‹ De l'âme, essai de psychologie expérimentaleChapitre 4 sur 5 · DES INSTINCTS · texte numérisé non relu

DES INSTINCTS

fiaraetères qui distiDgaent 1m fàonltés intelleotneUes des faonltés actives et les facultés instinetives des faonltés morales. — Èniimératioii des divers élémens dé l'aotivité Immaiiie. — Bapports des instinots avec les énergies spiritnelles. —Un Men et dn mal neral. — Iodes de l'aotivité; plaisir et peine , désir et aversion, ■obOes et aotilik — Oe la légttiiiité et de la perversion dos instinots. — Katare, origine, imperfoetions et réformes des règles sociales. — Sanctions diverses des règles, convennes.

On distingue dans l'ame deux ordres de facultés , les facultés intellectuelles et les facultés actives. Les premières nous fournissent des représentations tant de nous-mêmes que des objets extérieurs ; les secondes nous portent à modifier tant notre état intérieur que les choses qu'il nous est donné d'atteindre. Elles s'appellent et se complètent les unes les autres ; nous avons besoin, pour agir, de la lumière de l'intelligence ; nous ne saurions disposer de nousmêmes et produire hors de nous un effet quelconque, si nous ne percevions les formes des objets, et si nous ne parvenions à nous rendre compte de la manière dont les faits s'engendrent et s'ordonnent. D'autre part notre intelligence serait vaine et notre existence à peu près nulle , si nous étions réduits à un rôle purement contemplatif, et

si , tels qu'un miroir inerte , nous nous bornions à réfléchir l'aspect des choses environnantes. La réalité de notre être repose donc sur deux ordres de principes spéciaux et distincts , l'intelligence et l'activité , auxquels correspondent dans l'organisme les sens qui sont les canaux de la perception , et l'appareil locomoteur qui est Tinstrument de la volonté.

Les animaux possèdent comme l'homme des faculté» informatrices et des facultés actives. Ils ont des intuitions d'objets présents ou absents ; ils se représentent des choses qui n*ont pas encore d'existence et qu^ls se proposent de réaliser. En outre ils aiment ou haïssent , se réjouissent ou s'affligent, se combattent ou se lient d'amitié » s'attachent à leurs compagnes et à leurs petits» emploient des ruses pour l'attaque et la défense , se construisent des demeures et amassent des provisions , se montrent fiers ou lâches, indomptables ou dociles. Voilà des faits de nature fort diverse et qui supposent des principes originaux et distincts. Or, ces faits semblent, à première vue , retracer à peu près toute l'exjstence humaine. En eftet, à quoi voyons-nous la plupart de nos semblables s'adonner habituellement ? A la guerre et à l'amour , aux affections de famille et aux travaux industriels , à des luttes d'ambition et de rivalité , à des manœuvres plus ou moins habiles , au soin de leur personne et de leur demeure , à l'entretien de liaisons agréables ou utiles , enfin à tout ce qui peut procurer du plaisir ou conjurer la peine. Il y a donc entre nous et les animaux de nombreux points de conformité ; il y a donc dans notre ame des éléments dont la na-* ture est essentiellement animale.

Nous avons marqué , en traitant des facultés percepr*

tives, les ressemblances et les différences qui existent entre l'intelligence des animaux et celle de l'homme ; des observations analogues s'appliquent aux facultés actives. Les animaux et l'homme, en tant qu'animal, ne perçoivent d'une manière soit interne, soit externe, que des faits particuliers et contingents qui ne se lient entre eux qye par des rapports de continuité et de contiguïté , tandis que l'homme, en tant qu'être spirituel , embrasse une quantité de faits indéfinie dans des rapports de connexité et de causalité , et réunit tous ces faits au sein d'un ordre universel et permanent. De même l'animal n'agit qu'en vue d'objets individuels , par des mouvements qui ne s'ajustent qu'un à un ou par séries trëà bornées. L'homme participe aussi à ce mode d'activité , mais en outre il est mu par des tendances qui donnent à ses actes une portée illimitée , et qui s'dppliquant aux faits extérieurs , les subordonnent à de vastes plans qui se prolongent indéfiniment dans le temps et dans l'espace. Ces tendances sont les facultés morales qui agissent dans l'homme sur fks instincts animaux , comme les facultés r^exives sur les perceptions , en déterminant dans les choses particulières ee qu^elles peuvent avoir de général , et en les soumettant à un ordre qui est, si ce n'est dans sa réalité , du moins dans son essence , nécessaire et universel.

Ainsi l'activité de l'homme, comme son intelligence, implique deux ordres de facultés, l'un animal et l'autre spirituel , et chacun de ces ordres se divisant en deux classes qui se correspondent et qui comprennent l'une nos divers moyens de connaître , et l'autre nos diverses aptitudes à agir, nous pouvons considérer l'ame comme partagée en quatre genres de facultés que nous appel-^

les idées des êtres. Les simples associations perceptives nous représentent, comme aux animaux, des êtres individuels ; mais les intuitions que nous obtenons ainsi ne sont que des images , et n'impliquent nullement l'idée de substance , laquelle repose sur des rapports nécessaires et permanents entre certains attributs. Cette idée nous est fournie par la raison qui consiste dans la conception des rapports de connexité et de causalité , et en déduit l'idée d'essences constituées par des faits qui se supposent et s'engendrent nécessairement les uns les autres. Les notions des existences individuelles que nous devons aux facultés réflexives , sont donc toutes différentes de celles qui proviennent des perceptions associées, lundis que ce dernier mode de pensée ne nous offre que des représentations locales et contingentes , le premier nous procure des conceptions qui tout en se particularisant revêtent un caractère de généralité, de permanence et de nécessité.

Les premières conceptions que nous nous formons des substances, ne sauraient y être adéquates et en reproduire tous les éléments. Nous en saisissons d'abord quelques traits saillants qui nous servent à les dénommer , et ce n'est qu'après de longues observations que nous parvenons à en discerner tous les principes constitutifs. Les principes sont les liens logiques et les expressions générales des divers faits qui composent les existences individuelles. Ils doivent être tels que leur conception implique celle de tous les faits qu'ils sont censés contenir en eux: Avec les principes des substances , on doit pouvoir reproduire celles-ci intégralement. Ajoutons que les principes doivent être simples , c'est-à-dire correspondre à des faits qui ne

puissent se résoudre en d'autres faits plus simples. Enfin il faut se garder de confondre les principes substantiels qui représentent directement des faits réels, avec les principes purement logiques qui ne sont que des généralités abstraites, dont l'intelligence fait usage pour ordonner ses connaissances.

Il y a un très grand intérêt à connaître les principes des êtres. Nous ne comprenons bien que les choses simples, et nous ne parvenons à nous rendre un compte exact des choses complexes, qu'après les avoir réduites à leurs éléments. Comment d'ailleurs pourrions-nous nous orienter au milieu de la multitude infinie des êtres et des phénomènes de la nature , comment pourrions-nous prétendre à la connaissance de toutes ces choses , que nous ne saurions, il est vrai , complètement posséder, mais à laquelle un instinct puissant nous convie , s'il ne nous était donné de saisir, à travers la mobilité et la variété prodigieuses des faits, certains rapports constants et universels qui résument en eux toute la réaUté ? Notre intelligence n'a toute sa portée et tout son prix , que lorsqu'elle s'est initiée à ces rapports , et qu'elle a soumis au pouvoir de l'analyse tous les objets que lui offre la mémoire. Le fruit de ce travail est la philosophie , qui ne constitue pas une science spéciale , cellede l'ame , mais est la forme suprême de toutes les sciences , la détermination des principes de tous les ordres de substances. La science spéciale de l'ame est la psychologie , de même que la physiologie est la science des corps organiques. La psychologie , la phylûologie et la physique peuvent être tour-à-tour expérimentales et philosophiques, suivant que ces sciences s'appliquent à observer les faits- ou à en rechercher les prin-^

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cipes. Aucune d'elles ne doit répudier ni s'arroger comme un privil^e exclusif, l'un ou l'autre de ces caractères, mais elles doivent les réunir tous les deux» sous peine d'^re étroites et stériles » ou vagues et chimériques. Si la psychologie s'est longtemps appelée philosophie , terme qui à raison de sa généralité , manquait de précision , c'est que cette science n'était pas bien définie , et qu'elle n'avait pas encore une connaissance exacte d'elle-même. Disons cependant que la psychologie étudiant dans l'intelligence la formation première de toutes les idées » se tient à la source de toutes les sciences , et doit sous ce rapport être considérée comme la science éminemment philosophique.

Grâce aux recherches des savants , on connaît maintenant certains faits primitifs qui se reproduisent suivant les mêmes rapports dans les diverses espèces , dans les divers genres et dans les divers ordres d'êtres àoat se compose la nature; et en combinant ces principes suivant certaines lois constatées par le raisonnement et l'expérience, on peut parvenir à représenter tous les faits complexes et contingens qui apparaissent sur la scène du monde. Nous n'avons pas à discuter ici la valeur de ces principes en ce qui concerne les êtres physiques et physiologiques. Cette tâche n'est pas de notre compétence , elle revient aux hommes spéciaux. Pour nous, nous avons dû seulement poser les conditions logiques que les principes doivent remplir , et sous ce point de vue nous n'ajouterons que quelques observations à ce que nous avons déjà dit.

On a reconnu dans les êtres inorganiques un certain nombre de principes qu'on a appelés corps simples ou éléments chimiques. Ces éléments n'existent pas ordinairement à l'état primitif, mais ils se combinent entre eux

suivant des proportions définies. De plus , ces premiers composés se groupent entre eux suivant des modes très variés , et forment ainsi une multitude innombrabie de corps dont la diversité constitutive est encore accrue par des différences secondaires dues au manque de détermination des figures et à des modifications accidentelles de structure et d'état. Cependant on a pu faire régner Tordre dans ce désordre apparent et soumettre tous les corps à une classification méthodique, en les analysant» en retrouvant souB leur variété indéfinie un certain nombre de principes identiques y et en les groupant ^n espèces , d'après la conformité de leurs éléments, puis en genres , en tribus, en ordres, suivant les ressemblances que ces éléments présentent dans leur nature et dans leur manière de s'unir. C'est ainsi que la minéralogie et la météorologie , cpii consistent dans la description des corps solides et fluides , ont emprunté leurs règles à la chimie qui est la science des principes matériels.

Il est à remarquer que les principes objectifs qu'établit la chimie, et qu'elle considère comme simples, ne correspondent pas aux éléments subjectifs de nos perceptions. Ces éléments ont en nous une réalité vivante ; nos intuitions ^e l'étendue, de la couleur, du mouvement sont des faits réels et primitifs qui supposent des principes internes qui les produisent en nous. Quant aux faits objectifs qui y correspcmdent , sans doute ils ont quelque réalité , mais pris isolément ils ne sont que des abstractions. Pour qu'ils aient une réalité complète, il faut qu'ils soient unis dans ces objets. La première forme sous laquelle ils acquièrent une véritable existence , est celle des principes chimiques. Aussi doit-on regarder la chimie comme la vraie

ficience de la réalité matérielle. La géométrie , la méca-^ nique, l'optique, l'acoustique et les diverses autres sciences phygico-mathématiques sont des démembremens ou des instrumens de la chimie qui est la partie essentielle de la physique générale. D'autre part il faut observer que nos perceptions élémentaires, toutes réelles qu'elles soient, n'ont aussi de véritable existence au sein de l'ame que par l'union de leurs principes qui sont nos facultés percepti-^ ves avec les autres facultés de l'ame.

Dans les êtres organiques on distingue différents tissus, mais on ne saurait y rattacher les divers ordres de faits par lesquels la vie se manifeste. Les faits se groupent autour des organes qui sont les vrais principes physiologiques, et qui, en s'unissant entre eux, constituent des appareils dont le concours forme le système de Toi^anisme. C'est par la comparaison des organes que l'on est parvenu à classer rationnellement les divers êtres des règnes végétal et animal. On a placé en haut de l'échelle les êtres dont l'organisation est la plus complète, et l'on est descendu successivement vers ceux dont la constitution est de plus en plus imparfaite. Les grandes classes étant ainsi établies , on les a distribuées en familles , en genres , en espèces, en ayant soin de suivre l'ordre de dégradation qui se manifeste depuis le type supérieur jusqu'au type inférieur de chaque division.

Ces classifications rationnelles ne datent guères que d'un siècle. Auparavant elles étaient impossibles ; on observait peu et sans méthode , et l'on raisonnait sans l'appui de l'expérience , sur des idées à priori d'où ne pouvaient guères sortir que des entités. D'un côté on avait des amas indigestes de faits , et de l'autre des spéculations

ontologiques. C'est, malgré leur mérite relatif, le double^ caractère que Ton observe dans les traités d' Aristote , qui firent loi chez les modernes jusqu'à la grande réforme de Bacon. Le dix-septième siècle n'obtint de grands résultats^ que dans les sciences physico-mathématiques, et c'est au, dix-huitième siècle que revient l'honneur d'avoir créé laphysiologie et la chimie, qui sont les lumières indispensables de l'histoire naturelle.

