‹ De l'amitiéChapitre 2 sur 6 · VJ · texte numérisé non relu

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C'est ici le lieu sans cloute, car on définit bien par les contraires, de parler de la fausse amitié. Je ne parle pas de l'ami tié mensongère, de la haine ou de l'envie qui se cachent sous le semblant de l'amitié.

Je parle de l'amitié vide pour ainsi parler, de l'amitié qui n'a de l'amitié que le nom, sans du reste être son contraire, de l'amitié dont on pourrait dire ce que La Rochefoucauld dit de l'amour: « Il prête son nom à un nombre infini de commerces qu'on lui attribue et auxquels il n'a non plus de part que le Doge à ce qui se fait à Venise. » On appelle amis des gens qu'on voit, avec qui l'on cause, avec qui la vie, non votre choix, nous ont mis en rapports. Il faudrait trouver pour eux un autre nom.

C'est de ces amis là que Mr.Jame du Deffand disait : « Ceux qu'on nomme amis sont ceux par qui l'on n'a pas à craindre d'être assassiné ; mais qui laisseraient faire les assassins. » C'est d'eux que Bossuet disait : « Ou les amis se détachent par intérêt, ou ils nous perdent par leurs tromperies, ou ils nous quittent par faiblesse, ou ils nous servent à contre-temps selon leur humeur et non pas selon nos besoins. » C'<»st d'eux qu'un plaisant a dit, dont j'ai oublié le nom : « J'ai les amis que j'aime, les amis qui me sont indifférents et les amis que je ne puis pas souffrir. » C'est eux qu'a dï .pés ainsi qu'il suit un épigrammatiste que cite Mirabeau et qui est peutêtre Mirabeau lui-même :

Mille fois ils m'ont tout promis ; Mais le siècle en fourbes abonde Et je ne hais rien tant au monde Que la plupart de mes amis.

Sans aller jusque-là et pour rester dans le moyen traia des choses.

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l'amitié mondaine est faite de deux indifférences qui se serrent la main:

« Au demeurant, ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés ce ne sont qu'accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité par le moyen desquelles nos âmes s'entretiennent.

En l'amitié de quoi je parle elles se mêlent et con Pondent l'une en l'autre d'un mélange si universel qu'elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. »

Nietzsche aussi a fait une bonne analyse des amitiés adventices et téméraires qui ne reposent que sur le fait d'avoir été placés par le hasard sur le chemin quotidien les uns des autres : « Considère seulement une fois avec toi-même combien sont divers les sentiments, combien partagées les opinions, même entre les connaissances les plus proches ; combien même des opinions sembl?.hles ont dans la tête de tes amis une orientation ou une force toute autre que dans 1 a tienne. • .

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Après tout cela tu te diras : que peu sûr est le sol sur lequel reposent toutes nos liaisons et amitiés ; que sont proches les froides averses ou les mauvais temps ; que tout homme est isolé! Si un homme s'en rend bien compte et, en outre, de ce que toutes les opinions et leur espèce et leur force sont chez ses contemporains aussi nécessaires et aussi irresponsables que leurs actions... il perdra peut-être l'amertume et l'âpreté de sentiments avec laquelle ce sage s'écriait : « Mes amis, il n'y a pas d'amis! » Il se fera plutôt cet aveu : Oui, il y a des amis ; mais c'est l'erreur, l'illusion sur toi qui les a conduits vers toi ; et il leur faut avoir appris à se taire pour te rester amis ; car presque toujours de telles relations humaines reposent sur ceci qu'une ou deux choses ne seront jamais dites, voire qu'on n'y touchera jamais ; mais ces cailloux se mettent-ils à rouler, l'amitié les suit par derrière et se brise. Y a-t-il des hommes qui

