposé à l'être. Si l'on n'est pas actuellement offensé, on éprouve les tourments de la crainte , et lors même qu'on triomphe , de secrètes appréhensions empoisonnent les jouissances que Ton s'est procurées. Ainsi s'étend partout un profond malaise qui invitant chacun à réfléchir sur les remèdes possibles , suscite des pensées qui se communiquant les unes aux autres , tendent à s'accorder et à s'assimiler. On en vient généralement à se représenter une manière de vivre suivant laquelle , chacun modérant ses prétentions , tout le monde aurait ses intérêts satisfaits et ses jouissances garanties

dans une certaine mesure. Ce plan de vie une fois con-<^ venu , il s'agit d'en assurer Texécution et d'obliger tous les associés à s'y conformer. Chacun ayant un indispensable besoin des secours , de l'affection et de la confiance d'autrui , on peut rendre une existence heureuse ou malheureuse , suivant qu'on lui prêtera ou qu'on lui retirera les appuis qui lui sont nécessaires. L'aversion , la méfiance et la réprobation publiques étant ainsi des moyens certains de sévir sur les individus, on peut les employer sûrement pour réprimer les infractions aux règles convenues, et la menace de ces châtiments est un procédé efficace d'intimidation. Puis comme il est deà caractères qui résisteraient à cette action morale , on recourt à des peines plus précises et plus matérielles, dont on confie l'application à des agents spéciaux qui forment le pouvoir politique. Enfin on tire parti des croyances religieuses , pour mettre les règles sociales sous la sanction de la volonté divine qui départit les punitions et les récompenses dans une infinie proportion.

Les coutumes et les lois sociales sont des produits naturels et nécessaires du jeu de nos facultés. Toutes les sociétés sont amenées par l'expérience et la réQexioù à s'imposer des règles de conduite destinées à agir fortement par les promesses et les menaces qu'elles impliquent, sur le développement des instincts individuels. Nos instincts se trouvent ainsi modifiés par des influences extérieures , du moment qu'ils s'exercent dans un milieu social. Deux raisons empêchent donc qu'on ne puisse étudier dans l'homme comme chez les animaux, l'action pure et simple deis instincts. Considérés dans les manifestations de notre vie , d'une part ils agissent presque tou-

jours en eoncurren^ et en combinaison avec les facultés morales , et d'autre part ils sont réprimés , favorisés , rectifiés et altérés par les règles sociales sous l'empire desquelles ils se produisent. Quoique le devoir du philosophe soit de rechercher dans tous les faits ce qu'il y a en eux d'essentiel, de primitif et de permanent, cependant il ne saurait se dispenser , lorsqu'il traite des facultés de l'ame , d'en examiner les produits dans leurs variations principales. Il y a dans la psychologie deux points de vue bien distincts, qu'il faut d'abord observer séparément , puis rapprocher et unir. D'un côté il y a à considérer les principes élémentaires de l'ame , tels qu'ils existent à l'état natif et subsistent invariablement sous les formes diverses qu'ils revêtent; d'un autre côté il y aà envisager et à ramener à des types communs les faits variables de l'activité humaine , tels qu'une expérience immédiate nous les présente dans le cours successif des âges et dans les diverses contrées du globe. L'essence des principes est immuable, et s'ils donnent lieu à des produits variables , c'est qu'ils n'agissent jamais isolément , mais font partie de combinaisons où ils changent sans cesse de mode et de proportion , s'altèrent rédproquement , et subissent une sorte de chimie morale qui déguise leur forme primitive. Il importe de bien constater les faits; il importe non moins de les rattacher à des principes générateurs. C'est là la double tâche de l'historien et du philosophe , et l'étude de l'homme n'est complète que lorsque ces deux genres de travaux sont exécutés. Ils s'appellent et se commandent l'un l'autre ; l'histoire sans la philosophie est un ramas de faits stérile ; la philosophie sans riiistoire n'aboutit qu'à de vaines spéculations mé-

faphysiques. Ces deux branches de là science psycholo^ gique doivent se soutenir Tune l'autre » toutefois il convient de les cultiver d'abord séparément , afin d'appliquer à chacune la méthode qui lui est appropriée. Le raisonnement et l'observation sont deux procédés de l'intelligence qui pour être féconds » doivent se lier l'un à l'autre, mais ils n'acquièrent toute leur valeur respective» que lorsque chacun a été mis en œuvre d'une manière distincte et spéciale. Aussi doit-on faire peu de cas de ces compositions hybrides qui ont abondé dans ce siècle , et qui ne s'appuyant ni sur une observation précise, ni sur une analyse exacte , amalgament ensemble des éléments hbtoriques et des éléments philosophiques qui n'ont pai» été préalablement élaborés.

Nous nous proposons en ce moment d'étudier les ins-^ tincts de l'homme au point de vue philosophique. Ayant à montrer comment ces principes d'action engendrent les faits que nous livre l'expérience, nous ne nous bornerons pas à les présenter dans leur état de pureté native ; mais nous exposerons d'une manière générale leur mode de développement, tel qu'il se produit dans les combinaisons» qui d'opèrent entre les diverses facultés de Vame et sous* l'influence de causes externes que met enjeu la vie sociale. Ge sujet est , on le voit, très complexe , et il importe qu'on» le considère comme tel. Vouloir le simplifier en dépit desa proprfe^ nature, c'est y répandre la confusion. Sans doute le travail théorique se trouve par là diminué, et les résultats auxquels on arrive ont un air d'ampleur, d*aisance et de rigueur logique qui flatte l'intelligence , mais on n'a rien étabh de solide , et l'on n'a fait que substituer des fictions à la réalité.

Le premier instinct qui se manifeste en nous , est celui qui nous porte à nous incorporer des aliments. Son action étant indispensable au maintien de la vie organique , il doit entrer en jeu toutes les fois que notre corps réclame quelque réfection , c'est-à-dire à des intervalles périodiques et rapprochés. Il commande à Tame par des désirs pressants qu'il lui fait éprouver ^ et qui , s'ils sont trompés 9 dégénèrent bientôt en de vives souffrances. C'est par l'entremise de cet instinct que le corps revendique près de l'ame l'assistance qu'elle lui doit , et les actes qui sont propres à assurer son entretien. Les sensations de la faim et de la soif sont doubles ; elles ne se produisent pas seulement dans le tube digestif, mais encore dans Tame. Lorsque nous sommes privés de la nourriture et de la boisson qui nous sont nécessaires , nos organes ne sont pas seuls à souffrir; il y a de plus en nous des désirs refoulés qui nous causent un sentiment de peine. Comme ces deux genres d'impression sont perçus simultanément, il est difficile de les distinguer. Pour en bien saisir la différence, il faut se représenter des cas exceptionnels, ou l'appétence organique n'est pas accompagnée d'une tendance psychologique. Ainsi un savant pourra ressentir dans ses organes les atteintes de la faim , et cependant n'avoir nulle envie de rechercher des aliments , absorbé qu'il sera dans la poursuite de quelque idée. Au contraire un gourmand n'aura nul besoin de manger , mais la vue ou la pensée d^un mets friand excitera vivement sa sensualité.

L'instinct d'aUmentation étant destiné à mouvoir l'ame conformément aux appétits organiques, doit se retrouver dans toutes les espèces animales. Désignant un but à

atteindre , certains objets à appréhender, il éveille et met en jeu d'autres facultés qui coexistent avec lui dans Tame où il s'exerce* Ces facultés ne sont pas toujours les mêmes ; elles varient suivant les diverses constitutions psychologiques. Le besoin de nutrition pousse également le lion , le renard , l'écureuil , l'abeille à se mettre en quête d'aliments; mais tandis que le lion se sentira porté à combattre, le renard imaginera quelque ruse, l'écureuil songera à faire des approvisionnements , et l'abeille à construire des magasins. D'autres animaux se mettront à former des associations ; les petits s'adresseront à leurs mères qui, partageant sympathiquement leurs sensations, s'empresseront de satisfaire leurs désirs. L'instinct d'alimentation suscite donc tous les autres mobiles ; mais il ne les engendre pas , ainsi que l'ont prétendu des logiciens outrés. Chacun de nos instincts existe en soi et par soi, l'un peut appeler l'autre, et leurs manifestations peuvent se confondre momentanément , mais ils n'en sont pas moins essentiellement distincts. On ne saurait en aucune façon tirer du fait même de manger le fait de combattre ou de travailler. S'il arrive le plus souvent .que ce soit l'instinct d'alimentation qui provoque les autres instincts à agir, l'inverse a aussi lieu quelquefois. Si les hommes s'associent pour pouvoir mieux se nourrir, en revanche on les voit se convier à des festins dans le but de resserrer les liens de leur amitié. Dans ce cas ils ne s'unissent pas pour se nourrir, mais ils se nourrissent ensemble pour unir leurs sentiments.

Les animaux s'incorporent les aliments bizuts que leur ofire bviiatore. Ils discernent ceux qui leur sont propres, aumofen d'un flair, d'un pressentiment qui ne doit rien

à l'éducation , mais qui est inné. Il faut quHk portent en eux les images des choses qui leur conviennent ^ qu'ils reconnaissent ces choses comme leur étant destinées^, sitôt qu'ils les aperçoivent au dehors. L'homme trouve aussi en lui ces signalemens , mais à un degré beaucoup plus* faible. La vivacité de ses instincts est amortie , et leur spontanéité est altérée par la vie recluse et artificielle que la civilisation lui procure , et qui le dérobe au commerce inspirateur de la nature. Mais s'il ne démêle pas immédiatement 9 et sait mal s'approprier les choses qui lui sont adaptées dans l'ordre primitif, il est investi du privil^e de saisir les rapports essentiels qui existent entre les di-« verses substances alimentaires, de disposer ces substances^ dans un ordre différent de celui qu'elles ont dans la na-^ ture, et de les combiner de telle sorte qu'elles remplissent avec le plus d'efficacité possible leur double office, qui est de nourrir le corps et de réjouir le goût. Le sauvage , errant au hasard , s'empare et fait sa pâture de plantes et d'animaux qui tentent sa vue et son odorat ; il ingère aussitôt dans son estomac les objets que sa main a saisis. L'homme civilisé exerce sa réflexion sur les alimens qui se. présentent; il les rassemble , les compare, estime les effets sapides qui résultent de leur mélange et de leur ingestion successive , puis il déduit de ces observations des règles dont l'utilité consiste à procurer de plus grandes satisfactions à l'organe du goût et à l'instinct nutritif. L'art culinaire est le fruit de la raison ; l'intervention des facultés spirituelles dans les actes de l'instinct nutritif a pour effet de révéler à l'homme des préparations alimentaires, qui sont beaucoup plus propres que les productions naturelles à fortifier son corps et à contenter sa gourmandise.

L'ordre général ne peut se maintenir que par la dori-^ servation des existences individuelles. C'est donc un de-* voir pour tout individu de pourvoir à sa subsistance , sui-' vant le mode que comporte son organisation. Les animaux carnivores ne font qu'obéir aux lois de la nature, lorsqu'ils déchirent la proie dont ils doivent se. repaître. Les premiers hommes ont dû faire main basse sur tout ce qui était nécessaire à l'entretien de leur vie ; mais les générations qui sont venues ensuite, durent chercher à améliorer leur sort, et à se procurer une alimentation plus certaine, plus salubre et plus agréable. Les raffmemens auxquels on visa, suscitèrent l'agriculture et les arts industriels, qui réclament la paix , étendent et régularisent les relations sociales , assurent des loisirs et. favorisent le développement de l'intelligence. La délicatesse des mets facilite le travail de la digestion , et l'esprit s'en trouve plus dispos. Il est des boissons dont les fumées montant au cerveau surexcitent l'ame, font jaillir des, traits vifs et brillans, et même des résolutions hardies et généreuses. Sous l'influence d'une ivresse douce et tempérée , tout sourit et s'épanouit autour de nous, le cœur se dilate, les forces grandissent, les obstacles se lèvent, et nous volons avec confiance vers l'objet de nos vœux.

La culture de l'instinct nutritif est donc fertile en bons effets. Elle ouvre des sources de nouveaux plaisirs , et perfectionne en cela notre être, puisque tout plaisir est la marque de l'exercice et du développement de nos facultés. Elle rend plus facile et plus assuré l'entretien du corps , et en allégeant cette tâche qui retombe sur l'ame, elle diminue la servitude qu'imposent à celle-ci les besoins inférieurs de notre nature. D'une part elle exige plus

d'intelligence dans les soins donnés à Torganisme , et de l'autre elle nous procure des loisirs destinés à des occupations plus relevées que la réfection corporelle. Enfin elle nous offre des moyens de surexciter heureusement toutes les parties de notre ame. Mais en étendant ainsi notre pouvoir de jouir, elle nous conduit sur la pente de l'intempérance. L'appétit aiguisé par les raffinemens de la gastronomie se modère difficilement. Il va au-<lelà du besoin, et au lieu d'introduire dans les organes une nourriture substantielle et salutaire, il les obsède, les surcharge et les corrompt. Le corps ne profite pas d'une nourriture abusive ; obligé à de violens efforts , il en souffre , s'use et dépérit. Le travail excessif des organes concentrant sur eux l'activité individuelle, l'esprit tombe dans l'engourdissement , et plus tard il subit les contre-coups des maladies qu'engendrent les déréglemens de la table. L'ivresse qui à une dose restreinte hausse le ton des facultés de l'ame, les jette dans de pitoyables désordres, sitôt qu'elle a franchi les hmites si glissantes de la modération. Alors les idées s'obscurcissent et s'entrechoquent , les passions s'exaltent ; l'insolence , la colère et l'impudicité n'ont plus de frein ; l'homme ne s'appartient plus, il est le jouet de tempêtes déchaînées dans son sein. Quelque funestes que soient ces crises , elles n'en ont pas moins pour celui qui les a éprouvées on ne sait quel attrait pervers. Le jeu normal de ses facultés lui semble pâle et insipide , il a soif d'émotions délirantes encore plus que de boissons spiritueuses ; et courant ainsi vers le mal, il s'en fait une habitude qui amène peu à peu , à la suite des accès fiévreux, la décrépitude physique et morale, le marasme et l'hébétement.

