‹ De l'amitié, MontaigneChapitre 1 sur 47 · EG8E · texte numérisé non relu

EG8E

Montaigne dans l'amitié.

Montaigne, qui excluait la passion de la tendresse conjugale, la portait dans l'amitié. Volontiers il eût dit, comme plus tard Montesquieu : « Je suis amoureux de l’amitié. » Si profonde et unique fut son amitié pour Étienne de la Boétie, qu’elle semble presque avoir épuisé sa capacité d'aimer, et que sa famille en souffrit. Ce n’est pas nous qui cherchons l’antithèse ; c’est lui qui ne l'épargne pas aux siens dans ce fameux chapitre de l'amitié, ou plutôt dans cet hymne à la mémoire d’un ami :

Ce que nous appelons ordinairement amis et amitiez, ce ne sont qu’accointances et familiaritez nouees par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos ames s’entretiennent. En l'amitié de quoy je parle, elles se meslent et confondent l’une en l’autre d’un meslange si universel, qu’elles effacent et ne retrouvent plus la cousture qui les à jointes. Si on me presse de dire pourquoy je l’aimois, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en respondant : « Parce que c’estoit luy, parce que c’estoit moy. » Il y ajene sçay quelle force inexplicable et fatale, mediatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous estre vus. Nous nous embrassions par nos noms ; et à notre premiere rencontre, qui fut par hazard en une grande feste et compagnie de ville, nous nous trouvasmes si pris, si Cognus, si obligez entre nous, que rien dez lors ne nous fut si proche que l’un à l’autre... Ce n’est pas une speciale consideration, ny deux, ny trois, ny quatre, ny mille, c’est je ne sçay quelle quintessence de tout ce meslange, qui, ayant saisi toute ma volonté, l’amena se plonger et se perdre dans la sienne, d’une faim, d’une concurrence pareille : je dis perdre, à la verité, ne nous reservant rien qui nous fust propre, ny qui fust ou sien, ou mien... Si je compare tout le reste de ma vie, quoiqu’avec l’ayde de Dieu, je l’aye passee douce, aysee, et, sauf la perte d’un tel amy,exempte d’affliction poisante, pleine de tranquillité d’esprit; si je la compare, dis-je, toute aux quatre années qu'il m'a esté donné de jouyr de la douce compagnie et societé de ce personnage, ce n’est que fumee, ce n'est qu'une nuit obscure et ennuyeuse. Depuis le jour que je le perdy, je ne fay que traisner languissant; et les plaisirs mesmes qui s'offrent à moy, au lieu de me consoler, me redoublent le regret de sa perte; nous estions à moitié de tout ; il me semble que je luy desrobe sa part,

S'il parle ainsi, ce n’est pas pour le plaisir de contrister ceux qu'il a aimés depuis. Une double affirmation revient à tout moment, non seulement dans ce chapitre, mais en bien d'autres endroits des Essais : rien n'est plus rare que la véritable amitié; rien ne lui est comparable, lorsqu'elle existe dans sa plénitude. De là cette insistance qu’il met à en énumérer les conditions difficilement réunies et à opposer cet idéal, réalisé par une élite, aux affections banales qui sont le lot du plus grand nombre. Il se déclare « tres-capable d’acquerir et maintenir des amitiez rares et exquises », mais stérile et froid aux amitiés communes, car son aller, dit-il, n’est pas naturel s’il n'est à pleine voile, et d'ailleurs l'amitié unique et parfaite dont il a joui dans sa jeunesse l'a dégoûté des autres. Disciple de l'antiquité, il n'était pas fâché sans doute d'inscrire le nom de la Boétie et le sien sur la liste trop brève des amis illustres ; mais, qu'il en ait ou non conscience, lorsqu'il définit l'amitié, il redit, avec son accent personnel, ce qu'avaient dit Aristote et Plutarque, Cicéron et Sénèque, tous les théoriciens antiques de l’amitié, tous ceux dont se souvenait la Boétie lui-même, lorsque, déclarant les tyrans incapables d’éprouver ce sentiment généreux, il s’écriait : « L'amitié, c’est un nom sacré, c'est une chose sainte... Elle ne se met jamais qu'entre gens de bien, elle ne se prend que par une mutuelle estime... Ce qui rend un amy assuré de l’autre, c’est la connaissance de son integrité; les repondants qu'il a, c’est son bon naturel, la foi et la constance !. » Tout le chapitre de l’Amitié est d'avance en germe dans ce vers de La Boétie :

Aussi qu’est-il plus beau qu’une amitié fidèle ?

Mais ce vers lui-même est tout antique par l'esprit : là où le bon la Fontaine verra surtout « une douce chose », la Boétie et Montaigne verront surtout un bel exemple. Il y aura du stoicisme dans leur amitié, il y aura quelque fatalisme aussi; les deux amis se sentaient prédestinés à se connaitre et à s'aimer, parce qu’ils se savaient dignes l’un de l’autre. Dès lors, cette liaison naturelle et nécessaire ne connaît pas les lenteurs des amitiés communes; point de précautions défiantes , puisqu'on est sûr l’un de l’autre, point de réserve non plus, puisqu'on n’a pas le droit de se donner à demi. Un an après leur

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