Les principes de l'ame humaine sont les facultés perceptives et réflexives, instinctives et morales. C'est d'après la proportion et le développement relatifs de ces facultés dans les différentes parties de l'humanité , qu'il conviendrait de classer les individus et les peuples, les groupes^ sociaux et les diverses formes de la civilisation ; et c'est ainsi que la psychologie remplirait envers l'histoire humaine le même office que la chimie et la physiologie ont rempli envers l'histoire naturelle. Mais la psychologie n'a pas encore atteint le degré d'avancement où la physiologie était parvenue aux temps de Linnée et de Cuvier. Il faut qu'elle soit définitivement fondée, pour qu'elle puisse four-^ nir à l'histoire humaine les bases de sa classification. Nous avons sur ce point beaucoup à désirer, à espérer et surtout à travailler.

Nous terminerons cette étude de nos facultés perceptives, en observant que si, pour agir, il leur suffit d'éprouver l'excitation qui leur est propre et le plaisir qui est attaché à leur exercice, le plus souvent elles sont mises en jeu par les besoins généraux de notre personne. A peine avons-nous perçu les objets extérieurs et nous en sommes-nous rendus compte, que nous ressentons le désir d'agir sur eux et de les accommoder à notre usage. Un

tendances expansiveset répulsives , ascendantes et fléchis^ sanfes , agressives et évasives. Les mêmes directions s'observent dans les régions supérieure et inférieure de notre ame ; mais tandis que les instincts concentrent notre personnalité sur quelques objets individuels» les facultés morales la dégagent des liens particuliers , et la dilatent au sein d'un vaste ensemble où elle tend à se confondre. Dans le premier cas notre personnalité ramène à elle ce qui l'entoure , dans le second elle abdique en quelque sorte son individualité pour devenir universalité. Ces idées sont malaisées à définir, parce qu'elles n'ont pas encore été soumises à une élaboration scientifique , qu'elles n'ont pas été scrutées dans leurs éléments et traduites dans un langage rigoureux. Elles ne se sont guëres présentées que dans des conceptions ayant pour objet des faits pratiques, et p'ont pu y apparaître qu'à l'état complexe , c'est-à-dire dans un état de mélange avec d'autres éléments qui en altéraient et en déguisaient le caractère. Mais quelque difficulté qu'il y ait à les discerner avec netteté , et à les définir avec précision , nous devons cependant nous acquitter de cette tâche ; car nous ne pouvons nous rendre un compte exact de la nature de notre ame et de ses produits, qu'en en considérant les principes dans leur essence propre et dans leur état natif.

S'il a régné tant de confusion dans Tétude des éléments de notre activité , c'est que Texpérience immédiate ne nous les montre presque jamais qu'entremêlés et combinés. Le fait pratique dans sa simplicité apparente est le résultat de causes nombreuses qui en venant concourir dans l'unité de l'acte , se fondent en un tout hétérogène, qui pour être décomposé et ramené à ses principes , exige

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une analyse extrêmement déliée. Il est dans le monde des gens très fins qui suivent renchainement des actes et des intentions à travers les détours les plus sinueux, mais ils n'atteignent jamais que des faits concrets et complexes; ils ne généralisent pas et ne remontent pas aux sources premières. Que les circonstances viennent à changer, ils seront tout-à-fait déconcertés , parce qu'ils n'auront pas pénétréjusques aux causes identiques et permanentes. Les lois et les règles sociales ne nous font pas connaître les ressorts essentiels de notre nature ; elles n'ont trait qu'à des faits complexes et transitoires, et les types qu'elles présentent ne dépassent guères ce qui s'observe communément. Quant aux philosophes , ils ont laissé beaucoup à désirer sur ce point ; ceux qui ont bien voulu descendre de la sphère des généralités vagues et infructueuses , se sont contentés de déci^ire au lieu d'analyser , ou bien ils ont formulé des enseignements moraux qui ne reposant pas sur la connaissance exacte des éléments à mettre en jeu , n'eurent pas un caractère philosophique.

Les instincts qui particularisent notre action , et les facultés morales qui la généraUsent , étant sans cesse en concours, des luttes doivent avoir lieu entre ces tendances opposées. Ainsi l'amour physique qui se repait de la ch^ir, et l'amour idéal qui répugne à l'esclavage des sens , les affections privées qui se concentrent sur quelques individus , et les sentiments de charité qui repoussent toute exclusion et s'étendent à l'humanité entière , l'orgueil qui tend à faire prédominer la personnalité, et l'élévation d'ame qui la fait évanouir dans le culte des grandes choses , la cupidité qui nous enlace à quelques fragments de matière, et l'équité qui donne pour but à nos désirs

Taccomplissement d'un ordre de répartition universelle > sont autant d'exemples de l'antagonisme qui doit se produire au sein de notre ame entre les instincts animaux et les facultés morales qui leur correspondent. Toutefois ces facultés ne pourraient s'exercer sur les faits réels et devenir pratiques, si les instincts ne venaient leur prêter leur concours , et réaliser sur une suite de points particuliers des tendances qui laissées à elles-mêmes resteraient dans un état de vague généralité. Pour que le sentiment d'équité trouve son application , il faut qu'il y ait appropriation de certains biens matériels. L'ame n'a conscience de son élévation, que lorsqu'elle s'est exhaussée par degrés audessus des ambitions mondaines , et qu'elle en a mesuré la petitesse. Les vastes sympathies s'éveillent au sein des relations privées, et dans leur plus grand essor elles aboutissent nécessairement à des individus. L'amour idéal qui étend son charme sur toute la nature et se répand en contemplations infinies, a son foyer dans le cœur d'une femme , et c'est vers ce centre qu'il tend sans cesse à revenir pour y puiser de nouvelles inspirations. Des liens semblables rattachent les autres énergies spirituelles aux instincts corrélatifs. Ces rapports peuvent se comparer à ceux qui existent entre les instincts et les organes de relation , et entre ceux-ci et les molécules organiques. L'organisme ne pourrait agir si les molécules ne lui donnaient un corps; le système sensitif et locomoteur emprunte sa substance à l'appareil nutritif; les facultés perceptives et instinctives ne s'exercent que par l'entremise des membres et des sens ; enfin la raison et la moralité ne pénétrent dans la vie humaine que grâce aux données perceptives et aux mobiles qui nous portent vers des objets particuliers.

Le commerce incessant qui existe entre les instincts et lea facultés morales implique à la fois un antagonisme et une assistance mutuelle. Sans doute les facultés morales sont supérieures aux instincts par leur nature, mais il ne s'en suit pas qu'elles exercent toujours la suprématie. Elles ont dans leur entier déploiement une grandeur , une puissance et une efficacité incomparables , mais dans les sujets individuels où elles résident , elles peuvent être contrebalancées soit constamment, soit accidentellement, par des instincts plus énergiques. L'expérience montre que les principes constitutifs de l'âme n'existent pas chez tous les individus dans la même proportion , mais que leur intensité native , leur quantité essentielle varie singulièrement dans les diverses organisations. Il n'y a pas deux personnes qui soient constituées d'une manière identique ; et si les mêmes principes existent chez tous les individus , c'est à des doses extrêmement différentes. Depuis l'esprit le plus inepte jusqu'au plus grand génie , depuis le dernier des misérables jusqu'à l'homme le plus vertueux, il y a des degrés innombrables d'intelligence et de moralité , qui supposent d'égales différences dans les éléments constitutifs de l'ame. L'éducation développe et modifie les principes naturels de notre être , mais elle ne les crée pas , et ne saurait ajouter une parcelle à la quantité de leur essence primitive.

Les hommes étant pourvus d'une organisation immuable , il en est dont les instincts essentiellement doués d'une grande force tendront toujours à entraîner et à maîtriser les facultés morales , tandis que d'autres gouverneront sans effort leurs penchants inférieurs par la prépondérance nécessaire de leurs énergies spirituelles. Le plus

On peut nier par vaine gloire noire parenté avec les animaux , mais elle n'en existe pas moins, et nous l'indiquons assez en appliquant à nos semblables , souvent avec beaucoup de justesse , des épithëtes tirées de l'ordre zoologique. La vérité veut que nous reconnaissions cequ'il y a de commun entre nous et les anin^aux; et il y a, au point de vue scientifique , une grande utilité à constater ces similitudes. En effet nos instincts qu'il importe de définir avec netteté, ne se manifestent en nous qu'altérés par leur commerce avec nos facultés spirituelles , et dans cet état il est difficile de les bien discerner. Chez les animaux au contraire ils se montrent sans mélange , et c'est là que nous pouvons les saisir dans leur pureté et leur intégrité; c'est là que nous pouvons les considérer dans leur état élémentaire et primordial. Il y a le même profit à faire précéder la psychologie humaine par la psychologie animale , qu'à commencer l'étude de l'organisme par celle des éléments chimiques. Voulant abréger, nous franchirons rapidement ces préliminaires, mais nous devions, il semble, en marquer ici la place.

Le propre des instincts est de s'attacher à des choses particulières. Leur action est locale et contingente, et les faits par lesquels ils se manifestent , ont leur accomphssement dans une fraction, minime du temps et de l'e^ pace, sans que jamais ils impliquent la conscience des rapports qui les lient à l'ensemble des phénomènes. Les facultés morales au contraire donnent à notre activité un essor illimité , la dégagent des formes accidentelles qu'elle^ peut revêtir , la débarrassent des obstacles qui l'arrêteraient , et lui font embrasser une série indéfinie de circonstances et de particularités. S'agit-il par exemple d'uno^

lutte à soutenir , notre instinct nous poussera brusquement contre notre ennemi ; excités par la haine , nous le frapperons et chercherons à le détruire ; puis l'accès de colère passé y un autre courant nous entraînera dans un autre sens. Mais il pourra aussi arriver qu'au lieu d'obéir à l'instinct animal , qui nous surexcite passagèrement , nous tentions de réduire notre adversaire par une suite d'actes qui se développent avec calme , mesure et fermeté, ne s'épuisent pas par quelques coiips précipités , mais s'enchaînent , se continuent et marchent vers un but déterminé à travers les divers incidens , les succès et les revers, les péripéties de toute sorte qui se succèdent sur une longue route. On saisit la' différence radicale qui existe entre ces deux modes d'activité , dont le premier est essentiellement animal , et le second exclusivement propre à l'homme. L'instinct qui pousse l'animal à combattre , s'attache à un être individuel , et se manifeste par des coups violents portés sur un point , dans un court espace de temps. L'énergie morale qui s'exerce dans une lutte, se déploie dans une suite d'efforts égaux , continus, modérés , qui s'ordonnant et s'appuyant tous les uns les autres , font concourir à un même résultat une multitude de moyens partiels, et parviennent ainsi, par ce grand amas de forces , à rendre toute résistance impossible , et à disposer les choses suivant l'ordre voulu y sans qu'il ait été nécessaire de recourir à des actes de violence et de destruction.

Au-dessus des divers instincts animaux existent dans l'ame des facultés morales qui leur correspondent. Au-dessus de l'amour physique est l'amour idéal. Tandis que le premier nous fait convoiter la possession exclusive et maté-

grand nombre oscillera entre deux attractions opposées et présentera ce spectacle de luttes , de contradictions • et d'alternatives qui semblent être le sort naturel de Factivité humaine. Nous ne saurions entrer dans le détail de ces vicissitudes qui forment le domaine des historiens et <ies romanciers ; mais nous allons considérer sous l'aspect le plus général les combinaisons qui s'effectuent dans l'action de l'ame entre les instincts et les facultés morales.