Les excès de la sensualité enfantent d'autres vices. Certains individus ne peuvent s'adonuer à la mollesse , savourer des mets rares et précieux , et caresser nonchalamment leurs sens , qu'autant que d'autres se résignent à les servir , s'épuisent en labeurs pour découvrir et préparer les aliments d'un luxe insatiable*, et sacrifient à Tégoîsme de quelques-uns les fruits d'un travail qui aurait dû être dirigé vers l'avantage commun. Le désir des jouissances stimule singulièrement la cupidité. On veut acquérir pour dépenser , et les besoins croissant sans mesure , la passion de posséder grandit énormément. Pour amasser de grandes richesses , il faut commander à beaucoup de bras , se réserver une part considérable dans la répartition des produits d'une entreprise collective , et téduire d'autant le salaire des travailleurs subalternes. Le détenteur du capital peut toujours imposer ses conditions à Touvrier , il lui suffit d'invoquer la force des choses , la main d'œuvi'e indigente se livrant à tout prix. Si de telles exactions ont lieu dans les pays civilisés , que doit-ce être chez les peuples barbares? L'homme qui est fort, va à la chasse de ses semblables , soit pour les dévorer , soit pour s'en faire des instruments qui vaquent d'eux-mêmes à ses besoins immodérés. Lorsque le luxe eut corrompu les Romains , ils promenèrent partout la guerre , pour ramener avec eux d'opulentes dépouilles et des bandes d'esclaves destinés à nourrir leurs débauches; et il n'y avait pas de traitements assez rigoureux pour contenir dans la soumission les innombrables victimes d'une criminelle sensualité. Noyés dans les plaisirs, les maîtres du monde oublierent bientôt leur propre dignité, et la sacrifièrent à des despotes qui les délivraient du soin de songer à la patrie.

On voit que si les raffinements dans le soin du corps ont de bons eflets , ils en ont aussi de détestables. Issus de la réflexion , ils sont susceptibles soit de perfectionner, soit de pervertir nos tendances instinctives , et leur action favorable ou contraire se fait sentir nonnseulement sur l'inclination particulière à laquelle ils s'adressent , mais encore sur tous nos autres penchants. L'intempérance ne se borne pas à abrutir celui qui s'y abandonne , elle le rend cupide, injusteet méchant. Un vice quiôte àl'homme la faculté de remplir ses devoirs , et le met en hostilité avec ses semblables , est trop préjudiciable à l'ordre social pour qu'on ne se soit pas appliqué à le réprimer. La plupart des doctrines morales condamnent les excès du boire et du manger , et l'on peut remarquer que les progrès des mœurs sont caractérisés par une retenue toujours croissante dans les appétits sensuels. On a vu même certaines sectes s'imposer de rudes abstinences et de cruelles macérations; mais on manque le but, quand on veut le dépasser, et un devoir outré est par cela même compromis. Il convient que nous prenions soin de notre corps , parce qu'il est une partie essentielle de notre être et de l'ensemble des choses , qu'il est l'auxiliaire indispensable de l'ame , et que celle-ci ne peut être libre , forte et allègre, qu'autant que les besoins de l'organisme sont aisément et pleinement satisfaits. Mais il faut en même temps se mettre en garde contre les abus qui peuvent sortir des perfectionnements que nos facultés supérieures apportent à notre vie matérielle. Il faut fuir l'intempérance qui ruine à la fois le corps et l'esprit. Il faut s'abstenir de ces prodigalités qui ne s'achètent qu'au prix des souf-^ frances de nos semblables , et qui font ressortir de dou-

loureux contrastes entre la condition du pauvre et celle du riche.

L'homme ayant à se nourrir , à se défendre , et à pourvoir à l'entretien d'autres êtres dont la garde lui est confiée f doit se munir d'une certaine quantité de choses matérielles dont l'usage lui est indispensable. Un instinct primitif le porte à s'approprier les objets qui peuvent lui être utiles. Cet instinct subvient à des penchants impérieux 9 à des nécessités pressantes , et dans le cours ordinaire de la vie nous le voyons mis en jeu par des causes qui sont étrangères à sa propre nature. Toutefois on ne saurait regarder les faits d'appropriation comme dérivés de principes qui ne leur correspondraient pas immédiatement. Si nous cherchons ordinairement à acquérir certaines choses pour les consommer ou en faire jouir ceux qui nous sont chers » souvent aussi c'est uniquement en vue de tenir ces choses et de les envelopper dans notre personnalité. Nous désirons alors posséder pour le fait même de la possession. L'instinct d'appropriation est primordial; il a une action et des plaisirs qui lui sont propres ; il peut exister en soi et pour soi , sans être sollicité par aucune autre tendance , et sans viser à d'autre but que son intime satisfaction. La passion de l'avare n'est pas absurde comme on le dit y elle est naturelle et aussi féconde en jouissances que toutes les passions exclusives ; seulement elle est basse , mal réglée et contraire à l'ordre social.

Il y a des animaux qui font des approvisionnements et se livrent fréquemment à des actes d'appropriation. Mais leurs ressources comme leurs facultés sont bornées ; ils n'usent que de leurs forces individuelles , et ne recueil-

lent que des matières brutes. L'homme employant son intelligence et sa capacité morale à satisfaire son besoin d'acquérir, déploie une bien plus grande puissance, et atteint à de tout autres résultats. Saisissant Fenchainement des faits naturels , il peut en diriger le cours , et les faire naitre autour de lui conformément à ses désirs. Certaines plantes lui agréent-elles , il observe les conditions favorables à leur développement, il reconnaît la liaison qui existe entre telles semences , telles espèces de isol , telles saisons , tels climats , et la production de tels fruits qu'il recherche; puis usant de la prévoyance et de la persévérance qui lui sont propres , il réunit les divers éléments nécessaires à l'accomplissement de son xBUvre , et se procure facilement et abondamment les choses qu'il a convoitées.. C'est d'une manière semblable qu'il se procure les instruments et les appareils qui doivent suppléer ou venir en addition à ses faibles oi^anes. Il examine et expérimente tous les produits de la nature, les transformations dont ils sont susceptibles , et les divers modes suivant lesquels ils peuvent s'accommoder à ses besoins. 11 parvient de la sorte non-seulement à se pour- . voir ainsi de tout ce qui lui est utile ou agréable , mais encore à simplifier et à abréger singulièrement ses travaux. Il fait agir pour lui les bêtes , les métaux , l'air, l'eau , la vapeur , et tous ses efforts musculaires sont calculés de telle sorte qu'il en résulte une suite d'effets physiques qui marchent vers un but préconçu.

Les perfectionnemens du travail industriel consistent en des opérations mécaniques et manuelles, qui par des combinaisons habiles donnent la plus grande somme de produits avec la moindre dépense de matières et d'efforts.

Il s'agit pour cela d'établir un concert entre un certain nombre de mouvemens , et de régler la collaboration de divers agens. Cette oi^anisation suppose chez les individus qui y prennent part , de sages prévisions , des vues suivies t Tesprit de discipline, en un mot Texercice des facultés morales. Grâce au concours de ces facultés , l'instinct d'appropriation acquiert une grande puissance^ et enfante d'abondantes richesses destinées non-seulement à satisfaire aux besoins corporels , mais encore à procurer à l'ame de précieux instrumens d'acticHi. L'épargne est le fruit de l'industrie et la condition du loisir. Ce n'est qu'après s'être assuré les moyens de vivre que l'on peut cultiver ses mœurs , s'adonner aux relations sociales » et s'appliquer aux spéculations théoriques. D'ailleurs les occupations purement spirituelles nécessitent presque toujours l'emploi de choses matérielles.

Les richesses sont donc d'un très grand prix. Considérées au seul point de vue de l'instinct d'appropriation, on ' doit les estimer pour le contentement qu'elles lui procurent. Cet instinct fait partie intégrante de notre nature , et à ce titre il faut qu'il soit satisfait. On ne peut raisonnablement exiger des hommes qu'ils méprisent les richesses et goûtent la pauvreté ; il faudrait les refondre dans un nouveau moule et métamorphoser leur organisation. S'il est donné à quelques âmes d'élite de se détacher complètement des biens de la terre , leur exemple ne saurait être généralement suivi. C'est un idéal peut-être bon à présenter comme un lointain modèle , mais on l'exposerait à la dérision , si l'on prétendait en faire le type exact de la conduite de chacun. On a pu voir un petit nombre de sectaires, mais jamais des peuples entiers vivre dans l'ab-

négation. En préchant des vertus exagérées , on néglige de s'occuper des devoirs réels. Cela peut être même une tactique, pour se soustraire aux difficultés et aux obligations qui se présentent sur le terrain de la réalité.

n convient que les hommes s'enrichissent, et don&eM satisfaction à leur instinct d'acquisition par le concours des facultés Bupérieures de Tame. Mais cet instinct ainsi développé est exposé à de dangereux entraînements. D peut attirer à lui toute l'activité de Famé , vouer toutes nos affections, toute notre intelligence et toute notre capacité au culte de la matière , et nous absorber tout entiers dans une masse de métal. C'est là une pitoyable dégradation de notre être. L'avarice en nous identifiant à la matière brute nous ravale au-dessous des animaux* L'homme dont le cœur est rempli par Tamour de l'or, ne vaut pas plus que ce minéral. Il vaut même beaucoup moins ; l'or est pur dans son essence , et l'homme qui a placé dans l'or toute son ame, n'offre que l'image d'un être corrompu.

Si l'avare ne nuisait qu'à lui-même, on le fuirait comme un objet rebutant, et il resterait dans la solitude, livré à son ignoble passion; mais dans la société humaine il n'est pas de vices dont les effets soient restreints à celui qui s'y adonne. L'amour déréglé des richesses est la source des plus graves désordres. Les hommes en proie à la cupidité ne se contentent pas de ce qu'ils peuvent acquérir par leur propre travail ; ils brûlent du désir de s'approprier le bien d'autrui. II leur suffit d'espérer l'impunité, pour qu'ils se jettent sur l'objet de leur convoitise. Rencontrent-ils de la résistance , ils recourent à la force. Ils combattent, frappent et tuent, s'il le faut, pour ac-

complii* leurs spoliations. Craignent-ils les suites de la lutte , ils usent de moyens couverts et de manœuvries per* fides. La cupidité qui n'est pas purement animale » mais qui est réfléchie et qui est exaltée par la méditation , se répand en agressions incessantes, soit déclarées, soit occultes , qui sont des causes de vives soufiPrances, excitent une perpétuelle inquiétude , amènent des scènes sanglantes , remplissent les cœurs de haine , et entretiennent la barbarie. Tel est le spectacle qu'offrent encore de nombreuses peuplades constamment occupées à se dépouiller les unes les autres, et persuadées que la destination de rhomme sur terre est de dompter ses semblables, de leur ravir ce qu'ils possèdent, et d'en faire sa pâture, à moins qu'il ne juge plus convenable de les réduire en escla-^ vage et d'en faire les instruments de son avidité.

Comme dans les sociétés où prévalent des habitudes de spoliation , chacun est exposé à être lésé soi-même , il a dû arriver un jour où l'on se sera dit, qu'il vaudrait mieux contenir son avidité et se contenter d'une part restreinte, que de risquer, en voulant avoir davantage , d'être soimême pillé et opprimé. Dès lors on songea à distinguer nettement le tien du mien ; on s'engagea mutuellement à respecter le bien d'autrui, et on institua des pouvoirs qui veillassent à l'exécution des règles convenues. Du reste , ces premiers règlements devaient être fort imparfaits. Ils émanaient des hommes les plus puissants qui , tout en consentant à mettre un frein à leurs rapines , ne pouvaient y renoncer entièrement. C'est ainsi que l'esclavage fut consacré , qu'on reconnut le droit de dévaster les pays ennemis , que certaines classes d'individus furent exclues ,de la faculté de posséder, et que de nombreux monopoles

furent établis. Plus tard les opprimés réclamèrent au nom de l'équité , et ils durent le plus souvent recourir à la force pour obtenir l'égalité dans l'application de la loi. Ces réformes furent lentes , pénibles , toujours combattues par Tégolsme , et fréquemment compromises par la témérité de leurs promoteurs. Cependant elles ont marché , et après beaucoup de vicissitudes elles ont abouti à ce régime de la propriété, que nous voyons prévaloir dans les tK)ciétés les plus civilisées y et qui est réputé conforme à la justice.

Ce régime consacre pour chacun le droit de posséder ce qu'il a acquis par son industrie , et ce qu'il a reçu par héritage. Il est clair que ce qu'un individu crée soit par ses mains, soit par son esprit, doit lui appartenir exclusivement. C'est comme un développement et un complément de lui-même , et on ne peut le lui arracher sans attenter à sa personne. Si nos œuvres sont des autres nous-mêmes, nos enfants ont à peu près le même caractère. En les mettant au monde et en les voyant grandir, nous nous identifions à eux et reprenons une nouvelle vie. Sur le déclin de nos jours, et quand, la mort s'approchant, nous nous sentons défaillir, nous détournons nos regards de la fin qui nous menace, pour les reporter sur nos enfants pleins de vie et d'espoir, et notre pensée se console et se ranime avec la perspective des années nombreuses et florissantes qu'ils ont à parcourir. Le prolongement de l'existence des pères dans celle de leurs enfans est un besoin de notre nature qui est trop impérieux, pour qu'il ne lui soit pas donné satisfaction, fl faut que le père puisse croire qu'il se survivra, et que ce qu'il possède durant sa vie , passera à son enfant , à son autre lui-même. Il faut

donc que le droit d'hérédité soit reconnu ; et comme ce* droit n'est que la consécration d'un instinct de notre ame» il ne peut qu'être admis par l'universalité des hommes.

La richesse étant inhérente à celui qui l'a acquise , elle reste dans la même dépendance, lorsqu'elle prend part à la production sous forme de capital » et la part qui lui appartient dans les produits qu'elle a contribué à former» revient nécessairement à son possesseur. Nier la légitimité du profit afférant au capitaliste , c'est nier le rôle indispensable que le capital joue dans la production. Or il suffit de comparer la somme de travail à laquelle peut atteindre un ouvrier armé de ses seuls bras, avec celle qu'il peut fournir en s'aidant d'animaux, de machines et d'appareils de diverses sortes , pour reconnaître quel accroissement de puissance l'homme reçoit des instruments qu'il emploie. Le capital étant la source d'une certaine quantité de produits est naturellement appelé à les recueillir ^. et comme il est pour ainsi dire incorporé à sôû maître , ce qui lui advient tombe inévitablement sous le pouvoir de la personne dont il dépend. Quant au travailleur qui Tamis en œuvre, il doit percevoir une part proportionnelle à l'utilité de son ouvragé.