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pourraient n'être pas blessés mortellement s'ils apprenaient ce que leurs amis les plus fidèles savent d'eux au fond? En apprenant à nous connaître nous-mêmes, à considérer notre être lui-même comme une sphère mobile d'opinions et de tendances et ainsi à ie mépriser un peu, mettons-nous à notre tour en balance avec les autres. Il est vrai ; nous avons de bonnes raisons d'estimer peu chacun de ceux que nous connaissons, fût-ce les plus grands, mais d'aussi bonnes raisons de retourner ce sentiment contre nousmêmes- Ainsi supportons des autres ce que nous supportons bien de nous et peut-être même à chacun viendra un jour l'heure plus joyeuse où il s'écriera : « Amis, il n'est point d'amis, dit le sage mourant ; ennemis il n'est point d'ennemis, m'écrié-je, moi le sot vivant. »

Le dernier mot est douteux; car de ce qu'il n'y aurait pas d'amis il ne s'en suivrait pas que l'inimitié n'existât point ; mais les causes de

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j imperméabilité humaine ne sont ici que trop bien déduites.

A la vérité, on pourrait ne point parler du tout de ces amitiés supernciclles et d'écorce et aussi bien je ne songe point à en parler longtemps ; mais il faut dire pourtant Qu'elles font tort à l'amitié en ceci qu'elles l'établissent en médiocre réputation dans le monde. On entend dire tous les jours : « Mes amis, tous mes amis, tout ce que j'ai d'amis » pour parler comme Célimène. C'est comme si l'on disait :

« tous mes doubles. » 11 est malaisé et il est contradictoire d'en avoir tant. Or l'ami véritable est compromis par ce mot générique qu'il partage avec tant de mortels. De ce que vous l'appelez votre ami il n'est autorisé à conclure que ceci qu'il est reconnu de vous quand vous le croisez dans la rue. A la naissance de l'amitié, au développement et à la floraison de l'amitié a dû beaucoup nuire la banalité de cette appellation et son extension

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jusqu'aux dernières limites de la tiédeur. 11 est fâcheux et un peu funeste que « cher ami » n'atteste pas plus l'amité que « cher maître »

ne déclare le talent. L'amitié banale est un des ennemis de l'amitié.

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11 y en a d'autres.

L'amitié est très attaquée. L'amour d'abord, comme en pense bien, n'a auc une sympathie pour elle. D'abord il la tue, le plus souvent, ou la blesse jusqu'à la laisser très languissante.

Le jeune homme qui devient amoureux délaisse son ami ou ne le recherche que pour lui parler de son amour ce qui est une façon, peut-être pire, de le délaisser.

Très souvent la vie sentimentale commence par l'amitié, continue par l'amour et revient à l'amitié quand l'amour a été cruel, ce qu'il est souvent, ou décevant, ce qu'il est presque toujours. L'amitié est plus d'une fois le refuge des déconvenues de l'amour, le port des naufrages de l'amour. Elle est triste en ce cas là ; car, excepté la

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maladie, il n'y a rien de plus triste qu'un remède.

L'amitié a pour ennemi encore l'amour, non pas du jeune homme amoureux, mais de la femme ai mante.

"Elles détestent les amis, aussi bien la jeune épouse que la jeune maîtresse. L'ami est un rival en affection, en domination, en influence, sans compter qu'il est un confident et que si les hommes aiment peu que leur femme ait une confidente, encore moins les femmes aiment que leur mari confie à quelqu'un ses secrets c'est-à-dire les leurs, et ses chagrins c'est - à - dire leurs défauts. Enfin n'y eût-ii que ceci :

ft je ne te suffis donc pas ! »

l'affaire est claire, la femme ne peut pas admettre que l'homme ait un ami. Les plus sages ne font que le supporter, en en disant un peu de mal.

r. Les hommes avertis ne s'y trompent pas ; et quand ils voient leur femme accueillir leur smi avec un plaisir évident ils supposent immé-

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diatement que l'ami est beaucoup plus celui de leur femme que le leur : «Tues amoureuse de Paul; tu es peut-être sa maîtresse 1 — Oh I — Evidemment ! Tu ne le détestes pas ; c'est donc que tu l'aimes. » — Les femmes averti es ne s'y trompent pas non plus et quand elles aiment un ami de leur mari, elies affectent de le détester, — c'est classique, — pour rester en apparence dans la normale, dans le vraisemblable des choses.

