Discours sur La Servitude volontaire
première rencontre, la Boétie, dans une lettre latine, constatait que leur intimité ne pouvait être plus étroite : la « vertu » en avait été le lien, et les avait rapprochés, puis confondus, comme la greffe rapproche et confond des plants auparavant distincts. Ainsi, la conformité de sentiments fait naître l’amitié, la soutient et la rend bientôt si étroite que la personnalité semble presque s’évanouir dans cette fusion de deux âmes. Jamais, sans doute, la personnalité ne s’anéantit tout à fait; même elle paraît s'enrichir en se doublant ; et pourtant elle court risque de s’endormir parfois dans cette sorte de quiétisme affectueux et d’égoisme à deux, où l'amitié se repait d'elle-même et dédaigne tout le reste. « L'une partie de nous demeuroit oysive quand nous estions ensemble ; nous nous confondions; » et Montaigne ajoute qu’ils remplissaient et étendaient mieux la possession de la vie en se séparant. Cette douce tyrannie avait donc ses dangers, mais qui n'eurent pas le temps de paraître au jour.
Par bien d'autres chapitres des Essais nous aurions su que Montaigne avait toutes les qualités d’un homme sociable et d'un ami digne d’être aimé : « Nul plaisir, disait-il, n’a saveur pour moy sans communication : il ne me vient pas seulement une gaillarde pensee en l'ame, qu'il ne me fasche de l’avoir produite seul, et n'ayant à qui l’offrir. » Çà et là, nous aurions deviné peut-être qu'il était capable d'une amitié plus rare : « En la vraye amitié, de laquelle je suis expert, je me donne à mon amy plus que je ne le tire à moy. » Mais peut-être aussi serions-nous demeurés sceptiques, si ces admirables pages ne nous révélaient ce qu'il y a en Montaigne de meilleur et de plus intime, de plus sincèrement et douloureusement humain.
Quelles similitudes ou différences de nature ont rapproché Montaigne de la Boétie ?
Plus encore que Montaigne, la Boétie eût perdu à la perte de ce chapitre. Que resterait-il de lui, qu’un souvenir, si Montaigne n'avait pris soin, d'une part d'éditer les œuvres de son ami, de l’autre d'écrire son éloge en écrivant l'éloge de l’amitié ?
En vain l'on essayerait, en effet, de distinguer entre l'amitié qu'il glorifie et l’ami qu'il regrette : définition de l'amitié, portrait de l'ami, tout cela se confond, et le chapitre de l'Amitié,
malgré les souvenirs classiques dont il abonde, n'est qu’un monument élevé à la Boétie. Et précisément les souvenirs classiques semblent être une convenance de plus dans les confidences aimables et graves à la fois qui rapprochent deux amis épris de l'antiquité.
Ce fut une courte amitié, a écrit Prévost-Paradol, et l'on eût dit, à voir son ardeur, qu’elle se sentait menacée de près par la mort, Elle était en même temps animée et ennoblie par le souffle de la Renaissance et par cette jeune émulation avec toutes les grandeurs du monde antique, qui enflammait alors tant de belles âmes. « Je vous avais choisi parmi tant d'hommes, disait la Boétie à Montaigne sur son lit de mort, pour renouveler avec vous celte sincère et vertueuse amilié de laquelle l'usage est, par les vices, dès si longtemps éloigné d’entre nous, qu'il n’en reste que quelques vieilles traces en la mémoire de l’antiquité.
