‹ De l'amitiéChapitre 3 sur 6 · XI Y · texte numérisé non relu

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11 y a encore une pratique de l'amitié, un art de l'amitié qui est d'ordre supérieur, mais qui du reste, mutatis mutandis, peut être de mise et d'emploi dans toutes les conditions sociales.Nietzsche a une de ces boutades sous lesquelles il faut démêler une vérité de bon sens et un de ces paradoxes dont il habillait les lieux communs ; car personne ne fut plus charlatan que Nietische et il faut l'appeler le bon charlatan ; il dit donc : l'ami c'est l'ennemi ; « il faut honorer l'ennemi dans l'ami ; en son ami on doit voir son meilleur ennemi; c'est quand tu luttes contre lui que tu dois être le plus près de son coeur » . 11 veut dire simplement que celui là ne mérite pas le nom d'ami qui ne sait pas vous heurter de front

au besoin et vous redresser par une opposition vigoureuse. 11 est alors le bon ennemi ; c'est-à-dire le bon adversaire dont vous avez besoin dans la vie, s'il est vrai « qu'on ne s'appuie que sur ce qui résiste »

comme on a dit, et « qu'on s'appuie aussi sur les barrières, » comme on a dit encore mieux- L'ami doit vous soutenir toujours et vous redresser souvent. Il doit être un peu votre directeur comme vous devez être le sien.

11 en est qui prennent ce rôle un peu plus à cœur qu'il ne faut et qui abusent de ce privilège. Ils vous dictent votre devoir dans toutes les circonstances de votre vie avec une assurance imperturbable. Ils n'hésitent pas, dans la sphère de l'action, sur ce que vous avez à faire et ils ne reculent jamais devant les sacrifices qu'ils ont à vous imposer. Ils sont intransigeants pour votre compte et ils sont les héros intrépides de votre devoir. Ce sont ces personnages qui ont fait dire à un

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humoriste : « Je ne veux pas d'amis : ils sont trop sévères dans leur conduite des autres et ils ont des remords tropcuisantsdes fautes d'autrui ».

Ce travers existe ; mais il n'en est pas moins vrai que l'ami peut être un sage conseiller sans être un Mentor ni un Tiberge et peutêtre une douce « morale persuasive » , sans être cet « impératif catégorique » qui vous donne invariablement la démangeaison, sinon de faire le contraire de ce qu'il commande, du moins de lui refuser ce qu'il exige. J'avais un ami ; la mort me l'a enlevé. Elle m'a ôté littéralement une très grande partie de moi-même ; car il était un peu ma muse et il était sensiblement ma conscience. Quoi que j'écrivisse, et nos écritures, à nous autres gens de plume, sont nos actes, je me rappelais ce qu'il m'avait dit et ne me faisais pas faute de m'en inspirer ; et aussi, car nous n'avions pas les mêmes opinions générales, je me

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disais: « voilà qui lui plaira ; est-ce bien ce que je pense ? Oui. Tant mieux » ; ou bien : « Voilà qui le fera bondir. N'aurait-il pas quelque raison de s'irriter? Atténuons jusqu'à cette limite où ce que je dirai sera ma pensée désarmée du mauvais désir de le mettre en colère et où je serai son adversaire sans le blesser. 11 est probable que je serai dans le viai. » Ainsi j'écrivis longtemps, ayant une conscience qui était comme avertie, éclairée, contrôlée et non dominée par une autre.

J'écris encore, utinam bene, utinam non maie, à coup sûr privé, je le sens toujours, non seulement de quelque chose, mais de quelqu'un.

Encore son souvenir me garantit, je crois, de quelques outrances et m'épargne quelques sottises.