Les instincts sont-ils prédominants y ils rapportent à un but particulier y ils soumettent aux exigeances de la personnalité les énergies spirituelles 9 les tendances généralisatrices. Pouvant embrasser au moyen de ces tendances un vaste ensemble de faits y ils font du moi le centre d'un nombre plus ou moins grand d'existences qui lui sont ainsi subordonnées. Tous les hommes éprouvent le désir de s'approprier des choses matérielles : s'ils n'avaient à leur service que des facultés animales , ils s'appliqueraient , chacun par des moyens purement personnels , à amasser des provisions y ainsi que le font les animaux eux-mêmes ; ils poursuivraient parallèlement leurs recherches, sans se concerter ni se diriger les uns et les autres , et sans qu'aucun profitât du travail d'autrui. Mais que l'instinct d'acquérir puisse mettre en œuvre les facultés supérieures , on le verra alors étendre singulièrement son action. Armé de la réflexion qui découvre les rapports de connexité et de causalité , de la fermeté qui marche vers un but à travers une longue suite d'obstacles , de la prudence qui assortit les actes d'un sujet aux nécessités extérieures , de l'équité qui promet à des collaborateurs une rétribution convenable , de l'esprit de so-

ciabilité qui gagne ta confiance d 'autrui, il ne se bornera plus à une action individuelle et locale ; il formera de» plans qui embrasseront un grand nombre d'objets y et à l'exécution desquels contribuera une multitude de personnes. L'homme habile que stimule l'amour de la richesse, préparera une série de moyens adaptés au but qu'il se propose ; employant soit la contrainte , soit la séduction des récompenses , il amènera d'autres hommes à recevoir de sa main des tâches spéciales , et à concourir à ses desseins. Il pourra ainsi étendre indéfiniment le cercle de son action qui comprendra des ouvriers , des commis, des serviteurs, des terrains, des machines et des animaux qui seront suspendus à la volonté d'une seule personne, et auront pour moteur un instinct individuel. On se représentera de même les autres instincts employant à leur satisfaction les facultés supérieures , et faisant graviter autour d'une personnalité un ensemble d'autres êtres. Les instincts empruntent au concours des facultés morales un singulier accroissement de force. C'est grâce au pouvoir qui nous appartient de généraliser notre activité, que D0u3 sommes parvenus à nous assi^jétir la nature et à en tirer d'inépuisables richesses. C'est en vertu du même privilège que de vastes associations se sont formées entre les hommes qui en se partageant les diverses tâches de la vie , ont perfectionné leurs aptitudes, acquis des ta* lents précieux et obtenu des loisirs , et en multipliant indéfiniment les liens qui les rattachent les uns aux autres, ont agrandi leurs sentiments, augmenté énormément leur puissance et fait reposer la sécurité de chacun sur les garanties d'une solidarité mutuelle. Mais tous les hommes en généralisant ainsi leur activité personnelle ,

ne lui assignent pas pour but Tensemble des êtres avec lesquels ils sont en rapport , Tordre général au sein duquel ils se meuvent. Beaucoup cherchent au contraire à rapporter à eux-mêmes , à leur individualité y Tensemble des faits qui se produisent autour d'eux y et qu'ils contribuent plus ou moins à créer. Or ces tendances ne peuvent se développer chez divers individus 9 sans se heurter, sans amener des chocs et des conflits. Les individualités, en s'exagérant , entreprennent nécessairement les unes sur les autres ; elles cherchent à s'absorber et à s'assujétir réciproquement; et de*là naissent des dommages, des souffrances et des désordres. D'ailleurs l'activité individuelle se corrompt par la surexcitation. Elle prend des proportions exorbitantes 9 elle contracte des besoins qui la tourmentent , elle s'épuise et se dissout dans les excès.

C'est donc en abusant du concours des facultés morales que les instincts se pervertissent , et jettent la perturbation dans l'ordre des existences humaines. Les animaux qui ne sont mus que par des instincts , peuvent se livrer à leurs impulsions , sans qu'il en résulte ^e grands dommages pour leurs semblables, et sans que les plans de la nature en soient sensiblement troublés. Sans doute les carnivores font beaucoup de victimes , mais leur appétit et leurs moyens de destruction sont très bornés , ils ne tuent que lorsqu'ils ont besoin d'une proie pour se nourrir , et ne se servent à cet effet que de leurs armes naturelles et de leurs forces individuelles. On ne les voit pas nourrir des haines inextinguibles, organiser des massacres savants, et promener l'extermination sur toute une contrée. Les vides qu'ils font dans l'ensemble des êtres se laissent à

peine apercevoir, la fécondité de la nature les comble près**que aussitôt 9 et les cadres des espèces sont presque tou-^ jours au complet. Il est des animaux qui sont cupides,, mais ils n'en asservissent pas d'autres pour s'en faîra des instruments de travail , et grossir démesurément leurs trésors. Quelque grandes que soient les provisions qu'ils amassent , elles ne sont jamais telles que la source en soit tarie , et ne puisse suffire aux besoins de tous ceux qui voudraient y puiser de nouveau. On remarque chez certains animaux un orgueil assez vif, et qui excite parfois des combats sanglants ; mais cette passion ne se manifeste en eux que par des accès passagers ; elle ne se déploie pas sur une vaste échelle , ne s'appuie pas sur des combinaisons méthodiques , et n'a pas pour effet de livrer constamment des classes entières d'individus au joug, au dédain et au caprice de quelques privilégiés. Les animaux emploient des ruses pour se soustraire aux dan-^ gers ; mais elles ne consistent qu'en de petits déguisements qui déroutent pour un instant leurs ennemis ; ce ne sont pas des manœuvres suivies, qui en dénaturant Taspect des choses répandent la confusion dans un ordre établi. Les aflections des animaux sont exclusives ; mais comme ils existent indépendamment les uns des autres, et ne sont unis ensemble par aucun lien de solidarité , leurs prédilections peuvent s'exercer sans enfreindre aucun devoir , et sans être taxées d'injustice envers les individualités qu'elles négligent ; d'ailleurs les animaux en s'aimant les uns les autres n'engagent que leur être personnel , et ne sacrifient pas, comme le font les hommes , à l'objet de^ leur préférence, les intérêts et les droits d'autres êtres. Les animaux goûtent avec ardeur les plaisirs de l'accou-

plement et de ralimentation , mais ils ne s'adonnent à ces actes que périodiquement et dans la limite des besoins de la nutrition et de la reproduction ; ils ignorent Fart de surexciter leurs appétits , et de les faire renaître fréquemment et sans nécessité ; leur modération assure à chacun sa part de jouissance , et maintient leurs facultés et leurs organes dans un état d'intégrité ; ne s'évertuant pas à se rendre insatiables , ils n'éprouvent pas ces passions dissolues qui se nourrissent de la misère et de la prostitution des êtres chargés de les satisfaire, et ils n'ont à redouter ni les tourments qui accompagnent l'exaltation des désirs, ni les maux qui suivent les abus du plaisir.

Les animaux qui n'ont pas la conception de l'ordre , s'y conforment cependant ; la nature qui les guide , maintient leur activité dans de justes bornes. Obéissant à leurs instincts dont les objets sont individuels » ils se renferment dans leur individualité » et peuvent ainsi coexister les uns à côté des autres , sans trop se fouler ni s'opprimer , et sans altérer par des excès leur constitution native. Les hommes ayant avec leurs instincts la notion de l'ordre et pouvant jusqu'à un certain point la réaliser , usent fréquemment de cette prérogative, non pour s'assortir à l'ordre normal des choses, mais pour créer autour d'eux des ordres factices et forcés qui gravitant autour de leur personnalité, lui soumettent et absorbent en elle un nombre plus ou moins grand d'autres êtres qui se résignent et souffrent , ou se révoltent et livrent des combats. C'est notre capacité intellectuelle et morale qui nous rend susceptibles de vertu et de vice , qui en nous initiant à la connaissance de l'ordre et en nous procurant le pouvoir de le réaliser , nous donne en même temps le moyen de

le fausser et de le corrompre , en le faisant converger autour de notre personnalité démesurément exagérée. Les privilèges et les dangers attachés au développement de notre activité spirituelle sont assez bien figurés par le mythe de Tarbre de la science du bien et du mal. C'est simultanément que l'homme acquiert la capacité du bien et du mal. Qu'()n le suppose dénué de réflexion , de prévoyance, de constance , en un mot de facultés généralisàtrices , son action purement animale sera tellement bornée qu'elle ne pourra amener aucun désordre notable , et se conformera, sans du reste qu'il en ait conscience, au plan normal de la nature.

Dans les combinaisons qui s'opèrent au- sein de notre ame entre les instincts et les facultés morales , et qui ont pour effet soit de conformer l'individualité à l'ordre général , soit de rapporter à l'individualité un ordre de choses créé spécialement pour elle ; le résultat pratique dépend de rîntensité relative dès divers éléments constitutifs de notre activité. Ces principes gardent constamment la même force virtuelle , mais l^ur action effectivê'est très variable , et se modifie incessamment suivant l'énergie des stimulants soit internes , soit externes , qui la mettent en jeu. L'excitation est le fait qui caractérise de la manière la plus générale la vie de l'ame comme la vie du corps. Or ce fait se produit à des degrés très divers. On n'a pu en signaler toutes les phases , mais on en a du moins distingué l«s principales. L'état de complète apathie a lieu rarement en nous ; après un grand effort ou de longs exercices , nous éprouvons le besoin de nous reposer, dediminuer la tension de nos facultés, soit en nouslivrant à une oisiveté générale, soit en passant par une diversion opportune d'un mode

d'activité à un autre mode. Le sommeil D'est autre chose qu'un repos périodique et nécessaire» qui nous réduit tous leS' jours, pendant un certain temps , à une inertie et à une insensibilité presque absolues. Toute action nécessite une réaction ultérieure , une distension d'activité qui corresponde à la tension précédente; mais sauf ces périodes de relâchement utile , l'inaction nous pèse et nous afflige ; nos facultés étant inévitablement travaillées par un besoin d'agir » par uqe excitation intestine y si un but extérieur leur manque , elles se retournent contre elles-mêmes 9 et sous l'aiguillon de l'ennui, elles se tourmentent dans une vaine anxiété. Il en est d'elles comme d'une machiner dont les rouages manœuvrant à vide s'attaquent les uns les autres , se rongent et s'endommagent. L'ennui est un état de l'ame insupportable ; tous les moyens m^us sont bons pour y échapper, et lorsqu'un travail r^ulier ne s'ofire pas à notas pour nous en délivrer , nous nous mettons à la poursuite de choses inutiles , excentriques et même* pernicieuses.

La crémière phase de l'action est une certaine inquié-^ tude qui n'est pas précisément un malaise, à moins que nous n'agissions pour repousser l'invasion d'un mal, mais est une première atteinte de l'ennui , ou le pressen-^ timent d'un bien-être qui nous manque, et vers lequel nous aspirons. Cette inquiétude se résout en un désir, qui est un mouvement de l'ame vers un objet dont la possession doit nous causer du plaisir. Le désir peut être plus ou moins fort , il peut se réduire à une légère velléité , consister en un vif élan , ou s'exalter jusqu'à la passion. Ces diverses disposition^ dépendent et de l'énergie des propensions internes et de l'attraction qui réside dans la

chose que Ton convoite. On a considéré le plaisir comme le résultat de l'acte susoité par le désir ; mais la vérité est qu'il n'y a pas de plaisir sans action , et que Taction une fois consommée , le plaisir s'évanouit. Bien plus il n'y a pas d'action sans plaisir; il semble (]ue la jouissance soit une condition attachée à l'exercice de toutes nos facultés soit animales » soit spirituelles , et que l'excitation vitale ne puisse se produire qu'escortée du sentiment ou du pressentiment d'un bien-être actuel ou prochain.

Quoique le plaisir soit le but et le soutien de notre activité , nous n'avons pas besoin de le considérer à l'avance pour nous déterminer à agir. Nous agissons parce que nous en éprouvons le besoin , que l'inaction nous pèse , et que l'ennui nous fait souffrir. Il est vrai que sitôt que nous agissons, nous éprouvons du contentement ; mais les deux faits sont connexes, et nous n'attendons pas pour agir , la perspective du plaisir que nous devons goûter. Du reste le plaisir futur est, pour ainsi dire, escompté par l'espérance. L'ame se représente les objets des désirs comme s'ils étaient déjà réalisés , et lorsque l'enchaînement naturel des faits permet de penser que l'événement sera conforme à l'attente, elle embrasse avec chaleur cette perspective , et donne à ces prévisions une telle consistance, que l'avenir semble être déjà présent, et que le pressentiment des plaisirs futurs semble égaler en intensité les jouissances actuelles. Souvent même ou jouit plus par l'espérance que par la réalité , parce qu'on dispose à son gré des plaisirs que l'on perçoit par anticipation , tandis que la réalité accomplit rarement les souhaits que l'on forme.

Le plaisir accompagne toute action qui se développe

librement. Il croit à mesure que les divei» buts du désir sont atteints; il éclate en joie^ en allégresse, lorsque l'excitation de Tame est très grande , et que la satisfaction est complète, et il se convertit en bonheur, lorsqu'il se reproduit constamment dans les diverses tendances qu'une personne éprouve. Mais le bonheur n'est pas le sort commun de l'humanité. Les faits extérieui*s sont loin de suivre toujours l'ordonnance que nos désirs et notre espoir se plaisent à leur assigner. D'ailleurs nos p^ichants et nos vœux se combattent dans le sein même de notre conscience. Souvent ils s'excluent et se disputent le droit de commander à l'ame. Puis nos facultés ne sont pas en tout temps paiement excitées ; nous réprouvons dans un moment ce qui nous a séduits et entraînés dans un autre; des habitudes que nous avons contractées , des inclinations que nous avons nourries , nous contrarient et nous répugnent.