Il arrive cependant — et M. Edmond Haroncourt a écrit là dessus un beau livre, Amis, — que l'amitié entre deux hommes naisse de l'amour. C'est quand deux hommes ont été amants de la même femme et qu'elle est morte. Chacun dit mentalement à l'autre : « 11 ne me reste d'elle que vous. » Cette amitié est profonde et douloureuse. Elle est belle du veste; car si, comme je viens de l'indiquer, il y entre beaucoup d'égoïsme et de pitié de soimême, il y entre aussi de la pitié

envers un autre ; et si chacun dit :

« 11 ne me reste d'elle que vous »

chacun dit aussi : « A ce que je souffre, je sais ce que vous devez souffrir » ; et cette amitié étant très conforme à la définition générale de l'amitié : chercher son semblable pour sentir en un autre ses propres sentiments, est une amitié qui s'enracine de jour en jour et qui noue ses racines les unes aux autres. Elle peut être éternelle; elle peut cesser quand sa cause disparaît, à savoir le souvenir, soit chez tous les deux, soit chez un seul, auquel cas celui qui se souvient encore est plein de colère et de mépris pour celui qui a oublié.

L'amitié a encore pour ennemis, sans qu'il soit besoin d'énumérer complètement, tous les sentiments égoïstes : l'ambition, la vanité, la gourmandise, l'avarice, et la débauche. L'amitié a cet honneur que les vices lui sont hostiles ou au moins écartent d'elles. C'est ce qui a fait dire à Ciceron que l'amitié n'est possible qu'entre gens de bien :

« Amicitiam, nisi inter bor.os, esse non posse ». L'amitié peut dire d'elle-même : « Je ne suis pas précisément l'ennemi des sept péchés capitaux ; mais c'est eux qui ne m'aiment pas. » 11 ne suffit p?'.5 d^être bon ami et d'en avoir un peur être un honnête homme, mais c'est une des marques qu'on l'est.

11 est bien certain encore que les

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opinions politiques sont au moins des écueilsoù l'amitié peut sombrer.

Cicéron exagère en disant que l'amitié est le parfait accord des tendances, des goûts, des pensées «voluntatutn , sfudiorum, sentenHarum summa consensio ». On peut être amis sans cet accord absolu. Mais le fait d'avoir d'autres opinions que les vôtres et de ne jamais vous en faire grâce est chose qui est pour refroidir. J'avais un anji, j'ai un ami, qui a des opinions lifférentes des miennes et qui est délicieux quand il ne parle pas politique ; seulement il parle toujours politique. Nous n'avons pas cessé de nous aimer ; mais nous nous aimons à distance; et si, comme dit Cicéron, « ôter de la vie l'amitié c'est ôter le soleil de l'univers », le soleil nous éclaire encore, mais nos ombres ne se mêlent plus.

Mais le plus terrible ennemi de l'amitié est naturellement l'égoïsme et il va de soi que l'égoïsme à un soit un grand désorganisateur de

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l'égoïsme à deux et que s'aimer en soi-même soit de temps en temps incompatible avec s'aimer en un autre. C'est cette réaction du moi cherchant le moi, contre le moi cherchant son semblable, et du moi pur contre le moi en partie double qu'a analysé La Fiochefoucauld avec la sagacité où il a coutume, il a cru remarquer que « l'amitié la plus désintéressée n'est qu'un commerce où notre amour propre [égoïsme] se propose toujours quelque chose à gagner », et il a raison, car dans l'amitié nous espérons toujours une jouissance, ne fût-ce que celle même d'aimer ; seulement il n'y a pas « amour propre » si cet espoir est inconscient et si nous souhaitons ce gain, mais ne nous « proposons » pas de l'obtenir.

]] a dit : (( Dans l'adversité de nos meilleurs amis nous trouvons souvent quelque chose qui ne nous déplaît pas » ; et il a raison et il aurait pu ajouter mais a dédaigné de le faire : « Dans les succès de

nos meilleurs amis nous trouvons souvent quelque chose qui ne nous plaît guère >» et c'est-à-dire que l'égoïsme ne se démet jamais, même quand il a réussi à se transformer, à se transplanter et à vivre en autrui; il ne se transplante jamais sans tendance au retour, comme aussi il ne se ramène jamais à soi, sans tendance à colonisation.