Nous venons d'établir le droit de propriété, le droit d'hérédité , le droit du capital à être rémunéré , et le droit du travailleur. Ces divers droits sont sanctionnés par la loi ; mais ce que la loi ne peut r^ler , et ce qui soulève les plus graves difficultés, c'est la répartition des produits qu'il convient de faire entre le capital et le travail. Le& économistes qui s'occupent des produits plutôt que de& producteurs, croient trancher ces difficultés en disant que le capitaliste et le travailleur étant tous les deux libres ,

d'est à eux à débattre leurs arrangements, comme il leur" plait , et que la quotité du salaire de même que le taux de la rente résulte fatalement du rapport qui a lieu entre l'offre et la demande de ces deux agents de la production. C'est là un point de vue beaucoup trop borné. On ne résout pas un problème dont les termes sont des volontés humaines , comme des questions géométriques dont les éléments sont parfaitement simples. La loi de répartition qui repose sur le rapport de l'ofire et de la demande , peut avoir et a souvent pour conséquence de livrer à la merci des capitalistes les travailleurs qui pullulent, savent mal se concerter et sont obligés d'accepter les conditions qu'on leur propose, sous peine de tomber dans la détresse. Le droit de rémunération du capitaliste est assurément très légitime ; mais s'il est exercé avec toute la riguetfr qu'admet la théorîeJont nous venons de parler , il heurtera un droit encore plus respectable , le droit que le travailleur a de vivre , et même de profiter pour sa part de l'accroissement du revenu général, afin d'améliorer sa condition dans la mesure des ressources que possède la société. Or cet antagonisme a lieu ; il serait puéril de le méconnaître. 11 a déjà suscité des conflits , et il amènerait plus tard des perturbations désastreuses , si l'on ne s'appliquait à le résoudre en un accord qui n'a rien d'impossible.

Il s'agit d'établir l'harmonie entre les capitalistes et les travailleurs. On ne parviendra pas à ce but en attaquant dans leur essence les droits de propriété et d'hérédité. Ces droits ont un défenseur invincible dans la nalure humaine. L'instinct d'appropriation et l'instinct de paternité qui sont inhérensà notre être, braveront tous

tés assauts , et réduiront à néant toutes les déclamation»des sophistes. Mais d'un autre côté les abus qu'engendrent les privilèges de la richesse , peuvent exciter des colères qui , tout aveugles qu'elles fussent , n'en seraient pas moins indomptables » et seraient la source de déplorables malheurs^ Gomme le droit du capital et celui du travail doivent également subsister , il n'est qu'un moyen d'éviter leur choc , c'est de restreindre celui qui peut paraître excessif. Quoi qu'en disent les économistes , la détermination dcis salaires est avant tout une affaire morale. Si le maître peut rejeter les prétentions de l'ouvrier, celui-ci peut s'insurger et user de sa force physique. Les besoins et la volonté des hommes sont des éléments de la fixation des valeurs tout aussi considérables que le rapport de l'offre et de la demande ; et la relation à établir entre le salaire du travail et la rente du capital peut aussi bien être réglée par l'opinion publique » par un sentiment d'équité ou de prudence , que par la plus ou moins grande afHuence des travailleurs qui viennent offrir leurs services. Le rehaussement des salaires peut et doit être le résultat d'une réforme à opérer dans la pensée commune. Qu'on soit généralement convaincu que les travailleurs ont droit à une plus large rétribution , et qu'il serait imprudent de la leur refuser , on verra bientôt se modifier la proportion du salaire et de la rente , sans qu'aucun trouble se fasse sentir , et qu'aucun atelier soit désorganisé. Le sort des travailleurs s'améliorant , leur amertume s'adoucira , et les capitalistes obtiendront aux prix de quel^ ques sacrifices une inestimable sécurité. Il suffit , pour accomplir ce progrès, d'une prédication qui éclaire et persuade, et qui, gardant la mesure du juste et du vrai, forme

une opinion à la fois modérée et solide. L'action de la loi n'a du reste rien à faire dans cette circonstance, où il s's^t de concilier des volontés, et où les mesures coërcitives ne pourraient que compromettre le succès de Tentreprise. De quelque nature que soit la force matérielle , qu'elle soit exercée par le pouvoir ou par l'insurrection, elle est radicalement impuissante à rien créer dans l'ordre moral ; elle n'est propre qu'à empêcher ou à détruire.

Outre les abus résultant d'une part trop grande faite au capital actif, il en est qui proviennent de la transmission des richesses par voie d'hérédité. Nous avons établi la nécessité de la succession héréditaire ; elle répond à un besoin de notre ame qui est trop impàîeux pour qu'il ne soit pas satisfait ; à ce titre elle doit être considérée comme une loi naturelle. Mais toute légitime qu'elle soit dans son principe , elle a des conséquences extrêmes qui portent atteinte aux droits les plus respectables. Admise sans réserve , elle produit dans certaines mains des accumulations de richesses qui ont pour corollaire inévitable la pénurie d'autrui. L'indigent ne souffre pas seulement dans son instinct d'appropriation et dans son corps mal nourri et mal couvert ; le spectacle de l'opulence gonfle son cœur d'une amère envie ; il s'irrite de se voir abaissé et méprisé , d'être condamné à un état perpétuel d'ignorance et de grossièreté , d'être assujéti à un travail qui l'accable et l'absorbe, d'être exclu des plaisirs qui réjouissent l'esl^rit et les sens , et d'être privé des moyens de faire le bonheur des êtres qui lui sont chers. D'un autre côté celui qui regorge de richesses se laisse aller à une molle oisiveté ; il n'a souci que de goûter (|es jouissances ; entouré de coinplaisans il se livre à l'infatuation de la fortune,

n'envisage nulle obligation , et ne voit dans ses semblables que de purs instruments de ses désirs ; énervé par la volupté et faussé par l'orgueil , son oœur se ferme à la compassion ; l'habitude d'être obéi et satisfait le rend arrogant et irascible ; tôt ou tard la satiété vient répandre le dégoût autour de lui ; le travail qu'il a dédaigné lui refuse ses récompenses ; les sympathies sociales n'ont pour lui aucun attrait ; et si des revers arrivent » ils le surprennent entièrement désarmé et le plongent dans un afaime de maHieurs.

L'extrême inégalité dans la distribution des richesses abonde en ftmestes conséquences. Elle est. préjudiciable au riche comme au pauvre , elles les corrompt tous les deux » et elle est comme une mine chargée de ressentiments f qui est toujours près d'éclater. Chez les peuples barbares elle est ordmairement le fruit de la rapine et de l'oppression. La civilisation qui réprime ces excès » laisse subsister deux causes puissantes d'in^alité » le profit du capital et la succession héréditaire. Ces deux faits sont indestructibles , parce qu'ils ont leur racine dans la nature de l'homme. Mais s'il est impossible de les supprimer /on peut du moins en atténuer la portée » de telle sorte qu'ils puissent se concilier avec le droit, que chacun a de réclamer une certaine part des avantages physiques et de la culture morale, que l'on peut puiser au sein de la société. Nous avons dit qu'il est possible de modifier dans l'intérêt du travail la proportion qui existe entre la rétribution qui lui est accordée , et le profit que s'alloue le capital. Nous ajouterons que l'on peut également remédier à l'extrême inégalité des héritages , en leur faisant subir un prélèvement qui subviendrait aux dépenses d<^ la commu-

tiaiité. Ici la loi est compétente , parce qu'il ne s'agit que* d'une simple appréhension à opérer sur une masse inerte. D'ailleurs elle est déjà entrée dans cette voie ; il lui suffit de faire quelques pas de plus.

Ces deux mesures que l'équité conseille , sont les seules réformes essentielles qu'il soit raisonnable d'introduire dans l'ordre économique de la société. Tout ce qui dépasse ces buts dans les théories du socialisme » n'est propre qu'à semer le trouble et à produire de cruelles déceptions. Le communisme est la violation de tous les instincts de l'ame et de toutes les lois psychologiques. L'État érigé en grand maître de l'industrie est un insupportable tyran capable^ seulement de vexer, mais incapable de rien créer. La propriété individuelle , la succession héréditaire , l'indépendance du travail et la liberté d'association sont autant de principes désormais inexpugnables. S'ils venaient à être enveloppés des nuages de l'utopie , ce ne serait qu'une éclipse passagère , et bientôt ils reparaîtraient avec plus d'éclat. Seulement s'il arrive que l'accaparement de la richesse ait pour conséquence la misère et la dégradation de classes entières de la société , et porte ainsi atteinte au droit incontestable qui appartient à chacun de pourvoir à ses besoins matériels et de donner à son ame une certaine culture , il devient •nécessaire de concilier des droits qui se heurtent , en restreignant dans une mesure convenable des privilèges exorbitans.

Au reste, quelque bien entendues que soient les règles qui président aux instincts d'appropriation , il y aura toujours un certain nombre d'hommes dont la passion d'acquérir cherchera à s'émanciper. Les lois civiles qui né doivent rien laisser à l'arbitraire des juges, n'agissent que

dans des cas spéciaux , sur des données palpables et Toti peut dire grossières. Les règles sociales resserrent beaucoup plus le réseau des obligations ; mais elles ne sont pas coërcitives; elles sont en butte aux préjugés, et elles peuvent être faussées par les artifices de la ruse et l'ascendant de la puissance. Ainsi il y aura une lutte perpé- ' tuelle à soutenir contre les entreprises de la cupidité tantôt bravant les règles communes , tantôt cherchant à les dicter , ou à les plier à ses desseins.

Il est à remarquer que les moyens avec lesquels nous devons lutter contre les excès de Tinstinct d'appropriation, sont les mêmes que ceux qu'emploie cet instinct pour se développer d'une manière souvent exagérée. C'est par la puissance de sa réflexion et de ses énergies morales que l'homme conçoit de vastes plans d'acquisition , et qu'ils les exécute en s'aidant du concours de ses semblables , et malheureusement aussi en saorifiant leurs intérêts à son avidité. Ainsi nos facultés spirituelles peuvent être perverties par nos instincts et procurer à ceux-ci une extension démesurée et vicieuse. Mais ces facultés peuvent aussi remédier au mal qu'elles ont causé ; elles nous signalent les dangers de l'avarice, nous montrent comment ils peuvent être évités , nous révèlent les bienfaits de la justice , nous suggèrent des règles à établir , et nous arment de la fermeté nécessaire pour les faire exécuter, n existe en nous un penchant analogue à l'instinct d'appropriation ; c'est celui qui nous porte à imprimer aux choses qui nous entourent des formes assorties à nos goûts et à nos besoins. C'est à cette tendance qu'obéissent le castor , lorsqu'il construit ses ouvrages hydrauliques, l'oiseau, lorsqu'il fabrique son nid, le renard, lorsqu'il se creuse

une tanière. Nous aimons à laisser sur certaines dioses l'empreinte de notre travail et comme le sceau de notre personnalité , abstraction faite de Futilité qui peut nous en revenir. Il y aurait lieu d'examiner cette inclination de notre ame dans ses diverses modifications et dans ses rapports avec nos autres facultés. Mais désirant abréger notre tâche » nous passerons sur ce sujet sans nous y arrêter , car il confine sur trop de points avec eelui que nous venons de traiter , pour que nous ne laissions pas au lecteur le soin &cile de faire sur Tkistinct que nous appellerons de construction , des réflexions semblables à celles auxquelles nous nous sommes livré dans notre étude de l'instinct d'appropriation.

L'existence de l'homme repose sur certains objets, dont la possession et la libre jouissance lui sont nécessaires. C'est d'abord sa propre personne ; puis ce sont ses aliments , son habitation , ses meubles et ses instruotents ; c'est son rang et sa considération parmi ses semblables ; ce sont les êtres qui lui sont chers, sa femme , ses enfants , ses amis. Or ces diverses choses étant en butte à l'envie et aux attaques d'autrui , il faut qu'il puisse les défendre contre toute atteinte , et sache au besoin combattre ses ennemis. Il est pourvu à cet effet d'un instinct spécial que l'on peut appeler instinct de la lutte. Cette tendance existe également chez la plupart des animaux , mais à des degrés très différents. Les herbivores essayent rarement de combattre , ils cherchent plutôt leur salut dans la fuite.. Les carnivores au contraire devant apaiser leur faim dans le sang d'autres êtres sont toujours disposés à l'attaque ; leur vie est une perpétuelle colère. Quant aux hommes, ils ont toujours quelque penchant à l'ag-

gression ; mais tandis que les uns obéissent habituellement à la crainte ou à l'amour de la paix , et ressemblent en cela aux espèces herbivores , les autres sont fréquemment animés d'une humeur agressive , et ont sous ee rapport une affinité marquée avec les espèces carnivores. L'instinct de la lutte est éveillé en noua par nos divers désirs qui se trouvent contrariés ou blessés. Nous dis^ pute-t-on un objet précieux ^ue nous possédons ou dont nous voulons nous emparer , nous dénie-t-on une primauté que nous ambitionnons , une femme que nous ai*^ mons nous est-elle ravie , nos enfants , nos amis reçoivent-ils quelque offense , nos idées, notre foi, notre patrie sont-elles insultées , aussitôt nous nous irritons , et à moins que la prudence ne nous retienne , nous nous précipitons sur nos adversaires et les poursuivons de nos attaques. Mais il n'est pas toujours nécessaire que l'un de nos intérêts soit lésé , pour que notre instinct agressif se déploie. Il est des individus chez qui cet instinct est si fort , qu'ils éprouvent le besoin de l'exercer , sans qu'ils y soient provoqués par quelque rivalité ou quelque appréhension. Ils engagent des luttes pour le seul plai^ sir de combattre ; ils se réjouissent de frapper , de faire du mal , de détruire , de voir leurs semblables souffrants, terrassés , mis en pièces. On s'étonne quelquefois de méchancetés commises sans but apparent , et Ton dit que c'est absurde et contraire à la nature. Mais ces prétendues anomalies s'expliquent aisément, lorsque l'on considère qu'il y a dans toutes les âmes un instinct agressif, que cet instinct éprouve comme toutes nos facultés le besoin d'agir , et qu'il peut arriver que dans certaines organisations il soit tellement prédominant, qu'il se répande néces-

sairement en actes de malveillance. 11 ne faut pas que les hommes s'imaginent être meilleurs que la nature les a faits. Chacun porte en soi «un germe de malice , et quelques-uns , (je ne dirai pas la proportion) , en contiennent des leur naissance un fonds considérable.

Il serait puéril de prétendre que les hommes ne sont disposés qu'exceptionnellement à s'o£Penser les uns les autres ; mais d'autre part on aurait tort de condamner d'une manière absolue l'instinct qui nous pousse au combat. Cet instinct est un élément de notre ame; il entre dans sa composition au même titre que l'oxigène fait partie de notre corps , et il y remplit un office indispensable. Personne n'accusera le lion d'user de ses dents et de ses griffes ; s'il verse le sang , c'est qu'il y est poussé par un penchant irrésistible , et il faut qu'il agisse ainsi pour conserver son existence. De même l'homme doit être pourvu des moyens d'attaquer et de se défendre , et il faut que ces moyens soient mis en jeu par un instinct qui s'exerce spontanément , et qui contienne en lui le principe de son action. Un individu purement passif et incapable de soutenir la moindre lutte serait l'être le plus misérable, et si les lois ne combattaient pour lui , il serait bientôt dépouillé et anéanti. Or les lois ne seraient que de vaines abstractions, si elles ne s'appuyaient sur de vivants supports. Il faut donc que nous sachions nous protéger, en repoussant les agressions et en prenant au besoin l'offensive.