Tout ce qui menace de contrarier nos tendances nous cause de l'aversion ; nous nous en détournons en nous rétractant sur nous-mêmes , et en ressentant une impression pénible. Si nous nous représentons le fait qui nous menace, comme devant probablement avoir lieu, nous ressentons de la crainte. Si le fait se réalise , si nos désirs sont trompés , nos desseins rompus et nos plaisirs gâtés ou anéantis , nous éprouvons un sentiment de peine qui varie d'intensité , suivant que nos tendances sont plus ou moins fortes , et sont plus ou moins contrariées. La peine peut n'être qu'un simple malaise, ou une souffrance marquée , ou une torture intolérable. La douleur portée à ce dernier point ne saurait durer longtemps , sans amener la dissolution de l'être. Nous vivons par l'exercice de nos fa-

cultes, par le désir, l'espérance et le plaisir ; que nos tendances soient sans cesse combattues, refoulées et brisées, au bout d'un certain temps notre ame s'épuisera dans le désespoir, ou se consumera dans les spasmes cruels de la douleur. Elle tombera dans l'hébétement ou dans la démence , deux maladies morales qui correspondent ■ à Tétisie et à l'inflammation des organes, lesquelles, si une réaction ne se produit, conduisent sûrement à la mort. Il peut y avoir une sorte de mort de l'ame qui précède celle du corps , et qui se manifeste par un désespoir stupide , par une extinction complète de l'activité , ou par une agitation désordonnée, par des sensations acres et corrosives. Heureusement ces états extrêmes sont rares ; la plupart des souffrances trouvent leur soulagement , elles cessent par la suppression des causes qui les ont engendrées , elles s'atténuent par l'arrivée de certains plaisirs , ou par la perspective de remèdes qui leur sont promis , et l'on peut dire qu'en général les consolations marchent à côté de la douleur. Souvent il y a dans le souvenir des peines passées une certaine douceur mélancolique. Il est vrai qu'en revan^îhe la réminiscence d'un bien perdu cause une peine qui est lé regret.

La peine a été justement appelée un mal , non-seulement parce qu'elle nous affecte désagréablement , mais parce qu'elle est contraire au jeu normal de notre organisation qui ne s'accomplit que par l'expansion de nos Êicultés et la perception du plaisir. Toutefois dans les conditions d'existence où nous nous trouvons placés , la peine joue un rôle important et indispensable. Elle avertit tant notre corps que notre ame des maux qui les menacent, et elle les force pour ainsi dire malgré eux à se mettre

en état de défense , et à écarter de leur ètne ce qui pourrait l'offenser et le détruire. Sans doute il est regrettable d'avoir affaire à un moniteur aussi fâcheux; mais la science n'a à considérer les faits que tels qu'ils existent , elle ne s'occupe que de la réalité des choses et de leurs conditions actuelles ; elle n'a pas à s'inquiéter des idées surnaturelles 9 ni des conceptions fantastiques qui éliminent tout mal et toute peine du sort de l'humanité.

La souffrance ainsi que ses divers modes , l'aversion , la crainte, le regret, a pour effet de refouler l'expansion de nos facultés ; elle ne produit rien , elle empêche ; c'est quelque chose de négatif. Le plaisir seul est positif, il est le stimulant , la condition et la récompense de l'action. Nous devons donc le .rechercher , de même que nous devons éviter la souffrance. Cette assertion ne s'accorde peut-être pas avec certaines doctrines éthiques , mais du moini^ elle est conforme à la réalité des choses et à la vérité morale. Nous devons suivre les lois de notre organisation , or elles n'ont pas de commandement plus impérieux que celui qui nous prescrit de courir vers le plaisir et de fuir la douleur. Assurément personne n'accusera les animaux d'obéir à ces mobiles , or la moitié au moins de l'homme n'est-elie pas une substance animale , laquelle doit nécessairement se comporter suivant les conditions de l'essence qui lui est propre ? Au-dessus de la nature animale est en nous la nature spirituelle, qui est sans aucun doute supérieure à la première , et à laquelle nous devons , autant qu'il est possible, attribuer la suprématie. Mais comment agissent nos facultés réflexives et morales? Sont-elles impassibles et indifférentes ? Evidemment non: nos sentiments de charité , de justice, de prudence,

de magnanimité peuvent être offensés ou satisfaits , excités par le désir ou refoulés par l'aversion , animés par l'espoir ou étouffés par le découragement. Ils partagent avec les instincts animaux les conditions générales de l'activité de l'ame. Ils ont besoin pour agir de recevoir une excitation , d'être émus par l'attrait du plaisir , et d'être soutenus par la jouissance dans le cours de leur développement. Le bien moral considéré objectivement n'est , à vrai dire, autre chose que la réalisation des tendances subjectives de nos facultés morales qui trouvent dans ce fait leur satisfaction ainsi que le produit de leur activité ; et le mal moral est l'inverse, c'est-à-dire un élat de choses qui contrarie, lèse » et fait souffrir nos facultés morales.

Il ne faut donc pas médire du plaisir , ainsi que le font trop souvent des ni«3ralistes peu clairvoyans , mais y reconnaître une condition inhérente à l'exercice de toutes nos facultés tant animales que spirituelles. Seulement il faut distinguer parmi les plaisirs ceux du corps et ceux de l'ame , et parmi ces derniers ceux de l'animalité et ceux de la spiritualité. Comme nos tendances animales et nos tendances spiritueHes sont souvent en lutte , les plaisirs qui y sont respectivement attachés , doivent aussi se combattre , et notre devoir est de fortifier en nous ceux qui Bont d'une nature supérieure. Qu'on repousse le ressort du plaisir pour prêcher une abnégation absolue » pour exiger un état complet de mortification , on pourra par là affecter un caractère transcendant , et en imposer à quelques dupes ; mais on ne touchera pas » on ne maîtrisera pas , on ne dirigera pas les consciences , on n'aura aucune prise sur elles. Eut-on réussi par je ne sais quel artifice, à amener une ame à se rendre complètement impassible ,

on aurait produit un résultat déplorable , car on aurait tari les sources de la vie spirituelle » comme de la vie animale , on aurait commis un meurtre moral. La mortification entendue dans un sens absolu est une monstrueuse absurdité. Ni les stoïciens ni les chrétiens ne la comprennent ainsi. Le stoïcisme réprouve tout attachement aux choses particulières et contingentes, mais il ouvre le champ vaste et fécond des joies de la conscience. Quant au christianisme j le but suprême qu'il désigne est la béatitude éternelle , et dans ce bas monde il promet des plaisirs ineffables à celui qui voue à Dieu son amour. Parmi les diverses sectes du christianisme , le catholicisme se distingue par le grand nombre de fêtes et de réjouissances mystiques qu'il offre à ses fidèles.

Les causes originelles et efficientes de notre activité sont les mobiles internes et permanents de notre ame que le plaisir met en jeu« Ces mobiles tant animaux que spirituels portent en eux-mêmes le principe de leurs impulsions, et tout le temps qu'ils existent dans l'ame , c'est-àdire tant que la vie subsiste , ils tendent vers leur but par l'accomplissement de certains actes. Mais pour que ces actes s'accomplissent , pour que les tendances subjectives se réalisent , des conditions objectives sont nécessaires. Il faut que le développement des faits externes s'accorde avec les désirs internes , il faut que le pouvoir coïncide avec le vouloir. Il est extrêmement rare que cette équation ait lieu immédiatement et naturellement , et il est presque toujours nécessaire que nous nous appliquions à disposer , à arranger les faits externes d'une certaine manière , pour qu'ils répondent à nos intentions. La satisfaction de nos désirs ne s'achète qu'aux prix d'efforts

qui souvent ne laissent pas que d'être pénibles. Sans doute l'action est essentiellement un plaisir ; mais pour qu'elle reste telle , il faut qu'elle soit modérée , qu'elle ne rencontre pas d'obstacles , qu'elle soit libre et facile. Il est un degré de tension de nos facultés qui produit en nous une impression désagréable » et nous ne nous résignons à cet inconvénient » qu'autant qu'il est compensé à nos yeux par la perspective de plaisirs ultérieurs qui raniment et soutiennent nos efforts. Grâce à l'espérance , nous surmontons les ennuis 9 les dégoûts » les souffrances dont nous devons être amplement récompensés , et qui s'atté-^ nuent déjà par la pensée agréable et vivifiante d'un courr tentement futur.

Si nous mettons tous nos soins à modifier les faits ex^ ternes de manière- à les approprier à nos tendances inter-r nés 9 nous devrons les accepter et nous y unir avec joie , lorsque par eux-mêmes et sans que nous ayons à en changer le cours , ils seront de nature à contenter nos désirs. De tels faits sont des motifs d'action. Ainsi à côté des mo-^ bilesqur sont internes ou subjectifs, et qui sont substantiels au point de vue psychologique , il y a des motifs qui sont externes ou objectifs» et qui n'ont par rapport à l'ame humaine qu'une existence contingente. Souvent on^^nne aux motifs les noms de mobiles » de causes » de principes; mais <5'est improprement et par une sorte de figure littéraire. Il n'y a véritablement de source d'action que dans les facultés de notre ame ; les objets extérieurs dont elles ont besoin pour que leur action s'accomplisse , ne sont nullement causes efficientes de cette action ; ils la rendent seulement possible , la provoquent et lui fournissent des occasions de se produire. Si l'on a assimilé dans le lan-r

'gage cette excitation objective et contingente » à celle qui est inhérente aux principes subjectifs et essentiels de l'activité qui forment le fonds même de notre ame , et si l'on a transféré à Tune les appellations qui appartiennent proprement à Tautre , c'est par un de ces artifices auquel il est nécessaire de recourir lorsqu'on ne veut pas trop multiplier les mots d'une langue ; mais il importe de ne pas se laisser abuser par Tambiguité des termes et de distinguer sous les mêmes expressions des choses différentes* Le devoir de la science est de prévenir de pareilles erreurs , en ramenant tous les faits à leurs principes essentiels.

Cela entendu , on pourra considérer les motifs non comme des principes essentiels , des causes' efficientes , des mobiles internes de notre activité , mais comme des principes directeurs , des causes finales , des mobiles externes. Sous ce rapport ils jouent un rôle important dans notre existence. Nos facultés ont besoin pour agir d'objets extérieurs auxquels elles s'appliquent ; sans ces objets elles resteraient à l'état virtuel qui n'impliquant aucune conscience est voisin du néant. Puis nos tendances étant diverses , leur action doit varier singulièrement suivant les oj^'ets qui se présentent à elles. L'instinct belliqueux grandira et s'enflammera au milieu de la guerre , tandis qu'il s'amortira au sein d'une vie tranquille et pacifique. L'orgueil s'exaltera dans une société pleine de rangs et de distinctions factices ; il s'afiaiblira chez un peuple ou règne l'égalité civile. L'opinion publique par sa complaisance ou sa sévérité excite ou réprime la cupidité , le luxe et la débauche. Sans doute l'homme qui est naturellement chaste , humble et charitable , restera tel , même dans un

milieu qui provoque à Timpudicité, à l'arrogance et à la dureté de cœur par les encouragements donnés à ces vices. Réciproquement l'homme que des penchants énergiques entraînent à la débauche , au faste et à l'insolence , n'ou^ vrira pas son ame à la pudeur , à la modestie et à la générositéy parce que ces vertus seront communément louées et pratiquées autour de lui ; il restera au fonds ce que la nature l'a fait » et il modifiera tout au plus sa conduite ostensible. Mais la plupart des hommes ont un naturel moins tranché ; ils ont une complexion moyenne , des tendances hautes et basses » dont la résultante n'est ni le bien ni le mal absolu » et qui luttant ensemble trouvent dans les motifs extérieurs des auxiliaires capables de faire triom^ pher soit les unes soit les autres. Si un homme né voluptueux est marié à une femme qui séduise son cœur et ses sens, il ne cherchera de plaisir que près d'elle ; mais s'il est célibataire , ou s'il s'unit à une femme qui lui déplaise, il s'attachera aux pas de la Yàius errante , et lui deman* dera des jouissances dissolues et vénales. Qu'un homme d'une honnêteté médiocre , c'est-à-dire de la trempe de la {dupart de nos semblables , vive au sein d'une société où les partis sont tranchés , et où chacun soit par devoir , soit par intérêt bien entendu , demeure attaché à sa ligne politique , tout porte à croire qu'il restera fidèle aux prin-^ cipes qu'il aura embrassés , parce que tout l'y convie , conscience et respect humain, honneur et ambition, ^oïsme et moralité. Mais qu'il soit jeté au milieu d\in peuple où il n'y a pas d'esprit public , où personne ne comprend ce que c'est que loyauté politique , et combien il importe que chacun veille au maintien des règles géné- >»ales d'où dépend le bonheur de tous , il y aura alors tout

iieu de craindre qu'à l'exemple de tant d'autres , il ne se laisse aller à l'attrait du moment, ne méconnaisse tout principe , et n'embrasse alternativement les causes les plus opposées.