C'est ce que voulait dire Cicéron quand il répétait que la véritable amitié ne peut exister qu'entre gens de bien. Le propos paraît étrange au premier abord et sentir l'école de morale plus que la vie

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réelle où l'on voit de fortes amitiés entre malfaiteurs et d'assez fortes entre gens étrangers à la vertu. Il est exact pourtant en ce sens que l'amitié n'est complète que quand elle est, non seulement une ressemblance que l'on cultive, non seulement une confiance que l'on pratique maisun effort commun et réciproque pour s'élever, pour se purifier, pour se surmonter. Alors l'amitié sent non seulement sa douceur, mais sa force, ce qui est nécessaire pour qu'elle sente sa plénitude. On communique dans le réel ; on ne communie que dans l'idcal. Jamais Nietzsche n'a été plus loin, plus profondément ni plus haut que quand, analysant, avec quelque mépris, les passions de l'amour, il se demande si cette « avidité » que l'un a de l'autre est altruisme, n'est pas au contraire un égoïsme véhément et maladif; et puis, brusquement, ajoute : « 11 y a bien çà et là sur la terre une espèce de continuation [transformation plutôt ettrans-

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figuration] de l'amour, où ce désir avide que deux personnes ont l'une de l'autre fait place à un nouveau désir, à une nouvelle avidité, à une soif supéiieuie, sentie en con\mun, d'un idéal placé au-dessus d'elles deux. Mais qui connaît cet amour?

Qui est-ce qui en a vécu ? Son véritable nom est amitié. » — A cette hauteur, à cette profondeur, l'amitié ne peut subir aucune atteinte et n'en craint aucune ; ni l'élcignement ni le temps ne la peuvent altérer et Montaigne a raison de dire : « Si l'absence est plaisante ou utile à mon ami elle m'est plus douce que sa présence ; et ce n'est pas proprement absence quand :1 y a moyen de s'entr'avertir. J 'ai tiré avantage autrefois de notre éloignement et commodité : nous remplissions mieux et étendions la possession de la vie en nous séparant; il vivait, il jouissait, il voyait pour moi et moi pour lui, aussi pleinement que si j'y eusse été. L'une partie de nous demeurait oisive quand nous étions

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ensemble ; nous nous confondions ; la séparation de lieu rendait la conjonction de nos volontés plus i riche. Cette faim insatiable de la pré- ' sence corporelle accuse un peu faiblesse en la jouissance des âmes.» — Et j'ajouterai que même la séparation sans retour, quoique si douloureuse, est en cette affaire à demi impuissante, puisqu'elle laisse le souvenir, c'est-à-dire l'âme du disparu, dont le survivant peut s'entretenir et se fortifier comme d'un pain spirituel qui ne manque jamais et puisque c'est ici que l'on peut dire à la fiaucheuse aveugle : « O mort, où est ta victoire ? » Les vivants peuvent nous enlever leur amitié; les morts nous la laissent, inaltérable et inépuisable, si nous le vo...„.i5, pour l'éternelle cène intérieure.

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On s'est demandé souvent si l'amitié était possible entre un homme et une femme. Convenons d'abord très franchement qu'elle est très rare et qu'il est impossible qu'elle ne le soit point. Examinons tous les cas.

L'homme est marié ou a une maîtresse, la femme n'a ni mari ni amant. 11 peut y avoir bienveillance de la part de la femme ; amitié, c'est-à-dire confiance, confidence, échange profond de pensées et de sentiments, non pas ; la femme sentant que l'homme ne lui appartient pas, qu'il n'a pour elle, même comme ami, qu'une partie de son âme, et celle en vérité, à peu près, qu'il a pour tous. C'est ici qu'apparaît ce dont nous aurions pu déjà parler ailleurs, la jalousie en amitié.

La jalousie en amitié est très diffé-

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rente de la jalousie en amour. La jalousie en amour peut exaspérer le désir; c'est même ce qu'elle fait le plus souvent ; la jalousie en amitié n'excite que la défiance, refrène, réprime, fait qu'on se retire, et refroidit au lieu d'enflammer. La raison en est que l'amour est désir de possession et que l'amitié n'est que désir d'épanchement et de confiance. La femme sans mari ni amant n'aimera donc pas, ne se laissera pas aller à aimer d'amitié l'homme en possession de maîtresse ou d'épouse. Sa jalousie l'empêchera d'avoir de l'amitié ; si elle aime cependant, qu'elle en soit sûre, c'est qu'elle aime d'amour et nous ne sommes plus dans la question.