Chez les animaux l'instinct de la lutte n'a jamais une grande" portée ni des effets très étendus. Comme ils agissent par soubresauts , par accès momentanés , sans dessein suivi et avec leurs seules forces individuelles, leur pouvoir de nuire est fort limité , leur colère est bientôt

passée ; il leur suffît de frapper quelques coups, pour que leur irritation s'apaise; Il n'en est pas ainsi de l'homme ; réfléchi, persévérant, circonspect, ayant la faculté d'augmenter indéfiniment sa force native en se donnant des auxiliaires et en usant des ressources que lui offrent les arts , il médite ses haines , en développe le plan au loin , dans le temps et l'espace , emploie à tes satisfaire une multitude d'ingfaruments , et leur donne ainsi une persistance , une intensité et une puissance considérables. Il couvera , s'il le faut , pendant un demi-siëcle ses projets de vengeance , il les léguera à ses fils et à ses arrière petit-fils , il armera pour les accomplir des milliers de bras, il promènera la dévastation sur toute une contrée , il fera périr une foule d'êtres qu'il ne connaît pas , et quand il tiendra son ennemi dans ses mains , il inventera d'ingénieux supplices , pour jouir du spectacle de ses tortures. D'où proviennent cette exaltation , ces raffinements , cette triste puissance de la haine ? Évidemment de l'intervention de nos facultés supérieures dans l'exercice de notre instinct agressif.

Cet instinct , comme tous les principes qui agissent en nous librement, est à tout «instant susceptible de s'exalter et de se pervertir. L'histoire des premiers peuples est un inévitable récit de querelles , de luttes , de mêlées sanglantes, de haines inextinguibles et héréditaires. Il semble que les hommes ne soient nés que pour s'entre-déchirer. La dissension est dans les familles qui sont souvent le théâtre d'affreux drames domestiques. Sont-elles unies, elles vont chercher des querelles au dehors ; et l'on voit partout éclater des combats de famille à famille , de tribu à tribu , de nation à nation , en sorte que le domaine

àe l'humanité n'est plus qu'un vaste champ de bataille. On met son plaisir et sa gloire , on applique toutes ses facultés à remporter la victoire et à exercer des sévices sur les ennemis qu'on s'est faits. Les premières hostilités ont pu avoir pour cause la convoitise , la jalousie , le ressentiment; et lorsqu'une fois on s'est inoculé la haine , on la cultive pour elle-même» on s'en repaît avec avidité , et on la transmet à ses enfants oonune une obligation sacrée. Cette haine devenue si chère veut être sans cesse alimentée. Il lui faut des meurtres , des trahisons , des pillages et des supplices. Elle exige qu'on s'empare de la propriété d'un voisin , et que , si l'on épargne sa vie , on l'insulte, on le maltraite et on le réduise en esclavage. La plus grande partie du globe est tous les jours désolée par de pareilles scènes. Les peuples qui en sont encore à leur moyen-âge , contiennent presque tous dans leur sein des classes entières d'opprimés, victimes héréditaires des guerres passées, et perpétuels objets de haine et de mépris. Nous aussi , nous avons eu une époque de barbarie et un moyen-âge à traverser ; or, quelles étaient les occupations de nos ancêtres avant que Tesprit philosophique ne les eût éclairés et policés , si ce n'est des guerres sans fin de peuple à peuple , de province à province , de château à château , et avec cela le pillage , la dévastation et l'oppression des faibles?

Quelque plaisir que les hommes trouvent à entrer en lutte avec leurs semblables , ils aiment aussi le repos et la sécurité. D'ailleurs tout combat a ses risques , et , s'il y a des joies dans le triomphe , il y a de vives douleurs dans la défaite. La réflexion qui surexcite les haines a aussi pour etiet de les modérer. C'est une cause de mal qui

peut se convertir en remède. Les inquiétudes continuelles qui accompagnent l'état d'hostilité, les alternatives de succès et de revers , les souffrances qui en accablant le vaincu rejaillissent sur le vainqueur , ont dû faire naître le désir de mettre un terme à des conflits qui se renouvelaient incessamment. On conçut un nouveau régime de vie qui , imposant à tous les hommes Tobligation de réprimer leurs haines , kw garantirait en même temps la paix et le libre usage de leurs personnes et de leurs biens. L'évidente bonté de cette réforme dut frapper tous les esprits et en déterminer l'adoption. Mais il était plus aisé d'en former le plan que de le mettre en pratique. Chacun devait s'engager à respecter4es conventions établies : mais comment s'assurer de l'exécution de cette promesse, et comment y rappeler ceux qui s'y seront soustraits? L'institution du pouvoir répressif ou politique est pleine de déceptions et de dangers. La raison et l'équité en présentent à l'esprit un modèle idéal , qui se réaliserait par l'accord dé tous les membres d'une société convenant de certaines règles à suivre , et confiant à quelques-uns d'entre eux , à titre de simple mandat , le soin de veiller au maintien de ces règles et d'en venger les violations. C'est là le systèVie exposé par Rousseau dans son Contrat social. Malheureusement les faits ont presque toujours détnesnii ces nobles conceptions. L'expérience montre chez la plupart des peuples quelques individus parvenus, au moyen de Tintimidaticm ou de la séduction, à se mettre au-dessus des autres hommes , et à leur imposer des lois plus ou moins arbitraires. Ainsi l'établissement du pouvoir poli-ticpie , qui aurait dû cvoir pour but exclusif l'intérêt commun , n'a été trop souvent qu'un instrument forgé par

— aigles passions ^oïstes , cupides et tyranniques ; et ce qui devait servir de frein à nos penchants vicieux a été une nouvelle source de corruption et de mal*

Cela s'explique. Pour que le pouvoir politique remplisse son rôle , il faut qu'il puisse surmonter toutes les résistances particulières, et que par conséquent il soit armé d'une très grande force; il &ut qu'il soit universellement respecté , obéi et redouté. Or, cette force énorme qui est mise à sa disposition doit singulièrement tenter nos instincts égoïstes. Il y a là de quoi satisfaire amplement nos goûts de domination , de richesse , de plaisir et de vengeance; il y a là d'immenses biens à recueillir et pour nous-mêmes et pour ceux qui nous sont attachés par les liens de la parenté, de l'affection et de l'intérêt. Aussi combien est ardente l'ambition politique ! Quels efforts ne fait-elle pas pour arriver à son but ! Et lorsqu'elle y est parvenue , combien il est rare qu'elle se contienne et n'abuse pas de la puissance ! Tous les pouvoirs humains, qu'ils soient religieux ou politiques , enivrent ceux qui les exercent , surexcitent leurs passions et les conduisent aux excès. C'est une pente qui se glisse même sous les pas des pouvoirs institués par la volonté commune et en vue de l'intérêt général. A plus forte raison l'abus est-il à craindre, lorsque les gouvernants ne sont que des usurpateurs , qu'ils n'ont à alléguer que le droit de la force et de la conquête , et qu'ils prétendent détenir l'autorité à titre de propriété héréditaire. Or malheureusement l'histoire des peuples est pleine de récits d'usurpations heureuses et d'entreprises violentes , plus ou moins déguisées sous le prétexte de faire régner l'ordre au sein des sociétés.

Il est peu de nations qui dès les premières phases de leur existence n'aient pas été victimes de l'usurpation et du despotisme* L'accord des volontés pour proclamer le droit commun 9 y soumettre également tous les individus^ et prévenir les envahissements du pouvoir , ne peut être que le fruit tardif d'une civilisation très avancée et d'une moraUté savante. Assurément ce n'est pas derrière nous, dans le passé, qu'il faut chercher des types d'ordre social , mais devant nous , dans un monde évoqué par la méditation et l'espérance. Durant les premiers âges les passions égoïstes se sont donné pleine carrière, et semblent avoir exploité de préférence les moyens destinés à les réprimer. La force créa un droit arbitraire et oppressif, et ce n'a été qu'au bout de longs siècles de soufirances et au prix d'épreuves douloureuses, que les opprimés ont pu s'affranchir du joug qui pesait sur eux , reconstituer les lois sur les bases de l'égalité et de la jus-^ tice , et ramener les gouvernants à leur fonction normale de mandataires de la communauté. Pour arriver à ce terme^ il a fallu bien des transitions et des progrès partiels. La masse des hommes n'a guère que les idées dont elle a hérité , et n'est susceptible d'y faire dans un temps donné que de faibles additions et des réformes légères. D'ailleurs , pour changer les conditions d'un ordre social , U faut une intelligence et une moralité peu communes; il faut créer des idées et des vertus nouvelles, non -seulement pour soi , mais pour la multitude qui est à la fois la matière et l'agent des œuvres politiques. Or rabaissement causé par la misère et par la servitude est très peu favorable à l'éducation des âmes. Le plus grand malheur de l'oppression gît dans les vices qu'elle fait contrac-

ter. L'ignorance, la grossièreté, Tenvie, la haine, le mépris de toute autorité et la soif de jouissances inconnues sont des prédispositions qu'apportent trop souvent les multitudes dans leurs insurrectious contre le despotisme. Se livrant à leur tour à de déplorables excès, et attestant rincapacité où elles sont de se conduire elles-mêmes , elles ne tardent pas a retomber sous le joug qu'elles avaient un instant soulevé*

Si nous remontons le cours de notre histoire nationale, nous voyons au début des hordes barbares se jeter sur une société paisible , et se livrer à leurs passions rapaces et destructives. Plus tard ces farouches conquérants s'étant dispersés et cantonnés en divers lieux, s'entourent de séides, réduisent à l'état de servage les populations indigènes , et les persécutent sans relâche. Gomme ils ont besoin de guerroyer, ils se combattent entre eux , et font de la pratique des armes leur unique occupation. Cependant la guerre ayant de cruelles alternatives, il vient un moment où ils jugent convenable de modérer leur humeur belliqueuse , et de se procurer mutuellement quelque sécurité. Ils établissent des tribunaux pour trancher leurs différends. Mais quelle est cette sorte de justice qu'ils instituent? Ce n'est encore qu'une arène où les champions combattent les armes à la main , sous les yeux de leurs, juges. La justice du moyen-âge réside dans le combat judiciaire. Après des siècles de ténèbres et d'orages, la royauté surgit , brise son enveloppe féodale, et s'appuyant sur le droit romain exhumé qu'interprète le corps des légistes , elle fonde son pouvoir sur la ruine des souverainetés seigneuriales , sur l'obéissance universelle aux lois qu'elle crée, ou qu'elle ressuscite. Sous son

autorité les personnes et les propriétés sont en général respectées , et Ton peut se livrer en paix aux divers travaux de la vie sociale. Mais la royauté porte en elle un vice grave ; elle est infectée de l'esprit de despotisme. Elle s'imagine que Tordre, la sécurité et le bienêtre qu'elle procure à la nation sont de sa part des dons purement gratuits , que le pouvoir qu'elle exerce est une propriété patrimoniale , et qu'elle est libre d'en user à sa volonté. En outre elle cherche à s'élever en constituant iK)us elle une hiérarchie de classes privilégiées doùt l'exhaussement rabaisse d'autant les classes inférieures. De là de nombreux abus ; de là une immobilité et une compression qui entravent les perfectionnements d'une société qui garde encore les empreintes de son ancienne barbarie. La tâcheque les légistes ont remplie aux 15® et 14* siècles pour rétablir l'ordre, doit être reprise au 18* par les philosophes qui ont à ouvrir au progrès une vaste carrière, à poser le principe de l'égalité de tous devant la loi , à donner pour base au pouvoir la volonté nationale , à le soumettre au contrôle de l'opinion publique, et à ramener entre les hommes autant d'accord que le comporte leur naturel enclin au mal.

Le dix-neuvième siècle est loin d'avoir réalisé entièrement ce programme. Bien des conflits subsistent , qu'il est réservé aux lois et bien plus encore aux mœurs , si ce n'est de terminer, du moins d'adoucir. Si la paix est rarement troublée d'une façon grossière au sein des nations civilisées , celles-ci vivent entre elles comme le faisaient les seigneurs au moyen-âge , c'est-à-dire sous la menace d'hostilités incessantes. Lorsque les pourparlers de leurs diplomates sont restés sans effet, elles n'ont

pour vider leurs différends d'autre ressource que les armes , et Ton voit des centaines de mille hommes se ruer les uns sur les autres , respirant la haine et le carnage , sans qu'ils sachent la plupart pour quelle cause ils vont s'entretuer. Nous n'avons certes pas la pensée de nier ou de déprécier les vertus guerrières. Il est touchant de voir un soldat s'avancer sur les diampsde la mort à l'appel de sa patrie. Mais il faudrait être inhumain et insensé pour ne pas reconnaître que la guerre est en soi une chose mauvaise , et que si on la condamne lorsqu'elle a lieu entre simples particuliers » on ne doit pas moins la réprouver lorsqu'elle met aux prises des nations entières. Le même progrès social qui a fait proscrire les luttes individuelles, tend à l'abolition des guerres entre nations. Il n'est pas plus impossible de terminer par vpie d'arbitrage les différends des peuples, qu'il ne l'a été de soumettre les querelles des particuliers aux décisions judiciaires. C'est là l'une des tâches les plus importantes qui soient dévolues au siècle présent. Mais de grandes guerres paraissent encore inévitables , avant que les nations civilisées aient acquis l'assiette territoriale et politique qu'elles doivent posséder, pour pouvoir entrer dans un concert permanent.