Il dit encore, visant l'égoïsme sous forme d'orgueil : « 11 est difficile d'aimer ceuxquenousn'estimons point ; mais il ne l'est pas moins d'aimer ceux que nous estimons beaucoup plus que nous. » Rien de plus vrai, puisque, encore une fois, c'est notre semblable que nous cherchons dans l'ami et que différence engendre haine et supériorité révolte ; seulement, s'il est Fréquent et facile de mésestimer quelqu'un, il est difficile et il est rare que nous mettions quelqu'un plus haut que nous ne nous mettons nous-même ; et cet obstacle à l'amitié est donc de ceux qui s'aplanissent.

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11 dit encore : « Le plus grand effort de l'amitié n'est pas de montrer nos défauts à un ami, c'est de lui faire voir les siens. » Et ici le grand moraliste touche au plus grand obstacle de l'amitié, au plus grand ennemi que l'amitié connaisse et c'est à savoir : la franchise. La franchise, la véridicité est le fléau de l'amitié, parce qu'elle en est le principe. L'amitié est confiance, confidence, échange entre deux hommes des vérités que chacun d'eux ne peut ni ne veut confier à tous. Elle ne peut donc vivre que de franchise. Elle meurt quand l'un des deux amis sent que la franchise manque chez l'autre. Mais, d'autre part, se confesser est pénible, diriger, être directeur, c'est-à-dire ouvrir les yeux de l'autre sur ses défauts l'est encore plus, du moins pour l'autre.

11 s'ensuit que de quoi vit l'amitié, aussi elle meurt, ou est en grand risque de mourir. 11 faut pour qu'elle survive à une manifestation de franchise, qu'elle soit bien per-

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suadée que l'ami véridique l'est par dévouement et non pour la satisfaction de se montrer clairvoyant ou par l'orgueil de se montrer supérieur; et c'est de quoi la preuve n'est jamais faite ; de sorte que l'ami à qui l'on dit la vérité doit avoir une sorte de j-oi en celui qui la lui dit. Cette foi c'est l'amitié même, c'est l'amitié pure, c'est l'amitié pieuse, c'est l'amitié devenue religion. A dire la vérité l'amitié commence ; à l'entendre elle se consomme.

Le très spirituel Cicéron prête ce mot à Caton le jeune ; « L'amertume de nos ennemis nous sert mieux que la douceur de nos amis :

ceux-là nous disent souvent la vérité; ceux-ci jamais. )i Et il ajoute: « Il est absurde que ceux qu'on avertit soient fâchés, non de ce qui devrait leur faire de la peine, mais de ce qui devrait ne leur en, faire aucune:

d'avoir failli ils n'ont cure, d'en être blâmés ils souffrent,' tandis qu'ils devraient s'affliger de la faute et se féliciter de la réprimande. »

C'est l'amour propre qui souffre en eux, lequel est plus tendre et plus sensible, même chez les honnêtes gens, que la conscience. Donc la franchise est nécessaire et dangereuse à l'amitié, aussi dangereuse peut-être que nécessaire et l'amitié reçoit de la franchise son aliment et ses blessures.

C'est sur ces considérations mélancoliques que La Rochefoucauld concluait, car cela paraît bien être sa conclusion, que « si rare que soit le véritable amour il l'est encore moins que la véritable amitié. » On ne peut savoir ; mais il est vrai que l'amitié, si elle a autant d'ennemis extérieurs que l'amour, en a peutêtre plus au dedans d'elle-même, puisque le besoin de chercher un autre soi-même ramène à rentrer en soi, et puisque le besoin de confidence est principe de refroidissement ; et puisque, par conséquent, ce qui fait naître l'amitié l'altère et ce qui la constitue la ruine. Elle se sauve à peu près entre tous ces

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écueils et toutes ces contrariétés, à peu près, partiellement, par épauicttes et par lambeaux, comme toutes les formes du bonheur humain.

