‹ De l'amitiéChapitre 6 sur 6 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

L'âge moyen connaît peu l'amitié.

Presque tout s'oppose à ce qu'il la connaisse. Les amis d'adolescence sont devenus concurrents, rivaux, adversaires dans « l'étroit chemin de l'ambition. » On s'est marié et j'ai dit que les femmes n'aiment pas les amis du mari, non plus que les marisn'aiment les amies de l'épouse.

Surtout « l'on n'a pas le temps. »

L'amitié veut être cultivée, plus que l'amour, qui peut se passer de fréquentation et à quarante ans on n'a le loisir de cultiver rien.

L'âge moyen n'est pas le temps où l'on se fait des amis ; mais il est essentiellement le temps où on en perd.

La vieillesse, comme je le <Ji^ ailleurs, est le temps privilégié de l'amitié. On y retrouve d'anciennes amitiés et on les repare ; on s'en fait de nouvelles ; avec la connaissance, longue à acquérir, qu'on a acquise de soi, on est enfin dans les conditions nécessaires pour chercher son semblable, pour le découvrir et on a le temps de le cultiver, de le faire encore plus à sa ressemblance et de se faire encore plus à la sienne, au moment du reste où on va le perdre. La vieillesse n'a rien de plus doux que ceci qu'elle nous fait des amis et qu'elle nous en rend ; rien de plus dur que ceci qu'elle nous les enlève :

7Vi7 babet infelix senium jucundius in se Qtiam quoddat nobis, nobis et rcddit amicos; JV«7 kabct asperius quam quod rapit.

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De quoi cependant il n'y a pas à se plaindre puisque, tout compte fait, le Destin a mis une consolation auprès du malheur ; puisqu'il ne nous verse pas l'amertume toute pure en l'âge qu'il a voulu pénible et puisque, complétant le mot de Pascal, on peut dire : « ce serait une belle vie que celle qui commencerait par l'amour, continuerait par l'ambition, — et finirait par l'amitié. »

A considérer les différents zgcs de l'humanité, il me semble que nous sommes peu favorisés. L'Antiquité est le temps favori et privilégié de l'amitié. Elle l'a célébrée, chantée, magnifiée ; on voit qu'elle 1 a bien connue. Cela s'explique assez bien. Les anciens ont très peu connu la vie de famille et d'autre part, tout allant moins vite, communications, voyages, expéditions, entreprises, travaux, toute la vie publique, ils avaient et le temps d'être amis et une très grande tendance à l'être. C'est là qu'allaient leurs loisirs et qu'allait leur vie sentimentale. L^épouse n'étant pour eux qu'une génitrice, qu'une productrice d'enfants, ils se tournaient, soit vers les courtisanes pour l'agrément de la conversation et du

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luxe, soit vers les amis pour aimer et se sentir aimés; et les plus beaux livres de l'antiquité ne sont que la rédaction ou ne sont que l'écho de longues conversations amicales.

Les anciens mettaient de l'art en toutes choses ; ils composaient leur vie et chacun des éléments de leur vie. Ils ont des arts de vivre qui sont merveilleux de sagesse et aussi, comme Caton, lisant le Phédon, le savait bien, des arts de mourir. Ils ont des arts de vieillir et des arts de l'amitié et ils savaient que tout art est long et qu'il faut beaucoup de temps pour apprendre quoi que ce soit. Ils se sont exercés à l'amitié comme à la palestre et ils y sont devenus, beaucoup au moins, très experts et très adroits. Nous pourrions étudier leurs traités sur ces questions aussi utilement, pour le moins, que leurs traités de politique.

Le Moyen âge a connu l'amitié fougueuse, ardente, emportée et exaltée, l'amitié brûlante des champs de bataille. 11 lui plaisait qu'on

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bravât la mort à deux et Tun pour l'autre et l'un à l'envi de l'autre.

L'amitié était en quelque sorte la fraternité du sang versé. Les Croisades ont même fait naître ou plutôt renaître et ont développé quelque chose de tout antique, /'/>c»spitalifé, le lien qui unit, fussent-ils de peuples différents, deux hommes qui se sont connus aux payslointains, aux dangers d'outre-mer et les fils et petits-fils de ces deux hommes.

Le Moyen âge a connu aussi ce que j'appellerai : VamictHa umhraHlis, l'amitié des jours calmes, à l'ombre du cloître, dans le voisinage des vieux manuscrits que l'on compulse et qu'on recopie, l'amitié des hommes de livres, des humanistes, des lettrés. Elle fut souvent très forte, commetoute chose spirituelle, intellectuelle, mentale et non corporelle, et comme particulièrement toute chose qui sort du temps en participant des âges passés que l'on étudie et des âges futurs que l'on veut instruira

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Et tout cela s'est retrouvé à la

Renaissance, comme avec un stimulant nouveau et plus fort, dans les amitiés célèbres des Joachim du Bellay et des Ronsard, des Montaigne et des La Boëtie.