Avec quelques difrérences il en faut dire autant de l'homme sans épouse ni maîtresse en face de la femme qui a un mari ou un amant.

A lui il est un peu plus facile d'aimer cette femme d'amitié. 11 peut n'être pas jaloux. (Nous supposons bien, n'est-ce pas? qu'il n'est

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pas amoureux). Il peut n'être pas jaloux ; mais encore et c'est ici qu'apparaît un vice surtout viril, l'orgueil, il se sentira en état d'infériorité, au second rang, au second plan et ce que dans le cas précédent, la femme souffrait par jalousie, il le souffrira par orgueil. 21 ne trouvera pas entre la femme et ui V égalité qui en amitié est une condition nécessaire. 11 ne consentira pas à s'épancher dans l'âme de celle qui est supposée au moins s'épancher dans l'âme d'un autre.

Autre cas : l'homme et la femme sont tous les deux mariés ou en union libre. Ici il y a égalité; mais il y a cependant mêmes difficultés que dans les deux cas précédents et redoublement de ces difficultés.

L'un et l'autre de nos personnages seront gênés dans leurs désirs d'épanchement par l'idée sans cesse présente d'une tierce personne dont on ne sait pas si elle n'est pas ellemême l'amie et l'amie favorisée, je dis même en amitié.

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Dans les trois cas précédents il ne peut y avoir que bienveillance, sympathie, bon accord superficiel, à moins, et retenons ceci, qu'il ne soit acquis, incontesté et incontestable que le mari, l'amant, l'épouse ou la maîtresse que vous pourriez craindre comme rival en amitié soit absolument nul dans la vie de l'être que vous voulez aimer d'amitié. Le cas se présente.

Supposons maintenant un homme et une femme absolument libres de tout lien. C'est la situation que considèrent ordinairement et presque exclusivement les moralistes.

Et ils se demandent : pourrontils s'aimer d'amitié sans s'aimer d'amour ? La plupart répondent par des échappatoires ou alibiforains, disent qu'ils pourront s'aimer d'amitié mais non jamais tout à fait de la même façon que les hommes ont de l'amitié l'un pour l'autre. S'ils veulent dire par là qu'il y aura toujours dans la forme et les procédés une délicatesse

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dont les hommes n'ont pas besoin et s'exemptent, je leur donne raison; mais s'ils veulent dire qu'il y aura toujoui-s dans l'amitié de femme à homme un peu plus que de l'amitié, ils entendent qu'il y aura toujours un peu d'amour et ils feraient mieux de le déclarer nettement. C'est, je crois, ce qu'ils ont toujours dans l'esprit.

Alontaigne, brutal ici, nie formellement qu'il puisse y avoir amitié entre homme et femme, parce que les femmes en sont incapables ; du reste regrettant que cela ne puisse pas être : « A dire vrai, la suffisance ordinaire des femmes n'est pas pour répondre à cette conférence et communication, nourrice de cette sainte couture, ni leur âme ne semble assez ferme pour soutenir l'étreinte d'un nœud si pressé et durable. Et certes, sans cela, s'il se pouvait dresser une telle accointance libre et volontaire, où non seulement les âmes eussent cette entière jouissance, mais encore

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OÙ les corps eussent part à l'alliance, où l'homme fût engagé tout entier, il est certain que l'amitié en sei'ait plus pleine et plus comble; maisce sexe, par nul exemple, n'y a encore pu arriver et, par le commun consentement des écoles anciennes, en est rejeté ». Ce qu'il y a de curieux ici, c'est que Montaigne envisage, en niant du reste qu'elle soit possible, l'amitié des femmes, superposée en quelque sorte à l'amour et le complétant merveilleusement, mais non pas l'amitié des femmes sans amour, ce qu'évidemment il nie encore plus, mais ce qu'il aurait pu supposer, pour en dire, comme de ramitiéjusqu'àramour,cequ'il en penserait s'il était possible. Tout compte tait il est absolument négatii sur cette question,