Je voudrais maintenant dire quelque chose de l'art de l'amitié, de la pratique de l'amitié, du moyen de la maintenir ou d'en conjurer la perte. Car il y a un art de l'amitié qui demande une éducation ou un dressage. Il faut cultiver ses sentiments comme ses facultés et ses moyens d'aimer comme ses moyens de comprendre et de connaître. Nietzsche dit : « 11 faut apprendre à aimer, apprendre à être bon et cela dès la jeunesse ; si l'éducation et aussi le sort ne nous donnent pas l'occasion de nous exercer à ces sentiments, notre âme devient sèche et même impropre à l'intelligence de toutes ces tendres inventions des hommes aimants. »

Le premier art en cela est de savoir choisir ses amis. Avant tout.

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et d'après notre premier principe,

ils doivent être senriblables à nous ; mais parmi nos semblables il ne faut, comme dit Nietzsche encore, élire que ceux qui travaillent. L'oisif n'est ami que de votre oisiveté et il est jaloux de votre travail ; de plus, ne faisant rien, il ne s'occupe qu'à surveiller avec une certaine malveillance ce que font les autres et en faire des rapports ; l'oisif est la moitié d'un médisant et un importun complet. 11 ne peut être un ami.

11 faut se défier encore, non seulement des amis faux, dont j'ai parlé, mais des amis superficiels, des amis apparents, des bienveillants par ignorance. Bien des gens nous montrent une manière de sympathie, parlent de nous en bons termes parce qu'ils ne nous connaissent pas. îl y aurait, à nous faire connaître d'eux, non affection gagnée, mais sympathie perdue :

« Nous rencontrons, souvent, dit Nietzsche, une bienveillance qui

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nous paraît inexplicable ; mais, si nous arrivons à la comprendre, elle offense, parce qu'elle nous prouve qu'on ne nous prend pas assez au sérieux. » 11 faut aller à son semblable, à son égal, et à celui qui nous connaît et qui, nous connaissant, cependant nous aime un peu.

11 est possible qu'il en arrive à nous aimer beaucoup.

Quoique l'amitié soit bien, en son principe, la fuite de la solitude, il faut se défier de celui qui, vous cherchant, ne fait que cela et n'a en vous fréquentant d'autre motif que de l'éviter. Nietzsche a sur ce sujet une analyse un peu paradoxale, mais non sans justesse- L'ami c'est le troisième. Je suis toujours deux :

je cause toujours avec moi. L'ami est le tiers qui vient rompre, non point la solitude, mais l'entretien.

Nous avons besoin de lui. 11 est le liège qui empêche le plomb de notre colloque avec nous-même de s'abîmer dans les profondeurs, de couler aux abîmes. Qu'il vienne, le

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tiers, dût-il être hostile. Vienne au moins mon ennemi, dit le solitaire fatigué. Mais il ne faut pas que le tiers soit un simple évadé de la solitude. « L'un va chez le prochain parce qu'il se cherche [et celui-ci peut être bon], l'autre parce qu'il voudrait s'oublier.» Distinguez-les:

« Je ne vous conseille pas le prochain, mais l'ami. Que l'ami vous soit la fête de la terre et le pressentiment du surhumain. »

Le choix fait d'un ami, autant que ce choix est possible, il faut une grande prudence dans les approches. Bias disait, rapportet-on : « aimez comme si un jour vous deviez haïr. » Cela est dur et révolte Cicéron. Cela est juste et opportun, au moins pour les commencementsdel'amitié. Flaubert ne pouvait comprendre ces sages de Port-Royal qui se disaient :

(( Monsieur » jusqu'à la fin de leur vie. Renan les approuvait fort et donnait son amitié avec Berthelot, qui fut presque toute intellectuelle et qui ne fut jamais familière, comme le modèle de ce haut commerce. C'est que le geste de la déférence est une forme et même une partie du respect ; et Cicéron lui-même en convient et le pro-

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clame : « Ils auront l'un pour l'autre non seulement de la déférence et de la tendresse; mais du respect (verebuntur). 11 ôte le plus grand ornement de l'amitié celui qui en ôte le respect (verecundiam) . » Retranchez du mot de Bias l'intention satirique, il ne veut pas dire autre chose: on doit être avec son ami, longtemps au moins, comme si on devait un jour le rencontrer comme adversaire légal, mais ferme. On doit respecter en lui l'indépendance qui pourra un jour se tourner contre vous.