Quelle que soit l'harmonie qui règne un jour entre les divers peuples, quelque réguliers, tempérés et bienfaisans que soient les pouvoirs politiques , il y aura toujours une infinité d'actes malveillants qui échapperont à l'action gouvernementale. Cette action doit être strictement limitée , et ne s'exercer que sur des faits préalablement et nettement définis. Comme ce n'est jamais leur volonté individuelle , inais bien la volonté publique que les gouvernants doi-

vent consulter , il faut que ceux-ci trouvent toutes leurs décisions particulières comme dictées à Tavance dans les prescriptions législatives , qui en s'exprimant d'une manière générale y déterminent d'une manière invariable les applications qui doivent en être faites. Or les faits qui comportent cette définition préalable sont en petit nombre , et il en est infiniment plus qui ne présentant pas les caractères tranchés que la loi exige , se dérobent à la répression gouvernementale , et ne peuvent être atteints que par Topinion. Il convient donc que l'opinion veille sans cesse» pour châtier avec les armes qui lui sont propres» les excès de notre instinct agressif.

n est vrai qu'on éprouve souvent de la difficulté à distinguer une attaque légitime d'une autre qui ne l'est pas, Rn trait de malignité d'un acte de défense ou de représailles y une agression inspirée parle plaisir de nuire d'une punition infligée par amour du bien. Une adroite méchanceté sait se couvrir de beaux dehors , se masquer sous les bienséances y supposer des droits offensés , dénaturer la conduite d'autrui » se donner de crédules complices et emprunter le langage de la morale et de la religion. Il ^'est pas de mauvaise cause qui ne puisse être colorée par le sophisme ; et il n'en est pas de bonne qui ne puisse être viciée par l'hypocrisie. Combien de crimes n'ont pas été commis au nom de l'Évangile et au nom de la Liberté ! L'homme abuse de tout, même du bien dont il sait faire lin instrument de mal. Il faut dans le monde un esprit d'obser^ vation très fin et très délicat pour discerner avec justesse les mobiles d'où partent , et les buts où se dirigent tant d'actions , de discours et d'insinuations équivoques , qui vont porter atteinte à la réputation , aux intérêts et aux

affections d'autrui. S'agit-il de sévir contre Tarrogance , la cupidité, la fourberie, Tégoïsme, ou de prêter gratuitement des vices à une personne que Ton hait ? Veut-on oensurar ou nuire , corriger ou molester , se donner fausfiéfnenl fes apparences de Taustérité , ou s'appliquer sincèrement à l'amélioration de son prochain? Telles sont les questions qui viennent sans cesse s'offrir à nous ; et souvent la sagacité la plus éprouvée ne sait comment y répondre.

L'instinct agressif est d'autant plus surexcité en nous, qu'il y a dans le milieu qui nous entoure plus de causes de contrariétés et de soufirances. Tout ce qui jtQiidra à répandre l'aisance , à rapprocher les rangs , à |prantir la sécurfté et les libertés individuelles , à polir les mœurs , à éclairer les intelligences , et à repousser les entraves apportées au développement de nos facultés, aura en même temps pour effet de réprimer les antipathies , les animosités et les ressentiments. Un bon régime social fait disparaître une multitude d'aspérités qui blessent et irritent. Le savoirvivre enseigne , et le bonheur inspire la bienveillance. Une des marques les plus certaines du progrès de l'humanité est sans contredit l'apaisement de l'instinct agressif, qu'on ne peut mieux calmer qu'en faisant disparaître les causes qui le provoquent à agir. Il ne faut pas se flatter de contenir jamais cet instinct dans ses justes limites, et d'extirper toute haine du cœur de l'homme ; mais quoique ce résultat ne puisse être atteint, il convient de se comporter comme si l'on pouvait y parvenir; c'est le moyen d'en approcher le plus possible.

L'homme doit lutter pour s'emparer de ce qui lui ^st nécessaire , et pour se défendre contre les entreprises d'autrui. Il y parviendra , s'il est doué d'une force supé-

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rieure à oelle de ses adversaires. Mais telle n'est pas toujours la condition où il se trouve. Est-il le plus &ible , il cott?re ses desseins , marche vers son but par des voies détoumées y ou se dérobe au danger par la fuite. loi on voit entrer en action de nouveaux instincts, que l'on peut appeler instinct d'évasion et instinct de subtilité. Us sont ^ ainsi que l'instinct agressif, chargés du soin de notre conservation; mais au lieu de nous précipiter en avant, ils nous engagent à nous replier sur nous-mêmes , et à esquiver les atteintes d'autrui , sauf à revenir par des chemins obliques vers l'oblet^iua nous convoitons. La ruse se substitue ainsi à la force f)iii manque, et elle en forme le supplément.

Les animaux qui sont faibles ne peuvent se défendre et pourvoir à leurs besoins qu'en recourant à la fuite et à la ruse. Ces deux modes d'action étant nécessaires à leur conservation sont par cela même conformes à l'ordre de la nature et partant légitimes. L'homme considéré en tant qu'être animal doit également faire usage des instincts qui le portent , soit à se dérober au danger , soit à prendre des détours pour arriver aux buts qu'il se propose. Tout le monde conviendra que se livrer passivement aux coups des hommes ou de la fortune est pure stupidité , et que se précipiter contre des obstacles qui doivent nous briser est un acte de véritable démence. Nous devons conjurer le mal en nous y dérobant, lorsque nous ne sommes pas en état de le vaincre ; et nous devons user d'adresse pour nous approprier ce qu'il nous faut, lorsque nous ne pouvons nous en emparer de vive force. Or nous trouvons en nous, parmi les éléments de notre ame , deux principes d'action qui nous excitent soit à fuir le péril , soit à nous avancer par des voies cachées vers les objets de nos désirs. 11 suffit

que ces principes existent substantiellement dans l'ordre de la nature y pour qu'ils soient légitimes; d'ailleurs ils ont à remplir , au point de vue de la vie humaine » un office aussi indispensable que celui» par exemple, de la sécrétion lymphatique dans l'économie du corps.

Mais , ainsi que tous nos penchants animaux , les instincts d'évasion et de subtilité sont susceptibles d'acquérir par leur combinaison avec les facultéis supérieures de l'ame une extension anormale » qui devient une source de graves' préjudices. Personne ne vit dans risoleroent, et ne dépense sa vie en actes entièrement indépendants les uns des autres. Tous les hommes suivent dans leur conduite un plan déterminé , et leur activité est étroitement liée à celle de leurs semblables. Pour que leurs vues soient remplies et leurs intérêts satisfaits , il faut que la série des choses auxquelles ils ont assorti leurs desseins , se développe réellement telle qu'ils l'ont conçue. Si au contraire ils se sont abusés , et s'ils ont spéculé sur de vaines apparences , leurs plans tombent , leurs desseins s'évanouissent , et il ne leur reste à recueillir que de tristes mécomptes. Ils ont pu se tromper eux-mêmes , et mal user dans leur esprit des données qui s'offraient à eux ; mais ces données ont pu aussi être altérées et défigurées par les manœuvres d'individus qui ont intérêt à faire échouer les entreprises d'autrui. L'instinct qui nous porte à déguiser nos actions , peut en s'aidant des facultés réflexives et ordonnatrices, disposer les apparences des faits de telle sorte que la volonté d'autrui soit détournée de son but véritable, et soit forcément induite à s'égarer, en poursuivant des avantages chimériques, ou en fuyant des maux imaginaires.

Les ruses des animaux n'ont qu'une très faible portée et un effet momentané ; elles ne troublent pas sensiblement le système des existences animales. Les tromperies de l'homme ont des conséquences infiniment plus graves. Comme la vie humaine repose sur un enchaînement d'idées et de desseins , si les pensées qu'on s'était formées d'après les suggestions d'autrui sont vaines et illusoires y on se trouve déconcerté , frustré , désarmé , humilié. Le mal de la tromperie croît avec la grandeur des objets sur lesquels elle s'exerce , et avec la puissance des moyens employés à Fexécuter. Le mensonge qui n'est qu'un innocent badinage ou une excusable supercherie , lorsqu'il n'a trait qu'à des bagatelles , ou n'a que des légères conséquences , acquiert d'immenses proportions et prend un odieux caractère , lorsqu'étant le fruit d'un art habile et de calculs approfondis , il a pour effet de jeter des individus , des peuples tout entiers hors des voies qui les auraient conduits au bien et au bonheur, et de le3 livrer sans défense aux coups de la malice humaine et de la mauvaise fortune.

L'instinct qui nous porte à tromper peut s'exercer spontanément et sans être excité par quelque autre penchant. On voit des hommes aimer à conter des fables , à dissimuler , à mystifier, sans être aucunement animés par l'intérêt , la malveillance ou la vanité. La tromperie est pour eux un plaisir tout spécial , une occupation qui se suffît à elle-même. On regarde ce fait comme inexplicable et absurde ; mais il n'a rien que de fort naturel. Nous avons en nous un instinct de ruse ; ainsi que tous les principes qui forment notre organisation , cet instinct demande et aime à s'exercer ; et pour qu'il entrevu jeu , il n'est pas du tout

nécessaire qull y soit excité par quelque cause extérieure; il trouve sa cause d'action en lui-même » dans un besoin intime d'exertion. Il est vrai que le plus souvent il est mis en branle par quelque autre mobile qui sollicite son assistance. Du concours de ces tendances diverses résultent des actes, dont le caractère participe de l'essence des différents principes qui ont contribué à les former. S% œ sont des éléments viciés qui entrent en combinaison , lenr produit en représentera tous les vices qui en s' unissant semblent plus que s'additionner , mais se multiplier les uns par les autres. La ruse à laquelle ne se joint aucune intention malfaisante , est cependant mauvaise lorsqu'elle égare les esprits qui ont besoin de certitude. Mais combien sa nature pernicieuse ne s'accroit--elle pas , lorsque s'alliant à la cupidité elle engendre la ff^aude, l'escroquerie, le larcin, et lorsque se mettant au service di la haine, elle dresse de funestes embûches et machine d'odieuses trahisons !

Les premiers hommes, livrés à toute l'intempérance de leurs passions , se montrèrent aussi fourbes que rapaces et cruels. Les peuplades sauvages qui existent de nos jours se font un jeu du mensonge et de la perfidie. La véracité n'est pas plus naturelle à l'homme que la science ; l'un et l'autre de ces biens sont des fruits de la civilisation. Ce n'est qu'après avoir souffert de la tromperie, et avoir réfléchi sur les maux qui en sont la suite, et sur les moyens de la combattre , qu'on est parvenu à réprimer ce vice , et à rétablir quelque sincérité dans les relations sociales. L'action delà loi n'a pu atteindre que les tromperies qui se résolvent en dommages matériels ; mais l'opinion dont la juridiction est sans limites , flétrit

la fausseté sous toutes ses formes. On la regarde justement comme un témoignage de faiblesse. Se dérober sous des apparences mensongères , c'est avouer qu'on est impuissant dans les conditions de la réalité , et c'est abdiquer sa propre personnalité , pour devenir un non être , une sorte ^ é6 fentôme vain et dérisoire. Il y a dans cette sorte d'an-' milation de soi-même une déchéance honteuse , une bas- S68Bé^ méprisable. Toutefois le mensonge est une ressource dont useront toujours les faibles, et les moyens le plus efficaces à employer contre ce vice sont les réformes, qui tendent à assurer à chacun la libre disposition de soimême , et à relever la position de ceux qui sont dans l'abaissement.

L'instinct de la ruse qui nous engage à masquer notre conduite , fait tomber on quelque sorte le moi apparent dans le néant dt4a fausseté , mais elle réser.ve derrière les dehors trompeurs un moi occulte qui veut , agit et s'avance vers des buts déterminés. Il n'en est pas ainsi d'un autre instinct qui a également pour objet notre défense personnelle, mais dont l'impulsion nous porte simplement à fuir ou à nous soumettre. Cet instinct d'évasion ou de soumission nous fait complètement disparaître , ou nous livre sans réserve aux exigeance» d'autrui. Il s'en suit une véritable annulation de nous-mêmes , de notre volonté, de notre énergie et de notre liberté. Lorsque nous avons fui , il ne reste plus rien de nous. Lorsque nous nous sommes remis à la discrétion d'autrui , nous avons fait abnégation de notre pensée , de notre spontanéité , de notre moi , pour obéir passivement à des impulsions étrangères. N'ayant plus de liberté , nous n'avons plus de personnalité , et nous sommes réduits à l'état de

pure machide. Il y a dans cette situation une grande honte et un grand dommage pour nous-mêmes; mais ce n'est pas tout 9 nous n'avons pas seulement dorade notre propre personne , notre faute et nos torts ont encore rejailli .-;■ aur nos semblables. Nous n'existons d'une manière nor- - ' jBale que dans et par la société , et les secours que nous en recevons nécessairement , impliquent une réciprocité de services. Or comment pourrons-nous remplir nos devoirs envers nos amis , nos parents , nos concitoyens , si nous ne sommes pas libres , si nous sommes à la merci d'autrui , si nous sommes destitués de la faculté d'agir par nous-mêmes et de concourir aux travaux communs , et aux œuvres d'assistance et de censure mutuelles ? Il est évident que du moment où nous avons perdu le libre usage de nous-mêmes, en tombant soit dans la dépendance d'autrui , soit dans le néant de la pusillanimité , il ne nous est plus possible de nous acquitter de nos obligations envers nos semblables.

Les anciens temps nous offrent des exemples d'abaissement et de lâcheté qui seraient incroyables, si nous ne les voyions quelquefois se reproduire de nos Jours. Tous les vices se tiennent; la tyrannie des méchants repose sur la dégradation des opprimés ; l'orgueil consentira à ramper pour parvenir au degré qu'il vise ; l'avarice s'abreuvera de honte pour sauver ses trésors ; la sensualité qui énerve l'ame sacrifiera volontiers une indépendance dont la garde est pénible, à des plaisirs qui font succéder la torpeur à l'ivresse. Plus les penchants inférieurs ont de puissance dans une société, plus on risque d'être accablé sous le poids de ses propres passions ou de forces ennemies. Le courage et l'honneur de l'homme ne sont pas

tels qu'ils puissent résister à toute épreuve , et il leur faut des ettCQuragements et des appuis, pour qu'ils luttent avec quelque persistance. Chez les peuples modernes où les droits individuels trouvent d'assez grandes garanties, et où il n'est besoin que d'un médiocre courage pour se fai respecter, il y a dans les âmes moins d'abaissement qu'a trefois. Mais ce progrès est loin d'avoir atteint son dernier terme. Les mauvaises institutions politiques , la misère et l'excessive inégalité des conditions sont des maux encore subsistants , dont l'effet est de déprimer singulièrement les caractères. Enfin l'homme ne s'humilie pas seulement, lorsqu'il y est contraint , et on le voit courir de lui-même vers la servilité, lorsqu'il est fortement tenté par l'avarice, l'ambition, la vanité, vices qu'aucun progrès social ne pourra chasser entièrement de l'ame humaine.