L'influence des motifs extérieurs est donc très ,grande sur la plupart des hommes , et il y en a peu dont la capacité morale soit assez puissante pour réagir fortement contre les attractions , les obstacles et les menaces qu'ils rencontrent dans le milieu qui les entoure. Le grand nombre s'accommode plus ou moins au cours des faits objectifs , tantôt cherchant à les plier à leurs désirs, tantôt en subissant passivement l'influence. Les hommes passent alternativement par les états actif et passif , suivant qu'ils impriment aux choses extérieures le sceau de leur volonté , ou qu'ils les acceptent et s'y conforment sans essayer de les modifier. A proprement parler, l'homme n'est jamais absolument passif; car les impulsions qu'il reçoit du dehors avec le plus de docilité , et qui semblent avoir pour effet nécessaire tel ou tel fait qui se produit en lui , ne sont cependant pas les causes motrices de son action , lesquelles sont essentiellement internes et subjectives , et ne peuvent résider ailleurs que dans son organisation. On ne peut mouvoir immédiatement et forcément une ame , comme on meut un corps , et c'est en cela que consiste la spontanéité propre ou la liberté de l'ame. Pour qu'elle agisse, il faut qu'elle se décide elle-même , qu'elle puise en elle-même ses propres impulsions. Seulement lorsqu'elle est menacée d'un mal considérable , ou attirée par un appât puissant, et qu'elle n'a pas en elle une* grande force de réaction , elle se laisse aller , elle renonce à sa liberté , et recule ou se porte en avant , dans le sens

des craintes ou des espérances que lui inspirent les faits extérieurs. Elle agit encore par elle-même , mais conformément aux impulsions extérieures. Du reste la puissance des motifs est loin d'être illimitée , elle trouve ses bornes dans les dispositions internes de Tame qui ne subit que jusqu'à un certain degré TinQuence des menaces et des encouragements. On ne peut déterminer son action dans un sens ou dans un autre » qu'en obtenant son acquiescement , et en suscitant une de ses tendances internes. Or il peut arriver que, quelques efforts que Ton fasse , les tendances que Ton sollicite , se montrent rebelles f soit parce qu'elles sont essentiellement faibles , soit parce. qu'elles sont combattues par d'autres tendances plus énei^iques. Aussi doit-on regarder comme illusoires ces théories qui prétendent ex|)liquer les faits psychologiques par des causes externes , et refondre l'humanité., transformer ses goûts, ses penchants, ses habitudes», au moyen de certains topiques moraux , d'institutions et de procédés d'éducation , qui en changeant les motifs d'action et le milieu social , changeraient en même temps le fonds des âmes. De pareilles métamorphoses sont trop, contraires à la nature, pour qu'elles aient jamais été vues ^ et pour qu'elles s'accomplissent jamais. Aucune religion ^ ni aucun système politique n'aboutiront à de tels mira-* clés.

Tout moraliste sérieux doit baser ses calculs et ses règles sur les mobiles internes de l'ame , et il doit accepter ces mobiles tels qu'ils ?e trouvent en nous , suivant leur proportion native , et suivant leur degré de force qui résulte de leur nature originelle, et des modifications que leur ont fait subir les influences extérieures. Ces mobiles

— <82 — ftont les instincts animaux et les facultés spirituelles. On a beaucoup discuté sur les instincts , et on les a tour-à-tour accusés et justifiés. Il faut d'abord observer qu'ils se défendent par leur existence même. Ils sont partie int^rante de la nature , et si on veut les attaquer , il faut attaquer la nature elle-même , et se jeter alors dans un nihilisme absurde. On s'en prendra avec une égale raisou aux éléments chimiques et aux organes , aux minéraux , aux astres et aux plantes , et si après cela on n'aboutit pas au néant absolu , on n'arrivera à faire un autre monde qu'avec des lambeaux de celui-ci , qui arrangés par une imagination délirante ne formeront qu'une vaine parodie.

Les instincts existent , donc ils liont dans l'ordre de la nature. Existant nécessairement , ils ont par cela même une raison d'être et une bonté intrinsèque^ On n'accuse pas les animaux parce qu'ils satisfont leur appétit , qu'ils s'adonnent à l'œuvre de la génération , qu'ils livrent des combats , qu'ils se dérobent par la fuite ou la ruse , qu'ils s'enorgueillissent de leur force et de leur agilité , et qu'ils amassent des provisions pour leur subsistance. Si l'on regarde chez les animaux ces divers actes comme irrépréhensibles, pourquoi en ferait-on des griefs contre l'homme? Nous sommes des animaux par la moitié, si ce n'est par les trois quarts de notre nature , nous ne saurions en aucune manière échapper à notre constitution , nous devons donc l'accepter telle qu'elle est , en tant qu'elle nous est coipmune avec les animaux , aussi bien que dans ses éléments spirituels qui sont pour nous un privilège exclusif. Il n'est pas impossible qu'il y ait d'autres êtres spirituels que nous mêmes , et qu'ils aient une constitution différente de la notre. Mais comme ils sont absolument inaccessibles à

rexpérience , nous ne pouvons ni les connaître ni en rafsonner. Les religions même qui se basent sur la croyance à des êtres surnaturels , sont hors d'état de définir ces êtres en eux-mêmes et d'en pénétrer la substance. Le, christianisme déclare que Dieu est incompréhensible , et il ne le fait connaître que dans son action sur la créature. Gonune Ta très bien dit Kant » les esprits religieux i^ conçoivent pas Dieu objectivement , dans son essence intrinsèque 9 mais subjectivement , par les lois qu'il prescrit » et les directions qu'il donne à la conscience humaine. Sans sortir de notre propre domaine, du cercle scientifique où nous voulons nous renfermer , nous croyons cependant pouvoir dire qu'une saine orthodoxie ne saurait s'inscrire en faux contre l'assertion de Kant.

Obligés que nous sommes parles conditions imposées à la science de prendre les êtres tels qu'ils sont, tels que nous les offire l'expérience / et d'accepter comme bonnes toutes les essences qui composent la nature, nous ne condamnerons ni ne répudierons les instincts, soit qu'ils apparaissent dans les animaux au sommet de leurs divers modes d'exis^tence , soit qu'ils se manifestent dans l'homme , à la fois inférieurs et associés aux facultés spirituelles. Il faut bien remarquer que l'exercice de ces facultés ne peut avoir lien dans le monde où nous vivons, qu'avec le concours des instincts , et que nos tendances généralisatrices ne pourraient se réaliser sur le terrain de la pratique, si elles n'étaient assistées d'autres tendances qui particularisent leur action , et la font aboutir à des faits réels. Que serait la justice s'il n'y avait des intérêts individuels et des intérêts contraires à assortir et à régler ? Que serait la fermeté s'il n'y avait des obstacles locaux à vaincre, des périls

contingents à surmonter ? Les poètes se sont évertués à dépeindre des séjours paradisiaques , où Thomme aifran-^ chi de tout désir et de toute crainte , de tout embarras et de tout chagrin , mènerait une existence égale , unie , purement spirituelle et contemplative. Mais en général ces inventions ne sont pas heureuses , elles sont froides , languissantes et fastidieuses , et ne font éprouver qu'un sentiment de vide et d'ennui. Au contraire les fictions infernales qui empruntent beaucoup plus d'éléments à la vie réelle , nous présentent des tableaux animés , pittoresques et intéressants » malgré ce que ces images ont de triste et d'horrible.

Nous ne pouvons nier que les facultés spirituelles ne puissent exister sans le concours des instincts, mais nous ne saurions bien concevoir un tel mode d'existence f et pour avoir des idées positives » nous sommes obligés de considérer les instincts et les facultés spirituelles dans leur état d'union et de mélange. Il est vrai que cet état amène des résultats qui sont loin d'être toujours satisfaisantSy et que, si le bien moral est le produit de la domination des facultés morales sur les instincts, le mal moral est la conséquence de l'emploi abusif que les instincts devenus prépondérants font des facultés morales réduites à n'être que de purs instruments. Lorsque l'on envisage les instincts non plus dans leur état natif et isolé , mais dans leurs combinaisons avec les facultés supérieures, dont ils se servent pour accroître leur action d'une manière exorbitante , on pourra et on devra les accuser , les juger vicieux , et s'efforcer de les proscrire. Mais qu'on y fasse attention , ce ne sont pas des principes qu'alors on attaque , ce sont des produits ; aussi a-t-on pu dire

que le Aial n'est pas en puissance , mais en acte, que ce n'est pas quelque chose de substantiel , mais qu'il est simplement contingent et accidentel.

Les instincts qui ont pour objet la conservation et là défense de nous-mêmes , et qui nous portent à combattre un ennemi 9 à éviter un danger, à nous approprier les choses qu'exigent l'entretien et le développement de notre existence , et à nous emparer du rang social qui correspond à notre capacité et à notre valeur personnelle , sont assurément légitimes et irrépréhensibles. Nous ne saurions vivre > et tenir notre place dans le monde , s'ils n'agissaient sans cesse en nous, soit spontanément, soit avec le concours de la r^exion. Ils remplissent les fonctions qui leur sont propres , en vertu de la même nécessité qui commande à l'acide et à l'alcali de se combiner , et à l'organisme de se repaître et de digérer. Mais ces mêmes instincts s'armant et abusant de la puissance des facultés spirituelles , en viennent à étendre démesurément leur action. Ils ne se contentent pas de veiller à la conservation de la personnalité à laquelle ils sont attachés ; ils tendent à en agrandir la sphère au détriment d'autres êtres individuels. On voit alors se produire des dérangements fâcheux , des troubles funestes dans l'économie de l'ordre social , et les instincts de légitimes qu'ils étaient deviennent illégitimes et vicieux. L'instinct d'acquérir se tourne en avarice , en rapacité, en injustice ; l'instinct de la lutte d^énère en violence , en méchanceté , en cruauté ; Tinstinct évasif se convertit en fausseté , en tromperie , en lâcheté; l'instinct de l'élévation personnelle aboutit à l'insolence , au mépris et au despotisme. Quand on considère nos instincts dans leurs mauvais résultats , dans leur

état de perversion , on a le droit de les accuser et d'en médire ; mais qu'on y prenne garde , quand on flétrit les vices , ce ne sont pas les principes originels de notre nature que Ton attaque , ce sont des produits corrompus de ces principes qui n'ont essentiellement rien de mauvais. Il est vrai qu'il est des caractères qui sont si mal organisés , qu'il est à peu près inévitable qu'ils ne tournent mal. Avec la certitude que l'on a qu'il n'en sortira que des vices 9 on peut dire que ces caractères sont nés vicieux. Mais en se servant de cette expression, il faut s'en rendre compte 9 et se dire que Ton fait une ellipse. On peut affirmer avec raison que tel caractère est prédisposé presque fatalement au vice , parce que ses principes d'activité sont mal équilibrés dans son organisation ; mais on aurait tort de taxer de vicieux ces principes eux-mêmes , abstraction faite du mauvais rôle qu'ils joueront dans une combinaison accidentelle. Du reste il faut croire qu'on a rarement su faire cette distinction importante » car le langage usuel ne nous offre pas d'expressions substantives pour désigner la plupart des instincts dans leur essence élémentaire et dans leur état neutre. Les substantifs qui se présentent à la plume, ont rapport à des modes composés , à des faits dérivés, et sont pris dans une acception le plus souvent défavorable. Ainsi comment exprimer par des mots substantifs l'instinct de la lutte, l'instinct d'acquérir^ l'instinct qui nous dispose à nous élever et celui qui nous porte à nous dérober? Les phrénologistes disent comôa^évàé, acquisivité, secrélivité^ mais ces expressions n'ont pas eocore obtenu droit de bourgeoisie, et nous sommes obligés, pour nous faire entendre, d'user d'expressions complexes qui ne traduisent qu'imparfaitement notre pensée. Les mots

colère , avidité , orgueil , ruse appliqués à nos instincts , n'expriment nullement leur nature essentielle , mais leur état de corruption , et lorsqu'on veut au moyen d'épithètes corriger le sens défavorable de ces expressions , lorsque par exemple on dit noble orgueil , juste colère , ruse permise y on se jette dans des complications qui nuisent singulièrement à la clarté du langage scientifique.