Nietzsche est du même avis :

« Les hommes qui n'ont pas le respect de votre personnalité, il ne faut pas les voir ou il faut leur mettre impitoyablement les menottes de la convenance. »

]] dit, tout à côté: « L'amitié naît lorsqu'on tient un autre en grande estime, plus grande que l'estime que l'on a de soi ; lorsque, de plus on l'aime, mais moins que soi-même ; lorsqu'enfîn on s'entend

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à ajouter une teinture d'intimité, tout en se gardant sagement de l'intimité véritable et de la confusion du moi et du toi. » Sur le premier point je suis pleinement de l'avis de Nietzsche, pour ce que l'on n'estime jamais beaucoup celui que l'on n'estime pas plus que soi-même, puisqu'on se connaît et qu'on ne connaît qu'imparfaitement les autres ; — sur le second point je m'étonne un peu; Montaigne dit, ce me semble, avec raison : « Je n'aime pas seulement mieux lui faire du bien que s'il m'en faisait ; mais encore qu'il s'en fasse qu'à moi : il m'en fait lors le plus quand il s'en fait » ; tout au moins je trouve qu'il est naturel d'aimer son ami autant que soimême ; — sur le troisième point Nietzsche a raison, car l'amitié n'est pas la confusion du toi et du moi, elle en est le commerce et le voisinage et l'union, de telle sorte qu'ils se regardent, possible, comme dans un miroir, mais encore qu'ils se regardent ; et qu'il n'y ait qu'un

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cœur, je le veux, certes, mais qu'il y ait deux ailes. Le respect c'est reconnaître que l'on est deux pour agir, pour sentir, ne fût-on qu'un seul.

J'ajoute seulement qu'il me semble naturel que les formes extérieures de ce respect s'atténuent avec le temps, sans jamais disparaître tout à fait.

Il y a non seulement des précautions, mais des adresses pour se faire aimer et qui, non seulement sont permises, mais sont charmantes.

Dire du bien de quelqu'un à un tiers est un moyen douteux de se faire un ami de celui-ci — mais quand on y tient peu ! — et un moyen sûr de se faire au moins un bienveillant de celui de qui l'on en a dit; car tout serépète,mêmeles propos aimables. — Demander un conseil et plus tard, selon ce qu'on en fait, se féliciter de l'avoir suivi ou regretter de ne l'avoir pas pu suivre est encore un très bon procédé et particulièrement flatteur. Satan raillait Dieu d'avoir créé les Conseils, ces personnages indiscrets et sots qui ne servent à rien et qui rendent ridicules de bons serviteurs de

Dieu: « Ne confonds pas et rappelle toi, dit l'Esprit du bien. J'ai créé ceux qu'on demande et tu as créé ceux qu'on donne. »

Nietzsche indique un bon procédé encore, d'emploi rare, mais d'efficacité assez certaine. Vous ave2 fait du tort à quelqu'un et vous le regrettez. Donnez-lui l'occasion « de faire un bon mot sur vous ! »

Vouslui procurerez « unesatisfaction personnelle et même vous le mettrez en bonnes dispositions à votre égard. » C'est ce que j'appellerai cultiver la vengeance des autres.

Il ne faut cultiver que la vengeance d'autrui, mais il est permis de faire usage de celle-ci. L'homme est bon et méchant de telle sorte qu'une légère satisfaction de ses instincts de malice le ramène à la bonté.

C'est une purgation. Il est de tout profit pour tout le monde de procurer ce remède à ceux qui en ont besoin.