L'homme est plein de contrastes. Tantôt on le voit s'abaisser et accepter, rechercher même l'état de dépendance ; tantôt il veut se grandir , s'élever au-dessus de ses semblables, et les assujétir à ses volontés. A ces tendances contraires répondent des principes internes , des instincts qui, bien que semblant s'exclure , n'en remplissent pas moins l'un et l'autre un rôle indispensable dans l'économie de notre existence. S'il convient que nous nous dérobions au danger par la fuite , et que nous cédions à une puissance contre laquelle toute lutte est impossible, en fevanche quand nous sommes armés d'un pouvoir suffisant, nous pouvons et nous devons faire valoir nos droits , nous approprier ce qui nous appartient , et prendre parmi nos semblables le rang et l'autorité qui sont en rapport avec notre propre mérite. Il nous parait superflu de démontrer ici l'inégalité native des différents hommes , et l'inanité

des théories qui atuîbuent les diYersités d'esprit et de caractère à Tinfluence de Téducation. Il est certain qu'il existe parmi les hommes une hiérarchie naturelle, et il n'est pas moins certain qu'elle doit être observée. Or rinstinct qui nous inspire le désir de la domination combiné avec celui qui nous porte à nous soumettre, a pour effet de nous distribuer avec plus ou moins de r^ularité dans les divers rangs de cette hiérarchie. Cet instinct a donc 9 au point de vue de l'ordre de la nature , sa raison d'être et sa légitimité ; d'ailleurs, toute considération tirée des fins pratiques étant mise à part , il suffit qu'un principe d'action existe d'une manière substantielle, pour qu'on doive en reconnaître la validité intrinsèque, et induire du seul fait de son existence , qu'il concourt à l'ordre général. Autrement il serait éliminé et détruit.

On remarque chez les animaux comme chez les hommes le désir de surpasser , de dominer leurs semblables : les chiens rivalisent à la chasse , les chevaux dans les courses , et si la psychologie animale avait été mieux étudiée , mille exemples viendraient s'offrir ici. Quoi qu'il en soit, l'instinct de domination ne peut s'exercer que faiblement chez les animaux , parce que leurs relations sociales sont fort restreintes et tout-à-fait accidentelles. L'homme au contraire tenant à ses semblables par une infinité de liens, et ayant la faculté de se les rattacher par des rapports étroits, continus, innombrables, peut donner une vaste carrière au désir qu'il porte en lui de primer et d'être obéi. Aux attributs d'une organisation privilégiée, certains hommes peuvent unir les faveurs de la fortune , être riches, entourés d'uae puissante clientelle et investis d'une grande autorité. Munis de telles ressources , ils

peuvent en user d'une façon habile et vigoureuse dans rintérêt de leur ambition , promettre, séduire, corrompre, intimider, châtier, et en maniant ainsi les divers ressorts des passions humaines, arriver à étendre singulièrement leur pouvoir , et à se subordonner une multitude d'individus contraints ou complices, heureux ou affligés dé leur assujétissement.

Mais cet accroissement de pouvoir , cette élévation personnelle n'ont lieu que par la diminution et la dépression d'autrui. Si le cœur de l'ambitieux se réjouit et s'enivre à la vue de la foule qui s'incline et s^abaisse autour de lui, ces joies sont achetées au prix de vives souffrances ressenties par les amours-propres et de graves outrages faits à la dignité humaine. Puis , pour dominer, il faut acheter des consciences et se livrer à la rapine ; il faut vaincre des résistances et se montrer dur , parfois cruel ; il faut recourir à la ruse et jouer avec le mensonge et la trahison; il &ut faire taire les vains scrupules de la justice, de l'honneur et derhumanité. Et lorsqu'enfin on est devenu toutpuissant^ on rejette bien loin foute gène et toute contrainte, on méprise l'opinion qui d'ailleurs se corrompt dans Itt servitude, on lâche la bride à toutes ses passions » on se livre à un luxe insensé, à une débauche impudente , à une avarice insatiable ; tout mécontentement devient fureur , >chaque jour on a soif de quelque nouveau témoignage de serviUté , et l'abjection se voit obligée d'enché-* rir sur elle-même.

Ces tristes spectacles sont communs dans Thistoire, et malheureusement ils abondent encore dans les contrées orientales. Dans nos pays civilisés on n'a pas à souffrir 4e pareils excès. Toute position quelque élevée qu'elles

soit , a certaines limites que l'orgueil ne peut franchir ; et chacun trouve dans les lois et dans Fopinion certaines garanties qui protègent sa liberté et son honneur. Et cependant combien ne voyons -nous pas de gens qui tendent et réussissent jusqu'à un certain point à dominer et à déprimer leurs semblables I Combien notre état social n'ofire-t-il pas d'aliments à Tarrogance qui se complaît dans l'humiliation d'autrui ! Le préjugé de la naissance, le prestige et les avantages de la richesse, l'étalage d'un luxe frivole et dispendiisux , la soumission des serviteurs et des cliens que la fortune procure , quelque savoir dont on fait montre , des relations avec les grands qu'on a soin d'afficher , une distinction dans le langage et les manières qui est de pure convention , telles sont les ressources qui s'offrent aux privilégiés de notre temps pour satisfaire leur orgueil. Il suffit de jeter les yeux autour de soi 9 pour reconnaître que ces divers moyens de se grandir et de rabaisser d'autant les autres hommes , sont loin d'être négligés. Quand on ne peut faire peser son autorité sur les personnes , on veut du moins remplir les esprits de la croyance à la supériorité qu'on s'attribue , et l'orgueil se tourne ainsi en vanité , adoucissement de cette passion qui , tout en prétendant dominer les pensées» se voit cependant obligée de solliciter leur assentiment.

Un immense stimulant pourTorgueil est le pouvoir démesuré, qui est encore de nos jours attaché à l'exercice des fonctions politiques. Quoique les gouvernements dignes de ce nom soient entourés de toute part des barrières constitutionnelles , on les a élevés si haut dans l'édifice social , on les a revêtus de tant d'attributions , on leur a subordonné sous tant de rapports les existences indivi-

duelles , on a laissé tant de choses à leur discrétion , on les a armés d'une telle force, et on leur a conféré tant d'honneurs , qu'il est difficile que les meilleurs gardent constamment l'esprit de leur institution , et que du haut des sommités où on les a placés, les têtes ne tournent pas, et ne s'emplissent pas des acres fumées de l'orgueil. Alors on cesse de croire qu'on est réduit au simple rôle de mandataire d'une nation , on se persuade que l'autorité en vertu de laquelle on commande est une propriété personnelle , et qu'il n'y a de droit que pour les gouvernants et de devoir que pour les gouvernés. Qu'est-ce donc quand ces mauvaises pensées, ces maximes immorales sont, non pas des démentis donnés aux institutions fondamentales , mais les principes avoués, officiels, élémentaires d'un gouvernement ? Qu'est-ce, sinon la proclamation du vice? Les instincts de l'homme tendant constamment à prendre une extension abusive, il y aura toujours à veiller sur l'instinct de supériorité , et à empêcher qu'en acquérrant un développement exagéré , il ne blesse l'amourpropre et la dignité d'autrui , n'engendre la bassesse , et ne favorise une multitude d'écarts. Ses excès pourront ^e de plus en plus réprimés, mais jamais d'une pianière complète. Certaines causes qui le surexcitent actuelle-ment pourront être supprimées., mais il en renaîtra d'autres qui résulteront de situations nouvelles. Si le iqal ne peut être détruit , il faut du moins s'appliquer à le restreindre , et bien connaître les remèdes constans qu'il réclame. Ainsi il convient de ramener les pouvoirs politiques à l'esprit de leur institution , et de réprimer cette tendance qu'ils ont tous de s'ériger en moteurs universels et en maîtres absolus des sociétés. Il est nécessaire,

^u point de vue de la morale comme du bien-être générât, que les diverses classes de la société se rapprochent » que les inégalités extrêmes disparaissent, que Téducation, les mœurs policées et la considération cessent d'être des privil^es exclusifs , que les distinctions fictives perdent leur crédit , et que la hiérarchie sociale soit disposée de telle sorte , que tous les individus , quoique occupant des rangs différents , reconnaissent en eux une parité de nature qui les oblige à se respecter et à s'assister mutuellement. Les obstacles à ces réformes viendront , nous ne l'ignorons pas , des rangs inférieurs aussi bien que des régions élevées de la société. S'il y a à lutter contre les privilégiés, qui non seulement veulent garder int^ralement les diverses prérogatives qu'ils possèdent , mais dont l'orgueil aime en outre à se repaître de l'infériorité d'autrui, d'autre part il y a à craindre les passions envieuses qui ne souffrent aucune sorte d'inégalité , rêvent un nivellement absurde et barbare , repoussent le principe de la propriété , la hiérarchie nécessaire à toute organisation sociale , et vont jusqu'à méconnaître les droits sacrés de l'intelligence , de la capacité et de la vertu. Or ce sont ces droits qu'il importe de vivifier et de fortifier de plus en plus, en leur subordonnant les privil^esqui sont le don du hasard , ou le legs d'un temps aveugle , ou la consécration des exigeances de notre infirme nature.

Les instincts ont pour caractère commun de mettre l'homme en rapport avec les objets individuels , mais tandis que les uns veillent à la conservation et tendent au développement de notre existence , les autres ont pour but de la mêler et de l'unir à celle des autres êtres. Ceuxlà nous concentrent en nous-mêmes , ou s'appliquent à

sous subordonner certaines personnes et certaines chosesr ceux-ci nous dilatent , nous répandent hors de nous , et déversent en quelque sorte notre personnalité dans les objets de notre amour. Les^ instincts, de la première classe ont été appelés égoïstes, et ceux de la seconde engendrent nos affections individuelles. Toutefois il ne faut pas voir dans ces affections Tantithëse et l'antidote de l'égoïsme ; ce sont les facultés morales qui méritent seules ce double titre. Les affections instinctives, s'attachant à des objets in-* dividuels , s'y renferment, deviennent exclusives, fondent pour ainsi dire en un seul tout les êtres liés par l'amour , et créent ainsi des unités en deux ou plusieurs personnes , où l'égoïsme trouve sa place et même se déploie largement. Les affections individuelles partagent la nature et le sort de tous nos autres instincts ; elles nous sont communes avec les animaux , n'ont pas par ellesmêmes de caractère moral , et sont susceptibles de se pervertir par l'exagération de leurs tendances. Il importe de bien se pénétrer de cette vérité , parce qu'elle est souvent méconnue, et que la plupart des traités de morale ne donnent sur ce point que des notions erronées, en présentant comme essentiellement vertueuses des inclinations qui , ainsi que tous nos instincts , ont à remplir leur office dans l'ordre de la nature, mais sont sujettes à s'altérer et à se corrompre.

Il existe entre l'homme et la femme une attraction puissante. Tandis qu'une même organisation fondamentale rapproche ces deux êtres , et les associe à des occupar tions et à des pensées communes , les différences spécift- <jues qui tiennent au sexe, loin de les séparer , les excitent à s'unir étroitement et à confondre ensemble leurs

existences. Dans les divers ordres d'êtres on remarque certaines diversités qui sont les principes des attractioDs les plus fortes et des combinaisons les plus intimes. Il semble qu'il ne puisse y avoir qu'adhérence et contiguïté entre les choses similaires , et que pour qu'il y ait inhérence et confusion, il faille que les objets mis en rapport diffèrent entre eux , et trouvent réciproquement l'un dans l'autre ce qui leur manque et doit les compléter. Alors on les voit se précipiter l'un vers l'autre, s'appréhender, se pénétrer, et se résoudre au moins pour un temps en un tout indivisible. Tels sont les uns par rapport aux autres les acides et les alcalis , les corps électro-négatifs et les corps électro-positifs. Nous ne doutons pas que si l'on étudiait à ce point de vue les substances organiques , elles ne présentassent une confirmation de la loi que nous venons d'énoncer. Quant aux êtres animés , ils obéissent visiblement à cette loi , que l'on exprime en disant que l'amour nait à la fois des ressemblances et des contrastes. L'amour sexuel est une passion extrêmement énei^que. Lorsqu'elle se produit en nous, ella- nous remue profondément , elle nous brûle , nous dévore , remplit incessamment noire ame de l'intuition et du désir de l'objet aimé , dont la possession seule peut calmer notre ardeur. Il semble que la nature , dans le dessein d'assurer la perpétuité de son œuvre , ait mis en nous un instinct dont la force soit irrésistible. Les désirs de l'amour et les plaisirs qu'il promet sont si enivrants , qu'ils chassent toute autre pensée , repoussent toute crainte et toute prudence , et nous jettent, sans que nous y prenions garde , à travers les obstacles et les dangers les plus redoutables. L'amour est à la fois la source des plus vives jouissances et des

plus grandes témérités. Il n'a tout son charme que lorsqu'il nous ravit» nous confond et nous tyrannise.

L'instinct erotique agit très vivement sur les animaux. Pressés par cet aiguillon , ils sont agités par une perpétuelle inquiétude , s'appellent d'une voix langoureuse , se recherchent et s'abordent avec avidité , se flattent , se caressent , puis s'accouplent avec de violents transports. Mais ces crises amoureuses durent peu , et ne se renouvellent qu'à de longs intervalles. L'homme au contraire est susceptible d'éprouver de fréquents désirs ; il peut les ressusciter tous les jours , et les multiplier dans tout le cours de sa jeunesse et même dans des temps plus avancés. Il doit ce privilège à ses facultés spirituelles , au pouvoir qu'il a de se représenter non-seulement le réel, mais le possible , et de disposer ses pensées et ses actions suivant tel ordre qu'il lui convient. Après avoir ressenti les atteintes de l'amour et en avoir goûté les jouissances , il se donne à lui-même des intuitions propres à éveiller ses désirs , et il s'ingénie pour amener la personne qu'il aime à satisfaire à ses vœux. Ce travail pouvant se répéter continuellement , il s'en suit que l'amour de 1 -homme peut être sans relâche. Ajoutons que tous les actes de l'homme s'enchainant les uns avec les autres» si l'une de ses tendances prédomine , elle communiquera à toutes les autres le caractère qui -lui est propre, et les entraînera dans le sens de sa direction particulière. L'homme qui aime est sans cesse préoccupé de son amour ; toutes ses pensées » toutes ses paroles , toutes ses actions se tournent vers cet objet , et comme il aspire à se sentir constamment uni à la personne aimée , il veut que celle-ci le prenne également pour centre de sa vie tout entière. Cet ainsi que l'amour

de rhomme, tout en étant continu, peut trouver de perpétuels aliments. Réduit à Tunion physique il serait bientôt épuisé ; mais excité et entretenu par rechange des idées, par la communauté des intérêts, par des luttes à soutenir, par des inquiétudes , des dangers , des mouvements de vanité, enfin par tout ce qui émeut Tame, il se déploie sur toute rétendue de la vie , et se mêle à toute sa trame.

