Æssai sur Les règnes de Claude et de Néron
peut-être la raison pour laquelle tout s'exagère, tout s'enrichit un peu dans mon imagination et dans mon discours; ils m'en font quelquefois le reproche, les ingrats 1!
Ici Montaigne est égalé; n'est-il pas surpassé même? et l'amitié ainsi conçue, étendue à tant d'amis, dont chacun en prend sa part, n’a-t-elle pas quelque chose de plus largement humain, de plus fraternellement attendri, que l'amitié limitée à un privilégié? Il est vrai qu’elle court risque de devenir aussi plus banale et de se tromper plus souvent. Il est vrai aussi que cet abandon expansif peut effaroucher ceux qui, nullement égoïstes d’ailleurs, tiennent à sauvegarder leur personnalité distincte. Ceux-là goûteront davantage ou la tendresse un peu attristée de Vauvenargues, ou la raison ferme, mais point sèche, de Me de Lambert, ou même la bienveillance mondaine et un peu sceptique de Vollaire. S'il fallait choisir entre toutes une parole qui pût les satisfaire, où la chaleur d'âme n’allât point jusqu’à l'excès et fût tempérée par une raison sans sécheresse, je couronnerais cette étude par cette citation de Buffon, que les préoccupations d'une œuvre immense ne détournèrent jamais du culte de l’amitié: « C’est, de tous les attachements, le plus digne de l'homme. L'amitié n'émane que de la raison ; l'impression des sens n'y fait rien; c’est l'âme de son ami qu'on aime, et pour aimer une âme il faut en avoir une ?, »