Quand l'amitié est faite, quand elle est aussi complète qu'on juge

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qu'elle peut l'être entre deux personnes données.il faut la laisser croître de son développennent naturel et marcher son pas, et l'on ne saurait mieux faire que de lui jeter la bride sur le cou. 11 en va si différemment de l'amour et de l'amitié que l'on dirait quelquefois, quoique ce ne soit pas vrai, qu'ils sont contraires. Au moins le sontils en quelques unes de leurs démarches. L'amour a besoin d'être créé à nouveau continuellement. S'il est en son origine le plus involontaire des sentiments, au cours de son existence il se nourrit de îa volonté d'aimer. 11 demande qu'on veuille qu'il persiste. Si l'amoureux, si l'amoureuse ne s'applique point à raviver dans le cœur de l'autre par des attentions renouvelées la flamme légère, avide et inquiète, l'amour ne meurt point, à vrai dire, mais il a besoin de se ramener à son origine et à s'entretenir des souvenirs de ce qu'il fut; mais encore il s'épuise à le faire, la mémoire n'étant pas iné-

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pui sable et étant de jour en jour moins vive et il finit par languir faute d'aliments. — L'amitié, sans qu'elle laisse, quand elle est faible, d'avoir besoin des mêmes soutiens, s'accroit, quand elle est solide, par le temps même, ayant beaucoup plus, infiniment plus, le caractère d'une habitude. L'amour est un entraînement du cœur, l'amitié est une habitude du coeur et de l'esprit, de la sensibilité et de l'entendement.

Disons du reste qu'il y a des amours qui ne sont que des amitiés et qui, moins brûlants et moins brillants, sont plus solides. Mais de l'amour-passion et de l'amitié ce que je viens de dire est vrai, précisément parce que l'amitié n'est pas une passion, mais la dérivation d'une passion, le transport sur un autre de la passion qu'on a pour soi-même, de sorte qu'elle porte en soi-même son apaisement, sa placidité plutôt, et reste forte sans être fougueuse, comme un torrent canalisé.

Montaigne dit là dessus avec trop d'imagination, ce qui fait qu'il passe la mesure, mais avec un grand fond de vérité ; « Son feu [de l'amour] est plus actif, plus cuisant et plus âpre ; mais c'est un feu téméraire et volage, ondoyant et divers, feu de fièvre, sujet à accès et remises, et qui ne nous tient qu'à un coin ; en l'amitié c'est une chaleur générale et universelle, tempérée au demeurant et égale ; um chaleur constante et rassise, toute douceur etpolissure qui n'a rien d'àpre ni de poignant. .

La jouissance le perd, comme ayant fin corporelle et sujette à satiété.

L'amitié, au rebours, est jouie à mesure qu'elle est désirée, ne s'élève, se nourrit ni ne prend accroissance qu'en la jouissance, comme étant spirituelle et l'âme s'affinant par l'usage. Sous cette parfaite amitié ces affections volages ont autrefois trouvé place chez moi... ainsi ':es deux passions sont rentrées chez moi en connaissance l'une de l'autre; mais en comparaison jamais ; la

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première maintenant sa route d'un vol hautain et superbe, et regardant dédaigneusement celle-ci passer ses pointes bien loin au-dessous d'elle.»

Une autre différence, assez grande encore, entre l'évolution de l'amour et celle de l'amitié consiste en ceci que l'amour tue délicieusement le respect tandis que l'amitié, sinon j'accroit, du moins le laisse toujours absolument intact comme nous avons vu, et quelquefois l'augmente, comme il arrive quand la fréquentation nous fait découvrir chez notre ami ces vertus profondes qui, par une discrétion qui est leur pudeur, se cachent aux yeux du vulgaire. « Plus je l'ai connu, plus je l'ai vénéré »

est un mot que j'ai entendu quelque fois et qu'il m'a été donné de dire.