Pour mon compte je crois que l'amitié pure, et non seulement sans désir refoulé, mais sans désir, sans arrière pensée, peut exister, très rarement dans les trois premiers cas que j'ai considérés, quelquefois

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entre homme et femme également libres.

Elle peut exister entre hommes et femmes âgés et on sait bien qu'elle existe en effet et qu'elleest charmante. On peut dire il est vrai et la chose est difficile à démontrer comme fausse, qu'elle n'est qu'un amour... comment dirai-je ? je demande pardon d'être odieusement pédantesque... qu'elle n'est qu'un amour conditionnel rétrospectif ; que l'amitié entre vieillard et vieille femme consiste à penser que l'on aurait été très amoureux l'un de l'autre si l'on s'était connu trente ans plus tôt; et quecela est encore de l'amour. Je mettrai ma bonne grâce à en convenir ; mais encore ce n'est là qu'une amitié qu'on ne peut appeler amour qu'en abusant un peu des termes et de la syntaxe.

De même l'amitié peut exister entre vieille et jeune homme, entre vieillard et jeune fille ; mais si je reconnais qu'elle peut être douce, tendre et profonde, je tiens qu'elle

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ne peut pas être complète, parce qu'amitié est confidence et qu'il est des confidences que ni un vieillard ne peut faire à une jeune fille, ni une jeune fille à un vieillard, ni une vieille à un jeune homme ni un jeune homme à une vieille. C'est une des misères humaines que les âges soient indécents l'un à l'autre.

Une partie de l'âme de chacun des amis que nous venons de supposer devra rester fermée et restera fermée à l'autre et chacun devra appeler l'autre, non pas dimidium mei, mais dimidium dimidii mei.

Enfin je crois qu'un jeune homme et une jeune femme, libres l'un et l'autre, peuvent s'aimer d'amitié sans amour. D'abord dans le cas suivant, visé par Nietzsche avec une sagacité dont les précédents moralistes ne s'étaient pas avisés : (( Des femmes peuvent très bien lier amitié avec un homme, mais pour la maintenir il y faut peut-être le concours d'une petite antipathie physique, »

Dans ce cas, qui doit être assez

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fréquent, l'homme ou la femme (la femme surtout) est vis-à-vis de l'autre dans la position de la jeune fille devantle vieillard oudu jeunehomme devant la vieille.

D'autres fois, sans antipathie physique, il y a amitié, sans am.our, par une sorte d'accoutumance entre le jeune homme et la jeune femme, une sorte d'habitude, de consuéîude, c'est le mot qu'il me fallait, qui tient éloignée de l'esprit de l'une et de l'autre toute idée d'amour physique et d'intimité charnelle. Les enfants élevés ensemble, devenus grands sont souvent dans la situation morale de frère et sœur et se considèrent comme tels et il en est à qui l'idée d'amour paraîtrait indécente et qui en seraient scandalisés.

Sans être amis d'enfance, un jeune homme et une jeune femme peuvent se rencontrer, se plaire intellectuellement, puis moralement, se fréquenter beaucoup et après un certain temps, parce qu'Us sont de vieux amis, se trouver très loin de

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pouvoir être amoureux l'un de l'autre. D'où vient? De ce qu'il y a toujours de la curiosité dans l'amour et de ce que la longue connaissance a éteint la curiosité.