Les théoriciens de l’amitié se sont demandé souvent si l'amitié naissait des semblables ou des contraires. Après avoir lu Montaigne, il semble qu’on puisse répondre : des semblables et des contraires à la fois. Les deux amis n'étaient pas seulement passionnés pour l'antiquité; ils l’étaient pour la même antiquité, pour celle des moralistes, de Xénophon et de Plutarque, que la Boétie avait traduits avec Aristote. Tous deux voyaient dans ces études, non pas un passe-temps de lettrés oisifs, mais « l'exercice des ames »; tous deux aimaient les livres pour le profit moral qu'ils en pouvaient retirer : s'ils se réunissaient souvent dans la « librairie » que Montaigne nous a décrite, c’est pour comparer leurs opinions à celles des sages de tous les temps, et les rectifier par là. La Boétie lui-même voulut léguer à Montaigne sa bibliothèque et ses papiers, assuré qu'il lui léguait ainsi son bien le plus précieux, le seul qui mérität de lui survivre, et l’on dit que c’est en lisant et en publiant les manuscrits de son ami que Montaigne se sentit écrivain. Toutefois ici une première dissemblance doit être notée. Nous sommes tellement habitués à voir en Montaigne l’introducteur de la Boétie près de la postérité, que nous sommes disposés à voir en celui-ci un protégé, en celui-là un protecteur, et c’est bien ce qu’ils sont, en effet, aujourd’hui que la gloire a renversé les rôles, mais ce n’est pas ce qu'ils étaient aux yeux de leurs contemporains. Plus âgé de deux ans, déjà connu par plus d’un essai juvénile en langue française ou latine, la Boétie était à Montaigne une sorte de frère aîné, dont l'autorité fut certainement acceptée et dont l'influence fut peut-être décisive. Ajoutez que le caractère de la Boétie dut facilement dominer sans s’im-
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poser. La faiblesse et l'originalité de Montaigne, c’est qu'il n’est dupe de rien, c'est qu’il garde la pleine possession de soi-même, indolente ou moqueuse ; c’est qu'il a l’esprit critique au suprême degré. Plus naïf et par là plus immédiatement puissant, la Boétie avait le nerf, l'élan, la flamme qui manquaient à son paisible ami. Avec le généreux abandon et la sensibilité vive, il avait l'élévation morale, le souci des grandes choses; il croyait au bien, il se passionnait pour l'héroïsme antique et pour la liberté des républiques mortes. Ses accès d'enthousiasme, avant de gagner son ami, devaient le surprendre parfois.
C’est en étonnant Montaigne, plus encore qu’en le séduisant, qu'il lui inspira non pas seulement de la sympathie, mais du respect; qu’illui sembla non pas seulement un « grand homme de bien », mais tout uniment un grand homme, « le plus grand homme du siecle, le plus propre aux premieres charges de la France t ». Nous sommes réduits à le juger d’après ce témoignage de Montaigne, que confirment les témoignages des contemporains, et d’après les œuvres de jeunesse que Montaigne a pieusement éditées. Écartons les traductions du grec et les poésies latines, qui nous montrent en la Boétie l'homme de la Renaissance, espritnourri du suc de l'antiquité, âme antique elle-même sans effort. Les sonnets d'amour, composés à la louange de celle que la Boétie devait épouser, valent moins quene le croyait Montaigne et plus qu’on ne l’a dit souvent. Sous la forme convenue et froide, qui donne trop au bel esprit, pas assez au cœur, on devine çà et là le sentiment sincère et profond. Beaucoup de ces vers, il est vrai, sont imités ou traduits de l'italien. Mais il ne faut pas oublier que la Boétie écrivait lorsque Ronsard n’avait encore donné que ses premières œuvres. Son Discours de la Servitude volontaire est une œuvre juvénile aussi, mais point autant que Montaigne voudrait le faire croire : il est difficile d'admettre que l'auteur l’ait composé, tel du moins que nous l’avons, vers l’âge de dix-huit ou même de seize ans, car Montaigne varie dans ses indications chronologiques. Mais Montaigne a ses raisons pour faire de cette invective compromettante un pur exercice d’écolier précoce. Au début, à la fin du chapitre de l’Amitié, il y insiste : « Il l’escrivit par manière d’essay en sa premiere jeunesse, en honneur de la liberté contre les tyrans.. Ce subjet fut traité par luy en son enfance par maniere d’exercitation seulement, » Mais en ce dernier passage il avoue son désir de défendre la