Ne nions pas qu'il puiss.e en être de même en amour et précisément il existe un amour-amitié où la vénération se mêle à la tendresse d'une manière exquise. Mais eniSn, très souvent, dans la plupart des cas, l'amour est exclusif du respect

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OU tout au moins le met en oubli et le fait oublier de manière, incontestablement, à l'affaiblir. On sait assez que le retour du respect est un signe de refroissement où les femmes ne se trompent pas et où les hommes même se trompent peu. '

C'est ce qui a fait dire à Nietzsche que les grands, les ambitieux, les puissants, les hommes doués de la volonté de puissance, n'aiment pas être aimés, leur besoin étant d'être respectés. Je crois qu'il se trompe et que, précisément par ce qu'il faut qu'il soit respecté de tous et qu'il veut l'être et qu'il tient la main à ce qu'il le soit, le puissant a un besoin immense d'être aimé de quelqu'un sans respect et même avec quelque gaminerie impertinente. Les anciens attribuaient les amours humaines de Jupiter à son impatience des mauvaises humeurs de Junon et ses déguisements à un tour d'imagination capricieuse.

Ils n'y entendaient rien : Jupiter,

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en descendant sur la terre, s'évadait de l'adoration olympienne et se plaisait à être aimé en simple bachelier, comme Almaviva.

Quoiqu'il en soit, une affection calme, faite de confiance et où se mêle le respect, c'est le caractère même de l'amitié et si c'est aussi celui de l'amitié amoureuse, c'est justement parce que c'est celui de Vamitié.

Voilà pourquoi, dans la pratique de l'amitié il est bon, sans que cela soit obligatoire et sans qu'il y faille mettre de l'efi-ortetsans se guinder, de se tenir à une certaine hauteur, de ne pas introduire sans cesse son ami dans le détail de sa vie domestique, dans ses petits ennuis, dans ses petits tracas, dans ses querelles de famille. L'intimité énerve l'amitié, ou la flétrit, peut la faire mourir. Pour beaucoup d'hommes l'ami est le personnage à qui l'on dit du mal de sa femme ; c'est son office ; pour beaucoup de femmes l'amie est la personne à qui l'on dit du mal du mari ; c'est à quoi elle sert. 11 y a là une erreur. Autant, dans les circonstances graves, l'ami est le conseiller à qui l'on demande

un avis ou le confident à qui l'on demande une consolation, autant il faut se garder de l'abaisser, de l'embarrasser aussi, surtout de l'excéder, en le prenant pour une sorte de déversoir des mauvaises humeurs et en agissant envers lui comme, envers la terre creusée, le barbier du roi Midas.

En revanche ce n'est pas de l'intimité vulgaire et ce n'est pas de Vin f imité que d'associer l'ami à ses joies de famille, à ses succès, au succès des enfants de la maison. Ce n'est pas de l'intimité, parce que c'est plus haut que l'intimité, parce que ce n'est pas du ménage quotidien de la famille qu'il est question ici, mais du but qu'elle poursuit et qu'elle atteint. C'est la famille dans ses hauteurs que l'on ouvre à l'ami en ces circonstances.] e serais étonné qu'un père de famille omît d'inviter son ami à l'anniversaire de son mariage ou à la fête -donnée en l'honneur du fils nommé interne.

A la vérité l'épouse n'aime pas

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beaucoup l'ami ; elle repousse en lui le concurrent et craint en lui le confident et il n'y a rien de plus naturel. Il ne faut pas cependant qu'on s'y trompe. L'épouse, au sujet de l'ami, est partagée ; elle ne l'aime pas beaucoup ; mais elle est assez flattée qu'il existe et serait désobligée qu'il n'existât pas. Votre ami, par cela seul qu'il existe, approuve votre femme du choix qu'elle a fait de vous. 11 lui prouve qu'elle ne s'est pas trompée, du moins complètement, qu'elle a été raisonnable en vous épousant, que vous pouviez être aimé autrement que par caprice, psr obéissance ou par erreur. Votre femme n'aime pas votre ami ; mais elle serait humiliée que vous n'en ayez point et elle est fière que vous en ayez un, et c'est une manière encore, sinon del'aimer, du moins de l'avoir pour agréable, et sinon de l'avoir lui-même pour agréable, du moins de le constater avec satisfaction. Ce sentiment est très particulier ; il faudrait trouver

un mot nouveau pour le nommer de son nom. — Mettez l'ami dans votre famille, ne le mettez pas dans votre ménage.

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