Le mot de Renée Mauperin à Denoisel, dans le roman des Concourt, est très juste et même profond : (( Nous, amoureux l'un de l'autre ? Nous nous connaissons trop. » 11 est vrai que ce genre d'amitié est précisément l'amitié amoureuse ou peut assez facilement le devenir. Je traite ailleurs de l'amitié qui devient amour ou de l'amour qui vient de l'amitié et qui par parenthèse, comme Montaigne l'a soupçonné, est le plus divin des amours, à rendre insoucieux du ciel celui qui l'a connu. Mais enfin, avant que l'amitié soit devenue amour elle était bien une simple amitié entre homme et femme et il se pouvait qu'elle ne devînt pas amour et il doit arriver souvent, chez les personnes à tempérament calme, qu'elle ne le devienne pas.

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Dans ce cas le jeune homme et la jeune femme sont dans une situation morale analogue à celle des anciens amants devenus amis. Analogue seulement ; car les anciens amants devenus amis ont, mêlé à leur amitié, le « sacré souvenir » qui donne à leur amitié un caractère très particulier, de reconnaissance ou de ressentiment ou de tous deux ensemble et à un certain âge ces choses se confondent; — analogue cependant; car l'amitié sans amour, entre homme et femme est toujours quelque chose qui, sourdement, subconsciemment,se sent incomplet, donc ambigu et qui du reste, sans s'en rendre compte, trouve un singulier charme dans cette ambiguité même ou plutôt subit le charme de cette ambiguité sans bien savoir d'où il peut venir. Le roman de quelques personnes bien douées et d'âme, à la fois délicate et riche a été : amitié, très longue ; amitié amoureuse, c'est-à-dire prévoyant ramour;amour tout pénétré d'amitié;

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amitié se souvenant de l'amour.

Mais on voit qu'à travers tout cela l'amitié pure a existé un temps et qu'il pouvait se faire qu'il n'y eût jamais qu'elle ; et il est arrivé parfois qu'il n'y a eu qu'elle en effet.

L'amitié entre homme et femme, à mon avis est donc très rare, mais les conditions existent où elle peut être et se maintenir-

Et enfin, à une certaine hauteur d'âmes très pures et dominées et absorbées par un idéal qui leur est commun et qui les dépasse, une amitié existe, comme nous avons vu que Nietzsche l'a parfaitement aperçu, qui à la fois est exclusive de l'amour et qui est ardente et qui est l'union intime et fervente de deux cœurs. On s'aime alors, conséquence inattendue du jeu des sentiments, dans ce qui sépare en même temps qu'il unit. S'aimer dans le bien qu'on fait, dans le service de l'humanité, dans le service d'une

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idée que l'on croit juste, dans le service d'un Dieu qu'on veut qui règne et qu'on veut aider à régner, c'est se séparer; car c'est ne songer jamais à faire quelque chose l'un pour l'autre ; c'est s'unir aussi par de là l'un et l'autre, dans un but éloigné auquel on tend tous lesdeux; c'est être séparés profondément dans le commerce et être unis profondément dans le dessein ; c'est être séparés profondément dans le réel et unis profondément dans l'idéal, c'est être séparés profondément dans le temps et être unis profondément dans l'éternité. — C'est cette union que définissait merveilleusement un prêtre inconnu dont je vois l'histoire dans les mémoires d'une vieille dame publiés il y a quelques années: il avait refusé de serrer la main d'une de ses pénitentes ; elle le lui reprochait : « Les êtres élus de Dieu, répond-il, ne doivent se toucher que comme les lis, par leur parfum. » — C'est cette union qui a été celle, sans doute.

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de Saint-Paul et de Thécla, de Fénelon et de Madame Guyon, de François de Sales et de Madame de Chantai. — On me dira qu'à cette union, qui n'est pas réelle, parce qu'elle est absolue, le nom d'amitié ne suffit point et : <( qu'est-ce que cela si ce n'est pas le suprême amour? » Je répondrai que le mot amour ne suffit pas non plus et qu'il faudrait dire : communion.

Toujours est-il que voilà, à mon sens, les différentes formes et les différents degrés de l'amitié entre homme et femme

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