On en voudrait à un auteur qui écrirait un traité sur l'amitié et qui ne nommerait ni Madame de Sévigné ni La Fontaine. Madame de Sévigné est «l'amie» à taquelle nous songions, sinon toujours, du moins souvent, quand nous parlions de l'amitié féminine. Elle a aimé Foucquet dans le malheur, Pompone dan»

la disgrâce, La Rochefoucauld dans la vieillesse chagrine et triste, avec une délicatesse de sœur et avec cet agrément, ce charme fin, cette demi gaîté alerte et vive qui font dire de pareilles personnes qu'elles ont de l'esprit jusqu'au fond du cœur, à quoi l'on peut ajouter qu il faut en avoir surtout là.

La Fontaine, sans doute, s'est surtout laissé aimer, l'aimer, du reste, étant facile à tout le monde. Mais il

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a aimé aussi très profondément. Il a aimé Foucquet dangereusement ; i] a « vécu dangereusement n pour aimer Foucquet et il a été un peu exilé et il a risqué d'être exile beaucoup pour l'avoir aimé et pour l'avoir dit. Surtout — et si c'est le plus bel office des écrivains d'écrire les proverbes des gens d'esprit, c'est comme leur office sacré d'écrire les proverbes des gens decœur — il a parlé de l'amitié de telle manière qu il eût rendu Montaigne ravi et jaloux et de manière, après Montaigne, à donner le goût de l'amitié comme Eossuet donne le goût de Dieu. 11 fait peine à voir quand il regarde, à Amboise,le cachot où fut enfermé Foucquet :

« ... On a en aspect la côte la plus riante et la mieux diversifiée que j'aie encore vue et au pied une prairie qu'arrose la Loire. De tout cela le pauvre M. Foucquet ne put jamais, pendant son séjour, jouir un petit moment : on avait bouché toutes les fenêtres de sa chambre ;

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on n'y avait laissé qu'un trou par le haut. Je demandai de la voir, triste plaisir, je vous le confesse, mais enfin je le demandai. Le soldat qui nous conduisait n'avait pas la clef: au défaut je fus longtemps à considérer la porte et me fis conter la manière dont le prisonnier était gardé. Je vous en ferais volontiers la description ; mais ce souvenir est trop affligeant

Qu'est-il besoin que je retrace Une garde au soin non pareil.

Chambre murée, étroite place; Quelque peu d'air pour toute gr&ce;

Jours sans soleil.

Nuits sans somnicil, Trois portes en six pieds d'espace?

Vous peindre un tel appartement Ce serait attirer vos larmes ; Je l'ai fait insensiblement; Cette plainte a pour moi des charmes.

Sans la nuit on n'aurait jamais pu m'arracher de cet endroit )>.

Et c'est lui aussi qui a écrit ces vers charmants qui valent tout un traité de l'amitié et qui dispense-

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raient d'en écrire un, si ce n'était

occasion de les citer :

Qu'un ami véritable est une douce chose T 11 cherche vosbesoinsaufond de votre cceur; 11 vous épargne la pudeur De les lui découvrir vous-même.

Un songe, un rien, tout lui fait peur Quand il s'agit de ce qu'il aime.

De nos jours la vie est trop

active et la lutte pour la vie trop violente pour que l'amitié ait beaucoup d'autels. On a des amis ; mais on ne cultive plus Tamitié.

Plus de longues conversations entre amis, plus de longues lettres.

Les oisifs même, dans les cafés et dans les cercles, ne causent plus ensemble ; ils jouent, ce qui est une manière à peine polie de se dire que l'on n'a rien à se dire. Les autres trouvent le temps bien trop court pour en employer quelques moments à lier amitié, ou à la renouveler ou à l'entretenir. On remet toujours cela à plus tard, à un nlus tard qui très probablement

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ne viendra pas. Les lettres de fiaire part vous apprennent le plus souvent qu'il a existé un ami que vous auriez pu avoir.On remet toujours à aimer.

La Fontaine disait : « Ai-je passé le temps d'aimer ? » On dit toujours :

(( Je n'ai pas le temps d'aimer, ou je n'en ai pas encore l'âge ».

« Hâtez- vous de rire sans sujet si vous ne voulez pas mourir sans avoir ri » et de connaître l'amitié si vous ne voulez pas mourir sansl'avoir connue. Ayez un ami, ou une amie.

Le premier est le plus sûr ; le second est un peu plus dangereux, mais de très bon sens encore et vaut le risque.

MENALCAS Tiil ego contulerim jucunJo cautus amico

DAMŒTAS JVi7 ego contulerim jucunda fidus arnica. Et je ne déciderai point entre Mena] que et Damœtas.

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