L'amour, en se développant ainsi, devient susceptible de se dégager de la matière et de se spiritualiser ; mais cette extension qu'il reçoit du concours des facultés supérieures de Famé, peut avoir des résultats contraires, et aboutira de déplorables excès. La fréquence des spectacles erotiques que se donne l'imagination, surexcite les désirs charnels et engendre le libertinage. Il y a dans les effusions sensuelles de l'union des sexes quelque chose de bas et de honteux. Cette sorte de fureur à se repaître de chair , ces spasmes nerveux auxquels succède une prostration stupide , ces sensations délirantes où l'ame s'abime et s'anéantit , sont pour l'homme un état de dégradation. Dans ces moments il perd toute dignité; ce n'est plus un être moral, c'est un morceau de matière qui tressaille et palpite. D'autre part les jouissances erotiques causant un ébranlement profond dans toute l'organisation , et amenant une grande dépense de vitalité , leur usage immodéré énerve à la fois le corps et l'ame , dessèche la source de la pensée , dissout la volonté, et conduit à l'hébétement. Observez le débauché : sa face est hâve , ses yeux sont ternes , ses membres sont languissants, ses rares idées s'énoncent avec embarras , et son énergie consumée par la volupté va s'éteindre dans un morne égoïsme.

Partag<'^ tour-à-tour entre le désir et le dégoût, entre

la soif du plaisir et la satiété , il est sans cesse en quête de nouveautés qui réveillent son ardeur maladive. Il invente des raiBnements immondes » rebute bientôt ce qu'il a aimé , et cherche dans de perpétuels changements les stimulants que réclament ses appétits blasés. Pour lui la femme n'est qu'un instrument de volupté ; il ne goûte ni les grâces de son esprit , ni les qualités de son cœur ; il ne saurait s'attacher à elle comme à la confidente de ses pensées et à la compagne de son ame ; il jouit brutalement de sa personne , et après qu'il l'a possédée , il la quitte désenchanté» et la rejette comme un fruit dont le suc est exprimé. S'il a des retours vers elle , tôt ou tard ta répugnance l'emporte , et le dégoût qui suit les transports charnels reste imprimé comme un sceau de honte sur l'être misérable qui a servi de pâture à la lubricité. Aussi dans les pays où l'amour physique est sans frein , la femme est-elle méprisée. On ne considère en elle que sa beauté corporelle , elle est traitée comme une marchandise 9 trafiquée de main en main et réduite en esclavage. On ne songe nullement à cultiver son esprit et son ame ; jeune , elle est uniquement consacrée aux plaisirs lascifs de so\i maître et aux soins animaux de la maternité ; vieille, elle est servilement employée aux travaux pénibles de la domesticité.

Dans les lieux où l'on ne regarde la femme que comme un meuble charmant , et où elle est privée du droit de choisir, et de se donner librement, elle provoque , ainsi, que toute chose précieuse , d'ardentes convoitises et de violentes querelles. On se dispute ce bien avec acharne^ ment , et lorsqu'on l'a acquis , on le surveille avec une âpnp Jalousie. Quelque inconstants que soient les hommes las-

cifs, ils veulent néanmoins , tant que leur passion dure , posséder pleinement l'objet de leur amour, et se réserver exclusivement tout oe qui dans la vue , les regards , les pensées , les paroles , peut être un aliment à la passion. La jalousie s'étend à tous les signes de Tamour, à tout ce qui se rapporte de loin ou de près à ce sentiment. Gomme l'amant veut absorber en lui celle qu'il aime, tout partage lui est odieux, gâte ses plus chères jouissances, et lui cause un amer chagrin. L'irritation croissant avec la souffrance , plus l'amour est fort , plus la haine qu'il engendre est vive et profonde. Qu'on ajoute les blessures de l'orgueil, et l'on comprendra comment dans les temps et les lieux où la femme n'a pas le droit de disposer d'elle-même , elle est pour des hommes impétueux et indisciplinés , un sujet de disputes violentes et de vengeances cruelles.

Les maux qui résultent des excès de l'instinct erotique , l'avilissement de la débauche , la dégradation de la femme, la corruption de l'amour et les rivalités haineuses , sont trop contraires au bonheur et à la dignité morale de l'homme, pour qu'on ne se soit pas appliqué à y porter remède. C'est dans ce but que le mariage'aété institué. En rendant permanente l'union de l'homme et de la femme , le mariage forme des couples qui sont indépendants les uns des autres et se suffisent à eux-mêmes ; il détruit par là la promiscuité , et prévient les conflits résultant des prétentions contraires qui visent aux mêmes objets. La continuité des rapports qui existent entre les deux époux amortit par l'uniformité l'ardeur de leurs désirs charnels. Se trouvant tous les jours en présence l'un de l'autre , ils redoutent le souvenir d'actes de lubricité qui

leur inspireraient de la honte et un dégoût mutuel. Pudiques par prudence et par bonne entente de leurs plaisirs, et étroitement associés dans tout le cours de leur existence , ils trouvent dans l'échange de leurs pensées , dans l'harmonie de leurs sentiments , dans les détails infinis de leur vie commune , où leur être moral est en jeu, des jouissances intarissables , qui compensent et surpassent singulièrement celles que l'exaltation de leurs sens pourrait leur procurer. Les vives émotions s'évanouissant avec la jeunesse , ils s'en dédommagent par l'intimité sérieuse et solide de l'âge mûr. Le développement des fruits de leur union les remplit d'une tendre sollicitude. Quand enfin arrive la vieillesse , les douces habitudes qu'ils ont contractées les soutiennent et les consolent , et ils se sentent ranimés et rajeunis, en suivant de leur regard et de leur amour les enfants qu'ils ont engendrés.

L'union conjugale ainsi entendue est pleine de charme ; elle respire à la fois le bonheur et la vertu. Mais, pour produire ces excellents effets , il faut qu'elle repose sur l'accord parfait des deux époux. Si au contraire ils sont antipathiques l'un à l'autre, s'il existe entre leurs caractè- ' res une incompatibilité radicale et irrémédiable, le mariage au lieu d'être pour eux un tendre lien , une source inépuisable de douceur, de bons offices et de cordialité, ne sera qu'une chaîne pesante, et ne produira qu'amertume, vexations et disputes. Il n'y a rien d'aussi intoléraUe que cette tyrannie incessante, qui envahit tous les instamfts des jours et des nuits , qui s'asseoit au foyer , à la table et pénètre jusque dans l'alcôve , qui veut qu'on lui sacrifie tout , le corps et l'ame , la Uberté de penser , d'agir et d'aimer, fouille dans tons les replis du cœur, et outrage la

pudeur en lûvoqûant le devoir. La personne qui ne consulte en se mariant que Tintérêt ou la vanité , obéit au même mobile que œUe qui se prostitue sans détour et sans le masque des bienséances. Que le traité soit viager ou à terme , cette différence ne change pas le caractère vénal du traité. Si les conséquences ne sont pas identiques, elles n'en sont pas moins déplorables de part et d'autre. La prostitution formelle piécipite ses victimes dans d'ignobles débauches, leur ravit toute dignité personnelle , empoisonne dans leur cœur le sentiment de Tamour, les voue à un mépris universel, et les entraine par degrés à rompre avec toutes les lois sociales*. L'union légale de deux êtres qui se repoussent, sans conduire à de pareilles extrémités, et tout en se couvrant d'apparences régulières , est une source intarissable de dégoût , de malveillance , de haine et de tromperie. On dirait deux ennemis enfermés pour toujours dans une étroite enceinte, et ne pouvant faire un mouvement sans se heurter et se combattre. Peut-être même y a-t-il un mal plus cuisant que cette hostilité réciproque , c'est pour une ame noble et délicate l'obligation de dévorer en silence les souffrances , lés nausées et les hontes qu'elle éprouve dans une union intime et permanente avec la grossièreté , la sottise et la bassesse. Dans cet accouplement forcé du bien avec le mal, si le premier est d'une trempe plus faible que le second, il s'usera par le frottement, et le mariage aura été ainsi une cause de perversion.

Il serait déraisonnable de prétendre qu'on ne dût se marier que muni de toutes les vertus qui rendent le mariage parfait; avec cette condition la terre perdrait bienlot la plus grande partie de ses habitants. Mais il faut du

moins que les époux soient assortis > que leurs caractères sympathiisenty que leurs %es, leurs figures et leurs por sitions se conviennent. Sans cet accord le mariage manquera son but 9 et au lieu de nourrir et d'ennoblir l'amour , d'être un principe de constante bonté , d'embellir et d'étayer la vie» il ne produira que troubles, discussions, querelles et chagrins. Or l'accord ne peut exister entre les époux, que s'ils se regardent^mme égaux. L'un d'eux se considère-t-il comme le maître , l'harmonie intime , l'amour devient impossible. L'union sexuelle , que l'on n^a pas désirée et qu'on subit, révolte la pudeur. La nudité de cet acte doit être voilée par l'étourdissement de la passion; accompli de sang -froid, il apparaît dans toute sa crudité, et prend un aspect impur. Les caresses contraintes doivent paraître insipides à la personne qui les reçoit , et elles sont avilissantes pour celle qui les fait. La tendresse n'a de prix que si elle est sincère , et elle n'est sincère qu'autant qu'elle est libre. Puis l'amour conjugal demandant à être alimenté par un échange continuel de sentiments et de pensées, il faut que l'intelligence et la volonté des deux époux soient presque de niveau, pour qu'ils puissent se comprendre , s'estimer et se goûter réciproquement. Il faut que leurs âmes qui doivent s'étreindre , soient à la même hauteur et soient douées d'une égale puissance d'appréhension.

Le mariage n'a toute sa valeur morale , que lorsqu'il repose sur l'égalité des deux époux. Si la femme est assujétie, elle contractera les défauts, les vices même qu'entraîne la perle de la liberté. Pour elle le devoir disparaîtra derrière l'autorité d'un individu , qu'il s'agira de séduire ou de tromper. La coquetterie et la ruse seront ses armes,

et l'intérieur conjugal deviendra le théâtre de manèges, dans lesquels la franchise , la probité , la pudeur et l'amour véritable auront fort à souffrir. Le mariage a besoin de la loyauté d'une amitié virile» qui exclut toute contrainte, toute dépendance, toute supi^iorité offensante. Nous devons dire que cette vérité n'est pas encore entièrement comprise. D'antiques préjugés subsistent sur ce point ; ils nous viennent des temps , où la femme considérée comme un pur instrument de volupté et privée d'éducation morale avait à la fois les vices de l'esclave et de la courtisanne. Victime d'une sensualité grossière et d'un égoïsme brutal , elle n'avait à offirir que sa beauté corporelle; les charmes de son ame restaient, enfouis sous les dédains qui l'accablaient. Elle a été relevée de cet abaissement, mais tout n'est pas encore fait. Plus l'homme rehaussera la condition de la femme, plus il trouvera de sûreté dans son commerce , d'utilité dans son assistance et de plaisir dans son intimité.

Un des buts essentiels du mariage est la procréation des enfants. Après qu'un instinct puissant nous a amenés à nous reproduire par le fait de l'union sexuelle , un autre instinct non moins fort surgit en nous , et nous attache à notre progéniture. Nous sommes enclins à aimer tout ce qui émane de nous-mêmes , tout ce que nous créons ou revêtons de notre empreinte. Or nos enfants nous semblent être la reproduction même de notre personne, uneextension et une continuation de notre propre existence ; c'est nous-mêmes que nous croyons aimer en eux , c'est notre moi multiplié et destiné à renaître indéfiniment. Cette transmission d'essence est surtout sensible chez la mère, qui pendant de longs mois porte son rejeton d'abord en-

fermé dans ses entrailles» puis greffé sur sa poitrine. Pendant que la mère porte ce doux fardeau , le père a à veiller sans cesse à l'entretien et à la défense de deux êtres faibles qui sont commis à sa garde. Puis Tenfance de l'homme est longue ; pendant de nombreuses années il a besoin, pour se soutenir, d'un constant appui. Son corps débile attend de la main d'autrui la nourriture et la protection qui lui sont nécessaires. Son ame n'est pas moins infirme, et pour qu'elle puisse se mouvoir spontanément, il faut qu'elle y ait été préparée par une suite de soins assidus, par un système d'éducation qui est le fruit d'une expérience séculaire.

Aux besoins de Timbécile enfant subvient la tendresse des parents, l'instinct qui les excite à mener à fin. leur œuvre, en veillant à sa conservation , en la rendant viable, et en la faisant passer de l'état brut à un certain degré de perfectionnement. Pendant que les parents se vouent ainsi à l'éducation de leurs enfants , et sont soutenus dans cette tâche par les plaisirs de la paternité , l'instinct qui porte le faible à s'attacher au fort , à adhérer à lui comme le lierre au chêne , agit sur les enfants et leur inspire pour leurs parents une affection profonde. Plus tard la reconnaissance vient fortifier l'instinct, qui trouve en outre de nombreux aliments dans une multitude d'intérêts communs, qui reposent sur l'existence de la famille. A la copropriété des mêmes biens qui a lieu entre les parents et }es enfants, vient ordinairement se joindre la participation àla même position, aux mêmes principes , aux mêmes idées, aux mêmes desseins, aux mêmes amitiés, aux mêmes haines. Cette solidarité resserre fortement les Uens de l'affection naturelle , et la perpétue dans tout le cours

de la vie , et durant les âges où l'homme a acquis toute sa force 9 et jouit de toute sa spontanéité. Lorsqu'enfin le temps de la caducité est venu pour les parents , ils trouvent dans rhabitude d'aimer et dans le fonds de gratitude qu'ils ont dû former dans le cœur de leurs enfants , un retour de tendres soins qui consolent leur vieillesse , et remédient à cette fatale impuissance qui règne sur les deux extrémités de la vie humaine.

La famille est le produit de la nature ; c'est l'élément premier et indispensable de l'organisation sociale. Les bienfaits dont elle est la source , sont évidents et universellement apprédés ; mais après les avoir signalés , il convient de montrer les abus qui peuvent les accompagner. La famille ne saurait échapper à la condition commune de toutes les choses qui» ayant pour objet la sâttisfaction de nos instincts individuels , ne portent pas leur r^le en elles-mêmes , et sont plus ou moins affectées d'^oisme. L'esprit de famille est naturellement exclusif. Les membres d'une famille, en se rapprochant les uns des autres, s'éloignent d'autant du reste de leurs semblables. Sans cesse occupés à se favoriser entre eux , ils trident à le faire aux dépens d'autrui. Animés d'une complaisance mutuelle , et unis ensemble par une spéciale solidarité , ils sont portés à se pardonner leurs fautes , à méconnaître leurs vices , à se prodiguer l'éloge , à se soutenir en toute circonstance , et à sacrifier à leur orgueil , à leurs passions et à leurs intérêts communs les droits de tout individu vivant hors de leur cercle. Ici Tégoïsme apparaît clairement , et en revêtant la forme collective il n'est pas moins injuste , déraisonnable et malfaisant , que lorsqu'il se manifeste à IVtat purement individuel. C'est à cet égoîsme

que sont dues ces haines et ces vengeances de famille qui se transmettent de génération en génération , ces castes sociales qui nuisent si profondément à l'harmonie et à la moralité publiques , cette transformation absurde du pouvoir politique en propriété patrimoniale , et ces inégalités fâcheuses qui dérivent de l'exagération du principe d'hérédité. A côté des devoirs de famille il faut considérer les devoirs sociaux ; et comme les affections privées tendent sans cesse à enfreindre les règles générales , il importe de ne pas s'y livrer aveuglément, mais il coulaient de les surveiller avec une certaine défiance, et de se tenir toujours prêt à en réprimer les écarts.