Il est une clas$e d'instincts qui a trouvé grâce près de la plupart des moralistes, et qui a eu le bénéfice non-seulement d'une amnistie complète , mais encore d'une apologie sans réserve. Nous voulons parler des instincts affectueux, des instincts qtii nous attachent à une compagne, à un rejeton , à des amis , à une localité. On les a opposés sous le nom d'inclinations bienveillantes aux autres instincts qu'on a qualifiés d'égoïstes et de malveillants. Nous savons que ceux-ci tout égoïstes qu'ils soient , ne sont essentiellement ni mauvais ni malveillants , et qu'ils iie deviennent tels que par l'abus qui en est fait. Quant aux instincts dits bienveillants , ils participent à la nature de tous les principes animaux de notre activité ; ils lient ensemble des individualités , et concentrent sur des objets particuliers notre action personnelle , qui peut être entraînée à rapporter et à sacrifier à ces objets d'autres existences , non sans que l'ordre général n'en reçoive de graves atteintes. Les affections particulières sont essentiellement exclusives; par elles notre personnalité s'étend, mais pour se refermer sitôt qu'elle a embrassé son objet. On ne saurait donc y voir qu'un égoïsmu étendu , dédoublé et accru. Concentrer son amour sur certaines personnes ou certaines choses , c'est le retirer de tout le reste du monde ; et comme on cherche à s'assimiler les per-

sonnes et les choses que Ton aime » non-seulement on est de glace pour tout ce qui n'est pas elles.» mais en outre lorsqu'on se les est attachées , on les traite comme soimême , on est porté à être orgueilleux , avide , querelleur et rusé pour elles , comme on Test pour soi-même. Toute affection particulière engendre la partialité qui est bien Tégoïsme dans Tamour. Trop souvent on n'estime sa patrie y ses parents » ses amis , qu'en méprisant tout ce qui sort du cercle de ces attachements privés. En épousant les intérêts et les passions ill^itimes des personnes qui nous sont chères , nous en venons à des actes de rapacité, de trahison et de méchanceté , comme il arrive quand nous nous laissons égarer par des tendances qui ont uniquement le moi pour objet. Dans les affectionâ privées, le sujet qui aime et l'objet qui est aimé sont si étroitement unis 9 qu'on peut les considérer comme identifiés ; le moi se retrouve et se déploie dans le parent , dans l'ami , dans la patrie , et l'égoïsme n'a vraiment fait que changer de forme.

On déplore et on accuse les rivalités, les dissensions et les luttes qui éclatent entre les peuples , les partis , les tribus et les familles. Des haines obstinément entretenues, des injures, des calomnies, des trahisons , des luttes sanglantes sont les fruits amers des divisions qui se produisent entre des individus qui ne sont ainsi animés les uns contre les autres , que parce qu'ils appartiennent à des familles , à des nations , à des localités et à des catégories différentes. Si des groupes distincts ne se formaient pas , et n'étaient pas cimentés par des affections privées , on ne verrait pas naître ces scissions et ces collisions sur lesquelles on gémit. De ces groupements et de ces attachements

— isoparticuliers résultent des personnalités collectives qui ont leurégoïsme et leurs passions mauvaises, comme le moi individuel. Le premier de ces attachements , Tamour d'un sexe pour l'autre , représente parfaitement la fusion de deux individualités en une seule. 11 peut se résoudre en un lien conjugal, mais aussi il peut attiser les feux de la lubricité , avilir l'ame et l'énerver , miner les forces du corps, exciter des jalousies, des querelles et des fureurs, et ouvrir le gouffre infâme de la prostitution. La poésie et la chronique vulgaire sont remplies d'histoires d'amour lamentables ou honteuses.

' Le jugement que nous portons sur les instincts affectueux pourra sembler rigoureux , mais si on y réfléchit bien, on le trouvera exact. La plupart des moralistes ont loué sans réserve les instincts affectueux, puis ils en ont déploré et accusé les résultats. C'est là évidemment de l'inconséquence , et il y a là une rectification à faire dans la science psychologique. On doit dire des instincts affectueux et qui recèlent un égoïsme médiat, ce que nous avons déjà dit des instincts qui ayant pour objet la con-* servation et le développement de l'individu dénotent immédiatement leur égoïme. Les instincts affectueux sont bons et légitimes dans leur essence originelle , dans leur état primitif, puisqu'ils font partie intégrante de notre être , et qu'ils ont leur place déterminée dans l'ordre de la nature ; mais leurs produits peuvent s'altérer et se corrompre , être des causes- de perturbation , et dégénérer en vices.

Nous avons dû replacer au même rang ijos divers instincts animaux , ainsi qu'ils existent dans la nature. Tous sont susceptibles de se corrompre , mais tous sont suscep-

tibles d'un bon emploi , et il n'en est aucun qui puisse être supprimé ou annihilé, sans que l'existence de l'homine n'en reçoive un grave préjudice. Il faut que rhomme prenne une compagne et se reproduise , qu'il 'veille avec sollicitude sur sa progéniture et donne assistance à ses générateurs , qu'il noue des liaisons avec ses semblables et s'attache à des voisins , à des camarades , à des concitoyens , qu'il prenne même intérêt à des choses matérielles et les assortisse à ses besoins et à ses goûts , qu'il pourvoie à l'entretien de son existence corporelle , qu'il amasse et s'approprie ce qui lui est nécessaire pour vivre et se développer , qu'il occupe le rang que ses aptitudes lui assignent , qu'il sache lutter pour se défendre contre les agressions et s'assurer ce qui lui est nécessaire , et qu'enfin il se dérobe soit par la fuite , soit par l'adresse aux dangers dont il ne pourrait pas triompher de vive force. Tous ces diflGérents modes d'activité nous sont nécessaires à égal titre , parce qu'ainsi le veulent notre constitution et les conditions du milieu où nous sommes placés. Il n'y a pas d'autre explication à donner de nos divers instincts que leur existence même. Concourant tous à constituer la partie animale de notre ame , ils se valent tous , il n'y a pas d'ordre de priorité à établir parmi eux. Les instincts forment avec les facultés morales des combinaisons d'où résultent , ainsi que nous l'avons vu , le bien et le mal moral. De plus ils usent des lumières que leur fournissent les facultés perceptives et réflexives. Mais outre ces relations qu'ont entre eux les divers genres de principes qui composent notre ame , nous avons à considérer les influences que les divers instincts exercent les uns sur les autres. Ils se supposent et se commandent

réciproquement. Celui qui nous porte à introduire en nous des aliments , appelle à son aide celui qui nous engage à nous ap{ffOprier des choses matérielles et à faire des provisions. Celui-ci met en jeu celui qui nous excite à combattre les adversaires qui nous disputeraient et voudraient retenir pour eux-mêmes les objets que nous convoitons. L'agression doit souvent alterner avec la retraite , et la force avec la ruse. Pour être forts , il convient que nous nous ménagions des alliances et des appuis , et que nous fassions reconnaître notre supériorité aux individus dont nous désirons nous servir. Nous aimons à secourir et à contenter les êtres quf i)ous sont chers , nous devons en conséquence nous en procurer les moyens. Nous devons chercher à être riches et puissants , afin de pouvoir enrichir , protéger , avancer nos parents , nos amis, nos cliens. Nous n'en finirions pas , si nous vouUons énumérer toutes les combinaisons qui se forment entre les instincts unis deux à deux , trois à trois , quatre à quatre etc. Le calcul des permutations algébriques donne à peine une idée de la (juantité innombrable des produits différents, qui peuvent naître des associations des facultés de l'ame agissant à des degrés divers.

Il est à remarquer que de même que les animaux ne pensent qu'à l'aide de perceptions associées , ils n'agissent qu'en vertu des associations qui s'effectuent entre leurs instincts. N'étant pas doués comme nous de facultés rationnelles et morales , leur vie se dépense en actes particuliers qui sont assujétis à un certain ordre , mais saV qu'ils en aient conscience. Les faits qui composent leur existence sont hés entre eux et avec les faits externes par les rapports de causalité et de connexité qui s'étendent à

toute la nature , mais ils ne conçoivent ni ne détenninoU ces rapports. Ils sont incapables d'embrasser les bits dam un système , et de rattacher à un ensemble d'opâcations tant leurs propres actes que ceux des autres animaux; ils sont donc incapables de mal comme de bien moral. Les instincts étant en eux les impulsions suprêmes , ils ne peuvent qu'y céder , et ils remplissent ainsi leur destinée suivant le vœu de la nature. Il n'y a pas à distinguer parmi eux de bons animaux et de mauvais ; ils peuvent être tels par rapport a nous , mais ils n'ont affaire qu'à eux-mêmes, et en obéissant aux lois de la constitution , ils se conforment à l'ordre général dont nous ife saurions comprendre l'universelle économie.

Les animaux différent de l'bomme par les éléments qu'ils ont en moins. Les plus parfaits, les manunifbres carnassiers et quadrumanes y sont dénués de facultés rationnelles et morales ; au-dessous d'eux sont des animaux qui sont privés de certains instincts , ou du moins qui ne les possèdent qu'à un faible degré. Ainsi les rongeurs , les marsupiaux , les édentés ne paraissent avoir ni fierté ni courage. Les oiseaux présentent des différences analogues , et ils occupent avec les mammifères, dans la classification zoologique , une place évidemment supérieure à celle des reptiles et des poissons dont les perceptions et les instincts sont beaucoup plus bornés. De même l'ordre des vertébrés l'emporte sur celui des annelés , qui à son tour dénote des focultés plus riches et plus variées que l'ordre des mollusques. Enfin ceux-ci bien que cloués à un rocher, ou emprisonnés dans une coquille, sont doués à un plus haut degré des attributs constitutifs de l'animalité que les zoophytes, que leur mode d'existence

npproelie singulièrement des végétaux. C'est sur ces diffirmoes qu'on a pu fonder une classification niéthodique €t htérardiique, qui partant des animaux les plus pauvrement dotés, s'élève jusqu'à ceux qui se rapprochent le plos de l'homme. Un pareil classement pourrait se con-* tinuer dans l'ordre de l'humanité, et aurait alors pour base la prépondérance relative des facultés spirituelles sur les facultés animales. Ne voyons-nous pas des hommes chez lesquels les principes inférieurs de l'ame dominent énormément f tandis qu'il en est d'autres qui présentent un développement merveilleux d'intelligence et de moralité. Entre les premiers et les seconds n'y a-t-il pas , au point de vue de l'ame , une différence analogue à celte qui existe entre un mollusque et un mammifère ? Et l'on serait waime&t tenté de croire qu'entre le premier des mammifi»*és et le dernier des hommes , il n'y a pas plus de difféM&oe qu'entre celui-ci et l'homme le plus éminent.

Les animaux ont en eux des lois auxquelles ils obéis^ sent , mais ils ne les egonaissent i^s , ne s'en rendent pas compte , et n^ea déduisent pas des lois artificielles destinées k régler les rapports qu'ils ont entre eux. Les hommes sont aussi soumis aux lois inhérentes à leur constitution 9 mais comme ils ont l'intelligence de ces lois , et le pouvoir de les appliquer suivant les tendances et dans la mesure de leur personnalité , il s'en suit qu'à côté de l'ordre naturel qui régit la nature humaine , vient se placer un ordre factice qui se compose d'autant de systèmes différents qu'il y a de volontés individuelles. Chacun imagine tant pour sa propre conduite que pour les faits extérieurs un système particulier, qui correspond à ses besoins , à ses goûts et à ses moyens personnels. Les

systèmes ainsi conçus peuvent coïncider avec Tordre normal ; malheureusement cette concordance est extrêmement rare. Pour qu'elle se réalise , il faut que l'homme subordonne entièrement son individualité à l'ensemble des choses. Or l'expérience nous montre presque tous les hommes tendant plus ou moins à rattacher à leur individualité l'enchaînement des faits extérieurs. Chacun cherchant ainsi à rapporter à soi les combinaisons que forme l'esprit humain 9 il doit en résulter des tiraillements , des incompatibilités et des conflits qui jettent le désordre dans l'existence humaine , et produisent de graves souffrances. En effet l'histoire de l'humanité nous offre à chaque page des exemples d'erreurs et d'excès , d'oppressions et de haines, d'injustices et d'absurdités.

