‹ De l'amitié, MontaigneChapitre 14 sur 47 · Salon de · texte numérisé non relu

Salon de

2, Introduction à l’histoire de l’homme.

Considerant la conduite de la besogne d'un peintre que j’ay, il m'a pris envie de l’ensuivre !. Il choisit le plus bel endroit et milieu de chaque paroy, pour y loger un tableau elabouré de toute sa suffisance ? ; et le vuide tout autour, il le remplit de crotesques*, qui sont peinctures fantasques, n’ayans grace qu'en la varieté et estrangeté. Que sont-ce icy aussi, à la verité, que ‘ crotesques et corps monstrueux, rappiecez de divers membres, sans certaine figure, n'ayans ordre, suite, ny proportion que fortuite ?

Desinit in piscem mulier formosa superne ,

Je vay bien jusques à ce second point avec mon peintre, mais je demeure court en l'autre et meilleure partie; car ma suffisance ne va pas si avant que $ d'oser entreprendre un tableau riche, poly, et formé selon l'art. Je me suis advisé d'en emprun-

1. L'ensuivre, l'imiter, insequi. Montaigne emploie souvent ce verbe, qui n’est plus usité qu'à la troisième personne.

2. Elabouré de toute sa suffisance, travaillé avec toute sa science. « Homme de suffisance, homme de capacité .» (Mouère, Mariage forcé, 6.)

3. Crotesques. Ce mot s’est longtemps écrit ainsi. [l devrait s’écrire grottesque, puisqu'il vient de l'italien grotta, grottesca. Dans certaines grottes souterraines ou cryptes de Rome on avait découvert des peintures ou arabesques d’un caractère assez librement fantaisiste.

À. Que, sinon, tour fréquent même au xvu siècle.

Qu'a fait Mandonius, qu'a fait Indibilis Qu'y plonger plus avant leurs trônes avilis ?

(Coneizce, Sertorius, 432.)

5. « C’est une femme dont le corps, beau dans sa partie supérieure, s'achève en queue de poisson ». (Horace, Art poétique, 4.) 6. Si avant que, assez avant pour...

ter un d’Estienne de La Boitie, qui honorera tout le reste de cette besogne. C’est un discours auquel il donna nom La SERvI- TUDE VOLONTAIRE : Mais ceux qui l'ont ignoré l'ont bien proprement depuis rebatisé, LE CONTRE UN. Il l'escrivit par maniere d’essay en sa premiere jeunesse !, à l'honneur de la liberté contre les tyrans. Il court pieca ès mains? des gens d’entendement, non sans bien grande et meritee recommendation; car il est gentil et plein ce qu'il est possible. Si y a il bien à dire * que ce ne soit le mieux qu'il peust faire : et si, en l’aage que je l’ay cogneu plus avancé, il eust pris un tel desseing que le mien, de mettre par escrit ses fantasies, nous verrions plusieurs choses rares, et qui nous approcheroient bien pres de l'honneur de l'antiquité; car notamment en cette partie des dons de nature, je n’en cognois point qui luy soit comparable. Mais il n’est demeuré de luy que ce discours, encore par rencontre, et croy qu'il ne le veit oncques depuis qu'il luy eschappa*; et quelques memoires sur cet edict de janvierf, fameux par nos guerres civiles, qui trouveront encores ailleurs peut estre leur place, C'est tout ce que j'ay peu recouvrer de ses reliques? (moy qu'il laissa, d'une si amoureuse recommandation, la mort entre les dents, par son testament, heritier de sa bibliotheque et de ses papiers), outre le livret de ses œuvres, que j'ay faict mettre en lumiere. Et si° suis

1. A la fin du chapitre, Montaigne dira que la Boétie avait alors seize ans. Dans l'édition de 1588, Montaigne précise : « N'ayant pas atteint le dix-huitième an de son âge. » Sur le motif qui pousse Montaigne à rajeunir son ami et à restreindre la portée de son œuvre, voyez l'Introduction. Selon d'Aubigné, c’est à la suite d'un outrage reçu d'un garde du Louvre que la Boëtie composa ce traité.

2, Îl court depuis quelque temps dans les mains. Pieca avait déjà vieilli au xvi® siècle; mais la Fontaine l'a encore employé.

3. Autant que possible; plein indique la perfection; gentil n'indique pas seulement la grâce, comme on pourrait le croire; il y entre une idée de noblesse, comme dans gentilhomme.

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