Nous venons de supposer que l'accord règne au sein de la famille, mais il peut aussi arriver que la discorde s'y introduise. Il y a des caractères entre lesquels existe une invincible antipathie : que les liens d'une vie commune les mettent en contact , ils se heurteront nécessairement, et si ce rapprochement forcé est continuel , il s'en suivra des froissements , des rancunes et des inimitiés qui seront sans terme , et qui ne feront que s'accroître avec le temps. La voix du sang sera étouffée sous la tyrannie paternelle ou l'ingratitude filiale , et les douceurs de l'intimité domestique seront empoisonnées par une amertume sans cesse renaissante. La solidarité des intérêts, au lieu d'être un moyen d'union, ne sera qu'une source de disputes, et des râqpports qui ne devaient engendrer que la bienveillance exciteront d'innombrables conflits. Bien des familles portent en elles des plaies irrémédiables , qu'elles s'efforcent par amour-propre ou par pudeur de cacher aux yeux du public. Puis à la famille élémentaire viennent s'adjoindre les proches,, qui peuvent apporter leur tribut d'affection

et de bons offices, mais qui peuvent aussi introduire dans le cercle de la parenté, des germes d'aversion, de jalousie et d'hostilité. L'histoire de certains peuples nous montre la famille sous d'étranges aspects. Ici l'on voit les pères traiter, à l'abri de la loi, leurs enfants comme des esclaves, en trafiquer comme d'une marchandise, et les écraser sous leur despotisme , là des enfants rebuter , outrager et livrer à la mort leurs parents que la vieillesse a rendus incapables de subsister par eux- mêmes et de défendre leur vie. Les progrès de la civilisation ont mis fin parmi nous à ces odieux excès ; les droits respectifs des parents et des enfante ont été définis et assurés ; mais les règles posées à cet égard et vulgairement professées sont loin d'être suffisantes , et elles laissent subsista* sur beaucoup de points une incertitude que doit dissiper une analyse exacte de la vie de famille et des abus qui peuvent en résulter.

Les diverses espèces d'affections humaines se distinguent par leur degré d'intimité. L'union la plus étroite est celle de l'homme et de la femme qui se complètent l'un par l'autre en vertu même de leur disparité , et se confondent en une sorte d'unité morale. Puis vient le lien qui unit les parents et les enfants. Ici on ne voit plus cette identification de deux êtres qui dans leur dissemblance sont, pour ainsi dire, complémentaires l'un de l'autre; on observe une relation de dépendance réciproque qui résulte du puissant désir qu'ont les parents de se voir reproduits et continués dans leur progéniture , et du besoin impérieux qu'ont les enfants de l'appui et des soins de leur père et de leur mère durant les âges d'imbécillité , de faiblesse et d'inexpérience. Mais à mesure que les jeunes

gens croissent et se développent , ils tendent de plus en plus à se constituer une existence originale et indépendante ; ils se forment une nouvelle famille , se donnent à leur tour des rejetons , et s'associent aux pensées et aux œuvres de leur progéniture qui en s'avançant dans la vie, se sépare à son tour de la génération qui Fa précédée. Cela est surtout sensible dans les sociétés très actives et passionnées pour les progrès et les innovations.

Après les affeotkmB conjugale, paternelle et filiale qui résultent de la confusion ou de^ la dépendance réciproque de deux existences» vient le sentiment de Tamitié qui unit des personnes qui se conviennent par leur isimilitude , et qui ayant des positions égales et distinctes ne sont pas précisément nécessaires Tune à l'autre. A la rigueur nous pouvons nous passer d'amis , mais sans cette adjonction à nous-mêmes , notre vie serait bien triste et bien appauvrie. La solitude nous ennuie et nous abat; nos facultés demandent à être vivifiées par le commerce de nos semblables, par un échange de pensées et de sentiments qui 9 en se mêlant , s'animent , se développent et e fortifient. Nous ne nous sentons et ne nous goûtons bien nous-mêmes , que lorsque nous voyons notre personnalité réfléchie et répétée dans notre prochain ; nous n'acquérons une entière conscience de nous-mêmes que par ce redoublement de notre individualité ; et abstraction faite des profits que nous procurent d'utiles alliances» l'extension de notre sensibilité qui, en se répandant hors de nous, va si^er dans d'autres existences, est pour notre ame un besoin impérieux et une source de jouissances réellement exigées par notre hygiène morale.

Le principe essentiel de l'amitié est la conformité des goûts , des idées et des caractères. Les hommes ne sont sincèrement et solidement unis, que lorsque les éléments de leur nature se conviennent et s'adaptent , et qu'indépendamment de toute circonstance extérieure > il y a dans le fonds même de leurs âmes une affinité constante , qui les attire l'un vers l'autre. Malheureusement cet accord essentiel est fort rare , et nous devons être attentifs à modérer et à mesurer l'expansion de notre cœur , exposés que nous sommes , au milieu de l'étrange diversité de notre espèce , à rencontrer sans cesse des antipathies , des dédains , des rivalités et des choses qui nous répugnent. Â défaut d'une amitié intime et entière , il faut se contenter de ces affections moyennes qui, dirigées avec prudence, savent éviter les occasions de conflit, et mettre à profit les élémens d'harmonie. D'ailleurs il y a dans les nombreux rapports qu'enfante la vie sociale , des causes d'union qui n'impliquent pas nécessairement de mutuelles sympathies. Il faut distinguer deux genres d'amitié qu'on peut appeller l'un interne et l'autre externe , le premier reposant sur l'accord des âmes et le second sur la communauté des habitudes. Le voisinage , la multiplicité des contacts, la similitude de l'éducation et des principes, des mœurs et des manières , des occupations et des divertissements , des droits et des devoirs , des desseins et des destinées, rapprochent et lient ensemble des personnes qui, sans s'aimçr profondément^ retrouvent les unes dans les autres quelque chose d'elles-mêmes , ont du plaisir à se voir , et éprouvent le besoin de se fréquenter. C'est ainsi que les familles s'étendent par leurs ramifications collatérales ; c'est ainsi que se nouent les relations de cama-

rades , de conflrëres , de cointéressés , et que se forme^ l'esprit de corps » de parti , de secte , de cité , de patrie. Nous sommes invités à cultiver ces liaisons par un sentiment naturel d'aflPection envers nos semblables , par un instinct spécial qui a des besoins et des plaisirs qui lui sont propres. Il est vrai que des vues intéressées se mêlent presque toujours à nos dispositions affectueuses ; mais ces deux âéments, tout en se combinant dans les résultats de notre conduite, n'en sont pas moins essentiellement distincts. En nous liant d'amitié avec nos semblables» nous cherchons naturellement à profiter de leur appui , à nous servir d'eux comme d'auxiliaires pour faire triompher nos intérêts et no& passions, de même que nous nous associons à leurs vœux et à leurs griefs, et les secondons dans leurs entreprises. Ce caractère complexe des amitiés humaines a induit certains philosophes à nier le principe d'affection qui est en nous , et à faire dériver toutes les démonstrations amicales de calculs ayant pour objet le moi solitaire. Mais l'analyse psychologique repousse ces déductions qui sont le firuit d'un vain désir d'unité. Il y a en nous des tendances qui nous portent à aimer pour le seul plaisir d'aimer , et parce qu'elles s'allient à d'autres penchants , il ne s'en suit nullement qu'elles en soient issues.

Tandis que les instincts spécialement appelés égoïstes ont pour but de rapporter au moi toute l'activité individuelle , et de lui subordonner la personnalité d'autrui , les instincts affectueux au contraire déversent les âmes les unes dans les autres , et les unissent d'une façon plus ou moins intime. Toutefois si l'on met à part les sentiments moraux , qui tendent essentiellement à se généraliser, et si Ton considère seulement les instincts affec-

tueux , on remarquera dans ceux-ci un besoin de se particulariser qui donne naissance à une nouvelle espèce d'^oïsme , à Fégoïsme collectif. Les attachements individuels qui réunissent ensemble certaines personnes , et établissent entre elles une solidarité plus ou moins étendue, les isolent par cela même du reste de leurs semblables. En participant aux mêmes idées » aux mêmes passions , aux mêmes desseins, elles forment une sorte d'unité en plusieurs personnes » elles constituent une personnalité multiple y qu'animent nécessairement des vues et des intérêts égoïstes. Les familles , les corporations , les cités , les nations se comportent entre elles de la même manière que de simples individus. Elles peuvent s'aimer et s'entr'aider , mais souvent aussi elles en viennent à se jalouser» à se haïr, à se combattre , à s'opprimer et à se dépouiller. Quand même il n'y aurait entre elles aucun sujet de litige , il suffit qu'elles forment des individualités distinctes les unes par rapport aux autres , pour qu'elles s'observent avec défiance , se traitent avec hauteur , et se tiennent sans cesse prêtes à entrer en lutte. Combien n'y a-t-il pas d'individus qui, sans se connaître aucunement , se méprisent , se détestent et cherchent à se nuire , uniquement parce qu'ils appartiennent à des coteries , à des classes , à des religions , ou à des contrées différentes. C'est ainsi qu'on voit les affections qui unissent les hommes , entretenir d'incessantes divisions , et se nourrir de rivalités, d'animosités et de mauvais sentiments. Il faut donc se méfier de ces mobiles en apparence si inoffensifs, mais qui par leur nature exclusive nous font traiter avec défaveur quiconque se trouve hors du cercle de nos attachements. Aimons nos parents , nos camarades ,

nos concitoyens 9 nos coreligionnaires, mais gardons^ nous de toute aversion pour ceux de nos semblables que le sort a placés dans d'autres familles» dans d'autres rangs» dans d'autres patries.

Les affections individuelles reposant sur l'accord des pensées., des sentiments , des habitudes» ne peuvent être cultivées avec fruit» qu'autant que cette condition se trouve réalisée. Aussi voit-on les personnes qui sont liées par un genre quelconque d'amitié» s'appliquer à établir entre elles une entière harmonie » et à écarter toute cause de dissentiment. C'est une sorte d'éducation mutuelle dont la puissance est grande » mais dont le caractère est équivoque. Les influences qui s'eiercent entre parents » entre camarades » entre associés peatent être tournées vers le mal comme vers le bien. Leâ'àffedtions conseillent simplement l'accord dans les relations» elles n'impliquent nullement le zèle pour la moralité ; elles fleurissent chez les^ méchants comme chez les bons » et elles propagent ce qu'il y a dans le cœur de ceux qu'elles animent» c'eat-^H dire tantôt le vice et tantôt la vertu. Ainsi elles peuvlat être préjudiciables non-seulement par les divisions qu'entraîne leur nature exclusive » mais encore par la contagion qui se développe dans les rapports qu'elles amènent. La morale vulgaire recommande de fuir les mauvaises compagnies ; mais si l'homme de bien s'interdisait de fréquenter tous ceux qoî. ont quelque vice » il serait à peu près réduit à l'isolemârt, et forcé de rompre Ta plupart de ses liens sociaux » y compris ceux dont on fait une obligation. Il y a pour chacun de nous des liaisons auxquelles nous ne pouvons nous soustraire» et qui sont pour nous, soit un besoin, soit une nécessité ; mais quelles que

soient celles où nous nous trouvions engagé , que ce soit le sort , notre penchant ou le devoir qui nous les ait fait contracter , nous devons ne nous y livrer qu'avec réserve, et garder toujours une arrière-pensée , qui nous préserve des excès de la partialité et des maux de la contagion.

Nous ne nous attachons pas seulement aux personnes, mais encore aux choses matérielles. Il est des sites qui ont unecertaine physionomie, et dans lesquels nousdécouvrons une expression morale qui , étant d'accord avec nos propres sentiments , éveille en nous une véritable affection, n est des lieux dénués de tout caractère pittoresque, mais qui ayant été les témoins de diverses phases de notre vie, se lient étroitement à de chers souvenirs, semblent se les incorporer , et attirent sur eux-mêmes une part de l'intérêt qu'excite en nous Thistoire de notre passé. Les objets que nous voyons , ou dont nous nous servons habituellement , nous deviennent familiers ; nous les associons en quelque sorte à notre personnalité , et nous les considérons comme des dépendances de nous-mêmes. Ils nous sont surtout précieux , lorsqu'ils revêtent un sens emblématique , lorsque nous y voyons un symbole , un gage , un insigne. Un drapeau, une bague, une relique sont des choses sacrées pour le soldat , l'amant , le dévot. Cet attachement 'que nous éprouvons pour des choses matérielles, est-il le produit d'un instinct spécial , ou n'est-ce qu'une variété du phénomène de l'association des idées ? Nous inclinons vers la première opinion , mais en gardant des doutes. Quoi qu'il en soit , le sentiment que nous avons maintenant en vue , appartient à l'ordre instinctif , il tend essentiellemet à se particulariser , à devenir exclusif, à matérialiser et à rétrécir nos affections. Sans doute il est

agréable de pouvoir aimer des choses purement passives» et incapables de trahir ; mais le cœur humain n'est pas fait pour s'enfermer dans quelques morceaux de matière; sa destinée est d'étendre indéfiniment le cercle de son expansion.

Ici se termine notre étude des facultés perceptives et instinctives de Tame. Il nous reste» pour accomplir notre tâche» à porter nos investigations sur les facultés réflexives et morales. Déjà » et en de nombreuses occasions , nous avons dû diriger nos regards sur cette partie supérieure de la psychologie ; Funité d'action de Famé nous obligeait à le faire. Nous avons ainsi tracé une esquisse de nos facultés spirituelles , et indiqué le rôle multiple qu'elles jouent dans les faits de notre activité. Mais ces aperçus sont insui&sants » et nous nous proposons de compléter plus tard cet essai de psychologie , en traitant spécialement de la raison » de l'imagination et de la moralité.

Toul, imp. d'Aui;cute Ba»iilm, rue de Fut, 1 1.

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