Les facultés rationnelles et morales ne nous auraientelles donc été données que pour que nous en abusions, que nous troublions l'ordre de nature, et que nous nous appliquions à nous tourmenter les uns les autres? S'il en était ainsi nous n'aurions qu'à maudire les privilèges qui nous distinguent des animaux, et à regretter leur heureuse incapacité. Parfois la misanthropie a prononcé cet arrêt de désespoir sur notre race infortunée. Mais s'il convient de ne pas nous faire illusion sur les vices que nous traînons après nous , il ne faut pas non plus laisser dans l'ombre les ressorts qui nous permettent de réagir contre le mal. Les hommes en nuisant à leurs semblables s'exposent en même temps à subir un sort égal. En commettant des offenses , ils en provoquent ; et en cherchant à étendre d'une manière exorbitante le cercle de leur personnalité, ils risquent de se voir eux-mêmes foulés et opprimés. Les faits viennent bientôt offrir la démonstration de cette vé-

Tfté, et de pénibles épreuves suggèrent de graves réflexions sur les effets des débordements de l'activité humaine. En méditant sur les prétentions de chacun et les hostilités , les désordres , lès malheurs qui en résultent , on est amené nécessairement à concevoir un état de choses « un ordre général, où la part de chacun étant faite convenablement, les diverses individualités puissent 'se mouvoir et se développer concurremment , sans trop se froisser ni trop se nuire. Cette pensée d'un ordre social n'est pas innée ; elle est le fruit de l'expérience , elle naît des désirs trompés et des souffrances endurées. Sans être primitive , elle est spontanée , elle ne peut pas ne pas se produire dans l'esprit de l'homme , lequel est doué de facultés qui l'engendrent nécessairement. Aussi les historiens et les voyageurs ne nous présentent-ils aucun exemple d'un peuple qui vive «ans lois sociales , sans conventions qui règlent les intérêts privés et aient pour but le maintien de la sûreté publique. U n'est pas de peuplade si sauvage ou si abâtardie qu'elle soit , où l'on ne Irouve quelques coutumes , quelques usages qui prouvent que ces hommes ont réfléchi sur les conditions d^une vie commune , et se sont abouchés les uns avec les autres , pour convenir qu'ils feraient et ne feraient pas certaines choses, et pour prendre des garanties de ce mutuel engagement.

Montesquieu a très bien dit que les lob sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses. U y a les lois naturelles qui sont inhérentes à la constitution des êtres , et que suivent passivement les corps bruts , les plantes , les animaux ; puis il y a les lois sociales , que l'homme crée par la puissance de ses facultés rationnelles et morales. Ces facultés considérées dans leur essence

primitive relèvent des lois naturelles , ainsi que tout ce qui existe ; mais leurs produits consistant dans la conception et la création de rapports arbitraires , il s'en suit qu'à côté de l'ordre naturel s'élèvent des ordres factices, dont le nombre égale celui des intelligences individuelles. Â proprement parler ces ordres particuliers sont encore naturels , puisqu'ils dérivent du jeu naturel des facultés de l'ame. Enfin on doit regarder aussi comme naturelles les conventions sociales , puisque les hommes sont nécessairement amenés à les concevoir et à les conclure. En un mot tous les faits qui se produisent sur k scène du monde sont naturels. Seulement tous ne sont pas primitifs ; il en est qui résultent immédiatement de la constitution des âmes , et dont les lois ont été appelées spécialement naturelles , et il en est d'autres qui sont dérivés, et qui se déduisent de combinaisons arbitraires et variables, que l'esprit bumain enfante dans les diverses phases de son développement. En poursuivant le raisonnement, nous en viendrions à dire que les combinaisons humaines qui semblent les plus arbitraires et les plus factices, doivent cependant cadrer avec l'ordre primitif et normal ; car d'une part ce ne sont que des produits de principes régis par des lois universelles et constantes , et d'autre part ces faits ne pourraient avoir lieu , s'ils ne rentraient dans l'économie générale des choses. Telle est la conclusion à laquelle on aboutit , en poussant jusqu'au dernier terme les déductions du principe d'ordre qui préside à tout ce qui existe. Mais nous entrons alors dans la sphère de l'absolu, dans la région du vertige. Sans doute nous n'y serions pas seuls, et nous y verrions les Hégéliens s'exercer aux manœuvres de la dialectique transcendentale ; mais

nous y trouverions aussi des illusions , des mensonges et des périls sans nombre , et la prudence veut que nous redescendions sur le terrain de Texpérience. Là nous re^ connaissons un ordre universel et permanent qui embrasse l'existence humaine , comme tous les autres modes d'existence , et en même temps nous apercevons une très grande diversité d'ordres sociaux » qui changent sans cesse , et font ressortir une multitude de contradictions. Or , quoi qu'on fasse^ on ne pourra accorder deux états de choses aussi incompatibles » et nous portons le défi à la métaphysique la plus ambitieuse et la plus subtile de résoudre cette anomalie. Les éléments qui la constituent existant aussi nécessairement l'un que l'autre » il faut les accepter tous les deux , conjointement et dans leur opposition réciproque , sans rien retrancher des faits réels , et sans vouloir pénétrer le secret de mystères insondables.

Il y a dans l'humanité un ordre primitif et divers or^ dres dérivés. Le premier qu'on a appelé loi naturelle , droit naturel , sort immédiatement des mains de la nature, les autres sont les œuvres des hommes. On s'est souvent évertué à tracer les règles du droit naturel , en les apidiquant à une société donnée ; mais cette tentative est chimérique. On ne peut réaliser et rendre pratiques les principes généraux de la moralité, qu'en les adaptant à une société quelconque; or toute société a, au moins pour le temps présent , ses formes déterminées ; elle a ses idées , ses mœurs # ses coutumes qui sont toujours particulières, et qui se rattachent à ses antécédents. Gomme on ne peut pas refaire le passé , on ne peut non plus transformer radicalement le présent. Il i^ut, en dépit de toute résolution contraire , assortir plus ou moins ses plans à

Id réalité y et particulariser les enseignements et les instî-^ tutions que Ton veut fonder. Des légistes vulgaires en sont encore aujourd'hui à qualifier le droit romain de raison écrite 9 et cette prétendue raison écrite consacre resclavage, la tyrannie des pouvoirs marital et paternel , et beaucoop d'autres abisurdîtés qne nous ne pouvons pas énumérer ici. Sans doute te droit romain est un monument remarquable des efforts de l'homme tendant à r^ler les rapports sociaux ; mais ce n'est en réalité qu'une ébauche , c'est une œuvre adaptée à des temps de civilisation imparfaite. La religion chrétienne et les progrès philosophiques des trois derniers siècles ont ouvert des perspectives auparavant inconnues. Le vrai philosophe se meta rire y quand il voit le pédantisme oi^eilleux on intéressé ériger en lois naturelles , en maximes immuables et par-' faites , des institutions et des coutumes qui sont à la fois le fruit et la pâture du temps , et qui partageant le sort de toutes les œuvres humaines, ne conviennent à une époque et à une localité , qu'à la condition de répugner à d'autres contrées et à d'autres circonstances.

Les lois sociales sont les rapports nécessaires qui dérivent non de la constitution générale de l'humanité , ni de volontés parfaitement justes , mais des états particuliers et contingents où se trouvent les divers peuples à des époques déterminées. Ces lois doivent donc , comme le dit Montesquieu , être relatives au physique du pays , au genre de vie des peuples , au degré de liberté qu'implique la nature du gouvernement , à la religion des habitants , à leurs inclinations , à leurs richesses , à leur nombre , à leur commerce , à leurs mœurs , à leurs usages. Chaque peuple a sa manière d'être qui résulte et de

sa complexion originelle, et de ses antécédents, et du mi'* lieu où il est placé. C'est cette manière d'être qui engendre les lois qui lui sont appropriées , de même qu'une plante produit son feuillage. Les peuples ne comprennent et n'acceptent que les lois qui sont adaptées à leur situation , et il est aussi impossible de changer subitementleurs Institutions, que de métamorphoser leurs habitudes, les unes étant Hées étroitement aux autres. On doit donc regarder comme controuvées les histoires de ces législateurs qui, parla seule vertu de leur génie, auraient transformé tout-à-coup des nations entières , en leur imposant des règles de conduite , et en leur inculquant des idée? qui leur eu&sent été jusqu'alors étrangères. Des sectes de philosophes se sont efforcées de conformer leur vie à de^ plans purement théoriques ; mais leur exemple n'a rencontré que peu d'imitateurs. Le christianisme a conquis le monde civilisé ; mais combien de luttes n'a-t-il pas eu à soutenir ! et combien depuis son avènement , n'a-t41 pas dégénéré de son état de pureté primitive! Il est infiniment désirable qu'un idéal^ nioralité plane toujours^ au-dessus de la sodété ; mais il ne faut pas se faire illusion, et croire que cet idéal puisse être jamais réalisé. Lorsque Platon écrivait sa République , il ne s'imaginait pas qu'elle put être mise en pratique , et quand Rousseau composait sa théorie du œntrat social , il savait bien qu'il proposait un modèle , dont ses contemporains ne tireraient pas d'exemplaire.

Les hommes, en convenant dé règles à observer entre eux , n'ont pas en vue la réalisation d'un idéal, mais simplement la satisfaction de leurs besoins. Ils cherchent à régler leurs tendances, en les prenant telles qu'elles exis-

tenty et telles qu'elles résultent de causes actueUemeat agissantes. Ils n'ont pas à se préoccuper de manières d'être qui leur sont étrangères , et que des habitudes invétérées, des penchants irrésistibles les empêcheraient d'adopter. S'ils sont adonnés à la luxure , à la rapacité , à la tyrannie , leurs institutions consacreront ces vices , et en organise* ront la pratique, de telle sorte qu'ils puissent s'y livrer sans se porter trop de dommage les uns aux autres , et qu'ils puissent, grâce à une certaine modération, en percevoir impunément les profits. Si au contraire il n'y a pas de grandes inégalités de puissance et de richesse , si tous les individus sont admis à stipuler directement ou indirectement pour leurs propres intérêts , si les goûts honnêtes sont généralement répandus , et si les avantages de la décence , de l'équité et de la modération sont compris par tout le monde , des lois justes, sages et bienfaisantes émaneront naturellement de la société, et confirmeront ceux qui les auront établies et y seront soumis , dans leurs dispositions judicieuses et salutaires. Dans l'un et l'autre cas les lois auront fixé des rapports dérivant de la nature des choses , c'est-à-dire de l'état moral des hommes réunis en société.

Si donc les hommes sont bons, leurs lois seront bonnes ; s'ils sont mauvais, ellesseront mauvaises. De mêmp qu'elles suivant les efforts qu'ils font pour être vertueux , de même elles manifestent et consacrent les méchancetés et les turpitudes auxquelles ils se livrent communément. L'histoire nous montre des lois sanctionnant la débauche , la prostitution , le pillage , l'oppression , la cruauté. A l'abri de la loi , des hommes se forment un harem dans leur demeure , traitent de leurs femmes et de leurs fiUes , sou-

mettent leurs semblables à un dur esclavage , guettent des troupes de voyageurs pour les déppuiller et les massacrer , ^ soutiennent contre des peuplades voisines des guerres d'extermination. Ces coutumes qui furent en partie celles de nos ancêtres, se pratiquent de nos jours en Orient. Ailleurs leshommes se repaissentdechair humaine, tuent leurs ^fants mal venus et leurs pères devenus caduques, prostituent leursfiUesaux étrangers, et assujétissentleurd femmes aux plus rudes travaux , tandis qu'ils passent leurs jours dans l'oisiveté , l'ivrognerie ou des occupations sanguinaires. Toutes ces monstruosités étant passées dans les habitudes d'un peuple et étant pour lui de véritables besoins, ont dû être autorisées et réglées par un accord de volontés , et servir de bases à des lois qui , bien que non écrites , n'en sont pas moins en vigueur. Montesquieu qui le premier a révélé l'esprit des lois , n'en a peut-être pa» discerné toutes les causes avec une parfaite exactitude , mais du moins par les principes qu'il a posés , et par un grand nombre d'observations judicieuses, il a mis en pleine lumière cette vérité, que toutes les lois, même celles qui sânblent les plus iniques et les plus absurdes , sont des produits naturels de l'activité humaine.

Tout porte àeroire que les premiers hommes lâchèrent la bride à leurs penchants égoïstes. Cet état de nature qu'ont imaginé certains poètes et certains philosophes , ce règne primitif de la tempérance , de l'égalité et de la vertu , doit être rangé parmi lès fictions romanesques. Dea diverse» tendances de notre ame , les passions animales sont sinon les plus fortes, du moins les plus pressantes; elles répondent à des besoins incessants et impérieux. Les premiers nés de ce monde ont donc dû s'y abandon-

ner. II n'y avait que l'expérience secondée par la réfleinotif qui pût faire sentir la nécessité de l'exercice des facultés morales , puis inspirer le goût des nobles plaisirs , et développer les tendances supérieures de l'ame. Sans douté les facultés morales ont existé et agi dans tous les temps, mais durant les premiers âges elles étaient dominées et entraînées par les instincts chez la plupart des hommes. Pour s'en convaincre il suffit de voir ce qu'étaient les barbares qui envahirent l'empire romain , et ce que sont encore les peuplades sauvages qui ne sont pas entrées en partage des bienfaits de la civilisation.

Il est des races d'hommescdont l'infériorité radicale est dénoncée par la couleur de leur corps. Ces races semblent condamnées à un état de perpétuelle barbarie ; leur éducation avorte , ou ne^onne que àm résultats très imparfaits; le seul moyen que l'on entrevoit de les régénérer serait leur fusion avec les races supérieures. Mais parmi ces dernières, celles même qui de nos jours ont accompli les progrès les plus remarquables , ont dû passer dans le cours des temps par tous les degrés qui séparent l'état moral le plus grossier de la culture la plus avancée que l'on connaisse. De même qu'à l'origine les hommes ont dû se livrer à toute l'intempérance de leurs passions , de même ils ont dû plus tard tendre à s'amender et à se perfectionner. Le débordement de la personnalité amène des conflits incessants qui , lors même qu'ils ne se résolvent pas en défaites et en souffrances , troublent la sécurité et rendent précaire toute jouissance. La réflexion amène donc le désir de la paix , de même que le premier élan des, instincts suscite d'inévitables collisions. L'intérêt bien entendu seconde puissamment les tendances mo-

i^Ies qui se réveillent de temps en temps , et lorsque de» hommes supérieurs viennent proposer un meilleur ordre de choses, ils trouvent des esprits dîisposés à les entendre* D'autre part il y a dans toute société où les passions égoïstes se sont développées , des classes entières d'individus qui ayant été opprimées nourrissent de vifs ressenti-' ments , et aspirent avec ardeur à des innovations réparatrices. Souvent il arrive que rabaissement où tombent ces classes disgraciées , leur enlève jusqu'au sentiment de \eursr droits et de leur force , et elles sont ainsi condamnées à gémir indéfiniment sous le poids de leur servitude. Quelquefois aussi les vices qu'elles ont contractés dans leur état dedépression, rendent leurs soulèvements odieux, et provoquent des réactions qui rivent plus étroitement leurs chaînes. Mate tôt ou tard é'heureuses conjonctures se présentent , et les opprimés obéissant aux sëges directions d'amis généreux parviennent à s'affranchir de l'humiliation y de l'ignorance et de Tinfériorité morale qui, non moins que le pouvoir de leurs maîtres, les tenaient dans^l'asservissement.

' n est à remarquer que les hommes ne peuvent maltraiter et dégrader leurs semblables , sans se corrompre euxmêmes. Si l'esdave souffre et de pervertit dans la servitude , le cœur du maître s'endurcit et s'infecte d'injustice et de cruauté. L'homme qui par l'intrigue ou par la force précipite la femme dans le gouffre de la prostitution, y tombe avec elle , en respire l'atmosphère , s'en imprègne, contracte les goûts immondes de la débauche , tarit en lui la source des jouissances délicates et pures , et porte ainsi la peine de l'odieux abus qu'il a Mi de son pouvoir^ Les amas de puissance et de richesses qu'ont formés quel-

ques privilégiés , les plongent dans une mollesse énervante , ou surexcitant leurs passions , allument en eux des désirs fébriles , les jettent dans mille excès » et font éclater parmi eux d'implacables di^utes. Puis le premier des biens , la sécurité , est perpétodlement ravie à ceux dont les plaisirs sont alimentés par les privations et les souffrances de leur prochain. La tyrannie engendre la colère qui , si elle ne fait pas irruption , n'en couve pas moins dans le fonds des âmes , et laisse échapper sans cesse des menaces silencieuses. Ainsi le châtiment suit de près la faute , et s'il ne la firappe toujours , il est constamment suspendu au-dessus d'elle , et les craintes ou les remords suppléent aux coups qu'il ne porte pas.

Le bien-être moral de chacun ne peut être assuré que par celui de tous. Le mal et le vice des uns font le mal et le vice des autres , et par une sorte de fatalité providentielle, la contagion va s'étendant des uns aux autres , soit directement, soit en se transformant. Cette loi de solidarité et d'harmonie sociale devient de plus en plus manifeste , à mesure que l'histoire est mieux connue , que l'enchainement des faits se déroule plus clairement, et que les leçons de l'expérience s'adressent à des esprits plus dégagés des liens de l'ignorance , de la routine et de l'égoïsme. C'est une vérité maintenant acquise à la science sociale comme à la science psychologique , que les instincts des hommes doivent être à la fois satisfaits et contenus, que ce but ne peut être atteint que par des mesures d'ensemble embrassant et équilibrant tous les intérêts , et que l'ordre ainsi établi , en pourvoyant au bienêtre de chacun , rempUt en même temps les conditions de la vraie moralité. Ce n'est pas ici affaire de démocratie.

c'est au point de vue religieux la conséquence indéclinable du christianisme évangélique , et c'est au point de vue philosophique la conclusion nécessaire des observations de Texpérience cft des déductions de la logique. Nous n'avons pas sans doute besoin de rappeler ici que, les lois étant les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses , on ne doit tenter d'introduire au sein d'une société l'ordre normal qui vient d'être défini y que dans la mesure et avec les restrictions qu'implique l'état actuel des mœurs et des habitudes.

Les lois bonnes ou mauvaise sont des conventions par lesquelles les membres d^ime société s'engagent les uns envers les autres à régler leurs actiops respectives, ^â les mesurer de telle ^sorte qu'elles puissent s'accorder entre elles. Chacun ayant intérêt à ce que les lois convenues soient observées par tous , devra s'appliquer à s'y conformer soi-même. L'égoïsme prudent se rencontre sur ce point avec le sentiment du devoir. Mais les hommes n'écoutent pas toujours la voik de leur intérêt bien entendu. Leurs passions égoïstes venant à être fortement excitées repoussent toute réflexion et toute prévoyance , et se précipitant aveuglément vers leur but dUes troublent l'ordre établi, et attentent aux droits conventionnels. Ces excès annihileraient l'action des lois , s'ils n'étaient suivis d'une prompte répression qui en châtiant les fautes commises en prévient le retour. Toute loi exige une sanction qui en garantisse l'accomplissement. Le premier effet d'une offense est de provoquer chez celui qui l'a reçue le désir de s'en venger , et de se préserver ainsi de nouvelles tentatives qui seraient encouragées par l'ioipunité. Mais tous les individus n'ont pas le pouvoir

d^appliquer la peine du talion , et si chacun était exclusivement chargé du soin de sa défense personnelle , elle serait rarement assurée. Heureusement le dommage qu'éprouve un individu , est une atteinte à la sécurité de tous ses semblables , qui se voyant exposés au même sort jugent utile de se coaliser pour exercer une répression efficace. Comme chacun a besoin du secours , de la confiance , de l'estime et de l'affection d'autmi , on peut infliger au coupable un châtiment sévère , en lui retirant tout crédit , en le parquant dans la solitude , et en lui témoignant une aversion insultante et un mépris haineux. Mais ces peines ne sont pas toujours suffisantes, soit pour intimider les malintentionnés , soit pour apaiser la colère de la société offensée dans l'un ou plusieurs de ses membres. Des réparations pécuniaires, la perte de la liberté, des tortures physiques et jusqu'au dernier supplice sont réputés des moyens nécessaires pour punir et pour prévenir certains méfaits. Quelquefois les parents et les amis de l'offensé s'unissent pour sévir sur le coupable ; mais ce mode de répression est essentiellement vicieux. Il provoque des représailles , et alimente des hostilités interminables , où le bon droit disparaît au milieu des réactions alternatives, et la force brutale tranche en définitive le différent. A ces graves méfaits que l'opinion ne réussit pas à châtier, faute d'une action suffisante , il convient d'opposer une puissance qui s'inspirant de la volonté et s'armant de la force de tous les membres d'une société , n'ait à redouter aucune résistance individuelle , et porte au nom du salut de tous des coups impartiaux et efficaces. Cette puissance ne pouvant être exercée par tout le monde , doit être confiée à quelques-uns. Sans nous engager ici dans lesques-

tions relatives au pouvoir politique , nous dirons seulement que s'il doit être confié à des hommes spéciaux , ce ne peut être qu'à titre de pure délégation , que c'est une absurdité de le considérer comme susceptible de devenir une propriété privée , et qu'il ne peut être regardé comme légitime» qu'autant qu'il procède de la volonté ou du moins de l'assentiment de tous. L'tbus de la force , l'oppression et l'avilissement de ôlasses nombreuses ont pu seuls faire méconnaître cette vérité, que proclament la raison et la conscience. Ajoutons que le pouvoir politique institué dans le but de faire exécuter par certains individus les tâches qui dépassent les forces des personnes et des associations privées , est par son essence même quelque chose d'exceptionnel , et qu'en conséquence il doit être strictement renfermé dans le cercle de sa mission spéciale.

Ainsi les lois sociales ont deux sortes de sanction , l'une politique et coercitive; l'autre morale et populaire. A ces deux espèces de garantie il faut en joindre une troisième, celle que procure la foi religieuse. Les religions ont leur origine dans le monde transcendental ; par conséquent elles sont hors du domaine de la science et hors de notre sujet. La science se fonde nécessairement sur les données de l'expériçnce ; quand cette base lui manque , elle ne peut que s'égarer et faillir. Ses excursions téméraires dans les sphères transcendentales ne la conduisent qu'au milieu des ténèbres ou des illusions. Cependant l'esprit humain ne peut s'arrêter au point précis où l'expérience lui échappe ; il éprouve le besoin de franchir cette borne fatale , et de se figurer les choses qu'il ne peut apercevoir. Si pour satisfaire à ce désir, il fait appel à la science, nonseulement il n'obtient pas d'elle ce qu'il demande , mais

de plus il la fausse et la gâte. Il doit donc recourir à un autre mode de conception qui soit adapté aux objets qu'il prétend embrasser. Où la science fait défaut » la foi vient s'ofirir. La foi peuple et anime les sphères transoendentales. Elle fournit des représentations concernant les causes premières et les causes finales , Torigine et la destinée surnaturelles de toute cbose f les principes supérieurs et invisibles qui président aux existences contingentes , enfin tous les mystères qui se dérobent aux recherches de rexpérience. D'^ordinaire la foi personnifie et revêt plus ou moins de la forme humaine les principes saprêmes, dont émanent les diverses sortes d'action qui vi^inent aboutir aux faits de Tordre naturel. Ges êtres traascendentaux ont une volonté, des desseins et un certain genre d'activité. Ils commandent aux corps bruts y aux plantes » aux animaux , et leur imposent des lois qui ont leur réalisation dans des faits que la science étudie de son côté et à son point de vue. De même les hommes sont supposés recevoir d'en haut certaines prescriptions et certaines impulsions, qui s'identifient auxyeux de la science avec les déductions des principes psychologiques.

L'histoire nous apprend que la foi humaine a singulièrement varié dans le cours des temps , et que les conceptions et les pratiques religieuses ont subi des vicissitudes analogues à celles qui ont affecté les autres éléments de la civilisation. Les hommes ont cru à des dieux or- ^Lieilleux, jaloux, cruels, fantasques , avides et dissolus, qui regardaient leurs créatures comme des jouets de leurs passions, et leur commandaient des actions iniques, barbares, injustes et absurdes. On a dit avec raison que de méchants hommes avaient fait des dieux à leur image,

«t s'étaient fait ordonner par eux les injustices qu'ils vou-^ laient commettre. Mais en revanche les bons principes de Tame humaine ont trouvé leur expression dans une religi(m spirituelle, dans le culte d'un dieu de paix et d'amour, qui a enjoint aux hommes de se regarder tous comme des frères , a témoigné sa prédilection pour les pauvres et les affligés , et a enseigné le mépris des richesses et des grandeurs mondaines. Il est facile de comprendre combien les divers modes de croyance religieuse influent sur la moralité sociale. Dans tous les temps les religions ont agi profondément sur les mœurs , et ont contribué puissamment tant à former les lois sociales qu'à fortifier leur sanction. Quelques vices que l'on ait attribué aux dieux , on ne les a pas moins considérés comme les maîtres du monde, qui intervenant dans toute chose dictaient ou ratifiaient les lois sociales , et réservaient des peines terribles à ceux qui les enfreignaient. L'espoir des récompenses et la crainte des châtiments dispensés par la divinité doivent être comptés parmi les stimulants et les freins les plus puissants qui agissent sur les hommes ; ils jouent un trop grand rôle dans l'activité humaine , pour que nous ayons pu omettre de les mentionner. Nous avons cru devoir en cette circonstance nous relâcher pour quel-r ques instants de la règle que nous nous sommes posée , de ne toucher en rien aux questions religieuses qui ne jsont ni de notre domaine , ni de notre compétence.

JLIVIiE CIlVaUIEME,

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